HOMÉLIE XX. (ch. IX, v. 10-15)
DIEU QUI DONNE LA SEMENCE A CELUI QUI SÈME, VOUS DONNERA DU PAIN DONT VOUS AVEZ BESOIN POUR VIVRE, ET MULTIPLIERA CE QUE VOUS AUREZ SEMÉ, ET FERA CROÎTRE, DE PLUS EN PLUS, LES FRUITS DE VOTRE JUSTICE.
ANALYSE
01 Double rémunération, spirituelle, corporelle.
02 L'aumône n'est pas seulement un bienfait matériel, c'est, de plus, une preuve de soumission à l'Évangile.
03 Contre l'ivresse. — Eloge de l'aumône. — C'est une oblation puissante, c'est une prière qui s'élève au plus haut du ciel.
1. Là sagesse de Paul mérite surtout, ici, d'être admirée, par la raison qu'après avoir fondé ses exhortations sur les choses de l'esprit et sur les choses de la chair, il fonde pareillement ce qu'il enseigne de la rémunération, sur ces deux ordres de récompense. Ces paroles : « Il a distribué, il a donné son bien aux pauvres, sa justice demeure éternellement », se rapportent à la récompense spirituelle; quant à celles-ci : « Et multipliera ce que vous aurez semé », elles out trait à la rémunération de la chair. Toutefois l'apôtre ne s'arrête pas là, il reprend de nouveau les biens spirituels, sans cesse il les met en opposition avec les autres, car ces paroles : « Et fera croître de plus en plus les fruits de votre justice », appartiennent à l'ordre spirituel. Ce qu'il en fait, c'est pour varier son discours, et pour déraciner de l'esprit des fidèles les pensées lâches et molles; c'est pour dissiper, par tous les moyens, la crainte de la pauvreté, ce à quoi tend le présent exemple. En effet, si Dieu accorde à ceux qui ensemencent la terre, à ceux qui nourrissent le corps, l'abondance de tous les biens, à plus forte raison est-il magnifique pour ceux qui ensemencent le ciel, pour ceux qui prennent soin de l'âme; car c'est de l'âme qu'il veut surtout que l'on soit occupé. Mais il n'exprime pas cette vérité sous forme de raisonnement, comme je viens de le faire, il l'énonce dans une prière, et, par ce moyen, il propose du même coup aux fidèles un raisonnement d'une parfaite clarté, et de plus grands motifs d'espérance, qui se fondent non-seulement sur les faits réels, mais sur cette prière même Que Dieu donne, qu'il « multiplie », dit-il, « ce que vous aurez semé, et fasse croître de plus en plus les fruits de votre justice ». Ces paroles font voir ici à découvert la magnificence de Dieu : c'est bien là ce qu'indiquent ces mots : « Donnez » et « multipliez ». En même temps l'apôtre insinue qu'il ne faut s'inquiéter que de ce qui est nécessaire pour vivre, lorsqu'il dit : « Le pain dont vous avez besoin pour vivre ». Car voilà ce qu'il faut surtout admirer dans Paul, ce qu'il a déjà fait voir auparavant, c'est qu'il ne nous permet pas; en ce qui concerne les nécessités de la vie, de rien chercher au-delà de-ce dont nous avons strictement besoin, tandis qu'en ce qui concerne les biens spirituels, il nous exhorte à amasser d'immenses richesses.
Plus haut, il disait : « Afin qu'ayant ce qui suffit pour votre subsistance, vous possédiez abondamment de quoi exercer toutes sortes de bonnes oeuvres »; et ici : « Celui qui vous donne le pain dont vous avez besoin pour vivre, multipliera ce que vous aurez semé », c'est-à-dire, votre semence spirituelle. En effet l'apôtre ne demande pas seulement que l'on fasse l'aumône, il la veut largement. Voilà pourquoi il ne se lasse pas de l'appeler du nom de semence. De même que le grain de froment jeté sur la terre vous rend de riches moissons, de même l'aumône multiplie les épis de la justice, et fait surgir l'abondance des plus magnifiques produits. Après avoir demandé au ciel, pour eux, cette fécondité, l'apôtre montre l'usage qu'il en faut faire, il dit : « Afin que vous soyez riches en tout, pour exercer, avec un coeur simple, tout ce qui nous donne sujet de rendre à Dieu de grandes actions de grâces .(11) ». Il ne faut pas faire de votre opulence un mauvais usage, il faut l'employer à des oeuvres d'où naissent les plus grands sujets de rendre à Dieu des actions de grâces. Car Dieu nous a rendus maîtres des affaires les plus importantes; il s'est réservé les moindres pour nous laisser celles du plus grand intérêt. Il a voulu être le maître de nous mesurer la nourriture du corps : quant à celle de l'esprit, il l'a laissée à notre libre arbitre; il dépend de notre libre arbitre de rendre notre moisson pleine et abondante. Il ne faut pour cette récolte ni le secours des pluies, ni l'harmonie des saisons, il suffit de la volonté pour s'élever d'un bond jusqu'au ciel. Maintenant, par simplicité, l'apôtre entend l'abondance d'un coeur généreux, c'est là ce qui fait que nous donnons des sujets de rendre à Dieu des actions de grâces. En effet, cette munificence ne produit pas seulement l'aumône, mais elle est encore le sujet de nombreuses actions de grâces; disons mieux, non-seulement d'actions de grâces, mais encore de beaucoup d'autres avantages, que l'apôtre fait voir dans le développement de son discours, afin que cette exposition excite l'ardeur des fidèles. Quels sont donc ces avantages ? Écoutez : « Car cette oblation, dont nous sommes les ministres, ne supplée pas seulement aux besoins des saints, mais elle est riche et abondante par le grand nombre d'actions de grâces qu'elle fait rendre à Dieu parce que ces saints, recevant ces preuves, de votre libéralité par notre ministère, se portent à glorifier Dieu, de la soumission que vous témoignez à l'Évangile de Jésus-Christ, et de la bonté avec laquelle vous faites part de vos biens, soit à eux, soit à tous les autres ; et de plus, elle est riche et abondante par les prières qu'ils font pour vous, dans l'affection qu'ils vous portent, à cause de l'excellente grâce que vous avez reçue de Dieu (12, 13, 14) ». Or voici le sens de ces paroles : D'abord vous ne remplissez pas seulement les mains vides des saints, mais vous les comblez, vous dépassez la mesure du nécessaire pour eux; ensuite, par leur moyen, vous glorifiez Dieu; c'est en effet la gloire de Dieu qu'ils proclament par suite de votre soumission dans la foi. L'apôtre ne voulant pas que leurs actions de grâces s'expliquent uniquement par les bienfaits qu'ils ont reçus, en donne une cause bien plus élevée. Ce qu'il dit de lui-même ailleurs aux Philippiens : « Ce n'est point que je désire vos dons » (Philipp. IV, 17), il le dit aussi des fidèles de Jérusalem. Sans doute, dit-il, les saints se réjouissent que vous remplissiez leurs mains vides, que vous soulagiez leur indigence, mais ils se réjouissent bien plus de vous voir ainsi soumis à l'Évangile, c'est là ce que témoigne votre générosité.
Car c'est l'accomplissement du précepte de l'Évangile. « Et de la bonté avec laquelle vous faites part de vos biens, soit à eux, soit à tous les autres ». Ils glorifient Dieu, dit-il, de ce que votre libéralité ne s'adresse pas à eux seulement, mais s'étend aussi sur tous. Il y a encore, dans ces paroles, un éloge des saints qui bénissent Dieu des bienfaits répandus sur les autres. Ils ne louent pas seulement ce qui les concerne personnellement, dit-il, mais ils louent aussi le bien accordé aux autres, quoiqu'ils soient eux-mêmes dans la dernière indigence; et c'est là une marque de grande vertu. Car il n'y a personne de porté à la jalousie comme les pauvres. Mais les saints de Jérusalem sont exempts de ce défaut; ils sont si loin de s'affliger du bien des autres qu'ils s'en réjouissent tout autant que du bien qui leur est fait à, eux-mêmes. « Par les prières qu'ils font pour vous ». Assurément ils bénissent Dieu des biens qu'ils ont reçus, dit l'apôtre, mais, de plus, touchés de votre charité, de votre assistance, ils prient Dieu de leur faire la grâce de jouir de votre présence. Et en cela, ce n'est pas votre opulence qu'ils recherchent, mais la, joie d'être les spectateurs des grâces à vous accordées.
2. Voyez-vous la prudence de Paul ? en exaltant leur vertu, il en rapporte toute la gloire à Dieu, il l'appelle une grâce. Après avoir parlé d'eux en termes relevés, après les avoir appelés ministres, les avoir exaltés parce qu'ils s'épuisaient pour secourir les pauvres par des aumônes dont il n'était lui-même que le porteur, il fait voir que l'auteur de toutes choses, c'est Dieu, et se confondant avec eux, il rend à Dieu des actions de grâces par ces paroles « Dieu soit loué de son ineffable don (15) ». Or, par le mot don, il entend ici tant de biens si précieux, ces fruits de l'aumône recueillis, et par ceux qui la reçoivent et par, ceux qui la font; ou encore ces biens mystérieux que sa présence en tous lieux communique à toute la terre, avec une si grande libéralité; cette conjecture est même la plus vraisemblable. Il a pour but; en leur rappelant ces grâces, de les rendre plus humbles, d'en faire de plus généreux dispensateurs des dons qu'ils ont reçus de Dieu. C'est là, en effet, le stimulant le plus énergique pour toute vertu; aussi est-ce par cette pensée qu'il termine son discours sur ce point. Que si le don de Dieu est inénarrable, qui pourrait égaler le délire de ceux dont la curiosité s'épuise à rechercher son essence ? Et ce n'est pas seulement le don de Dieu qui surpasse toute parole, mais ce que l'intelligence même ne saurait atteindre, c'est la merveille de cette paix qui a réconcilié le ciel et la terre.
Soyons donc jaloux, puisque nous jouissons d'une grâce si grande, d'y répondre par nos vertus, par notre empressement à faire l'aumône, et c'est ce que nous ferons, si nous fuyons l'intempérance, l'ivresse; la gloutonnerie. La nourriture et la boisson nous ont été données par Dieu, non pas pour que nous dépassions joute mesure, mais pour que nous puissions nous alimenter. Ce n'est pas le vin qui produit l'ivresse; s'il en était ainsi, tous les hommes l'éprouveraient. Mais le vin, direz-vous, ne devrait pas la produire, même quand on le prend en grande quantité. Ce sont là des paroles de gens ivres. Si malgré l'inconvénient qui résulté de ce qu'on en prend trop, vous ne renoncez pas aux excès de la boisson, si la honte et le danger ne suffisent pas pour, vous corriger d'une sensualité coupable, supposez qu'il fût possible de boire des flots devin, sans en éprouver aucun malaise, qui viendrait mettre un terme à cette avidité ? Ne désireriez-vous pas voir les fleuves rouler des flots de vin ? Ne vous verrait-on pas tout exterminer, tout détruire ? Il y a une mesure déterminée pour les aliments; quand nous la dépassons, nous sommes malades; rien n'y fait, vous êtes incapable de supporter un tel frein, vous le brisez, vous mettez toutes les fortunes au pillage, pour vous asservir à la détestable tyrannie de votre ventre; que feriez-vous donc si cette mesure fixée par la nature était supprimée ? Ne dépenseriez-vous pas tout votre temps à réjouir cette passion ? Fallait-il donc fortifier cette gourmandise insensée, ne pas mettre d'entraves aux suites funestes de ce dérèglement ? Et combien d'autres conséquences funestes n'en seraient pas sorties ? Ô les insensés, ces hommes qui se roulent, comme dans un bourbier, dans l'ivresse, dans les autres hontes du même genre; et qui, lorsqu'ils commencent à revenir à eux-mêmes, n'ont d'autre souci que de dire : Pourquoi faut-il tant dépenser pour cela, quand ils ne devraient rien faire que de déplorer leurs péchés. Au lieu de ce que vous dites : Pourquoi Dieu a-t-il fixé des limites ? pourquoi toutes choses ne sont-elles pas abandonnées au hasard ? demandez-vous donc plutôt : Pourquoi ne cessons-nous pas de nous enivrer ? pourquoi sommes-nous insatiables ? pourquoi sommes-nous plus insensés que les êtres dépourvus de, raison ? Voilà les questions que vous devriez vous adresser les uns aux autres, et vous devriez écouter la voix apostolique, et vous devriez savoir tous les biens dont l'aumône est la source, et vous devriez vous jeter sur ce trésor. Car le mépris des richesses, c'est le Maître lui-même qui l'a dit, fait les hommes vertueux, fait glorifier le Seigneur, rend la charité ardente, les âmes grandes, constitue des prêtres vraiment prêtres; assurés d'une récompense glorieuse. Celui qui fait l'aumône ne se montre pas, il est vrai, avec une robe traînante, ni des sonnettes à l'entour comme Aaron; il ne se promène pas la couronne en tête; il porte la robe de la bienfaisance, plus sainte encore que les vêtements sacerdotaux; il est frotté d'huilé, non d'une huile sensible, mais de celle que produit le Saint-Esprit, et la couronne dont il se pare, est celle de la miséricorde; car l'Écriture dit : « Qui vous couronne de sa miséricorde; et des effets de sa compassion » (Ps. CII, 4); au lieu de porter une lame d'or avec l'inscription du nom de Dieu, elle est elle-même égale à Dieu. Comment cela ? « Vous serez », dit l'évangéliste, « semblables à votre Père qui est dans les cieux ». (Matth. V, 45.)
3. Voulez-vous quelque chose de plus encore ? voulez-vous contempler son autel ? Ce n'est pas Beseleel qui l'a construit, ni aucun autre ouvrier, mais Dieu lui-même; ce n'est pas un autel de pierre; les matériaux dont il est composé, sont plus éclatants, plus resplendissants que le ciel même, ce sont des âmes douées de raison. Mais vous allez dire : Le prêtre entre dans le Saint des Saints. Permis à vous-même d'entrer dans des sanctuaires d'une plus sainte horreur, en offrant ce sacrifice, où nul n'assiste, excepté votre Père qui vous regarde dans le lieu caché où aucun autre ne vous voit. (Matth. VI, 6.) Et comment se fait-il, dira-t-on, qu'on ne soit pas vu, l'autel étant exposé aux regards du public ? Voilà, en effet, ce qui est merveilleux; autrefois, dans le temple, les portes toutes fermées, les tentures et les voiles faisaient la solitude autour du prêtre; tandis qu'aujourd'hui le sacrifice est public, et pourtant on peut le faire, comme dans le Saint des Saints, avec une plus sainte horreur encore. Car, lorsque vous ne faites rien pour être vu des hommes, quand même la terre entière vous verrait, nul ne vous a vu, puisque vous n'avez pas cherché à être vu. Car le Christ ne s'est pas contenté de dire : « Prenez garde de ne pas faire vos bonnes oeuvres devant les hommes », mais il a ajouté, « pour en être regardés ». (Matth. VI, 1.) Cet autel est composé des membres mêmes du Christ, et le corps du Seigneur est pour vous la pierre du sacrifice. Sachez donc l'entourer de votre respect; c'est dans la chair du Seigneur que vous immolez la victime que vous lui offrez. Cet autel est plus redoutable même que l'autel sensible que voient nos yeux aujourd'hui, à plus forte raison que l'autel d'autrefois. Mais ne vous troublez pas : l'autel visible a d'admirable la victime que l'on y offre en sacrifice; l'autel de l'aumône a cela d'admirable, en outre, qu'il se compose de la victime même qui offre le sacrifice. Autre merveille encore, l'autel visible est une pierre, et cette pierre est sanctifiée parce qu'elle supporte le corps du Christ; l'autel de l'aumône, parce qu'il est le corps même du Christ. De sorte que cet autel où vous vous tenez quoique laïque, est plus redoutable que l'autre.
Que vous semble maintenant d'Aaron ? et de la couronne ? et des clochettes.? et du Saint des Saints ? A quoi bon poursuivre la comparaison avec l'ancien autel, lorsque, comparé même avec l'autel d'aujourd'hui, celui de la miséricorde apparaît avec tant de splendeur ? Eh bien ! vous, vous honorez cet autel, parée qu'il supporte le corps du Christ, et pour l'autel qui est le corps du Christ, vous l'outragez, et quand il tombe en ruines, vous passez sans regarder. Cet autel, vous pourrez le voir partout, et dans les ruelles, et dans les places, et il n'est pas de jour où vous ne puissiez y offrir un sacrifice à toute heure, car sur cet autel le sacrifice s'offre aussi. Et de même que le prêtre, debout à l'autel, fait venir le Saint-Esprit, de même, vous aussi,- vous le faites venir ce Saint-Esprit, non par des paroles, mais par des actions. Car il n'est rien qui alimente, qui embrase le feu du Saint-Esprit, comme cette huile de l'aumône largement répandue. Tenez-vous à savoir encore ce que deviennent les largesses épanchées par vous, approchez, je vous montrerai tout. Quelle est la fumée ? Quelle est la bonne odeur que cet autel exhale ? C'est la gloire, avec les bénédictions. Et jusqu'où monte-t-elle cette fumée ? Jusqu'au ciel ? Non, elle ne s'y arrête nullement; elle s'élève bien au-dessus du ciel, elle va plus haut encore; jusqu'au trône même du Roi des Rois. « Car », dit l'Écriture, « vos prières et vos aumônes sont montées jusqu'à la présence de Dieu ». (Act. X, 4.) La bonne odeur qui flatte les sens, ne traverse pas une grande partie de l'air; le parfum de l'aumône pénètre à travers les plus hautes voûtes des cieux. Vous gardez le silence, mais votre oeuvre fait entendre un grand cri ; c'est un sacrifice de louange; il n'y a pas de génisse égorgée, de peau dévorée par la flamme, c'est une âme spirituelle qui apporte tous ses dons : sacrifice incomparable, surpassant tout ce que peut faire l'amour pour les hommes. Donc à la vue d'un pauvre fidèle, dites-vous que c'est un autel que vos yeux contemplent; à la vue d'un mendiant, qu'il ne vous suffise pas de ne pas l'outrager, soyez encore saisi de respect. Que si vous voyez qu'on l'outrage, empêchez, repoussez cette injure. C'est ainsi que vous pourrez vous rendre Dieu propice, et obtenir les biens qui nous sont annoncés; puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.
HOMÉLIE XXI. (ch. X, v. 1-6)
MAIS MOI, PAUL, MOI-MÊME QUI VOUS PARLE, JE VOUS CONJURE, PAR LA DOUCEUR ET LA MODESTIE DE JÉSUS-CHRIST, MOI QUI, ÉTANT PRÉSENT, PARAIS BAS PARMI VOUS ; AU LIEU QU'ÉTANT ABSENT, J'AGIS ENVERS TOUS AVEC HARDIESSE; JE VOUS PRIE QUE, QUAND JE SERAI PRÉSENT, JE NE SOIS POINT OBLIGÉ D'USER AVEC CONFIANCE DE CETTE HARDIESSE QU'ON M'ATTRIBUE, ENVERS QUELQUES-UNS QUI S'IMAGINENT QUE NOUS NOUS CONDUISONS SELON LA CHAIR.
ANALYSE
01 Explication d'une réprimande adressée à quelques Corinthiens. — Les contradicteurs de saint Paul l'accusaient de vivre selon la chair.
02 Nous ne combattons pas, répond-il, selon la chair. — Des armes charnelles et des armes puissantes en Dieu.
03 Glorieux empire de Saint Paul; son admirable activité, ses victoires.
04 Il faut l'imiter. — Contre l'hérésie de Marcion et des Manichéens.
1. Après avoir achevé, comme il convenait, son développement sur l'aumône, après avoir montré qu'il aime les fidèles plus qu'il n'est aimé d'eux, après avoir parlé de sa patience et de ses épreuves, il saisit l'occasion de leur adresser de justes reproches; il fait entendre qu'il y a de faux apôtres, il arrive à la conclusion de son discours par les vérités-les moins agréables à entendre, et il relève son autorité personnelle. C'est ce qu'il faut dans tout le cours de l'épître. Il ne le fait pas sans s'en apercevoir, et de là vient qu'il a souvent recours à des correctifs, ainsi : « Commencerons-nous de nouveau à nous relever nous-mêmes ». (II Cor. III, 1) ; et plus loin : « Nous ne prétendons point nous relever encore ici nous-mêmes, mais vous donner occasion de vous glorifier » (II Cor. V, 12) ; et encore : « J'ai été imprudent en me glorifiant; c'est vous qui m'y avez contraint ». « (II Cor. XII, 11.) Il emploie un très-grand nombre de correctifs pareils, On ne se tromperait pas, en disant que cette lettre est l'éloge de Paul, tant elle abonde en paroles relatives à la grâce qu'il a reçue, et à la patience qu'il a montrée. Comme il y avait certains hommes, infatués d'eux-mêmes qui se préféraient à l'apôtre, qui l'attaquaient comme un fanfaron, comme un homme sans valeur, comme un maître dont la doctrine n'avait rien de bon (ce qui était la meilleure preuve qu'ils pussent donner de leur propre corruption); voyez comment Paul débute dans la réprimande qu'il leur adresse. « Mais moi, Paul, moi-même ». Comprenez-vous tout ce qu'il y a là de gravité, d'autorité ? C'est comme s'il disait : Je vous en prie, ne me forcez pas à exercer, ne me laissez pas l'occasion d'exercer ma puissance contre ceux qui nous dénigrent, qui nous regardent comme des hommes adonnés à la chair. Ces paroles sont plus sévères que les menaces qu'il leur adressait dans la première lettre, en ces termes : « Est-ce la verge en main que j'irai vous voir, ou avec charité, et dans un esprit de douceur ?» (I Cor. IV, 21.) Il disait alors : « Il y en a qui s'enflent de présomption, comme si je ne devais plus vous aller voir. Je vous irai voir néanmoins; et je reconnaîtrai, non les paroles de ceux qui sont enflés de présomption, mais ce qu'ils peuvent ». (Ibid. 18, 19.) Ici, il montre à la fois deux choses, d'une part, sa force, d'autre part, sa douceur et sa patience, par la prière qu'il leur adresse, par sa manière de les conjurer de ne pas le contraindre à déployer sa propre puissance pour punir, pour frapper, pour châtier, pour infliger les peines les plus sévères. C'est ce qu'il fait entendre en disant : « Je vous prie que, quand je serai présent, je ne sois point obligé d'user avec confiance de cette hardiesse qu'on m'attribue, envers quelques-uns qui s'imaginent que nous nous conduisons selon la chair ».
N'allons pas plus loin, et reprenons le commencement. « Mais moi, Paul, moi-même ». Il y a, là une grande force, une grande autorité. Il dit ailleurs de même : « C'est moi, Paul, qui vous dis » (Gal. v, 2) ; et encore : « Comme moi, Paul, déjà vieux » (Philém.19);et encore : « Car elle en a assisté elle-même plusieurs, et moi, en particulier ». (Rom. XVI, 2.) C'est de la même manière qu'il dit ici encore : « Mais moi, Paul, moi-même ». C'est déjà une considération puissante que lui-même conjure les fidèles, mais ce qu'il ajoute a plus de force encore : « Par la douceur et la modestie de Jésus-Christ ». Comme, il veut agir fortement sur les esprits, il se fait une arme de la douceur et de la modestie, afin de rendre, par là, ses supplications plus pressantes : c'est comme s'il disait : Ayez égard à la modestie même de Jésus-Christ, c'est à ce titre que, je vous recommande ma prière. Il disait ces paroles pour leur montrer en même temps, que, quelle que fût la contrainte qu'ils feraient peser sur lui, sort caractère l'inclinait pourtant vers la douceur; ce n'est pas par impuissance qu'il parle ainsi, c'est pour imiter le Christ.
« Moi qui étant présent parais bas parmi vous, au lieu qu'étant absent, j'agis envers vous avec hardiesse ». Qu'est-ce que cela veut dire ? Ou c'est une ironie qui reproduit leurs discours. Car ces hommes disaient que, quand il se montrait, il n'avait aucune valeur, qu'il était vit et méprisable; mais qu'à distance, il s'enflait, grossissait son langage, s'élevait contre eux, se permettait de les menacer. C'est ce que font entendre des paroles de la lettre qui viennent plus loin : « Les lettres de Paul, selon eux, sont graves et fortes, mais, lorsqu'il est présent, il paraît bas en sa personne, et méprisable en son discours ». Donc, ou bien ses paroles sont une ironie sévère, comme s'il disait : Moi qui suis si bas, moi qui suis si misérable, lorsque je suis présent, comme disent ces hommes, et qui, à distance, devient très-haut; ou bien l'apôtre veut dire que quelle que soit la fierté de ses lettres, ce n'est pas l'orgueil qui l'égare, mais sa : confiance en eux qui le porte à s'y abandonner.
« Je vous prie que, quand je serai présent, je ne sois point obligé d'user avec confiance de cette hardiesse qu'on m'attribue, envers quelques-uns qui s'imaginent que nous nous conduisons selon la chair ». Comprend-vous tout ce qu'il y a d'indignation dans ces paroles, tout ce qu'elles renferment de reproches évidents ? Je vous en prie, leur dit-il, ne me forcez pas à montrer que, même quand je suis présent, ce n'est ni la force qui me manque, ni la puissance. Ils disent que c'est quand je suis au loin que je deviens hardi et insolent avec vous en paroles, je vous en prie, ne souffrez pas qu'ils me contraignent à me servir de la force que je me sens. C'est là ce que peut dire, « d'user, avec confiance ». Et il ne dit pas, de cette hardiesse que je suis prêt à exercer mais, « qu'on m'attribue ». En effet je ne suis pas encore décidé, ils me fournissent une occasion, mais je ne veux pas en profiter. Ce n'était pourtant pas le soin de sa propre vengeance qui l'inspirait, mais le soin de la défense de l'Évangile, Que si, quand il s'agit de soutenir la prédication de la foi, il refuse de se montrer trop acerbe, s'il recule, s'il cherche à se soustraire à une pénible nécessité, à bien plus forte raison, quand il ne s'agissait que de lui, montrait-il une parfaite indulgence.
2. Accordez-moi, dit-il, cette grâce, ne me forcez pas à montrer que, même quand je suis présent, je peux faire ressentir ma hardiesse au besoin, c'est-à-dire, châtier et punir, Voyez-vous cette modestie qui ne fait rien pour paraître en spectacle, qui, même quand la nécessité est évidente, parle ici de hardiesse ? « Je vous prie », dit-il, « que, quand je serai présent, je ne sois point obligé d'user avec confiance de cette hardiesse qu'on m'attribue, envers quelques-uns ». Un maître doit surtout se garder de la précipitation dans les châtiments, il doit redresser, il doit toujours différer, temporiser avant de punir. Maintenant quels sont ceux à qui l'apôtre s'adresse ? Des hommes « qui s'imaginent que nous nous conduisons selon la chair ». On l'accusait donc d'hypocrisie, de méchanceté, d'orgueil : « Car encore que nous virions dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair (3) ». Ici commencent des figures propres à intimider l'esprit des contradicteurs : nous sommes revêtus de chair, dit-il, je n'en disconviens pas, mais nous ne vivons pas pour la chair. Je me trompe, il ne s'exprime pas ainsi, il tempère une parole qui ferait l'éloge de sa vie ; il parle de la prédication, il, montre que ce n'est pas une oeuvre de l'homme, appuyée sur les secours qui viennent d'en bas. Aussi ne dit-il pas, nous ne vivons pas se1on la chair, mais « nous ne combattons pas selon la chair » ; ce qui veut dire, nous avons entrepris une guerre, des combats, mais que nous ne soutenons pas avec des armes charnelles, en nous appuyant sur quelque secours humain. « Car nos armes ne sont pas charnelles (4) ».
Quelles sont les armes charnelles ? Les richesses, la gloire, la puissance, l'éloquence, l'habileté, l'intrigue, la flatterie, la feinte, toutes les autres ressources du même genre. Nos armes à nous ne ressemblent pas à celles-là; mais quelles sont-elles ? « Mais puissantes en Dieu ». L'apôtre ne dit pas, nous ne sommes pas charnels, mais, « nos armes ». Je l'ai déjà dit, il ne parle que de la prédication, et c'est à Dieu qu'il rapporte toute puissance. Et il ne dit pas, nos armes sont spirituelles; le reproche de vivre selon la chair semblait amener cette opposition d'armes spirituelles; mais il dit, « puissantes », et par là il fait entendre que celles de ses ennemis sont sans force et sans puissance. Et remarquez la mesure et la modération des termes. Il ne dit pas, nous sommes puissants, mais : « Nos armes sont puissantes en Dieu ». Ce, n'est pas nous qui les avons rendues telles, c'est Dieu lui-même. En effet, on les frappait de verges, on les chassait en tous lieux, ils souffraient mille douleurs, des maux innombrables, autant de preuves de leur faiblesse; voilà pourquoi l'apôtre dit, pour montrer que la puissance est à Dieu : « Mais puissantes en Dieu ». Car ce qui fait le mieux voir combien sa force est grande, c'est qu'avec de telles armes il triomphe. Oui, quoique ce soit nous qui les portions ces armes, c'est Dieu lui-même qui s'en sert pour combattre et pour produire ses oeuvres. Suit maintenant un long éloge de ces armes : « Pour renverser les remparts ». N'allez pas, à ce mot de remparts, vous représenter quelque chose de sensible ; voilà pourquoi l'apôtre dit : « En détruisant les raisonnements humains » ; l'image est pour exalter la puissance divine; ce qui la suit prouve qu'il s'agit d'une guerre spirituelle. Ces remparts ne sont pas élevés contre dés corps, mais des âmes. Aussi sont-ils plus solides, aussi faut-il, pour les renverser, des armes plus puissantes. Ces remparts signifient, pour l'apôtre, l'orgueil de la sagesse des Grecs, leurs sophismes, leurs raisonnements. Dieu a fait bon marché de toutes ces armes dressées contre les fidèles : « En détruisant les raisonnements humains, et tout ce qui s'élève avec hauteur contre la science de Dieu (5) ».
Il continue la métaphore, pour donner plus de force à son discours. Remparts, dit-il, tours, fortifications quelconques, il faut que tout cède à ces armes. « Et réduisant en captivité tout esprit, pour le soumettre à l'obéissance de Jésus-Christ ». L'expression de réduire en captivité quelque chose d'affligeant, elle marque la perte de la liberté. Pourquoi donc l'apôtre l'emploie-t-il ? Il l'emploie en un autre sens. Servitude signifie deux choses, et que l'on est déchu de la liberté, et que l'on est au pouvoir de la force, sans espérance de se relever. C'est dans ce dernier sens que l'apôtre a entendu la captivité. Comme quand il dit : « J'ai dépouillé les autres Églises » (II Cor. XI, 8), il fait savoir par là qu'il ne s'y est pas introduit comme un voleur qui se cache, mais seulement qu'il a tout pris, tout emporté ce qu'on lui a donné; de même ici : « Réduisant en captivité », ne marque pas un combat à forces égales, mais une victoire facilement remportée. Et il ne dit pas un ou deux esprits seulement, mais, « tout esprit » ; il ne dit pas Nous sommes vainqueurs, nous avons l'avantage; il dit plus : « Nous réduisons en captivité » ; de même que plus haut, il ne dit pas : Nous faisons avancer les machines contre les remparts, mais : Nous les détruisons, car la supériorité de nos armes n'admet pas de comparaison. Et en effet, nous ne combattons pas avec des paroles, mais avec des actions contre des paroles, non avec une habileté qui tient à la chair, mais revêtus de l'esprit de douceur et de force. Comment donc, dit-il, pouvais-je me glorifier, étaler l'orgueil des paroles, écrire des menaces épistolaires, encourir les accusations de ceux qui disent : « Les lettres de Paul sont graves et fortes » (II Cor. X, 40), puisque c'est en cela que notre pouvoir consiste le moins ?
3. Lorsque l'apôtre dit : « Réduisant en captivité tout esprit, pour le soumettre à l'obéissance de Jésus-Christ », aussitôt qu'il a fait entendre ce mot de captivité, il sent que ce terme est trop dur, et, vite, il le corrige, il ajoute : « Pour le soumettre à l'obéissance de Jésus-Christ » ; après la captivité, la liberté; après la mort, la vie; après la perdition, le salut. Car nous ne venons pas seulement pour terrasser, nous venons surtout pour transformer, pour conquérir nos adversaires à la vérité. « Ayant en notre main le pouvoir de punir toute désobéissance, lorsque vous aurez satisfait à tout ce que l'obéissance demande de vous (6) ». Ici ce n'est pas les coupables seulement qu'il remplit de crainte, mais il intimide les autres avec eux. C'est vous, dit-il, que nous attendons; quand nos avertissements, nos menaces vous auront redressés, purifiés, séparés de tout commerce avec les coupables, quand les malades incurables seront dans leur isolement, alors nous sévirons, attendant pour cela que vous vous soyez franchement séparés. Vous obéissez sans doute maintenant, mais votre obéissance n'est point parfaite. Mais, dira-t-on, si vous agissiez tout de suite, il y aurait une plus grande utilité. Nullement : car si j'agissais tout de suite, je vous envelopperais dans la punition. Mais vous deviez châtier les autres et nous épargner. Mais si je vous épargnais, on pourrait m'accuser de partialité : je ne veux rien faire, quant à présent, je veux d'abord vous redresser, et ensuite c'est aux autres que j'irai parler.
Est-il possible de mieux prouver la tendresse qu'on porte dans ses entrailles ? Il voit ses fidèles compromis par un indigne commerce, il veut frapper les coupables, mais il s'arrête, il contient son indignation; il donne aux siens le temps de se retirer, pour n'avoir à frapper que ceux qu'il faut punir; disons mieux, pour n'avoir même pas à les frapper eux-mêmes. Car s'il les menace, s'il dit ne vouloir recouvrer que les vrais fidèles, c'est pour que les autres, corrigés par la crainte, reviennent à résipiscence, c'est pour n'avoir à faire tomber sur personne le feu de sa colère. C'était un médecin excellent, un bon père étendant ses soins sur tous, un protecteur, un curateur plein de zèle, attentif à tous les intérêts, écartant tous les obstacles, réprimant les hommes dangereux, se montrant partout à la fois pour veiller au salut de tous. Et ce n'était pas en livrant des combats qu'il achevait ainsi les affaires, il courait toujours comme à une prompte victoire, à un triomphe tout préparé, n'ayant qu'à dresser des trophées, renversant d'un coup de main les forteresses du démon, les machines des mauvais anges, et transportant son butin tout d'un trait dans le camp du Christ; il ne se donnait pas le temps de reprendre haleine ; de tels peuples soumis, il s'élançait d'un bond vers d'autres peuples; de ces derniers, vers d'autres peuples encore, comme un général victorieux qui ne passe pas un jour, ce n'est pas assez dire, qui ne passe pas une heure sans ériger de nouveaux trophées. Entré dans la mêlée sans avoir rien sur lui qu'une méchante tunique, il prenait les villes des ennemis avec tous leurs habitants, et pour arcs, pour lances, pour flèches, pour toute arme, Paul n'avait que sa langue. Il lui suffisait de parler, et ses discours tombaient sur les ennemis avec plus de force dévorante que le feu, et il chassait les démons, et il ramenait à lui les hommes que les démons retenaient prisonniers. Quand l'apôtre mettait en fuite cet exécrable Satan, on vit cinquante milliers de magiciens se réunir, brûler les livres de sorcellerie, et revenir à la vérité. Comme il arrive, au sein d'une guerre, lorsqu'une tour s'écroule, lorsqu'un tyran est renversé, que tous ses partisans jettent leurs armes, se rendent au général de l'armée victorieuse, le même fait se produisit alors. Le démon était terrassé, on vit alors tous ceux qu'il tenait assiégés, jeter loin d'eux leurs livres, ou plutôt les détruire, et accourir vers Paul pour tomber à ses pieds; et lui, tenant tête à l'univers, comme si toute la terre n'eût été pour lui qu'une armée ennemie, ne s'arrêtant jamais, on eût dit qu'il avait des ailes, et toujours, et partout, il faisait seul toutes choses, tantôt redressant un boiteux, tantôt ressuscitant un mort, tantôt frappant de cécité un magicien ; même en prison son activité ne se reposait pas, il attirait à lui son geôlier, le prisonnier faisait alors cette glorieuse prise.
4. Sachons donc l'imiter, nous aussi, dans la mesure de nos forces. Mais que dis-je, dans la mesure de nos forces ? Il nous est permis de nous approcher de lui, nous n'avons qu'à le vouloir, nous pouvons contempler sa vertu dans les combats, imiter son courage. Aujourd'hui encore, l'apôtre continue son oeuvre, détruisant les raisonnements humains, et tout ce qui s'élève avec hauteur contre la science de Dieu. Un grand nombre d'hérétiques ont entrepris de le déchirer, et Paul, même en lambeaux, montre encore son énergie invincible. Et Marcion et les Manichéens ont prétendu se servir de Paul, mais en le mutilant; qu'est-il arrivé ? qu'ils sont convaincus, réfutés par ces lambeaux mêmes. Il suffit de la main du fort étendue sur eux, pour les mettre en pleine déroute; de son pied, même séparé de son corps, pour les poursuivre et les disperser de toutes parts; ce membre mutilé, défiguré, conserve assez de force encore pour confondre tous les opposants. — Eh bien, dira-t-on, c'est une preuve de perversité que la même parole puisse servir à tous ceux qui se livrent de mutuels combats. De perversité, oui, mais ce n'est pas à Paul qu'il la faut imputer, cette perversité, gardons-nous-en bien, mais à ceux qui prétendent faire, de sa parole, un pareil usage. Il n'y avait pas en lui de versatilité ; il est simple, il est parfaitement clair; mais ces hérétiques ont corrompu le sens de ses paroles pour les rendre conformes à leurs propres pensées. Et comment, dira-t-on, ses expressions ont-elles pu donner prise à ceux qui ont voulu s'en servir ? Ce ne sont pas ses expressions qui donnent prise à l'erreur, c'est la démence des hérétiques qui abuse des expressions. Ce monde que nous voyous, ce monde entier si grand et si digne d'admiration prouve assez la divine sagesse : « Les cieux racontent la gloire de Dieu; le jour l'annonce au jour, et la nuit en donne la connaissance à la nuit » (Ps. XVIII, 1, 2); et cependant ce monde est, pour le grand nombre, un scandale, et les hommes disputent entre eux. En effet, les uns l'admirant outre mesure, en ont fait un Dieu; les autres, au contraire, en ont méconnu la beauté jusqu'à le regarder comme indigne d'être la création d'un Dieu, jusqu'à en attribuer la plus grande partie à une matière mauvaise.
Et cependant Dieu avait prévenu cette double erreur : il l'avait fait beau et grand, pour qu'on ne le jugeât pas au-dessous de sa sagesse, et, en même temps, il l'avait fait défectueux, incapable de se suffire à soi-même, pour qu'on ne le soupçonnât pas d'être un Dieu. En dépit de cette conduite de Dieu, les hommes, aveuglés par leurs raisonnements, sont tombés dans la contradiction des opinions, se réfutant les uns les autres, s'accusant les uns les autres, et justifiant la sagesse divine par l'erreur des raisonnements où ils se sont eux-mêmes égarés. Mais que parlé-je du soleil et du ciel ? Les Juifs avaient vu de leurs veux une infinité de miracles, et ils se mirent aussitôt à adorer un veau d'or. Ce n'est pas tout; ils virent encore le Christ chassant les démons, et ils l'accusèrent d'être possédé du démon. Était-ce la faute de celui qui chassait les démons ou celle de ces aveugles, de ces insensés ? N'allez donc pas accuser Paul, ni le rendre responsable des folles pensées de ceux qui ont abusé de ses paroles, appliquez-vous plutôt à bien vous rendre compte du trésor de Paul, à contempler ses richesses, à tenir tête fièrement à tous les hommes en vous revêtant de ses puissantes armes ; c'est ainsi que vous fermerez la bouche aux Grecs et aux Juifs. Mais comment est-ce possible, dira-t-on, s'ils n'ont pas foi en lui ? Par les événements qui se sont accomplis par lui, par le spectacle de la terre entière qui s'est redressée à sa voix. Ce n'est pas une puissance humaine qui a accompli une telle oeuvre ; la vertu du crucifié, soufflant sur lui, l'a seule rendu plus fort que tous, les orateurs, philosophes, rois, empereurs, plus puissant que toutes les puissances, et Paul n'a pas eu pour lui seul le pouvoir de revêtir de telles armes, et de terrasser ses adversaires, il lui a été donné de rendre d'autres, avec lui, aussi puissants que lui. Donc voulons-nous être utiles, nous aussi, et à nous-mêmes, et aux autres, ne nous lassons pas de tenir Paul entre nos mains, au lieu de demander nos, plaisirs aux prairies, aux vergers, faisons, de ses écrits, nos plus chères délices. C'est ainsi que nous pourrons nous affranchir de la corruption, conquérir la vertu, obtenir les biens qui nous sont annoncés, par la grâce et par la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissante, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.