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6. Jésus en lutte ouverte avec les Pharisiens

Mt 12.1-50.

Le conflit entre Jésus et les Pharisiens, que nous avons vu naguère s’engager, ou plutôt qui s’était manifesté dès les premiers jours de la Vie publique du Sauveur, cf. Jn 2.18 et ss., va prendre actuellement des proportions que nous ne lui connaissions pas encore. Entre ce grand cœur, dont il nous a été permis d’entrevoir les sublimes vertus, Mt 11.29, et l’esprit étroit des Pharisiens, il y avait un abîme qui ne pouvait manquer de se révéler chaque jour davantage. L’heure est venue où la lutte apparaîtra dans toute sa force, les ennemis de Notre-Seigneur profitant des moindres occasions pour l’attaquer ouvertement. Déjà on peut prévoir la funeste issue de la lutte. C’en est fait du moins de la paix extérieure du bon Maître : après l’année heureuse qu’il a passée depuis son baptême, il y a l’année des persécutions et des outrages perpétuels, qui prépare sa douloureuse Passion. Le chapitre xiie du premier Évangile nous fournit une série remarquable de prises consécutives de Jésus-Christ avec ses adversaires. Jusque-là il avait d’ordinaire subi passivement leurs injures ; mais cette fois il relève le gant et répond de la façon la plus victorieuse aux accusations lancées contre lui. La haine des Pharisiens n’en sera que plus violente ; aussi les verrons-nous décider résolûment sa mort et prendre des mesures pour en faciliter l’exécution. — La polémique des Pharisiens contre Jésus est vraiment le lien qui réunit entre elles toutes les parties de ce chapitre. Elle portera sur deux points distincts : la prétendue violation du sabbat par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et le moyen qu’on lui reproche d’employer pour guérir les démoniaques.

1e Polémique à propos du Sabbat, ℣℣. 1-21.

L’évangéliste mentionne ici deux cas distincts de cette polémique : dans le premier, il s’agit d’un acte des disciples du Sauveur attaqué comme illicite par les Pharisiens ; dans le second, de la guérison d’un malade opérée par Jésus lui-même en un jour de sabbat.

a. Les disciples de Jésus accusés par les Pharisiens de violer le sabbat, ℣℣. 1-8.
Parall. Mc 2.23-28 ; Lc 6.1-5.

En ce temps-là, Jésus passait le long des blés un jour de sabbat, et Ses disciples, ayant faim, se mirent à arracher des épis, et à les manger.

In illo tempore abiit Jesus per sata sabbato : discipuli autem ejus esurientes cœperunt vellere spicas, et manducare.

'Eν έκείνω̣ τω̣̃ καιρω̣̃ έπορεύθη ό 'Iησου̃ς τοι̃ς σάββασιν διὰ τω̃ν σπορίμων· οί δὲ μαθηταὶ αύτου̃ έπείνασαν καὶ ήρξαντο τίλλειν στάχυας καὶ έσθίειν

12.1. — Nous avons dans ce verset le simple exposé du fait, dans le suivant l’accusation des Pharisiens, dans les ℣℣. 3-8 la défense des disciples par Jésus. — In illo tempore. Date vague et générale, qui montre que saint Matthieu ne se proposait pas de s’en tenir ici à l’ordre strictement chronologique. Les deux autres synoptiques placent cet événement à une période antérieure de la Vie publique, entre la vocation de saint Matthieu et la mission des douze Apôtres, et il est probable qu’ils ont raison. Quant à l’époque précise de l’année où il eut lieu, elle est suffisamment déterminée par la nature même du fait. On ne rencontre des épis mûrs dans les champs que peu de temps avant la moisson ; or on récolte généralement le blé en Palestine vers la fin de mars ou le commencement d’avril. — La scène se passe en Galilée, mais nous ignorons au juste en quel endroit. — Per sata. Peut-être Jésus et ses disciples allaient-ils à la synagogue ou en revenaient-ils ; car les Juifs érigeaient volontiers leurs maisons de prière à quelque distance de leurs habitations. Du moins il est sûr qu’ils n’étaient pas alors en voyage, puisqu’on ne pouvait franchir aux jours de sabbat qu’une distance très limitée, déterminée d’après la Loi. — Sabbato : saint Luc dit que c’était le sabbat « second-premier », Mt 6.1, expression obscure qui n’a pas laissé que de créer des embarras aux exégètes, comme nous le verrons en expliquant le troisième Évangile : il est néanmoins probable qu’elle désigne le premier sabbat qui suivait le second jour de la Pâque. Le grec emploie le pluriel τοι̃ς σάββασι, quoiqu’il soit certainement question d’un jour unique et déterminé. Peut-être est-ce un pluriel de majesté. Cf. Rosenmüller, Schol. in h.l. Les lxx s’étaient déjà servis de cette même forme. Cf. Ex 20.10 ; Lv 23.32 ; Nb 28.9, etc. Remarquons encore que le datif pluriel régulier de σάββατον esi σάββατοι̃ς, qui est en effet plus usité ; σάββασι semble venir d’un nominatif primitif σάββατ calqué sur l’hébreu שבת, schabbat. — Discipuli… esurientes. Ils manquaient ce jour-là d’aliments : ce qui dût leur arriver plus d’une fois durant les courses apostoliques qu’ils faisaient à la suite de Celui qui n’avait pas une pierre où reposer sa tête. On appelait cependant Jésus un « homo vorax et potator » ! — Cæperunt. Plusieurs auteurs prennent ce mot à la lettre, comme s’il signifiait que les Apôtres avaient à peine commencé leur modeste repas, quand ils furent tout à coup interrompus par les Pharisiens. « Hic, dit Fritzsche, plena vi pollet ήρξαντο, quia discipuli in hoc conatu coercebantur a Pharisæis » ; de même Bisping, J. P. Lange, etc. D’autres, trouvant cette interprétation trop minutieuse, donnent à la locution « cæperunt vellere » le sens plus simple de « vellebant». — Et manducare, après avoir fait sortir les grains de blé en frottant les épis entre leurs mains, ainsi que l’ajoute saint Luc, Lc 6.1.

Les pharisiens, voyant cela, Lui dirent : Voici que Vos disciples font ce qu'il n'est pas permis de faire aux jours de sabbat.

Pharisæi autem videntes, dixerunt ei : Ecce discipuli tui faciunt quod non licet facere sabbatis.

οί δὲ Φαρισαι̃οι ίδόντες εί̃πον αύτω̣̃ 'Iδού, οί μαθηταί σου ποιου̃σιν ὸ ούκ έξεστιν ποιει̃ν έν σαββάτω̣

12.2. — Pharisæi videntes. Les accusateurs ne sont pas loin. Peut-être, comme l’ont dit d’anciens interprètes, avaient-ils suivi à quelque distance la troupe apostolique, pour voir si elle ne franchirait point de quelques pas la limite prescrite. Le rôle d’espion était parfaitement dans le caractère de ces hypocrites austères. Quoi qu’il en soit, ils ont trouvé une excellente occasion de nuire à Jésus, et ils la saisissent avidement. — Ecce, s’écrient-ils pleins d’une joie maligne. Regarde et juge toi-même ; nous les avons surpris en flagrant délit. — Faciunt quod non licet. Notons bien qu’ils n’incriminent pas l’acte en lui-même, comme si les Disciples se fussent rendus coupables d’injustice et de vol ; car la Loi autorisait expressément quiconque traversait une vigne, ou un champ de blé, à cueillir autant de grappes, ou autant d’épis qu’il le désirait, et à s’en nourrir sans scrupule, pourvu qu’il fît dans l’intérieur du champ ou de la vigne son agreste repas ; cf. Dt 23.24,25. Cette coutume subsiste même encore dans l’ancienne patrie des Juifs. « La contrée que nous traversions, raconte le Dr Robinson, Palæstina, ii, 319, était en grande partie couverte de champs de blé. Les épis étaient mûrs et nous fûmes témoins d’une interprétation vivante de la Sainte Écriture. Nos Arabes avaient faim, et, tandis que nous traversions les champs, ils se mirent à arracher des épis, dont ils mangeaient les grains après les avoir frottés entre leurs mains. Aux questions que nous leur adressâmes là-dessus, ils répondirent que c’était un ancien usage et que personne n’y trouverait à redire… Nous eûmes dans la suite beaucoup d’autres exemples du même genre ». Cf. Thomson, the Land and the Book, p. 648. C’est donc la circonstance de temps qui, aux yeux des Pharisiens, rendait illicite et coupable la conduite des disciples de Jésus. Arracher des épis, les frotter entre leurs mains, n’étaient-ce pas là deux œuvres serviles, par conséquent une profanation criminelle du sabbat ? « Metens sabbato, dit en effet le Talmud, vel tantillum, reus est ; et vellere spicas est species messionis ». Pour nous faire une juste idée du scandale des Pharisiens à cette occasion et dans les autres cas semblables où nous les verrons accuser si vivement le Sauveur de violer le repos sabbatique, il est bon d’entrer ici dans quelques détails historiques qui nous seront fournis par les coutumes anciennes et même modernes des Israélites. L’observation du sabbat a de tout temps été regardée comme l’un des préceptes les plus importants du Décalogue et de la religion mosaïque. Mais depuis longtemps, les Pharisiens s’en étaient emparés pour perfectionner, croyaient-ils, sur ce point comme sur tant d’autres, ce qui manquait à la Loi, c’est-à-dire ainsi que le leur reprochera Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour ajouter aux divines prescriptions des traditions humaines tantôt ridicules, tantôt opposées à la morale religieuse, toujours pesantes, et à la longue insupportables pour de faibles mortels. Nulle part leur étroitesse d’esprit ne s’était mieux manifestée que pour ce qui concernait le sabbat. Sans doute, la limite entre le travail prohibé et l’action qui demeure licite est assez difficile à tracer dans un grand nombre de cas, et, la Loi n’étant pas entrée dans tous les détails, il appartenait aux Docteurs d’éclairer l’opinion publique ; mais ils s’étaient acquittés de cette fonction de la façon la plus mesquine, au point de rendre le jour du sabbat aussi ennuyeux qu’un dimanche puritain et à peu près incompatible avec une vie éveillée. Là où Jéhova n’avait prescrit que la cessation du travail proprement dit, les Pharisiens avaient prescrit la cessation de toute action, ou peu s’en faut. Sans être aussi rigides que cette secte samaritaine dont les membres s’engageaient à garder durant le sabbat tout entier la position qu’ils avaient à son début, ils avaient fait du sabbatisme à outrance le génie propre de leur religion. On le voit par la longue énumération des œuvres qu’ils interdisaient le samedi. Ils les avaient réparties entre 39 catégories (אבות, pères) subdivisées elles-mêmes en nombreuses sections secondaires (תולדות, générations), et le travail accessoire ou dérivé, comme ils disaient, n’était pas moins prohibé que le travail-père ou primitif. Voilà pourquoi les disciples de Jésus profanaient actuellement le sabbat, leur action étant de même nature que le travail du moissonneur. Voilà pourquoi il était défendu de monter sur un arbre en un jour de sabbat, non que la chose fût interdite « qua talis », mais parce qu’on s’exposait, en l’accomplissant, à casser quelques branches, ce qui a de l’affinité avec le travail du bûcheron et demeure proscrit par là-même. La suite des événements nous fournira l’occasion de citer d’autres exemples : ceux que nous avons rapportés suffisent pour montrer la différence qu’il y avait entre le joug vraiment suave et léger du Sauveur, et le joug intolérable des Pharisiens et des Docteurs juifs. L’esprit pharisaïque subsiste encore en Israël : on sait en effet que les Juifs demeurés croyants observent le sabbat avec autant de rigueur que leurs pères. Il en est qui n’osent pas même monter leur montre ce jour-là (cf. Thomson l.c., p. 276), qui appellent un chrétien pour allumer le feu qu ils ont préparé la veille, qui croiraient commettre une faute grave en écrivant une seule ligne. Tel rabbin allemand adressait naguère une protestation au ministère de l’intérieur à Berlin, parce que, des élections se trouvant fixées au samedi, les électeurs Juifs étaient, disait-il, ou dans l’impossibilité de voter, ou dans la nécessité de transgresser leurs préceptes religieux, attendu qu’il fallait écrire le nom du candidat sur le bulletin de vote.

Mais Il leur dit : N'avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu'il eut faim, ainsi que ceux qui étaient avec lui ;
comment il entra dans la maison de Dieu, et mangea les pains de proposition, qu'il ne lui était pas permis de manger, non plus qu'à ceux qui étaient avec lui, mais aux prêtres seuls ?

At ille dixit eis : Non legistis quid fecerit David, quando esuriit, et qui cum eo erant :
quomodo intravit in domum Dei, et panes propositionis comedit, quos non licebat ei edere, neque his qui cum eo erant, nisi solis sacerdotibus ?

ό δὲ εί̃πεν αύτοι̃ς Ούκ άνέγνωτε τί έποίησεν Δαβὶδ, ότε έπείνασεν αύτὸς καὶ οί μετ' αύτου̃
πω̃ς είση̃λθεν είς τὸν οί̃κον του̃ θεου̃ καὶ τοὺς άρτους τη̃ς προθέσεως έφαγεν ὸυς ούκ έξὸν η̃ν αύτω̣̃ φαγει̃ν ούδὲ τοι̃ς μετ' αύτου̃ εί μὴ τοι̃ς ίερευ̃σιν μόνοις

12.3-4. — At ille dixit. Jésus prend aussitôt la parole pour disculper ses chers disciples, comme aussi pour protester énergiquement contre une interprétation exagérée qui, tout en voulant honorer la lettre du précepte, en, dégradait l’esprit, en anéantissait la dignité. La défense a lieu à deux points de vue différents : au point de vue de l’ancienne Alliance, ℣℣. 3 et 4, et au point de vue de la Nouvelle, ℣℣. 5-8. Le Sauveur signale d’abord un trait de la vie de David qui, rapproché de la conduite des disciples, excusait complètement ces derniers, en montrant que « nécessité n’a pas de loi ». — Non legistis. Saint Marc, Mc 2.25, est encore plus énergique : « Vous n’avez donc jamais lu ? » Jésus renvoie à la Bible ces prétendus savants. Ils avaient lu, et plus d’une fois, le passage en question ; mais ils ne l’avaient jamais compris. — Quid fecerit David. Cet épisode est raconté en détail au premier livre des Rois, 1Ro 21.1-6. David fuyait alors pour échapper aux projets homicides-de Saül. Arrive à Nob, petite ville de la Judée, située au Nord et à peu de distance de Jérusalem, il eut faim ; dénué de ressources, il entra dans le tabernacle, désigné par les mots domum Dei, cf. Ex 23.19, et pria le grand-prêtre Achimélech de lui donner quelque chose à manger. Celui-ci n’avait alors à sa disposition que du « pain sanctifié », ℣. 4, ou, comme on l’appelle plus loin, ℣. 6, que les pains de proposition. On nommait ainsi, en hébreu לחם המערכת, douze pains déposés dans le sanctuaire sur une table d’or, comme un hommage perpétuel des douze tribus à Jéhova. Cf. Lv 24.5-7. — Quos non licebat… Cf. Lv 24.8-9. Ces pains étaient renouvelés chaque samedi matin. Mais, en demeurant huit jours dans le tabernacle, ils avaient contracté un caractère sacré ; aussi, d’après une ordonnance très expresse de la Loi, les prêtres seuls pouvaient-ils les manger et seulement dans le lieu saint. Néanmoins, Achimélech n’hésita pas à donner à David de ce pain sanctifié et le saint roi n’hésita pas à en manger. Que suit-il de cette conduite que les Rabbins sont d’ailleurs unanimes à justifier ? C’est qu’il y a parfois collision, dans la vie humaine, entre plusieurs obligations distinctes, et alors le droit positif le cède au droit naturel. Cela avait eu lieu légitimement pour David, cela avait lieu légitimement aussi pour les Apôtres. — L’exemple allégué par le divin Maître était admirablement choisi. Si David, le saint roi, le modèle de la piété juive, l’homme selon le cœur de Dieu, avait pu agir ainsi sans péché, pouvait-on s’égarer en imitant son exemple ? Et puis, c’était une loi émanée de Dieu même qui interdisait aux profanes de toucher aux pains de proposition, tandis que l’action d’arracher quelques épis un jour de sabbat n’avait été prohibée que par une tradition humaine.

Ou n'avez-vous pas lu dans la loi que les prêtres, aux jours de sabbat, violent le sabbat dans le temple, et ne sont pas coupables ?

aut non legistis in lege quia sabbatis sacerdotes in templo sabbatum violant, et sine crimine sunt ?

ή ούκ άνέγνωτε έν τω̣̃ νόμω̣ ότι τοι̃ς σάββασιν οί ίερει̃ς έν τω̣̃ ίερω̣̃ τὸ σάββατον βεβηλου̃σιν καὶ άναίτιοί είσιν

12.5. — Aut non legistis. L’exemple de David ne se rapportait qu’indirectement à la question en litige, car il démontrait, simplement que des prescriptions même religieuses peuvent perdre leur valeur en face d’une urgente nécessité ; le second exemple, tiré des fonctions des prêtres au jour du sabbat, vient parfaitement « ad rem », comme nous l’indiquerons par un court commentaire. — In lege : cf. Nb 28.9 ; Lv 24.5. Dans ces passages, Dieu ordonne aux prêtres d’exécuter chaque samedi divers travaux sacrés, qui demandaient un déploiement considérable d’activité, et qui étaient par conséquent incompatibles avec le repos du sabbat. On pouvait donc dire des prêtres, sous le rapport matériel, sabbatum violant (c’est l’expression technique חלל שבת), ils font des choses qui, accomplies par d’autres et dans un autre but, seraient certainement une profanation du sabbat. Et pourtant, sine crimine sunt, l’ordre divin les justifiant entièrement. En effet, d’après un axiome talmudique, « opus servile quod fit in sacris non est servile », Schabb., f. 19, 1, ou bien, suivant Maimonide, « Non est sabbatismus in templo omnino », in Pesach., c. 1.

Or Je vous le dis, il y a ici Quelqu'un plus grand que le temple.

Dico autem vobis, quia templo major est hic.

λέγω δὲ ύμι̃ν ότι του̃ ίερου̃ μείζων έστιν ώ̃δε

12.6. — Dico autem vobis. Affirmation solennelle, qui annonce habituellement quelque révélation importante. — Major templo ; le « textus receptus » a aussi μείζων au masculin ; mais la leçon primitive semble avoir été le neutre μείζον, « majus », qui communique du reste plus de force à la pensée. — Hic, ώ̃δε, par conséquent : ici. « Il y a ici quelqu’un (ou quelque chose) de plus grand que le temple ». Ce sont ces mots qui nous transportent sur le terrain du Nouveau Testament. On dirait que Jésus-Christ prévient une objection. Vous n’êtes pas des prêtres, auraient pu lui répondre ses adversaires. Faisant un raisonnement « a minori ad majus », il reprend : Si les lois ordinaires relatives au repos du sabbat sont annulées pour le service du temple et pour le culte divin, à plus forte raison le sont-elles pour moi, qui suis plus grand que le temple, et pour mes disciples qui sont mes prêtres. « Per legis verba suos discipulos excusans, et significans licere sacerdotibus libere agere… Sacerdotes autem sunt omnes Domini Apostoli, qui neque agros neque domos hæreditant, sed semper altari et Deo serviunt », saint Iren., Contr. Haer., iv, 8, 3. Les Juifs disaient : Il n’y a pas de sabbat pour le temple ; Jésus dit à son tour : Il n’y a pas de sabbat pour le Messie ni pour ses disciples.

Si vous saviez ce que signifie cette parole : Je veux la miséricorde et non le sacrifice, vous n'auriez jamais condamné des innocents.

Si autem sciretis, quid est : Misericordiam volo, et non sacrificium : numquam condemnassetis innocentes :

εί δὲ έγνώκειτε τί έστιν, ̋Eλεον θέλω καὶ ού θυσίαν, ούκ ὰν κατεδικάσατε τοὺς άναιτίους

12.7. — Ce n’est pas assez pour Jésus-Christ d’avoir démontré l’innocence de ses Apôtres ; il faut qu’il flagelle comme ils le méritent ces Pharisiens sans cœur, ces formalistes rigoureux qui laisseraient mourir les hommes de faim, plutôt que de leur permettre une violation légère et purement matérielle du sabbat, destinée à leur procurer un peu de nourriture. Oubliaient-ils donc ce principe qu’ils avaient eux-mêmes formulé dans un moment où leur sens n’était pas aveuglé par la passion : « Tout danger de mort chasse le sabbat » ? — Si sciretis… Jésus a fait valoir contre les Pharisiens le témoignage de l’histoire, versets 3 et 4, puis celui de la Loi, ℣. 5 : il apporte maintenant contre eux celui des Prophètes. — Misericordiam volo… Nous avons déjà vu, cf. Mt 9.13, cet oracle d’Osée, Os 6.6, sur les lèvres du· Sauveur dans une circonstance analogue, à l’occasion d’une autre accusation injuste lancée par les Pharisiens contre les premiers disciples. Dieu préfère la miséricorde au sacrifice et à toutes sortes d’observances cérémonielles ; le Dieu bon et charitable veut avant toutes choses que les hommes pratiquent entre eux la royale loi d’amour : des Docteurs n’auraient-ils pas dû se souvenir de ce grand principe si clairement énoncé dans l’Écriture ? « Si misericordiam comprobastis Achimelech, eo quod fame periclitantem refocillaverit David et pueros ejus ; quare discipulos meos condemnatis, qui nihil tale fecerunt ? » Saint Jérôme. — Nunquam condemnassetis innocentes. Condamner des innocents, les condamner sans raison et de propos délibéré, c’est assurément une grave injustice. Les Pharisiens l’avaient commise à l’égard des disciples en les accusant témérairement de violer le sabbat.

Car le Fils de l'homme est maître même du sabbat.

dominus enim est Filius hominis etiam sabbati.

κύριος γάρ έστιν καί του̃ σαββάτου ό υίὸς του̃ άνθρώπου

12.8. — Jésus-Christ conclut l’apologie de ses disciples par une parole énergique, dont Grotius et plusieurs autres commentateurs ont malheureusement beaucoup affaibli la force, en appliquant les mots Filius hominis à tous les nommes sans exception. Ces écrivains auraient dû remarquer qu’ils obtiennent ainsi une pensée fausse et dangereuse. À quel titre, en effet, le premier homme venu serait-il le Maître du Sabbat ? Ici, comme partout ailleurs dans l’Évangile, le Fils de l’homme est donc Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Cela posé, l’idée devient aussi simple que vraie. Jésus, en sa qualité de Messie, plus encore en sa qualité de Fils de Dieu, est réellement Dominus sabbati ; maître d’en interpréter les obligations, d’en dispenser, de l’ennoblir, ainsi que le fait Dieu lui-même. Cf. Jn 5.18-19. Ses disciples, n’eussent-ils pas eu d’autre excuse, sont donc irréprochables : il avait le droit de leur permettre d’agir ainsi qu’ils l’ont fait. — Les Pharisiens ne répondent pas : mais qu’auraient-ils pu répondre aux raisonnements indiscutables du Sauveur ? — La particule καί, traduite par etiam dans la Vulgate, semble n’être pas authentique.