Mais Hérode étant mort, voici qu'un Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Égypte,
Defuncto autem Herode, ecce angelus Domini apparuit in somnis Joseph in Ægypto,
Τελευτήσαντος δὲ του̃ 'Ηρώ̣δου ίδού, άγγελος κυρίου κατ' όναρ φαίνεται τω̣̃ 'Iωσὴφ έν Αίγύπτω̣
2.19. — Defuncto autem Herode. Hérode ne jouit pas longtemps de la sécurité factice que lui avait procurée le massacre des enfants de Bethléem. Il mourut quelques semaines seulement ou tout au plus deux ou trois mois après cet acte d’inutile cruauté, dans les premiers jours d’avril 750 U. C. Il avait vécu soixante-dix ans et en avait régné trente-sept. Josèphe nous raconte son horrible fin dans les termes suivants : « Un feu intérieur le consumait lentement ; il lui était impossible, à cause des affreuses douleurs d’entrailles qu’il éprouvait, de satisfaire son besoin pressant de prendre quelque nourriture. Une grande quantité d’eau s’était amassée au ventre et dans les jambes. Lorsqu’il était debout, il lui était impossible de respirer : son haleine exhalait une puanteur infecte ; des crampes dans tous les membres lui donnaient une vigueur extraordinaire. C’est en vain qu’il essaya les bains de Callirhoë ; on l’en rapporta plus malade à Jéricho. Sentant alors qu’il ne guérirait pas, il fut saisi d’une rage amère, parce qu’il supposait avec raison que tous se réjouiraient de sa mort. Il fit donc assembler dans l’amphithéâtre de Jéricho et cerner par des soldats les personnes les plus notables, et il ordonna à sa sœur Salomé, de les faire égorger dès qu’il aurait rendu le dernier soupir, afin qu’il y eût des larmes versées à l’occasion de sa mort. Mais Salomé n’exécuta point cet ordre. Comme ses douleurs augmentaient de plus en plus, et qu’il était en outre tourmenté par la faim, il voulut se donner un coup de couteau, mais on l’en empêcha. Il mourut enfin dans la trente-septième année de son règne » ; Ant. xvii, 6, 4. C’est la première page du traité de Lactance « De morte persecutorum ». L’évangéliste n’emploie pourtant qu’un seul mot, de la plus grande simplicité, « defuncto Herode ». — Apparuit in somnis ; pour la troisième fois, cf. Mt 1.20 ; 2.13. — In terram Israel, terme général pour désigner toute la Palestine ; la province particulière destinée à l’habitation de la Sainte Famille sera bientôt l’objet d’une nouvelle révélation, cf. ℣. 22. — Defunct sunt ; pluriel très extraordinaire puisqu’il n’est question que d’Hérode. C’est un pluriel ou « de majesté » ou « de catégorie », pour employer les expressions des grammairiens ; le premier s’emploie comme une marque de respect à l’égare des personnages haut placés, le second désignerait ici la classe entière des persécuteurs de Jésus. On les trouve fréquemment l’un et l’autre chez les classiques. L’Ange fait probablement allusion à une parole qui avait été adressée à Moïse par Jéhova dans une circonstance analogue : « Dixit Dominus ad Moysen in Madian : Vade et revertere in Ægyptum ; mortui sunt enim omnes qui quærebant animam tuam », Ex 4.49. Là aussi, il s’agissait uniquement du Pharaon ; mais tandis que Moïse recevait l’ordre de rentrer en Égypte, saint Joseph reçoit celui de la quitter. — Animam, hébraïsme très usité pour « vitam », בקש את־נפש.
et dit : Lève-toi, prends l'Enfant et Sa Mère, et va dans le pays d'Israël ; car ceux qui en voulait à la vie de l'Enfant sont morts.
dicens : Surge, et accipe puerum, et matrem ejus, et vade in terram Israël : defuncti sunt enim qui quærebant animam pueri.
λέγων, 'Eγερθεὶς παράλαβε τὸ παιδίον καὶ τὴν μητέρα αύτου̃ καὶ πορεύου είς γη̃ν 'Iσραήλ· τεθνήκασιν γὰρ οί ζητου̃ντες τὴν ψυχὴν του̃ παιδίου
Joseph, s'étant levé, prit l'Enfant et Sa Mère, et vint dans le pays d'Israël.
Qui consurgens, accepit puerum, et matrem ejus, et venit in terram Israël.
ό δὲ έγερθεὶς παρέλαβεν τὸ παιδίον καὶ τὴν μητέρα αύτου̃ καὶ η̃λθεν είς γη̃ν 'Iσραήλ
2.21. — Qui consurgens ; répétition à peu près littérale du ℣. 44. Nous avions déjà rencontré une formule semblable au Mt 1.24. C’est une sorte de refrain qui retentit à travers l’histoire de l’Enfant Jésus et qui en marque les principaux événements.
Mais ayant appris qu'Archélaüs régnait en Judée, à la place d'Hérode son père, il craignit d'y aller ; et, averti en songe, il se retira dans la province de Galilée.
Et il vint habiter dans une ville appelée Nazareth, afin que s'accomplît ce qui avait été dit par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen.
Audiens autem quod Archelaus regnaret in Judæa pro Herode patre suo, timuit illo ire : et admonitus in somnis, secessit in partes Galilææ.
Et veniens habitavit in civitate quæ vocatur Nazareth : ut adimpleretur quod dictum est per prophetas : Quoniam Nazaræus vocabitur.
άκούσας δὲ ότι Άρχέλαος βασιλεύει έπὶ τη̃ς 'Iουδαίας άντὶ 'Ηρώ̣δου του̃ πατρὸς αύτου̃ έφοβήθη έκει̃ άπελθει̃ν· χρηματισθεὶς δὲ κατ' όναρ άνεχώρησεν είς τὰ μέρη τη̃ς Γαλιλαίας
καὶ έλθὼν κατώ̣κησεν είς πόλιν λεγομένην Ναζαρέτ· όπως πληρωθη̣̃ τὸ ρ́ηθὲν διὰ τω̃ν προφητω̃ν ότι Ναζωραι̃ος κληθήσεται
2.22 et 23. — Archelaus. Par son testament, Hérode avait partagé son royaume entre ses trois fils, donnant à l’aîné Archélaüs la Judée, l’Idumée et la Samarie, à Hérode Antipas la Galilée et la Pérée, à Philippe la Batanée, la Trachonite et l’Hauranite. Auguste respecta les dernières volontés du tyran ; toutefois il n’accorda que le titre d’ethnarque à Archélaüs, se réservant de le créer roi quelque temps après, s’il se rendait digne de cet honneur ; Jos. Ant. xvii, 44, 4. Mais l’honneur ne fut pas mérité ; bien plus, Archélaüs se conduisit en si digne fils d’Hérode que les Juifs, poussés à bout par ses cruautés est par son mépris pour leur Loi, vinrent l’accuser à Rome et implorer contre lui le secours de l’empereur. Reconnu coupable, il fut déposé, et relégué à Tienne en Dauphiné, où il mourut. Son administration n’avait duré que neuf années, 750-759 U. C. ; cf. Jos. Ant xvii, 43, 2 ; de Bello Jud. ii, 7, 3. — Regnaret ne doit donc pas être pris à la lettre. mais « in lato sensu », comme synonyme de gouverner. Le caractère dur et soupçonneux d’Archélaüs était depuis longtemps connu du peuple, qui aime à s’occuper des héritiers présomptifs du trône, desquels dépend son bonheur futur. Saint Joseph savait donc, lui aussi, ce qu’était Archélaüs : c’est pourquoi, lorsqu’il eût appris que ce prince avait succédé à son père en Judée, timuit illo ire ; redoutant de nouvelles persécutions pour le divin Enfant, il décida de lui-même qu’il n’irait point s’établir en Judée. Cette réflexion semble indiquer que saint Joseph avait d’abord songé à se fixer aux environs de Jérusalem, vraisemblablement même à Bethléem où était né Jésus. — Illo, en grec έκει̃, sans mouvement, au lieu de έκει̃σε ; fréquente anomalie qui consiste à mettre des adverbes de repos en construction avec des verbes de mouvement ; il en existe de nombreux exemples dans les auteurs classiques. — Admonitus, pour la quatrième et dernière fois. Une direction supérieure vient ainsi confirmer le dessein de Joseph, et déterminer le lieu précis où il devra se réfugier avec le précieux dépôt qui lui a été confié. — In partes, c’est-à-dire dans le pays. Le tétrarque Hérodo Antipas, qui gouvernait en Galilée, était beaucoup moins redoutable que son père et que son frère ; son administration était même assez bienveillante, car il avait à cœur d’attirer dans ses états des habitants des autres provinces, par des avantages de tout genre et par la tranquillité qu’il s’efforçait de procurer à ses sujets. Plus tard cependant la volupté le rendit cruel à l’égard de saint Jean-Baptiste. — In civitate, en grec είς πόλιν, l’accusatif avec un verbe qui marque le repos ; c’est le contraire de ce que nous remarquions il n’y a qu’un instant. Nazareth. Voir Patritii, de Evangeliis, t. ii, p. 383 et ss. Saint Luc nous fera connaître, Lc 1.26 et ss., le séjour antérieur de Marie et de Joseph dans cette fameuse bourgade qui avait été témoin du mystère de l’Incarnation, et où le Verbe fait chair va passer désormais la plus grande partie de sa vie. L’Ancien Testament, le Talmud, l’historien Josèphe ne la mentionnent nulle part : c’est ici qu’elle apparaît pour la première fois. Bâtie à 1 170 pieds au-dessus du niveau de la mer, sur le territoire de la tribu de Zabulon, dans un amphithéâtre formé par des collines crayeuses d’une blancheur éblouissante, elle ressemble, suivant la gracieuse étymologie de son nom, נער, Natzar, « viruit, floruit », à une fleur des montagnes, symbole de la fleur céleste qui devait y germer. « Ibimus ad Nazareth, et juxta interpretationem nominis ejus, florem videbimus Galileæ », saint Jérôme. Grâce à sa position isolée au milieu des montagnes, et à son éloignement de toute grande voie de communication, elle convenait admirablement à la vie cachée que Jésus devait y mener durant près de trente ans. — Ut adimpleretur. Dans ce séjour de Jésus-Christ à Nazareth, saint Matthieu voit un nouvel accomplissement des prophéties de l’Ancien Testament. Mais de qui est le texte quoniam Nazaræus vocabitur, qu’il cite à cette occasion ? On a beau parcourir tous les écrits des Prophètes, et même tous les livres de l’Ancienne Alliance, on ne le trouve nulle part, ni rien qui s’en approche directement ; aussi est-il peu de citations qui créent autant de difficultés à l’exégète. Saint Jean Chrysostôme et quelques commentateurs après lui ont supposé que ce passage a été emprunté à un livre prophétique qui s’est perdu depuis ; mais de pareilles explications n’expliquent absolument rien. Saint Matthieu semble avoir voulu nous mettre lui-même sur la voie de la bonne interprétation en employant une formule extraordinaire pour introduire son texte. Il avait dit ailleurs « per prophetam dicentem », ℣. 45, « per Jeremiam prophetam dicentem », ℣. 47 ; nous trouverons bientôt, Mt 4.14, « per Isaiam prophetam », etc. ; pourquoi donc se sert-il ici du pluriel qui est nécessairement très vague ? Cela ne signifie-t-il pas qu’il voulait citer non point un oracle déterminé, comme il l’avait fait plus haut, mais une sorte de résumé de plusieurs prédictions messianiques, plusieurs textes condensés en un seul ? Telle est depuis longtemps l’opinion générale. Aussi est-ce à tort que quelques anciennes versions ont remplacé le pluriel par le singulier « prophetam ». — Il nous reste maintenant, et c’est le point essentiel, à fixer le sens de la citation. Il est évident que l’évangéliste joue sur les mots à la façon orientale ; il fait actuellement une de ces combinaisons spirituelles que les écrivains sacrés se sont souvent permises à l’égard des noms propres, ou plutôt qui leur ont été plus d’une fois directement inspirées du ciel, ainsi que nous devons l’admettre pour la circonstance présente. Saint Matthieu aperçoit donc, à la lumière d’en haut, une connexion mystique qui existe entre le nom de la ville de Nazareth où Jésus-Christ habita de longues années, et un prédicat appliqué au Messie par les prophètes en termes généraux, sous une forme ou sous une autre. Quel est ce prédicat ? Il existe trois hypothèses à son sujet. 1° Ce serait le mot נזיר, Nazir, « saint, consacré », plus spécialement, « consacré au Seigneur par le vœu du nazirat » ; Cf. Jdt 13.5. Les prophètes ont certainement prédit plus d’une fois que le Christ serait saint et même le Saint par excellence, qu’il serait éminemment consacré à Dieu ; mais Jésus n’a jamais été « nazir » dans le sens strict de cette expression ; l’Évangile l’affirme expressément, cf. Mt 11.19. De plus, au point de vue philologique qu’il n’est pas inutile de consulter ici, « nazir » aurait bien pu former l’adjectif grec ναζιραι̃ος, cf. Jud. xiii, 5 et Thren. iv, 7 dans les Septante, mais non point ναζωραι̃ος. — 2° Ce serait le participe נדור, nazor, de דור, opprimer, de telle sorte que nous aurions ici une allusion directe aux humilheiations et aux souffrances du Messie, dont les Prophètes ont parlé si souvent et d’une manière si précise, et en même temps une allusion au mépris qu’on semble avoir témoigné, vers l’époque de Jésus-Christ, aux habitants de Nazareth ; Cf. Jn 1.46 : « A Nazareth potest aliquid boni esse ? » On objecte à cette dérivation que jamais nazor napparaît dans les écrits prophétiques comme un prédicat ; on ne peut donc pas dire du Messie qu’il ait été appelé (vocabitur) « oppressus ». — 3° Ce serait le substantif netzer, נער, « rejeton, rameau ». Ce sentiment est, croyons-nous, le plus vraisemblable des trois. En effet, — a. c’est le plus exact étymologiquement parlant. Bien que l’orthographe hébraïque du nom de Nazareth ne soit pas complètement certaine, il est néanmoins très probable qu’on écrivait anciennement גערת par un tsadé et non par un zaïn, et que sa vraie racine, comme nous le disions plus haut est נעך, la même par conséquent que pour « netzer ». — b. Les prophètes attribuent réellement au Messie la dénomination de « netzer », soit d’une manière très expresse, par exemple dans ce passage d’Isaïe : « Egredietur virga (en hébr. גער, netzer) de radice Jesse », Es 11.1 ; soit en termes analogues, v.g. : Jr 23.5 ; 33.15 ; Za 3.8 ; 6.12, etc., qui nomment le Christ עמח, germe. Ainsi pensait déjà saint Jérôme : « Illud quod in Evangelio Matthæi omnes quærunt Ecclesiastici et non inveniunt, ubi scriptum sit quoniam Nazaræus vocabitur, eruditi Hebræorum hoc loco (Es 11.4) assumptum putant », Comm. in Is. xi. Puis, dans son commentaire sur saint Matthieu, expliquant notre passage, il donne la traduction suivante du texte d’Isaïe : « Exiet virga de radice Jesse, et Nazaræus de radice ejus ascendet ». Encore une fois, c’est un jeu de mots, quelle que soit l’hypothèse que l’on adopte ; mais rappelons-nous que Dieu se sert de tout pour arriver à ses fins mystérieuses ; rien n’est petit, ni méprisable lorsqu’il s’agit de réaliser ses grands desseins. — Sur la croix, au lieu de « Nazaræus », nous lirons « Nazarenus », et les Juifs appellent encore Notre-Seigneur Jésus-Christ « Jéschou Ha-notz’ri ». Nazaréen, Galiléen, noms de mépris qui ont été depuis couverts de gloire. — « Bethléem et Nazareth, voilà donc la double patrie de Jésus-Christ, Bethléem qui l’a vu naître, Nazareth qui le verra grandir. Il est né dans celle-là comme fils des rois, il vivra dans celle-ci comme fils d’un ouvrier. L’une a entendu le chant des anges, reçu la visite des Mages…, l’autre ne verra que la vie humble et cachée du Fils de l’homme et ne comprendra que bien tard le trésor qui l’honore », Le Camus, Préparation exégétique à la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 434. — L’Enfant, après sa disparition de Bethléem, passa probablement pour mort, et ceux-là même dont l’attention avait été excitée par l’arrivée des Mages, la réponse du Sanhédrin, etc., ne s’occupèrent bientôt plus de Lui. Cependant le rejeton divin grandissait à l’ombre de Nazareth. S’il nous est apparu pauvre, fugitif, ignoré du grand nombre, remarquons les beaux témoignages que nous avons eus en sa faveur : l’Ange, l’étoile, les docteurs juifs, les Mages, les Prophètes, les soins délicats de la Providence, tout nous a parlé de sa grandeur. — Tels sont donc les renseignements que saint Matthieu nous fournit sur l’Enfance et la Vie cachée de Jésus. Il a choisi, conformément à son plan général, les faits qui lui permettaient de mieux montrer l’accomplissement des oracles messianiques par Jésus-Christ : Jésus est né de David et d’une Vierge, dans la ville de Bethléem, et il a longtemps séjourné à Nazareth, quatre circonstances qui avaient été prédites. Nous étudierons le reste dans saint Luc, et nous nous réservons d’établir alors une harmonie parfaite entre les deux récits inspirés qu’on a si souvent attaqués comme contradictoires. Dans ces premiers chapitres de saint Matthieu, dont on a de nos jours transformé les différentes parties en mythes ou en légendes, nous n’avons trouvé rien que de très naturel et de très authentique. Ils ne contiennent pas un mot contre lequel on puisse diriger de sérieuses attaques, à moins donc de renverser du même coup toutes les lois de la critique historique.