Saint Matthieu continue de nous montrer Jésus-Christ sous les traits d’un grand thaumaturge. Son récit n’est accompagné d’aucune réflexion, d’aucune déclamation ; c’est un exposé tout-à-fait simple d’actions éclatantes, qui remplissent l’âme d’un saint étonnement », Olshausen.
Montant alors dans une barque, Il repassa le lac, et revint dans Sa ville.
Et ascendens in naviculam, transfretavit, et venit in civitatem suam.
Καὶ έμβὰς είς τὸ πλοι̃ον διεπέρασεν καὶ η̃λθεν είς τὴν ίδίαν πόλιν
9.1. — Et ascendens in naviculam. Rejeté, quoique poliment, par les habitants de Gadara, Jésus revient sur le rivage. Comme il n’avait passé que quelques heures sur leur territoire, le bateau dont il s’était servi pour traverser le lac ne s’était pas encore éloigné ; du moins c’est ce que Semble indiquer le texte grec en employant l’article, τὸ πλοι̃ον, cf. Mt 8.23. — Transfretavit. S’étant embarqué, et traversant la mer en sens contraire, il passa de la rive gauche près de laquelle était située Gadara, sur la rive droite où se trouvait Capharnaüm, car il s rentrer momentanément dans cette ville. — Givita tem suam. C’est bien elle et non pas Nazareth, comme le croyait saint Jérôme, qui est désignée en cet endroit par les mots « civitatem suam » : Mc 2.1, affirme en effet très expressément que la guérison du paralytique eut lieu à Capharnaüm. Nous avons vu que Capharnaüm était appelée la cité de Jésus depuis le jour où le divin Maître y avait établi son séjour central et habituel. Cf. Mt 4.13 et la note qui s’y rapporte. « Etiam in Romano jure civitas nostra dicitur, ubi larem fiximus », Grotius. Il en était de même d’après la coutume des anciens Hébreux , cf. 1Ro 8. 22.
Et voici qu'on Lui présenta un paralytique couché sur un lit. Et Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : Aie confiance, Mon fils ; tes péchés te sont remis.
Et ecce offerebant ei paralyticum jacentem in lecto. Et videns Jesus fidem illorum, dixit paralytico : Confide fili, remittuntur tibi peccata tua.
καὶ ίδού, προσέφερον αύτω̣̃ παραλυτικὸν έπὶ κλίνης βεβλημένον καὶ ίδὼν ό 'Iησου̃ς τὴν πίστιν αύτω̃ν εί̃πεν τω̣̃ παραλυτικω̣̃ Θάρσει τέκνον άφέωνταί σοί αί άμαρτίαι σου
9.2. Et ecce offerebant… D’après les narrations parallèles de saint Marc et de saint Luc, le miracle opéré par Jésus-Christ dans cette circonstance remonterait à une période antérieure de sa Vie publique. Il est probable qu’ici encore le premier Évangéliste a sacrifié l’ordre chronologique à l’ordre logique. Jésus revenait de Gadara à Capharnaüm : à Gadara il a expulsé toute une légion d’esprits mauvais, à Capharnaüm il a guéri un paralytique ; cette liaison générale suffit pour saint Matthieu, qui en profite pour raconter les deux prodiges comme s’ils se fussent suivis immédiatement. Plusieurs commentateurs croient néanmoins que son enchaînement est le meilleur et qu’il est véritablement historique. — Paralyticum : c’est le second paralytique miraculeusement guéri par Notre-Seigneur ; le serviteur du centurion, cf. Mt 8.5 et ss., avait été le premier. D’après les récits beaucoup plus étendus des deux autres synoptiques, le mal semble avoir consisté cette fois dans une paralysie proprement dite qui avait atteint tout le corps. Voyez la note de Mt 8.6. — Videns… fidem illorum. Pourquoi ce pluriel, et en quoi consistait cette foi extraordinaire ? Saint Matthieu, supposant le fait bien connu de ses lecteurs, garde le silence sur ces deux points : heureusement saint Marc et saint Luc les exposent tout au long. Le paralytique avait été apporté sur son grabat par quatre de ses amis jusqu’à la maison dans laquelle se trouvait alors le Sauveur. Mais la foule, avide d’entendre ce divin Orateur qui parlait comme nul autre ne l’avait fait jusque-là, non contente d’envahir les appartements, s’était amoncelée autour de la porte de manière à en obstruer complètement l’entrée. Ne pouvant pénétrer jusqu’au Thaumaturge par la voie ordinaire, les porteurs d’accord avec leur malade hissèrent celui-ci jusqu’au toit ; puis, après avoir fait une ouverture au plafond en enlevant quelques tuiles, ils firent descendre le paralytique jusqu’aux pieds de Jésus. C’était là, de la part de l’infirme et de la part de ses amis, un sublime et vigoureux acte de foi qui méritait assurément une récompense. — Confide, fili. Sois plein de confiance, car la demande est exaucée. Remarquons l’appellation tendre et compatissante que Jésus adresse ici, et en plusieurs autres cas semblables, aux malheureux qu’il soulage : Mon fils ! Cf. Mc 2.5 ; 10.24 ; Lc 16.25 ; ou bien : Ma fille ! Mt 9.22, etc. — Remittuntur tibi peccata tua. Voilà une parole bien étonnante à propos d’une guérison de membres perclus. À une demande qui concernait la santé du corps, Jésus répond par une formule d’absolution ! Car il y a certainement ici une véritable absolution : Jésus-Christ ne souhaite pas, il déclare, « remittuntur ». Le mot grec correspondant, άφέωνταί (la variante άφίενται adoptée par Lachmann est beaucoup moins autorisée), est généralement regardé comme la forme dorique du parfait de l’indicatif passif ; Tes péchés viennent d’être pardonnés, je te l’assure. De l’avis à peu près unanime des exégètes, ce langage inattendu, tenu par le divin Maître à un malade qui venait chercher au près de lui sa guérison physique, démontre visiblement que l’infirmité était, dans le cas présent, la suite directe ou du moins le châtiment d’une vie coupable. Le paralytique avait conscience de la relation étroite qui existait entre ses fautes passées et ses souffrances actuelles, et il se tenait humblement sous le regard de Jésus, implorant la pitié du Christ pour son âme tout autant que pour son corps. Notre-Seigneur qui lit au fond de ce coeur désolé, répond précisément à ses désirs les plus secrets et les plus ardents, lorsqu’il dit : Aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis. Le bienfait accordé sera complet ; il embrassera tout à la fois les misères intérieures et celles du dehors. Mais, ainsi qu’il était naturel, Jésus attaque d’abord la cause, puis l’effet ; il va chercher le mal jusque dans ses racines les plus profondes pour l’extirper totalement. N’était-ce pas la croyance des Juifs que « nullus ægrotus a morbo suo sanatur donec ipsi omnia peccata remissa sunt » ? Nedarim, f. 41, 1.
Et voici que quelques-uns des scribes dirent en eux-mêmes : Cet homme blasphème.
Et ecce quidam de scribis dixerunt intra se : Hic blasphemat.
καὶ ίδού, τινες τω̃ν γραμματέων εί̃πον έν έαυτοι̃ς Ού̃τος βλασφημει̃
9.3. — Et ecce quidam de Scribis… Ils étaient là en assez grand nombre avec leurs amis les Pharisiens, cf. Lc 5.17. Jaloux de la réputation toujours croissante de Jésus, ils sont venus de tous côtés pour voir s’ils pourront saisir dans sa conduite quelque point défectueux, qui leur permettra de l’accuser ensuite publiquement avec quelque apparence de justice. Leurs souhaits ne pouvaient être mieux réalisés : aussi est-ce à partir de ce jour que nous allons leur voir prendre une altitude ouvertement hostile vis-à-vis du Sauveur. La parole que Jésus vient de prononcer les a profondément scandalisés. — Dixerunt intra se : Hic blasphemat. « Intra se », non pas entre eux, les uns aux autres, mais au-dedans d’eux-mêmes, car telle est la signification du grec έν έαυτοι̃ς, cf. Mt 3.9 ; le contexte, ℣. 4, est d’ailleurs formel à ce sujet. Plus tard les Scribes seront moins timides et ne craindront pas de formuler tout haut leurs jugements iniques. — Le verbe « blasphemare », calqué sur le grec βλασφημει̃ν (dérive de βλάπτω, je nuis et φημὴ, réputation, par opposition à εύφημει̃ν) signifie en générai injurier, accabler de reproches ; mais dans la littérature sacrée il désigne tout particulièrement les insultes dirigées contre la divinité. On sait qu’il y a différentes manières de blasphémer : « Blasphemia est, quum 1° Deo tribuuntur indigna, 2° Deo negantur digna, 3° Dei propria commanicantur iis quibus non competunt », Bengel, Gnomon, in h.l. C’est en ce dernier sens que les Scribes accusent Jésus-Christ de blasphémer. Dans la religion mosaïque, personne, pas même les prêtres, n’avait le pouvoir de remettre Tes péchés ; c’était un privilège exclusivement divin, que Jéhova n’avait pas encore voulu communiquer aux hommes, et voici que Jésus s’attribuait cette prérogative toute divine ! Sans doute, les Scribes avaient raison de s’écrier, comme ils le font d’après la rédaction de saint Marc et de saint Luc : « Quis potest dimittere peccata nisi solus Deus ? » ; mais ils commettaient une souveraine injustice et se rendaient eux-mêmes coupables de blasphème, en refusant de reconnaître en Jésus une nature supérieure, après tous les miracles qu’il avait opérés jusqu’à ce jour.
Et Jésus, ayant vu leurs pensées, dit : Pourquoi pensez-vous le mal dans vos coeurs ?
Et cum vidisset Jesus cogitationes eorum, dixit : Ut quid cogitatis mala in cordibus vestris ?
καὶ ίδὼν ό 'Iησου̃ς τὰς ένθυμήσεις αύτω̃ν εί̃πεν ίνα τί ύμει̃ς ένθυμει̃σθε πονηρὰ έν ται̃ς καρδίαις ύμω̃ν
9.4. — Et quum vidisset… Saint Marc, Mc 2.8, est plus précis : « Quo statim cognito Jesus spiritu suo ». C’est donc son omniscience divine qui lui révéla les secrètes pensées de ces cœurs endurcis. Notons en passant les trois profonds regards de Jésus durant toute cette scène : il a vu la foi du malade et de ses amis, il a vu la vraie cause du mal, il voit maintenant la malice de ses adversaires : « Scrutans corda et renes Deus ». Il montre donc par là-même qu’il est Dieu. — Cogitatis mala. Il met à nu leurs murmures intérieurs, qu’il appelle à bon droit « choses mauvaises » : n’y avait-il pas malveillance évidente à juger comme ils l’avaient fait celui qu’ils savaient avoir donné tant de preuves de sainteté et de l’union la plus étroite avec Dieu ?
Lequel est le plus aisé, de dire : Tes péchés te sont remis ; ou de dire : Lève-toi et marche ?
Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : Lève-toi, dit-Il au paralytique ; prends ton lit, et va dans ta maison.
Quid est facilius dicere : Dimittuntur tibi peccata tua : an dicere : Surge, et ambula ?
Ut autem sciatis, quia Filius hominis habet potestatem in terra dimittendi peccata, tunc ait paralytico : Surge, tolle lectum tuum, et vade in domum tuam.
τί γάρ έστιν εύκοπώτερον είπει̃ν Άφέωνταί σοι αί άμαρτίαι ή είπει̃ν ̋Eγειραι καὶ περιπάτει
ίνα δὲ είδη̃τε ότι έξουσίαν έχει ό υίὸς του̃ άνθρώπου έπὶ τη̃ς γη̃ς άφιέναι άμαρτίας τότε λέγει τω̣̃ παραλυτικω̣̃ 'Eγερθεὶς ά̃ρόν σου τὴν κλίνην καὶ ύπαγε είς τὸν οί̃κόν σου
9.5-6. — Quid est facilius… À leur raisonnement pervers, Jésus en oppose un autre plein de justesse et de vérité, qui les enserrera dans ses mailles vigoureuses. D’après l’enseignement des Pères (voir en particulier saint Augustin, Tract. in Joan. 27), en soi il est plus difficile de remettre les péchés d’un seul nomme que de créer le ciel et la terre ; et, en effet, nous concevons sans peine que l’action de laver les souillures produites par le péché dans une âme réclame un degré de puissance supérieur à celui qu’exigerait la création d’un monde nouveau. Aussi Notre-Seigneur se garde-t-il bien de comparer entre elles les deux opérations qu’il mentionne. Il ne demande pas aux Scribes : Lequel est le plug aisé ? pardonner les péchés de cet homme, ou le guérir de son infirmité ? Sa question est arrangée d’une autre manière : « Quid est facilius dicere…, an dicere… ? » et c’est sur le verbe « dicere » deux fois répété que porte la force de l’argument. À ne considérer que les paroles, il est tout aussi facile de dire : Vos péchés vous sont remis, que de dire : Levez-vous et marchez. Mais si l’on envisage la manifestation extérieure de l’effet que ces paroles sont destinées à produire, la seconde présente une difficulté spéciale que n’a pas la première ; car la guérison d’une maladie tombe nécessairement sous les sens ; la rémission des péchés est un fait mystérieux que l’œil de Dieu peut seul contempler. Le mensonge, possible dans un cas, est donc tout à fait impossible dans l’autre. Mais Jésus n’a pas à s’inquiéter de pareilles distinctions : quoi qu’il commande, sa volonté se réalise à l’instant. Puisqu’on s’offusque de sa formule d’absolution, il prouvera qu’il a le droit de la prononcer. — Ut autem sciatis… : « Fit carnale signum, dit fort bien S. Jérôme, ut probetur spirituale » ; Jésus démontre la réalité d’un fait invisible à l’aide d’un fait évident et palpable. Cette fois, on ne pourra plus rien objecter, Dieu, comme l’enseignaient les Docteurs de la Loi, étant incapable de permettre qu’un miracle soit accompli en faveur d’une fausse doctrine. — Le Sauveur appuie à dessein sur chacun des mots qui composent la première moitié du ℣. 6. Filius hominis, cet homme qui vous apparaît en ma personne sous un extérieur si ordinaire,… habet potestatem, έξουσίαν, un droit strict, ainsi qu’il le prétend et qu’il l’affirme. In terra, par opposition au ciel où réside le Seigneur, détenteur unique du privilège de remettre les péchés, de telle sorte que Jésus apparaît véritablement comme le Représentant de Dieu ici-bas, ou plutôt comme Dieu lui-même. « Cœlestem ortum hic sermo sapit », Bengel. — Tunc ait… La phrase commencée est laissée suspendue ; au lieu des mots « dico paralytico,… » qui devraient la conclure, on trouve subitement l’emploi du langage direct. Les exemples du même genre abondent dans la Bible ou chez les classiques ; cf. Gn 3.23-23. — Surge, tolle lectum tuum… « Ut quod fuit testimonium infirmitatis, sit probatio sanitatis », Glossa ordin. « κλίνη, pro quo Marcus c. ii, 11, habet κραϐϐατον, Lucas vero c. v, 19-24, κλινίδιον, est lectulus apud Orientales etiam nunc ad portandum facilis ; constat enim duabus stragulis, quarum alia tegitur dormiens, alia substrata », Rosenmüller, Schol. in h.l.
Et il se leva, et s'en alla dans sa maison.
Et surrexit, et abiit in domum suam.
καὶ έγερθεὶς άπη̃λθεν είς τὸν οί̃κον αύτου̃
9.7. — Et surrexit… Le miracle ne se fait pas attendre ; l’infirme subitement rendu à la santé obéit,à Jésus et s’en retourne joyeux dans sa maison au su et vu de tout le monde, ainsi que l’ajoute saint Marc.
Les foules, voyant cela, furent remplies de crainte, et glorifièrent Dieu, qui avait donné un tel pouvoir aux hommes.
Videntes autem turbæ timuerunt, et glorificaverunt Deum, qui dedit potestatem talem hominibus.
ίδόντες δὲ οί όχλοι έθαύμασαν, καὶ έδόξασαν τὸν θεὸν τὸν δόντα έξουσίαν τοιαύτην τοι̃ς άνθρώποις
9.8. — Avant de passer à un autre prodige, l’évangéliste nous fait connaître en peu de mots l’impression produite sur la foule par cette guérison qui avait eu lieu parmi des circonstances exceptionnelles. Les dispositions du peuple contrastent heureusement avec celles qu’avaient manifestées les Scribes. — Timuerunt. La « Recepta » porte, il est vrai, έθαύμασαν, mais on s’accorde à voir en ce mot une corruption du texte primitif ; les meilleure critiques lisent maintenant έφοϐήθησαν, d’après la Vulg. et divers manuscrits Les témoins du miracle sont d’abord saisis d’un sentiment de respectueuse frayeur en face du surnaturel et du divin, cf. Lc 5.36 ; mais à la crainte s’associent bientôt la joie et la reconnaissance. — Glorificaverunt Deum. Leur action de grâces porte sur un point spécial que l’évangéliste n’a pas négligé de signaler : qui dedit potestatem talem hominibus. « Talem », le pouvoir de remettre les péchés et d’en prouver l’existence par de grands prodiges, ou bien, en général, une puissance aussi considérable. Il y a plusieurs manières d’expliquer le substantif « hominibus ». Baumgarten-Crusius le regarde comme un « Dativus commodi ». Le sens serait alors : au bénéfice de l’humanité, en faveur des hommes. Mais la plupart des interprètes préfèrent le traiter comme un datif ordinaire, et alors ils expliquent l’emploi du pluriel tantôt en admettant que l’humanité tout entière est réellement désignée dans ce passage, bien que ses principaux représentants, et Jésus à leur tête, aient seuls joui du pouvoir d’opérer des miracles, tantôt en recourant au pluriel de catégorie ou de majesté (Grotius, Kuinœl, etc. Cf. Mt 2.30). Dans ce cas « hominibus » ne représenterait que Jésus. La foule, en tenant ce langage, pensait assurément à Jésus-Christ d’une façon toute spéciale, mais elle le considérait comme étroitement lié avec le reste des hommes, de sorte que l’autorité dont il jouissait rejaillissait jusqu’à un certain point sur tous les humains. — La foule loue et admire : que font les Scribes ? Le silence gardé à leur sujet par l’évangéliste semble être de mauvais augure. Couverts de confusion par le Sauveur, ils s’effacent de leur mieux ; toutefois « manet alte repostum mente telum ». Le conflit est engagé, nous le verrons grandir chaque jour jusqu’à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ.