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HOMÉLIE XVIII. (ch. VIII, v. 16-24)
ET GRACES SOIENT RENDUES A DIEU QUI A MIS LE MÊME ZÈLE POUR VOUS DANS LE COEUR DE TITE.
ANALYSE
 01  Pour augmenter le zèle des Corinthiens dans l'exercice de l'aumône, l'Apôtre leur fait l'éloge de ceux qu'il envoie recueillir leurs offrandes. — Il commence par louer Tite, auquel il fait surtout un mérite de sa spontanéité à se rendre à Corinthe. — Quel est ce frère qu'il lui adjoint, et dont la réputation dans l'Évangile est répandue dans toutes les Églises ? — Ses titres à la confiance des fidèles.
 02  Saint Paul a choisi des hommes à l'abri de tout soupçon, afin d'éviter même les interprétations malveillantes du monde. — Le troisième frère qu'il envoie est plein de zèle aussi, et choisi par les Églises comme le précédent.
 03  Ils étaient probablement inconnus aux Corinthiens. — Honorer les envoyés des Églises, c'est honorer les Églises; et honorer les Églises, c'est honorer Dieu. — Puissance et valeur de l'Église en corps. — Il y a plusieurs circonstances où ministres et simples fidèles ont les mêmes droits. — Nous sommes tous les membres d'un seul corps ; aussi est-ce une chose déplorable que la désunion entre les fidèles. — Dieu ai permis que Jéthro donnât un bon avis à Moïse, pour faire voir que Moise était homme, et avait besoin du secours de Dieu pour opérer des miracles. — Moïse n'a pas rougi de suivre le conseil de Jéthro. — Lorsque nous sommes consultés, nous devons mettre de côté tout orgueil, ne considérer que l'intérêt de tous, et admettre les bons avis, même lorsqu'ils viennent des personnes de la plus basse condition.
1. Voici encore l'apôtre qui donné des éloges à Tite. Après avoir parlé de l'aumône, il parle de ceux qui doivent recevoir et emporter leurs offrandes. Cela était dans l'intérêt de la collecte, cela augmentait le zèle de ceux qui y contribuaient. Quand nous avons confiance dans le dispensateur, quand nous ne soupçonnons pas les personnes qui recueillent nos dons, nous y mettons plus de libéralité. Pour obtenir ce résultat, écoutez comme l'apôtre leur recommande les gens qui sont allés les trouver dans ce but, et parmi lesquels Tite est le premier. Il dit : « Et grâces soient rendues à Dieu qui a mis le même zèle pour vous dans le coeur de Tite ». Que veut-il dire par : « Le même zèle ? » Le même que Tite avait pour les habitants de Thessalonique, ou bien encore Paul voulait-il dire aux Corinthiens : Un zèle semblable à celui que j'ai moi-même pour vous ? Et remarquez sa sagesse : ayant montré que c'était l'oeuvre de Dieu, il le remercie d'être l'auteur de cette grâce, pour les exciter encore par ce moyen. Car si c'est Dieu qui a inspiré Tite, et qui l'a envoyé vers vous, c'est donc Dieu qui vous demande par l'organe de Tite. Ne pensez donc pas que ce qui est arrivé soit quelque chose d'humain. Et à quel signe reconnaît-on que c'est Dieu qui a poussé Tite à agir de la sorte ? Le voici : « Car non-seulement il a bien accueilli mon exhortation, mais, plus zélé encore lui-même, il est parti de son propre mouvement (17) ». Voyez comme il le représente accomplissant son couvre personnelle, sans avoir besoin d'autrui. Mais comme saint Paul avait dit que c'était une grâce de Dieu, il ne la laisse pas attribuer à Dieu tout entière, afin de leur inspirer encore plus d'affection pour Tite, en leur disant que ce dernier s'y est porté de lui-même. Car « plus zélé encore lui-même, il est parti de son propre mouvement » ; il a saisi l'occasion, il s'est élancé sur ce trésor, il a jugé que vous rendre service, c'était agir dans son propre intérêt; dans son amour extrême pour vous, il n'a pas eu besoin de mes exhortations, et quoique je l'aie exhorté, ce n'est pas cela qui l'a déterminé; il y a été porté de lui-même et par la grâce de Dieu. « Nous avons aussi envoyé avec lui notre frère, dont la réputation dans l'Évangile est répandue dans toutes les Églises (18) »?
Quel est ce frère ? Les uns veulent que ce soit saint Luc, qui serait désigné ainsi à cause de l'Évangile qu'il écrit. Selon d'autres, il s'agit de Barnabas, et ses prédications, quoique non écrites, seraient ce que saint Paul appelle ici Évangile. Et pourquoi ne donne-t-il pas les noms de ceux qu'il envoie avec Tite ? Il nomme Tite expressément, il le caractérise en outre, et par sa coopération dans la prédication évangélique, [car il était si utile que Paul, en son absence, ne pouvait rien faire de grand et d'énergique : « N'ayant point trouvé mon frère Tite, je n'ai point trouvé, de soulagement pour mon esprit]» (II Cor. II, 13), et par sa charité pour les Corinthiens.« [Ses entrailles ressentent pour vous une affection encore plus surabondante] » (II Cor. VII, 15), et par son zèle pour l'oeuvre dont il s'agit : « Il est parti, lisons-nous, de son propre mouvement » ; et quant aux autres que saint Paul envoie en même temps, il ne fait pas ainsi leur portrait, et il ne les nomme pas. Comment expliquer cela ? Peut-être n'étaient-ils pas connus des Corinthiens; alors il n'insiste pas sur, leur éloge, parce que les Corinthiens n'ont pas encore été à même de les apprécier; il n'en dit que ce qui suffisait pour les recommander et les mettre à l'abri de tout mauvais soupçon. Mais voyons en quoi il fait consister l'éloge de celui des coopérateurs de Tite dont il parle en premier ? De quoi le loue-t-il ? De sa prédication d'abord, et il le loue non-seulement de prêcher, mais de le faire comme il faut, et avec le zèle convenable. Car il ne dit pas : Il prêche et il évangélise, mais il parle de sa « réputation dans l'Évangile ». Et de peur que cela ne paraisse une flatterie, il prend à témoin non pas un seul homme, ni même deux ou trois hommes, mais les Églises entières : « Notre frère, dont la réputation, dans l'Évangile est répandue dans toutes les Églises ». Ensuite il le rend respectable en raison du choix que l'on a fait de lui; ce qui n'est pas non plus un faible honneur. Aussi, après avoir, dit : « Dont la réputation dans l'Évangile est répandue dans toutes les Églises », il ajoute : « Et non-seulement cela (19) ». C'est comme s'il disait : Non-seulement il est respectable parce qu'il est renommé pour sa prédication et que, tout le monde fait son éloge, « mais encore il a été choisi par les Églises avec nous (19) ». C'est ce qui me porte à croire qu'il est question de Barnabas. Et saint Paul représente la mission de ce frère comme considérable, car il indique pourquoi on l'a élu ; c'est, dit-il, « afin de nous accompagner dans nos voyages et de coopérer avec nous dans cette grâce que nous dispensons (19) ». Voyez-vous quels éloges ! Il s'est illustré en annonçant l'Évangile; et toutes les Églises lui en ont donné un témoignage a été choisi pour la même oeuvre que saint Paul; associé partout à ce dernier, il a partagé ses épreuves et ses périls ; car le mot de voyages donne à entendre tout cela. Et que signifie : « Afin de coopérer avec nous dans cette grâce que nous dispensons ? » C'est-à-dire, pour annoncer la parole et prêcher l'Évangile; ou bien, pour, distribuer les aumônes; je crois même qu'in s'agit de l'un et de l'autre but. Saint Paul ajoute ensuite : « Pour la gloire du Seigneur lui-même, et dans l'intérêt de votre zèle (19) ». Saint Paul veut donc dire ceci : Nous avons demandé qu'il fût élu avec nous, et désigné pour cette oeuvre, afin qu'il devint le dispensateur et le distributeur de l'argent sacré, [ce qui n'étant pas un faible honneur, car les apôtres avaient dit : « Choisissez sept hommes d'entre vous, qui aient une bonne réputation] » (Act. VI, 3) ; or il a été choisi par les Églises, et le suffrage du peuple entier lui a été favorable. Que veut dire : « Pour la gloire du Seigneur lui-même, et dans l'intérêt de votre zèle ? » Cela signifie : Et pour que Dieu soit glorifié, et pour que vous deveniez plus zélés, en voyant que les hommes qui reçoivent ces aumônes sont connus, et que personne ne peut faire naître contre eux aucun soupçon injuste.
2. C'est pour cela que nous avons cherché de tels hommes, et que nous n'avons pas confié le tout à un seul, car nous voulions qu'il échappât à un pareil soupçon ; mais nous avons envoyé Tite, et avec lui un autre. Puis, pour expliquer ces mots : « Pour la gloire du Seigneur, et dans l'intérêt de votre zèle », il ajoute : « Ayant ceci pour but, que personne ne nous blâme dans cette abondance que nous dispensons (20) ». Quel est ce langage ? Il est digne de la vertu de Paul, et il montre sa grande sollicitude, et sa condescendance. Pour que personne, veut-il dire, ne vous soupçonne, et ne dirige contre nous quelque blâme, comme si nous détournions une partie de l'argent qui nous est confié ; pour ce motif nous avons envoyé des hommes de ce caractère; pour ce motif nous en avons envoyé non pas seulement un, mais deux, mais trois. Voyez-vous comme il les met à l'abri de tout soupçon ? Ce n'est pas, seulement en s'appuyant sur leur prédication' ni même simplement sur lè choix que l'on a fait d'eux, mais il s'autorise de ce qu'ils sont connus, et de ce qu'on les a choisis tout exprès peur qu'ils ne pussent être soupçonnés. Il n'a pas dit non plus : De peur que vous ne nous blâmiez; mais : « Que personne ne nous blâme » ; c'est-à-dire, personne autre que vous. Ainsi, bien qu'il ait fait cela pour eux ce qu'il donné à entendre par ces mots : « Pour la gloire du Seigneur lui-même, et dans l'intérêt de votre zèle » ; néanmoins il ne veut pas se blesser, et il prend un autre tour : « Ayant ceci pour but ». Et, non content de cela, il les flatte encore dans ce qui vient ensuite : « Dans cette abondance que nous dispensons » ; il accompagne d'un, éloge ce qui serait dur à entendre. Afin de ne pas les contrister, afin qu'ils ne disent pas : Tu crois donc devoir nous soupçonner ? Nous sommes donc assez malheureux pour t'être suspects à cet égard ? Il leur dit par manière de correctif : Les sommes d'argent que vous envoyez sont considérables, et cette abondance, c'est-à-dire, cette quantité d'argent serait de nature à donner des soupçons aux méchants, si nous ne faisions voir une garantie. « Car nous pour voyons au bien, non-seulement aux yeux de Dieu, mais encore aux yeux des hommes (21) ».
Comment égaler saint Paul ? Il ne dit pas : Malheur et douleur à qui viendrait soupçonner pareille chose; tant que ma conscience ne me condamne pas, je tiens pour rien les soupçons d'autrui. Non, mais plus ils sont faibles, plus il s'abaisse à leur niveau.. C'est qu'en effet, lorsqu'un homme est malade, il ne s'agit pas de se fâcher contre lui, il faut tâcher de le guérir. Et cependant, de quel péché sommes-nous aussi éloignés, que ce grand saint était loin de prêter à un tel soupçon ? personne, eût-ce été un démon, n'eût élevé, aucun doute sur la manière dont le bienheureux apôtre administrait cette aumône. Eh bien ! quoique si fort à l'abri des interprétations malignes, il fait tout, il met tout en couvre, pour ne pas laisser même le plus léger prétexte à qui s'aviserait de faire, d'une manière ou d'une autre, quelque supposition mauvaise. Il prévient non-seulement les accusations, mais encore les reproches, le blâme le plus vulgaire et jusqu'au simple soupçon. « Nous avons aussi envoyé avec eux notre frère (22) ». En voilà donc un troisième qu'il adjoint aux deux autres, également avec éloge, et avec son suffrage et celui de plusieurs autres témoins. « Que nous avons », dit-il, « éprouvé souvent en mainte circonstance comme un homme zélé, et à présent comme bien plus zélé encore (Ibid.) ». Après avoir loué les mérites personnels de ce frère, il l'exalte en raison de sa charité pour les Corinthiens, et ce qu'il disait de Tite, que « plus zélé encore lui-même, il était parti de son propre mouvement (17) », il le dit aussi de ce troisième : « Et à présent comme bien plus zélé encore ». Par ces paroles, il fait voir déjà en germe dans leurs coeurs leur amour pour les Corinthiens. Enfin, après avoir montré leurs vertus, il exhorte les Corinthiens dans leur propre intérêt, en disant : « S'il s'agit de Tite, il est mon coopérateur, et il travaille avec ravi pour vous (23) ». Que signifie : « S'il s'agit de Tite ? » Voici le sens s'il faut parler de Tite en quelque chose, j'ai à dire qu'il est mon coopérateur, qu'il travaille avec moi. Ou bien encore il entend par là vous faites quelque chose pour Tite, vous n'aurez pas obligé le premier venu, car il est mon coopérateur. Et tout en ayant l'air de le louer, il vante les Corinthiens, en montrant que leurs dispositions envers lui sont telles qu'il suffit, pour leur donner lieu d'honorer quelqu'un, de leur faire voir en cette personne le coopérateur de Paul. Toutefois, il ne s'en tient pas encore là, et il ajoute cet autre motif : « Il travaille avec moi pour vous ». Non-seulement il travaille avec, moi, mais c'est pour des affaires qui vous regardent, c'est pour votre progrès, pour votre avantage, c'est par amitié, par zèle pour vous; il leur dit tout ce qui était le plus capable de lui gagner leur affection. « S'il s'agit de nos frères (Ibid.) ». C'est-à-dire du bien si vous voulez que je vous parle des autres, ils ont aussi les plus grands droits à vous être recommandés. En effet, eux aussi sont « nos frères », eux aussi « ils sont les apôtres des Églises », c'est-à-dire, envoyés par les Églises. Puis, ce qui est au-dessus de tout, « La gloire du Christ ». Car c'est à Jésus-Christ que se rapporte tout ce qui leur arrive. Soit donc que volis vouliez les accueillir comme des frères, ou comme les envoyés des Églises, soit que vous le fassiez pour la gloire du Christ, vous avez de nombreux motifs de bienveillance à leur égard.. Car j'ai à dire de Tite qu'il est mon coopérateur et votre ami dévoué, et j'ai à dire des autres qu'ils sont nos frères, qu'ils sont les apôtres des Églises, qu'ils sont la gloire de Jésus-Christ.
3. Vous le voyez, ceci prouve qu'en ces derniers étaient inconnus aux Corinthiens. Autrement il leur eût fait honneur comme à Tite, d'avoir de l'affection pour les Corinthiens. Mais sommé ceux-ci ne les connaissaient pas encore, recevez-les, dit-il, comme des frères, comme des envoyés des .Églises, comme agissant pour la gloire du Christ; c'est pourquoi il ajoute : « Prouvez-leur donc à la face des Églises quille est votre charité et la gloire que nous mettons en vous (24) »: C'est-à-dire : Faites voir maintenant, d'une part combien vous nous aimez, et de l'autre, combien l'orgueil que : nous avons conçu de vous est légitime et fondés or, vous prouverez tout cela, si vous montrez de la charité envers eux. Il donne à son langage quelque chose de plus redoutable en ajoutant : « A la face des Églises ». C'est, dit-il, pour la gloire et l'honneur des Églises;car si vous honorez nos frères, vous honorerez les Églises dont ils tiennent leur mission. En effet, l'honneur qu'on rend aux envoyés ne s'arrête pas à eux, il va jusqu'à ceux qui les délèguent, qui les ont choisis, il va plus loin encore, il rend gloire à Dieu même. Honorer les ministres de Dieu, c'est faire monter,nos louanges jusqu'à lui. Devant la communauté des Églises : et ce n'est pas là up point sans importance : il y a une grande puissance dans la réunion, c'est nomme si je disais : dans les Églises. Considérez combien a été grande cette puissance de la réunion. La prière de l'Église délivra Pierre de ses liens (Act. XII, 5-7), et ouvrit la bouche de Paul; à son tour, le suffrage de ces deux apôtres revêt de faveurs insignes ceux qui arrivent aux dignités spirituelles. C'est pourquoi celui qui va faire élection de quelqu'un invoque leurs prières, et ceux qui sont initiés aux fonctions sacrées sont appelés à donner leur suffrage, et déclarent ce qu'ils savent, car il n'est pas permis de tout révéler devant ceux qui ne sont pas initiés aux fonctions sacrées. Dans d'autres cas, il n'y a point de différence entre le prêtre et ses administrés; comme lorsqu'il s'agit de prendre part aux redoutables mystères; car nous y sommes admis tous indistinctement.
Ce n'est pas comme sous l'ancienne Loi, où les mets du prêtre n'étaient pas ceux du simple fidèle; où il n'était pas permis au peuple d'avoir part aux mêmes choses que le pontife. Il n'en est plus ainsi die nos jours : un seul corps, un seul calice est offert à tous. Dans les prières, on peut voir aussi que le peuple est pour beaucoup. Pour les énergumènes, pour les personnes soumises à une pénitence, les prières viennent à la fois du prêtre et des fidèles; ils disent tous la même, et c'est une prière pleine de miséricorde. Quand nous avons exclu de l'enceinte sacrée ceux qui ne peuvent participer à la sainte table, c'est à une prière d'un autre genre qu'il faut avoir recours; mais alors encore tout le monde indistinctement se prosterne à terre et se relève. Quand on donne et que l'on reçoit le baiser de paix, tout le inonde y est admis. Dans la célébration même des très-redoutables mystères, le prêtre prié pour le peuple, mais le peuple prie aussi pour le prêtre, car ces mots : « Et avec votre esprit », n'ont pas d'autre sens. L'action de grâces leur est commune également, car ce n'est pas le prêtre seul qui rend grâces, mais le peuple tout entier. En effet, c'est après avoir reçu l'assentiment des fidèles, et après qu'ils sont convenus que cela est juste et légitime (Dignum et justum est), que le prêtre commence l'action de grâces. Et pourquoi s'étonnerait-on que le peuple parle conjointement avec le prêtre, puisqu'alors aussi le peuple s'associe aux Chérubins eux-mêmes et aux puissances célestes pour faire monter en commun les hymnes sacrées vers Dieu ? Or si je vous ai dit tout cela, c'est afin que même parmi les simples fidèles, chacun soit vigilant, afin que nous apprenions que nous gommes cous un seul corps, que nous ne, différons ensemble que comme certains membres diffèrent des autres, c'est afin que vous ne rejetiez pas tous les soins sur les prêtres, mais que pour votre part aussi, vous vous inquiétiez de l'Église tout entière, comme de votre corps commun. Car cela nous procure une plus grande sécurité, et un accroissement de vertu plus considérable.
Écoutez comme du temps des apôtres on admettait dans d'autres circonstances encore, les simples fidèles à donner leur avis. Quand on voulut choisir les sept diacres, on commença par consulter le peuple ; et quand Pierre élut Matthias, il consulta tous ceux qui étaient là, les femmes comme les hommes. C'est qu'il ne s'agit pas ici d'orgueil du côté des chefs, ni de servitude de la part des subordonnés; l'autorité y est toute spirituelle, et ce qui la distingue principalement, ce n'est pas de chercher de plus grands honneurs, c'est de prendre sur elle la plus grande partie des peines et de la sollicitude dont vous êtes l'objet. En effet, comme l'Église doit être pour nous une seule et même demeure, nos dispositions à tous doivent être celles d'un seul et même corps, de même qu'il n'y a qu'un baptême, qu'une table sainte, qu'une source de purification, qu'une seule création, qu'un seul Père. Pourquoi donc sommes-nous divises, lorsque tant de choses nous réunissent ? Pourquoi ces déchirements entre nous ? Car nous sommes obligés de déplorer encore une fois ce dont j'ai bien souvent gémi ; le présent est lamentable : quelle profonde désunion nous sépare les uns des autres, quand nous devrions imiter la connexion des membres d'un même corps. Ce serait le moyen grâce auquel le plus grand pourrait tirer parti même du plus petit : Car si Moïse apprit de son beau père quelque chose d'utile qu'il ne savait lui-même, à plus forte raison cela arriverait-il dans l'Église. Et pourquoi l'homme spirituel ne savait-il pas alors ce que savait l'infidèle ? C'était pour que tous apprissent alors que Moïse était un homme; que pour diviser les eaux de lamer, pour ouvrir les flancs du rocher, il avait besoin du secours de Dieu; et que tout cela était l'oeuvre, non pas de la nature humaine, mais de la puissance divine; enfin que de nos jours, dans l'Église, si l'un ne donne pas un avis utile, un autre se lève et donne le sien.
Et fût-il d'une condition inférieure, si ce qu'il dit est bon, sanctionnez son avis, et quand cet homme serait de la classe la plus humble, ne le méprisez pas. Car; nul dans ces derniers rangs n'est à une aussi grande distance de son prochain, que l'était Jéthro de son gendre Moïse; toutefois celui-ci, ne dédaigna pas d'écouter son beau-père, il accueillit au contraire son avis, il s'y rangea, et il l'a consigné par écrit, il n'a pas rougi de le transmettre à l'histoire (Exod. XVIII), renversant en cela l'orgueil du plus grand nombre des hommes. C'est pour cela qu'il a laissé ses divers événements de sa vie gravés comme sur le marbre il savait que le récit en serait utile à beaucoup de gens. Ainsi, ne dédaignons pas ceux qui nous donnent de bons conseils, fussent-ils de simples fidèles, même de rang infime, et quand nous avons fait nous-même une proposition, ne prétendons pas à toute force la voir adopter; que tout ce qui paraît avantageux reçoive la sanction de tous. Car souvent, à forée d'ardeur et d'attention, ceux qui voient trouble, distinguent certaines choses mieux que ceux dont la vue"est perçante. Ne dites pas : Pourquoi m'appelez-vous afin de donner mon avis, si vous n'écoutez pas ce que je dis; ce reproche est celui d'un despote, et non pas d'un conseiller. Le conseiller n'a d'autre droit que de faire connaître sa façon de penser; s'il se produit quelque manière de voir plus utile, et que ce même homme veuille néanmoins imposer la sienne, alors, comme je viens de le dire, ce n'est plus un conseiller, c'est un tyran. Gardons-nous donc d'une pareille conduite; mais, dépouillant notre âme de tout orgueil et de toute infatuation, ayons en vue non pas de maintenir uniquement notre opinion, mais de donner, l'avis le plus utile, le moyen de prévaloir, quand même cet avis ne viendrait pas de nous. Car nous gagnerons beaucoup, si nous n'avons pas trouvé ce qu'il faut à l'accueillir lorsque les autres nous paraîtront l'offrir ; nous recevrons de Dieu une grande récompense, et c'est en même temps le meilleur moyen d'en retirer de la gloire. En effet; si l'homme qui ouvre des avis utiles fait preuve de sagesse; nous autres, en les accueillant, nous nous attirons la réputation d'esprits judicieux et d'âmes droites. Voilà pour les familles et pour, les cités, et aussi pour l'Église, la ligne à suivre pour atteindre à un plus grand développement; voilà également pour nous tous le plan de conduite, qui après avoir été le meilleur pour la vie présente, nous vaudra les biens du monde à venir : puissions-nous tous obtenir cette faveur par là grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire; puissance et honneur du Père, ainsi qu'au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.


HOMÉLIE XIX. (ch. IX, v. 1-10)
CAR A L'ÉGARD DES SERVICES QUE L'ON REND AUX SAINTS, IL EST SUPERFLU QUE JE VOUS ÉCRIVE.
ANALYSE
 01  Chrysostome lait remarquer à ses auditeurs que l'Apôtre a eu la prudence de commencer par des éloges, à l'adresse des Corinthiens, de peur d'exciter leur jalousie contre les Macédoniens lorsqu'il leur proposera ceux-ci pour modèles.
 02  Voulant les amener à donner de bon coeur et beaucoup, l'Apôtre commence par leur représenter que l'aumône est une bénédiction.
 03  Il faut donner beaucoup ; il est honteux de ne donner à Jésus-Christ qu'à contre-coeur, lorsqu'une foule de gens font si volontiers tant de dépenses honteuses. — Il faut savoir se contenter du nécessaire et donner son superflu.
 04  Exemple de la veuve de l'Évangile et de celle du temps d'Elie. — Dieu mesure les dons aux ressources des personnes qui les font. — L'amour des richesses est incompatible avec la justice.
1. Après tout ce qu'il vient de dire au sujet de cette aumône, il ajoute ici : « Il est superflu que je vous écrive ». Et sa prudence ne consiste pas seulement en ce qu'après avoir parlé si au long, il ajoute : « Il est superflu que je vous écrive », mais elle consiste aussi en ce qu'il reparle encore après, sur le même sujet. En effet, ce qu'il vient de dire en dernier lieu, avait rapport à ceux qui devaient recevoir les offrandes, et avait pour but de leur attirer beaucoup d'estime; ce qu'il avait dit auparavant au sujet des Macédoniens, que « leur profonde pauvreté avait été surabondante pour la richesse de leur simplicité », et tout le reste, avait rapport à la charité et à l'aumône. Eh bien ! malgré, cela, après tant de paroles, et lorsqu'il va encore en ajouter d'autres, il dit : « Il est superflu pour moi de vous écrire ». Or il s'y prend de la sorte pour les attirer davantage. En effet, pour un homme dont la réputation est telle qu'il n'a même pas besoin de conseil, c'est une honte de paraître au-dessous de l'opinion que l'on a conçue de lui, et d'être dépassé. L'apôtre en use fréquemment ainsi, lorsqu'ayant à faire des reproches, il a recours aux prétéritions : c'est un moyen qui a beaucoup de force. Un juge qui reconnaît chez un accusateur de la grandeur d'âme, n'a plus, aucun soupçon contre lui. Il se dit : Puisque cet homme ne dit pas tout ce qu'il pourrait dire, comment inventerait-il ce qui n'est pas ? L'accusateur fait alors soupçonner de l'accusé plus de choses qu'il n'en dit, et il donné de sa propre personne l'idée d'un caractère honorable.
C'est ainsi que procède l'apôtre et pour les conseils et pour les éloges. Après avoir dit « Il est superflu d'écrire », voyez ce qu'il ajoute : « Car je connais votre bonne volonté, pour laquelle je me glorifie de vous auprès des Macédoniens (2) ». C'est déjà beaucoup que lui-même connaisse cette bonne volonté, mais c'est encore bien plus qu'il aille la redire aux autres; elle n'en acquiert que plus de force, car les Corinthiens ne voudraient pas encourir une telle honte que de ne pas justifier cette réputation. Voyez la prudence de son plan : il les a exhortés d'abord par l'exemple des autres, c'est-à-dire des Macédoniens : « Je connais la grâce de Dieu qui a été donnée dans les Églises de Macédoine (VIII, 1) » ; ensuite par leur propre exemple : « Vous qui avez déjà commencé auparavant, depuis l'année dernière, non-seulement à exécuter cette oeuvre, mais encore à la vouloir ». (VIII, 10.) Il les avait aussi exhortés en leur citant Notre-Seigneur : « Car vous connaissez », dit-il, « la grâce de Notre-Seigneur, par laquelle il s'est appauvri pour nous, lui qui était riche (VIII. 9.) ». Enfin il revient à son argument principal, l'imitation des autres. C'est que l'humanité est naturellement jalouse. L'exemple de Notre-Seigneur aurait dû les entraîner plus que tout le reste, et après cela, l'espoir de la récompense; mais, vu leur faiblesse, il préfère les entraîner par le motif d'émulation.
Rien n'égale en effet le pouvoir de ce sentiment. Et encore, examinez de quelle manière neuve il le met en jeu. Il ne leur dit pas : Imitez-les; comment s'exprime-t-il ? « L'émulation venue de vous a excité le plus grand nombre (IX, 2) ». Eh quoi ! diront les Corinthiens, vous disiez naguère que les Macédoniens avaient agi d'eux-mêmes et en vous priant avec beaucoup d'instance ; comment donc nous dites-vous à présent : « L'émulation venue de vous ? » Sans doute, répondra l'apôtre; car nous ne leur avons adressé ni conseil ni supplication; nous vous avons simplement loués, nous nous sommes glorifiés de vous, et cela a suffi pour les exciter. Vous avez vu comme il les stimule les uns parles autres; les Macédoniens à l'aide des Corinthiens, et réciproquement, et comme à l'émulation il sait joindre les plus grands éloges ?
Puis, pour ne pas les enorgueillir, il y met un certain correctif, en disant : « L'émulation venue de vous a excité le plus grand nombre ». Songez un peu ce que ce serait pour vous, après avoir fait naître cette noble ambition chez les autres, de vous laisser dépasser à l'occasion de cette offrande. C'est pourquoi il ne dit pas : Imitez les Macédoniens; car cela n'eût pas été aussi propre à les piquer d'honneur ; et que dit-il donc ? Ce sont les Macédoniens qui vous ont, imités; ne vous montrez donc pas, vous les maîtres, au-dessous de vos disciples. Voyez en même temps comme pour les réveiller, pour augmenter leur ardeur, il fait semblant de prendre parti pour eux; on dirait une lutte, une rivalité dans laquelle il se range de leur côté. Car de même qu'il disait plus haut : « Ils sont venus nous trouver d'eux-mêmes, et avec beaucoup d'instances, de sorte que nous avons engagé Tite à achever cette grâce comme il l'avait commencée ». (VIII, 3, 4, 6.) De même il dit ici : « C'est pourquoi j'ai envoyé nos frères, afin que nous ne nous soyons pas vainement glorifiés en vous ». (IX, 3.) Vous voyez, il est tourmenté, il tremble, craignant de paraître n'avoir parlé de la sorte que pour les exhorter; aussi leur dit-il : Dans un tel état de choses, j'ai, envoyé nos frères : si je m'occupe de vous avec tant de zèle, c'est afin que nous ne nous soyons pas vainement glorifiés en vous. Et il semble prendre de tout point les intérêts des Corinthiens, quoique en réalité sa sollicitude soit la même pour tous. Voici le sens de ce qu'il dit : Je suis extrêmement fier de vous, je m'en fais honneur devant tous, je m'en suis glorifié devant les Macédoniens, de sorte que si vous vous laissez vaincre, la honte sera tout ensemble pour vous et pour moi. Et ici encore, il mesure ses expressions, car il ajoute : « Sous ce rapport »; et non pas en toute chose : « Afin que, comme je le disais, vous soyez préparés ». (Ibid.) Car je n'ai pas dit que les Macédoniens se proposent d'agir, mais bien que tout est disposé, et qu'il né leur manque plus rien pour l'exécution. Je veux donc que vos oeuvres soient là pour témoigner que vous êtes prêts. Puis les inquiétudes de l'apôtre redoublent : « De peur », ajoute-t-il, « que si les Macédoniens viennent avec moi, nous ne soyons (car je ne veux pas dire, vous ne soyez) couverts de confusion, de ce que nous nous serons glorifiés de volis sous ce rapport (4) ».
2. Cela nous impose davantage, quand on nous donne dg nombreux, spectateurs, et deux-là même à qui l'on a parlé de nous. Et il ne dit pas,: Car j'amène avec moi les Macédoniens; les Macédoniens viennent avec moi; afin qu'on ne suppose pas qu'il le fait exprès; comment s'exprime-t-il ? « De peur que si les Macédoniens viennent avec moi ». C'est-à-dire, cela peut arriver; c'est une chose possible. De cette façon, il mettait ses paroles à l'abri de tout soupçon; et s'il eût tenu un autre langage, il eût rendu les Corinthiens trop jaloux. Voyez comment il les attire non-seulement par des raisons spirituelles, mais encore par des motifs humains. Si vous ne faites par, grand cas de moi, et que vous comptiez sur mon indulgence, songez du moins aux Macédoniens, « de peur que s'ils, viennent, ils ne vous trouvent », non pas; dit-il, de mauvaise volonté, mais seulement « non préparés », n'ayant pas encore tout accompli. Et s'il serait honteux de n'avoir pas apporté votre offrande promptement, imaginez combien vous auriez à rougir, si vous n'en apportiez aucune, ou si elle était trop faible. Ensuite, il leur représente avec douceur en même temps que d'une manière propre à leur, faire impression, ce qui résulterait de cette conduite; et voici en quels termes : « Nous ne soyons (car je ne veux pas dire, vous ne soyez) couverts de confusion ». Puis il met de nouveau un certain tempérament à ses paroles : « De ce que nous nous serons glorifiés ; de vous sous ce rapport ». Non pas qu'il veuille les rendre plus négligents, mais il veut montrer qu'ayant bonne réputation pour le reste, ils doivent encore jouir sur ce dernier point d'une renommée incontestable.
« J'ai donc cru nécessaire d'envoyer par avance nos frères, afin qu'ils préparent cette bénédiction de vos offrandes; de telle sorte qu'elles soient prêtes à titre de bénédiction, et non pas comme arrachées à votre avarice (5) ». C'est la même pensée reprise d'une autre façon; et pour que l'on ne croie pas qu'il tient ce langage au hasard, il va jusqu'à dire que ce voyage n'a pas d'autre motif que de leur épargner la confusion. Vous voyez bien que ces mots : « Il est superflu pour moi de vous écrire », étaient le commencement d'un conseil. Aussi, vous voyez pareillement combien il s'étend sur cette oeuvre de charité. En même temps, on peut dire encore une chose : il eût semblé se contredire en continuant à les entretenir du même objet, après avoir dit que cela était « superflu »; afin donc de ne pas donner prise à cette critique, il passe à d'autres considérations; il leur parle de promptitude, de générosité, de bonne volontés ce qui lui sert même à préparer le résultat qu'il cherche. En effet, ce sont les trois conditions qu'il réclame, et ces points-là, il les a mis en avant tout d'abord : car lorsqu'il disait : « La surabondance de leur joie s'est manifestée dans de nombreuses épreuves de tribulation, et leur profonde pauvreté a été surabondante pour la richesse de leur simplicité (VIII, 2) », cela ne signifiait pas autre chose que : Ils ont donné beaucoup, ils l'ont fait avec joie et avec promptitude; et non-seulement ils n'ont pas été fâchés de donner beaucoup, ils n'ont pas même été contristés par les épreuves, chose plus pénible pourtant que de faire l'aumône. Et ces paroles-ci : « Ils se sont donnés à nous », montrent de même et leur bonne volonté, et la solidité de leur foi. Et maintenant, il revient encore sur le même sujet. Comme il y a antagonisme entre la libéralité et la bonne volonté, et que souvent tel qui a donné beaucoup en est fâché, et que tel autre donne moins, pour ne pas avoir à souffrir, voyez comme il s'occupe de ces deux sortes de gens et avec la prudence qui lui convient. Il ne dit pas : Il vaut mieux donner peu, et de bon coeur, que beaucoup et par contrainte : non, car il voulait que leurs offrandes fussent à la fois abondantes et faites de bonne grâce. Que dit-il donc ? « Afin qu'ils préparent cette bénédiction de vos offrandes de telle sorte qu'elles soient prêtes à titre de bénédiction, et non pas comme arrachées à votre avarice ». Il commence par la condition la plus douce, la moins pesante ce ne doit pas être par contrainte. En effet; dit-il, c'est une bénédiction. Puis, voyez comme sous forme d'exhortation il leur montre bientôt le fruit qui en résulte, et la bénédiction venant combler ceux qui ont donné. C'est par l'expression dont il s'est servi qu'il les a attirés; en effet nul ne donne avec chagrin ce qui est une source de bénédiction. Et non content de cela, il a ajouté : « Et non pas comme arrachées à votre avarice ». N'allez pas croire, veut-il dire, que nous-mêmes, nous recevions cette aumône en gens avides; non, mais c'est afin de vous attirer des bénédictions. Quand on est avide, on donne à contre-coeur; de sorte que celui qui fait l'aumône à contre-coeur, fait un don d'avare.
Ensuite il passe à l'autre point : la largesse dans l'offrande. « Or, je vous dis ceci (6) ». C'est-à-dire, à cette première considération j'en ajoute une seconde. Et laquelle ? « Celui qui sème mesquinement, moissonnera mesquinement, et celui qui sème au milieu de la bénédiction, moissonnera au milieu de la bénédiction ». Il ne dit pas : Sordidement, il se sert d'une expression adoucie : celle qui caractérise l'homme parcimonieux. Et il compare l'aumône à des semailles, afin qu'aussitôt cela vous fasse envisager la rétribution, et qu'en songeant à une moisson, vous sachiez que vous recevrez en retour plus que vous n'avez donné. Voilà pourquoi il ne dit pas : Celui qui donne; mais : « Celui qui sème » ; et il ne dit pas non plus : Si vous semez, mais il parle d'une manière générale. Au lieu de dire Abondamment, il emploie cette expression « Au milieu des bénédictions » ; ce qui était bien plus. Puis il se rejette encore sur la première condition, celle de faire l'aumône avec joie : il dit : « Que chacun donne selon la détermination de son coeur (7) ». En effet, nous faisons plus quand on nous laisse libres, que lorsque nous sommes contraints. Aussi insiste-t-il sur ce point; car après ces mots : « Selon la détermination de son coeur », il ajoute : « Non avec chagrin, ni par force ». Et non content même de cela, il y joint encore ce témoignage tiré de l'Écriture : « Car Dieu aime celui qui donne avec joie ». Voyez-vous quelle suite l'apôtre met dans tout cela « Je ne vous dis pas cela par manière de commandement (VIII, 8); » puis : « Et je vous donne en cela un avis » (VIII, 10) ; ensuite : « A titre de bénédiction, et non pas comme arrachées à votre avarice » (IX, 5); et enfin : « Non avec chagrin, ni par force; car Dieu aime celui qui donne avec joie (IX, 7) ». Je crois qu'ici « avec joie » veut dire avec libéralité ; mais il s'est servi de ce mot afin de les porter à donner de bon coeur. En effet, comme l'exemple des Macédoniens, et tous les autres, étaient capables de les faire donner abondamment, il ne parle pas beaucoup de cette qualité de leurs dons, mais il parle d'une autre : la spontanéité. Car si c'est une oeuvre de vertu, et que toute action provenant de la contrainte perde sa récompense, il est bien fondé à s'y prendre ainsi. Et il ne se borne pas à des conseils; mais, comme toujours, il fait des voeux pour eux : « Et Dieu », dit-il, « a le pouvoir de vous combler de toute grâce (8) ».
3. Par cette prière il fait tomber un argument où l'on se retranche contre cette générosité, et qui encore maintenant arrêté plusieurs personnes. Bien des gens craignent de faire l'aumône, parce qu'ils se disent : J'ai peur de devenir, pauvre moi-même, et d'avoir besoin des autres à mon tour. Eh bien ! pour dissiper cette crainte, il ajoute cette prière : « Dieu a le pouvoir de faire abonder toute grâce en vous ». Non pas simplement : De vous combler, mais : « De faire abonder en vous ». Et qu'est-ce que « faire abonder la grâce ?» C'est-à-dire, vous enrichir de tant de faveurs que vous puissiez exercer abondamment cette générosité. « Afin qu'en toutes choses et toujours ayant tout ce qui vous suffit, vous abondiez en toute bonne oeuvre ». Voyez encore dans ce souhait la grande sagesse de l'apôtre. Il ne leur désire pas la richesse ni le superflu, mais « tout ce qui leur suffit ». Et ce n'est pas seulement par là qu'il est admirable; car si d'une part il ne leur a pas souhaité le superflu, il ne les surcharge pas non plus, il ne Les force pas à donner de leur indigence même, parce qu'il condescend à leur faiblesse; il demande pour eux des ressources suffisantes, et il fait voir en même temps qu'il ne faut pas abuser des dons de Dieu. « Afin », dit-il, « que vous abondiez en toute bonne oeuvre ». C'est-à-dire, je vous souhaite ces biens afin que vous en fassiez part à d'autres. Et il ne dit pas seulement Afin que vous en donniez, mais : « Afin que vous abondiez ». Oui, s'il leur souhaite le nécessaire quant aux choses matérielles, il demande que dans l'ordre spirituel ils aient même du superflu, non pas seulement en fait, d'aumône; mais sous tous les autres rapports; car c'est le sens de cette expression : « En toute bonne oeuvre ». Ensuite, à l'appui de cette pensée, et voulant un témoignage qui les détermine à la libéralité, il fait intervenir la parole du prophète; c'est pourquoi il, ajoute : « Selon qu'il est écrit : Il a dispersé son bien, il a donné aux pauvres; sa justice demeure dans la suite des siècles (9) ». Cela revient à ce qu'il disait : « Afin qui vous abondiez ». Car l'expression : « Il a dispersé » ne signifie pas autre chose que donner avec libéralité. Car si les richesses ne subsistent pas, leur résultat subsiste. Chose admirable en effet, celles que l'on garde se perdent, et celles que l'on disperse demeurent, et demeurent pour toujours. Ce que le prophète appelle ici justice, c'est la charité envers le prochain : en effet la charité nous justifie, parce que c'est un feu qui détruit nos péchés, quand nous répandons largement nos aumônes.
Ainsi, n'y regardons point, mais donnons à pleines mains. Voyez combien d'argent certaines gens dépensent pour le donner à des histrions ou à des prostituées ! Donnez seulement à Jésus-Christ la moitié de ce que ces gens-là donnent à des danseurs; ce que, dans leur amour du faste, ils consacrent à des comédiens, réservez-le pour les pauvres. Ils couvrent d'or sans mesure le corps des courtisanes : et vous, vous ne revêtez pas même d'un mince vêtement la chair de Jésus-Christ, et~ cela, quand vous voyez qu'il est nul Quel pardon méritez-vous, et de quel châtiment n'êtes-vous pas digne, lorsque voyant tel homme fournir de pareilles sommes à la femme qui le perd et le déshonore, vous n'accordez pas la moindre chose à celui qui vous sauve et vous ennoblit ? Ah ! vous savez bien dépenser de l'argent pour votre gourmandise, votre ivrognerie, votre luxure; et jamais vous ne songez à là pauvreté : quand il vous faut venir en aide à un pauvre, vous devenez tout à coup plus pauvre que personne au monde : s'agit-il de nourrir des parasites et des flatteurs, vous vous en donnez à coeur joie, comme si vous puisiez la richesse à une source intarissable ; mais vous arrive-t-il de voir un pauvre, alors la crainte, de la pauvreté s'empare de vous. C'est pour, cela que nous serons condamnés un jour, et par nous-mêmes et par les autres; tant justes que pécheurs. Car on vous dira : Pourquoi n'avez-vous pas montré la même libéralité dans les choses convenables ? Voici un homme qui, pour donner à une courtisane, n'a pas réfléchi à tout cela; et vous, pour offrir quelque secours à ce divin Maître qui vous a recommandé de n'avoir aucune inquiétude, vous voilà plein de trouble et de crainte. Quelle indulgence méritez-vous ? Si un homme à qui vous faites du bien n'y reste pas indifférent, mais sait vous en tenir compte, à plus forte raison Jésus-Christ agira-t-il ainsi. Lui qui vous donne avant d'avoir rien reçu de vous, comment ne vous donnerait-il pas, quand il aura reçu quelque chose de vous ?
Eh quoi ? direz-vous, quand je vois des gens qui après avoir tout sacrifié, non-seulement ne reçoivent rien en retour, mais ont ensuite eux-mêmes besoin d'autrui ? A cela je répondrai : Vous me parlez là de ceux qui ont donné tous leurs biens, tandis que vous; vous ne donnez pas même une obole. Engagez-vous à vous dépouiller de tout, et vous demanderez ensuite comment font les autres ; mais tant que vous serez avare, et que vous ne donnerez qu'une très-faible portion de votre avoir, pourquoi toutes ces allégations, tous ces prétextes ? Nous ne vous poussons pas jusqu'aux dernières limites de l'indigence, nous vous prions seulement de vous retrancher le superflu, et de vous contenter de ce qui suffit. Ce qui est suffisant, c'est ce dont on ne peut se passer pour vivre. Personne ne veut vous enlever cela, on ne veut pas vous interdire votre nourriture de chaque jour ; mais je dis nourriture et non pas délices (Il y a dans le grec un jeu de mots intraduisible sur trophen et truphen) ; je dis vêtement, et non pas parure. Et même, en y regardant bien, c'est là précisément que sont les délices. Car voyez : lequel des deux jugerons-nous être dans les plus grandes délices, de celui qui se nourrissant de légumes, jouit de la santé, et n'éprouve aucune souffrance, au de celui qui, avec une table digne des Sybarites, est accablé d'une foule de maladies ? Évidemment c'est le premier. Eh bien donc, ne cherchons pas plus loin, si nous voulons à la fois vivre dans les délices et avoir la santé; que ce sait là pour nous la mesure de ce qui suffit. Tel se porte bien en ne mangeant que des légumes secs, qu'il rie cherche pas autre chose ; tel autre, d'une santé plus faible, a besoin d'un régime d'herbes et de racines : on ne s'y oppose point. Si enfin le tempérament d'un troisième, plus délicat encore, exige l'usage modéré de la viande, nous ne la refuserons pas non plus. Car nos conseils n'ont pas pour but la perte et la destruction des hommes, mais le retranchement du superflu ; or le superflu, c'est ce qui dépasse nos besoins. Or, lorsque nous pouvons nous passer d'une chose, sans nuire à notre santé ni aux convenances; c'est une addition tout à fait superflue.
4. Calculons de la sorte à l'égard de notre habillement, de notre table, de notre demeure, et de tout le reste, et ne cherchons en tout que le nécessaire. En effet, le superflu est même inutile. Et quand vous aurez travaillé à vous contenter de ce qui suffit, et qu'alors vous voudrez imiter la veuve de l'Évangile, nous vous initierons à une plus grande perfection. Car vous n'êtes pas arrivé à la haute sagesse de cette femme, tant que vous êtes préoccupé du nécessaire. Elle s'était élevée encore au dessus : elle avait sacrifié tout ce qui devait la nourrir. Et vous contesteriez encore sur la question du nécessaire ? vous n'auriez pas honte d'être vaincu par une femme ? Et loin de chercher à l'imiter, quelle supériorité ne lui laissez-vous pas sur vous ? Elle ne disait pas comme vous autres : Eh quoi ? si après avoir tout donné, j'étais forcée d'avoir recours aux autres ? Non, elle s'est dépouillée avec libéralité de ce qu'elle possédait. Et que diriez-vous de la veuve de l'Ancien Testament, du temps du prophète Elie ? (III Rois, XVII.) Celle-là ne courait pas seulement le risque d'être pauvre, mais elle était en danger de mourir, de perdre la vie, et non pas elle toute seule, mais encore ses enfants. En effet, elle n'espérait l'assistance de personne; elle ne s'attendait qu'à une mort prochaine. Mais, nous dit l'Écriture, elle vit le prophète, et cela la rendit libérale. N'avez-vous pas les exemples d'une foule de saints ? Et pourquoi parler des saints ? vous voyez le Maître des prophètes lui-même demander l'aumône, et vous redevenez pas encore charitables ? vous avez des réserves qui débordent de toutes parts, et vous ne faites part à personne de votre superflu ? Vous me direz : L'homme qui vint trouver cette veuve était un prophète, et cette circonstance la détermina à montrer tant de générosité. Mais cela même n'est-il pas fort surprenant, qu'elle fut ainsi persuadée qu'elle avait devant elle un grand homme, un personnage admirable ? Comment ne s'est-elle pas dit, ainsi que cela était naturel de la part d'une étrangère, d'une femme d'un autre pays : Si cet homme était prophète, il n'aurait pas besoin de moi ; s'il était l'ami de Dieu, Dieu ne l'aurait pas abandonné. Que les Juifs, pour leurs péchés, subissent ce châtiment, soit ! mais l'homme que voici, qu'a-t-il fait ? pourquoi est-il puni ? Mais au lieu de faire toutes ces réflexions, elle lui ouvrit sa maison, et avant cela, son coeur; elle lui apporta tout ce qu'elle possédait, et oubliant la nature, mettant de côté ses enfants, elle fit passer son hôte avant tout.
Songez donc au châtiment qui nous attend, nous qui avons moins de vertu, nous qui sommes plus faibles qu'une veuve, qu'une étrangère, qu'une inconnue, pauvre et mère de plusieurs enfants, à laquelle rien n'était révélé des mystères dont nous autres nous avons connaissance. Car ce n'est pas la vigueur du corps qui fait l'homme courageux. Celui-là seul possède cette vertu, fût-il sur un lit de douleur, chez qui la force procède de l'intérieur : comme aussi celui à qui cette force manque, quand même il serait assez robuste pour arracher des montagnes, je le déclare aussi faible qu'une jeune enfant, ou qu'une malheureuse vieille femme. Le premier lutte contre des maux immatériels que le second n'ose même pas envisager. Et pour vous convaincre que c'est bien en cela que consiste le courage, concluez de cet exemple même. Quoi de plus courageux que cette femme qui a bravé généreusement, et la tyrannie de la nature, et la violence de la faim, et les menaces de la mort, et qui a triomphé de tout cela ? Aussi, écoutez en quels termes le Christ fait son éloge : « Il y avait », dit-il, « beaucoup de veuves du temps d'Elie, et le prophète ne fut pas envoyé vers d'autre que celle-là ». (Luc. IV, 25.) Dirai-je quelque chose, de bien fort, quelque chose qui semblera étrange ? Cette femme a dépassé en fait d'hospitalité notre père Abraham. Elle n'a point, comme lui, couru à son troupeau, mais avec sa poignée de farine, elle a plus fait que tous ceux qui ont été renommés pour leur hospitalité. Le triomphe d'Abraham fut de s'acquitter par lui-même de cet office ; mais le triomphe de la veuve fut de n'épargner pas même ses enfants, pour l'amour de son hôte, et cela, sans attendre en retour les biens futurs.
Et nous, avec l'espérance du royaume des cieux, la menace de l'enfer, et au-dessus de tous les motifs, lorsque Dieu a tant fait pour nous, lorsque cette vertu lui plaît et le réjouit, nous languissons de la sorte ! Non, je vous en conjure : répandons nos largesses, donnons aux pauvres comme il faut donner. Car Dieu n'évalue pas la grande ou la petite quantité à la mesure de ce que l'on donne, mais aux ressources de celui qui donne. Souvent donc, vous qui avez apporté cent statères d'or, vous avez moins sacrifié que cet autre qui n'a remis qu'une obole; car vous avez pris sur votre superflu. Mais n'importe : même dans ces conditions, donnez toujours ; vous en viendrez bientôt à plus de munificence. Répandez vos richesses, pour faire provision de justice. La justice ne saurait se trouver en compagnie des richesses : elle nous arrive par les richesses, mais non point avec elles. Il n'est pas possible que l'amour des richesses et la justice habitent ensemble; leur domaine est distinct. Ne vous acharnez donc pas à réunir des choses incompatibles, mais expulsez l'avarice, qui est une usurpatrice, si vous voulez accueillir la justice, qui est la souveraine légitime. Oui, c'est elle la véritable reine, qui d'esclaves nous rend libres; l'avarice fait tout le contraire. Employons donc tout notre zèle à fuir l'une et à nous attacher à l'autre, afin de jouir de la liberté ici-bas, et de posséder ensuite le royaume des cieux; puissions-nous, tous obtenir cette faveur, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire, puissance et honneur au Père ainsi qu'au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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