Il semble d’abord difficile d’apercevoir le lien qui sert à unir les faits isolés que l’on rencontre dans cette partie du premier Évangile. Mais, en l’étudiant plus attentivement, on ne tarde pas à remarquer qu’il y règne un double courant opposé et, en même temps, dans l’attitude générale du Sauveur, la transformation progressive que nous avons eu déjà l’occasion de signaler. Ce double courant consiste d’une part dans l’incrédulité universelle qui gagne constamment du terrain autour de Jésus ; de l’autre dans la bonté infatigable du divin Maître, qui répond par des bienfaits insignes à l’ingratitude et aux procédés injurieux de la plupart de ses concitoyens. La foi en son rôle messianique, si vive aux premiers jours, amoindrie peu à peu, continue à décroître notablement. Nous avons ici de frappants exemples de ce triste état de choses dans la conduite des habitants de Nazareth et des autorités juives à son égard. Mais Jésus ne se lasse pas de faire le bien, et nous le verrons deux fois de suite procurer une nourriture miraculeuse à des foules considérables. Néanmoins, il se retire discrètement à mesure qu’on se retire de lui. Si la première période de sa Vie publique, l’année heureuse, avait été marquée par des courses apostoliques presque perpétuelles, celle-ci l’est par d’autres voyages non moins fréquents, mais dont le motif est bien différent, car ils avaient pour but de conduire Notre-Seigneur loin des ingrats qui ne veulent plus de lui ou des persécuteurs qui l’attaquent sans ménagement.
Il arriva que, lorsque Jésus eut achevé ces paraboles, Il partit de là.
Et étant venu dans Son pays, Il les instruisait dans leurs synagogues, de sorte qu'ils étaient dans l'admiration et disaient : D'où viennent à Celui-ci cette sagesse et ces miracles ?
Et factum est, cum consummasset Jesus parabolas istas, transiit inde.
Et veniens in patriam suam, docebat eos in synagogis eorum, ita ut mirarentur, et dicerent : Unde huic sapientia hæc, et virtutes ?
Καὶ έγένετο ότε έτέλεσεν ό 'Iησου̃ς τὰς παραβολὰς ταύτας μετη̃ρεν έκει̃θεν
καὶ έλθὼν είς τὴν πατρίδα αύτου̃ έδίδασκεν αύτοὺς έν τη̣̃ συναγωγη̣̃ αύτω̃ν ώστε έκπλήττεσθαι αύτοὺς καὶ λέγειν Πόθεν τούτω̣ ή σοφία αύτη καὶ αί δυνάμεις
13.53-54. — Quum consummasset…, c’est-à-dire aussitôt après l’intéressante journée qui a rempli la plus grande partie des chapitres xii et xiii. — Transiit inde. Il quitta pour un temps les bords du lac de Tibériade, où avaient eu lieu plusieurs des scènes racontées plus haut. Cf. ℣℣. 1 et 2. — Et veniens in patriam, suam. La patrie proprement dite du Sauveur était Bethléem ; mais ce n’est certainement pas la cité de David que l’Évangéliste veut désigner en cet endroit, puisqu’il n’est question nulle part d’une visite faite par Jésus au lieu de sa naissance, et que d’ailleurs saint Matthieu ne s’occupe, durant toute la Vie publique, que du séjour de Notre-Seigneur en Galilée. Il s’agit donc ici d’une patrie adoptive, et telle était Nazareth, « ubi erat nutritus », Lc 4.16 ; cf. Mt 2.23. — Docebat eos. Les auditeurs sont vaguement indiqués par l’expression, ainsi qu’il arrive fréquemment dans le premier Évangile, (cf. la note de Mt 4.23) ; mais ils sont très nettement déterminés par le contexte : δηλαδὴ τοὺς τη̃ς πατρίδος αύτου̃, dit fort bien Euthymius[520]. — In synagogis ; mieux, d’après le texte grec, « in synagoga » au singulier, έν τη̣̃ συναγωγη̣̃ ; la variante έν ται̃ς συναγωγαι̃ς semble être une corruption du texte ; car Nazareth était une ville bien peu considérable pour avoir plusieurs synagogues. — Ce voyage du Sauveur à Nazareth est l’objet d’une vive controverse. En effet, tandis que les deux premiers synoptiques le racontent à peu près dans les mêmes termes et le placent vers la même période du ministère public de Jésus, saint Luc lui attribue une date beaucoup moins tardive, cf. Lc 4.16-30, et ajoute à sa narration des détails très particuliers, bien que le fond présente dans les trois rédactions des caractères de ressemblance. Ces divergences soulèvent une grosse difficulté d’harmonie évangélique. Sommes-nous en face d’un fait unique ou de deux événements distincts ? — Les exégètes se partagent sur ce point en deux groupes à peu près égaux, les uns identifiant les deux episodes, les autres les séparant au contraire. Voici les principales raisons alléguées de part et d’autre. Il n’est pas croyable, disent les partisans de la fusion des deux visites en une seule, que Jésus soit revenu à Nazareth après avoir reçu de ses compatriotes la réception odieuse que nous lisons dans saint Luc. En outre, si Notre-Seigneur vint deux fois dans sa patrie, n’est-il pas bien étonnant qu’il ait été traité de la même manière à chacun des séjours qu’il y fit, qu’on lui ail adressé les mêmes paroles, cf. Lc 4.22, qu’il ait cité le même proverbe, cf. Lc 4.24, qu’il ait été empêché de manifester sa puissance miraculeuse, cf. Lc 4.23 ? Il n’y eut donc qu’une seule visite, qui à été rapportée dans tous ses détails par saint Luc, seulement esquissée par les deux autres synoptiques. Tel est l’avis de saint Augustin, de Sylveira, de Maldonat, de J. P. Lange, d’Olshausen, etc. Ceux qui croient devoir distinguer les deux épisodes, et parmi eux nous pouvons citer Patrizzi, Curci, Schegg, Wieseler, Tischendorf, Arnoldi, Bisping, etc., répondent : 1° qu’il s’était écoulé un temps suffisant entre le premier et le second séjour pour donner à la passion le temps de se calmer, de sorte que Jésus pouvait venir maintenant à Nazareth sans aucun danger sérieux ; 2° que s’il existe entre les deux visites des ressemblances frappantes, favorables à l’identité, il règne aussi entre elles des différences plus notables encore qui exigent la séparation des faits. Nous devons avouer que la question est délicate, et qu’il est bien difficile de se prononcer entre deux opinions qui paraissent également raisonnables, également appuyées. Si les événements sont distincts, pourquoi les Évangélistes qui racontent le second ne disent-ils pas un seul mot du premier ? pourquoi saint Luc, qui expose le premier, demeure-t-il entièrement muet sur le second ? Mais, d’un autre côté, s’ils sont identiques, comment se fait-il que les écrivains sacrés leur aient attribué des dates si diverses ? Néanmoins, tout bien considéré, les divergences qui régnent entre les récits nous semblent plus frappantes que les ressemblances ; voilà pourquoi nous nous décidons à soutenir la non-identité des séjours. It ut mirarentur, ώστε έκπλήττεσθαι αύτοὺς ; ils étaient vivement frappés, hors d’eux-mêmes. Les merveilles que les habitants de Nazareth contemplaient en Jésus auraient été, pour des esprits bien disposés, un secours très efficace, qui les eût portés à reconnaître la divinité de sa mission ; élles ne pouvaient servir qu’à aveugler des âmes étroites, remplies de préjugés vulgaires. — Unde huic sapientia… La sagesse, surtout une telle sagesse, « sapientia hæc ». — Et virtutes : le don d’opérer de nombreux et d’éclatants miracles. Tout cela en un homme qui leur paraît si commun ! Comment concilier les œuvres et la personne de celui qui les produit ? D’autre part les œuvres sont palpables, on ne saurait en nier la réalité. Donc, « unde » ? voilà le problème à résoudre pour ces sceptiques.
N'est-ce pas là le fils du charpentier ? Sa mère ne s'appelle-t-Elle pas Marie ? Et Jacques, Joseph, Simon et Jude ne sont-ils pas Ses frères ?
Nonne hic est fabri filius ? nonne mater ejus dicitur Maria, et fratres ejus, Jacobus, et Joseph, et Simon, et Judas ?
ούχ ού̃τός έστιν ό του̃ τέκτονος υίός; ούχί ή μήτηρ αύτου̃ λέγεται Μαριὰμ καὶ οί άδελφοὶ αύτου̃ 'Iάκωβος καὶ 'Iωση̃ς καὶ Σίμων καὶ 'Iούδας;
13.55. — Nonne hic est… Celui-ci ! terme dédaigneux qu’ils emploient trois fois de suite dans trois versets. Ils développent ici la raison principale de leur incrédulité à l’égard de Jésus. Comment est-il possible, veulent-ils dire, qu’un homme d’une si humble origine, dont les parents, si bien connus de nous, n’ont rien que de très ordinaire,qu’un homme qui n’a reçu aucune instruction spéciale, qui a vécu si longtemps parmi nous comme un pauvre artisan, manifeste tout-à-coup tant de sagesse, tant de puissance ? — Fabri filius. Par l’appellation également méprisante de « faber », ils désignaient saint Joseph, qu’ils croyaient être le vrai père de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce mot, de même que le grec τέκτων, est assez vague et peut signifier tout ensemble « faber ferrarius » et « faber lignarius ». Bien que plusieurs Pères, en particulier saint Ambroise et saint Hilaire, aient adopté le premier sens, il est plus conforme à la tradition de faire du Père adoptif du Sauveur un ouvrier qui travaillait le bois. On croit généralement qu’il était charpentier[521]. Saint Justin et un Évangile apocryphe[522], supposent qu’il fabriquait des jougs et des charrues. L’opinion commune est qu’il était mort depuis quelques années et qu’il n’avait pas assisté au début de la Vie publique de Jésus. — Dicitur Maria ; en grec Μαριάμ, qui se rapproche de la forme hébraïque « Minam »[523]. — Et fratres ejus… Les habitants incrédules de Nazareth nous fournissent du moins de précieux renseignements sur la parenté de Notre-Seigneur Jésus-Christ selon la chair. Mais ils nous obligeât en même temps d’étudier un point compliqué, difficile, dont, à deux reprises déjà[524], nous avons renvoyé l’examen, et qui est depuis des siècles l’objet d’une lutte ardente entre les catholiques et les hérétiques. Il s’agit de déterminer le degré de parenté qui unissait Jésus à ceux que le Nouveau Testament appelle assez fréquemment ses frères. On a écrit de longs et de nombreux ouvrages à ce sujet. Naturellement, nous devons nous borner à un simple aperçu du problème ; nous nous efforcerons cependant, autant que la nature et l’étendue d’une note le permettront, d’être complet en même temps que concis, et de n’omettre aucun argument important. C’est en effet l’honneur virginal de Marie qui est mis en question, et nous voudrions pouvoir le défendre de toutes nos forces. Voici d’abord deux points hors de conteste pour tout vrai catholique : 1° C’est un dogme de foi que Marie est demeurée vierge, non seulement avant et pendant, mais encore après la naissance du Sauveur. Voir la Théologie au traité de l’Incarnation. 2° Ce dogme s’appuie sur une tradition constante et universelle : s’il fut parfois attaqué, il trouva immédiatement de vigoureux défenseurs. « Fuerunt qui eam (Mariam) negarent virginem perseverasse : hoc tantum sacrilegium indamnatum non putamus relinquendum[525] ». La question est donc toute résolue pour nous du côté de l’autorité. Il nous reste à voir comment la tradition et le dogme catholique peuvent se concilier avec l’Écriture-Sainte, ou plutôt comment ils s’appuient sur le témoignage des saints Livres. — L’expression « frères de Jésus » revient neuf fois dans l’Évangile : Mt 12.46 ; Mc 3.31 ; Lc 8.19 ; Mt 13.55 ; Mc 6.3 ; Jn 2.12 ; 7.3,5,10. Les principaux endroits où on la rencontre en dehors de la narration évangélique sont : Ac 1.14 ; 1Co 9.5 ; Ga 1.19. Divers hérétiques, notamment les Ébionites, les Antidicomarianistes. les partisans du fameux Helvidius, la plupart des protestants contemporains, admettent que, partout où elle se trouve, elle doit être prise dans le sens strict pour désigner des frères réels, ou plus exactement des demi-frères de Jésus, issus après sa naissance des relations conjugales de Joseph et de Marie. Au contraire, d’après la doctrine orthodoxe, le titre « frères de Jésus » ne doit jamais s’entendre à la lettre, parce qu’il ne désigne nullement des enfants nés de Marie, la mère bénie du Sauveur ! Les exégètes catholiques sont unanimes là-dessus, et c’est en effet le point capital. Ils ne diffèrent entre eux que sur le mode et le degré de parenté qui existait entre « les frères de Jésus » et Marie, ou son divin Fils ; en d’autres termes, sur la signification exacte qu’il faut donner ici au mot « Frères ». On peut ramener à trois les opinions qui se sont formées à ce sujet dès la plus haute antiquité, — a. Les frères et les sœurs de Jésus seraient le fruit d’un mariage de lévirat conclu d’après la loi juive, entre saint Joseph et la femme de Cléophas. Cléophas, frère de saint Joseph, était mort sans enfants : Joseph avait alors épousé sa veuve dont il eut six enfants (quatre fils, Jacques, Joseph, Simon, Jude, et deux filles) qui, conformément aux prescriptions légales[526], portaient le nom de Cléophas, comme s’ils fussent nés véritablement de lui. Tout cela aurait eu lieu, bien entendu, avant le mariage de saint Joseph avec la sainte Vierge. Théophylacte dans les temps anciens, Tholuck de nos jours, se sont déclarés favorables à ce sentiment. Mais ce n’est là qu’une série de conjectures sans fondement sérieux, qui semblent avoir été inventées tout exprès pour résoudre un problème difficile. — b. « Quelques auteurs, dit Origène, s’appuyant sur le soi-disant Évangile de Pierre et sur le livre de Jacques, prétendent que les frères de Jésus sont des fils que Joseph aurait eus d’une première femme avec laquelle il aurait été marié avant d’épouser Marie[527] ». Plusieurs écrits apocryphes mentionnent en effet cette tradition, en particulier l’Évangile de la Nativité de Marie, l’Évangile de l’Enfance du Sauveur, l’Histoire de Joseph le charpentier[528] ; divers Pères de l’Église, par exemple saint Épiphane, saint Grégoire de Nysse et saint Hilaire, l’ont aussi formellement admise. Mais saint Jérôme la juge très sévèrement : « Quidam fratres Domini de alia uxore Joseph filios suspicantur, sequentes deliramenta apocryphorum[529] ». Une telle origine est en effet une base bien fragile. — c. D’après le sentiment commun des catholiques et de plusieurs exégètes protestants, les frères de Jésus étaient simplement les fils de Cléophas et de Marie, sœur de la très sainte Vierge. « Nos autem sicut in libro, quem contra Helvidium scripsimus, continetur, fratres Domini non filios Joseph, sed consobrinos Salvatoris, Mariæ liberos intelligimus materteræ domini quæ esse dicitur mater Jacobi minoris et Joseph et Judæ[530] ». Ainsi pensent Hégésippe, Papias, Clément d’Alexandrie, Origène, Eusèbe, Théodoret, saint Isidore, saint Augustin, parmi les Pères, la plupart des commentateurs du Moyen-Âge et des temps modernes, et telle est en effet l’opinion la plus sérieuse et la plus conforme à la narration évangélique, comme nous allons essayer de le démontrer. — I. Le substantif « frère », dans les langues orientales et spécialement dans l’hébreu, a une signification très étendue : les plus doctes hébraïsants l’affirment sans hésiter. « Fratris nomen apud Hebræos late patet, ac variis modis transfertur. Est enim, 1° Cognatus et consanguineus quicumque, etc ». Wilhelm Gesenius, Lexicon manuale in Hebraicum et Chaldaicum, s.v. אח. Il est à ce sujet des passages de la Bible qui sont devenus classiques[531]. Les Septante, en les traduisant, ont reproduit littéralement l’hébeu et remplacé אח par άδελφός. Il n’était donc pas contraire à l’usage grec de désigner par άδελφός d’autres parents que les frères proprement dits. Par conséquent, saint Matthieu a pu employer ce substantif pour indiquer les cousins de Notre-Seigneur Jésus-Christ. — II. Au pied de la croix du Sauveur, entre Marie-Madeleine et Salomé, nous voyons dune part, d’après Mt 17.56 et ss. et Mc 15.40[532], Marie, mère de Jacques et de Joseph ; de l’autre, d’après Jn 19.25, la Mère de Jésus et sa sœur, Marie « de Cléophas ». En combinant les deux récits, il devient évident que Marie, mère de Jacques et de Jean, mentionnée par les synoptiques, doit être confondue ou avec la très sainte Vierge, ou avec sa sœur Marie, épouse de Cléophas. La première hypothèse tombe d’elle-même, car on ne saurait jamais expliquer pourquoi saint Matthieu et saint Marc auraient designé la mère de Notre-Seigneur, dans une pareille circonstance, par le nom de deux de ses autres fils. Conséquemment, la seconde hypothèse reste vraie, et Marie, sœur de la Sainte Vierge, épouse de Cléophas, ne diffère pas de la mère de saint Jacques et de Joseph. Ainsi donc, d’après les Évangiles, la Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ a une sœur (ou peut-être une belle-sœur, comme nous le dirons plus bas) qui porte également le nom de Marie, et qui a deux fils, Jacques, ou Jacques le Mineur[533], et Joseph. D’un autre côté, l’un des Apôtres se nomme Jacques, fils d’Alphée ou de Cléophas. Ce même Apôtre est appelé par saint Paul « frater Domini[534] » ; il a un frère nommé Jude[535], qui se dit, lui aussi, frère de Jésus[536]. Évidemment, ce Jacques, ce Joseph, et ce Jude sont fils de Cléophas et de Marie, sœur de la sainte Vierge, par conséquent, « cousins » de Notre-Seigneur. Quant à Simon, il n’apparaît pas en-dehors de ce passage. Heureusement, la tradition nous fournit à son sujet des données très importantes pour le point qui nous occupe. Hégésippe qui, vers l’an 140 de l’ère chrétienne, consigna fidèlement en cinq livres l’histoire des choses mémorables qui avaient eu lieu dans l’église de Jérusalem depuis son origine, raconte, à propos dp l’élection de Simon, successeur de saint Jacques sur le siège épiscopal de la ville sainte, qu’on choisit de préférence cet autre fils de Cléophas, parce qu’il était pareillement άνεψίος ou cousin du Sauveur. Puis il ajoute : « Cléophas était le frère de Joseph »[537]. Nous avons ici la confirmation parfaite des résultats obtenus à l’aide des écrits inspirés. Simon est frère de saint Jacques-le-Mineur ; il l’est donc aussi de Joseph et de Jude, et les quatre fils de Cléophas sont simplement cousins de Jésus-Christ. Hegésippe nous fait connaître de plus à quel titre ils le sont : c’est parce que leur père et frère de saint Joseph. Il suit de là qu’ils n’étaient pas même des cousins proprement dits, mais de simples « patrueles » légaux et putatifs du Sauveur, puisque saint Joseph, leur oncle, n’était lui-même que le père légal et putatif de Jésus. Il suit encore de là que Marie, leur mère, n’était probablement pas la vraie sœur, mais seulement la belle-sœur de la Sainte Vierge. — III. Sans doute, les « frères de Jésus » sont mentionnés d’une manière assez régulière à côté de sa Mère soit dans les Évangiles, soit dans les Actes des Apôtres[538], et cette circonstance ne laisse pas que d’être assez remarquable ; mais il est plus étonnant encore qu’ils n’aient jamais été appelés les fils de Marie, mère du Christ. Ce rapprochement s’explique du reste par les relations étroites qui existaient entre les deux familles. La plupart des commentateurs admettent en effet qu’après la mort de saint Joseph, arrivée selon toute vraisemblance avant la Vie publique du Sauveur, Marie se retira avec son divin Fils chez son beau-frère Cléophas, de telle sorte que les familles furent fondues en une seule ; Jésus fut alors regardé comme le frère des enfants de Cléophas. Selon d’autres, c’est Cléophas qui serait mort le premier, et saint Joseph aurait reçu chez lui la veuve et les enfants de son frère. Nous avons connu plusieurs familles dans lesquelles, par suite d’adoptions semblables, des cousins se traitaient entre eux, et étaient traités par tout le monde, de frères et de sœurs. — IV. Enfin, si, comme le prétendent nos adversaires, Marie a eu d’autres enfants que Jésus, comment s’expliquer la conduite de Notre-Seigneur sur la croix, au moment de son dernier soupir ? N’est-ce pas à saint Jean qu’il la confia ? Et pourtant deux membres du collège apostolique étaient « ses frères » : c’est donc qu’ils ne l’étaient pas dans le sens strict, autrement leur aurait-il enlevé le privilège et le droit de prendre soin de leur mère ? — Concluons de toutes ces preuves que Jésus n’eut aucun frère proprement dit, selon la chair, mais seulement des parents plus ou moins rapprochés qui appartenaient à la famille de saint Joseph ou de la très sainte Vierge, ou de l’un et de l’autre en même temps.
Et Ses soeurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? D'où Lui viennent donc toutes ces choses ?
et sorores ejus, nonne omnes apud nos sunt ? unde ergo huic omnia ista ?
καὶ αί άδελφαὶ αύτου̃ ούχὶ πα̃σαι πρὸς ήμα̃ς είσιν πόθεν ου̃ν τούτω̣ ταυ̃τα πάντα
13.56. — Et sorores ejus. « Soror » a ici tout à fait le même sens que « frater » au verset précédent. D’anciennes traditions donnent deux cousines seulement à Notre-Seigneur, et les nomment tantôt Assia et Lydia, tantôt Marie et Salomé ; cependant l’expression omnes semble indiquer qu’elles étaient en nombre plus considérable. — Unde ergo… Après ce raisonnement singulier, les habitants de Nazareth croient pouvoir répéter avec plus de force leur question du ℣. 54. Comme si la sagesse et les miracles avaient quelque chose de commun avec la naissance et la parenté ! Ces incrédules avaient bien oublié l’histoire juive !
Et ils prenaient de Lui un sujet de scandale. Mais Jésus leur dit : Un prophète n'est sans honneur que dans son pays et dans sa maison.
Et scandalizabantur in eo. Jesus autem dixit eis : Non est propheta sine honore, nisi in patria sua, et in domo sua.
καὶ έσκανδαλίζοντο έν αύτω̣̃ ό δὲ 'Iησου̃ς εί̃πεν αύτοι̃ς Ούκ έστιν προφήτης άτιμος εί μὴ έν τη̣̃ πατρίδι αύτου̃ καὶ έν τη̣̃ οίκία̣ αύτου̃
13.57. — Et scandalizabantur in eo. Quelques auteurs ont conclu de cette locution que les compatriotes de Notre-Seigneur allèrent jusqu’à attribuer à Satan, ainsi que l’avaient déjà fait les Pharisiens, les dons surnaturels qui brillaient en lui ; mais le texte ne suppose rien de semblable. Nous y lisons simplement que l’humble origine de Jésus fut pour les habitants de Nazareth une occasion de ruine spirituelle, une pierre contre laquelle ils vinrent se heurter, pour leur malheur, sur le chemin du salut. Mais leur chute n’était-elle pas bien volontaire ? — Non est propheta… Il existe dans toutes les littératures des proverbes populaires de ce genre, ainsi qu’on peut le voir dans l’ouvrage de Wetstein[539]. Nous nous contenterons d’en citer quelques-uns. « Vile habetur quod domi est », Sénèque, de Benef. in, 3. πα̃σι τοι̃ς φιλόσοφοις έδοξε χαλεπός έν τη̣̃ πατρίδι ό βίος, Aristide. « Sordebat ille suis, ut plerumque domestica », est-il dit de Protogène. Cf. Pline, Hist. Nat., xxxv, 36. Saint Jérôme explique ce fait par les rivalités jalouses qu’on rencontré si fréquemment dans les petites localités : « Propemodum naturale est, écrit-il, cives semper civibus invidere ; non enim considerant præsentia viri opera, sed fragilis recordantur infantiæ, quasi non et ipsi per eosdem ætatum gradus ad maturam ætatem venerint », Comm. in h.l. « Homines, ajoute Théophylacte, familiaria contemnere, peregrina exosculari et in admiratione ac pretio habere solent ». C’est ainsi que les prophètes juifs avaient été admirablement bien reçus par les étrangers, tandis que les mauvais traitements leur étaient prodigués dans leur propre pays.
Et il ne fit pas là beaucoup de miracles, à cause de leur incrédulité.
Et non fecit ibi virtutes multas propter incredulitatem illorum.
καὶ ούκ έποίησεν έκει̃ δυνάμεις πολλὰς διὰ τὴν άπιστίαν αύτω̃ν
13.58. — Les habitants de Nazareth ont cru punir le Sauveur ; ce sont eux au contraire qui sont châtiés. — Non ferit ibi virtutes multas. Jésus se contenta, raconte saint Marc, Mc 6.5, de guérir quelques malades en leur imposant les mains. — Propter incredulitatem eorum. Pourquoi eût-il déployé selon sa coutume sa toute-puissance merveilleuse ? C’eût été peine perdue, vu les dispositions de ses compatriotes. Celui qui exigeait constamment la foi avant de procéder à quelque miracle, cache ou diminue l’éclat de ses prodiges quand il n’a devant lui que des incrédules. N’a-t-il pas dit qu’il ne faut pas donner à la légère les choses saintes aux indignes ?