Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

ARGUMENT DE LA PREMIÈRE ÉPITRE AUX CORINTHIENS
Corinthe, qui est aujourd'hui la première ville de la Grèce, était déjà, dans les temps antiques, comblée de tous les avantages qui font l'agrément de la vie; elle avait surtout plus de richesses qu'aucune autre cité : aussi un auteur profane lui a-t-il donné l'épithète d'aphneion, c'est-à-dire riche (Aphneion te Korinthon,dit Homère, Iliade, B, v. 570. Et après lui Thucydide, I,13, remarque que Corinthe dut ce nom à son opulence, Ce passage d'Homère est cité par Strabon, liv. VIII). Elle est située sur l'isthme du Péloponèse, position qui lui assura toujours une grande prospérité commerciale. Cette ville était aussi remplie de rhéteurs et de philosophes, et l'un des sept sages en était citoyen. Je ne dis point ces choses par ostentation, ni pour faire montre d'érudition (que sert-il de savoir ces choses ?) ; je les dis parce qu'elles se rapportent à mon sujet. Paul souffrit beaucoup dans cette ville ; Jésus-Christ s'y montra à lui, et lui dit « Ne te tais point, mais parle, parce qu'un peuple nombreux m'appartient dans cette ville ». (Act. XVIII, 9, 10.) L'apôtre y demeura deux ans. C'est là qu'un démon maltraita les exorcistes juifs; c'est là que furent brûlés ces livres de magie, en si grand nombre qu'on en évalua le prix à cinquante mille deniers. C'est là que Paul fut frappé devant le tribunal du proconsul Gallion.
Lorsque le démon vit que la vérité pénétrait dans cette grande et populeuse cité, dans cette ville également célèbre et par son opulence et par sa sagesse, et qui était la capitale de la Grèce, depuis que la puissance de Sparte et d'Athènes était tombée, dès que le démon; dis-je, vit que les Corinthiens recevaient la parole de Dieu avec un grand empressement, que fit-il ? Il divisa les esprits. Il n'ignorait pas qu'un royaume, même le plus fort, ne peut se soutenir s'il est divisé contre lui-même. Il avait pour l'aider dans ce piège qu'il s'agissait pour lui de dresser, l'opulence et la sagesse mondaine des habitants. Ceux-ci se divisèrent donc en factions, et quelques individus, s'érigeant eux-mêmes comme chefs, se mirent à la tête de la multitude. Les uns se rangeaient derrière celui-ci, les autres derrière celui-là ; la fortune donnait des disciples à l'un, le savoir en donnait à l'autre. Les nouveaux docteurs se vantaient même à leurs adeptes d'avoir à leur enseigner quelque chose de plus que l'Apôtre. C'est à cette prétention que l'Apôtre fait allusion, lorsqu'il dit : « Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels ». (I Cor. III, 1.) Évidemment, si l'enseignement n'a pas été plus complet, c'est la faute de la faiblesse des Corinthiens et non de l'impuissance de Paul; c'est ce qu'il veut donner à entendre par cette parole.. « Vous vous êtes enrichis sans nous ». (I Cor. IV, 8.)
Ce n'était pas peu de chose que de déchirer l'Église ; rien ne pouvait être plus funeste. Ce n'était pas tout, un autre crime se commettait encore en cette ville : quelqu'un d'entre les frères entretenait un commerce criminel avec sa belle-mère, et, loin d'en être humilié par la réprobation universelle, il faisait secte et savait inspirer à ses adeptes des sentiments d'orgueil. C'est ce qui fait dire à l'apôtre : « Et vous êtes encore enflés d'orgueil, et vous n'avez pas au contraire été dans les pleurs ». (I Cor. V, 2.)
Quelques-uns, et c'étaient les moins mauvais, se laissaient entraîner par la gourmandise, jusqu'à manger des viandes offertes aux idoles, allaient s'attabler dans les temples des faux dieux, et perdaient tout. D'autres avaient entre eux des contestations et des querelles d'argent qu'ils portaient devant les tribunaux du dehors. Il y en avait aussi qui se promenaient pour se faire admirer parmi eux avec de longues chevelures : saint Paul veut qu'ils coupent cette parure qui ne convient qu'aux femmes.
Un autre abus grave existait : dans les églises, les riches mangeaient à part et ne partageaient point avec les pauvres. Les chrétiens de Corinthe avaient aussi le tort de tirer vanité des grâces qu'ils recevaient du Saint-Esprit; il en résultait des jalousies très-pernicieuses à la concorde de l'Église.
La doctrine touchant la résurrection était parmi eux assez chancelante. Quelques-uns ne croyaient que très-faiblement à la résurrection des corps, n'étant pas complètement affranchis de la folie hellénique. La philosophie grecque produisait cette incrédulité ainsi que tous les autres maux. Les sectes entre lesquelles ils se partageaient, étaient elles-mêmes un emprunt fait à la philosophie. Car les philosophes étaient continuellement opposés,les uns aux aires; chacun d'eux, par un vain désir de réputation et de domination, combattait les opinions des autres, et s'efforçait d'ajouter quelque chose aux découvertes antérieures.
Tels étaient aussi les chrétiens de Corinthe, parce qu'ils voulaient tout décider par la raison. Ils écrivirent à l'apôtre par l'intermédiaire de Fortrinat, de Stephanas et d'Achaïque, et ce fut aussi par le ministère de ceux-ci que Paul leur adressa son épître. Il ledit expressément à la fin de cette épître, à propos de la question du mariage et de la virginité sur laquelle il avait été consulté par eux : « Quant aux choses dont vous m'avez écrit... » (I Cor. VII, 1). Pour lui il ne traite pas seulement dans sa lettre les sujets sur lesquels on lui avait écrit) mais d'autres encore qui concernaient leurs défauts dont il était parfaitement instruit.
Il charge Timothée de porter son épître, parce qu'il sait bien que quelque poids que sa lettre aurait, la présence de son disciple ne laisserait pas que d'y ajouter un appoint considérable. Comme ceux qui divisaient l'Église avaient honte de passer pour des gens que l'ambition faisait agir, ils imaginaient divers prétextes pour cacher la passion qui les travaillait; ainsi ils prétendaient que leur enseignement était plus parfait, et leur sagesse plus relevée que celle des autres. C'est contre cette présomption que Paul s'élève tout d'abord; il la regarde comme la racine d'où sortent les maux et les divisions qu'il veut détruire, et il use d'une très-grande franchise. Les Corinthiens étaient ses disciples plus que tous les autres ; aussi leur dit-il : « Si je ne suis pas l'apôtre des autres, je suis du moins le vôtre; vous êtes le sceau de mon apostolat ». (I Cor. IX, 2.) Cependant ils étaient plus faibles grue les autres. C'est pourquoi il dit : « Je ne vous ai pas parlé comme à des hommes spirituels... je ne vous ai nourris que de lait et non de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas alors capables; et à présent même vous ne l'êtes pas encore ». (I Cor. III, 1, 2.) Il ajoutât ces derniers mots pour qu'ils ne crussent pas que le reproche ne concernait que le passé. Au reste, il est vraisemblable qu'ils n'étaient pas tous corrompus, et même il y avait parmi eux des saints. Paul le dorine à entendre, en disant : « Je me mets peu en peine d'être jugé par vous », et en ajoutant : « J'ai proposé ces choses en ma personne ». (I Cor. IV, 3, 6.) Comme donc tout le mal venait de l'orgueil et de la présomption de savoir plus que les autres, il commence par couper cette racine, et débute ainsi.


HOMÉLIE I. (ch. I, v. 1-3)
PAUL, APÔTRE DE JÉSUS-CHRIST, PAR LA VOCATION ET LA VÔLONTÉ DE DIEU, ET SOSTHÈNE, NOTRE FRÈRE, À L'ÉGLISE DE DIEU QUI EST À CORINTHE, À CEUX QUI SONT SANCTIFIÉS EN JÉSUS-CHRIST, ET QUI SONT APPELÉS À LA SAINTETÉ, ET À TOUS CEUX QUI, EN QUELQUE LIEU QUE CE SOIT, INVOQUENT LE NOM DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, QUI EST LEUR SEIGNEUR COMME LE NÔTRE, GRÂCE ET PAIX, DE LA PART DE DIEU NOTRE PÈRE ET DE LA PART DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.
ANALYSE
 01  Paul appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre de Jésus-Christ, et Sosthène, son frère. — De l'unité de l'Église qui existe ma !gré la diversité des lieux.
 02  Qu'il faut tendre à avoir la paix avec Dieu. — Qu'on ne craint rien alors de la part des hommes. 3. De l'humilité. — Combien Moïse fut humble. — Le vrai humble est magnanime.
1. Voyez comme, dès le début, il abat l'orgueil et détruit par la base toute l'estime qu'ils avaient d'eux-mêmes, en se disant « appelé ». Ce que je sais, dit-il, je ne l'ai pas inventé; je ne l'ai pas acquis par ma propre Sagesse; mais c'est quand je persécutais et ravageais l'Èglise, que j'ai été appelé. D'où il suit que tout appartient à l'appelant, et que l'appelé n'a d'autre mérite, pour ainsi dire, que d'avoir obéi. « Du Christ Jésus ». Votre maître, c'est le Christ ; et vous donnez à des hommes le nom de maîtres de la science ? « Par la volonté de Dieu ». Car c'est Dieu qui a voulu que vous fussiez ainsi sauvés. En effet, nous n'avons rien fait, nous; mais nous avons été sauvés par la volonté de Dieu; il nous a appelés parce qu'il l'a voulu, et non parce que nous en étions dignes.
Il donne ensuite une nouvelle preuve de modestie, en mettant à son propre niveau un homme qui lui est bien inférieur : car il y a une grande distance entre Paul et Sosthène. Mais si, malgré cette grande distance, il égale à lui Sosthène, que pourront dire ceux qui méprisent leurs égaux ? « A l'Église de Dieu ». Non pas à l'Église d'un tel ou d'un tel, mais à celle de Dieu. « Qui est à Corinthe ». Vous voyez comme à chaque expression il abat leur enflure, en ramenant sans cesse leur pensée vers le ciel. Il appelle l'Église, Église de Dieu, pour montrer qu'elle doit être unie. En effet, si elle est de Dieu, elle est unie, elle est une, non-seulement à Corinthe, mais par toute la terre. Car le nom de l'Église n'est pas un nom de division, mais d'union et d'harmonie. « Aux sanctifiés dans le Christ Jésus ». Encore le nom de Jésus, nulle part celui des hommes. Mais qu'est-ce que la sanctification ? Le bain, la purification. Il leur rappelle leur propre impureté, dont il les a délivrés, et les engage à avoir d'humbles sentiments d'eux-mêmes; car ce n'est point par leurs propres mérites, mais par la bonté de Dieu qu'ils ont été sanctifiés. « Qui sont appelés saints ». Être sauvés par la foi, leur dit-il; cela ne vient pas de vous vous n'êtes point venus les premiers, mais vous avez été appelés; en sorte que ce peu même n'est point à vous tout entier. Et quand bien même vous Seriez venus, étant sujets à d'innombrables misères, ce n'est point à vous qu'il faudrait en attribuer le mérite, mais à Dieu.
Voilà pourquoi, écrivant aux Ephésiens, il disait : « Vous avez été sauvés par la grâce, au moyen de la foi, et cela ne vient pas de vous ». (Ephés. II, 8.) Votre foi ne,vous appartient pas tout entière ; car vous n'avez point prévenu, lorsque vous avez cru, mais vous avez été appelés et vous avez obéi. « Avec tous ceux qui invoquent le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Non pas le nom d'un tel ou d'un tel, mais « le nom de Jésus-Christ. En quelque lieu que ce soit, de Jésus-Christ, leur Seigneur comme le nôtre ». En effet, bien que cette lettre ne s'adresse qu'aux Corinthiens, il mentionne pourtant tous les fidèles qui sont sur la terre, indiquant par là que sur toute la terre l'Église, quoique séparée par les distances, doit être une; à plus forte raison celle de Corinthe. Que si le lieu les sépare, le Seigneur, leur maître commun, les réunit; aussi, pour exprimer cette union, ajoute-t-il : « En quelque lieu que ce soit, et leur Seigneur comme le nôtre ». En effet, l'unité de maître est bien plus efficace que l'unité de lieu pour faire exister l'union. Car, comme ceux qui sont dans un même lieu sont cependant divisés, s'ils ont plusieurs maîtres opposés entre eux, et ne gagnent rien pour la concorde à être réunis dans le même endroit, vu que leurs maîtres leur prescrivent des choses différentes et les attirent à eux, « vous ne pouvez », est-il dit, « servir Dieu et Mammon » ; de même ceux qui sont dans des lieux différents, s'ils n'ont pas des maîtres différents, mais un seul et même maître, ne perdent rien pour la concorde à la diversité des lieux, puisqu'un même maître les réunit. Je ne dis donc pas, insinue-t-il, que, vous Corinthiens, vous ne devez être unis qu'aux Corinthiens, mais à tous les fidèles qui sont sur toute la terre, puisque,vous avez un maître commun. Voilà pourquoi il répète : « Notre ». Car après avoir dit : « Le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ »; pour ne pas avoir l'air de séparer, aux yeux des insensés, il ajoute :. « Notre maître et le leur ». Et pour rendre plus clair ce que j'avance, je lirai le texte comme le sens l'exige : Paul et Sosthène, à l'Église de Dieu qui est à Corinthe, et à tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur notre maître et le leur en tout lieu, soit à Rome, soit partout ailleurs : « Grâce et paix soit avec vous de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ ». Ou, encore une fois, comme je crois plus exact : Paul et Sosthène à ceux qui sont sanctifiés à Corinthe, qui sont appelés saints, avec tous ceux qui invoquent en tout lieu le nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur d'eux.et de nous. C'est-à-dire Grâce à vous, et paix à vous qui avez été sanctifiés et appelés à Corinthe; et non-seulement à vous, mais avec tous ceux qui en tout lieu invoquent le nom de Jésus-Christ notre maître et le leur. Que si la paix vient de la grâce, pourquoi vous enorgueillissez-vous ? pourquoi vous enflez-vous, puisque vous êtes sauvés par la grâce ? Si vous êtes en paix avec Dieu, pourquoi vous livrez-vous à d'autres ? C'est créer la dissidence. Qu'est-ce, en effet, d'être en paix et en grâce avec celui-ci et avec celui-là ? Moi, je demande que ces deux choses vous viennent de Dieu, et de lui et pour lui; car elles ne seraient pas solides, si elles ne recevaient l'influence céleste : et si elles ne sont pas pour lui, elles sont sans profit pour nous. En effet, il ne nous sert de rien d'être en paix avec tout le mondé, si nous sommes en guerre avec Dieu; comme nous ne souffrirons point d'avoir tout le monde contre nous, si nous sommes en paix avec Dieu. Et encore, il ne nous servira de rien d'être célébrés par tous les hommes, si nous offensons Dieu; comme il sera sans danger pour nous d'être repoussés et haïs de tous, si Dieu nous accueille et nous aime.: car la vraie grâce, la vraie paix, vient de Dieu. En effet, celui qui possède la grâce qui vient de Dieu, fût-il accablé de maux, ne craint personne, non-seulement aucun homme, mais pas même le diable; celui, au contraire, qui offense Dieu, parût-il-être en sécurité, se défie de tout le monde. Car la nature humaine est inconstante : non-seulement des amis et des frères, mais souvent des pères, changeant de sentiments pour le plus léger motif, ont rejeté celui qu'ils avaient engendré, qu'ils avaient procréé, et cela plus cruellement que ne l'eut fait tout ennemi; de même des fils ont rejeté leurs pères. Songez-y bien.
2. David trouva grâce devant Dieu, Absalon trouva grâce devant les hommes : vous savez quelle fut la, fin de l'un et de l'autre, et lequel fut le plus glorieux. Abraham trouva grâce devant Dieu, et Pharaon devant les hommes car pour plaire à celui-ci, ils lui livrèrent la femme du juste. Chacun sait lequel fut le plus illustre, lequel fut heureux. Mais pourquoi parler des justes ? Les Israélites trouvèrent grâce devant Dieu, et étaient haïs des Egyptiens; et cependant ils triomphèrent de ceux qui les haïssaient, et cela de la manière éclatante que fous connaissez. Portons donc tous nos soins sur ce point : que l'esclave même désire trouver grâce devant Dieu plutôt que devant son maître; que la femme cherche à plaire à son Sauveur plutôt qu'à son époux; que le soldat recherche la bienveillance d'en-haut avant celle de son roi et de son chef; c'est le moyen de devenir aimable, même aux yeux des hommes. Mais comment trouvera-t-on grâce devant Dieu ? Par quel moyen, sinon par l'humilité ? « Dieu », est-il dit, « résiste aux superbes et accorde sa grâce aux humbles » (Prov. III, 34); et encore : « Un esprit contrit est un sacrifice au Seigneur, et à Dieu ne rejettera point un coeur humilié ». (Ps. L, 19.) Si l'humilité est si agréable aux yeux des hommes, beaucoup plus l'est-elle devant Dieu. C'est par là que les gentils ont trouvé grâce, c'est par là que les Juifs sont déchus de la grâce - « Car ils ne se sont point soumis~à la justice de Dieu ». (Rom. X, 3.) L'homme humble est doux et gracieux pour tous : il vit dans une paix continuelle et n'a aucune guerre à soutenir. Qu'on l'injurie, qu'on l'outrage, qu'on lui dise ce qu'on voudra, il se taira, il supportera tout avec douceur, et se tiendra devant les hommes et devant Dieu dans une paix qu'on ne saurait exprimer. Au fond, les commandements de Dieu se résument en un seul mot : avoir la paix avec les hommes, et notre vie est réglée si nous vivons en paix les uns avec les autres. Pour Dieu, personne ne peut lui faire tort; sa nature est indestructible et bien au-dessus de toute atteinte.
Rien ne rend un chrétien admirable comme l'humilité. Écoutez Abraham dire : « Je suis terre et cendre » (Gen. XVIII, 27), et Dieu déclare que « Moïse fut le plus doux des hommes ». En effet, rien de plus humble que Moïse qui, placé à la tête d'un si grand peuple, après avoir submergé dans la mer, comme un essaim de mouches, le roi et toute l'armée des Egyptiens, après avoir fait tant de prodiges en Egypte, sur la tuer Rouge et dans le désert, et avoir obtenu un si grand témoignage, ne se regardait cependant que comme un homme du commun. Le gendre était plus humble que le beau-père, et il reçut son conseil. Il ne s'offensa pas, il ne dit point : Qu'est-ce que ceci ? Après tant et de si glorieuses choses, tu viens nous donner des conseils ? Ce que font pourtant bien des gens qui dédaignent même le meilleur avis, à raison de l'humble apparence de celui qui le donne. Ainsi n'agit point Moïse, qui se réglait en tout par l'humilité. C'est parce qu'il était réellement humble.qu'il méprisa la cour des rois car l'humilité purifie et élève l'âme. Quelle grandeur d'esprit et de coepr ne fallait-il pas pour mépriser le palais et la table d'un roi ? Chez les Egyptiens, les rois étaient honorés comme dès dieux, et jouissaient de trésors immenses. Et cependant quittant tout cela, rejetant même le sceptre de l'Egypte, il court aux captifs, aux opprimés, à ceux qui se consument dans le travail de l'argile et de la brique, que les esclaves du roi avaient en horreur [il nous le dit lui-même : les Egyptiens les avaient en abomination] (Exod. t, 43); il accourt à eux et les préfère à leurs maîtres. Il est donc évident que cet homme humble est grand et magnanime. Car l'arrogance est le propre (est le produit) d'un esprit bas et d'un coeur sans générosité, tandis que la douceur provient d'une grande intelligence et d'une âme élevée.
3. Éclaircissons, si vous le voulez, ces deux points par dès exemples. Dites-moi : Qui fut plus grand qu'Abraham ? Et c'est cependant lui qui disait : « Je suis terre et cendre » (Gen. XVIII, 27) ; c'est lui qui disait : « Qu'il n'y ait pas de débat entre vous et moi ». (Gen. XIII, 8,) Néanmoins cet honnie si humble dédaigna le butin fait sur les Perses et les trophées remportés sur les barbares, et cela, par élévation et grandeur d'âme. Car l'homme sincèrement humble est seul grand, et non le flatteur, ni celui qui parle par ironie. Autre chose est la grandeur d'âme, autre chose l'orgueil insensé; et ceci en est la preuve.
En effet, si quelqu'un prenant l'argile pour de l'argile, la méprise; et si un autre l'admire et l'estime comme de l'or, lequel des deux sera grand ? N'est-ce pas celui qui refuse son estime à de l'argile ? Lequel sera bas et vil ? N'est-ce pas celui qui l'admire et y attache un grand prix ? De là concluez que celui qui se dit terre et poussière est grand, bien qu'il parle par humilité ; et que celui qui ne se croit pas terré et poussière, mais s'estime et a une haute opinion de lui-même, est abject, puisqu'il attache un grand prix à des choses viles. D'où il suit que c'était par un sentiment très-élevé que le patriarche prononçait cette parole : « Je suis terre et poussière »; par grandeur, et non par orgueil. Car de même que pour le corps autre chose est la santé et l'embonpoint, autre chose l'inflammation, bien que l'une et l'autre produisent une certaine proéminence dans la chair, mais maladive dans un cas et saine dans l'autre : ainsi autre chose est l'orgueil qui est une inflammation, autre chose est l'élévation qui est la bonne santé.
De plus, un homme peut être grand par la taille de son corps; un autre, petit de stature, peut se rehausser au moyen de cothurnes; dites-moi, lequel des deux appellerons-nous grand ? N'est-il pas évident que ce sera celui qui est grand par lui-même ? Car l'autre a recours à des moyens artificiels, et n'est devenu grand qu'en montant sur des objets bas : ressource de bien des hommes, qui se hissent sur les richesses et sur la gloire, ce qui ne fait point l'élévation. L'homme vraiment grand est celui qui n'a pas besoin de ces choses, mais les méprise toutes, parce qu'il a en lui-même sa propre grandeur. Soyons donc humbles, pour devenir grands : « Car celui qui s'humilie, sera exalté ». (Matth. XXIII, 12.) Et ce ne sera pas l'orgueilleux, qui est le plus vil des hommes; la bulle s'enfle, mais cette enflure n'a rien de solide. Voilà pourquoi nous appelons les orgueilleux, enflés. L'homme modeste, même au sein des grandeurs, n'a point haute opinion de lui-même, parce qu'il connaît son néant; mais l'homme bas s'enorgueillit, même dans les petites choses. Acquérons donc la grandeur par l'humilité; considérons la nature des choses humaines, afin d'allumer en nous le désir des choses à venir. Car l'humilité ne peut s'obtenir que par l'amour des choses divines et le mépris des choses présentes. De même que celui qui doit un jour monter sur le trône, dédaigne les lion rieurs, vulgaires qu'on peut lui offrir en échange de la pourpre ; ainsi nous devons prendre en pitié tous les biens présents, si nous aspirons à la royauté céleste. Ne voyez-vous pas que les enfants, quand ils jouent au soldat, quand ils se rangent en bataille, se font précéder de héraults et de licteurs, et que l'un d'eux, placé au centre, remplit le rôle de général ? Et tout cela ne vous semble-t-il pas bien puéril ? Telles, et plus misérables encore, sont les choses humaines, qui sont aujourd'hui et demain ne seront plus. Elevons-nous donc au-dessus d'elles, et, non contents de ne pas les désirer, rougissons quand on nous les offre. Ainsi, en dépouillant toute affection terrestre, nous acquerrons l'amour divin et nous jouirons de la gloire immortelle. Puissions-nous tous l'obtenir par la grâce et la boulé de Notre : Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire, l'empire, l'honneur, appartiennent au Père en union avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.


HOMÉLIE II. (ch. I, v. 4-9)
JE RENDS GRACES SANS CESSE A MON DIEU POUR VOUS, A RAISON DE LA GRACE DE DIEU QUI VOUS A ÉTÉ ACCORDÉE DANS LE CHRIST JÉSUS, PARCE QUE VOUS AVEZ ÉTÉ ENRICHIS EN LUI EN TOUTES CHOSES.
ANALYSE
 01  Il faut rendre à Dieu des actions de grâce.
 02  L'apôtre ne se lassé pas de nommer Jésus-Christ au commencement de cette Epître pour mieux inculquer aux Corinthiens cette vérité que pour ce qui concerne le salut et la vie éternelle tout procède de Jésus-Christ et rien des hommes.
 03  Que tes pécheurs n'ont aucune excuse devant Dieu pour pallier leurs désordres. — Que Dieu de sa part a tout fait pour nous exciter à bien vivre. — Réfutation des vains raisonnements des impies.
1. Ce qu'il engage les autres à faire, en disant « Que vos prières montent vers Dieu en actions de grâce », il le faisait lui-même, nous apprenant à commencer toujours par des paroles de ce genre, et à rendre grâces à Dieu avant tout. Car rien n'est plus agréable à Dieu que de nous voir reconnaissants pour nous-mêmes et pour les autres; Aussi est-ce la première pensée qu'il met en tête de presque toutes ses lettres; mais ici c'était encore plus nécessaire qu'ailleurs. En effet, celui qui remercie sent le bienfait qu'il a reçu, et rend grâce pour grâce. Mais la grâce n'est point une dette, ni un retour, ni une récompense : ce qu'il fallait dire partout, mais surtout aux Corinthiens, qui s'attachaient avidement à ceux qui déchiraient l'Église. « A mon Dieu ». Dans l'abondance de son amour, il s'empare, pour ainsi dire, du bien commun, et se J'approprie : Ainsi avaient coutume de faire les prophètes : « Dieu, mon Dieu » ; et il les exhorte à adopter ce langage. En effet, celui qui le tient se dégage de toutes les choses humaines, et va vers celui qu'il invoque avec une grande affection : C'est proprement le langage de l'homme qui s'élève des choses d'ici-bas vers Dieu, le préfère à tout et partout, te remercie perpétuellement non-seulement de la grâce qui lui a déjà été donnée, mais encore du bien qui a pu s'ensuivre, et lui en rend également gloire. Voilà pourquoi il ne dit pas simplement : « Je rends grâces », mais : « Je rends grâces toujours pour vous », leur apprenant par là à toujours rendre grâces, mais à Dieu seul.
« A raison de la grâce de Dieu ». Voyez-vous comme il les redresse en tout sens ? Car qui dit grâce ne parle pas d'oeuvres, et qui dit oeuvres ne parle pas de grâce. Si donc c'est de grâce qu'il s'agit, pourquoi vous enorgueillissez-vous ? De quoi vous enflez vous ? « Qui vous a été donnée ». Et par qui ?Est-ce par moi ou par un autre apôtre ? Nullement, mais par Jésus-Christ; car c'est là le sens de ces mots : « Dans le Christ Jésus ». Voyez comme il dit trouvent « dans » au lieu de « par » ; l'un n'a donc pas moins de force que l'autre. « Parce que vous avez été enrichis en tout ». Encore une fois, par qui ? « En lui », ajoute-t-il. Et vous n'avez pas simplement été enrichis, mais enrichis « en tout ». Si donc il y a richesse, et richesse de Dieu, et en tout, et par le Fils unique, voyez quel ineffable trésor ! « En toute parole et en toute science » ; en toute parole non du dehors, mais de Dieu. Car il y a une science sans parole et une parole sans science; beaucoup en effet ont la connaissance, mais n'ont point la parole, comme les hommes sans lettres, par exemple, qui ne peuvent exprimer clairement ce qu'ils ont dans l'esprit. Vous n'êtes point de ce nombre, dit-il, car vous pouvez penser et parler.
« Comme le témoignage du Christ a été confirmé en vous ». Tout en ne paraissant occupé que de louanges et d'actions de grâces, il ne laisse pas que de leur adresser d'assez vives remontrances. Ce n'est point, leur dit-il, par la philosophie du dehors, ni par la science du dehors, mais par la grâce de Dieu, par ses richesses, sa science, et la parole qui vous a été donnée de sa part, que vous avez pu recevoir les enseignements de la vérité et être confirmés dans le témoignage du Seigneur, c'est-à-dire, dans la prédication. Car vous avez eu beaucoup de signes, beaucoup de miracles, une grâce ineffable pour recevoir la prédication. Si donc vous avez été confirmés par les signes et par la grâce, pourquoi chancelez-vous ? Ce langage est tout à la fois celui du reproche et de la prévenance. « En sorte que rien ne vous manque en aucune grâce ». Ici une grave question se présente : A savoir comment des hommes enrichis en toute parole, en sorte que rien ne leur manque en aucune grâce, peuvent être charnels ? Car s'ils étaient tels au commencement, ils le sont beaucoup plus maintenant. Comment donc les appelle-t-il charnels ? « Je n'ai pas pu », leur dit-il, « vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels ». (I Cor. III, 1.) Que répondre à cela ? C'est qu'ayant cru dès le commencement, et ayant reçu des grâces de toutes sortes, pour lesquelles ils avaient d'abord un grand zèle, ils sont ensuite relâchés; ou, si ce n'est pas cela, il faut dire que ces divers passages ne s'adressent pas à tous, mais qu'il y en a pour ceux qui étaient dignes de blâme, et d'autres pour ceux qui étaient dignes de louanges. La preuve qu'ils avaient encore des grâces, est dans ces mots : « L'un a le don de la louange, l'autre celui de la révélation, l'autre celui des langues, l'autre celui de l'interprétation; que tout soit pour l'édification » (I Cor. XIV, 26) ; et encore : « Que deux ou trois prophètes parlent ». On peut aussi répondre que l'apôtre a suivi l'usage commun qui consiste à donner le nom du tout à la plus grande partie. De plus, je pense qu'il fait ici allusion à lui-même, aux signes qu'il leur a fait voir. Selon ce qu'il leur dit dans sa seconde épître : « Les signes de l'apôtre se sont produits au milieu de vous en toute patience » ; et encore : « Qu'avez-vous eu de moins que les autres églises ? » (II Cor. XII, 12, 13.) Ou, comme je le disais, il rappelle ses propres actions, ou il s'adresse à ceux qui étaient encore dignes de louange. Car il y avait encore à Corinthe beaucoup de saints qui s'étaient voués au ministère des saints, et devinrent les premiers de l'Achaïe, comme il l'indique à la fin de sa lettre (Ch. XVI, 15).
Au reste les éloges, quand même ils ne seraient pas entièrement conformes à la vérité, s'emploient cependant avec prudence, pour préparer la voie au discours. Car, dire dès l'abord des choses désagréables, c'est se fermer pour le reste l'oreille des faibles, si en effet les auditeurs sont des égaux, ils s'irriteront; s'ils sont de beaucoup inférieurs, ils s'attristeront. Pour éviter ces inconvénients, l'apôtre place au début une sorte d'éloges. Au fond ce n'est point leur éloge, mais celui de la grâce de Dieu; car si leurs péchés ont été remis, s'ils ont été justifiés, c'est l'effet du don d'en-haut. C'est pourquoi il insiste sur les preuves de la bonté de Dieu, afin de mieux guérir leur maladie.
« Attendant la révélation de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Pourquoi vous agiter, leur dit-il, pourquoi vous troubler, parce que Jésus-Christ n'est pas là ? Il y est, et son jour est proche. Voyez comme il est sage ! Comment, après les avoir détachés des choses humaines, il les épouvante en leur rappelant le terrible tribunal, et en leur montrant qu'il ne suffit pas de bien commencer, mais qu'il faut aussi bien finir. Car après tant de grâces et tant de vertus, il est besoin de se souvenir de ce jour suprême, et pour arriver heureusement au terme, bien des travaux sont nécessaires.
2. Il emploie le mot de révélation pour montrer que, quoique encore invisible, elle existe pourtant, qu'elle est présente, et qu'elle aura lieu un jour. Il faut donc de la patience; et c'est pour vous affermir que vous avez reçu des prodiges. « Qui vous conservera fermes et irréprochables jusques à la fin ». Ici il semble les flatter ; en réalité cependant, ce n'est point une flatterie; car il sait bien les toucher sensiblement, comme quand il leur dit : « Quelques-uns se sont enflés, comme si je ne devais point venir parmi vous ». Et encore, « Que voulez-vous ? Que j'aille à vous avec la verge, ou en esprit de charité et de mansuétude ?» (I Cor. IV, 18-21.) Et encore « Cherchez-vous à mettre à l'épreuve le Christ qui parle en moi ?» (II Cor. XIII, 3.) Du reste, il les accuse implicitement quand il emploie ces termes : « Il vous confirmera », et celui-ci : « Irréprochables », puisqu'il fait voir par là qu'ils sont encore flottants et non exempts de péché. Mais considérez comme il les rattache sans cesse au nom du Christ, ne faisant mention d'aucun homme, d'aucun apôtre, d'aucun maître, mais toujours de ce bien-aimé, dans le but, dirait-on; de les guérir d'une sorte d'ivresse. En effet, dans aucune autre de ses épîtres, on ne voit tant de fois paraître le nom du Christ; ici on le lit plusieurs fois en quelques versets, et il forme en quelque sorte tout le préambule. Relisez en effet dès le commencement : « Paul, appelé apôtre de Jésus-Christ, à ceux qui sont sanctifiés en Jésus-Christ, qui invoquent le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; grâce et paix à vous de la part de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je remercie mon Dieu de la grâce qui vous a été accordée dans le Christ Jésus comme le témoignage de Jésus-Christ a été confirmé en vous : attendant la révélation de Notre-Seigneur Jésus-Christ : qui vous rendra fermes et irrépréhensibles au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés en société de Jésus-Christ son Fils, Notre-Seigneur. Je vous supplie par le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Voyez-vous cette insistance à répéter le nom de Jésus-Christ ? Les moins intelligents peuvent comprendre clairement qu'il n'agit point ici sans raison et au hasard, mais que, par la répétition de ce beau nom, il cherche à guérir leur enflure et à les purger du poison de la maladie.
« Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés en société de son Fils ». Oh ! quelle grande chose il exprime là ! Quel don magnitique ! Vous avez été appelés en société du Fils unique, et vous vous livrez à des hommes ! Quelle misère est plus grande que la vôtre ! Et comment avez-vous été appelés ? Par le Père. Comme souvent, en parlant du Fils, il avait dit « par lui » et « en lui », de peur qu'ils ne crussent que le Père lui était inférieur, c'est le Père qu'il mentionne ici. Ce n'est point, dit-il, par un tel ou par un tel, mais par le Père que vous avez été appelés, par lui que vous avez été enrichis. Encore une fois, vous avez été appelés, vous n'êtes point venus de vous-mêmes. Mais que veut dire ceci : « En société de son Fils ? » Écoutez-le s'expliquant plus clairement ailleurs : « Si nous persévérons, nous régnerons ensemble; si nous mourons ensemble, nous vivrons ensemble ». (II Tim. LXXV, 12.) Ensuite comme il a avancé une grande chose, il en donne une preuve certaine, irréfragable, en disant : « Dieu est fidèle », c'est-à-dire vrai. Or, si Dieu est vrai, il tiendra sa promesse, et il nous a promis de nous associer à son Fils unique; c'est même pour cela qu'il nous a appelés; et ses dons et ses grâces sont sans repentir, aussi bien que sa vocation. Et il place tout cela au début de son discours, de peur que des reproches trop vifs ne les jettent dans le désespoir. Car tout ce que Dieu a dit s'accomplira, à moins que nous ne soyons absolument rebelles, comme les Juifs qui, étant appelés, refusèrent les biens offerts.
Et ceci n'était point imputable à Celui qui les avait appelés, mais à leur ingratitude : car lui voulait réellement donner; eux, en ne voulant point accepter, se perdirent eux-mêmes. S'il les eût appelés à quelque chose de difficile et de pénible, encore qu'ils eussent été inexcusables de s'y refuser, du moins auraient-ils eu quelque prétexte. Mais quand ils sont appelés à la purification, à la justice, à la sanctification, à la rédemption, à la grâce, au don, à des biens tout prêts que l'oeil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, et que c'est un Dieu qui les appelle et qui les appelle par lui : Quel pardon peuvent-ils espérer, s'ils n'accourent avec empressement ? Qu'on se garde donc d'accuser Dieu d'infidélité ne vient pas de lui, mais de ceux qui résistent. On dira peut-être : Il fallait les amener malgré eux. Non certes : Dieu ne force personne, il n'impose aucune nécessité. Amène-t-on, malgré eux et enchaînés, ceux qu'on invite aux honneurs, aux couronnes, aux festins, aux solennités ? Jamais; ce serait leur faire injure. Il envoie malgré eux les réprouvés en enfer; il n'appelle au royaume que des hommes de bonne volonté; il précipite dans le feu les victimes liées et hurlant de désespoir; mais il agit autrement avec ceux qu'il appelle à ses biens infinis ; car il rendrait ces biens odieux, s'ils n'étaient de telle nature qu'on coure à eux avec un empressement volontaire et une vive reconnaissance.
3. Mais pourquoi, direz-vous, tous ne les acceptent-ils pas ? A cause de leur infirmité propre. Mais pourquoi ne guérit-il pas cette infirmité ? Eh ! quel moyen fallait-il employer, dites-moi ? N'a-t-il pas fait la création pour manifester sa bouté et sa puissance ? « Les cieux », est-il dit, « racontent la gloire de Dieu ». (Ps. XVIII, 2.) N'a-t-il pas envoyé des prophètes ? N'a-t-il pas appelé, prodigué les hommes ? N'a-t-il pas fait des prodiges ? N'a-t-il pas donné la loi écrite et naturelle ? N'a-t-il pas envoyé son Fils ? N'a-t-il pas envoyé des apôtres ? N'a-t-il pas opéré des signes ? N'a-t-il pas menacé de l'enfer ? N'a-t-il pas promis son royaume ? Ne fait-il pas chaque jour lever son soleil ? N'a-t-il pas rendu ses commandements si doux, si faciles, qu'un grand nombre les dépassent par la force de leur sagesse ? « Qu'ai-je dû faire à ma vigne, que je n'aie pas fait ? » (Isa. V, 4.)
Mais pourquoi, ajoutera-t-on, ne pas nous rendre la science et la vertu naturelles ? Qui dit cela ? Est-ce le grec où le chrétien ? Tous les deux, mais sans porter sur le même point : car l'un réclame pour la science; l'autre pour la conduite de la vie. Répondons d'abord à celui qui est des nôtres : car je m'intéresse moins à ceux du dehors qu'aux membres de notre famille. Que dit donc le chrétien ? Qu'il fallait nous donner la science de la vertu. Il nous l'a donnée : autrement, comment connaîtrions-nous ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter ? D'où viennent les lois et les tribunaux ? — Mais c'est la pratique même, et pas seulement la science, qu'il devait nous donner. — Auriez-vous mérité une récompense, si Dieu avait tout fait ? Dites-moi : si le grec et vous commettez le même péché, serez-vous punis de la même manière ? Non certainement : Car vous avez la liberté qui procède de la science. Dites-moi encore : Si quelqu'un vous disait que le grec et vous recueillerez le même fruit (le votre science, ne vous fâcherez-vous pas ? J'en suis convaincu : Car vous direz que le grec pouvant trouver la science de lui-même, ne l'a pas voulu. Et s'il s'avisait de dire que Dieu devait nous donner la science naturellement, ne ririez-vous pas et ne lui diriez-vous pas : Pourquoi n'as-tu pas cherché ? Pourquoi n'as-tu pas fait les mêmes efforts que moi ? Plein d'une grande confiance, vous ajouteriez : Qu'il est d'une extrême folie d'accuser Dieu de n'avoir pas rendu la science naturelle. Et vous diriez cela, parce que chez vous la science est saine et en bon état. Si votre vie eût été aussi bien réglée, vous n'auriez pas posé la question. Mais parce que vous êtes sans énergie pour la vertu, vous tenez ce lamage insensé. Pourquoi fallait-il que le bien se fit nécessairement ? Les animaux privés de raison auraient donc été nos émules en vertu ? Car quelques-uns même l'emportent sur nous en tempérance.
J'aimerais mieux, dirait-on, être bon par nécessité et ne recevoir aucune récompense, que d'être méchant par volonté et être condamné à des châtiments et à des supplices. — Être, vertueux par nécessité, est chose impossible. Si vous ignorez ce qu'il faut faire, dites-le, et nous vous répondrons ce qu'il faudra ; mais si vous savez que le libertinage est mauvais, pourquoi n'évitez-vous pas le mal ? — Je ne puis pas, dites-vous. Mais d'autres qui ont fait de bien plus grandes choses vous accuseront, et vous réduiront au silence par la surabondance de leur vertu. Peut-être ayant une femme, vous n'êtes pas chaste; et d'autres n'ayant pas de femmes, gardent une chasteté parfaite. Comment vous justifierez vous de ne remplir point la stricte mesure, quand d'autres s'élancent bien au delà ?-thon tempérament n'est pas te même, direz-vous, ni ma volonté non plus. C'est parce que vous ne le voulez pas, et non parce que vous ne le pouvez pas ; car je vous démontre que tous sont capables de vertu. En effet, ce que quelqu'un ne peut pas faire, il ne le fera pas même sous l'influence de la nécessité ; et si celui qui n'agit pas peut agir sous la pression de la nécessité, ce n'est plus par volonté qu'il agit. Par exemple : voler et s'élever vers le ciel est chose absolument impossible à quiconque a un corps. Eh bien ! si un roi ordonnait de voler sous peine de mort, en disant : L'homme qui ne volera las sera massacré, ou jeté au feu, ou subira tout autre; supplice de ce genre;pourrait-on obéir ? Évidemment non ; car notre nature ne saurait s'y prêter. Mais si le prince faisait les mêmes ordonnances à propos de la chasteté, en décrétant, et avec justice, que tout libertin sera puni, brûlé, flagellé, torturé de mille manières; n'y en aurait-il pas un grand nombre qui se soumettraient à l'édit ? — Non, direz-vous peut-être; car il y a déjà une loi qui défend l'adultère, et tous ne s'y soumettent pas. Mais c'est parce qu'ils espèrent n'être pas connus, et non parce qu'ils n'ont que de faibles raisons de craindre; car si le législateur et le juge étaient présents au moment où ils vont commettre le mal, la crainte pourrait bien leur en ôter jusqu'au désir. Supposons même un châtiment moins grave, par exemple, la séparation d'une femme aimée et la prison : le libertin saurait bien se résigner sans trop de peine.
Gardons-nous donc de dire que l'homme est bon ou mauvais par nature : Car si cela était, le bon né pourrait jamais devenir méchant, ni le méchant devenir bon. Et pourtant nous voyons des changements rapides, soit du bien au mal, soit du mal au bien. Et nous ne voyons pas seulement cela dans les Écritures où, par exemple, les publicains deviennent apôtres et les disciples traîtres, où les femmes publiques deviennent chastes, où les larrons se convertissent, où les mages se prosternent en adoration, où les impies passent à des sentiments de piété, et cela tant dans le Nouveau que dans l'Ancien Testament ; mais chaque jour de tels faits arrivent sous nos yeux. Or si tout cela était naturel, aucun changement n'aurait lieu. Étant passibles par nature, pouvons-nous par aucun effort devenir impassibles ? Ce qui est par nature, ne cessera jamais d'être tel. Jamais personne n'a pu passer du besoin de dormir à la faculté de ne pas dormir, ni de la corruption à l'incorruptibilité, ni s'affranchir du besoin de manger au point de n'avoir plus faim. Aussi ces nécessités ne sont point des crimes, et nous ne nous les reprochons jamais. Jamais personne n'a dit, en manière de blâme : Ô être passible ! ô être sujet à la corruption ! Mais nous reprochons l'adultère, la fornication ou d'autres semblables actions à ceux qui les commettent, et nous les traduisons, devant les juges pour être accusés et punis, ou honorés pour des faits contraires.
Quand donc, d'après la conduite que nous tenons les uns envers les autres, d'après les jugements que nous subissons, les lois que nous établissons, les reproches que notre conscience nous adresse même quand personne ne nous accuse, d'après ce fait que la négligence nous rend pires et la crainte meilleurs, et que nous en voyons d'autres se corriger et parvenir au faîte de la sagesse; quand, dis-je, d'après tout cela, il nous est démontré qu'il dépend de nous de faire le bien, pourquoi nous tromper nous-mêmes par de vaines excuses et de misérables prétextes, qui non-seulement ne nous obtiennent pas le pardon, mais nous préparent d'intolérables supplices, tandis que nous devrions avoir sans cesse devant les yeux le jour terrible, pratiquer la vertu et en récompense de légers travaux, recevoir des couronnes immortelles ? Car ces raisonnements ne nous serviront à rien; ceux de nos frères qui auront mené une conduite opposée, condamneront tous les pécheurs : le miséricordieux, l'homme dur; le bon, le méchant; l'humble, l'orgueilleux ; le bienveillant, l'envieux ; le sage, l'ambitieux de vaine gloire ; le fervent, le lâche ; le chaste, le libertin. C'est ainsi que Dieu portera son jugement et formera deux ordres, dont l'un recevra des éloges et l'autre sera livré au supplice. Ah ! qu'aucun de ceux qui sont ici présents ne se trouve parmi ceux qu'attendent le châtiment et l'ignominie; mais bien au nombre des couronnés, destinés au royaume céleste ! Puissions-nous tous avoir ce bonheur par la, grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, en union avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

suivant