HOMÉLIE XXVI. Sur le texte : Il tient le van dans sa main et il nettoiera son aire, jusqu'au passage : Et il amassera le blé dans son grenier.
“ Dieu est esprit et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité. ” Notre Dieu est aussi “ un feu dévorant. ” Dieu reçoit donc deux noms : “ esprit ” et “ feu ”, esprit pour les justes, feu pour les pécheurs. Mais les anges aussi sont appelés “ esprit ” et “ feu ” : “ Lui qui fait de ses anges des esprits, dit l'Écriture, et de ses serviteurs, un feu brûlant ” ; les anges sont “ esprit ” pour tous les saints ; mais ceux qui méritent d'être suppliciés, ils les soumettent au feu et à l'embrasement. En ce sens, notre Seigneur et Sauveur lui aussi, tout en étant “ esprit ”, est “ venu mettre le feu sur la terre ”. Il est “ esprit ” suivant ces paroles de l'Écriture : “ Lorsque tu te seras tourné vers le Seigneur, le voile tombera ” et “ Le Seigneur, c'est l'esprit. ” D'autre part, il est “ venu mettre le feu ” non pas dans le ciel mais “ sur la terre ”, comme lui-même en témoigne par ces paroles : “ Je suis venu mettre le feu sur la terre et comme je veux qu'il brûle maintenant ! ” Car si “ tu te convertis au Seigneur ”, qui est “ esprit ”, le Christ sera “ esprit ” pour toi et, pour toi, il n'est pas “ venu mettre le feu sur la terre ”. Mais si au contraire tu refuses de te convertir à lui, et si tu possèdes la terre et ses fruits, “ il est venu jeter le feu sur la terre ” qui est en toi. L'Écriture dit aussi de Dieu en termes analogues : “ Le feu de ma colère s'est allumé ” non pas jusqu'au ciel mais “ jusqu'au fond du séjour des morts ” et “ il consumera ” non pas le ciel, mais “ la terre et ses germes ”.
À quel propos ai-je rappelé tout cela ? C'est que le baptême de Jésus est aussi un baptême “ dans l'Esprit-Saint et dans le feu ”. Sans oublier ce que j'ai dit précédemment, ni perdre de vue l'explication donnée plus haut, je veux apporter une nouvelle interprétation. Si tu es saint, tu seras baptisé dans l'Esprit-Saint ; si tu es pécheur, tu seras plongé dans le feu ; le même baptême deviendra condamnation et feu pour les pécheurs indignes ; mais les saints qui se convertissent au Seigneur avec une foi entière, recevront la grâce du Saint-Esprit et le salut. “ Celui qui baptise dans l'Esprit-Saint et dans le feu ”, comme le dit l'Écriture, “ a le van à la main et va nettoyer son aire ; il ramassera le blé dans son grenier et brûlera la paille au feu qui ne s'éteint pas ”. Je voudrais découvrir quels motifs a notre Seigneur de tenir “ le van ”, et par quel souffle la paille légère est emportée ça et là, tandis que le blé plus lourd tombe tout au même endroit, car, en l'absence de vent, on ne peut séparer le blé et la paille. Le vent, je crois, désigne ici les tentations qui, dans le tas mêlé des croyants, révèle que les uns sont de la paille, les autres du froment. Car, lorsque votre âme s'est laissée dominer par quelque tentation, ce n'est pas la tentation qui l'a changée en paille, mais c'est parce que vous étiez de la paille, c'est-à-dire légers et sans foi, que la tentation a dévoilé votre nature cachée. En revanche, quand vous affrontez courageusement la tentation, ce n'est pas elle qui vous rend fidèles et patients, mais elle révèle au grand jour les vertus de patience et de force, présentes en vous, mais de façon cachée. “ Car, dit le Seigneur, penses-tu que j'avais un autre but en te parlant ainsi que de te faire paraître juste ? ” et ailleurs : “ Je t'ai affligé et frappé de dénuement, c'était pour manifester le contenu de ton cœur. ” De la même manière, la tempête ne permet pas qu'un édifice bâti sur le sable tienne bon, mais elle laisse debout ce qui est construit “ sur la pierre. ” La tempête, une fois soulevée, ne pourra pas renverser un édifice fondé “ sur la pierre ”, mais elle fait voir sur le champ la fragilité des assises de la maison qui vacille “ sur le sable ”. Aussi, avant que la tempête s'élève, avant que se déchaînent les rafales et que s'enflent les torrents, tandis que tout demeure encore dans le silence, apportons tout notre soin aux fondations de la bâtisse, construisons notre maison avec les pierres solides et variées que sont les commandements de Dieu ; et, quand la persécution sévira, quand la rafale des calamités sera déchaînée contre les chrétiens, nous pourrons montrer que notre édifice est fondé “ sur la pierre ”, le Christ Jésus. Mais si quelqu'un le renie alors — loin de nous ce malheur —, qu'il le sache bien, ce n'est pas à l'instant de son reniement visible qu'il a renié le Christ, mais il portait en lui des semences et des racines de reniement déjà anciennes ; ce qui était en lui s'est révélé à ce moment et s'est manifesté au grand jour. Aussi, demandons au Seigneur d'être un édifice solide qu'aucun ouragan ne puisse renverser, “ fondé qu'il sera sur la pierre ”, sur notre Seigneur Jésus-Christ “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE XXVII. Sur ce texte : Et par bien d'autres exhortations il annonçait, jusqu'au passage : L'Esprit-Saint descendit sur lui.
Enseigner l'Évangile, c'est annoncer non pas une mais plusieurs vérités. Tel est bien le sens de ce passage de l'Écriture : “ Dans ses exhortations, Jean annonçait encore bien d'autres choses. ” Ainsi, Jean prêchait-il au peuple bien d'autres vérités qui n'ont pas été écrites. Quant à celles qui ont été écrites, voyez leur importance. Il a annoncé le Christ, il l'a montré du doigt et il a prêché le baptême du Saint-Esprit ; il a enseigné le salut aux publicains, et aux soldats les principes d'une bonne conduite ; il a dit qu'il fallait nettoyer l'aire et abattre les arbres, sans parler du reste de son enseignement contenu dans l'Évangile. Mais outre ce qui est écrit, il a annoncé encore d'autres choses qui n'ont pas été confiées à l'écriture, comme en font foi ces paroles : “ Dans ses exhortations, il annonçait au peuple encore bien d'autres choses. ” Au témoignage de l'évangile selon Jean, le Christ a dit beaucoup d'autres choses encore “ qui ne sont pas écrites dans ce livre ”, au point que, “ si on les écrivait, notre monde lui-même, je crois, ne pourrait contenir les livres qu'il faudrait écrire. ” De même, pour notre passage, parce que Jean-Baptiste annonçait certaines vérités trop élevées pour pouvoir être confiées à l'écriture, Luc, c'est compréhensible, a peut-être renoncé à les rapporter expressément et s'est contenté de mentionner qu'elles furent dites ; c'est pourquoi il écrit : “ Dans ses exhortations Jean annonçait au peuple encore bien d'autres choses. ”
Admirons aussi Jean-Baptiste surtout à cause du témoignage suivant : “ Parmi les enfants des femmes, personne ne dépassa Jean-Baptiste ”, et il mérita de s'élever à une telle réputation de vertu que bien des gens pensaient qu'il était le Christ. Mais il y a bien plus admirable encore : Hérode le tétrarque jouissait du pouvoir royal et était à même de le faire mourir quand il le voudrait. Or, il avait commis une action injuste et contraire à la loi de Moïse en prenant la femme de son frère, laquelle avait une fille de son premier mari. Jean, sans avoir peur de lui, ni faire acception de la personne, sans se soucier, comme je l'ai dit, du pouvoir royal, sans craindre la mort — car il savait, même sans être prophète, qu'une fois exaspéré, le prince était capable de le mettre à mort — sans se dissimuler tous ces dangers, il réprimanda Hérode avec la liberté des prophètes et lui reprocha son mariage incestueux. Jeté en prison pour cette audace, il ne se préoccupe ni de la mort ni d'un jugement à l'issue incertaine ; mais, dans ses chaînes, ses pensées allaient au Christ qu'il avait annoncé. Ne pouvant aller le trouver en personne, il envoie ses disciples pour s'informer : “ Es-tu celui qui doit venir ou faut-il en attendre un autre ? ” Notez bien que, jusque dans sa prison, Jean enseignait. Car d'où vient que même dans ce lieu il avait des disciples, et pour quelle raison y demeuraient-ils sinon parce que, même en prison, Jean accomplissait son devoir de maître et les instruisait par des entretiens sur Dieu ? Dans ces circonstances, le problème de Jésus se trouva posé, Jean lui envoie donc quelques disciples pour demander au Christ : “ Es-tu celui qui doit venir, ou faut-il en attendre un autre ? ” Les disciples reviennent et rapportent à leur maître ce que le Sauveur les avait chargés d'annoncer ; cette réponse est pour Jean une arme pour affronter le combat : il meurt avec assurance et de grand cœur se laisse décapiter, assuré par la parole du Seigneur lui-même que celui en qui il croyait était vraiment le Fils de Dieu. Telle fut la liberté de Jean-Baptiste, telle fut la folie d'Hérode qui, à de nombreux crimes, ajouta d'abord l'emprisonnement, puis la décollation de Jean-Baptiste.
Le Seigneur reçut le baptême, les cieux s'ouvrirent, “ l'Esprit-Saint descendit ” sur lui et une voix venue du ciel, comme un tonnerre, dit : “ Voici mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis mes complaisances. ” Aussi doit-on dire : grâce au baptême de Jésus le ciel s'est ouvert ; pour accorder la rémission des péchés — non à celui “ qui n'avait pas commis de péché et dans la bouche duquel il ne s'est trouvé aucune fausseté ”, mais au monde entier —, les cieux se sont ouverts et le Saint-Esprit est descendu, pour qu'après “ être monté dans les hauteurs, emmenant des prisonniers ”, le Seigneur nous communiquât l'Esprit qui était venu à lui ; et, de fait, il nous l'a donné une fois ressuscité, en prononçant ces mots : “ Recevez le Saint-Esprit. Celui à qui vous remettrez les péchés, ils lui seront remis, et celui à qui vous les retiendrez, ils lui seront retenus. ” “ Le Saint-Esprit descendit sur le Sauveur, sous la forme d'une colombe ”, l'oiseau de la douceur, symbole de l'innocence et de la simplicité. Aussi nous est-il prescrit d'imiter “ l'innocence des colombes ”. Tel est l'Esprit-Saint, pur, ailé, s'élevant dans les cieux.
C'est pourquoi nous disons cette prière : “ Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe, je volerai et me reposerai ? ”, c'est-à-dire : “ Qui me donnera les ailes du Saint-Esprit ? ” Et dans un autre passage, une prophétie contient cette promesse : “ Si vous reposez entre les murs de l'enclos, les ailes de la colombe sont argentées et les plumes de son dos brillent de l'éclat de l'or vert. ” De fait “ si nous reposons entre les murs ” de l'Ancien et du Nouveau Testament, nous recevrons “ les ailes argentées de la colombe ”, c'est-à-dire la Parole de Dieu et “ les plumes de son dos, brillant de l'éclat de l'or vert ” ; notre pensée trouvera ainsi sa plénitude dans les pensées du Saint-Esprit, notre langage et notre intelligence trouveront leur plénitude dans sa venue ; nous ne dirons et ne penserons rien qu'il ne nous ait suggéré ; et toute sainteté, celle du cœur comme celle de nos paroles et de nos actes, viendra du Saint-Esprit dans le Christ-Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE XXVIII. Sur la généalogie du Sauveur et les divergences entre Matthieu et Luc à propos des ancêtres du Christ.
Bien supérieur à Melchisédech, dont l'Écriture a laissé dans l'ombre la généalogie, notre Seigneur et Sauveur, lui, est issu d'une lignée d'ancêtres que nous rapporte l'Écriture. Or, puisque la divinité en lui n'est pas soumise à une naissance humaine, c'est à cause de toi, né dans la chair, qu'il a voulu naître. Cependant sa généalogie n'est pas semblable dans les recensions des évangélistes, difficulté qui a jeté beaucoup de trouble dans bien des esprits.
Matthieu énumère la série de ses ancêtres en commençant par Abraham, pour arriver au verset où il est dit : “ La naissance de Jésus arriva comme ceci. ” Car il s'intéresse non pas à celui qui a reçu le baptême mais à celui qui vient dans le monde. Luc, au contraire, pour dresser la généalogie du Christ, ne procède pas par ordre descendant, mais, comme il vient de parler de son baptême, il remonte jusqu'à Dieu lui-même. En outre, on ne trouve pas les mêmes personnages dans la généalogie du Christ, suivant qu'on la donne en remontant ou en descendant. Matthieu, qui le montre descendant des cieux, y fait entrer des femmes, et pas n'importe lesquelles, mais des pécheresses blâmées par l'Écriture. Luc, qui parle du Christ après son baptême, ne mentionne aucune femme. Matthieu, comme nous l'avons dit, nomme Thamar, qui par ruse devint concubine de son beau-père, Ruth, la moabite, qui n'était même pas de la race d'Israël, Rahab, dont je ne saurais dire d'où elle vient et la femme d'Urie qui souilla le lit conjugal. C'est que notre Seigneur et Sauveur était venu précisément pour prendre sur lui les péchés des hommes, et Dieu “ a fait péché pour nous celui qui n'avait pas commis de péché ” ; aussi, descendant dans le monde, il a assumé le rôle des hommes pécheurs et vicieux et il a voulu naître de la souche de Salomon, dont les péchés ont été rapportés dans l'Écriture, de Roboam dont les transgressions sont mentionnées et des autres, dont beaucoup “ firent le mal aux yeux du Seigneur ”. Mais lorsqu'il remonte du bain baptismal et qu'est alors décrite son origine, ce n'est pas du lignage de Salomon qu'il naît, mais de celui de Nathan qui reprocha à son père la mort d'Urie et la naissance de Salomon.
Alors que Matthieu emploie chaque fois le mot “ engendrer ”, ici il est omis. Matthieu écrit : “ Abraham engendra Isaac ; Isaac engendra Jacob. Jacob engendra Juda et ses frères ; Juda engendra Pharès et Zaram de Thamar ”, et jusqu'à la fin le mot “ engendra ” reparaît. Chez Luc, au contraire, lorsqu'il remonte du bain baptismal, Jésus est appelé “ celui qu'on croyait fils de Joseph ”, et, dans cette longue liste de noms, nulle part le mot “ génération ” n'est employé, sauf dans cette phrase : “ On le croyait fils de Joseph. ”
Matthieu ne dit pas : “ Il commençait ”, mais dans Luc, parce qu'il venait d'être baptisé, nous lisons : “ Il commençait” ; selon ce témoignage de l'Écriture, “ Jésus lui-même en était à son commencement. ” Il reçut le baptême et assuma le mystère de la seconde naissance pour que vous détruisiez, vous aussi, votre première naissance et puissiez naître une seconde fois. L'Écriture peut alors dire : “ Il commençait. ” Le peuple juif, durant son séjour en Égypte, n'avait pas l'habitude de considérer un mois comme le premier de l'année et ce n'est qu'à sa sortie d'Égypte qu'on lui dit : “ Ce mois viendra pour vous en tête des autres et sera pour vous le premier des mois de l'année. ” Ainsi du Christ : avant son baptême, le récit ne dit pas qu'il a commencé. Ce n'est donc pas sans raison, croyons-nous, qu'aux mots : “ Jésus lui-même était ”, on a ajouté “ à son commencement ”.
Examinons maintenant cette phrase : “ Agé d'environ trente ans. ” “ Joseph avait trente ans ” quand il fut libéré de prison et, après avoir expliqué le rêve du Pharaon, fut nommé intendant d'Égypte ; il emmagasina du blé au temps de l'abondance pour pouvoir en distribuer au temps de la disette. Les trente ans de Joseph, à mon avis, anticipaient en figure les trente ans du Sauveur. Car le second Joseph qui est Jésus entasse un autre blé que le premier en Égypte, il entasse le froment véritable et céleste, pour avoir, grâce à ce blé, amassé au temps de l'abondance, de quoi distribuer le jour où la faim reviendrait sur l'Égypte, non “ pas une faim de pain ni une soif d'eau, mais la faim d'entendre la parole de Dieu ”. ” Jésus recueille donc dans la Loi, dans les écrits des Prophètes et des Apôtres, les paroles du temps de l'abondance, pour que, une fois les derniers livres écrits, la dernière alliance conclue et la mission des Apôtres achevée, on puisse alors distribuer les paroles amassées par Jésus dans le grenier des Apôtres, c'est-à-dire dans leurs âmes et dans celles de tous les saints et ainsi nourrir l'Égypte menacée de famine, en premier lieu ses frères dont il est écrit : “ Je dirai ton nom à mes frères ; je te chanterai au milieu de l'assemblée. ” D'autres hommes ont bien aussi des paroles de patience, des paroles de justice et des autres vertus : c'est là le froment que Joseph distribua au Égyptiens. Mais autre est le froment que Jésus donne à ses frères, c'est-à-dire à ses disciples, venus de Gessen, la terre qui regarde l'orient : c'est le froment de l'Évangile, le froment des Apôtres. Avec ce blé nous devons faire du pain, en nous gardant pourtant d'y mélanger du “ vieux levain ”, pour avoir du pain nouveau, fait du blé et de la farine des Écritures, moulus dans le Christ Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE XXIX. Sur le texte : Jésus plein de l'Esprit-Saint s'en retourna et sur la première tentation du Christ.
Quand vous lisez dans l'Évangile : “ Jésus rempli du Saint-Esprit, s'en retourna ”, et dans les Actes des Apôtres le passage où il est écrit à leur sujet : “ Ils furent remplis du Saint-Esprit ”, n'allez pas penser à une égalité entre les Apôtres et le Sauveur, sachez que Jésus, les Apôtres et n'importe quel autre saint sont remplis du Saint-Esprit, mais à la mesure de leur capacité ; si vous dites par exemple : ces récipients sont pleins de vin ou d'huile, vous n'entendez pas indiquer d'emblée qu'ils sont remplis d'une quantité égale — l'un peut contenir un setier, l'autre une urne, l'autre une amphore —, de même, Jésus et Paul étaient tous deux remplis du Saint-Esprit, mais le vase de Paul était beaucoup plus petit que celui de Jésus et cependant l'un et l'autre étaient comblés selon leur mesure. Donc, après son baptême, le Sauveur, “ rempli du Saint-Esprit ”, descendu sur lui du ciel “ sous la forme d'une colombe ”, “ était conduit par l'Esprit ”. Car “ tous ceux qui sont conduits par l'Esprit sont fils de Dieu ” ; or Jésus seul était à proprement parler Fils de Dieu ; aussi fallait-il qu'il fût, lui aussi, conduit par l'Esprit-Saint. C'est bien ce qui est écrit : il était conduit au désert par l'Esprit pendant quarante jours, et il était tenté par le diable.
Pendant quarante jours, Jésus est tenté. De quelles tentations s'agit-il ? Nous l'ignorons. Peut-être ont-elles été passées sous silence parce que trop fortes pour être confiées à l'Écriture. De même que “ le monde n'aurait pas pu contenir tous les livres ” qu'il aurait fallu écrire pour mentionner les enseignements et les actions de Jésus, ainsi les tentations de quarante jours que le Seigneur eut à subir de la part du diable, le monde n'aurait pas eu la force de les supporter, si l'Écriture nous les avait apprises. Il nous suffit de savoir “ qu'il fut dans le désert pendant quarante jours, qu'il y était tenté par le diable et ne mangea rien durant ces jours-là ”, car il mortifiait le désir de la chair par un jeûne assidu et continuel.
“ Et quand ces jours furent achevés, il eut faim. Le diable lui dit : Si tu es fils de Dieu, dis à cette pierre de se changer en pain. ” “ Dis à cette pierre ”, mais à quelle pierre ? Sans doute à celle que montrait le diable, à celle qu'il veut voir se changer en pain. Quelle est donc cette tentation ? “ Un père à qui son fils demande du pain ne va pas lui donner une pierre ”, et voici que le diable, en adversaire sournois et trompeur, donne une pierre au lieu de pain ? Est-ce là tout ce que le diable voulait, que la pierre devienne pain et que les hommes se nourrissent, non de pain mais de la pierre que le diable leur avait montrée en guise de pain ? Pour ma part, je pense qu'aujourd'hui encore, le diable montre une pierre et incite chacun à prononcer la parole : “ Ordonne à cette pierre de se changer en pain. ” Toutes les tentations que les hommes devaient subir, le Seigneur les a subies le premier dans la chair qu'il a assumée. Mais, s'il est tenté, c'est pour que, nous aussi, nous puissions vaincre par sa victoire. Mes paroles restent peut-être obscures, sans un exemple qui les rende plus claires. Si vous voyez les hérétiques manger, en guise de pain, le mensonge de leurs doctrines, sachez que leur discours est la pierre que montre le diable, mais ne croyez pas qu'il ne dispose que d'une seule pierre. Il en possède plusieurs mentionnées dans le texte de saint Matthieu : “ Ordonne à ces pierres de se changer en pain. ” Marcion a donné cet ordre et la pierre du diable est devenue son pain. Valentin a donné le même ordre et une autre pierre s'est changée pour lui en pain. Basilide également et tous les autres hérétiques avaient du pain de cette sorte. Aussi, faut-il veiller avec soin : qu'il ne nous arrive pas de manger la pierre du diable en croyant nous nourrir du pain de Dieu. D'ailleurs où était la tentation dans le cas d'une pierre changée en pain et mangée par le Sauveur ? Imaginons que, sur la proposition du diable, le Seigneur, après avoir changé la pierre en pain, ait mangé ce qu'il aurait réalisé par sa propre puissance et ait apaisé sa faim ; où serait la tentation, où serait la victoire sur le diable, si tout cela n'avait pas un sens spirituel ? Or, comme nous l'avons dit, un examen approfondi des faits montre à la fois la réalité de la tentation, dans l'hypothèse où l'offre pouvait s'accomplir et aussi la victoire, puisqu'elle fut, en fait, négligée.
Il nous est montré en même temps que ce pain fait d'une pierre n'est pas la Parole de Dieu qui nourrit l'homme et dont il est écrit : “ L'homme ne vivra pas seulement de pain, toute parole qui sortira de la bouche de Dieu fera vivre l'homme. ” Je te réponds, être sournois et méchant qui ne crains pas de me tenter : il y a un autre pain, celui de la Parole de Dieu, qui fait vivre l'homme. Et, remarquons-le en même temps, ce n'est pas le Fils de Dieu qui parle ainsi mais l'homme que le Fils de Dieu a daigné assumer. C'est en sa qualité d'homme qu'il répond en disant : “ Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain ”, ce qui montre clairement que ce n'est pas Dieu mais l'homme qui a été tenté.
En scrutant avec soin le sens de l'Écriture, je crois découvrir la raison pour laquelle Jean n'a pas raconté la tentation du Sauveur, mentionnée seulement par Matthieu, Luc et Marc. Jean, en effet, dans son prologue, était parti de Dieu : “ Dans le Principe, était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. ” Aussi, faute de pouvoir retracer la manière dont s'est accomplie la génération divine, il s'était borné à affirmer que le Verbe était de Dieu et avec Dieu, et il avait ajouté : “ Et le Verbe s'est fait chair. ” Et parce que Dieu dont il avait à parler ne peut pas être tenté, il ne l'a pas montré aux prises avec la tentation du diable. Au contraire, l'évangile de Matthieu présente “ le livre de la généalogie de Jésus-Christ ”, cet homme, né de Marie ; Luc décrit sa génération humaine et, dans Marc, c'est l'homme qui est tenté ; c'est pour cette raison qu'est rapportée cette même réponse de Jésus : “ L'homme ne vit pas seulement de pain. ” Par conséquent, si le Fils de Dieu, vraiment Dieu, s'est fait homme pour vous et est tenté, vous qui êtes hommes par nature, vous n'avez pas le droit de vous indigner si par hasard survient la tentation. Mais si dans la tentation vous imitez l'homme qui pour vous a été tenté et si vous surmontez l'épreuve, vous aurez part à l'espérance de celui qui, homme alors, a maintenant quitté la condition humaine. Car celui qui, jadis, était homme, après avoir été tenté et avoir vu “ le diable s'éloigner de lui jusqu'au temps ” de sa mort, “ est ressuscité d'entre les morts et désormais ne meurt plus. ” Or tout homme est assujetti à la mort ; par conséquent, lui, qui ne meurt plus, n'est plus homme mais Dieu. Mais s'il est Dieu, lui qui jadis fut homme, et si vous devez lui devenir semblables, puisque “ nous lui serons semblables et nous le verrons tel qu'il est ”, il vous faudra vous aussi devenir dieux dans le Christ Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE XXX. Sur la seconde tentation du Sauveur.
Le Fils de Dieu et l'Antichrist, l'un comme l'autre, aspirent à régner. Mais l'Antichrist désire régner pour tuer ceux dont il aura fait ses sujets ; le Christ règne pour sauver. Sur chacun d'entre nous, s'il est fidèle, le Christ règne en tant que Parole, Sagesse, Justice, et Vérité. Si par contre nous préférons le plaisir à Dieu, sur nous règne le péché dont l'Apôtre dit : “ Que le péché ne règne donc point dans votre corps mortel. ” Ainsi deux rois s'affrontent dans leur empressement à régner : le roi du péché, le diable, sur les pécheurs, le roi de la justice, le Christ, sur les justes.
Le diable savait que le Christ était venu pour lui ravir son royaume et commencer à soumettre à son pouvoir divin ceux qui étaient soumis au pouvoir du malin, aussi “ il lui mit sous les yeux tous les royaumes du monde ” et des hommes de ce monde. Il lui montra comment sur les uns règne la luxure, sur d'autres, l'avarice, comment ceux-ci sont entraînés par les brises de la célébrité, ceux-là captivés par les séductions de la beauté. Mais il ne faut pas croire qu'en lui montrant les royaumes du monde, le diable ait fait voir à Jésus le royaume de Perse par exemple, ou celui des Indes ; non, “ il lui montra tous les royaumes du monde”, ce qui signifie : il montra son empire, sa façon de dominer le monde, pour l'engager à exécuter sa volonté et commencer par là à s'assujettir le Christ.
Veux-tu, lui dit-il, régner sur tous ces êtres ? Et il lui montre les masses innombrables d'hommes qu'il tenait en son pouvoir. Et à vrai dire, si nous consentons à reconnaître en toute simplicité notre misère et notre infortune, le diable est roi de presque tout l'univers ; aussi le Seigneur l'appelle-t-il d'ordinaire “ le prince de ce monde. ” Et quand le diable dit à Jésus : “ Vois-tu ces hommes soumis à mon pouvoir ”, il “ les lui montre en un instant ”, c'est-à-dire dans le cours actuel des temps qui, en comparaison de l'éternité, n'est qu'un instant. En effet le Sauveur n'avait pas besoin qu'on lui montrât plus longuement les affaires de ce monde ; à peine a-t-il tourné son regard vers ce spectacle qu'il voit le règne du péché, tous ceux qui sont esclaves de leurs vices et “ le prince de ce monde ” lui-même, le diable, qui s'enorgueillit et se réjouit, pour sa propre perte, d'avoir tant de monde sous son empire. Alors le diable dit au Seigneur : “ Est-ce pour lutter contre moi que tu es venu et pour arracher à mon pouvoir tous ceux que j'ai maintenant pour sujets ? Non, n'essaie pas de te mesurer avec moi. Non, ne te donne pas ce mal, ne va pas t'exposer aux difficultés du combat. Voici tout ce que je te demande : prosterne-toi à mes pieds, adore-moi, et tout le royaume qui m'appartient est à toi. ” Sans doute, notre Seigneur et Sauveur veut bien être roi et s'assujettir toutes les nations pour qu'elles servent la justice, la vérité et toutes les autres vertus, mais il veut régner en tant que Justice pour régner sans péché et ne rien faire de mal ; il ne consent pas, assujetti au diable, à être couronné sans peine ni à régner sur les autres en subissant lui-même la loi du diable.
C'est pourquoi il lui réplique : “ Il est écrit : tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui. ” Aussi ma volonté est-elle que tous ces hommes deviennent mes sujets pour qu'ils adorent le Seigneur et ne servent que lui. Tel est le désir de mon règne. Et toi, tu voudrais que par moi commence le péché que je suis venu détruire et dont je veux délivrer tous les hommes ? Apprends et sache que je m'en tiens à ce que j'ai dit ; que le Seigneur Dieu lui seul soit adoré et que tous ces hommes soient soumis à ma puissance, dans mon royaume. Quanta nous, réjouissons-nous d'être ses sujets et prions Dieu qu'il fasse mourir “ le péché qui règne dans notre corps ”, et que seul règne en nous le Christ Jésus, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.