HOMÉLIE III. (ch. I, v. 10-17)
OR, JE VOUS SUPPLIE, MES FRÈRES, PAR LE NOM DE JÉSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR, D'AVOIR TOUS UN MÊME LANGAGE, ET DE NE POINT SOUFFRIR DE SCHISMES PARMI VOUS, MAIS D'ÊTRE TOUS UNIS PARFAITEMENT DANS UN MÊME ESPRIT ET UN MÊME SENTIMENT.
ANALYSE
01 Que les réprimandes doivent être préparées et amenées doucement et peu à peu.
02 Que saint Paul ne se préfère pas à saint Pierre.
03 Baptiser n'est pas une oeuvre dont on doive s'enorgueillir puisque tout le moule en est capable. — Prêcher est plus difficile. 4 et 5. Ne pas rougir de l'ignorance des apôtres puisque c'est leur gloire. — De quelle manière nous devons travailler à convertir les infidèles. — Zèle pour le salut des âmes. — Quel bonheur c'est d'en convertir une seule.
1. Les reproches, comme je vous l'ai toujours dit, doivent venir doucement, peu à peu; et c'est ce que Paul fait ici. Sur le point d'aborder un sujet plein de périls et capable de renverser l'Église de fond en comble, il adoucit son langage. Il dit qu'il les supplie, mais qu'il les supplie par le Christ : comme s'il ne se sentait pas capable de les prier et de les persuader par lui-même. Qu'est-ce que cela : « Je vous supplie par le Christ ? » Je prends le Christ pour auxiliaire, j'invoque le secours de son nom, de ce nom injurié et déshonoré. Paroles pleines d'à-propos, pour ne pas les pousser à l'insolence : car le péché rend insolent. Si, en effet, vous commencez par de violents reproches, vous ferez des rebelles et des impudents; si vous grondez doucement, vous verrez le coupable incliner la tète. Garder le silence et baisser les yeux, c'est ce que Paul va faire, et, en attendant, il exhorte au nom du Christ. Et à quoi exhorte-t-il ? « A avoir tous le même langage et à ne pas souffrir de schismes parmi vous ». Le sens énergique du mot schisme et le blâme qu'implique ce terme, étaient bien propres à les blesser au vif. Car il n'y avait pas beaucoup de parties entières ; mais l'unité même avait péri. En effet, si c'étaient des Églises saines et entières, il y avait au moins beaucoup d'assemblées; mais si c'étaient des schismes, l'unité même avait disparu. Car l'unité divisée en beaucoup de parties, non-seulement ne se multiplie pas, mais est détruite elle-même. Telle est la nature des schismes. Ensuite, après les avoir blessés au vif par le mot de schisme, il se radoucit et mitige ainsi son langage : « Mais d'être tous unis dans le même esprit et dans le même sentiment ». Après avoir dit : « D'avoir tous le même langage », il ajoute : Ne pensez pas que je parle seulement de l'accord du langage, je demande aussi l'accord de pensée. Et connue il peut arriver que cet accord existe, mais non sur tous les points, il ajoute : « Mais d'être unis d'une manière parfaite ». Car celui qui est d'accord sur un point et en désaccord sur d'autres, n'est point uni en perfection, n'est point parfait sous le rapport de l'union. On peut encore être uni par la pensée et ne l'être point par le sentiment.: ce qui arrive par exemple quand nous avons la même foi et que nous ne sommes pas liés par la charité. En ce cas nous sommes unis par la pensée (puisque nous pensons les mêmes choses), mais nous ne le sommes point par le sentiment : ce qui avait lieu alors, où les uns s'attachaient à un maître, les autres à un autre. C'est pourquoi il exige qu'on soit uni d'esprit et de sentiment, Car les schismes ne provenaient pas de la différence de foi, tuais de la diversité des sentiments, effet des rivalités humaines.
Et comme un accusé se montre insolent, tant qu'il n'a pas de témoins contre lui, voyez comment il en produit, pour les mettre hors d'état de nier. « J'ai été averti sur votre compte, mes frères, par ceux de la maison de Chloé ». II n'avait d'abord pas dit cela, mais il avait en premier lieu établi l'accusation, ce qui prouve qu'il avait cru aux informations; sans cela il n'eût point accusé; car Paul n'était pas homme à croire sans raison. Il n'avait donc d'abord pas parlé de renseignements, pour ne pas paraître accuser à l'instigation de ceux qui les lui avaient donnés; mais il ne les passe pas sous silence, pour ne pas paraître agir de lui seul. Il leur donne encore le nom de frères : bien que leur péché fût évident, cela n'empêchait pas de les appeler ainsi. Et voyez sa prudence : il ne désigne point une personne en particulier, mais toute une maison, pour ne point les irriter contre l'auteur des révélations; par là il a mis celui-ci à couvert et a pu librement formuler son accusation. Il ne songe pas seulement aux intérêts des uns, mais aussi à ceux des autres. Voilà pourquoi il ne dit pas : J'ai appris de certaines personnes; mais il indique une maison tout entière, pour ne pas avoir l'air d'inventer. Que m'a-t-on appris ? « Qu'il y a des contestations parmi vous ». Quand il leur adresse directement ses reproches, il leur dit : « Qu'il n'y ait pas de schismes parmi vous » ; mais quand il leur parle, d'après le témoignage des autres, il adoucit ses termes : « On m'a a appris qu'il y a des contestations parmi vous », afin de ménager ceux de qui il tient ses informations.
Il précise ensuite le genre de contestation : « Chacun de vous dit : Pour moi je suis à Paul, et moi à Apollon, et moi à Céphas ». Ce ne sont pas, dit-il, des disputes pour des intérêts privés, mais d'autres beaucoup plus fâcheuses. « Chacun de vous dit ». Ce n'est pas une partie de l'Église, mais l'Église entière que le fléau ravage. Pourtant on ne parlait ni de lui, ni d'Apollon, ni de Céphas ; mais il fait voir que si l'on ne peut s'attacher à ceux-là, encore bien moins le peut-on à d'autres. La preuve qu'on ne parlait pas d'eux, est dans ce qu'il dit plus bas : « J'ai proposé ces choses en ma personne et en celle d'Apollon, afin que vous appreniez, à notre exemple, à n'avoir pas a d'autres sentiments que ceux que je vous ai marqués ». (I Cor. IV, 6.) Car si l'on ne peut se dire partisan de Paul, d'Apollon et de Céphas, encore bien moins de tout autre. Si l'on ne doit point s'enrôler sous le drapeau d'un docteur, du premier des apôtres, de l'instituteur d'un si grand peuple, à plus forte raison sous le drapeau de ceux qui ne sont rien. Désirant ardemment les guérir de leur maladie, il met ces noms en avant; mais pour moins blesser il tait les noms de ceux qui déchiraient l'Église, et les abrite en quelque sorte sous ceux des apôtres : « Moi je suis à Paul, moi à Apollon, moi à Céphas ».
2. Ce n'est point parce qu'il se préfère à Pierre qu'il le nomme le dernier; mais, au contraire, parce qu'il se met fort au-dessous de Pierre. Il parle par gradation, pour ne pas avoir l'air d'agir par envie, ni de vouloir priver ceux-ci de l'honneur qui leur est dû. Voilà pourquoi il se nomme le premier. Car celui qui se réprouve le premier, n'agit point par le désir de l'honneur, mais par un profond mépris pour la vaine gloire.
Il reçoit d'abord tout le premier choc, ensuite il nomme Apollon et Céphas. Il n'agit donc point par orgueil; mais, désirant corriger une chose défectueuse, il met d'abord en avant sa propre personne. Évidemment c'était un tort de prendre le parti d'un tel ou d'un tel ; et il a raison de le leur reprocher, en disant : Vous ne faites pas bien de dire : « Moi je suis à Paul, moi à Apollon, moi à Céphas ». Mais pourquoi ajoute-t-il : « Et moi au Christ ? » Si c'était une faute de s'attacher à des hommes, ce n'en était certainement pas une de tenir pour Jésus-Christ. Aussi ne leur reproche-t-il point de le faire, mais de ne pas le faire tous. Je pense aussi qu'il a ajouté ce nom de lui-même, afin de donner plus de poids à l'accusation et de faire entendre que le Christ est resté le lot de quelques-uns, mais non de tous. Que telle ait été sa pensée, la suite le fait voir. « Le Christ est-il divisé ? » C'est-à-dire, vous avez scindé le Christ et divisé son corps. Voyez-vous le courroux, voyez-vous le reproche, voyez-vous le langage de l'indignation ? Il ne prouve pas, il interroge, supposant cette absurdité confessée.
Quelques-uns lui prêtent une autre intention dans ces paroles : « Le Christ est-il divisé ? » Cela voudrait dire : Le Christ a disséminé et partagé son Église entre les hommes, il en a gardé une portion pour lui et leur a distribué le reste. Absurdité qu'il détruit ensuite par ces mots : « Paul a-t-il é !é crucifié pour vous, ou avez-vous été baptisés au nom de Paul ! » Voyez son amour pour le Christ, voyez comme il ramène tout à son propre nom; démontrant surabondamment que cet honneur n'appartient à personne. Pour ne pas paraître céder à un mouvement de jalousie, il se met lui-même continuellement en scène. Mais voyez aussi sa prudence; il ne dit pas : Est-ce que Paul a créé le monde ? Est-ce que Paul vous a tirés du néant ? Mais il choisit ce qu'il y a de plias précieux aux yeux des fidèles, les preuves les plus sensibles de la Providence, la croix et le baptême, et les biens qui en découlent. Sans doute la création du monde prouve la bonté de Dieu, mais l'abaissement de la croix la prouve bien davantage. Et il ne dit pas : Est-ce que Paul est mort pour vous ; mais : « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous ? » Désignant ainsi le genre de mort. « Où est-ce que vous avez été baptisés au nom de Paul ? » Il ne dit pas : Est-ce que Paul vous a baptisés ? Car il en avait baptisé beaucoup : mais il s'agissait de savoir au nom de qui, et non par qui ils avaient été baptisés. Et comme c'était précisément là l'origine du schisme, que chacun se rattachait à celui qui l'avait baptisé, il redresse cette erreur, en disant : « Est-ce que vous avez été baptisés au nom de Paul ? » Ne me dites point par qui, mais au nom de qui, vous avez été baptisés. Car il ne s'agit point de savoir qui baptise, mais quel est celui dont le nom est invoqué dans le baptême puisque celui-là seul remet les péchés. Il s'arrête là et ne va pas plus loin. Il ne dit pas Est-ce que Paul vous a promis les biens à venir ? Est-ce que Paul vous a promis le royaume des cieux ? Pourquoi n'ajoute-t-il rien de cela ? Parce que autre chose est d'annoncer le royaume, autre chose d'être crucifié; l'un est sans danger et n'entraîne point d'ignominie, l'autre renferme tous les deux. D'ailleurs, il conclut des uns aux autres, quand, après avoir dit : « Qui n'a pas épargné son propre fils », il ajoute : « Comment avec lui ne nous donnera-t-il pas aussi toutes choses ! » (Rom. VIII, 32.) Et encore : « Si, quand nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son fils, à bien plus forte raison, une fois réconciliés, serons-nous sauvés ». (Id. V, 10.) C'est pour cela qu'il n'a pas parlé de ces biens; on ne jouissait point encore des uns, on avait déjà fait l'expérience des autres; les uns n'étaient encore qu'en promesses, les autres étaient une réalité.
« Je rends grâce à Dieu de ce que je n'ai baptisé aucun de vous, si ce n'est Crispus et Caïus ». Pourquoi êtes-vous si tiers de baptiser, quand je remercie Dieu de n'avoir pas baptisé ? Par ces paroles, il guérit prudemment leur enflure, non en niant la force du baptême (ce qu'à Dieu ne plaise), mais en réprimant l'orgueil de ceux qui se vantaient d'avoir baptisé; et pour cela il leur fait voir d'abord que ce don ne vient pas d'eux, et en second lieu il remercie Dieu à cette occasion. Sans doute le baptême est une grande chose, mais à cause de Celui qu'on y invoque, et non à causé de celui qui le donne. Baptiser n'est rien, quant à l'effort exigé de la part de l'homme; évangéliser est beaucoup plus. Je le répète : le baptême est une grande chose, puisque sans lui on ne peut parvenir au royaume; mais l'homme le plus vulgaire peut le donner, tandis que prêcher l'Évangile est une oeuvre très-laborieuse.
3. Il expose fa raison pour laquelle il rend grâces à Dieu de n'avoir baptisé personne. Quelle est-elle ? « Pour que personne ne dise que vous avez été baptisés en mon nom ». Quoi donc ? Parlait-on de cela ? Non ; mais je crains, dit-il, que le mal n'aille jusque-là. Si, en effet, quand des hommes vils et sans valeur baptisent, il s'élève une hérésie ; si j'avais baptisé beaucoup de monde, moi qui ai annoncé le baptême, il est vraisemblable qu'un parti se formerait, lequel non content d'adopter mon nom, m'attribuerait aussi le baptême. Puisque le mal partant de si bas est déjà si grand, il le serait peut-être bien plus encore s'il avait pris sa source plus haut. Après avoir ainsi réprimandé ceux qui étaient déjà gâtés, et avoir dit : « Moi j'ai baptisé ceux de la maison de Stéphanas », il rabat de nouveau leur orgueil, en disant : « Du reste, je ne sais si j'en ai baptisé d'autres ». Par-là il fait voir qu'il se soucie peu de se procurer cet honneur aux yeux du vulgaire, et qu'il n'est point venu pour cela. Et ce n'est pas seulement par ces paroles, mais encore par les suivantes qu'il refoule leur orgueil, quand il dit : « Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser, mais prêcher l'Évangile ». Oeuvre bien plus laborieuse, qui exigeait beaucoup de sueur et une âme de fer, et qui renfermait tout; voilà pourquoi on l'avait confiée à Paul. Et pourquoi n'étant pas envoyé pour baptiser, baptisait-il ? Ce n'était point par opposition à Celui qui l'avait envoyé, mais par surérogation. En effet il n'a pas dit : On m'a défendu de le faire, mais : Je n'ai pas été envoyé pour cela, mais pour une chose plus nécessaire. Évangéliser était l'oeuvre d'un ou deux; baptiser était au pouvoir de tout homme revêtu du sacerdoce.
En effet, baptiser un catéchumène, un Nomme convaincu, cela est donné à tout le monde; car la volonté de celui qui approche fait tout, conjointement avec la grâce de Dieu. Mais amener des infidèles à la foi, c'est une fonction qui demande beaucoup de peines, beaucoup de sagesse, outre le danger qui s'y attachait alors. Dans le baptême, tout est fait, celui qui doit être admis au mystère est convaincu, et ce n'est pas merveille que de baptiser un homme convaincu. Ici il faut prendre beaucoup de peines pour changer la volonté et les dispositions, pour déraciner l'erreur et planter la vérité. Mais il ne dit point cela de la sorte, il ne le prouve pas, il n'affirme pas qu'il n'y a point de peine à baptiser et beaucoup à évangéliser, car il sait toujours être modeste ; mais quand il traite de la sagesse profane, il devient véhément et emploie, dès qu'il le peut, les termes les plus violents. Ce n'était donc point contre l'ordre de Celui qui l'avait envoyé qu'il baptisait, mais il en était ici comme quand les apôtres dirent à l'occasion des veuves : « Il n'est pas juste que nous abandonnions le ministère de la parole pour le service des tables ». (Act. VI, 2.) Il servait alors, non par esprit d'opposition, mais par surabondance de zèle. En effet, maintenant encore nous confions le soin de baptiser aux prêtres les moins capables, et la prédication aux plus instruits, parce qu'ici sont les labeurs et les difficultés. Voilà pourquoi l'apôtre dit lui-même : « Que les prêtres qui gouvernent bien soient doublement honorés, surtout ceux qui travaillent à la prédication de la parole et à l'instruction ». (I Tim. V, 17.) Car comme c'est l'affaire d'un maître habile et sage de former les athlètes qui doivent lutter clans l'arène, tandis que décerner la couronne au vainqueur est au pouvoir de celui même qui ne sait pas combattre, bien que la couronne fasse ressortir l'éclat de la victoire ; de même, pour ce qui regarde le baptême, quoi qu'il soit nécessaire au salut, celui qui l'administre fait une chose toute simple, puisqu'il trouve une volonté préparée.
« Non pas dans la sagesse de la parole, pour ne pas réduire à rien la croix de Jésus-Christ ». Après avoir rabattu l'orgueil de ceux qui s'estimaient pour avoir baptisé, il passe à ceux qui se glorifiaient de la sagesse mondaine, et les attaque avec vivacité. En effet à ceux qui s'enflaient pour avoir baptisé, il s'est contenté de dire : « Je rends grâce à Dieu de n'avoir baptisé personne », et de ce que le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser; il n'emploie point de preuves, point d'expressions violentes, il insinue sa pensée en peu de mots et passe outre. Mais ici tout d'abord il frappe un grand coup en disant : « Pour ne pas réduire à rien la croix de Jésus-Christ ». Pourquoi vous glorifier d'une chose qui doit vous couvrir de honte ? Car si cette sagesse est l'ennemie de la croix et de l'Évangile, loin de s'en vanter, il faut en rougir. Voilà pourquoi les apôtres ne l'ont point eue, non que la grâce leur fît défaut, mais pour ne point nuire à la prédication. Ces sages selon le monde ébranlaient donc la doctrine, au lieu de l'affermir; et les simples la consolidaient. Voilà de quoi confondre l'orgueil, détruire l'enflure et inspirer des sentiments de modestie. Mais, direz-vous, s'il en était ainsi, pourquoi donner mission à Apollon, qui était un savant ? Ce n'était pas qu'ils eussent confiance dans son talent pour la parole ; mais ils l'avaient choisi parce qu'il était instruit dans les Écritures et qu'il confondait les Juifs. Du reste on recherchait des hommes sans science pour occuper les premiers rangs et commencer à répandre la semence de la parole : car il fallait une grande vertu afin de repousser l'erreur dès l'abord; il fallait un grand courage au début de la carrière. Si donc celui qui, dans les commencements, n'avait pas eu besoin de savants pour repousser l'erreur, les a ensuite admis, ce n'était pas par nécessité ni par défaut de discernement. Comme il n'avait pas eu besoin d'eux pour exécuter sa volonté, il ne les a cependant point rejetés quand ils se rencontrèrent plus tard. Dites-moi un peu : Pierre et Paul étaient-ils savants ? Vous ne pourriez le dire; car ils étaient simples et sans lettres. Le Christ a agi ici, comme quand, envoyant ses disciples par toute la terre, après leur avoir d'abord montré sa puissance en Palestine, il leur disait : « Lorsque je vous ai envoyés sans argent, sans provisions, sans chaussure, avez-vous manqué de rien ? » (Luc, XXII, 35.) Et qu'ensuite il leur permit d'avoir de l'argent et des provisions. Ce dont il s'agissait, c'était que la puissance du Christ fût manifestée, et non de repousser de la foi ceux qui venaient à cause de leur sagesse mondaine. Quand donc les Grecs accuseront les disciples d'ignorance, accusons-les-en aussi, et plus haut que les Grecs. Que personne ne dise que Paul était savant; tout en exaltant ceux d'entre eux que leur science et leur éloquence ont rendus célèbres, affirmons que les nôtres ont tous été des ignorants. Et par là nous ne les rabaisserons nullement; car la victoire n'en sera que plus éclatante.
Je dis tout cela pour avoir entendu un chrétien disputer avec un Grec de la manière la plus ridicule : tous les deux renversaient leur propre thèse et se réfutaient eux-mêmes. Le Grec disait ce qu'aurait dû dire le chrétien; et le chrétien faisait les objections qu'aurait dû faire le Grec :. Il était question de Paul et de Platon : or, le Grec s'efforçait de démontrer que Paul était un ignorant, un homme sans instruction ; et le chrétien par trop simple cherchait à prouver que Paul était plus savant que Platon. Si cette dernière proposition eût triomphé, la victoire appartenait au Grec. Car si Paul était plus savant que Platon, on aura raison de dire que, s'il l'emporta, ce fut par l'éloquence et non par le secours de la grâce. En sorte que le chrétien parlait pour le Grec, et le Grec pour le chrétien. Si en effet Paul, quoique ignorant, a vaincu Platon, c'est, comme je le disais, une victoire éclatante car cet ignorant a pris tous les disciples de Platon, les a convaincus et amenés à lui. D'où il suit que sa prédication a triomphé par la grâce de Dieu, et non par la sagesse humaine. Pour éviter cet inconvénient et ne pas devenir ridicules en disputant de cette façon avec les Grecs, qui sont ici nos adversaires, accusons les apôtres d'ignorance; car cette accusation est un éloge. Et quand les Grecs les traiteront de gens grossiers, enchérissons, nous ; et ajoutons qu'ils étaient ignorants, sans lettres, pauvres, sans naissance, dépourvus d'intelligence et obscurs. Ce n'est point là blasphémer les apôtres; toute leur gloire, au contraire, est d'avoir, étant tels, triomphé du monde entier. Oui, ces hommes simples, grossiers et ignorants, ont abattu les sages, les puissants, les tyrans, ceux qui jouissaient et se pavanaient des richesses, de la gloire, de tous les avantages extérieurs; ils les ont abattus comme s'ils n'eussent pas été des hommes.
Il est donc évident que la puissance de la croix est grande, et que rien de tout cela n'est l'effet du pouvoir humain.; car ces succès n'ont rien de naturel; tout y est surnaturel. Or quand il se passe un événement supérieur, très-supérieur à la nature, et en même temps convenable et utile, il est manifeste qu'on doit l'attribuer à quelque vertu, à quelque opération divine. Eh bien ! voyez : le pêcheur, le fabricant de tentes, le publicain, l'homme simple, l'homme sans lettres, venus d'une terre lointaine, de la Palestine, ont chassé de leur propre patrie les philosophes, les rhéteurs, tous les maîtres dans l'art de la parole; ils les ont vaincus en un instant, à travers mille périls, malgré l'opposition des peuples et des rois, malgré les résistances de la nature, malgré l'ancienneté du temps, la force d'habitudes invétérées, malgré les efforts des démons armés contre eux, et bien que le diable, debout lui-même au centre de la bataille, mît tout en mouvement, les rois, les princes, les peuples, les nations, les villes, les barbares, les Grecs, les philosophes, les orateurs, les sophistes, les écrivains, les lois, les tribunaux, les supplices les plus variés et mille et mille genres de mort. Et tout cela a été repoussé,a cédé à la voix des pêcheurs, absolument comme la poussière légère qui ne peut résister au souffle du vent. Apprenons donc à disputer ainsi avec les Grecs, pour ne pas ressembler à des animaux stupides et sans raison, mais être toujours prêts à défendre l'objet de nos espérances. En attendant, méditons bien ce point qui n'est pas d'une médiocre importance, et disons-leur : Comment les faibles ont-ils vaincu les forts : douze hommes, l'univers entier, sans se servir des mêmes armes, mais en combattant sans armes des hommes armés ?
5. Dites-moi de grâce : Si douze hommes, étrangers à l'art de la guerre, non-seulement sans armes, mais même faibles de constitution, s'élançant tout à coup sur une innombrable armée, n'en éprouvaient aucun mal, restaient sains et saufs au milieu d'une grêle de traits, et, conservant leurs javelots suspendus à leurs corps nus, abattaient tous leurs ennemis sans user de leurs armes, mais en les frappant seulement de la main, tuaient les uns et faisaient les autres prisonniers sans recevoir la moindre blessure ; dites-moi, attribuerait-on cela à la puissance humaine ? Et pourtant le triomphe des apôtres est beaucoup plus étonnant que celui-là. Car, qu'un ignorant, qu'un homme sans lettres, qu'un pêcheur aient triomphé de tant d'éloquence, n'aient été arrêtés ni par leur petit nombre, ni par la pauvreté, ni par les dangers, ni par la puissance de l'habitude, ni par la sévérité des préceptes qu'ils imposaient, ni par des morts quotidiennes, ni par la multitude de ceux qui professaient l'erreur, ni par l'autorité de ceux qui l'enseignaient : Voilà qui est bien plus incroyable que de voir un homme nu n'être pas blessé.
Abattons-les donc de la même manière ; combattons-les ainsi, réfutons-les par notre conduite plutôt que par notre langage. Les œuvres, voilà le vrai combat, le raisonnement sans réplique. Quand nous argumenterions sans fin, ce serait peine perdue si nous ne tenions une conduite meilleure que la leur. Ce fie sont pas nos paroles, mais nos actions qu'ils étudient; ils nous disent : Sois d'abord fidèle à ta doctrine, et prêche-la ensuite aux autres. Si tu parles de biens infinis réservés à l'avenir, et que tu paraisses attaché aux biens présents comme si ceux-là n'existaient pas, je crois à tes actions plutôt qu'à tes paroles. Quand je te vois ravir le bien d'autrui, pleurer outre mesure ceux qui ne sont plus, commettre une foule d'autres péchés, comment te croirai-je lorsque tu parles de résurrection ? S'ils ne vous disent pas cela, ils le pensent et s'en préoccupent. Et là est l'obstacle qui empêche les infidèles de devenir chrétiens. Convertissons-les donc par notre propre conduite. Beaucoup d'hommes illettrés ont ainsi frappé des philosophes, en leur montrant la vraie philosophie; la philosophie des oeuvres, et faisant entendre par leur sage conduite une voix plus éclatante que celle de la trompette : sorte d'éloquence bien au-dessus de celle du langage. Si je prêche l'oubli des injures, et qu'ensuite je nuise à un. Grec en mille manières, comment mes paroles l'attireront-elles alors que mes actions le repoussent ? Prenons-les donc dans les filets d'une bonne conduite, édifions et enrichissons l'Église en lui gagnant ces âmes.
Rien, pas même le monde entier, n'égale le prix d'une âme. Donnassiez-vous une immense fortune aux pauvres, vous avez moins fait que de convertir une seule âme. Il est écrit « Celui qui sépare un objet précieux d'une vile matière, sera comme ma bouche ». (Jérém. XV, 19.) Sans doute, c'est une chose excellente d'avoir pitié des pauvres, mais rien n'est aussi grand que d'arracher une âme à l'erreur : car c'est ressembler à Paul et à Pierre. Il nous est donné de succéder à leur prédication, non plus pour braver comme eux les dangers, endurer la faim, la peste et les autres maux (car nous vivons en un temps de paix); mais pour déployer l'ardeur de notre zèle. Sans sortir de chez nous, nous pouvons nous livrer à cette pêche. Que quiconque a un ami, un parent, une connaissance, tienne cette conduite, adopte ce langage, et il ressemblera à Pierre et à Paul. Que dis-je, à Pierre et à Paul ? Il sera la bouche du Christ. « Car celui qui sépare une chose précieuse d'une matière vile, sera comme ma bouche ». Si vous ne persuadez pas aujourd'hui, vous persuaderez demain; si vous ne persuadez jamais, vous aurez cependant toute la récompense; si vous ne persuadez pas tout le monde, vous en sauverez au moins quelques-uns de la foule. Les apôtres eux-mêmes n'ont pas convaincu tous les hommes, bien qu'ils s'adressassent à tous, et ils sont récompensés comme s'ils les avaient tous gagnés. Car Dieu a coutume de proportionner la récompense aux intentions et non aux succès. Offrez-lui deux oboles, il les accepte; ce qu'il a fait pour la veuve, il le fait pour ceux qui enseignent la loi. Gardez-vous donc de dédaigner un petit nombre, parce que vous ne pouvez pas convertir le monde entier, et ne négligez point les petits succès, parce que vous ambitionnez les grands. Si vous ne pouvez pour cent, tâchez pour dix.; si vous ne pouvez pour dix, contentez-vous de cinq; si cinq dépassent vos forces, ne laissez pas que de vous occuper d'un, et si cet un même vous échappe, ne vous découragez pas pour autant, et ne suspendez pas les efforts de votre zèle. Ne voyez-vous pas que, dans les contrats, les marchands n'opèrent pas seulement avec de l'or, mais aussi avec de l'argent ? Si nous ne dédaignons pas les petites choses, nous atteindrons aussi les grandes; mais si nous négligeons celles-là, nous parviendrons difficilement à celles-ci, C'est en recueillant les unes et les autres qu'on devient riche. Que ce soit donc là notre règle de conduite, afin qu'enrichis en tout, nous obtenions le royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui, gloire, empire, honneur, appartiennent au Père en même temps qu'au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMÉLIE IV. (ch. I, v. 18-25)
CAR LA PAROLE DE LA CROIX EST UNE FOLIE POUR CEUX QUI SE PERDENT; MAIS POUR CEUX QUI SE SAUVENT, C'EST-À-DIRE POUR NOUS, ELLE EST LA VERTU DE DIEU. CAR IL EST ÉCRIT : « JE PERDRAI LA SAGESSE DES SAGES, JE REJETTERAI LA SCIENCE DES SAVANTS ». QUE SONT DEVENUS LES SAGES ? QUE SONT DEVENUS. LES DOCTEURS DE LA LOI ? QUE SONT DEVENUS LES ESPRITS CURIEUX DE CE SIÈCLE ?
ANALYSE
01 Que l'on se perd par le raisonnement, et que l'on se sauve par la foi.
02 Comment Dieu a confondu la sagesse humaine.
03 Que le Christ persuade par les contraires, et comment.
04 05 06 Que Socrate n'aurait pas bu la ciguë s'il n'y eût été contraint. — Le paganisme n'a produit qu'un Socrate, et la religion de Jésus, des milliers de martyrs, tous plus grands, plus admirables que Socrate. — Que l'établissement de la foi est un ouvrage tout divin. — Convertir les âmes par le bon exemple.
1. Pour l'homme malade et agonisant, les mets les plus sains n'ont pas de saveur, les amis et les proches deviennent importuns, souvent il ne les reconnaît pas et semble incommodé de leur présence. Il en est de même de ceux qui perdent leurs âmes : ils ignorent ce qui mène au salut, et trouvent importuns ceux qui s'occupent d'eux. C'est là l'effet de leur maladie et non de la nature des choses. Il en est des infidèles comme des fous, qui haïssent ceux qui les soignent, et les accablent d'injures. Mais comme ceux-ci; à raison même des injures qu'ils reçoivent, sentent croître leur pitié et couler leurs larmes, parce que méconnaître ses meilleurs amis leur semble être l'indice du paroxysme de la maladie ! ainsi devons-nous faire à l'égard des Grecs, et pleurer sur eux plus qu'on ne pleure sur une épouse, parce qu'ils ignorent le salut offert à tous. Car un époux ne doit pas aimer son épouse autant que nous devons aimer tous les hommes, Grecs ou autres, et les attirer au salut. Pleurons-les donc, parce que la parole de la croix, qui est la sagesse et la force, est pour eux une folie, suivant ce qui est écrit : « La parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent ». Et comme il était vraisemblable que, voyant la croix tournée en dérision par les Grecs, les Corinthiens résisteraient dans la mesure de leur propre sagesse, et se donneraient beaucoup de trouble pour réfuter les discours des païens, Paul les console en leur disant : Ne pensez pas que ce soit là une chose étrange et insolite. Il en est dans la nature même des choses, que la vertu de la croix soit méconnue de ceux qui se perdent; car ils n'ont plus le sens; ils sont fous. Voilà pourquoi ils profèrent des injures et ne supportent pas les remèdes du salut. Ô homme, que dis-tu ? Pour toi le Christ a pris là forme d'un esclave, a été crucifié et est ressuscité; ce ressuscité, il faut donc l'adorer et adorer sa bonté, puisque ce qu'un père, un ami, un fils n'a pas fait pour toi, le Maître de l'univers l'a fait, bien que tu l'eusses offensé et fusses devenu son ennemi; et quand il mérite ton admiration pour de si grandes choses, tir appelles folie le chef-d'oeuvre de sa sagesse ? Mais il n'y a rien d'étonnant là dedans; car le propre de ceux qui se perdent est de ne pas connaître ce qui procure le salut.
Ne vous troublez donc pas : il n'y a rien d'étrange, rien de surprenant à ce que des insensés tournent de grandes choses en dérision. Or la sagesse humaine ne saurait changer une telle disposition ; en essayant de le faire, vous atteindriez un but opposé : car tout ce qui dépasse la raison n'a besoin que de la foi. Si nous tâchons de démontrer par le raisonnement et sans recourir à la foi, comment un Dieu s'est fait homme et est entré dans le sein d'une vierge, nous ne ferons que provoquer davantage leurs railleries. Ceux gui usent ici du raisonnement, sont précisément ceux qui se perdent. Et pourquoi parler de Dieu ? Nous soulèverions d'immenses éclats de rire, si nous,suivions cette méthode en ce qui concerne les créatures. Supposons, par exemple, un homme qui veut tout apprendre par le raisonnement et vous prie de lui démontrer comment nous voyons la lumière essayez de le faire : vous n'en viendrez pas à bout; car si vous dites qu'il, suffit d'ouvrir l'oeil pour voir, vous exprimez le fait, et non la raison du fait. Pourquoi, vous dira-t-il, ne voyons-nous pas par les oreilles et n'entendons-nous pas par les veux ? Pourquoi n'entendons-nous pas parles narines et ne flairons-nous pas par les oreilles ? Si nous ne pouvons le tirer d'embarras et répondre à ses questions, et qu'il se mette à rire, ne rirons-nous pas encore plus fort que lui ? Si en effet deux organes ont leur principe dans le même cerveau, et sont voisins l'un de l'autre, pourquoi ne peuvent-ils pas remplir les mêmes fonctions ? Nous ne pouvons expliquer la cause ni le mode de ces opérations mystérieuses et diverses, et nous serions ridicules de l'essayer.
Taisons-nous donc, et rendons hommage à la puissance et à la sagesse infinie de Dieu. De même, vouloir expliquer par la sagesse humaine les choses de Dieu, c'est provoquer des éclats de rire, non à raison de la faiblesse du sujet, mais à cause de la folie des hommes; car aucun langage ne peut expliquer les grandes choses. Examinez bien ; quand je dis : Il a été crucifié; le Grec demande : Comment cela s'accorde-t-il avec la raison ? Il ne s'est pas aidé lui-même quand il subissait l'épreuve et le supplice de la croix : Comment donc est-il ensuite ressuscité et a-t-il sauvé les autres ? S'il le pouvait, il aurait dû le faire avant de mourir, ainsi que le disaient les Juifs Comment celui qui ne s'est pas sauvé, a-t-il pu sauver les autres ? C'est là, dira-t-on, une chose que la raison ne saurait admettre. Et c'est vrai : la croix, ô homme, est une chose au-dessus de la raison, et d'une vertu ineffable. Car subir de grands maux, leur paraître supérieur et en sortir triomphant, c'est le propre d'une puissance infinie. Comme il eût été moins étonnant que les trois jeunes hébreux ne fussent pas jetés dans là fournaise que d'y être jetés et de fouler la flamme aux pieds comme il eût été beaucoup moins merveilleux pour Jonas de n'être pas englouti par la baleine que d'en être englouti sans en souffrir; ainsi il est bien plus admirable dans le Christ d'avoir vaincu la mort en mourant que de ne l'avoir pas subie. Ne dites donc point : Pourquoi ne s'est-il pas sauvé lui-même sur la croix ? Car son intention était de lutter avec la mort. Il n'est point descendu de la croix, non parce qu'il ne le pouvait pas, mais parce qu'il ne le voulait pas. Comment les clous de la croix auraient-ils retenu Celui que la puissance de la mort n'a pu enchaîner ?
2. Toutes ces choses nous sont connues, mais les infidèles les ignorent. Voilà pourquoi Paul dit que la parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent, mais que pour ceux qui se sauvent, c'est-à-dire pour nous, elle est la vertu de Dieu. « Car il est écrit : Je perdrai la sagesse des sages ; je rejetterai la science des savants ». Jusqu'ici il n'a rien dit de désagréable; il a d'abord invoqué le témoignage de l'Écriture ; puis s'enhardissant, il emploie des termes plus violents et dit : « Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ? Que sont devenus les sages ? Que sont devenus les docteurs de la loi ? Que sont devenus les esprits curieux de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ? Car Dieu voyant que le monde, aveuglé par sa propre sagesse, ne l'avait point connu dans les oeuvres de la sagesse divine, a jugé à propos de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient en lui ». Après avoir dit qu'il est écrit : « Je perdrai la sagesse des sages », il en donne une preuve de fait en ajoutant : « Que sont devenus les sages ? que sont devenus les docteurs de la loi ? » frappant ainsi du même coup les Grecs et les Juifs. Car, quel philosophe; quel habile logicien, quel homme instruit dans le judaïsme a procuré le salut et enseigné la vérité ? Pas un d'eux : les pécheurs ont tout fait. Après avoir tiré sa conclusion, abattu leur enflure, et dit : « Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ? » il donne la raison de tout cela. Parce que, dit-il, aveuglé par sa propre sagesse, le monde n'a pas connu Dieu dans la sagesse divine, la croix a paru. Qu'est-ce que cela : « Dans la sagesse divine ? » C'est-à-dire, dans la sagesse qui s'est manifestée dans les oeuvres par lesquelles il a voulu se faire connaître. Car il a produit ces oeuvres et d'autres semblables afin que leur aspect fit admirer le Créateur; le ciel est grand, la terre est immense; admirez donc celui qui les a faits. Et ce ciel si grand, non-seulement il l'a créé, mais il l'a créé sans peine ; cette vaste terre, il l'a produite sans effort. Voilà pourquoi il est dit de l'un : « Les cieux sont les ouvrages de vos mains » (Ps. CI) ; et de l'autre : « Il a fait la terre comme rien ». Mais comme le monde n'a pas voulu connaître Dieu au moyen de cette sagesse, Dieu l'a convaincu par la folie apparente de la croix, non à l'aide du raisonnement, mais de la foi. Du reste, là où est la sagesse de Dieu, il n'y a plus besoin de celle de l'homme. Dire que le Créateur de ce monde si grand et si vaste doit posséder une puissance ineffable et infinie, c'était là un raisonnement de la sagesse humaine, un moyen de comprendre l'auteur par son ouvrage; mais maintenant on n'a plus besoin que de foi, et non de raisonnements. Car croire à un homme crucifié et enseveli, et tenir pour certain que ce même homme est ressuscité et assis au ciel, c'est l'effet de la foi et non du raisonnement. Ce n'est point avec la sagesse, mais avec la foi, que les apôtres ont paru, et ils sont devenus plus sublimes et plus sages que les sages, d'autant que la foi qui accepte les choses de Dieu l'emporte sur l'art de raisonner ; car ceci surpasse l'esprit humain. Comment Dieu a-t-il perdu la sagesse ? En se révélant à nous par Paul et ses semblables, il nous a fait voir qu'elle était inutile. En effet, pour recevoir la prédication évangélique, le sage ne tire aucun avantage de sa sagesse, ni l'ignorant ne souffre de son ignorance. Bien plus, chose prodigieuse à dire ! l'ignorance est ici une meilleure disposition que la sagesse. Oui, le berger, le paysan, mettant de côté les raisonnements et s'abandonnant à Dieu, recevront plutôt la prédication évangélique. Voilà comment Dieu a perdu la sagesse. Après s'être d'abord détruite elle-même, elle est devenue ensuite inutile. Car quand elle devait faire son oeuvre propre et voir le Maître par ses oeuvres, elle ne l'a pas voulu ; maintenant quand elle voudrait se produire, elle ne le pourrait plus; car l'état des choses n'est plus le même, et l'autre voie pour parvenir à la connaissance de Dieu est bien préférable. C'est pourquoi il faut une foi simple, que nous devons chercher à tout prix, et préférer à la sagesse du dehors, puisque l'apôtre dit : « Dieu a convaincu de folie la sagesse ». Qu'est-ce que cela veut dire : « Il a convaincu de folie ?» Il a prouvé qu'elle est une folie quand il s'agit de parvenir à la foi. Et comme on avait d'elle une haute estime, il s'est hâté de la confondre.
En effet, qu'est-ce que cette sagesse, qui ne peut trouver le premier des biens ? Il l'a fait paraître folle, parce qu'elle s'était d'abord démontrée telle elle-même. Si, quand il était possible de trouver la vérité a l'aide du raisonnement, elle n'a pu le faire, comment en sera-t-elle capable, maintenant qu'il s'agit (le choses plus importantes, et qu'on n'a plus besoin de talent, mais de foi ? Dieu l'a donc convaincue de folie; et il a jugé à propos de sauver le monde par la folie, non réelle, mais apparente de la croix. Et c'est là ce qu'il y a de plus grand : que Dieu ait vaincu cette sagesse, non par une sagesse plus excellente, mais par une sagesse qui a une apparence de folie. Il a abattu Platon, non par un autre philosophe plus sage, mais par un pêcheur ignorant. Ainsi la défaite est devenue plus humiliante et le triomphe plus éclatant. Puis, démontrant la puissance de la croix, l'apôtre dit : « Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse; pour nous, nous prêchons le Christ crucifié, qui est un scandale pour les Juifs, et une folie pour les Grecs, mais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, soit parmi les Juifs soit parmi les Grecs ».
3. Il y a un grand sens dans ces paroles car il veut dire que Dieu a vaincu à l'aide des contraires, et que la prédication n'est pas de l'homme. Voici ce qu'il entend : quand nous disons aux Juifs : Croyez; ils nous répondent Ressuscitez les morts, guérissez les possédés du démon, montrez-nous des prodiges. Et que répliquons-nous à cela ? Celui que nous tous prêchons a été crucifié, et il est mort. Cette parole est peu propre à attirer ceux qui ne veulent pas venir, car elle devrait repousser ceux mêmes qui en seraient tentés : et pourtant elle ne repousse pas, elle attire, elle subjugue, elle triomphe. A leur tour, les Grecs nous demandent l'éloquence des discours, l'habileté dés sophismes; nous leur prêchons encore la croix, et ce qui paraît faiblesse aux Juifs, les Grecs l'appellent folie. Quand donc, bien loin de leur accorder ce qu'ils demandent, nous leur offrons tout le contraire (car non-seulement la croix n'est point un miracle, mais, au point de vue de la raison, elle est l'opposé du miracle; non-seulement elle n'est point un signe de force, ni une preuve de sagesse, mais plutôt un indice de faiblesse et une apparence de folie); quand, dis-je, non-seulement ils n'obtiennent ni lés miracles ni la sagesse qu'ils demandent, mais entendent ce qu'il y a de plus opposé à leur désir, et qu'ils s'en laissent persuader : comment ne pas voir là la puissance infinie de Celui qui est prêché ?
Comme si quelqu'un montrait à un homme battu par les flots et soupirant après le port, non le port lui-même, mais un autre endroit de la mer encore plus agité, et le déterminait à le suivre avec des sentiments de reconnaissance; ou comme si un médecin promettait de guérir un blessé, non au moyen des remèdes qu'il désire, mais en le brûlant de nouveau, et néanmoins l'attirait à lui (ce qui serait certainement la preuve d'une grande puissance) ; ainsi les apôtres ont remporté la victoire, non par un miracle, mais par la chose qui semblait le contraire du miracle. C'est aussi ce que le Christ a fait pour l'aveugle; car voulant le guérir de sa cécité, il a employé un moyen qui devait l'augmenter : il l'a frotté avec de la boue. Et comme il a guéri un aveugle avec de la boue, de même il s'est attiré le monde entier par la croix : par la croix qui ajoutait au scandale, au lieu de le faire disparaître. Ainsi avait-il déjà procédé dans la création, en opposant les contraires aux contraires. Il a donné le sable pour borne à la mer, la faiblesse à la force; il a établi la terre sur l'eau, le solide et le dense sur le mou et le liquide. Par le moyen des prophètes, il a ramené le fer du fond de l'eau avec un peu de bois. Ainsi il s'est attiré le monde entier à l'aide de la croix. Comme l'eau porte la terre, la croix porte le monde. C'est la preuve d'une grande puissance et d'une grande sagesse que de persuader par les contraires. La croix semble être un objet de scandale, et, loin de scandaliser, elle attire.
A cette pensée, Paul émerveillé s'écrie que « ce qui paraît en Dieu une folie est plus sage que les hommes, et que ce qui paraît en Dieu une faiblesse est plus fort que les hommes ». Cette folie, cette faiblesse, non réelle mais apparente, dont il parle ici, c'est la croix, et il répond dans leur sens. Car ce que les philosophes n'ont pu faire avec leurs raisonnements, cette prétendue folie l'a fait. Lequel est le plus sage de celui qui convainc la multitude, ou de celui qui ne persuade que quelques hommes, ou plutôt personne ? de celui qui persuade sur les sujets les plus importants, ou de celui qui persuade sur des questions inutiles ? Combien Platon ne s'est-il pas donné de peine sur la ligne, sur l'angle, sur le point, sur les nombres pairs et impairs, sur les quantités égales et inégales, et autres toiles d'araignées semblables (car tout cela est plus inutile pour la vie que des toiles d'araignées) ? Et il est mort sans en avoir tiré aucun profit, ni petit ni grand. Combien n'a-t-il pas pris de peine pour prouver que l'âme est immortelle ? Et il est mort sans avoir rien dit de clair là-dessus, sans avoir convaincu un seul de ses auditeurs ! Et la croix prêchée par des ignorants a convaincu, a attiré à elle le monde entier, non en traitant des questions insignifiantes, mais en parlant de Dieu, de la vraie religion, de la règle évangélique, du jugement futur; et elle a transformé en philosophes tous les hommes, des paysans, des ignorants. Voyez donc comme ce qui paraît folie et faiblesse en Dieu, est plus sage et plus fort que les hommes. Comment plus fort ? Parce que la croix a parcouru tout l'univers, dominé tous les hommes par la force, et que quand des milliers s'efforçaient d'éteindre le nom du Crucifié, c'est le contraire qui est arrivé; car ce nom a fleuri, a grandi de plus en plus, et ses ennemis se sont perdus, ont couru à leur ruine; les vivants combattaient le mort, et n'ont rien pu contre lui. Donc, quand le Grec m'accuse de folie, il prouve lui-même son extrême folie; quand je passe pour un insensé à ses yeux, je suis réellement plus sage que les sages; quand il me reproche ma faiblesse, il fait preuve lui-même d'une plus grande faiblesse. Car les succès qu'ont obtenu, par la grâce de Dieu, des publicains, des pêcheurs ; les philosophes, les rhéteurs, les tyrans, le monde entier, malgré des peints infinies, n'ont pu même les rêver. Que n'a pas amené la croix ? La doctrine de l'immortalité de l'âme, de la résurrection du corps, du mépris des choses présentes, du désir des choses à venir. Des hommes, elle a fait des anges; de toutes parts on voit des philosophes, et qui donnent des preuves de toute espèce de courage.
4. Mais, dira-t-on, beaucoup d'entre eux ont aussi méprisé la mort. Lesquels ? je vous prie. Est-ce celui qui a bu la ciguë ? Mais, si vous le voulez, je vous en trouverai des milliers de ce genre dans l'Église. Si, au sein de la persécution, il était permis de mourir en buvant la ciguë, tous seraient bien supérieurs à ce philosophe. Du reste, quand Socrate but la ciguë, il n'était pas libre de la boire ou de ne la pas boire : de gré ou de force, il devait la boire ; c'était donc un acte de nécessité et non de courage ; les brigands et les assassins, condamnés par les justes, subissent de plus grands supplices. Chez nous, c'est tout le contraire c'est de plein gré, librement, et non par force, que gros martyrs ont souffert et, montré une vertu à toute épreuve. Rien d'étonnant à ce que ce philosophe ait bu la ciguë, étant forcé de la boire, et étant parvenu à l'extrême vieillesse ; car il déclara lui-même qu'il avait soixante-dix ans quand il méprisait ainsi la vie, si tant est que ce soit là du mépris; ce que je n'admets pas, ni moi, ni personne. Mais montrez-m'en un qui ait soutenu courageusement les tortures pour la religion, comme je vous en montrerai des milliers sur tous les points du globe. Qui est-ce qui a supporté généreusement de se voir arracher les ongles ? fouiller les articulations ? déchirer le corps pièce à pièce ? arracher les os de la tête ? étendre sur le gril ? jeter dans la chaudière ? Ceux-là, montrez-les-moi. Mourir par la ciguë, c'est à peu près s'endormir ; on dit même que ce genre de mort est plus doux que le sommeil. Et quand même quelques-uns auraient subi de véritables épreuves, ils n'auraient encore aucun droit à nos louanges, car ils sont morts pour des motifs peu honorables : les uns pour avoir trahi des secrets, les autres pour avoir aspiré à la tyrannie, d'autres pour avoir été surpris dans des actions honteuses; d'autres enfin, se sont livrés d'eux-mêmes sans but, sans motif, et comme au hasard.
Il n'en est pas ainsi chez nous. Aussi garde-t-on le silence sur le compte de ceux-là, tandis que la gloire de ceux-ci est dans tout son éclat et croît de jour en jour. C'est à cela que pensait Paul, quand il disait : Ce qui paraît en Dieu une faiblesse est plus fort que les hommes. Car c'est là la preuve que la prédication est divine. Comment douze hommes ignorants, qui avaient passé leur vie sur les étangs, sur les fleuves, dans les déserts, qui n'avaient peut-être jamais mis les pieds dans une ville ou sur une place publique, auraient-ils osé former une si grande entreprise ? Comment leur serait venue la pensée de lutter contre le monde entier ? Car, qu'ils fussent timides et lâches, c'est leur historien qui le dit, sans rien nier, sans chercher à dissimuler leurs défauts : ce qui est la plus grande preuve de véracité. Que dit-il donc ? Que dès que le Christ fut pris, ils s'enfuirent, malgré les nombreux miracles dont ils avaient été témoins, et que leur chef, qui était resté, renia son Maître. Comment donc ceux qui, du vivant du Christ, n'avaient pu soutenir l'assaut des Juifs, défieront-ils tout l'univers au combat, quand ce même Christ est mort, a été enseveli, n'est point ressuscité, selon vous, ne leur a point parlé, ne leur a point inspiré de courage ? Ne se seraient-ils pas dit à eux-mêmes : Qu'est-ce que ceci ? Il n'a pu se sauver lui-même, et il nous défendrait ? Vivant, il ne s'est pas aidé; et mort, il nous tendrait la main ? Vivant, il n'a pas soumis un seul peuple, et nous, à son nom seul, nous soumettrions le monde entier ? Quoi de plus déraisonnable, je ne dis pas qu'une telle entreprise, mais qu'une telle pensée ? Il est donc évident que s'ils ne l'avaient pas vu ressuscité, s'ils n'avaient pas eu la preuve la plus manifeste de sa puissance, ils n'eussent point joué un tel jeu. A supposer qu'ils eussent eu de nombreux amis, n'en auraient-ils pas fait aussitôt autant d'ennemis, en attaquant les anciennes coutumes, en déplaçant les bornes antiques ? Dès ce moment, ils se seraient attiré l'inimitié de tous, celle de leurs concitoyens comme celle des étrangers. Eussent-ils eu tous les droits possibles au respect par les avantages extérieurs, n'auraient-ils pas été pris en haine pour vouloir introduire de nouvelles moeurs ? Et au contraire, ils sont dénués de tout, et par cela seul, déjà exposés à la haine et au mépris universels.
Car de qui voulez-vous parler ? Des Juifs ? Ils en étaient profondément haïs, à cause de ce qui s'était passé à l'égard de leur Maître. Des Grecs ? Ils n'en étaient pas moins détestés, les Grecs le savent mieux que qui que ce soit. Pour avoir voulu instituer un nouveau gouvernement, ou plutôt réformer en quelque point celui qui existait, sans rien changer au culte des dieux, mais en substituant certaines pratiques à d'autres, Platon fut chassé de Sicile et courut le danger de mort. S'il a conservé la vie, il perdit du moins la liberté. Et si un barbare ne se fût montré meilleur que le tyran de Sicile, rien n'empêchait que le philosophe restât esclave toute sa vie sur une terre étrangère. Et pourtant les changements qui touchent au pouvoir royal n'ont pas l'importance de ceux qui touchent à l'ordre religieux; ceux-ci troublent et agitent bien plus les hommes. En effet, dire qu'un tel ou un tel épousera une telle, ou que les gardes veilleront de telle ou telle façon, il n'y a pas là de quoi causer grande émotion, surtout quand la loi reste sur le papier et que le législateur se met peu en peine de l'appliquer. Mais dire que les objets du culte sont des démons et non des dieux, que le vrai Dieu c'est le Crucifié, vous savez assez quelle fureur, quelle accusation, quelle guerre cela a soulevées.
5. Chez les Grecs, Protagoras, pour avoir osé dire : « Je ne reconnais point de dieux », et cela, non en parcourant et en doctrinant tout l'univers, mais dans une seule cité, courut les plus grands dangers. Diagoras de Milet (ou plutôt de Mélos, sur ces athées, voir Cicéron de natura deorum, liv. I, chap. I et XXIII) et Théodore, surnommé l'athée, avaient de nombreux amis, étaient éloquents et admirés comme philosophes; cependant tout cela ne leur servit à rien. Et le grand Socrate lui-même, qui les surpassait tous en philosophie, a bu la ciguë parce qu'il était soupçonné d'avoir quelque peu innové en matière de religion. Or, si un simple soupçon d'innovation a créé un tel danger à des philosophes, à des sages, à des hommes qui jouissaient d'ailleurs de la plus grande considération, au point que, loin de pouvoir établir leurs doctrines, ils ont été condamnés à la mort ou à l'exil : comment ne pas être frappé d'étonnement et d'admiration, en voyant le pêcheur opérer de tels prodiges dans le monde entier, réaliser ses projets et triompher des barbares et de tous les Grecs ?
Mais ceux-ci, direz-vous, n'introduisaient pas, comme ceux-là, des dieux étrangers. Et c'est précisément là le prodige à mes yeux ; une double innovation : détruire les dieux qui existaient et prêcher le Crucifié. D'où leur est venue l'idée d'une telle prédication ? Où ont-ils puisé cette confiance dans le succès ? Quel précédent les y encourageait ? Tout le monde n'adorait-il pas les démons ? N'avait-on pas divinisé les éléments ? L'impiété n'avait-elle pas introduit des moeurs bien différentes ? Cependant ils ont attaqué et détruit tout cela; en peu de temps, ils ont parcouru le monde entier, comme s'ils eussent eu des ailes, ne tenant compte ni des périls, ni de la mort, ni de la difficulté de l'entreprise, ni de leur petit nombre, ni de la multitude de leurs adversaires, ni de la richesse, ni de la puissance, ni de la science de leurs ennemis. Mais ils avaient un auxiliaire plus puissant que tout cela : la vertu du crucifié et du ressuscité. Il eût été moins étonnant qu'ils déclarassent au monde entier une guerre matérielle, au lieu de celle qu'ils lui ont réellement déclarée. Car, d'après les luis de la guerre, il est permis de se placer en face de l'ennemi, de s'emparer de ses terres, de se ranger en bataille, de saisir l'occasion d'attaquer et d'en venir aux mains. Ici, il n'en était pas de même : Les apôtres n'avaient point d'armée à eux ; ils étaient mêlés à leurs ennemis, et c'est ainsi qu'ils en triomphaient; c'est dans cette situation qu'ils esquivaient leurs coups, qu'ils les domptaient et remportaient sur eux une éclatante victoire, suivant cette parole du prophète : « Tu règneras au milieu de tes ennemi, ». (Ps. CIX, 2.) Car c'était là le prodige : Que leurs ennemis les tenant en leur pouvoir, et les jetant dans les prisons et dans les fers, non-seulement ne pouvaient les vaincre, mais tombaient eux-mêmes à leurs pieds ; ceux qui flagellaient devant ceux qui étaient flagellés, ceux qui enchaînaient devant ceux qui étaient enchaînés, ceux qui persécutaient devant ceux qui étaient persécutés. Nous disons tout cela aux Grecs et plus que cela encore : car ici la vérité surabonde. Si tous nous suivez dans ce sujet, nous vous apprendrons tous les détails de la lutte; mais, en attendant, tenons bien à ces deux points capitaux : Comment les faibles ont-ils vaincu les forts ? Et comment ces faibles, étant ce qu'ils étaient, auraient-ils formé une telle entreprise, s'ils n'avaient eu le secours divin ?
6. Et maintenant, faisons ce qui dépend de nous : Que notre vie porte les fruits qu'elle doit porter des bonnes oeuvres, et allumons autour de nous une grande ardeur pour la vertu. Il est écrit : « Vous êtes des flambeaux qui brillez au milieu du monde ». (Philip. II, 15.) Et Dieu nous destine à un plus noble usage que le soleil lui-même, que le ciel, que la terre et la mer; à un usage d'autant plus grand que les choses spirituelles l'emportent davantage, sur les choses sensibles. Quand donc nous considérons le globe du soleil, et due nous admirons la beauté, le volume et l'éclat de cet, astre, pensons qu'il y a en nous une lumière plus grande et meilleure, comme aussi de plus profondes ténèbres, si nous n'y veillons : car toute la terre est dans fine nuit épaisse. Dissipons donc cette nuit, et mettons-y fin. Elle règne non-seulement chez les hérétiques et chez les Grecs, mais aussi dans les croyances et dans la conduite d'un grand nombre d'entre nous. Car beaucoup ne croient pas à la résurrection, beaucoup s'appuient sur des horoscopes, beaucoup s'attachent à des observances superstitieuses, à des divinations, à des augures, à des présages; d'autres recourent aux amulettes et aux enchantements. Nous combattrons ceux-là plus tard, quand nous en aurons fini avec les Grecs. En attendant, retenez bien ce que je vous ai dit : Combattez avec moi, attirons-les à nous et transformons-les par notre conduite. Je le répète toujours : Celui qui enseigne la philosophie doit d'abord en offrir le modèle en lui-même et se faire rechercher de ses auditeurs.
Faisons-nous donc rechercher des Grecs et concilions-nous leur bienveillance. Et cela arrivera, si nous sommes toujours prêts, non-seulement à faire le bien, mais encore à souffrir le mal. Ne voyons-nous pas les enfants portés sur les bras de leurs pères, les frapper à la joue, et le père se prêter volontiers à satisfaire la colère de son fils, et se réjouir quand elle est satisfaite ? Eh bien ! suivons cet exemple : parlons aux Grecs comme des pères à leurs enfants. Et vraiment tous les Grecs sont des enfants; quelques-uns des leurs l'ont dit Ce sont des enfants, il n'y a point de vieillard chez les Grecs. En effet, les enfants ne supportent de s'occuper de rien d'utile ; de même les Grecs veulent toujours jouer; ils sont à terre, ils y rampent et ne songent qu'aux choses terrestres. Quand nous parlons aux enfants des choses nécessaires, ils ne comprennent pas notre langage et rient toujours; ainsi les Grecs rient, quand nous leur parlons du royaume des cieux. Et comme souvent la salive, découlant de la bouche de l'enfant, souille sa nourriture et sa boisson ; ainsi les paroles qui tombent de la bouche des Grecs sont inutiles et impures ; si vous leur présentez la nourriture qui leur est nécessaire, ils vous accablent de malédictions ; ils ont besoin qu'on les porte. Si un enfant voit un voleur entrer et enlever ce qui est à la maison, bien loin de le repousser, il sourit au malfaiteur; mais si vous lui prenez son petit panier, son sistre ou tout autre joujou, il en est vivement affecté, il s'irrite, il se déchire et frappe le sol du pied. Ainsi quand les Grecs voient le démon piller leur patrimoine, les biens nécessaires à leur subsistance, ils sourient et courent au-devant de lui comme au-devant d'un ami. Mais si on leur enlève une possession, la richesse ou quelque autre futilité de ce genre, ils se lamentent, ils se déchirent. Et comme l'enfant reste nu sans s'en douter et sans en rougir; ainsi les Grecs se vautrant avec les fornicateurs et les adultères, outragent les lois de la nature, entretiennent de honteux commerces et ne songent pas à se convertir. Vous avez vivement approuvé, vous avez applaudi; mais tout en applaudissant, prenez garde qu'on n'en dise autant de vous. Soyez donc tous des hommes, je vous en prie; car, si nous sommes des enfants, comment leur apprendrons-nous à devenir des hommes ? Comment les retirerons-nous de leur puérile folie ? Soyons des hommes, pour parvenir à la mesure de l'âge déterminée par le Christ et obtenir les biens à venir par la grâce et la bonté, etc.