Plusieurs fois déjà il a été question des démoniaques dans l’Évangile que nous interprétons, cf. Mt 4.24 et Mt 8.16 ; mais il était naturel d’attendre que la suite du récit de saint Matthieu nous présentât un cas spécial de possession, pour fournir au lecteur les renseignements généraux qu’il importe de connaître sur cette matière. — 1° Le nom le plus ordinairement employé dans l’Évangile pour désigner le phénomène mystérieux de la possession est celui de δαιμονιζόμενος, Vulg. « daemonium habens ». On trouve encore ceux de δαιμονισβεὶς, Mc 5.18 ; άνθρωπος έν πνεύματι άκαθάρτω̣, Mc 1.23 ; cf. Lc 4.23 ; έχων δαιμόνια, Lc 8.27 ; όχλούμενος ύπὸ πνευμάτων άκαθάρτων, Lc 6.18. — 2° Sa nature, quoique très mystérieuse au fond, est assez clairement exprimée soit par ces dénominations diverses, soit par ses terribles effets, dont nous trouvons parfois la description minutieuse chez les synoptiques. Le démoniaque a cessé d’être son propre maître ; il est compénétré, dominé par un ou plusieurs esprits mauvais qui sont entrés en lui, qui ont pris le rôle de son âme et substitué leur direction usurpée à l’action légitime que celle-ci exerçait auparavant. Le possédé n’est donc plus qu’un instrument entre les mains du démon. On entend sa voix, mais c’est un autre qui parle par sa bouche. Son système nerveux, son intelligence, sont au pouvoir de cet autre dont il est le jouet. De là ces mouvements violents, ces affreuses convulsions imprimées à ses membres ; de là ces blasphèmes épouvantables et cette frayeur des choses ou des personnes saintes ; de là cette clairvoyance qui lui révèle des faits qu’il ne saurait connaître de lui-même, par exemple le caractère messianique de Jésus. Toutefois, le démon ne peut jamais, conformément au langage philosophique, devenir la forme du corps sur lequel il a pris un pouvoirs si étrange : la volonté demeure inaliénable dans son sanctuaire le plus intime. C’est pourquoi les démoniaques ont parfois des intervalles lucides durant lesquels ils reprennent possession d’eux-mêmes : on les voit alors se précipiter aux pieds de Jésus pour implorer leur délivrance ; mais bientôt, il est vrai, ils se relèvent furieux pour le couvrir d’insultes, comme s’il y avait en eux deux personnes dont l’une est dévouée à un dur esclavage qu’elle subit malgré elle, tandis que l’autre domine tout à son gré. La possession est donc un bizarre mélange d’effets psychiques. Presque toujours, dans l’Évangile, nous verrons les phénomènes spirituels qu’elle produit greffés en quelque sorte sur des maladies de divers genre, mais tout particulièrement sur des maladies nerveuses. Il convenait bien au scepticisme frivole de notre époque de nier ou de dénaturer ces faits, et, au moyen des procédés d’interprétation rationaliste ou d’élimination pure et simple qui lui sont propres, de réduire les possessions de l’Évangile aux symptômes pathologiques qui les accompagnent, c’est-à-dire tantôt à l’épilepsie, tantôt à la folie, tantôt à la surdité, au mutisme, à la paralysie, etc. — 3° Les démons existent : nous n’avons pas à prouver ici cette proposition dont la vérité est si parfaitement démontrée par la Bible, par la théologie et par l’expérience. Or, étant donnée l’existence d’esprits mauvais, rebelles à Dieu, opposés à l’établissement de son royaume parmi les hommes, doués sur la nature d’un pouvoir considérable quoique limité, la possibilité de la possession démoniaque n’est plus qu’un problème facile à résoudre. Ennemis de Dieu, mais n’étant pas capables de l’attaquer directement, les démons s’en prennent à l’humanité que Dieu, dans ses miséricordieux desseins, veut sauver. Mais l’homme, composé d’un corps et d’une âme, est attaquable à la fois par ces deux points. Que si le rôle joué par les démons dans la tentation — l’assaut donné à l’âme — est déjà un bien grand mystère, quoique ce soit un fait indiscutable, pourquoi voudrait-on rejeter la possession — l’assaut donné au corps — parce qu’elle renferme aussi des points que l’intelligence humaine ne saurait expliquer ? « Dans les phénomènes magnétiques, dit avec beaucoup d’à-propos M. de Fressensé, nous voyons le magnétiseur tenir sous sa dépendance absolue le sujet endormi, lui dicter ses propres pensées… Il y a un magnétisme satanique qui s’empare à tel point du moi que le malade devient l’organe d’un pouvoir occulte… Il est reconnu que la lune, dans ses phases, exerce une action étrange sur certaines maladies nerveuses ; le royaume ténébreux dont nous ne sommes séparés que par une invisible et insaisissable frontière ne peut-il pas réagir avec bien plus de force sur de malheureux êtres rendus accessibles à de telles, influences ? » Jésus-Christ, son temps, sa vie, p. 384. — 4° La possession n’est pas seulement possible, sa réalité historique est tout à fait certaine. Nous n’avons pas besoin, pour confirmer notre assertion, de recourir à d’autres témoignages que celui des Évangiles. Il importe de le faire remarquer, il y a ici une question de vie ou de mort pour l’Évangile. Nier la vérité des possessions qu’il expose, et par suite, de leur guérison, supposer que les écrivains sacrés, et Jésus avant eux, ou bien se sont trompés sur la nature de ces phénomènes, prenant pour des effets sataniques ce qui se réduisait à de simples cas de manie ou de crise nerveuse, ou bien se sont accommodés à la superstition populaire de leur temps et de leur pays, trompant ainsi volontairement et leurs contemporains, et la postérité, c’est attaquer de front la véracité du récit évangélique. S’il est, sur un point d’une pareille gravité, le résultat de l’erreur ou de la supercherie, pourquoi ne le serait-il pas ailleurs ? Mais, le caractère véridique des Évangiles étant un fait reconnu, il reste à dire au contraire que les possessions qu’ils racontent étaient réellement l’œuvre du démon. Les nartateurs inspirés montrent à l’occasion qu’ils savaient très bien distinguer une infirmité ordinaire, une maladie naturelle, des terribles effets produits par les anges de Satan. Tout homme muet, par exemple, n’est point pour eux un démoniaque, bien qu’ils mentionnent des mutismes qui procèdent de l’esprit mauvais, cf. Mt 9.32 et Mc 7.32. Il est vrai que les livres de l’Ancien Testament, ainsi que l’évangéliste saint Jean, ne signalent pas un seul cas de possession diabolique. Mais ces divers écrits, bien loin de rien contenir qui contredise la réalité de ce phénomène, accordent en plusieurs endroits aux puissances infernales des pouvoirs analogues ou même supérieurs à ceux qu’elles manifestent dans la possession ; cf. Jb 1 et 2 ; Tb 6 et 7 ; Jn 13.27. De plus, si le quatrième évangéliste omet de parler des démoniaques guéris par Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est en vertu du principe qui lui fait passer sous silence presque tous les faits de la Vie publique déjà racontés par les trois synoptiques. Il est vrai encore que les possédés semblent avoir été beaucoup plus nombreux à l’époque du Sauveur qu’à tout autre temps, mais cela tient à ce que régnait alors plus que jamais, pour employer les expressions de Jésus lui-même, « hora et potestas tenebrarum », Lc 22.53. La dépravation qui avait gagné les Juifs comme les païens avait ouvert, aux démons l’entrée des esprits et des corps ; ils dominaient en rois sur le monde. En outre, au moment où Jésus-Christ fondait l’Église, « l’enfer dut pour ainsi dire concentrer ses forces et les faire éclater dans toute leur énergie, pour disputer l’empire à celui qui venait écraser la tête du serpent », Dictionnaire encyclop. de la Théologie catholique, publié par Wetzer et Welte, trad. de Goschler, Art. Possédé. Le baptême et les autres sacrements protègent aujourd’hui contre les invasions sataniques une multitude de personnes, celles-là même qui vivent en opposition directe avec le titre de chrétien qu’elles ont reçu. — 5° L’état effrayant de la possession a pu se présenter en plusieurs circonstances sans que ses victimes se le fussent attiré comme un châtiment de la justice divine ; saint Jean Chrysostôme l’enseigne formellement. Néanmoins il suppose le plus souvent un certain degré de culpabilité morale, spécialement des fautes graves dans lesquelles le corps a pris une part prépondérante. On a remarqué que les péchés honteux, en affaiblissant l’organisme et en surexcitant le système nerveux, prédisposent d’une manière particulière à la possession diabolique.
Lorsqu'ils furent arrivés à l'autre bord, au pays des Géraséniens, deux possédés vinrent au-devant de Lui, sortant des sépulcres, si furieux que personne ne pouvait passer par ce chemin.
Et voici qu'ils se mirent à crier, en disant : Qu'y a-t-il entre Vous et nous, Jésus, Fils de Dieu ? Etes-Vous venu ici pour nous tourmenter avant le temps ?
Et cum venisset trans fretum in regionem Gerasenorum, occurrerunt ei duo habentes dæmonia, de monumentis exeuntes, sævi nimis, ita ut nemo posset transire per viam illam.
Et ecce clamaverunt, dicentes : Quid nobis et tibi, Jesu fili Dei ? Venisti huc ante tempus torquere nos ?
Καὶ έλθόντι αύτω̣̃ είς τὸ πέραν είς τὴν χώραν τω̃ν Γεργεσηνω̃ν, ύπήντησαν αύτω̣̃ δύο δαιμονιζόμενοι έκ τω̃ν μνημείων έξερχόμενοι χαλεποὶ λίαν ώστε μὴ ίσχύειν τινὰ παρελθει̃ν διὰ τη̃ς όδου̃ έκείνης
καὶ ίδού, έκραξαν λέγοντες Τί ήμι̃ν καὶ σοί, 'Iησου̃ υίὲ του̃ θεου̃; ήλθες ώ̃δε πρὸ καιρου̃ βασανίσαι ήμα̃ς;
8.28-29. — Et quum, venisset trans fretum. Après cette digression nécessaire, revenons à la guérison des démoniaques de Gadara. Nous en trouvons le récit dans les trois premiers Évangiles ; mais tandis que saint Marc et saint Luc entrent dans des détails très circonstanciés, saint Matthieu se borne à une relation abrégée, ce qui ne l’empêche pas de noter tous les faits principaux de ce célèbre miracle. — In regionem Gerasenorum. L’état du texte grec soulève ici une grave difficulté, car il présente trois leçons différentes entre lesquelles la critique est fort embarrassée pour choisir. Quelques manuscrits portent, comme la Vulgate et l’Itala, Γερασηνω̃ν ; d’autres manuscrits, en plus grand nombre, plusieurs Pères, les versions syriaque et persane, ont Γαδαρηνω̃ν ; enfin le « Textus Receptus » a Γεργεσηνω̃ν, leçon favorisée par la plupart des témoins anciens. Cette triple variante n’existe pas seulement ici ; on la rencontre de même dans les passages parallèles de saint Marc et de saint Luc, de telle sorte que le texte des deux autres synoptiques ne peut nous être d’aucun secours pour dirimer la question. La leçon Γεργεσηνω̃ν, qui semble n’avoir conquis une si grande autorité que grâce au puissant crédit d’Origène, son auteur probable, est aujourd’hui universellement abandonnée. Il est en effet devenu à peu près certain que la conjecture du grand docteur d’Alexandrie a pour base une fausse donnée topographique. La prétendue ville ancienne de Gergesa, patrie des Gergéséniens, qu’il dit avoir existé du vivant de Jésus sur les bords du lac de Tibériade, est tout à fait problématique. Il est vrai que Moïse, Gn 15.21 ; Dt 7.1 ; Js 24.11, et l’historien Josèphe à leur suite, Antiq. i, 6, 2, font mention des Gergésiens, peuple que les Hébreux trouvèrent en Palestine quand ils en prirent possession ; mais il ne resta aucune trace de ce peuple dont les conquérants, ajoute Josèphe, détruisirent toutes les cités. — Les critiques attaquent la leçon Γερασηνω̃ν, ou « Gerasenorum », pour un motif analogue. La cité de Gérasa, aujourd’hui Dschérasch, était située bien loin du lac de Tibériade, jusque sur les confins du désert d’Arabie, et il n’est pas possible, dit Origène, que les évangélistes, toujours bien instruits de tout ce qui regarde leur pays, aient pu proférer un mensonge si évident. Un regard jeté sur une carte de Palestine suffit donc pour renverser cette autre variante. On a cependant objecté que Gérasa étant alors une des villes principales de la Pérée (ses ruines grandioses, parmi lesquelles on reconnaît les restes de plusieurs temples, d’un amphithéâtre et d’un rempart immense, attestent son importance passée), il serait possible qu’elle eût embrassé un territoire considérable, de telle sorte que la « regio Gerasenorum » se fût étendue jusqu’au bord du lac ; mais c’est là une hypothèse très invraisemblable, vu l’existence, tout auprès de la mer de Galilée, d’autres villes importantes qui ne dépendaient en rien de Gérasa. — Reste donc da troisième leçon, Γαδαρηνω̃ν, qui, bien qu’elle soit moins en faveur que les deux autres auprès de la critique proprement dite, demeure cependant la seule possible au point de vue géographique qu’on ne saurait négliger en un tel cas. Gadara, l’une dea villes de la Décapole, n’était distante de Tibériade que de 60 stades, Joseph. Vita, c. 65 : ses ruines, que Burckhart et d’autres voyageurs ont retrouvées, ne sont qu’à une lieue au sud-est du lac ; elle pouvait donc facilement prolonger son territoire jusqu’au rivage. Elle était assise sur une colline qui.s’avance à l’extrémité septentrionale des montagnes de Galaad. À ses pieds coulait le fleuve Hiéromax dans un lit profond. On avait tiré parti de ce que sa situation avait de remarquable sous le rapport stratégique, en l’entourant de fortifications puissantes dont on retrouve encore les débris. C’est donc près de là, cf. ℣. 33, selon toute vraisemblance, qu’eut lieu la scène décrite par saint Matthieu. — Duo habentes dæmonia. Nous nous trouvons en face d’une nouvelle difficulté qui doit nous arrêter à son tour pendant quelques instants. Comment se fait-il que saint Matthieu mentionne la présence de deux démoniaques à Gadara, tandis que saint Marc et saint Luc ne parlent que d’un seul ? La réponse à cette question est assez difficile, comme le montre là multitude des conjectures qu’elle a occasionnées, et peut-être avons-nous ici une de ces divergences peu importantes, il est vrai, mais pourtant assez extraordinaires, que nous ne pourrons jamais concilier d’une manière entièrement satisfaisante, parce que nous manquons de données. Dans tous les cas, saint Matthieu parle trop clairement de deux possédés pour qu’il soit possible de songer à n’en admettre qu’un seul. Saint Marc et saint Luc signalent donc ou le plus féroce, au dire de saint Jean Chrysostôme, ou le plus connu, comme le pense saint Augustin, ou encore, d’après Stier et Gerlach, celui qui joua le rôle principal dans cette scène et qui, après sa guérison, exprima le désir d’accompagner Jésus, Mc 5.18 ; Lc 8.38. Quoi qu’il en soit du motif, il est évident que l’un des possédés passa bientôt à l’arrière-plan et ne tarda pas à disparaître totalement du récit évangélique. Mais ni la relation de saint Marc, ni celle de saint Luc, ne nécessitent d’une manière absolue la présence d’un seul démoniaque à Gadara. Plus loin, dans une circonstance analogue, saint Matthieu parlera de deux aveugles guéris par Notre-Seigneur, tandis que les autres synoptiques ne mentionneront de nouveau qu’un seul miraculé. — Occurrerunt ei. Saint Pierre Chrysologue fait à ce sujet une belle réflexion : « Exhibiti, non volentes, venerunt iimperantis jussu, non suo ausu : attracti sunt inviti, non sua sponte currentes ; denique ad præsentiam Christi homines exeunt de monumentis et versa vice captivos ferunt a quibus fuerant captivati, sistunt pœnis quorum cruciatibus torquebantur, aptant ad sententiam a quibus addicti fuerant jam sepulchris ». — De monumentis exeuntes. Les sépulcres des Juifs pouvaient offrir, en cas de besoin, de vastes et d excellents abris, puisqu’ils consistaient soit en grottes naturelles, soit en caves artificielles creusées en terre ou taillées dans le roc, selon la nature du sol. Leur situation en dehors des villes leur donnait un attrait de plus pour ceux qui voulaient éviter toute société humaine. Il en existe un très grand nombre dans les roches calcaires de Gadara ; saint Épiphane en fait déjà mention dans son ouvrage « adv. hæres », i, 134 : les plus considérables forment des chambres qui ont jusqu’à vingt pieds carrés de dimension. C’est là que demeurent les habitants actuels d’Um-Keïs, devenus troglodytes comme les démoniaques de l’Évangile. — Sævi nimis : les narrations plus détaillées de saint Marc et de saint Luc justifient pleinement cette épithète ; elles nous représentent ces malheureux comme doués d’une force surhumaine·, brisant les chaînes dont on les couvrait de temps en temps pour les rendre moins dangereux, courant tout nus à travers les montagnes et se frappant à coups de pierres. — lia ut nemo… C’est un trait particulier à saint Matthieu et facilement intelligible après les renseignements qui précèdent. Mais là où les hommes ordinaires éprouvaient un effroi bien naturel, le Christ, et les siens protégés par sa toute-puissance, n’avaient aucun péril à redouter. — Clamaverunt : comme nous l’avons dit plus haut, ce sont les démons qui parlent par la bouche des possédés avec lesquels ils se sont pour ainsi dire identifiés, la personnalité de ces derniers semblant avoir momentanément disparu. — Quid nobis el tibi ? En hébreu מה לנו ולך, cf. 2R 16.40 ; Js 22.24, etc. « Hoc si ex usu latini sermonis interpreteris, contemptum videtur inducere. Ita enim Latini aiunt : Quid tibi mecum est ? At Hebræis aliud significat, nimirum : Cur mihi molestiam inducis ? » Grotius, Annotat, in h.l. La traduction vulgaire de ces mots serait donc : Laissez-nous tranquilles. D’après quelques commentateurs, les démons auraient voulu dire à Jésus : Vous savez bien que nous n’avons rien contre vous, de même que vous n’avez rien contre nous ; affectant de tenir ce langage devant le peuple, pour lui faire croire qu’il existait des engagements préalables entre eux et le Sauveur. Mais c’est là un sens trop, recherché, qui est d’ailleurs en contradiction manifeste avec le contexte. — Fili Dei, c’est-à-dire Messie, cf. Mt 5.6 ; les démons n’ignorent plus que Jésus est vraiment le Christ qui doit sauver le genre humain. — Venisti ante tempus torquere nos. De quelle époque les esprits mauvais veulent-ils parler ici ? quel genre de tourment Jésus-Christ leur infligeait-il alors ? Ce sont deux questions qui dépendent l’une de l’autre, et auxquelles on peut répondre en même temps. Il est certain que les démons, depuis le premier instant de leur chute et de leur damnation, subissent un châtiment perpétuel qui ne leur laisse jamais de repos. Néanmoins, d’après plusieurs textes très formels du Nouveau Testament, les souffrances qu’ils endurent sont loin d’avoir atteint leur « maximum » de gravité. Saint Jude et saint Pierre enseignent de la façon la plus claire qu’à partir d’un certain, moment, il y aura pour Satan et sa milice perverse un surcroit considérable de peine : « Angelos qui non servaverunt suum principatum, dit le premier, sed dereliquerunt suum domicilium, in judicium magni diei vinculis æternis sub caligine reservavit », Jd 6. Saint Pierre ajoute : « Deus angelis peccantibus non pepercit, sed rudentibus inferni detractos in tartarum tradidit cruciandos, in judicium reservari », 2P 2.4 ; cf. 1Co 6.3. Jusqu’à présent, leur sentence quoique éternelle n’a pas encore reçu le degré de solennité que Dieu lui réserve ; en outre, ainsi que nous avons eu l’occasion de le dire précédemment, ils jouissent encore d’un pouvoir réel sur la nature et même sur l’humanité, ce qui leur permet de porter partout le désordre ici-bas et d’assouvir en partie leur soif de vengeance contre le royaume de Dieu. Mais, après la sentence finale du jugement dernier, ils seront privés de cette consolation : relégués à tout jamais au fond des enfers, ils y subiront des supplices d’autant plus douloureux que rien ne viendra les en distraire. Les mots « aute tempus » signifient donc : Avant le jugement général. Bien que l’heure précise de ces assises solennelles leur demeurât inconnue, les démons de Gadara pressentaient toutefois, lorsque Jésus s’approchait d’eux pour les expulser, que la fin du monde ne devait pas être aussi prochaine : ils font donc valoir avec hardiesse ce qu’ils croient être des droits acquis. Du reste, comme le fait remarquer saint Jean Chrysostôme, la seule présence du divin Maître était pour eux une aggravation de leurs tourments : « Invisibiliter verberabantur, et plus quam mare fluctuabant confixi, combusti, atque ex tali præsentia intolerabilia patientes », Hom. xxviii in Matth.
Or, il y avait non loin d'eux un grand troupeau de porcs qui paissaient.
Erat autem non longe ab illis grex multorum porcorum pascens.
η̃ν δὲ μακρὰν άπ' αύτω̃ν άγέλη χοίρων πολλω̃ν βοσκομένη
8.30. — Erat autem… Saint Matthieu, laissant de côté le petit dialogue qui s’engagea sur ces entrefaites entre Jésus et les démoniaques, cf. Mc 4.8-10, va droit au dénouement. — Non longe ab illis. Le grec dit au contraire μακράν, c’est-à-dire « longe » : mais cet adverbe a une signification très relative qui peut s’étendre ou se restreindre suivant les circonstances. On le traduirait très bien ici par la périphrase : « dans le lointain», ce qui établirait un parfait accord entre le récit des trois synoptiques, cf. Mc 5.11 ; Lc 8.32. — Grex porcorum. Saint Marc en fixe le nombre : « ad duo millia ». Ceux qui se sont attribué le triste rôle de soulever des doutes et des objections à propos de chaque trait de l’histoire évangélique, n’ont pas manqué d’alléguer ici l’impossibilité prétendue de trouver un troupeau si considérable de pourceaux dans une contrée habitée par des Juifs. Il est vrai que le porc est un animal impur selon la loi mosaïque ; mais l’ordonnance qui interdisait d’en manger la chair, ne prohibait pas de l’élever pour le vendre ensuite aux païens grecs ou romains, qui en étaient très friands. Il est vrai encore que les Rabbins réprouvèrent ce commerce comme une chose tout à fait indécente et indigne d’un Israélite : « Dicunt Sapientes, Maledictus sit qui alit canes et porcos », Maimonid ; « Prohibetur vel mercaturam facere rei cujusvis immundæ », Glossa in Kama ; mais, selon l’observation pleine de finesse de Lightfoot, Horæ in h.l., « non est cur tam arctis vinculis a canonibus suis constrictum credas Judæum, ut eos commodo suo posthaberet, quum speraretur lucrum ». Rien n’empêche du reste que ce troupeau de porcs ait appartenu aux Gentils qui vivaient mêlés aux Juifs dans toute la Décapole.
Et les démons Le priaient, en disant : Si Vous nous chassez d'ici, envoyez-nous dans ce troupeau de porcs.
Dæmones autem rogabant eum, dicentes : Si ejicis nos hinc, mitte nos in gregem porcorum.
οί δὲ δαίμονες παρεκάλουν αύτὸν λέγοντες Εί έκβάλλεις ήμα̃ς έπίτρεψον ήμι̃ν άπελθει̃ν είς τὴν άγέλην τω̃ν χοίρων
8.31. — Dæmones autem rogabant… Ils savent bien que là où se trouve Jésus leur pouvoir a complètement cessé ; de plus ils prévoient que le Sauveur va les expulser bientôt des corps dont ils ont pris possession : ils essaieront du moins d’obtenir de lui quelque faveur. Mais les voilà contraints par la-même d’avouer leur impuissance : « Nec in porcorum gregem diaboli legio habuit potestatem, nisi eam de Deo impetrasset : tantum abest ut in oves Dei habeat », Tertull., De fuga in persecut. c. ii. — Si ejicis nos hinc, c’est-à-dire de ces hommes. Et pourtant, c’était par la bouche des possédés eux-mêmes qu’ils prononçaient ces paroles ! On reconnaît très bien ici le dualisme que nous signalions plus haut. — Mitte nos in gregem… Grâce singulière assurément ; mais les démons n’étaient-ils pas les meilleurs juges de leurs propres convenances ? De la sorte, du moins, ils pourront rester dans cette contrée à demi païenne de Gadara qu’ils semblent avoir beaucoup affectionnée, cf. Mc 5.40. Peut-être avaient-ils l’intention secondaire de tirer parti de leur défaite, en nuisant soit aux habitants du pays par la destruction des pourceaux, soit à Jésus lui-même en le rendant odieux aux Gadaréniens, qui rejetteraient naturellement sur lui la responsabilité du dégât et qui ne manqueraient pas de le regarder comme un ennemi de leurs intérêts. La suite des événements paraît donner gain de cause à cette conjecture. Au surplus, selon la pensée de saint Thomas d’Aquin, des animaux impurs ne sont-ils pas un excellent séjour pour des esprits impurs ? Les anciens exégètes, en particulier Sylveira et Maldonat, indiquent encore plusieurs autres motifs qu’il serait trop long de rapporter ici.
Il leur dit : Allez. Et étant sortis, ils entrèrent dans les pourceaux ; et voici que tout le troupeau alla se précipiter avec impétuosité dans la mer, et ils moururent dans les eaux.
Et ait illis : Ite. At illi exeuntes abierunt in porcos, et ecce impetu abiit totus grex per præceps in mare : et mortui sunt in aquis.
καὶ εί̃πεν αύτοι̃ς 'Yπάγετε οί δὲ έξελθόντες άπη̃λθον είς τὴν άγέλην τω̃ν χοίρων· καὶ ίδού, ώρμησεν πα̃σα ή άγέλη τω̃ν χοίρων κατὰ του̃ κρημνου̃ είς τὴν θάλασσαν καὶ άπέθανον έν τοι̃ς ύδασιν
8.32. — Ite. C’est le seul mot prononcé par Jésus durant toute cette scène, d’après la relation de saint Matthieu. Il accorde purement et simplement la permission demandée. Dieu prête parfois l’oreille aux pétitions de Satan et de ses ministres, cf. Jb 1 et 2 ; mais c’est pour les couvrir d’ignominie devant les hommes. — Exeuntes : ils quittent violemment les corps des démoniaques, ainsi que l’exigeait Notre-Seigneur ; puis, profitant de son autorisation, abierunt in porcos. Ce fut une possession d’un nouveau genre, qui fut aussitôt suivie d’un effet très simple et parfaitement compréhensible, bien qu’il ait été une pierre de scandale pour les exégètes d’une certaine école. Après la parole donnée à l’âne de Balaam, rien en effet n’a aussi vivement choqué les rationalistes que cette influence extraordinaire des démons sur des animaux. Ce fait est cependant très conforme à toutes les lois connues du monde diabolique et du règne animal. Si les esprits mauvais peuvent s’emparer de l’homme, pourquoi ne s’empareraient-ils pas aussi, pour arriver à leurs fins, de la brute dénuée de raison ? Et une brute, devenue le jouet du démon, est-elle capable de lui opposer une résistance bien grande ? Cela étant, le reste du récit n’offre plus aucune difficulté. — Et ecce impetu abiit… On a remarqué depuis longtemps que les animaux qui vivent par troupes sont d’une excessive impressionnabilité et plus sujets que d’autres à de subites paniques, capables de causer en un instant la ruine de tout un troupeau. Les porcs ont sous ce rapport une susceptibilité particulière ; cf. l’intéressant ouvrage de Scheitlin, Thierseelenkunde, ii, 186. On les voit fréquemment saisis d’une frayeur soudaine dont on ignore entièrement les causes. On conçoit donc fort bien que, dans la circonstance présente, le troupeau de Gadara, affolé par l’invasion des démons, se soit précipité tout à coup (en grec ώρμησe, « irruere, cum impetu ferri ») dans les eaux du lac par la pente rapide, per præceps, qui y conduit de ce côté. — Et mortui sunt… Les auteurs dont nous avons parlé affectent un mouvement de surprise, parfois même d’indignation, en lisant cette fatale issue. Ils s’étonnent de voir Jésus si bon, si compatissant, causer ce jour-là aux Gadaréniens un dommage si considérable ; ou bien ils vont jusqu’à l’accuser d’injustiçe, parce qu’il s’est arrogé, disent-ils, le droit de léser la propriété d’autrui. Avec un peu de bonne volonté, ils auraient compris qu’il n’y eut là qu’un mal apparent pour un bien réel, et que ce mal ne saurait retomber directement sur le Christ. « Quod autem porci in mare præcipitati sunt, non fuit operatio divini miraculi, sed operatio dæmonum e permissione divina », saint Thom. Aq. Du reste, sans rappeler ici le pouvoir souverain du Fils de Dieu sur toute la création, sans recourir à des excuses cent fois répétées et dont Jésus n’a nul besoin, nous nous contenterons de dire que les habitants de Gadara, plus intéressés que qui que ce soit dans cette affaire, ne lui ayant pas demandé raison de sa conduite, nous n’avons nous-mêmes aucun compte à exiger de lui. Voir dans M. Dehaut, l’Évangile expliqué, etc. ii, 434 et ss., un bon exposé des objections soulevées contre ce récit et de leurs solutions. Liseo et Gerlach, à la suite de plusieurs anciens, pensent que la ruine du troupeau eut pour but de châtier les Gadaréniens de leur désobéissance à la Loi ; mais nous avons vu (note du ℣. 30) que le cas de désobéissance n’est nullement prouvé.
Alors les gardiens s'enfuirent ; et venant dans la ville, ils racontèrent tout cela, et ce qui était arrivé aux possédés.
Pastores autem fugerunt : et venientes in civitatem, nuntiaverunt omnia, et de eis qui dæmonia habuerant.
οί δὲ βόσκοντες έφυγον καὶ άπελθόντες είς τὴν πόλιν άπήγγειλαν πάντα καὶ τὰ τω̃ν δαιμονιζομένων
8.33. — Pastores autem… La nouvelle de ce qui venait de se passer fut bientôt communiquée à la ville par les porchers qui, saisis d’effroi, s’y dirigèrent en toute hâte. — Et de eis qui dæmonia habuerant ; il n’y a pas tout à fait cela dans le grec, mais καὶ τὰ τω̃ν δαιμονιζομένων, c’est-à-dire ce qui était arrivé aux démoniaques, tout le détail de leur guérison.
Et voici que toute la ville sortit au-devant de Jésus, et, L'ayant vu, ils Le priaient de S'éloigner de leur territoire.
Et ecce tota civitas exiit obviam Jesu : et viso eo, rogabant ut transiret a finibus eorum.
καὶ ίδού, πα̃σα ή πόλις έξη̃λθεν είς συνάντησιν τω̣̃ 'Iησου̃ καὶ ίδόντες αύτὸν παρεκάλεσαν όπως μεταβη̣̃ άπὸ τω̃ν όρίων αύτω̃ν
8.34. — Et ecce tota civitas… Concours bien naturel, vu l’éclat du double miracle opéré par Jésus. Chacun désire contempler de ses propres yeux l’auteur d’un prodige si extraordinaire qui témoigne d’une puissance inouïe jusqu’alors. — Viso eo : la curiosité une fois satisfaite, un autre sentiment, celui d’une crainte frivole, s’empare de cette foule mobile : on redoute le Thaumaturge, qui pourrait bien infliger au pays des pertes plus considérables, et on le prie de se retirer. — Bogabantut transiret… Saint Jérôme a essayé, il est vrai, d’excuser les Gadaréniens, en affirmant que leur démarche provenait « de humilitate qua se præsentia Domini indignos judicabant », Comm. in h.l. ; toutefois son avis n’a trouvé qu’un nombre fort restreint de partisans. Il est beaucoup plus naturel de prendre en mauvaise part la demande que ce peuple attaché aux richesses matérielles adressait à Jésus, Le Sauveur ne pouvant rien faire parmi des âmes si mal disposées, les punit en accédant à leur désir. C’est un hôte qui ne s’impose jamais, bien qu’il se présente toujours les mains chargées de présents. Il laissa du moins les possédés qu’il venait de guérir comme ses témoins à Gadara et dans la Décapole ; Mc 5.11-20.