Ressources Catholiques Missel Romain
Les préparatifs de la mission, ℣℣. 9-10.

Ne possédez ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures ;
ni sac pour le chemin, ni deux tuniques, ni souliers, ni bâton : car l'ouvrier est digne de sa nourriture.

Nolite possidere aurum, neque argentum, neque pecuniam in zonis vestris :
non peram in via, neque duas tunicas, neque calceamenta, neque virgam : dignus enim est operarius cibo suo.

Μὴ κτήσησθε χρυσὸν μηδὲ άργυρον μηδὲ χαλκὸν είς τὰς ζώνας ύμω̃ν
μὴ πήραν είς όδὸν μηδὲ δύο χιτω̃νας μηδὲ ύποδήματα μηδὲ ρ́άβδον· άξιος γὰρ ό έργάτης τη̃ς τροφη̃ς αύτου̃ έστιν

10.9-10. — Les préparatifs des Apôtres en vue de leur premiere mission n’exigeront ni beaucoup de temps, ni des frais considérables. Les observations de leur Maître sur ce point reviennent à dire : Parlez dans l’état où vous êtes, il ne vous faut pas davantage, car la Providence prendra soin de vous. Habituellement, les commentateurs se posent ici deux questions : 1° Les injonctions contenues dans les ℣℣. 9 et 10 étaient-elles transitoires pour les Apôtres, ou bien devaient-elles leur servir de règle perpétuelle ? En d’autres termes, ne regardaient-elles que la mission actuelle, donnée aux Juifs en pays juif, ou bien étaient-elles valables pour toutes les missions ultérieures ? 2° Devons-nous les prendre à la lettre ? Faute d’avoir préalablement établi des séparations entre les différentes parties du discours, on a souvent répondu à ces deux questions d’une manière obscure, incomplète, ou même contradictoire. Au contraire, il nous semble aisé, grâce aux divisions que nous avons indiquées, de fournir des solutions claires et satisfaisantes. Nous croyons donc en premier lieu que les prescriptions contenues dans les versets 9 et 10 étaient essentiellement transitoires, tout aussi bien que celles des ℣℣. 5 et 6. Comme elles concernent seulement la mission temporaire des Apôtres dans leur propre patrie, elles étaient d’une exécution facile. À l’étranger, dans les contrées païennes, il eût été moralement impossible de les accomplir. Pour le même motif, nous croyons en second lieu qu’il faut les entendre dans le sens strict et littéral, sans vouloir cependant trop urger leur valeur. Notre-Seigneur Jésus-Christ voulait donc réellement que ses Apôtres, durant ce noviciat de courte durée qu’il leur imposait, voyageassent sans provisions d’aucune sorte, usant de l’hospitalité qui a toujours été si largement accordée en Orient, surtout à des coreligionnaires. Il confirmera lui-même notre double réponse, quand il dira aux Douze, peu de temps avant sa Passion, faisant allusion tout ensemble et à leur première mission et à celles qui devaient les disperser bienlôt à travers le monde : « Quando misi vos sine sacculo et pera et calceamentis, numquid aliquid defecit vobis ?… Sed nunc, qui habet sacculum, tollat similiter et peram ». Lc 22.35-36. S’il resta quelque chose de ces ordonnances, ce ne lut que l’esprit de détachement, de désintéressement, qu’elles recommandent aux missionnaires de tous les âges. Passons maintenant aux détails. — Nolite possidere. Cette seconde expression n’est pas très exacte, car le grec porte μὴ κτήσησθε, c’est-à-dire « ne comparate vobis » ; il s’agit donc plutôt de ne point chercher à se procurer des objets qu’on n’a pas que de se défaire de ceux qu’on pourrait déjà posséder. Grotius marque assez délicatement la transition du ℣. 8 au ℣. 9 : « Quum vetuissel (Jesus) mercedem pro sanatione accipi, non dubitat quia statim in mentem venturum esset apostolis : Oportet nos igitur hoc iter non incipere, nisi rerum omnium commeatu pulchre instructos ». Si les Apôtres sont porteurs de grandes richesses spirituelles, versets 7 et 8, ils doivent faire preuve de la pauvreté matérielle la plus complète. — Avant d’entreprendre un voyage, on fait communément trois sortes de provisions pour le rendre aussi confortable que possible : on se munit d’argent, de vivres, de vêtements. Jésus dit un mot de ces trois viatiques. — Pecuniam… Cette expression est un peu vague ; mieux vaudrait le substantif « æs », qui traduirait littéralement le grec χαλκόν. De la sorte, on a les trois métaux qui ont servi chez tous les peuples civilisés à la fabrication de la monnaie courante, l’or, l’argent, le cuivre, et ces trois métaux, rangés en gradation descendante au point de vue de la valeur, forment une gradation ascendante sous le rapport de l’idée : Ne vous procurez pas d’or, pas même d’argent, pas même une modeste pièce de cuivre ou de billon, pour subvenir aux frais de vos voyages apostoliques. — In zonis vestris. La « Zona » des anciens, qui avait pour destination première de resserrer autour de la taille les vêtements flottants qui étaient alors partout de mode, servait aussi de poche pour porter l’argent. « Quum Romam profectus sum, zonas quas plenas argenti extuli, eas inanes retuli », A. Gellius, Noct. Att. xv, 12, 4 ; « Zona se aureorum plena circumdedit », Sueton., Vitell.c. 16. De là l’expression « zonam perdere » pour dire : Perdre sa bourse. Ces larges ceintures, auxquelles les Orientaux n’ont pas renoncé, étaient de cuir, de lin ou de coton. — Non peram in via, ou plutôt « in viam » d’après le texte grec, είς όδὸν. Suidas définit la πήρα : θήκη τω̃ν άρτων. C’était donc un sac de voyage dans lequel on mettait des provisions de bouche. — Neque duas tunicas : la tunique grecque, latine, ou juive était une espèce de robe qui formait le vêtement principal. Par-dessus on portait la toge ou manteau, cf. Mt 5.40. Jésus ne veut point que ses Apôtres se munissent d’une tunique de rechange pour leur mission actuelle ; ils devront se contenter de celle dont ils sont couverts au moment du départ. — Neque calceamenta. Quelques auteurs supposent que le Sauveur interdit par là aux premiers missionnaires l’usage de toute sorte de chaussures ; c’est une exagération, comme le prouve le texte de saint Marc, Mc 6.9 : « sed calceatos sandaliis ». Le sens est donc que les Apôtres devront se contenter d’une seule paire de sandales ou de souliers, de même que d’une seule tunique. — Neque virgam. C’est le comble du dénuement. Il s’est fait autour de ces deux mots, malgré leur apparente simplicité, un bruit auquel on est loin de s’attendre quand on ne lit que le récit de saint Matthieu, mais qui cesse de surprendre autant si l’on compare le second Évangile au premier. D’après saint Marc, Jésus-Christ « præcepit eis ne quid tollerent in via, nisi virgam tantum ». On le voit, d’un côté pas même un bâton, de l’autre seulement un bâton. Il n’en fallait pas davantage pour surexciter d’une part les amis de l’harmonie à outrance, de l’autre les partisans de la contradiction évangélique : aussi quelle « micrologie » n’a-t on pas faite à ce sujet, suivant l’heureuse expression d’Olshausen ! Par exemple, pour faire de la conciliation quand même, on s’est permis de traduire le « nisi » de saint Marc par « imo nec », en dépit de tous les dictionnaires ; ou bien, comme plusieurs manuscrits grecs du premier Évangile ont ρ́άϐδους au pluriel au lieu de ρ́άϐδον, on s’est avidement jeté sur cette glose apocryphe pour assurer que les deux récits se concilient sans peine, Jésus permettant bien d’après saint Marc l’usage d’un bâton, mais défendant à ses disciples, d’après saint Matthieu, d’en emporter avec eux une provision ! Nous dirons, à la suite des anciens, qu’il y a un désaccord manifeste dans les termes entre les rédactions du premier et du second évangéliste, mais un accord très apparent aussi dans les pensées. Dans saint Matthieu l’accusatif « virgam » dépend, comme ceux qui le précèdent, du verbe « possidere », ou mieux « comparare ». Par là, Notre-Seigneur interdit aux Apôtres l’acquisition d’un bâton pour le voyage, dans le cas où ils n’en auraient pas déjà : il ne tolère donc rien de superflu entre leurs mains, il veut qu’ils soient véritablement dénués de tout, même de ce que possèdent les plus pauvres voyageurs, et qu’ils ne puissent s’appuyer que sur Dieu. Selon saint Marc, c’est la même pensée avec une légère nuance dans l’expression : Jésus permet à ses missionnaires l’usage d’un bâton, parce que c’est là un objet sans grande valeur, qu’on se procure aisément, et dont la possession ne saurait ni les troubler ni les enrichir. « Annonçant le royaume du ciel, ils devaient marcher facilement, d’un pas rapide, semblables à des anges descendus des cieux, dégagés de toute sollicitude terrestre, ayant leurs regards constamment dirigés sur le ministère qui leur avait été confié », Euthym. Zigab. in h.l. Telle est l’idée que le Sauveur essaie de graver profondément dans l’esprit des Apôtres, au moyen de ces exemples concrets qu’il employait si volontiers et qui donnent tant de vie, tant de force à ses instructions. — Dignus est enim… Si Jésus impose de pareils ordres aux missionnaires qu’il envoie, il faut bien que ceux-ci puissent compter sur des secours certains. En effet, une phrase proverbiale leur rappelle qu’ils ne doivent pas avoir l’ombre d’une inquiétude au sujet de leur entretien. Ceux à qui ils prêcheront l’Évangile leur fourniront en échange les moyens de vivre honnêtement ; Dieu, dont ils sont les ouvriers, se conduira à leur égard comme fait un père de famille envers ceux qui travaillent pour lui. Ils recevront par conséquent, suivant la pensée de saint Jean Chrysostôme, « sustentationem a populo, mercedem a Deo ». Nous verrons saint Paul appliquer de la même manière aux ouvriers de l’Évangile ce principe dont la valeur est universellement reconnue dans le domaine des affaires temporelles, cf. Rm 15.25 ; 1Co 9.11. Jésus ne trompait point ses disciples en leur faisant une telle promesse : vers la fin de sa vie, revenant sur la première mission qu’ils avaient donnée à leurs compatriotes, il leur rappellera qu’ils n’ont alors manqué de rien, et ils reconnaîtront eux-mêmes sans peine la vérité de ses paroles, Lc 22.25 et ss.

...suite