HOMÉLIE XXII. Sur le texte : Toute vallée sera comblée, jusqu'au passage : Dieu a le pouvoir de susciter de ces pierres des fils à Abraham.
Examinons ce qui est prêché à l'avènement du Christ. Entre autres, pour commencer, il est écrit au sujet de Jean : “ Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. ” La suite concerne uniquement le Seigneur notre Sauveur. Car ce n'est pas Jean qui a “ comblé toute vallée ”, mais le Seigneur notre Sauveur. Que chacun considère ce qu'il était avant d'avoir la foi : il constatera qu'il était une vallée basse, une vallée en pente, plongeant dans les abîmes. Mais le Seigneur Jésus est venu et a envoyé l'Esprit-Saint à sa place ; alors “ toute vallée a été comblée ”. Elle a été comblée avec les bonnes œuvres et les fruits du Saint-Esprit. La charité ne laisse pas subsister en vous de vallée et, si vous possédez la paix, la patience et la bonté, non seulement vous cesserez d'être “ vallée ”, mais vous commencerez à devenir “ montagne ” de Dieu. Ces mots : “ Toute vallée sera comblée ”, nous constatons qu'ils se réalisent et s'accomplissent autant pour les Gentils que pour le peuple d'Israël, renversé de sa grandeur : “ Toute montagne et toute colline seront abaissées. ” Ce peuple était jadis une “ montagne ” et une “ colline ” et il a été abattu et démantelé. Mais “ sa faute a procuré le salut aux Gentils pour provoquer leur émulation ”. D'ailleurs, si on le veut, dans ces montagnes et ces collines abattues, on peut voir, sans se tromper, les puissances ennemies qui se dressaient contre les hommes. En effet, pour que les vallées dont nous parlons soient comblées, les puissances ennemies, montagnes et collines, devront être abaissées.
Mais voyons si la prophétie suivante concernant l'avènement du Christ s'est accomplie. De fait, le texte poursuit : “ Et tout ce qui était tortueux deviendra droit. ” Chacun de nous était tortueux — si du moins il l'était sans le rester encore aujourd'hui — et la venue du Christ qui s'accomplit jusqu'en notre âme a redressé tout ce qui était tortueux. À quoi peut vous servir, en effet, que le Christ soit jadis venu dans la chair, s'il n'est pas venu aussi jusqu'en votre âme ? Prions pour que chaque jour son avènement s'accomplisse en nous et que nous puissions dire : “ Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi. ” Car si le Christ vit en Paul et s'il ne vit pas en moi, quel avantage y a-t-il pour moi ? Mais lorsqu'il sera également venu à moi et que j'en aurai joui comme Paul en a joui, moi aussi je pourrai dire comme Paul : “ Je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. ”
Voyons encore tout ce qui est annoncé à l'avènement du Christ. Rien n'était plus âpre que vous. Regardez vos passions de naguère, votre emportement et vos autres vices, si toutefois ils ont disparu ; vous comprendrez que rien n'était plus âpre que vous et, selon une formule plus expressive, que rien n'était plus raboteux. Votre conduite était raboteuse, vos paroles et vos œuvres étaient raboteuses. Mais mon Seigneur Jésus est venu, il a aplani vos aspérités, il a changé en routes unies tout ce chaos pour faire en vous un chemin sans heurts, bien uni et très propre, pour que Dieu le Père puisse marcher en vous et que le Christ Seigneur fasse en vous sa demeure et dise : “ Mon Père et moi, nous viendrons et nous ferons en lui notre demeure. ”
Suivent ces mots : “ Et toute chair verra le salut de Dieu. ” Jadis vous étiez chair ; malgré cela, et même, surcroît de prodige, alors que vous êtes encore dans la chair, vous voyez déjà “ le salut de Dieu ”. Quant au sens de ces mots : “ Toute chair ”, sans qu'aucune ne soit exclue de la vision “ du salut de Dieu ”, je le laisse à la pénétration de ceux qui savent sonder les mystères et le cœur de l'Écriture. Il faut noter également que Jean parle “ aux peuples qui sortaient pour se faire baptiser. ” Si quelqu'un veut se faire baptiser, il doit sortir. Tant qu'il demeure dans son premier état, sans changer de conduite et d'habitudes, il manque totalement des dispositions requises pour s'approcher du baptême. Pour comprendre ce que veut dire “ sortir pour être baptisé ”, il faut accorder attention au témoignage apporté par les paroles de Dieu à Abraham : “ Sors de ta terre ”, et la suite.
C'est aux foules en train de sortir, non pas déjà sorties mais essayant de sortir, en vue de l'ablution baptismale que Jean adresse les paroles qui suivent. Car si elles étaient déjà sorties, jamais il ne leur dirait : “ Race de vipères. ” Tout ce qu'il leur dit, c'est à vous aussi qu'il le dit, catéchumènes, à vous qui vous disposez à approcher du baptême. Examinez bien si on ne pourrait pas vous traiter vous aussi de “ race de vipères ”. Car si vous avez quelque ressemblance avec les vipères qui tombent sous nos sens et avec les serpents invisibles, vous vous entendrez dire, vous aussi : “ Race de vipères ” et, si vous ne rejetez pas de votre cœur la malice et le venin des serpents, les paroles suivantes aussi vous seront adressées : “ Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? ”
Une grande colère menace notre siècle : le monde entier va subir la colère de Dieu. L'immensité des cieux, l'étendue de la terre, les chœurs des étoiles, l'éclat du soleil et les nuits adoucies par la lune, tout sera bouleversé par la colère de Dieu. Tout cela passera à cause des péchés des hommes. Autrefois la colère de Dieu s'est bornée à sévir uniquement contre la terre, “ car toute chair avait abandonné sa voie sur la surface de la terre ” ; mais aujourd'hui la colère de Dieu va s'abattre sur le ciel et sur la terre. “ Les cieux passeront, mais toi tu resteras (ces paroles s'adressent à Dieu) et tous s'useront comme un vêtement. ” Appréciez et mesurez la colère qui va consumer le monde entier, punir ceux qui méritent le châtiment et trouver matière où s'exercer. Chacun de nous, dans ses actions, a préparé matière à la colère ; car il est dit dans l'Épître aux Romains : “ Par ton endurcissement et l'impénitence de ton cœur, tu t'amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. ”
Puis viennent ces mots : “ Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez des fruits qui soient dignes de la conversion. ” C'est à vous aussi qui vous approchez du baptême que ces paroles s'adressent : “ Produisez des fruits qui soient dignes de la conversion. ” Voulez-vous savoir quels sont ces fruits dignes de la conversion ? “ La charité est un fruit de l'Esprit, la joie est un fruit de l'Esprit ainsi que la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la fidélité, la douceur, la tempérance et le reste. ” Si nous possédons toutes ces vertus, nous avons produit “ des fruits dignes de la conversion ”.
Il est dit encore à ceux qui venaient trouver Jean pour se faire baptiser : “ Et ne vous mettez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons pour père Abraham ; car je vous le dis, Dieu peut de ces pierres susciter des fils à Abraham. ” Jean, le dernier des prophètes, prophétise ici le rejet du premier peuple et la vocation des Gentils, car c'est aux Juifs qui se glorifiaient d'Abraham qu'il s'adresse : “ Ne vous mettez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père. ” Et c'est des Gentils qu'il parle ensuite : “ Je vous dis que de ces pierres Dieu peut susciter des fils à Abraham. ”. De quelles pierres voulait-il parler ? Ce ne sont pas les pierres matérielles et sans vie qu'il désignait, mais les hommes insensibles et durs de jadis qui, pour avoir adoré des pierres et du bois, ont vu se réaliser ce qu'on chantait dans le psaume au sujet de tels adorateurs : “ Que ceux qui fabriquent les idoles leur deviennent semblables, ainsi que tous ceux qui se confient en elles. ” Ceux qui fabriquent les idoles et se confient en elles sont vraiment semblables à leurs dieux, sans intelligence ni raison ils sont changés en pierre et en bois. Ils ont beau voir dans la création tant d'ordre, tant d'harmonie et de discipline, tant de beauté dans le monde, ils refusent de reconnaître le Créateur à partir des créatures ; ils ne veulent pas voir qu'une organisation si parfaite est l'œuvre d'une Providence qui la dirige, ils sont aveugles et ne voient le monde qu'avec des yeux d'animaux sans raison, avec des yeux de bêtes. Ils ne remarquent pas la présence d'une raison, dans un monde manifestement régi par la Raison. Tel est notre commentaire des paroles de Jean : “ Dieu peut de ces pierres susciter des fils à Abraham. ”
Quant à nous, supplions Dieu, si nous avons jamais été des pierres, de devenir “ fils d'Abraham ” à la place des autres fils rejetés qui ont perdu par leur faute la promesse de l'adoption. Je vais citer encore un témoignage à propos des pierres. Il est écrit dans le Cantique de l'Exode : “ Qu'ils soient changés en pierres tant que passe votre peuple, Seigneur, tant que passe votre peuple, dont vous avez pris possession. ” On prie Dieu que les Gentils soient un moment changés en pierres (car tel est bien le sens assez expressif du mot grec ? ? ? ? ? ? ? ?) “ jusqu'à ce que passe le peuple ” juif. Il est hors de doute qu'après le passage des Juifs, les Gentils cesseront d'être “ des pierres ” et, à la place de leurs cœurs durs, ils recevront une nature vraiment humaine et raisonnable dans le Christ “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE XXIII. Sur le texte : Voici que la cognée est à la racine de l'arbre, jusqu'au passage : Or des publicains vinrent aussi se faire baptiser par lui.
Dès ce temps-là, Jean disait : “ Voici que la cognée est à la racine des arbres. ” Si la consommation des siècles était imminente et la fin des temps prochaine, je n'aurais pas de questions à me poser : je dirais que ces mots : “ Voici que la cognée est à la racine des arbres ”, ainsi que cet autre verset : “ Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ”, sont des prophéties de ce qui s'accomplissait en ce temps-là. Mais bien des siècles se sont écoulés et des années sans nombre ont passé depuis ce temps-là jusqu'à nos jours, aussi faut-il se demander comment le Saint-Esprit a pu dire par son prophète : “ Voici que la cognée est à la racine des arbres. ” Pour ma part, je pense que cette prophétie annonce au peuple d'Israël qu'il va bientôt être retranché. Car “ à ceux qui sortaient pour se faire baptiser ”, Jean dirait entre autres choses : “ Produisez des fruits qui soient dignes de la conversion ”, et s'adressant à eux comme à des Juifs : “ Ne vous mettez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père, car je vous le dis, Dieu peut de ces pierres mêmes susciter des fils à Abraham. ” Ces paroles : “ Voici que la cognée est à la racine des arbres ”, s'adressent aux Juifs. Ce verset rejoint d'ailleurs la pensée de l'Apôtre : ce sont les rameaux infidèles que cette cognée a brisés et tranchés ; de la sorte, ce n'est pas la souche de l'arbre qui a été amputée, mais les gourmands issus de la souche, pour que sur la souche de l'arbre ancien on puisse greffer les sauvageons. “ Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera donc coupé et jeté au feu ” ; c'est ainsi qu'il doit finir, consumé dans les flammes.
Sont introduites ensuite trois catégories de personnes qui viennent consulter Jean sur leur salut : la première que l'Écriture a appelée : “ Les foules qui sortent pour se faire baptiser ” ; une autre qu'elle nomme : “ Les publicains ”, et la troisième qu'elle désigne du nom de “ soldats ”. “ Les foules l'interrogeaient en disant : Que faut-il faire ? Il leur répondit : Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n'en a pas ; que celui qui a des vivres fasse de même. ” Je me demande pourtant si de pareils préceptes conviennent à la foule. Car c'est un devoir pour les Apôtres plutôt que pour le peuple de donner une de ses tuniques à celui qui n'en a pas, quand on en possède deux. Et pour que vous sachiez que ce conseil convient aux Apôtres plutôt qu'aux foules, écoutez ce que le Sauveur leur dit : “ N'emportez pas deux tuniques pour la route. ”
C'est pourquoi ces deux vêtements dont on est revêtu, dont on doit céder l'un à celui qui n'en a pas, ont une autre signification. De même que nous “ n'avons pas deux maîtres à servir ”, le Sauveur ne veut pas nous voir posséder deux tuniques ni nous envelopper d'un double vêtement, car l'un serait le vêtement du vieil homme, l'autre, celui de l'homme nouveau. Il désire vivement au contraire que “ nous nous dépouillions du vieil homme pour nous revêtir de l'homme nouveau ”. Jusque-là l'explication est aisée.
Mais une question se pose maintenant : comment, selon cette interprétation, nous est-il enjoint de donner un vêtement à qui n'en a pas ? Quel est l'homme qui n'a même pas un vêtement sur la chair, qui est nu, qui n'est couvert d'absolument aucun habit ? Je ne refuse pas de voir ici le précepte de la libéralité, de la pitié pour les pauvres et de la bonté portée à son comble qui consiste à couvrir ceux qui sont nus, même avec une de nos tuniques.
Mais j'affirme que ce passage est susceptible en même temps d'une signification plus profonde : il nous faut donner une tunique à celui qui en est complètement démuni. Quel est donc cet homme sans tunique ? C'est celui qui est totalement privé de Dieu. Nous devons nous dépouiller pour donner à celui qui est nu. L'un possède Dieu, l'autre, c'est-à-dire la puissance adverse, en est totalement privé. Et de même qu'il est écrit : “ Précipitons nos fautes au fond de la mer ”, ainsi faut-il rejeter loin de nous vices et péchés pour les lancer sur celui qui en fut pour nous la cause. “ Et que celui qui a des vivres, fasse de même. ” Que celui qui a des vivres en donne à qui n'en a pas pour qu'il reçoive non seulement des vêtements, mais aussi de quoi manger.
“ Des publicains vinrent aussi recevoir le baptême de Jean. ” Selon l'interprétation toute simple, la consigne donnée aux publicains serait de ne rien demander au-delà des ordonnances de la Loi ; ceux qui exigent davantage transgressent non pas la consigne de Jean, mais celle du Saint-Esprit qui a parlé par la bouche de Jean. Mais je me demande si ces paroles n'ont pas, selon le sens anagogique, une signification plus riche, et s'il s'impose, devant un auditoire comme celui-ci, de proposer de tels mystères, d'autant que nos auditeurs ne pénètrent pas la moelle des Écritures mais sont satisfaits d'une lecture superficielle. L'entreprise est risquée sans doute, mais il faut pourtant toucher au sens spirituel, ne serait-ce que d'un mot, en passant.
Après notre mort, quand notre vie présente aura été changée, certains seront assis aux frontières du monde ; comme s'ils étaient chargés d'un rôle de publicains, ils chercheront avec le plus grand soin s'il n'y a pas en nous quelque chose qui leur appartienne. Le prince de ce monde, me semble-t-il, est comme un publicain ; aussi est-il écrit de lui : “ Le prince de ce monde vient, mais il ne possède rien en moi. ” Ces autres paroles que nous lisons dans l'Apôtre : “ Rendez à tous ce qui leur est dû : à qui l'impôt, l'impôt ; à qui le tribut, le tribut ; à qui l'honneur, l'honneur ; ne soyez en dette avec personne, si ce n'est de l'amour mutuel ”, ces paroles sont aussi à entendre au sens spirituel. C'est pourquoi, prenons conscience des graves dangers qui nous menacent : nous courons le risque, faute d'avoir de quoi payer le tribut, d'être mis en état d'arrestation, à cause de notre dette, comme il arrive d'ordinaire aussi aux contribuables de ce monde, quand ils sont mis en prison et condamnés à être esclaves, au service de l'État, en compensation de leurs dettes. Beaucoup d'entre nous doivent être saisis par des publicains de cette espèce, que Jacob, cet homme saint, ne redoutait guère, assuré qu'on ne trouverait rien sur lui du tribut dû aux publicains. Aussi disait-il hardiment à Laban, ce publicain : “ Viens voir s'il y a en ma possession rien qui t'appartienne. ” Là-dessus, le témoignage de l'Écriture est net : “ Laban ne trouva rien chez Jacob. ” Notre Sauveur, et le Saint-Esprit qui a parlé par la bouche des prophètes, n'instruisent donc pas seulement les hommes mais aussi les anges et les puissances invisibles. Pourquoi parler du Sauveur ? Les prophètes aussi et les Apôtres prêchent tout ce qu'ils annoncent, non seulement aux hommes, mais aussi aux anges. Voici pour le prouver : “ Cieux prêtez l'oreille, dit l'Écriture, et je parlerai. ” “ À la face des anges, je vais chanter pour toi. ” “ Louez le Seigneur, cieux des cieux, et que les eaux qui sont au-dessus des cieux louent le Seigneur e. ” “ Que les anges le louent. ” “ En tout lieu où s'exerce sa puissance, bénis le Seigneur, ô mon âme s. ” Vous trouverez en maints passages, spécialement dans les Psaumes, des cas où ces paroles sont adressées aux anges eux-mêmes, l'homme ayant reçu la puissance, si toutefois il possède l'Esprit-Saint, de s'adresser même aux anges. Je n'en citerai qu'un exemple, pour que vous sachiez que les anges eux-mêmes peuvent être instruits par des mots humains. Il est écrit dans l'Apocalypse de Jean : “ Écris à l'ange de l'Église d'Éphèse : J'ai quelques griefs contre toi. ” Et encore : “ Écris à l'ange de l'Église de Pergame : J'ai quelques griefs contre toi. ” C'est bien un homme qui écrit aux anges pour leur communiquer un message.
Pour ma part, je n'hésite pas à penser que dans notre assemblée aussi les anges sont présents, puisqu'ils veillent non seulement sur toute l'Église, prise dans son ensemble, mais aussi sur chacun d'entre nous. C'est d'eux que parle le Sauveur quand il dit : “ Leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. ” Il y a ici deux églises : celle des hommes et celle des anges. Si ce que nous disons est conforme à la pensée divine et à l'intention de l'Écriture, les anges se réjouissent et prient avec nous. Et c'est parce que les anges sont présents dans les églises, dans celles tout au moins qui le méritent et qui appartiennent au Christ, qu'il est prescrit aux femmes, pendant la prière, “ d'avoir un voile sur la tête à cause des anges ”. De quels anges s'agit-il ? Sans aucun doute, des anges qui assistent les saints et se réjouissent dans l'Église ; certes, nous ne les voyons pas parce que la boue du péché nous souille les yeux, mais les Apôtres de Jésus les voient et c'est à eux qu'il est dit : “ En vérité, en vérité je vous le dis : vous verrez les cieux ouverts et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'homme. ” Si j'avais la faveur de les voir comme les Apôtres et de les regarder comme Paul les contempla, j'apercevrais maintenant la multitude d'anges que voyait Élisée et que Ghiézi, à ses côtés, ne voyait pas. Ghiézi avait peur d'être pris par les ennemis, parce qu'il voyait Élisée tout seul. Mais Élisée en sa qualité de prophète du Seigneur, se met en prière et dit : “ Ô Seigneur, ouvre les yeux de ce serviteur et qu'il voie qu'il y a beaucoup plus de monde avec nous qu'avec eux. ” Et aussitôt, à la prière de ce saint, Ghiézi aperçut les anges qu'il ne voyait pas auparavant. Tout cela pour montrer que les publicains instruits par Jean ne représentaient pas seulement les préposés aux impôts de l'État, mais aussi ceux qui venaient pour se convertir et qui n'étaient pas des publicains en chair et en os ; et il en va de même pour les soldats ; il y avait aussi ceux qui sortaient pour le baptême de la conversion, car, non seulement Jean et les prophètes, mais le Sauveur lui-même est venu aussi prêcher la conversion et le salut aux anges, aux hommes, et à toutes les puissances célestes, pour “ qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et aux enfers, et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, dans la gloire de Dieu le Père ”, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE XXIV. Sur le texte : Pour moi, je vous baptise dans l'eau, jusqu'au passage : Lui vous baptisera dans l'Esprit-Saint et le feu.
Le peuple accueillit Jean, qui était moins grand que le Christ, pensant et s'imaginant “ qu'il était peut-être le Christ ”. Mais celui qui était venu, plus grand que Jean, il ne l'a pas reçu. Voulez-vous savoir pourquoi ? Voici : on pouvait voir le baptême de Jean, mais le baptême du Christ était invisible. ” “ Car moi, disait Jean, je vous baptise dans l'eau, mais celui qui vient après moi est plus grand que moi et lui vous baptisera dans l'Esprit-Saint et le feu. ” Quand Jésus baptise-t-il “ dans le Saint-Esprit ”, quand, d'autre part, baptise-t-il “ dans le feu ” ? Est-ce en un seul et même instant qu'il baptise “ dans l'Esprit-Saint et dans le feu ”, ou est-ce en des moments distincts et différents ? “ Pour vous, dit-il, vous serez baptisés dans le Saint-Esprit d'ici peu. ” Les Apôtres ont été baptisés “ dans l'Esprit-Saint ” après sa montée aux cieux, mais qu'ils aient été baptisés “ dans le feu ”, l'Écriture ne le mentionne pas. Mais de même que Jean, sur les rives du Jourdain, attendait ceux qui venaient se faire baptiser, en renvoyait certains avec ces paroles : “ Race de vipères ”, et ce qui suit, tandis qu'il admettait ceux qui confessaient leurs vices et leurs péchés, ainsi le Seigneur Jésus se tiendra-t-il dans le fleuve de feu, auprès de “ l'épée flamboyante. ” De la sorte, quiconque, au sortir de cette vie, souhaite passer au paradis et a besoin de purification, il le baptise dans ce fleuve et le fait parvenir au lieu de son désir ; mais celui qui ne porte pas le sceau des baptêmes précédents, il ne le baptisera pas dans le bain de feu. Car il faut d'abord être baptisé “ dans l'eau et l'Esprit ”, pour pouvoir, arrivant au fleuve de feu, faire la preuve qu'on a conservé les purifications “ de l'eau et de l'Esprit ” et, dès lors, mériter de recevoir aussi le baptême du feu dans le Christ Jésus “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.
HOMÉLIE XXV. Sur le doute du peuple au sujet de Jean : N'était-ce pas lui le Christ ?
Même l'amour offre un danger s'il dépasse la mesure. Si on aime une personne, on doit en effet tenir compte de la nature et des motifs de l'amour et ne pas l'aimer au-delà de ce qu'elle mérite. Si on dépasse la mesure et la convenance dans la charité, la personne qui aime et la personne aimée, toutes deux, seront dans le péché. Pour le mettre en lumière, prenons Jean comme exemple.
Le peuple l'admirait et l'aimait ; certes, Jean était extraordinaire et il méritait de recevoir plus d'admiration que le reste des hommes, lui dont la vie avait été si différente de celle de tous les mortels. Tous, nous ne nous contentons pas d'une nourriture sans apprêt, mais recherchons le plaisir d'une alimentation variée ; nous ne nous contentons pas de boire un seul vin, mais achetons des vins de différents goûts. Jean, lui, ne voulait d'autre nourriture “ que des sauterelles et du miel sauvage ” ; il se contentait d'une nourriture simple et frugale, pour ne pas grossir avec des mets trop gras ni s'alourdir avec des repas trop recherchés : c'est bien une loi de notre nature, une alimentation superflue alourdit les corps ; et une fois le corps alourdi, l'âme elle-même est accablée, car, diffuse dans le corps tout entier, elle en ressent toutes les affections. Aussi est-ce un précepte très juste quand on peut l'observer : “ Il est bon de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, de ne rien faire qui puisse scandaliser ton frère. ” Jean menait donc une vie admirable, très différente de la façon de vivre des autres hommes. Il ne possédait ni besace ni serviteur, pas même une misérable chaumière. Il demeurait dans le désert non seulement “ jusqu'au jour de sa manifestation à Israël ”, mais, quand il prêchait au peuple de se convertir, il était encore dans le désert de Juda, et s'abreuvait d'eau claire, différent des autres jusque dans le choix de sa boisson. Nous qui vivons dans les villes, au milieu des foules, nous recherchons l'élégance dans le vêtement, l'alimentation et l'habitation ; mais lui qui demeurait dans le désert, voyez de quels vêtements il se couvrait. Il s'était fait une tunique “ de poils de chameau ” et était ceint “ d'une ceinture de cuir. ” Tout en lui était inédit, sa vie extraordinaire faisait l'admiration de tous ceux qui le voyaient et cette admiration sans borne devenait un culte passionné, parce qu'il baptisait “ pour la rémission des péchés ” ceux qui faisaient pénitence.
Aussi leur amour avait-il de très bons motifs ; mais, dans leur charité, ils ne gardaient pas une juste mesure, puisqu'ils se demandaient si, par hasard, “ il n'était pas le Christ ”. C'est parce qu'il redoutait cet amour désordonné et non spirituel que l'Apôtre Paul disait de lui-même : “ Je crains qu'on ne se fasse de moi une idée supérieure à ce que l'on voit en moi ou à ce qu'on m'entend dire, et que la grandeur des révélations ne m'enfle d'orgueil ”, et la suite. Dans la crainte de tomber lui aussi dans ce défaut, Paul ne voulait pas révéler de lui-même tout ce qu'il savait, de peur qu'on ne se fît de lui une idée supérieure à ce qu'on voyait et que, passant la mesure dans la vénération, on ne dît ce qui avait été dit de Jean : “ Que c'était lui le Christ. ” C'est ce que plusieurs ont dit aussi de Dosithée, l'hérésiarque samaritain ; d'autres de Judas, le galiléen. Finalement certains se sont portés à un tel excès dans l'amour qu'ils ont imaginé au sujet de Paul des extravagances inouïes et sans précédent. Certains prétendent que les mots de l'Écriture : “ Siéger à la droite et à la gauche ” du Sauveur s'appliquent à Paul et à Marcion, que Paul siégeait “ à droite ” et Marcion “ à gauche ”. Il y a plus, d'autres, à la lecture du verset : “ Je vous enverrai un intercesseur, l'Esprit de vérité ”, ne veulent pas y voir la troisième Personne, distincte du Père et du Fils, et la sublimité de la nature divine, mais l'Apôtre Paul. Tous ne vous semblent-ils pas avoir aimé plus qu'il ne convient et, dans leur admiration pour la vertu de l'un et de l'autre, n'ont-ils pas dépassé la mesure de la charité ?
Nous souffrons du même excès dans notre Église : la plupart, pour nous aimer plus que nous le méritons, lancent à tort et à travers, quand ils louent nos discours et notre doctrine, des jugements que notre conscience réprouve. D'autres, par contre, calomnient nos homélies et nous attribuent des opinions que nous savons n'avoir jamais professées. Mais ni ceux qui nous aiment trop ni ceux qui nous haïssent ne gardent la règle de la vérité : ils mentent, les uns par charité, les autres par haine. Il faut par conséquent mettre un frein à l'amour lui-même et ne pas lui laisser la liberté de se porter ça et là, au point de le voir sombrer dans le gouffre. Il est écrit dans l'Ecclésiaste : “ Ne sois pas juste à l'excès, ne remue pas de trop vastes pensées, pour ne pas tomber dans l'hébétude. ” Suivant cet exemple, je puis dire de même : n'aime pas un homme “ de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces ” ; n'aime pas un ange “ de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces ” ; mais, suivant la parole du Seigneur, réserve ce précepte pour Dieu seul : “ Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. ”
On peut me répondre en citant le Sauveur : “ Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et le prochain comme toi-même. ” Je veux aimer aussi le Christ ; apprends-moi donc comment l'aimer car, si je l'aime “ de tout mon cœur, de toute mon âme et de toute ma force ”, j'agis contre le commandement en aimant ainsi un autre que le Dieu unique. Si au contraire j'aime le Christ moins que le Père tout-puissant, je crains d'être impie et irréligieux contre le “ premier-né de toute la création ”. Enseigne-moi et montre-moi la manière dont je dois aimer le Christ, en marchant entre les deux extrêmes. Tu veux savoir de quel amour il faut aimer le Christ ? Écoute brièvement. Aime le Seigneur ton Dieu dans le Christ. Ne pense pas que tu puisses avoir deux amours, l'un envers le Père, l'autre envers le Fils. Aime en même temps Dieu et le Christ. Aime le Père dans le Fils et le Fils dans le Père, “ de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces ”. Si l'on te demande : prouve tes assertions au moyen de l'Écriture, écoute l'Apôtre Paul qui, lui, aimait d'un amour spirituel : “ Je suis certain que ni la mort ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni le présent ni l'avenir, ni la puissance, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra me séparer de l'amour de Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur et Sauveur ”, “ à qui appartiennent la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Amen ”.