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HOMÉLIE XXXI. Sur la troisième tentation du Sauveur.

 

Scrutez l'Écriture de façon à découvrir, même dans les passages en apparence les plus simples, des mystères qui ne manquent pas de grandeur. Examinons le début du texte de l'Évangile que nous avons entendu aujourd'hui et mettons en lumière son contenu caché. “ Le diable, dit-on, conduisit Jésus à Jérusalem. ” Voilà qui est incroyable : le diable conduit le Fils de Dieu et celui-ci marche à sa suite. Jésus suivait, sans aucun doute, semblable à l'athlète qui se rend de lui-même à l'épreuve. Il ne craignait pas le tentateur, ni les pièges d'un ennemi très rusé et il devait s'exprimer à peu près en ces termes : “ Conduis-moi où tu veux, tente-moi selon ton bon plaisir. Je m'offre spontanément à la tentation. Je supporte tes suggestions. Je me livre à toutes sortes de tentations possibles : en toutes, tu me trouveras le plus fort. ”

“ Il le conduisit donc à Jérusalem, le plaça sur le pinacle du temple et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas. ” Il le conduisit sur le faîte, au sommet du temple et il l'exhorte à se précipiter de là-haut. Mais cette proposition était hypocrite et, sous prétexte de révéler la gloire du Christ, elle visait un autre but ; aussi le Sauveur répondait : “ Il est écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. ” Considérez aussi la façon dont le diable tente le Christ. Il n'ose le faire qu'en invoquant le témoignage des livres saints et des psaumes : “ Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il a donné pour vous des ordres à ses anges, ils vous porteront sur leurs mains, de peur que votre pied ne heurte contre une pierre. ” Comment sais-tu, ô diable, que ces mots sont dans l'Écriture ? As-tu lu les Prophètes ou connais-tu la Parole de Dieu ? Tu peux bien te taire, je répondrai pour toi. Tu as lu les livres saints, non pour devenir toi-même meilleur, mais pour tuer au moyen de la simple lettre les amis de la lettre. Tu sais que si tu veux parler au Christ d'autres ouvrages, tu ne le tromperas pas et que tes assertions ne pourront avoir aucune autorité.

Ainsi Marcion lit-il les Écritures, comme le diable, de même Basilide, Valentin, lorsque avec le diable ils disent au Sauveur : “ Il est écrit : Il a donné pour vous des ordres à ses anges, ils vous porteront sur leurs mains, de peur que votre pied ne heurte contre une pierre. ” S'il vous arrive parfois d'entendre invoquer le témoignage de l'Écriture, veillez à ne pas y souscrire immédiatement. Considérez plutôt la vie de votre interlocuteur, ses pensées et son intention ; il simule, peut-être, une sainteté qu'il n'a pas, sous la toison d'une brebis peut se cacher un loup infecté du poison de l'hérésie et ce peut être le diable qui parle en lui, dans son commentaire de l'Écriture. Voilà comment, selon l'occasion du moment, le diable parle en s'appuyant sur l'Écriture. Paul au contraire, dans l'intérêt de ses auditeurs, en appelle au témoignage non seulement de l'Écriture mais encore des livres profanes quand il dit : “ Crétois, toujours menteurs, méchantes bêtes, ventres paresseux. ” Et il cite un autre auteur : “ Nous sommes aussi de sa race °. ” Et même un comique : “ Les bavardages méchants corrompent les bonnes mœurs. ” Mais ni le diable, citant l'Écriture, ne pourra en cette occasion me tromper, ni Paul, tirant quelque exemple des lettres profanes, ne m'éloignera de son enseignement. C'est en effet pour les sanctifier que Paul a pris à son compte les paroles même de ceux qui ne sont pas des nôtres.

Voyons donc le passage de l'Écriture que le diable propose au Seigneur : “ Il est écrit : Il a donné pour vous des ordres à ses anges ; ils vous porteront sur leurs mains de peur que votre pied ne heurte contre une pierre. ” Voyez comme il est sournois dans le choix même des témoignages. Il veut diminuer la gloire du Sauveur, comme si Jésus avait besoin du secours des anges, comme s'il allait faire un faux pas sans le soutien de leurs mains. Le diable allègue un témoignage et applique au Christ un verset de l'Écriture qui ne concerne pas le Christ mais les saints en général. En toute liberté et avec une entière assurance, j'affirme, contrairement au diable, que ces paroles ne peuvent pas s'entendre de la personne du Christ. Car il n'a pas besoin du secours des anges, lui qui est plus grand qu'eux et possède en héritage un nom bien supérieur au leur. À aucun ange Dieu n'a jamais dit : “ Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui. ” À aucun d'entre eux il ne s'est adressé comme à un fils, quand il a dit : “ Il a fait de ses anges des souffles et de ses serviteurs, un feu brûlant ° ”, mais [il adresse ces mots : “ Tu es mon Fils, aujourd'hui je t'ai engendré ”], à son propre Fils, dont il parle dans les prophètes en des passages innombrables. Le Fils de Dieu, dis-je, n'a pas besoin du secours des anges. Sache donc plutôt, ô diable, que les anges feront des faux pas, si Jésus ne leur vient pas en aide. Et si, parmi eux, on a vu trébucher tel ou tel dont on vient de lire : “ Nous jugerons les anges ”, il a trébuché parce qu'il n'a pas tendu la main à Jésus, afin que, saisi par lui, il ne bronchât pas. Si on se fie à ses propres vertus, sans invoquer l'assistance de Jésus, on trébuche et on tombe. Et toi, diable, si tu es tombé “ comme la foudre du ciel ”, c'est que tu n'as pas voulu croire en Jésus-Christ, Fils de Dieu.

Mais pour que tu reconnaisses ton erreur d'interprétation, fais attention que la suite aussi doit également s'entendre non pas du Christ mais des saints. Ce n'est pas Jésus-Christ mais les saints que Dieu délivre “ de la ruine et du démon de midi. ” Lis le psaume 90 dont voici le début : “ Celui qui se tient sous l'aide du Très-Haut, demeurera sous la protection du Tout-Puissant. ” Tu constateras que le passage suivant concerne plutôt le juste que le Fils de Dieu : “ Mille tomberont à ton côté et dix mille à ta droite, mais, toi, tu restes hors d'atteinte. Il suffit que tes yeux regardent et tu verras le salaire des pécheurs ”, et le reste. Ce verset également concerne la personne du juste. Mais en alléguant avec une intention perverse les témoignages pour affirmer du Sauveur ce qui est dit des justes, le diable passe sous silence et omet les versets écrits contre lui. De fait, après avoir dit : “ Il a donné pour vous des ordres à ses anges ; ils vous porteront sur leurs mains, de peur que votre pied ne heurte contre une pierre ”, il passe la suite sous silence : “ Sur l'aspic et le basilic tu marcheras, tu fouleras le lion et le dragon. ” Pourquoi, ô diable, gardes-tu le silence sinon parce que tu es “ le basilic ”, le roitelet de tous les serpents, armé de venin plus nocif que tous les autres, puisque tu causes instantanément la mort de celui que tu regardes. Tu sais bien qu'il existe à tes côtés une autre force ennemie qui se nomme “ l'aspic ” et qui est soumise au juste. Et c'est pourquoi tu ne dis rien de tout cela.

Tu es “ le dragon ”, tu es “ le lion ”, dont il est écrit : “ Sur l'aspic et le basilic, tu marcheras, tu fouleras aux pieds le lion et le dragon. ” Mais, malgré ton silence, nous qui lisons l'Écriture avec plus de droiture, nous savons que nous possédons le pouvoir de te fouler aux pieds et que cet empire nous a été donné non seulement dans l'Ancien Testament, ainsi que le chante à l'instant notre psaume, mais aussi dans le Nouveau. Le Sauveur ne dit-il pas : “ Voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions et toutes puissances de l'ennemi, et rien ne pourra vous nuire. ” Appuyés sur un si grand pouvoir, prenons les armes et faisons tout pour piétiner par notre conduite le lion et le dragon. De plus, pour savoir comment le lion et le dragon seront écrasés, lisez l'épître de Paul, dans laquelle il affirme que “ le Fils de Dieu est piétiné par le pécheur. ” Si donc le pécheur foule aux pieds le Fils de Dieu, à l'inverse, le juste “ piétine le lion et le dragon ” et “ toute la puissance de l'ennemi ” au nom de Jésus-Christ, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.

 

 

HOMÉLIE XXXII. Sur le texte : Jésus s'en retourna avec la puissance de l'Esprit, jusqu'au passage où il est dit : Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.

 

Au début, Jésus “ rempli de l'Esprit-Saint revint des bords du Jourdain et il était conduit par l'Esprit dans le désert pendant quarante jours. ” Lors de la tentation, comme il allait avoir encore à lutter contre le diable, le mot “ esprit ” est employé deux fois tout seul. Mais, après que Jésus a surmonté, dans la lutte, les trois tentations mentionnées par l'Écriture, voyez ce qui est affirmé, de façon caractéristique et intentionnellement, au sujet de l'Esprit : “ Jésus s'en retourna dans la puissance de l'Esprit. ” On a ajouté : “ la puissance ”, car il avait foulé aux pieds le dragon et dans une lutte serrée vaincu le tentateur. Jésus, “ s'en retourna ” donc en Galilée dans la puissance de l'Esprit et sa réputation se répandit dans toute la région avoisinante. “ Il enseignait lui-même dans leurs synagogues et tous célébraient ses louanges. ”

Quand vous lisez : “ Il enseignait dans leurs synagogues et tous célébraient ses louanges ”, prenez garde de n'estimer heureux que les auditeurs du Christ et de vous juger, vous, privés de son enseignement. Si l'Écriture est la vérité, Dieu n'a pas seulement parlé jadis dans les assemblées juives mais il parle aujourd'hui encore dans notre assemblée et non seulement ici, dans la nôtre, mais, dans d'autres réunions et dans le monde entier, Jésus enseigne et cherche des instruments pour transmettre son enseignement. Priez pour qu'il me trouve également disposé et apte à le chanter. Et de même que le Dieu tout-puissant, cherchant des prophètes, au temps où la prophétie faisait défaut aux hommes, trouve par exemple Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, ainsi Jésus cherche des instruments pour transmettre sa parole, pour enseigner les peuples dans leurs synagogues et être glorifié par tous. Aujourd'hui Jésus est davantage “ glorifié par tous ” qu'au temps où il n'était connu que dans une seule province.

“ Il vint ensuite à Nazareth, où il avait été élevé, entra, selon la coutume, le jour du sabbat, dans la synagogue et se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe et, déroulant le livre, il tomba sur le passage où il était écrit : L'Esprit du Seigneur est sur moi, c'est pourquoi il m'a consacré par l'onction. ” Ce n'est pas simple hasard mais intervention de la divine Providence si Jésus déroula le livre et trouva dans le texte le chapitre qui prophétisait à son sujet. S'il est écrit “ qu'un moineau ne tombe pas dans un filet sans la volonté du Père ” et que “ les cheveux de la tête ” des Apôtres “ sont tous comptés ”, serait-ce un effet du hasard que le choix du livre d'Isaïe de préférence à un autre et la lecture de ce texte qui précisément exprimait le mystère du Christ : “ L'Esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a consacré par l'onction ” ? C'est le Christ en effet qui rappelle ce texte et il faut penser que rien ne s'est produit selon le jeu de la fantaisie et du hasard mais selon le dessein de la divine Providence.

Dans ces conditions, considérons le sens des paroles du prophète et l'application que Jésus dans la synagogue s'en fait ensuite à lui-même. “ Il m'a envoyé, dit-il, porter la bonne nouvelle aux pauvres. ” Les pauvres désignent les Gentils. De fait, ils étaient pauvres, eux qui ne possédaient absolument rien, ni Dieu, ni Loi, ni Prophètes, ni justice, ni aucune autre vertu. C'est pour ce motif que Dieu l'a envoyé, comme messager auprès des pauvres : pour “ annoncer aux captifs la délivrance ”. Captifs, nous l'avons été, nous que, depuis tant d'années, Satan tenait enchaînés, prisonniers et assujettis à son pouvoir. Jésus est venu “ annoncer la délivrance aux captifs et aux aveugles le retour à la vue ”. Sa parole et la prédication de sa doctrine rendent la vue aux aveugles. Il faut donc comprendre que cette prédication a une portée générale et s'adresse non seulement “ aux captifs ” mais encore “ aux aveugles ”. “ Rendre la liberté aux opprimés. ” Y a-t-il eu un être plus opprimé et plus meurtri que l'homme, avant qu'il soit libéré et guéri par Jésus ? “ Proclamer une année de grâces du Seigneur. ” Selon l'interprétation littérale pure et simple, on dit que le Sauveur a prêché l'Évangile en Judée pendant un an et que c'est le sens de l'expression : “ Proclamer une année de grâces du Seigneur et le jour de la rétribution. ” Mais peut-être en disant : “ Proclamer une année du Seigneur ”, la parole de Dieu veut-elle signifier un mystère. Les jours futurs seront différents, en rien comparables à ceux que nous voyons aujourd'hui en ce monde, les mois aussi seront différents ainsi que l'ordre des calendes. Si donc tous les temps sont différents, il en va de même, dans l'avenir, de l'année du Seigneur porteuse de grâces. Et toutes ces réalités ont été annoncées, afin qu'après être passés de l'aveuglement à la vision et de l'esclavage à la liberté, guéris de nos diverses blessures, nous parvenions “ à l'année de grâces du Seigneur ”.

“ Après avoir lu ces paroles et roulé le livre, Jésus le rendit au servant et s'assit ; et tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. ” Même actuellement, si vous le voulez, dans notre synagogue, dans notre assemblée, vous pouvez fixer les yeux sur le Sauveur. Dès lors que vous dirigez le regard le plus profond de votre cœur vers la contemplation de la Sagesse, de la Vérité et du Fils unique de Dieu, vous avez les yeux fixés sur Jésus. Bienheureuse assemblée, dont l'Écriture atteste que tous avaient les yeux fixés sur lui ! Que je voudrais que cette assemblée puisse recevoir un témoignage semblable, que tous, catéchumènes et fidèles, femmes, hommes et enfants y aient les yeux, non pas ceux du corps mais ceux de l'âme, occupés à regarder Jésus ! Quand vous le regarderez, sa lumière et sa contemplation rendront vos visages plus lumineux et vous pourrez dire : “ Elle a laissé sur nous son empreinte, la lumière de ta face, ô Seigneur ”, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.

 

 

HOMÉLIE XXXIII. Sur le texte : Sans doute vous allez me citer ce dicton et la suite, jusqu'au passage où il est dit : Et aucun d'eux ne fut guéri, mais seulement Naaman le Syrien.

 

À s'en tenir au seul récit de Luc, Jésus n'a pas encore séjourné à Capharnaüm et on ne dit pas qu'il ait accompli des miracles en cette ville puisqu'il n'y a pas été. Mais avant sa venue à Capharnaüm, on signale sa présence dans sa patrie qui est Nazareth. “ Sans doute, dit-il à ses concitoyens, allez-vous me citer ce dicton : Médecin, guéris-toi toi-même. Tout ce qu'on nous a dit s'être passé à Capharnaüm, fais-le également ici dans ta patrie. ” Un mystère, je pense, est caché dans ce passage-ci où Capharnaüm, figure des Gentils, passe avant Nazareth, figure des Juifs. C'est pourquoi Jésus sachant que personne n'est à l'honneur dans sa patrie, ni lui-même, ni les prophètes, ni les Apôtres, ne voulut pas y prêcher mais il prêcha parmi les Gentils de peur que ses compatriotes ne lui disent : “ Sans doute allez-vous me citer ce dicton : Médecin, guéris-toi toi-même. ” Viendra en effet un temps où le peuple juif dira : “ Tout ce qu'on nous a dit s'être passé à Capharnaüm, les miracles et les prodiges accomplis parmi les Gentils, fais-les aussi chez nous, dans ta patrie. Ce que tu as montré au monde entier, montre-le-nous aussi. Prêche ton message à Israël ton peuple, afin qu'au moins, “ quand la totalité des païens sera entrée, tout Israël soit sauvé. ” Aussi il me semble que c'est selon un dessein voulu que Jésus en réponse aux questions des Nazaréens leur dit : “ Aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie. ” Et je pense que ces paroles sont plus vraies selon le mystère que selon la lettre.

Jérémie n'a pas été bien reçu dans Anathoth sa patrie, ni Isaïe dans la sienne, quelle qu'elle soit, ni les autres prophètes ; il me semble pourtant qu'il vaut mieux comprendre ce refus en disant que la patrie de tous les prophètes fut le peuple de la circoncision qui ne les a pas accueillis ni eux ni leurs prophéties. Quant aux Gentils demeurés loin des prophètes, sans les connaître, ils ont accepté les enseignements de Jésus-Christ. “ Aucun prophète n'est donc bien reçu dans sa patrie ”, c'est-à-dire dans le peuple juif. Mais nous, qui n'appartenions pas à l'alliance et étions étrangers aux promesses, nous avons accueilli les prophètes de tout notre cœur et Moïse et les prophètes annonçant le Christ sont à nous plutôt qu'aux Juifs qui, précisément pour n'avoir pas accueilli Jésus, n'ont pas accueilli ceux qui l'ont annoncé.

Aussi à ces mots : “ Aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie ”, il ajoute encore : “ En vérité je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d'Élie, lorsque le ciel demeura fermé durant trois ans et six mois. ” Voici le sens de ces paroles : “ Élie était prophète et il se trouvait au milieu du peuple juif. Mais, au moment d'accomplir un prodige, il délaissa les veuves d'Israël pourtant nombreuses et vint trouver “ une veuve de Sarepta au pays de Sidon ”, une pauvre femme païenne, déployant ainsi la figure de la réalité à venir. Le peuple d'Israël en effet “ avait faim et soif non de pain et d'eau, mais d'entendre la Parole de Dieu ”, lorsque Élie vint chez cette veuve, dont le prophète rend témoignage en ces mots : “ Les fils de la délaissée sont plus nombreux que les fils de l'épouse.” Et, à son arrivée, Élie multiplie le pain et les aliments de cette femme.

Tu étais la veuve de Sarepta, au pays de Sidon, ce pays dont “ sort la Chananéenne ” qui désire voir la guérison de sa fille et qui à cause de sa foi mérita de voir sa prière exaucée. “ Il y avait beaucoup de veuves en Israël, Élie pourtant ne fut envoyé vers aucune d'entre elles, mais à Sarepta vers une pauvre veuve. ”

Et le Christ ajoute un autre exemple qui va dans le même sens : “ Il y avait beaucoup de lépreux en Israël aux jours du prophète Élisée, et aucun d'eux ne fut guéri, mais seulement Naaman, le Syrien ” qui certes n'appartenait pas au peuple d'Israël. Considérez le grand nombre de lépreux jusqu'à ce jour “ en Israël selon la chair ”. Voyez de l'autre côté l'Élisée spirituel, notre Seigneur et Sauveur, qui purifie dans le mystère baptismal les hommes couverts des souillures de la lèpre et qui vous adresse ces mots : “ Lève-toi, va au Jourdain, lave-toi et ta chair redeviendra saine. ” Naaman se leva, s'en alla et, en se baignant, accomplit le mystère du baptême, “ sa chair devint semblable à la chair d'un enfant ”. De quel enfant ? De celui qui “ dans le bain de régénération ” naîtra dans le Christ-Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.

 

 

HOMÉLIE XXXIV. Sur le texte : Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ? jusqu'au passage où il est dit : Va et toi aussi fais de même.

 

Il y a beaucoup de préceptes dans la Loi, mais le Sauveur a seulement retenu dans l'Évangile, en une sorte de résumé, ceux dont l'observance conduit à la vie éternelle. C'est à quoi se rapporte la demande qu'un docteur de la Loi adressait à Jésus : “ Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle ? ” On vous a lu aujourd'hui le texte de S. Luc. Jésus répondit : “ Qu'y a-t-il d'écrit dans la Loi ? Qu'y lis-tu ? — Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. ” “ Tu as bien répondu, dit Jésus, fais cela et tu vivras ” de la vie éternelle, sans aucun doute ; telles furent la question du docteur de la Loi et les paroles du Sauveur concernant la vie éternelle. Ce précepte de la Loi nous enseigne en même temps d'une façon claire à aimer Dieu. “ Écoute, Israël, dit le Deutéronome, le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu ”, et “ tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton esprit ” et la suite, et “ le prochain comme toi-même ”. Et le Sauveur a rendu témoignage à ces vérités quand il dit : “ À ces deux commandements se rattachent toute la Loi ainsi que les Prophètes. ”

Mais le docteur de la Loi “ voulant se justifier lui-même ” et montrer que personne n'était son prochain, reprit : “ Qui est mon prochain ? ” Le Seigneur énonce alors le parabole, dont voici le début : “ Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho ”, et la suite. Il enseigne que cet homme qui descendait n'a été le prochain de personne sinon de celui qui a voulu garder les commandements et se préparer à être le prochain de quiconque a besoin de secours. C'est ce qui est noté pour conclure la parabole : “ Lequel de ces trois, à ton avis, s'est montré le prochain de l'homme tombé aux mains des brigands ? ” Ni le prêtre, ni le lévite n'ont été son prochain mais selon la réponse du docteur de la Loi lui-même : “ Celui qui a pratiqué la miséricorde ” a été son prochain, d'où ces mots du Sauveur : “ Va, toi aussi fais de même. ”

Selon le commentaire d'un ancien qui voulait interpréter la parabole, l'homme qui descendait représente Adam, Jérusalem le paradis, Jéricho le monde, les brigands les puissances ennemies, le prêtre la Loi, le lévite les Prophètes, et le Samaritain le Christ. Les blessures sont la désobéissance, la monture le corps du Seigneur, le “ pandochium ”, c'est-à-dire l'auberge ouverte à tous ceux qui veulent y entrer, symbolise l'Église. De plus, les deux deniers représentent le Père et le Fils ; l'hôtelier le chef de l'Église chargé de l'administrer ; quant à la promesse faite par le Samaritain de revenir, elle figurait le second avènement du Sauveur.

Cette interprétation est spirituelle et séduisante mais on ne doit pas penser pour autant qu'elle puisse s'appliquer à tout homme. “ Tout homme, en effet, n'est pas descendu (volontairement) de Jérusalem à Jéricho ”, et ce n'est pas pour ce motif que tous les hommes demeurent dans le siècle présent, mais le Christ, lui, “ y a été envoyé et y est venu à cause des brebis perdues de la maison d'Israël ”. L'homme qui “ descend de Jérusalem à Jéricho tombe aux mains des brigands ” précisément parce qu'il a lui-même voulu descendre. Les brigands ne peuvent être que ceux dont le Sauveur dit : “ Tous ceux qui sont venus avant moi ont été des voleurs et des brigands. ” Il ne tombe d'ailleurs pas au milieu de voleurs mais “ de brigands ” bien plus terribles que de simples voleurs puisqu'ils ont volé et couvert de plaies cet homme qui, “ descendant de Jérusalem ”, était tombé entre leurs mains. Quelles sont ces plaies ? Quelles sont ces blessures dont l'homme est atteint ? Les vices et les péchés. Puis les brigands, après l'avoir dépouillé de ses vêtements et couvert de blessures, ne le secourent pas dans sa nudité et, après l'avoir roué de coups encore une fois, l'abandonnent ; c'est pourquoi l'Écriture dit : “ L'ayant dépouillé et couvert de blessures, ils s'en allèrent, le laissant ” non pas mort, mais “ à demi mort ”. Or voici que par le même chemin descendaient “ un prêtre ” d'abord, puis “ un lévite ”, qui avaient peut-être fait du bien à d'autres personnes mais n'en firent pas à celui “ qui était descendu de Jérusalem à Jéricho ”. Le prêtre, à mon avis figurant la Loi, voit le Samaritain et de même le lévite qui, selon moi, représente les Prophètes, le voit aussi. Tous deux l'ont vu mais ils passèrent et l'abandonnèrent là. Mais la Providence laissait cet homme à demi mort aux soins de celui qui était plus fort que la Loi et les Prophètes, c'est-à-dire du Samaritain, dont le nom signifie “ gardien ”. C'est lui qui “ ni ne sommeille ni ne dort en veillant sur Israël ”.

C'est pour secourir l'homme à demi mort que le Samaritain s'est mis en route ; il ne descend pas “ de Jérusalem à Jéricho ” comme le prêtre et le lévite, ou plutôt, s'il descend, il descend pour sauver le moribond et veiller sur lui. Les Juifs lui ont dit : “ Tu es samaritain et un démon te possède. ” Après avoir affirmé n'être pas possédé du démon, Jésus ne voulut pas nier qu'il fût samaritain , car il se savait gardien. Aussi, après être venu jusqu'à l'homme à demi mort, l'ayant vu baigner dans son sang, il en eut pitié et s'approcha de lui pour devenir son prochain. “ Il banda ses blessures, versa de l'huile mêlée de vin ”, et ne dit pas ce qu'on lit dans le prophète : “ Il n'y a ni pansement ni huile ni bande à appliquer. ” Voilà le Samaritain dont les soins et les secours sont nécessaires à tous ceux qui sont malades, et il avait spécialement besoin du secours de ce Samaritain, l'homme qui, “ descendant de Jérusalem, était tombé entre les mains de brigands ” qui l'avaient blessé et laissé pour mort. Mais afin que vous sachiez que la Providence divine conduisait ce Samaritain, descendu pour soigner un homme “ tombé aux mains de brigands ”, il est clairement spécifié qu'il portait avec lui des bandes, de l'huile et du vin ; à mon avis, ces objets, le Samaritain ne les emportait sans doute pas avec lui pour cet unique moribond mais pour d'autres aussi, blessés de diverses façons et qui avaient également besoin de bandes, d'huile et de vin. Il avait de l'huile dont l'Écriture dit : “ Que l'huile fasse luire le visage ”, le visage sans aucun doute de celui qui avait été soigné. Pour calmer l'inflammation des blessures, il les nettoie avec de l'huile, et avec du vin mêlé de je ne sais quel produit amer. Puis il “ chargea le blessé sur sa monture ”, c'est-à-dire sur son propre corps : il a, en effet, daigné assumer l'humanité. Ce Samaritain “ porte nos péchés ” et souffre pour nous ; il porte le moribond et le conduit dans une auberge, c'est-à-dire dans l'Église qui accueille tous les hommes, ne refuse son secours à personne et où tous sont conviés par Jésus : “ Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et qui ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai. ”

Et après avoir conduit le moribond à l'auberge, il ne le quitte pas immédiatement, mais demeure avec lui toute une journée pour soigner ses blessures, non seulement pendant le jour, mais encore durant la nuit, lui consacrant ainsi toute sa sollicitude et son savoir-faire. Lorsque, le matin, il s'apprêtait à partir, il prélève sur son argent, sur ses fonds personnels, “ deux deniers ” de bon aloi, et il en gratifie l'aubergiste, sans aucun doute l'ange de l'Église, en lui prescrivant de soigner consciencieusement et de mener jusqu'à la guérison cet homme que lui-même avait soigné durant un temps trop bref. Quant aux deux deniers donnés à l'ange comme salaire pour qu'il soigne bien l'homme à lui confié, ils représentent, me semble-t-il, la connaissance du Père et du Fils et la connaissance de ce mystère : le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père. Promesse est également faite à l'hôtelier de lui rembourser immédiatement tous les frais que nécessite la guérison du moribond.

Ce gardien des âmes est apparu vraiment plus proche des hommes que la Loi et les Prophètes, “ en faisant miséricorde à celui qui était tombé entre les mains de brigands ” et il s'est montré son prochain non pas tellement en paroles mais en actes. Il nous est donc possible, suivant ce qui est dit : “ Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ ”, d'imiter le Christ et d'avoir pitié des hommes “ tombés aux mains des brigands ”, d'aller à eux, de bander leurs plaies, d'y verser de l'huile et du vin, de les charger sur notre propre monture et de porter leurs fardeaux et c'est pour nous y exhorter que le Fils de Dieu ne s'adresse pas seulement au docteur de la Loi mais à nous tous : “ Va, toi aussi, et fais de même. ” Si nous agissons de la sorte, nous obtiendrons la vie éternelle dans le Christ Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.

 

 

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