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LA PARABOLE DU FILET

 

Comment interpréter les similitudes ?

 

Le royaume des deux est encore semblable à un filet jeté dans la mer....

 

De même que, lorsqu'il s'agit de tableaux et de statues, les similitudes ne sont pas des similitudes totales à l'égard des objets qui leur ont servi de modèles, mais que par exemple, un tableau peint à la cire sur une surface de bois, donne une similitude de perspective jointe à celle de la couleur, sans conserver les creux et les saillies, mais seulement leur apparence, et que le modelé de la statue essaie de conserver la ressemblance des creux et des saillies, tout en abandonnant celle des couleurs, et, s'il s'agit d'une effigie de cire, essaie de conserver l'un et l'autre — je veux dire l'exactitude de la couleur et celle des creux et des saillies — sans être pour autant l'image de ce qu'il y a à l'intérieur du corps, de même, réfléchis, je t'en prie, au fait que, dans les similitudes de l'Évangile, le royaume des cieux, comparé à quelque objet, ne lui est pas comparé pour toutes les propriétés de l'objet de la comparaison, mais pour quelques-unes, nécessaires à l'enseignement donné.

 

Il n'y a pas de “ natures ” d'âmes

 

C'est ainsi que, dans ce passage, “ le royaume des cieux est semblable à un filet jeté dans la mer ”, non pas dans le sens où l'entendent certains qui prétendent découvrir, sous ces mots, l'existence de natures différentes de méchants et de justes capturés dans le filet, au point de croire qu'à cause du passage “ qui rassemble toute espèce de poissons ”, il y a des natures nombreuses et différentes de justes, aussi bien que de méchants ; car une telle interprétation est contredite par toutes les Écritures qui révèlent le libre arbitre et qui accusent les pécheurs, tandis qu'elles approuvent ceux qui se conduisent bien, et il serait injuste que le blâme accompagnât les uns, à cause de leur espèce mauvaise qui se trouverait telle par nature, ou la louange les autres à cause de leur espèce supérieure. Car s'il y a de mauvais et de bons poissons, la cause n'en est pas dans leur âme de poisson, mais dans le fait que connaît la Parole quand elle dit : “ Que les eaux produisent des reptiles vivants ! ” et aussi quand “ Dieu fit les monstres marins et tous les êtres rampants que les eaux produisirent selon leur espèce ”. Donc, à ce moment-là, “ tous les êtres rampants ” ce sont “ les eaux qui les produisirent selon leur espèce ”, sans que leur âme y fût pour rien. Maintenant, au contraire, nous sommes nous-mêmes responsables, si nous appartenons à une espèce bonne et digne d'entrer dans les corbeilles dont parle le texte, ou bien à des espèces mauvaises qui méritent d'être jetées au loin ; car ce n'est pas notre nature qui, en nous, est cause du mal, mais notre libre arbitre qui fait le mal sans contrainte. De même, ce n'est pas non plus notre nature qui est cause de notre justice, comme si elle était incapable de péché, mais c'est la parole que nous avons reçue qui façonne les justes : et de fait, quand il s'agit des espèces aquatiques, il n'est pas possible de les voir passer d'une mauvaise qualité, en tant qu'espèce de poissons, à une qualité supérieure, ni, de meilleurs qu'ils étaient, devenir plus mauvais, tandis que, lorsqu'il est question des hommes, on peut toujours voir les justes ou les méchants faire effort pour passer du mal à la vertu, ou bien se laisser glisser du progrès vers la vertu à la déchéance vers le mal.

 

Conversion au bien ou au mal

 

Et c'est pourquoi, chez Ézéchiel, à propos de celui qui se détourne de l'impiété pour observer les commandements divins, il est écrit : “ Et si l'impie se détourne de toutes les impiétés qu'il a commises ”... et la suite, jusqu'à “ ... qu'il se détourne de la voie de perversion et qu'il vive ”, et à propos de celui qui se laisser glisser du progrès vers le bien à la déchéance vers le mal, il est écrit : “ Mais quand le juste se détourne de sa justice et commet l'injustice... ”, et la suite, jusqu'à “... dans les péchés qu'il a commis, c'est là qu'il mourra ”. Eh bien ! qu'ils nous le disent, ceux qui tirent de la parabole du filet l'existence des natures d'âmes : “ l'impie ” qui, dans la suite, “ se détourne de toutes les impiétés qu'il a commises ”, “ observe tous les commandements ” du Seigneur, et pratique “ la justice et la miséricorde ”, quelle était sa nature, quand il était impie ? Sûrement pas celle qui mérite la louange. Mais si elle était blâmable, quelle nature lui attribuerait-on raisonnablement, lorsqu'il se détourne de toutes les impiétés qu'il a commises ” ? Car si sa nature était mauvaise, à cause de sa première attitude, comment s'est-il amélioré ? Mais si elle était bonne étant donné sa conduite ultérieure, comment, avec cette bonne nature, était-il impie ? Tu te trouveras dans le même embarras à propos du “ juste qui se détourne de sa justice ” et qui “ commet l'injustice en tombant dans toutes les impiétés...”. Car avant de se détourner de la justice, vivant dans la pratique des œuvres justes, il n'avait pas une nature mauvaise : en effet une nature mauvaise ne vivrait pas dans la justice, puisque “ un mauvais arbre — le mal — ne peut produire de bons fruits ” — ceux de la vertu. Mais en revanche, si sa nature était bonne et immuable, il ne se serait pas détourné du bien, après s'être comporté en homme juste, “ abandonnant sa justice ”, pour “ commettre l'injustice, en tombant dans toutes les impiétés qu'il a commises ”.

Ceci étant dit, il faut penser que “ le royaume des cieux ” est comparé “ à un filet jeté dans la mer et rassemblant toute espèce de poissons” ”, pour montrer la diversité du libre arbitre chez les hommes, car ils manifestent les plus grandes différences, de sorte que se réalise l'expression : “ il ramène (des hommes) de toute espèce ”, méritant louange ou blâme, selon qu'ils sont enclins aux formes des vertus ou à celles des vices.

 

Le filet ce sont les Écritures

 

Et c'est à l'entrelacement varié d'un filet qu'est comparé le royaume des cieux, car elles sont tressées de pensées diverses et variées, les Écritures anciennes et nouvelles. De même que les poissons capturés par le filet sont découverts tantôt dans un endroit de ce filet, tantôt dans un autre, et chacun sous la maille qui l'a maîtrisé, de même tu découvrirais aussi, à propos de ceux qui sont venus dans le filet des Écritures, que certains ont été maîtrisés par l'entrelacement prophétique, par exemple celui d'Isaïe, dans tel de ses textes, ou de Jérémie ou de Daniel, d'autres par celui de la Loi, d'autres par celui de l'Évangile, et d'autres par les écrits de l'Apôtre. Au début, en effet, quand quelqu'un est pris par la Parole ou semble l'être, c'est par une partie seulement de l'ensemble du filet qu'il est retenu. Mais il n'est pas absurde de penser que quelques-uns des poissons pris sont prisonniers de tout l'entrelacement du filet des Écritures, et que, retenus de tous côtés et maîtrisés, incapables de s'enfuir, mais, pour ainsi dire, asservis de toutes parts, ils ne sont plus libres d'échapper au filet. Ce filet a été “ jeté dans la mer ”, dans la vie des hommes de l'univers entier, agitée par les flots, (dans lesquels ils sont ballottés), nageant parmi les réalités saumâtres de la vie. Mais ce filet, avant notre Sauveur Jésus, n'était pas totalement achevé : il manquait en effet à l'entrelacement de la loi et des prophètes, celui qui a dit : “ Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu pour abolir, mais pour achever. ” Et l'entrelacement du filet a été achevé dans les évangiles et dans les enseignements du Christ transmis par les Apôtres. Voilà donc pourquoi “ le royaume des cieux est semblable à un filet, jeté dans la mer, qui rassemble toute espèce de poissons ”.

 

Le jugement dernier

 

Mais, en plus de ce que nous venons de dire, le texte : “ Rassemblant toute espèce de poissons ” peut signifier l'appel des nations de toute race. Ceux qui sont au service “ du filet jeté dans la mer ”, c'est le Seigneur du filet, Jésus-Christ, ainsi que les anges qui s'approchent pour le servir, et qui ne retirent pas le filet de la mer pour le traîner, loin d'elle, sur le rivage des réalités étrangères à cette vie, si le filet n'est pas rempli, c'est-à-dire si “ le plérôme des nations ” n'est pas entré dans ses mailles. Mais quand il y est entré, alors ils le tirent loin des réalités d'ici-bas, le portent sur ce qui est représenté par le rivage : là se mettront au travail ceux qui l'auront tiré et qui, assis le long du rivage où ils seront installés, placeront chacun des bons poissons pris dans le filet, à la place qui lui revient dans ce qui est appelé ici leurs corbeilles, et, ceux qui sont dans des dispositions contraires et appelés de mauvais poissons, ils les jetteront dehors. Ce “ dehors ”, c'est la fournaise de feu, selon l'interprétation du Sauveur : “ Ainsi en sera-t-il à la consommation du siècle : arriveront les anges qui sépareront les méchants du milieu des justes, et les jetteront dans la fournaise de feu. ” Du reste il faut remarquer que, déjà, par la parabole de l'ivraie et la précédente similitude, nous apprenons que les anges doivent recevoir mission de juger et séparer les méchants des justes, car il est dit plus haut que “le Fils de l'homme enverra ses anges et (qu')ils recueilleront, dans son royaume, tous les scandales et ceux qui commettent l'impiété, pour les jeter dans la fournaise de feu : là il y aura des pleurs et des grincements de dents ”. Ici il est dit que “ viendront les anges, qui sépareront les méchants du milieu des justes et les jetteront dans la fournaise de feu ”.

 

Supériorité des saints anges sur les hommes

 

Voilà qui contredit l'opinion de certains, pour qui les anges, même saints, sont inférieurs aux hommes sauvés dans le Christ. Comment en effet pourrions-nous comparer ceux qui sont jetés par les saints anges dans les corbeilles à ceux qui les jettent dans ces corbeilles, puisqu'ils sont placés sous leur autorité ? Nous le disons d'ailleurs sans ignorer que certains anges, auxquels une telle mission n'a pas été confiée — et encore non pas tous —, sont inférieurs aux hommes qui seront sauvés dans le Christ ; car nous aussi nous avons lu le texte : “ sur lesquelles des anges désirent se pencher ”, où il n'est pas dit : “ tous les anges ”. Nous savons aussi que “ nous jugerons des anges ”, sans qu'il soit dit : “ tous les anges ”.

 

Il y a des méchants dans le filet

 

Après cette explication sur le filet et ceux qui se trouvent dans le filet, quiconque veut qu'avant “ la consommation du siècle ”, et sans attendre que “ les anges viennent séparer les méchants du milieu des justes ”, il n'y ait pas, sous le filet, “ des méchants de toute espèce ”, semble n'avoir pas compris l'Écriture et désirer l'impossible. Ne soyons donc pas surpris, si, avant “ la séparation des méchants du milieu des justes ”, par les anges délégués à cette tâche, nous voyons aussi les méchants présents en grand nombre dans nos assemblées. Mais puissent-ils n'être pas plus nombreux que les justes, ceux qui seront jetés “ dans la fournaise de feu ” !

 

C'est un bien que d'être capturé dans le filet

 

D'ailleurs puisque nous avons dit, en commençant, que l'interprétation des paraboles et des similitudes ne s'attache pas à tous les détails de ces paraboles et de ces similitudes, mais seulement à quelques-uns, nous devons également démontrer, dans la suite de notre exposé, que, lorsqu'il s'agit des poissons, en ce qui concerne leur vie, c'est un malheur qui leur arrive quand ils sont découverts dans le filet — car c'est de la vie que leur a donnée leur nature qu'ils sont privés, et, qu'ils soient placés dans les corbeilles ou jetés au loin, il n'y a pas pour eux de destin plus funeste que de perdre leur vie de poissons. Au contraire, selon l'interprétation de la parabole, c'est un malheur de se trouver dans la mer et de ne pas entrer dans le filet pour être placé dans les corbeilles avec les bons. De même, les poissons de mauvaise qualité, on s'en débarrasse et on les jette au loin, mais les méchants que concerne la similitude proposée, sont “ jetés dans la fournaise de feu ”, afin que ce qu'a écrit Ézéchiel au sujet de la fournaise leur arrive à eux aussi : “ Et la parole de Dieu me parvint disant : Fils d'homme, voici, que pour moi tous les habitants de la maison d'Israël sont devenus un mélange d'airain et de fer..., et la suite, jusqu'à : ... et vous saurez que moi, le Seigneur, j'ai déversé ma colère sur vous. ”

 

5° CONCLUSION DES PARABOLES DU ROYAUME

 

Pourquoi Jésus interroge-t-il ?

 

Avez-vous compris tout cela ? — Oui, dirent-ils.

 

Celui qui connaît ce qu'il y a dans le cœur des hommes, le Christ Jésus, selon l'enseignement que Jean nous a donné à ce sujet dans son Évangile, ce n'est pas parce qu'il ignore qu'il interroge, mais parce qu'il a choisi une fois pour toutes la nature humaine et qu'il utilise tout ce qui lui est propre et en particulier l'interrogation. Il n'est pas étonnant que le Sauveur agisse de cette manière, puisque aussi bien le Dieu de l'Univers, se pliant aux habitudes de l'homme “ comme un homme se plie aux habitudes de son fils ”, pose des questions, par exemple quand il dit : “ Adam où es-tu ? ” et : “ Où est Abel, ton frère ? ” Et c'est faire violence au texte, que de soutenir ici que ce n'est pas sous forme interrogative, mais affirmativement qu'a été dit : “ Vous avez, compris ”, et de prétendre également que c'est pour appuyer cette affirmation que les disciples lui disent : “ Oui ”. Du reste, qu'il interroge ou qu'il affirme, il est nécessaire qu'il dise non pas seulement : “ cela ”, qui est démonstratif, ni simplement “ tout ”, mais “ tout cela ”.

 

Les disciples sont-ils des scribes ?

 

Il semble donc maintenant déclarer que les disciples sont devenus des scribes pour le royaume des cieux ; cependant à cette affirmation s'opposera ce qui est dit dans les Actes des Apôtres en ces termes : “ Voyant l'assurance de Pierre et de Jean et apprenant qu'ils étaient sans culture et gens du commun, ils s'étonnaient et ils les reconnaissaient comme d'anciens disciples de Jésus. ” On se demandera donc à ce propos : s'ils étaient des scribes, comment sont-ils, selon les Actes, “ sans culture et gens du commun ” ? et s'ils étaient “ sans culture et gens du commun ”, comment se fait-il que le Sauveur les qualifie très nettement de “ scribes ” ? On pourrait répondre à cette question en disant ou bien que ce sont, non pas tous les disciples, mais Pierre et Jean qui sont nommés dans les Actes “ hommes sans culture et gens du commun ”, et qu'il y avait d'autres disciples auxquels s'applique, parce qu'ils avaient “ tout ” compris, la parole : “ Tout scribe ” et la suites ; ou bien qu'on appelle scribe tout homme éduqué par l'enseignement de la Loi selon la lettre, si bien que même ceux qui sont “ sans culture et gens du commun ”, s'ils sont “ guidés ” par la lettre de la loi, sont, dit-on, des scribes dans un certain sens. Et c'est surtout le fait des ignorants qui ne connaissent pas l'interprétation allégorique et ne comprennent pas ce qui a rapport au sens spirituel des Écritures, mais se fient à la lettre nue et prennent sa défense, de leur donner le nom de scribes.

 

Le scribe du royaume des cieux

 

On interprétera aussi de la même manière le “ malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ”, en disant qu'il s'adresse à tous ceux qui ne savent rien en dehors de la lettre. À ce propos tu chercheras si le scribe de la loi sert de modèle au scribe de l'Évangile, et si, à l'exemple du lecteur de la Loi, qui entend et expose “ ce qui est écrit de manière allégorique ”, celui de l'Évangile sait, tout en conservant l'histoire basée sur les événements, monter sans faux-pas, jusqu'aux réalités spirituelles, de manière à acquérir non pas les connaissances “ des esprits du mal ”, mais celles qui sont à l'opposé des connaissances “ des esprits du mal ”, les connaissances de l'esprit du bien. Mais on devient “ un scribe instruit du royaume des cieux ”, dans un sens plus simple, lorsque, sorti du judaïsme, on accueille l'enseignement ecclésiastique de Jésus-Christ ; dans un sens plus profond, quand, après avoir appris les rudiments grâce à la lettre des Écritures, on s'élève jusqu'aux réalités spirituelles, appelées royaume des cieux. Et c'est la rencontre de chaque pensée, comprise dans un sens supérieur, confrontée à d'autres, mise au jour, qu'il est permis de comprendre comme le royaume du ciel, si bien que celui qui possède en abondance la connaissance qui ne trompe pas, se trouve dans le royaume de la multitude des cieux ainsi définis. Tu expliqueras aussi dans un sens allégorique le “ Faites pénitence, car il est proche, le royaume des cieux ”, comme un ordre aux scribes, c'est-à-dire à ceux qui s'en tiennent à la lettre nue, de convertir leur manière de comprendre et d'accéder à l'enseignement spirituel transmis par Jésus-Christ, le Logos vivant, enseignement appelé le royaume des cieux. Voilà pourquoi également, tant que Jésus-Christ, le “ Logos qui est Dieu et qui est au commencement auprès de Dieu ”, ne vient pas habiter dans une âme, le royaume des cieux n'est pas en elle ; mais, lorsque quelqu'un est près de pouvoir accueillir le Logos, de lui s'approche le royaume des cieux.

Et s'il y a identité dans les faits, sinon dans l'expression, entre le royaume des cieux et le royaume de Dieu, il est évident que ceux à qui il est dit : “ Le royaume de Dieu est au-dedans de vous ”, on pourrait leur dire aussi : “ Le royaume des cieux est au-dedans de vous ”, surtout par la conversion de la lettre à l'esprit, car “ quand quelqu'un se convertit au Seigneur, disparaît le voile qui était sur la lettre : et le Seigneur est esprit ”. Quant au véritable maître de maison, il est à la fois libre et riche ; il est riche, parce que, à partir de ses connaissances de la lettre, il a été instruit du royaume des cieux “ en toute parole ” tirée de l'Ancien Testament, et “ en toute connaissance ” sur l'enseignement nouveau du Christ Jésus, et il enferme cette richesse dans son trésor, amassant, car il est “ instruit du royaume des cieux ”, “ dans le ciel, où la teigne ne ronge pas, où les voleurs ne percent pas les murs ”. Et il est vrai qu'on peut assurer, au sujet de celui qui, selon l'explication précédente, amasse dans les cieux, qu'aucune “ teigne des passions ” ne peut s'attaquer à ses biens spirituels et célestes. “ Teigne des passions ”, ai-je dit, car je m'appuie sur les Proverbes, dans lesquels il est écrit : “ Comme la teigne dans le vêtement et le ciron dans le bois, ainsi la tristesse ronge le cœur de l'homme ” ; de fait le ciron et la teigne c'est la tristesse qui ronge le cœur qui ne place pas ses trésors dans les cieux, parmi les biens spirituels ; mais si quelqu'un y amasse ses richesses, puisque “ là où est ton trésor, là aussi est ton cœur ”, c'est son cœur qu'il place dans les cieux et dans son cœur il dit : “ Même si une armée se range en bataille contre moi, mon cœur ne craindra pas. ” Ainsi même les voleurs dont a parlé le Sauveur quand il a dit : “ Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands ”, ne peuvent percer les murs pour dérober ce qui a été amassé dans les cieux, non plus que le cœur qui s'y trouve et qui, pour cette raison, s'écrie : “ Il nous a ressuscités et nous a fait asseoir avec le Christ, parmi les habitants des cieux ”, et : “ Pour nous, notre cité se trouve dans les cieux. ”

 

L'ancien et le neuf

 

Mais puisque “ tout scribe instruit du royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l'ancien ”, il est évident aussi que, en faisant ce qu'on nomme l'inversion de cette proposition, tout homme qui ne tire pas de son trésor du neuf et de l'ancien n'est pas un scribe instruit du royaume des cieux. Il nous faut donc, par tous les moyens, essayer de rassembler dans notre cœur, “ en nous consacrant à la lecture, à l'exhortation, à l'enseignement ”, et en “ nous exerçant à la loi du Seigneur, jour et nuit ”, non seulement les nouveaux préceptes des évangiles, des écrits apostoliques et de l'Apocalypse, mais aussi les anciens préceptes de la loi “ qui possède l'ombre des biens à venir ” et des prophètes qui ont prophétisé en plein accord avec eux. Nous les rassemblerons, quand “ nous lirons et connaîtrons ”, et que, gardant le souvenir de ces lectures, “ nous comparerons les choses spirituelles aux choses spirituelles ” au moment favorable, non pas des choses qui n'ont aucun rapport entre elles, mais des choses comparables qui présentent une certaine ressemblance, le texte ayant même signification, qu'il s'agisse de pensées ou de préceptes, afin que “ sur la bouche de deux ou trois témoins ” ou davantage pris dans l'Écriture, nous établissions et garantissions “ toute parole ” de Dieu. Et, en faisant ces recherches, nous devrons confondre ceux qui, dans la mesure où ils le peuvent, divisent la divinité et séparent de l'ancien le nouveau, tellement ils sont éloignés de la ressemblance avec le “ maître de maison, qui tire de son trésor du neuf et de l'ancien ”.

 

Ressemblance avec Jésus, le vrai maître de maison

 

Et comme l'être comparé à un autre n'est pas le même que celui auquel on le compare, c'est “ le scribe instruit du royaume des cieux ” qui est comparé et il n'est pas le même que “ le maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l'ancien ” ; pourtant cet homme qui lui est comparé veut lui ressembler et, pour cela, agir à son exemple. Or le maître de maison n'est-il pas Jésus en personne ? Il tire de son trésor, selon les nécessités de son enseignement, du neuf : les vérités spirituelles sans cesse renouvelées par lui dans “ l'homme intérieur ” des justes, qui est sans cesse renouvelé “ jour après jour ”, et de l'ancien “ qui a été gravé en lettres sur des pierres ”, et dans le cœur de pierre “ du vieil homme ”, afin que, grâce au rapprochement de la lettre et à la mise au jour de l'esprit, il enrichisse “ le scribe instruit du royaume des cieux ” et le rende semblable à lui, jusqu'à ce que le disciple “ soit comme le maître ”, en imitant d'abord l'imitateur du Christ, et, après lui, le Christ en personne, selon la parole de Paul : “ Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ. ” Cependant Jésus, le maître de maison, peut aussi, dans un sens plus simple, “ tirer de son trésor du neuf ” : l'enseignement évangélique, et “ de l'ancien ” : le rapprochement avec des textes pris dans la loi et les prophètes, dont il est facile de trouver des témoignages dans l'évangile. Et, au sujet de l'ancien et du neuf, il faut écouter aussi la loi spirituelle qui dit dans le Lévitique : “ Vous mangerez les anciennes récoltes, et les anciennes des anciennes, et vous ferez disparaître l'ancien devant le nouveau ; et je planterai ma tente au milieu de vous. ” De fait nous mangeons, dans l'eucharistie, les anciennes : les paroles des prophètes ; les anciennes des anciennes : celles de la loi ; et quand surviennent les nouvelles de l'Évangile, en vivant conformément à l'Évangile, nous faisons disparaître “ la vétusté de la lettre ” devant le nouveau, et (Dieu) plante sa tente au milieu de nous, accomplissant sa prédiction : “ J'habiterai et je me promènerai au milieu d'eux. ”

 

II.  JÉSUS DANS  SA PATRIE

 

Paraboles ou similitudes

 

Et il arriva que, lorsque Jésus eut terminé ces paraboles, il quitta cet endroit. Et, arrivé dans sa patrie...'.

 

Puisque nous avons examiné plus haut si, quand Jésus parlait aux foules, il s'agissait de paraboles, et de similitudes quand il parlait aux disciples, et puisque toutes les observations que nous avons faites concernant cette question, comme je le pense, ne sont pas à mépriser, il faut reconnaître qu'elles vont sembler contredites par ces mots qui visent non seulement les paraboles, mais aussi ce que nous avons nommé similitudes : “ Et il arriva que, lorsque Jésus eut terminé ces paraboles, il quitta cet endroit. ” Aussi nous demandons-nous s'il faut rejeter tous ces mots (comme inauthentiques), ou distinguer deux espèces de paraboles, l'une adressée aux foules et l'autre réservée aux disciples, ou même considérer le terme de “ parabole ” comme un homonyme, ou ne faire rapporter le passage : “ il arriva que, lorsqu'il eut terminé ces paraboles ”, qu'aux paraboles qui précèdent les similitudes. Car, à cause des mots : “ À vous, il est donné de connaître les mystères du royaume des cieux, aux autres c'est en paraboles... ”, il est impossible de dire que ce soit aux disciples, car ils ne sont pas “ gens du dehors ”, que, dans ces paraboles, le Sauveur s'est adressé. Il en résulte que ou bien le passage : “ Il arriva que, lorsque Jésus eut terminé ces paraboles, il quitta cet endroit ”, se rapporte aux paraboles précédentes, ou bien que le mot “ parabole ” est un homonyme, ou qu'il y a deux espèces de paraboles, ou que ce ne sont pas du tout des paraboles, ce que nous avons appelé similitudes.

 

La patrie de Jésus

 

Remarque que c'est hors de sa patrie qu'il parle en paraboles et seulement “ lorsqu'il les eut terminées, qu'il quitta cet endroit pour aller dans sa patrie, où il les enseignait dans leur synagogue ”. Marc dit de son côté : “ Et il alla dans sa patrie et ses disciples le suivent. ” Il convient donc de se demander, devant ce texte, s'il désigne Nazareth, comme sa patrie, ou Bethléem : Nazareth, car “ il sera appelé Nazaréen ”, Bethléem puisque c'est là qu'il est né. Je me pose aussi la question de savoir si, alors que les évangélistes pouvaient dire : il alla à Bethléem, ou il alla à Nazareth, ils ne l'ont pas fait, mais ont parlé “ de sa patrie ”, pour donner quelque enseignement spirituel dans ce passage qui concerne sa patrie, c'est-à-dire la Judée entière, dans laquelle il a été méprisé, selon la parole : “ Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie. ” Et si l'on remarque que Jésus-Christ, “ scandale pour les Juifs ”, chez qui, jusqu'à nos jours, il est persécuté, est “ proclamé parmi les nations où l'on croit en lui ”, car “ sa parole a couru jusqu'aux extrémités du monde ”, on s'apercevra que Jésus, dans sa patrie, n'était pas honoré, mais que chez les “ étrangers aux alliances ”, les nations, il est honoré. Quels enseignements donnait-il, quand il parlait dans leur synagogue ? les évangélistes ne l'ont pas écrit, pourtant ils disent qu'ils étaient si pleins de grandeur et de beauté “ que tous étaient stupéfaits ” ; il est probable aussi que ce qu'il a dit était au-dessus de ce qu'ils ont écrit. Cependant c'est dans leur synagogue qu'il enseignait, car il ne se séparait pas d'elle, pas plus qu'il ne la rejetait.

 

La famille de Jésus

 

Quant à l'exclamation : “ D'où lui vient cette sagesse ? ” elle montre clairement la sagesse supérieure et éclatante des paroles de Jésus, qui a mérité l'éloge : “ Et il y a ici plus que Salomon. ” Et les miracles qu'il a accomplis étaient plus grands que ceux d'Élie et d'Élisée, plus grands même que ceux, plus anciens, de Moïse et de Jésus fils de Navé. Ils disaient, ces gens qui s'étonnaient, car ils ne savaient pas qu'il était né d'une vierge ou ne le croyaient pas, même si on le leur disait, mais supposaient qu'il était fils de Joseph l'artisan : “ N'est-il pas le fils de l'artisan ? ” Et pleins de mépris pour tout ce qui paraissait être sa plus proche parenté, ils disaient : “ Sa mère ne s'appelle-t-elle pas Marie, et ses frères, Jacques, Joseph, Simon et Jude ? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes chez nous ? ” Ils le prenaient donc pour le fils de Joseph et de Marie. Quant aux frères de Jésus, certains prétendent, en s'appuyant sur l'évangile intitulé “ selon Pierre ”, ou sur le livre de Jacques, qu'ils seraient les fils de Joseph, nés d'une première femme qu'il aurait eue avant Marie. Les tenants de cette théorie veulent sauvegarder la croyance en la virginité perpétuelle de Marie, n'acceptant pas que ce corps, jugé digne d'être au service de la parole disant : “ L'Esprit de sainteté viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ”, connût la couche d'un homme, après avoir reçu “ l'Esprit de sainteté et la puissance descendue des hauteurs, qui la couvrit de son ombre ”. Pour moi je pense qu'il est raisonnable de voir en Jésus les prémices de la chasteté virile dans le célibat, et en Marie celles de la chasteté féminine ; il serait en effet sacrilège d'attribuer à une autre qu'elle ces prémices de la virginité.

Jacques, c'est celui dont Paul dit, dans son Épître aux Galates, qu'il lui a rendu visite, car il écrit : “ Je n'ai vu aucun des apôtres, si ce n'est Jacques, le frère du Seigneur. ” — Tel fut l'éclat dont Jacques brilla, au milieu du peuple, par sa sainteté, que Flavius Josèphe, l'auteur des Antiquités Juives en vingt volumes, voulant établir la cause des épreuves que souffrit le peuple juif et qui aboutirent à la destruction du temple, disait que tout cela leur était arrivé parce que Dieu, dans sa colère, les punissait de ce qu'ils avaient osé faire subir à Jacques, le frère de Jésus, qu'on appelle Christ. Et “ ce qu'il y a d'étonnant ”, c'est que, tout en n'ayant pas admis que notre Jésus était le Christ, il n'en ait pas moins rendu témoignage à la sainteté si extraordinaire de Jacques. Il dit aussi que le peuple croyait avoir supporté ces souffrances à cause de Jacques. Jude, de son côté, a écrit une épître qui ne compte que quelques versets, mais qui est remplie de paroles efficaces de la grâce céleste ; dans son prologue il a dit : “ Jude, serviteur de Jésus-Christ et frère de Jacques ”. Sur Joseph et Simon nous n'avons, quant à nous, rien découvert.

 

Jésus est un être à part

 

Les mots : “ Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes chez nous ? ” me semblent avoir la signification suivante : leur sagesse est la nôtre, non pas celle de Jésus, et il n'y a rien en elles qui nous soit étranger, dont la compréhension soit difficile, comme en Jésus. Il est possible qu'à travers ces mots se manifeste un doute sur la nature de Jésus, qui ne serait pas un homme, mais un être supérieur, puisque, tout en étant, comme ils le croyaient, fils de Joseph et de Marie, tout en ayant quatre frères, aussi bien d'ailleurs que des sœurs, il ne ressemble à aucun de ses proches, et que, sans avoir reçu d'instruction, sans avoir eu de maître, il a atteint un tel degré de sagesse et de puissance. Et de fait, ils disent ailleurs : “ Comment celui-ci connaît-il ses lettres, sans avoir étudié ? ” Ce texte ressemble à ce qui est dit ici. Pourtant ceux qui parlaient ainsi, pleins d'un tel doute et d'un tel étonnement, bien loin de croire, se scandalisaient à son sujet, comme si les yeux de leur intelligence étaient asservis par des puissances dont il devait triompher sur le bois, au moment de sa passion.

 

Le prophète rejeté de sa patrie

 

Alors Jésus leur dit : “ Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie. ”

La question est de savoir si cette parole a un sens général et s'applique à tout prophète, signifiant que chacun des prophètes n'a été méprisé que dans sa propre patrie et non pas que tous ceux qui ont été méprisés l'ont été (aussi) dans leur patrie, ou si, parce que ces mots ont été prononcés à propos d'un cas unique, ils ne concernent qu'un prophète. Or s'ils ne s'appliquent qu'à un seul, ce que nous avons déjà dit suffit, puisque nous avons appliqué ce texte au Sauveur. Mais s'il y a là un sens général, l'histoire le contredit, car Élie ne fut pas méprisé à Tishbé de Galaad, ni Élisée à Abel Mehola, ni Samuel à Ramatayim, ni Jérémie à Anatoth et cependant ces mots restent tout à fait vrais, dans un sens allégorique. Il faut en effet interpréter leur patrie comme la Judée, leurs proches, comme ce peuple d'Israël, et leur maison, peut-être, comme leur corps ; car tous ont été méprisés en Judée par “l'Israël selon la chairs ”, quand ils étaient encore dans leur vie corporelle, comme il est écrit, dans les Actes des Apôtres, sous forme de blâme à l'adresse du peuple : “ Lequel des prophètes, en effet, vos pères n'ont-ils pas persécuté ? Ils ont tué les prophètes qui annonçaient la venue du Juste. ” Et Paul, dans la première Épître aux Thessaloniciens, a dit de même : “ Pour vous, frères, vous vous êtes faits les imitateurs des Églises de Dieu qui sont en Judée, dans le Christ Jésus, car vous avez supporté, de la part de vos propres compatriotes, les mêmes souffrances que leur ont fait subir les Juifs, qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont persécutés, qui déplaisent à Dieu et sont les ennemis de tous les hommes. ” Donc “ un prophète n'est pas méprisé ” parmi les nations : ou bien, en effet, elles l'ignorent totalement, ou bien, l'ayant reconnu et accueilli, elles honorent le prophète. Il en est de même pour les prophètes de l'Église. Ainsi les prophètes sont méprisés : d'abord, ils ont été persécutés par le peuple, selon le sens historique, ensuite leur prophétie ne trouvait aucun crédit dans le peuple. Car s'ils croyaient en Moïse et aux prophètes, ils croiraient au Christ qui a démontré qu'il est logique, pour qui croit en Moïse et aux prophètes, de croire au Christ, et pour qui ne croit pas au Christ, de ne pas croire en Moïse. D'ailleurs, de même qu'il est dit que le pécheur “ en transgressant la loi, méprise Dieu ”, de même, en refusant de croire à celui qui est prophétisé, on méprise le prophète, par le fait qu'on n'ajoute pas foi à ses prophéties.

 

Les souffrances des prophètes

 

Mais il est utile de recourir à l'histoire et d'y lire les souffrances qu'endura Jérémie parmi le peuple et dont il a dit : “ Et j'ai dit : je ne parlerai plus et je ne nommerai plus le nom du Seigneur ”, et encore ailleurs : “ J'ai été continuellement objet de risée. ” Et ce que lui a fait souffrir celui qui régnait alors sur Israël, est également écrit dans sa prophétie. De Moïse aussi, il est écrit que, plusieurs fois, les gens de son peuple vinrent pour lui jeter des pierres, et sa patrie à lui, ce n'est pas quelque région pierreuse mais ceux qui l'avaient suivi, le peuple, chez qui, lui non plus, ne fut pas honoré. Isaïe fut scié en deux par le peuple, nous dit l'histoire. Et si l'on se méfie de l'histoire parce qu'elle repose sur un Isaïe apocryphe, que l'on fasse confiance à ce qui est écrit dans l'Epître aux Hébreux, en ces termes : “ Ils ont été lapidés, ils ont été sciés, ils ont été éprouvés. ” En effet les mots : “ Ils ont été sciés ” concernent Isaïe, de même que le passage : “ ils ont péri par la mort de l'épée ”, s'applique à Zacharie, assassiné “ entre le sanctuaire et l'autel ”, comme nous l'a enseigné le Sauveur, appuyant de son autorité, à ce que je crois, une Écriture qui ne fait pas partie des livres communément reçus, mais qui est vraisemblablement apocryphe. Ils ont été “ méprisés ” aussi “ dans leur patrie ”, chez les Juifs, quand “ ils ont erré sous des peaux de mouton ou de chèvre, privés de tout, accablés ”, et la suite. Car “ tous ceux qui veulent vivre, en toute piété, dans le Christ Jésus seront persécutés ”. Sans doute Paul savait-il qu'un “prophète” n'obtient pas d'honneur “ dans sa propre patrie ”, lui qui a prêché le Logos un peu partout, mais ne l'a pas prêché à Tarse. Et les Apôtres, pour la même raison, ont abandonné Israël, exécutant l'ordre du Sauveur : “ Enseignez toutes les nations ”, et “ vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre ”. Bien sûr ils ont accompli cet ordre en Judée et à Jérusalem ; mais puisqu'un “ prophète n'obtient pas d'honneur dans sa propre patrie ”, et comme les Juifs refusèrent d'accueillir la parole, ils s'en allèrent “ vers les nations ”. Demande-toi d'ailleurs si, à cause de la prédiction : “ Je répandrai de mon esprit sur toute chair et ils prophétiseront ”, qui fut réalisée après la venue du Sauveur dans les églises sorties de la gentilité, tu peux dire que ceux qui étaient auparavant “ du monde ”, et qui, parce qu'ils ont cru, “ ne sont plus du monde ”, vivant “ dans leur propre patrie ”, qui est le monde, et qui, après avoir reçu l'Esprit-Saint, ont prophétisé, loin de recevoir de l'honneur, sont méprisés. C'est pourquoi bienheureux sont-ils, quand ils ont subi les mêmes souffrances que les prophètes, selon la parole du Sauveur : “ Leurs pères ont agi en effet de la même manière à l'égard des prophètes. ” Si quelqu'un prête une juste attention à ces paroles, et s'il arrivait que, parce qu'il vit généreusement et blâme les pécheurs, il fût haï et que l'on complotât contre lui, sachant qu'il est persécuté et injurié “ pour la justice ”, non seulement il n'en éprouvera aucune tristesse, mais même “ il se réjouira, exultera ”, persuadé qu'en retour il possède “ un bon salaire dans les cieux ”, le tenant de celui qui l'a comparé aux prophètes, car ils ont subi les mêmes souffrances. C'est donc le mépris, parmi le monde et les pécheurs irrités par sa vie de justice, que devra supporter celui qui cherche à imiter la vie des prophètes et a pu accueillir l'esprit qui était en eux.

 

La foi et le miracle

 

Le moment est venu d'étudier le passage : “ Là, il ne fit pas beaucoup de miracles, à cause de leur incrédulité. ”

Ces mots nous enseignent que les miracles se produisaient au milieu des croyants, car “ à celui qui a on donnera et il surabondera ”, alors que parmi les incrédules, les miracles non seulement n'agissaient pas, mais, comme Marc l'a écrit, ne pouvaient même pas agir. Fais attention en effet à ces mots : “ Il ne put faire là aucun miracle ” ; de fait il n'a pas dit : “ Il ne voulut... ”, mais “ il ne put... ”, parce que survient, sur le miracle en train d'agir, une collaboration efficace venue de la foi de celui sur qui agit le miracle, et que l'incrédulité empêche cette action. Aussi — remarque-le — à ceux qui ont dit : “ Pour quelle raison n'avons-nous pu le chasser ? ” il a répondu : “ À cause de votre peu de foi ”, et, à Pierre qui commençait à couler, il a été dit : “ Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? ” Au contraire l'hémorroïsse, sans avoir demandé sa guérison, se disait simplement que “ si elle touchait la frange de son manteau ”, elle serait guérie, et elle le fut sur-le-champ ; et le Sauveur reconnaît ce mode de guérison, quand il lui dit : “ Qui m'a touché ? car j'ai connu qu'une puissance sortait de moi. ” De même que, quand il s'agit des corps, certains exercent une attraction naturelle sur d'autres, comme la pierre aimantée sur le fer et ce que l'on appelle le naphte sur le feu, de même une telle foi attire peut-être le miracle divin ; c'est pourquoi il a été dit aussi : “ Si vous avez une foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : ' Déplace-toi d'ici pour aller là-bas, et elle se déplacera. ” Mais Matthieu et Marc, me semble-t-il, ont voulu nettement établir la supériorité de la puissance divine, capable d'agir même au milieu de l'incrédulité, sans pour autant avoir la même puissance que devant la foi de ceux qui bénéficient du miracle, quand le premier a dit non pas qu'“ il ne fit pas de miracles, à cause de leur incrédulité ”, mais que “ là il ne fit pas beaucoup de miracles ”, alors que Marc, quand il a dit : “ Il ne put faire en cet endroit aucun miracle ”, ne s'en est pas tenu là mais a ajouté : “ si ce n'est qu'il imposa les mains à quelques malades et les guérit ”, car la puissance qui est en lui triomphe de l'incrédulité même dans ces conditions.

À mon avis, de même que, quand il s'agit des biens matériels, le travail du sol ne peut suffire à préparer la récolte si ne collabore pas avec lui la graine qu'on y enferme et plus encore le milieu qui la contient, selon la volonté de celui qui organise et accomplit cela comme il l'entend, pas plus que ce milieu qui la contient n'y suffirait sans le travail du sol — ou plutôt, la Providence ne ferait pas lever de terre les plantes qui doivent germer, sans que le sol ait été travaillé, car elle ne l'a permis qu'une fois quand elle a dit : “ Que la terre fasse germer les plantes à pâturages, la semence qui sème selon son espèce et sa ressemblance ”, — de même l'énergie miraculeuse, sans la foi du malade, ne manifeste pas son efficacité en vue de la guérison, pas plus que la foi, quelle que soit sa qualité, n'y parvient sans la puissance divine. Ce qui est écrit de la sagesse, tu l'appliqueras à la foi et aux vertus particulières, en transposant le texte de la manière suivante : “ En effet, même si quelqu'un est parfait — en foi — parmi les fils des hommes, s'il lui manque la puissance qui vient de toi, il sera compté pour rien ”, ou bien “ s'il est parfait — en intelligence — parmi les fils des hommes, s'il lui manque l'intelligence qui vient de toi, il sera compté pour rien ”, ou bien : “ s'il est parfait — en justice ou dans les autres vertus —, s'il lui manque la justice et les autres vertus qui viennent de toi, il sera compté pour rien. ” Donc “ que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, ni le fort de sa force ” ; car ce qui est digne de louange n'est pas nôtre, mais c'est un “ don de Dieu ” : la sagesse qui vient de lui, la force qui vient de lui, et de même pour les autres vertu.

 

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