Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

SERMON LXXIX. LA TRANSFIGURATION (Matt. XVII, 1-8).
ANALYSE. — Cette allocution que saint Augustin a dû abréger le plus possible, parce qu'on devait lire le récit de miracles dus à un martyr, n'est guère que l'analyse du discours précédent.
Nous venons d'assister, pendant la lecture du saint Évangile, au grand spectacle que présenta la montagne, lorsque Jésus Notre-Seigneur se manifesta à trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean. « Son visage resplendit comme le soleil ; » c'était pour indiquer l'éclatante lumière de l'Évangile. « Ses vêtements devinrent blancs comme la neige. » Ce trait désigne la pureté l'Église, à qui il a été dit par un prophète.
Si les péchés fussent-ils comme l'écarlate, je te blanchirai comme la neige. » Élie et Moïse s'entretenaient avec Jésus. C'est que la loi et les prophètes rendent témoignage à la grâce évangélique ; car Moïse représente la loi et Élie les prophètes.
Si nous nous exprimons avec tant de concision, c'est que nous avons à lire des bienfaits de Dieu accordés par la médiation d'un saint Martyr. Attention nouvelle !
Pierre aurait voulu qu'on dressât trois tentes, une pour Moïse, une pour Élie et une pour 1e Christ. Il aimait la solitude de la montagne et se sentait fatigué du tumulte des choses humaines. Mais eût-il demandé ces trois tentes, s'il eût connu déjà l'unité qui régnait entre la loi, les prophètes et l'Évangile ? Aussi la nuée descendue lui fit changer de sentiment. « Comme il parlait encore, est-il dit, une nuée lumineuse les enveloppa. » La nuée ne fait qu'une tente ; pourquoi, Pierre, en voulais-tu trois ?
« Et du sein de la nuée : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dit une voix, en qui j'ai mis mes complaisances : écoutez-le. » Écoutez-le, quand Élie parle ; écoutez-le, quand parle Moïse. Que les prophètes ou que la loi parlé, écoutez-le, car il est la voix de la loi et la langue des prophètes. Il s'est expliqué par eux et quand il a daigné, il s'est montré en personne. Écoutez-le, écoutons-le. Figurez-vous que l'Évangile qu'on lisait était comme la nuée d'où se faisait entendre sa voix. Écoutons-le ; faisons ce qu'il enseigne, espérons ce qu'il promet.


SERMON LXXX. DE LA PRIÈRE (Matt. XVII,18-20).
ANALYSE. — Pour obtenir de ne mériter plus le reproche d'incrédulité que leur adresse Jésus-Christ, les Apôtres recourent à la prière. Un mot de son objet, de son efficacité, de sa nécessité. — Son objet. Dieu sait ce qu'il nous faut ; il est donc nécessaire de nous abandonner complètement à lui lorsque nous demandons les biens temporels, et de solliciter les biens spirituels avec une persévérante confiance. — Son efficacité. Jésus rencontre deux sortes de malades : des malades qui veulent être guéris, et des malades si désespérés qu'ils ne se croient même pas malades. Or, telle est l'efficacité de sa prière, qu'il obtient la guérison de ces désespérés eux-mêmes. — Sa nécessité. Donc prions à l'exemple de Pierre marchant sur les eaux. Demandons avec une certaine réserve les biens temporels, car ils peuvent nous être nuisibles aussi bien qu'avantageux, et pour échapper sûrement aux maux qui nous affligent, soyons bons, et parfaitement soumis à Dieu.
1. Notre-Seigneur Jésus-Christ reproche à ses disciples mêmes leur incrédulité : nous l'avons vu pendant la lecture de l'Évangile. Comme ses disciples lui demandaient : « Pourquoi n'avons-nous pu chasser ce démon ? — C'est à « cause de votre incrédulité, » leur répondit-il. Ah ! si les Apôtres sont incrédules, qui sera fidèle ? Et que deviendront les agneaux, si les brebis chancèlent ?
Toutefois, la miséricorde divine ne les abandonne point dans leur incrédulité, elle les reprend, elle les instruit, elle les élève à la perfection et les couronne. Aussi, pénétrés de leur faiblesse, ils disent quelque part, nous l'avons lu dans l'Évangile : « Seigneur, augmentez notre foi (Luc, XVII, 6). » — Oui, « Seigneur, s'écrient-ils, augmentez notre foi. » Leur premier avantage est de savoir ce qui leur manque ; et un avantage plus considérable, de savoir à qui le demander. « Seigneur augmentez notre foi. » N'était-ce pas porter leurs cœurs à la source et frapper afin d'obtenir qu'elle s'ouvrit pour les remplir ? Le Seigneur veut qu'on frappe à sa porte, non pour-la tenir fermée, mais pour exciter les désirs.
2. Croyez-vous donc, mes frères, que Dieu ignore ce qu'il vous faut ? Il le sait, il connaît notre pauvreté et prévient nos désirs. Aussi, lorsqu'il apprend à prier et qu'il avertit ses Apôtres dune point parler beaucoup dans la prière, « Gardez-vous, dit-il, de parler beaucoup en priant ; car votre Père céleste sait de quoi « vous avez besoin avant que vous le lui demandiez (Matt. VI, 7, 8). »
Le Seigneur cependant dit autre chose. Qu'est-ce ? Pour nous défendre de parler beaucoup dans la prière : « Ne parlez pas beaucoup, a-t-il dit, lorsque vous priez ; car votre Père sait de quoi vous « avez besoin avant que vous le lui demandiez. »
Mais si notre Père sait de quoi nous avons besoin avant que nous le lui demandions, pourquoi parler, si peu même que ce soit ? À quoi bon même la prière, si notre Père sait de quoi nous avons besoin ? Il dit à chacun : Ne me prie pas longuement ; je sais ce qu'il te faut. — Si vous savez ce qu'il me faut, Seigneur, pourquoi vous prier même tant soit peu ? Vous ne voulez pas que ma supplique soit longue, vous exigez -même qu'elle soit presque nulle.
Mais qu'enseigne-t-il ailleurs différemment ! Il dit bien : « Ne parlez pas longuement dans la prière » Cependant il dit encore dans un autre endroit : « Demandez et vous recevrez. » Et pour ôter la pensée qu'il n'aurait recommandé la prière que d'une manière accidentelle, il ajoute. « Cherchez et vous trouverez. » Dans la crainte encore que ces derniers mots ne paraissent prononcés qu'en passant, voici ceux qu'il y joint, voici comment il conclut : « Frappez et il vous sera ouvert (Matt. VII, 7). » Ainsi donc il veut que l'on demande pour recevoir, que l'on cherche Pour trouver et que pour entrer on frappe. Mais puisque notre Père sait d'avance de quoi nous avons besoin, pourquoi demander ? pourquoi chercher ? pourquoi frapper ? pourquoi, en demandant, en cherchant et en frappant, nous fatiguer à instruire plus savant que nous ? Ailleurs encore le Seigneur parle ainsi : « Il faut prier toujours sans jamais se lasser (Luc, XVIII, 1). » S'il faut prier toujours, comment dire : « Gardez-vous de parler beaucoup ? » Comment prier toujours quand on finit sitôt ? D'un côté vous me commandez de terminer promptement ; d'autre part vous m'ordonnez de « prier toujours sans me « lasser ; » qu'est-ce que cela signifie ?
Eh bien ! prie aussi pour comprendre, cherche et frappe à la porte. Si ce mystère est profond, ce n'est pas pour se rendre impénétrable, c'est pour nous exercer.
Ainsi donc, mes frères, nous devons vous exhorter tous à la prière, et nous avec vous. Au milieu des maux innombrables de Ce, siècle, nous n'avons d'autre espoir que de frapper par la prière, que de croire invariablement que notre Père ne nous refuse que ce qu'il sait ne pas nous convenir. Tu sais bien ce que tu désires, mais lui connaît ce qu'il te faut. Figure-toi que tu es malade et entre les mains d'un médecin, ce qui est incontestable. Notre vie en effet n'est qu'une maladie et une longue vie n'est qu'une maladie longue. Figure-toi donc que tu es malade entre les mains d'un médecin. Tu voudrais boire du vin nouveau, tu voudrais en demander à ce médecin. On ne t'empêche pas d'en demander, car il pourrait se faire qu'il ne te nuisit pas, qu'il te fût même bon d'en prendre. Ne crains donc pas d'en demander, demande sans hésitation ; mais ne t'attriste point si on t'en refuse. Voilà ta confiance à l'homme qui soigne ton corps ; et tu n'en aurais pas infiniment plus envers Dieu, qui est à la fois le médecin, le créateur et le réparateur de ton corps aussi bien que de ton âme ?
3. Le Seigneur dans ce passage nous invite donc à la prière ; car après avoir dit : « C'est à cause de votre incrédulité que vous n'avez pu chasser ce démon ; » il termine ainsi :
« Cette espèce ne se retire que devant les jeûnes et les prières. » Mais si l'on prie pour chasser un démon étranger, ne le doit-on pas beaucoup plus pour se délivrer de sa propre avarice, pour se guérir de l'ivrognerie, pour renoncer à l'impureté, pour se purifier de toute souillure ? Combien hélas ! de défauts qui excluent du royaume des cieux, si l'on ne s'en dépouille ?
Considérez, frères, avec quelles instances on demande à un médecin la santé du corps ! Qu'un homme soit atteint d'une maladie mortelle, rougira-t-il, lui en coûtera-t-il de se jeter aux pieds d'un médecin habile, de les arroser de ses larmes ? Et suce médecin lui dit : Impossible de te guérir, à moins de te lier et d'employer sur toi le fer et le feu ? — Fais ce que tu voudras, répond le malade, guéris-moi seulement. — Avec quelle ardeur on désire recouvrer une santé éphémère qui s'évanouit comme la vapeur, puisqu'afin de la réparer on ne craint ni les chaînes, ni le fer, ni le feu et qu'on consent à être surveillé pour ne pas manger, pour ne pas boire ce qui plaît ni quand on le voudrait ! Pour mourir un peu plus tard il n'est rien qu'on ne souffre et on ne veut rien souffrir pour ne mourir jamais ! Si notre céleste Médecin, si Dieu venait à te demander : Veux-tu être guéri ? que lui répondrais-tu, sinon : Je le veux ? Et si tu ne lui faisais pas cette réponse, c'est que tu ne te croirais pas malade, et tu le serais bien davantage.
4. Suppose ici deux malades ; l'un qui supplie son médecin avec larmes, et l'autre qui dans l'excès et l'aveuglement de son mal, se moque de lui : le médecin donne espoir au premier ; il déplore le sort du second. Pourquoi ? C'est que celui-ci est d'autant plus dangereusement attaqué, qu'il ne se croit pas malade. Tels étaient les Juifs.
Le Christ est venu visiter des malades et tous les hommes étaient malades. Que personne ne se flatte d'avoir la santé ; qu'il craigne d'être abandonné du médecin. Tous donc étaient malades, c'est un Apôtre qui l'atteste. « Tous ont péché, dit-il, et ont besoin de la gloire de Dieu (Rom. III, 23). » Mais parmi tous ces malades on pouvait distinguer deux catégories. Les uns cherchaient le médecin, s'attachaient au Christ, l'écoutaient, l'honoraient, le suivaient, se convertissaient. Il les recevait tous avec plaisir pour les guérir, et il les guérissait gratuitement, car il les guérissait par sa toute-puissance. Aussi tressaillaient-ils de joie, lorsqu'il les accueillait et se les attachait pour les délivrer de leurs maux.
Quant aux autres malades à qui l'iniquité même avait fait perdre la raison et qui ne se croyaient point malades, ils lui reprochèrent avec outrage de recevoir les malheureux et dirent à ses disciples : « Quel Maître avez-vous là ? Il mange avec « les pécheurs et les publicains ! » Et lui, qui savait ce qu'ils valaient et qui ils étaient, leur répondit : « Le médecin n'est pas nécessaire à « qui se porte bien, mais aux malades. » Puis il leur montra qui était en bonne santé et qui était malade. « Je ne suis pas venu, dit-il, appeler les justes, mais les pécheurs (Matt. IX, 11-13). » En d'autres termes : Si les pécheurs n'approchent point de moi, pour quel motif et pour qui sais-je venu ? Si tous se portent bien, était-il nécessaire qu'un tel médecin descendit du ciel ? Pourquoi nous a-t-il fait, non pas des remèdes ordinaires, mais un remède de son sang ?
Ainsi donc les moins malades ceux qui sentaient leur mal, s'attachaient au Médecin pour obtenir leur guérison ; tandis que ceux dont la maladie était plus dangereuse lui insultaient et accusaient les malades. Et jusqu'où alla leur fureur ? Jusqu'à arrêter le médecin, le garroter, le flageller, le couronner d'épines, l'attacher au gibet et le faire mourir sur une croix. Pourquoi s'en étonner ? Le malade tue le médecin : mais le médecin par sa mort guérit le malade.
5. Sur la croix en effet il n'oublia point son rôle, ruais il nous montra sa patience et nous apprit pas son exemple à aimer nos ennemis. Car voyant frémir autour de lui ces infortunés dont il connaissait la maladie, puisqu'il était leur médecin et dont il savait que la fureur avait aveuglé l'esprit, il commença par dire à son Père : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (Luc, XXXIII, 34). » Penserez-vous que ces Juifs n'étaient ni méchants, ni cruels, ni sanguinaires, ni emportés, ni ennemis du Fils de Dieu ? Penserez-vous que fut vaine et sans effet cette supplication : « Mon Père, pardonnez-leur « car ils ne savent ce qu'ils font ? » Il les voyait tous et en connaissait parmi eux qui devaient s'attacher à lui. Il mourut, il est vrai, mais c'est que sa mort devait servir à tuer la mort. Dieu est donc mort, afin que par une compensation toute céleste l'homme ne mourût pas.
Le Christ, en effet, est Dieu ; mais il n'est pas mort comme Dieu. Il est à la fois Dieu et homme, le même Christ est en même temps homme et Dieu : Il est devenu homme pour nous rendre meilleurs, mais sans faire rien perdre à Dieu. Il a pris ce qu'il n'était pas, sans rien laisser de ce qu'il était. Étant donc ainsi Dieu et homme, il est mort dans notre nature, pour nous faire vivre de la sienne. Il n'avait pas dans sa nature le pouvoir de mourir, ni nous dans la nôtre la faculté de vivre. Et qu'était-il, s'il ne pouvait mourir ? « Au commencement il était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Qu'on cherche comment Dieu pourrait mourir ; on ne le découvrira point. Mais nous, nous mourons parce que nous sommes chair, parce que nous sommes des hommes portant une chair de péché. Or comment pourrait vivre le péché ? Impossible. Le Christ donc ne pouvait trouver la mort dans sa nature, ni nous la vie dans la nôtre ; mais comme nous avons puisé la vie dans la sienne, il a, dans la nôtre, puisé la mort. Ah ! quel échange ! Qu'a-t-il donné et qu'a-t-il reçu ?
Les négociants font des échanges, et dès l'antiquité le commerce n'était qu'un échange de biens.
L'un donnait ce qu'il avait et recevait ce qu'il n'avait pas. Ainsi l'un avait du Moment et n'avait pas d'orge ; un autre avait de l'orge et point de froment. Le premier donnait du froment qu'il possédait et recevait de l'orge qu'il ne possédait pas. Et combien ne fallait-il pas de ce qui était moins précieux pour équivaloir à ce qui l'était davantage ? Ainsi l'un donne de, l'orge pour avoir du froment ; un autre, du plomb en échange de l'argent ; mais pour peu d'argent combien de plomb ! Un autre enfin donne la laine pour le vêtement. Qui pourrait tout dire ? Personne néanmoins ne donne sa vie pour recevoir la mort.
La prière du Médecin suspendu à la croix n'a donc pas été sans effet. Comme le Verbe ne pouvait mourir pour nous, afin d'y parvenir il « s'est fait chair et a habité parmi nous (Jean, I, I, 14). » Il a été suspendu à la croix, mais dans son humanité, Là se trouvaient l'humble nature, méprisée des Juifs, et la charité, libératrice d'autres Juifs. Car pour eux il disait. « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (Luc, XXIII, 34) ; » et ce cri ne fut pas vain. Le Sauveur effectivement mourut, il fût enseveli, ressuscita, monta au ciel après avoir passé quarante jours avec ces disciples et envoya le Saint-Esprit, qu'il avait promis, à ceux qui l'attendaient.
Or après l'avoir reçu, les disciples en furent remplis, et commencèrent à parler les langues de tous les peuples. En entendant parler, au nom du Christ, toutes les langues, à des ignorants, à des hommes sans instruction qu'ils savaient avoir été élevés au milieu d'eux dans la connaissance d'une seule langue, les Juifs qui étaient là furent étonnés et frappés de frayeur. Pierre leur apprit d'où venait cette grâce. On en était redevable à Celui qu'on avait attaché au gibet. On en était redevable à Celui qui voulut être outragé sur la croix, afin d’envoyer l'Esprit-Saint du haut du ciel. Pierre fut entendu avec foi de ceux pour qui il avait été dit : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Ils crurent donc, furent baptisés et se convertirent. Mais quelle conversion ! Ils buvaient avec foi le sang qu'ils avaient répandu avec fureur.
6. Afin donc de finir ce discours par où nous l'avons commencé, prions et confions-nous en Dieu ; vivons suivant ses préceptes, et si nous chancelons en chemin, invoquons-le comme l'invoquaient ses disciples quand ils dirent : « Seigneur, augmentez en nous la foi (Ibid. XVII, 6). » Pierre aussi chancela après avoir mis en lui sa confiance. Cependant il ne fut ni délaissé ni englouti, mais relevé et sauvé. D'où venait en effet sa confiance ? Non pas de ses propres forces, mais de la puissance du Seigneur. Comment ? « Si c'est vous, « Seigneur ordonnez-moi d'aller à vous sur les eaux. » Le Seigneur alors marchait sur les eaux. « Si c'est vous, ordonnez-moi d'aller à vous sur les eaux. » Car si c'est vous, je sais qu'ordonner c'est faire. « Viens, » reprit le Seigneur. À cette parole Pierre descendit, mais son infirmité le fit trembler. « Seigneur, s'écria-t-il aussitôt, « sauvez-moi. » Le Seigneur le prit par la main. « Homme de peu de foi, lui dit-il, pourquoi t’es-tu défié ? » Ainsi c'est le Seigneur qui l'appela à lui, et le Seigneur encore qui le raffermit au moment où il chancelait et tremblait (Matt. XIV, 25-31), et de cette manière s'accomplit cette parole d'un psaume « Quand je disais : mon pied chancelle, votre miséricorde, Seigneur, me soutenait (Ps. XCIII,18). »
7. Il y a donc deux sortes de bienfaits, les bienfaits temporels et les bienfaits éternels. Les bienfaits temporels sont la santé, la richesse, l'honneur, les amis, la maison, les enfants, l'épouse et tous les autres avantages de cette vie où nous sommes voyageurs. Considérons-nous donc ici comme dans une hôtellerie où nous ne faisons que passer, sans en être les vrais possesseurs. Quant aux biens éternels, ce sont d'abord l'éternelle vie elle même, l'incorruptibilité et l'immortalité du corps et de l'âme, la société des anges, une habitation céleste, une couronne inaccessible, un Père et une patrie qui ne connaissent ni mort ni ennemi. Voilà les biens qu'il nous faut désirer de tout notre cœur, demander avec une infatigable persévérance et moins par de longs discours que par de sincères gémissements. La langue fût-elle immobile, le désir est toujours une prière, désirer toujours c'est toujours prier. Quand la prière s'assoupit-elle ? C'est quand s'est refroidi le désir. Ainsi donc sollicitons de toute notre ardeur ces biens éternels, cherchons-les avec toute l'application possible, demandons-les sans crainte. Ils ne sauraient nuire et ils ne peuvent qu'être utiles à qui les possède ; au lieu que les biens temporels peuvent être nuisibles aussi bien qu'avantageux. Combien n'ont pas profité de la pauvreté, et souffert des richesses ; profité dans la vie privée et souffert dans les grands emplois ? D'autres au contraire ont tiré avantage de l'opulence et des honneurs. Il en ont profité quand ils en faisaient bon usage, et en en faisant mauvais usage, ils ont plutôt trouvé leur perte à les posséder. D'où il suit, mes frères, que nous devons demander ces choses temporelles avec modération et avoir confiance, si nous les obtenons, qu'elles nous viennent de Celui qui sait ce qui nous convient.
Tu as demandé, dis-tu, sans obtenir. Aie confiance à ton Père, crois qu'il t'accorderait ce que tu demandes si c'était pour ton bonheur. Juges en par toi-même. Tu es devant Dieu pour l'inexpérience des choses divines, comme ton enfant est près de toi pour l'inexpérience des choses humaines. Cet enfant te tourmente et pleure pendant un jour entier, pour obtenir un couteau ou une épée. Tu refuses de le lui donner, et tu méprises ses pleurs pour n'avoir pas à pleurer sa mort. Il gémit maintenant, il s'afflige et se frappe en demandant que tu le places sur ton cheval ; tu n'en fais rien, car il est incapable de le conduire, le cheval le renverserait et le tuerait. Si tu lui refuses si peu, c'est pour lui conserver le tout ; et pour qu'il grandisse et possède sans danger toute ta fortune, tu rejettes maintenant ses insignifiantes mais dangereuses demandes :
8. Nous vous le disons donc, mes frères, priez autant que vous le pouvez. Les maux se multiplient et Dieu l'a voulu ainsi. Ah ! ils ne se multiplieraient pas autant, si les méchants n'étaient pas si nombreux ! Les temps sont mauvais, les temps sont difficiles, répète-t-on partout. Vivons bien et les temps seront bons. C'est nous qui faisons le temps ; il est tel que nous sommes. Mais que faisons-nous ? Nous ne pouvons amener au bien la masse des hommes. Soyez bons, vous qui m'entendez en si petit nombre ; que le petit nombre des bons supporte le grand nombre des méchants. Ces bons sont le grain, le grain sur l'aire, ils peuvent sur l'aire être mêlés à la paille ce mélange n'aura point lieu sur le grenier. Qu'ils tolèrent ce qui leur déplaît, afin d'arriver à ce qu'ils cherchent.
Pourquoi nous désoler et accuser Dieu ? Les maux se multiplient dans le monde, pour nous préserver de l'amour du monde. Les grands hommes, les saints et les vrais fidèles ont méprisé le monde dans son éclat ; et nous ne saurions le dédaigner dans ses tristesses ! Le monde est mauvais, oui il l'est ; et on l'aime comme s'il était bon ! Or, qu'est-ce que ce monde mauvais ?
Ce qu'il y a de mauvais ; ce m'est ni le ciel ni la terre ni les eaux, ni ce qui s'y trouve renfermé, oiseaux, poissons, végétaux. Tous ces êtres sont bons, et ce sont les hommes mauvais qui rendent mauvais le mande. Néanmoins, comme il est impossible que nous ne rencontrions des hommes mauvais dans tout le cours de cette vie, élevons nos gémissements, je l'ai déjà dit, vers le Seigneur notre Dieu, et supportons le mal pour arriver au bien. Ah ! ne blâmons point le Père de famille, car il est bon. C'est lui qui nous porte ; ce n'est pas nous qui le portons. Il sait comment gouverner son œuvre. Fais seulement ce qu'il commande et espère ce qu'il promet.


SERMON LXXXI. LES SCANDALES PRÉSENTS (Matt. XVIII, 7-9).
ANALYSE. — À l'époque du sac de Rome parles Goths, vers l'an 410, des clameurs s'élevaient de toutes parts contre le Christianisme ; on lui attribuait les désastres de l'empire, et c'était pour plusieurs une occasion de scandale. Saint Augustin prémunit son troupeau contre ce danger. Il montre d'abord que s'il y a des afflictions il n'y a point de scandale proprement dit pour le disciple fidèle du Sauveur, attendu que la loi de Dieu lui fournit toujours d'efficaces moyens de résister à la tentation. Il met surtout en scène Job et un chrétien de qui on voudrait obtenir un faux témoignage. Abordant ensuite la question actuelle, comment, dit-il, se scandaliser de ce qui arrive aujourd'hui ? Jésus-Christ n'a-t-il pas prédit ces calamités, et les temps antérieurs au Christianisme ne nous en présentent-ils pas d'aussi formidables, ne fût-ce que la ruine de Troie, mère de Rome ?
1. Nous venons d'entendre de divines leçons elles nous avertissent de nous fortifier par la vertu, de nous armer d'un courage chrétien contre les scandales qui doivent arriver ; et de recourir pour cela à la miséricorde de Dieu. « Que serait l'homme en effet ; si vous ne vous souveniez de lui (Ps. VIII, 5) ? »
« Malheur au monde à cause des scandales ! » dit le Seigneur, dit la Vérité même. Il nous effraie, il nous avertit, il veut que nous soyons sur nos gardes, attendu qu'à ses yeux nous ne sommes point dans un état désespéré. Pour nous préserver de ce malheur, malheur terrible, redoutable, épouvantable, il nous offre des consolations, des encouragements et des leçons dans ces paroles de l'Écriture : « Paix abondante à ceux qui aiment votre loi ; pour eux il n'y a point de scandale (Ps CXVIII, 166). » Si donc il nous fait voir l'ennemi à éviter, il nous montre aussi un rempart inexpugnable. À ces mots : « Malheur au monde à cause des scandales ! » tu te demandais où fuir en dehors du monde pour y échapper. Mais où fuir hors du monde, pour se préserver des scandales, sinon vers Celui qui a fait le monde ? Et comment fuir vers Celui qui a fait le monde, sinon en écoutant sa loi publiée partout ? Que dis-je ? en l'écoutant ? Il nous faut l'aimer. Car en nous rassurant contre les scandales, la Sainte Écriture ne dit pas : Paix abondante à ceux qui écoutent sa loi ; puisqu'il ne suffit pas de l'entendre pour être justifié devant Dieu. Ce sont les observateurs de la loi qui seront justifiés (Rom. II. 13) ; et la foi agit par la charité (Galat. V, 6). C'est pourquoi il est écrit : « Paix abondante à ceux qui aiment votre loi ; pour eux il n'y a point de scandale. »
À cette pensée se rapporte ce que nous avons entendu et répondu en chœur : « Les doux hériteront de la terre et ils se réjouiront dans l'abondance de la paix (Ps. XXXVI, 11) ; » car il y a « paix abondante en ceux qui aiment votre loi. » Les doux en effet sont ceux qui s'attachent à la loi de Dieu. « Heureux l'homme que vous instruisez, Seigneur ; vous lui enseignez votre loi pour le rendre doux en présence des jours mauvais, quand la fosse se creusera pour le pécheur (Ps. XCIII. 12, 13). » Que les expressions du texte sacré sont différentes ! Toutes cependant formulent la même pensée, et quoiqu'on puise à cette source intarissable, il faut y avoir confiance, s'attacher à la vérité avec amour, avec une paix profonde, avec un charité embrasée et être prêt à résister au scandale.
2. Il s'agit de considérer, d'examiner ou d'apprendre comment nous devons être doux, et ce que je viens de rappeler du texte sacré, nous indique la solution de cette question. Que votre charité prête un peu attention. Il nous importe singulièrement d'être doux ; la douceur est nécessaire dans l'adversité. Les adversités temporelles, en effet, ne sont point des scandales. Qu'est-ce que le scandale ? Attention !
Un homme, par exemple, éprouve quelque affliction, il est opprimé. Être opprimé n'est pas être scandalisé ; ainsi les martyrs ont été opprimés, mais non pas oppressés. Qu'on se préserve donc du scandale ; il est moins nécessaire d'échapper à l'affliction ; l'affliction opprime et le scandale oppresse. Quelle différence y a-t-il donc entre l'affliction et le scandale ? Sous le poids de l'affliction, on se disposait à pratiquer la patience, à conserver la constance, et à être ferme dans la foi, à repousser le péché. Si l'on a été ou si l'on est fidèle à cette résolution, l'affliction ne nuira point ; elle fera ce que fait le pressoir, il ne cherche point à déchirer l'olive, mais à en exprimer l'huile. Et si l'on va alors jusqu'à louer Dieu, combien l'adversité est avantageuse, puisqu'elle sert à former ces divines louanges !
Les Apôtres étaient arrêtés et enchaînés, et sous le poids de cette épreuve ils chantaient ;des hymnes au Seigneur. Voilà bien le pressoir et ce qui s'en exprime. Job aussi fut soumis à une cruelle épreuve, jeté sur un fumier, dépouillé de sa fortune, sans ressources, sans aucun bien, sans enfants, et aiche seulement des vers qui le dévoraient. Tel était en lui l'homme extérieur, mais intérieurement il était rempli de Dieu ; aussi louait-il le Seigneur, et cette affliction cruelle n'était pas pour lui un scandale. Où commença le scandale ? Quand son épouse s'approcha de lui en disant : « Blasphème contre Dieu et meurs. » Le démon lui avait tout enlevé ; mais, dans son épreuve, Eve lui fut laissée, laissée pour le tenter et non pour : le consoler. Voilà le scandale. Elle lui représente son malheur et sa propre infortune attachée à celle de son époux, essayant ainsi de le porter au blasphème. Mais Job était doux, car Dieu l'avait instruit de sa loi, il l'avait rendu doux pour les jours mauvais ; Job aimait la loi divine, une paix abondante remplissait son cœur ; aussi n'y eut-il point pour lui de scandale. Il y en eut, du scandale, mais pas pour lui. Sa femme fut un scandale, mais pas pour son époux. Considère donc combien il était doux, combien il était instruit de la loi de Dieu. Je dis de la loi éternelle ; car à l'époque du patriarche, la loi n'avait pas été encore donnée aux Juifs sur des tables de pierre et il n'y avait dans les cœurs pieux que l'éternelle loi dont la loi publiée devant Israël était un extrait. La loi de Dieu avait ainsi adouci Job pour les jours mauvais ; il aimait cette loi et jouissait d'une paix abondante. Aussi vois ce qu'il répond dans sa douceur, et apprends ici, selon mon dessein, quels sont les hommes doux : « Tu as parlé, dit-il à sa femme, comme une insensée. Si nous avons reçu des biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en souffririons-nous pas des maux (Job. II, 9, 10) ? »
3. Cet exemple nous a appris quelles sont les âmes douces ; donnons maintenant, s'il nous est possible, une définition de la douceur. Les hommes doux sont ceux à qui rien ne plait que Dieu dans tout ce qu'ils font, dans toutes leurs bonnes œuvres, et à qui Dieu ne déplaît jamais, quelques 'maux qu'il endurent. Allons, mes frères, appliquez-vous à bien comprendre cette définition, cette règle : cherchons à nous y conformer et acquérons ce qui nous manque pour nous y adapter. Eh ! que nous sert de planter et d'arroser si Dieu ne donne l'accroissement ? « Ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu de qui vient la croissance (Cor. III, 7). » Écoute bien cela, toi qui veux être doux, toi qui prétends t’adoucir contre les jours mauvais et qui aimes la loi Dieu pour n'être pas victime du scandale, pour goûter unie paix abondante, pour posséder la terre et jouir des délices de la paix ; écoute donc, toi qui veux être doux. Quelque bien que tu fasses, garde-toi de te plaire ; car « Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (Cor. III, 7). » Ainsi, quelque soit le bien que tu fais, que Dieu seul te plaise ; et que jamais il ne te déplaise, quelques maux que tu endures. Qu'ajouter encore ? Rien ; fais cela et tu vivras. Tu ne périras point pendant les jours mauvais et tu échapperas à nette menace : « Malheur au monde à cause des scandales ! (Jacq. IV, 6) » Et à quel monde, sinon au monde dont il est écrit : « Et le monde ne l'a point connu (Jean, I, 10) ? » Ce n'est sûrement pas à celui dont il est dit : « Dieu était dans le Christ pour se réconcilier se monde (II Cor. V, 19). »
Il y a donc un monde méchant et un monde honnête. Le monde méchant, ce sont tous les méchants que renferme le monde, et le monde honnête en comprend tous les bons. N'avons-nous pas remarqué souvent quelque chose de semblable sur la terre ? Ce champ est tout couvert ; de quoi ? de froment. Nous disons pourtant aussi, et sans mentir, qu'il est tout couvert de paille. Voici un arbre chargé de fruits, dit l'un ; chargé de feuilles, dit l'autre ; et tous deux disent vrai ; car ni l'abondance des feuilles n'ôte la place aux fruits, ni la multitude des fruits n'est incompatible avec la multitude des feuilles. L'arbre est à la fois chargé de feuilles et de fruits ; mais le vent emporte les unes et le jardinier recueille les autres. Ne t'effraie donc point lorsqu'on te dit : « Malheur au monde à cause des scandales (Matt. XVI, 28, 17) » Aime la loi de Dieu et pour toi il n'y aura point de scandale.
4. Cependant voici ta femme qui accourt pour t'entraîner dans je ne sais quelle faute. Tu l'aimes comme tu dois aimer ta femme, c'est un membre de ton corps. Mais « si ton œil te scandalise, si ta main, si ton pied te scandalisent, te disait tout à l'heure l'Évangile, coupe et les jette loin de toi. » Si cher qu'on te soit, si grand qu'on te paraisse, on ne doit être grand, ni être à tes yeux un membre chéri, qu'autant qu'on n'est pas une cause de scandale, qu'on ne te conseille point le mal. Sachez que c'est bien en ceci que consiste le scandale.
Nous avons cité Job et sa femme, mais dans cet exemple ne se trouve point le mot même de scandale. Prête l'oreille à l'Évangile. Comme le Seigneur annonçait sa passion, Pierre se mit à l'en détourner. « Arrière, Satan, répondit le Sauveur, tu es pour moi un scandale. » Celui donc qui a voulu nous servir de modèle nous apprend ainsi et la nature du scandale et la manière de l'éviter. En disant : « Tu es bienheureux, Simon fils de Jonas (2) » il venait de représenter Pierre comme l'un de ses membres. Mais il retranche ce membre, dès qu'il veut être pour lui un scandale. Ensuite pourtant il le guérit et le remet à sa place.
Tu regarderas donc comme étant un scandale pour toi quiconque entreprendra de te porter au mal. Et je prie votre charité de remarquer que ces conseils funestes viennent plus souvent d'une bienveillance aveugle que de la malveillance. Un de tes amis, un ami qui t'aime aussi sincèrement que tu l'aimes à ton tour, ton père, ton frère, ton fils, ton épouse, te voient dans le mal et ils veulent te rendre méchant. Qu'est-ce à dire, ils te voient dans le mal ? Ils te voient dans quelque affliction, dans une affliction que tu souffres peut-être pour la cause de la justice : ainsi tu es persécuté parce que tu refuses de faire un faux témoignage. C'est un exemple que je suppose. Et le Monde est plein de faits qui vérifient cette sentence : « Malheur au monde à cause des scandales ! » Ainsi donc un homme puissant, pour cacher ses déprédations et ses rapines demande que tu lui rendes le service de faire un faux témoignage. Tu refuses ; tu refuses le faux pour ne pas manquer au vrai. Abrégeons ; cet homme puissant s'irrite et t'opprime. Vient ton ami ; il ne peut te voir dans l'affliction, il ne peut te voir dans le mal. Je t'en prie, dit-il, fais ce qu'on te demande ; est-ce difficile ? Peut-être même va-t-il imiter Satan, disant au Seigneur : « Il est écrit : Il vous a confié à ses Anges, pour que vous ne heurtiez point votre pied contre quelque pierre (Matt. IV, 6). » Oui, il est possible que cet ami, te voyant chrétien, recoure à la loi pour essayer de te porter à ce qu'il prétend que tu dois faire, Fais ce qu'il dit, s'écrie-t-il. — Mais quoi ? — Ce que veut cet homme puissant. — Mais il veut de moi un mensonge, une fausseté. — Eh ! n'as-tu point lu que tout homme est menteur (Ps. CXV, 11) ? » Cet ami est donc un scandale. Toi, que feras-tu ? C'est ton œil, c'est ton bras droit. « Arrache-le et le jette loin de toi. » Qu'est-ce à dire ? Ne consens pas. Ne consens pas, c'est ce que signifie : « Arrache-le et le jette loin de toi. » C'est parleur accord en effet que nos membres font l'unité dans notre corps, ils vivent par leur accord et par leur accord ils communiquent les uns aux autres. Y a-t-il malaise ? C’est qu'il y a maladie ou blessure.
Ainsi donc cet ami est comme un membre de ton corps ; aime-le. Mais s'il te scandalise, « Coupe-le et le jette loin de toi. » Ne consens pas à ce qu'il dit, éloigne-le, ferme-lui ton oreille peut-être que cette réprimande te le ramènera ; avec des sentiments meilleurs.
5. Néanmoins comment feras-tu pour couper, rejeter et corriger peut-être, ainsi que je viens de le dire ? Comment t'y prendras-tu ? réponds : C'est par la loi qu'il a voulu te persuader le mensonge. Dis ce qu'on te demande, s'écriait-il, Peut-être n'osait-il proférer le mot de mensonges ; aussi répétait-il : Dis ce qu'on te demande. Mais c'est un mensonge, répliquais-tu. Et lui, pour te disculper d'avance : « Tout homme est menteur. » Donc, mon frère, réponds de ton côté : « La bouche qui ment, tue l'âme (Sag. I, 11). » Remarque bien, cet arrêt n'est pas de mince importance : « La bouche qui ment tue l'âme (Sag. I, 11). » Que peut contre moi cet ennemi puissant qui m'accable ? Pourquoi prendre pitié de moi et de la situation qui m'est faite ? Pourquoi ne vouloir pas que je souffre quel que mal et chercher à me rendre mauvais ? Que peut-il enfin contre moi ? Sur quoi frappe-t-il Sur ma chair. — Oui, dis-tu, il accablera ton corps — Je suppose qu'il lui donne la mort. Ne serait il pas encore meilleur envers moi que je ne le serais en proférant le mensonge ? Il donne la mort à mon corps ; mais je la donne à mon âme. Ce puissant dans sa colère m'ôte la vie du corps ; mais « la bouche qui ment tue l'âme. » Il donne la mort à mon corps ; mais ne la lui donnât on pas, ce corps doit mourir ; tandis que si l'âme n'est point tuée par l'iniquité, elle vivra éternellement au sein de la vérité. Conserve ainsi ce que tu peux conserver, et laisse périr ce qui doit périr quelque jour.
Voilà une réponse, mais ce n'est point la solution de cette difficulté : « Tout homme est « menteur. » Réponds aussi à ce passage ; autrement il pourrait croire avoir trouvé en faveur du mensonge, un argument dans la loi même et t’avoir porté par la loi à violer la loi. — Or, dans, la loi il est écrit : « Tu ne feras point de faux témoignage (Deut. V, 20) ; » il y est écrit également : « Tout homme est menteur. Rappelle-toi maintenant ce que j'ai dit tout-à-l'heure lorsque j'ai donné, comme je l'ai pu, la définition de l'homme doux. L'homme doux est celui à qui rien ne plaît que Dieu, dans tout le bien qu'il fait, et à qui Dieu ne déplaît pas, quelque mal qu'il endure. À cet homme qui te presse de mentir, parce qu'il est écrit que « tout homme est menteur, » réponds donc : Moi je ne mens pas, car il est écrit aussi : « La bouche qui ment tue l'âme ; » moi je ne mens pas, car il est écrit : « Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge ; (Ps. V, 7) » je ne mens pas enfin, car il est écrit : « Tu ne feras point de faux témoignage. » Qu'il m'accable le corps, celui à qui il déplaît que je dise la vérité ; j'entends mon Seigneur me dire : « Gardez-vous de craindre ceux qui tuent le corps (Matt. X, 28). »
6. — Comment alors tout homme est-il menteur ? N'est-tu pas un homme ? — Réponds sans hésiter et selon la vérité : Puissè-je donc n'être pas homme pour n'être pas menteur ! — Écoutez en effet : « Le Seigneur, du haut du ciel, a jeté un regard sur les enfants des hommes, pour voir s'il en est un qui ait de l'intelligence et qui cherche Dieu. Tous se sont égarés, tous sont devenus inutiles ; il n'en est pas un qui fasse le bien ; il n'en est pas même un seul (Ps. XIII, 2, 3). » Pourquoi ? Parce qu'ils ont voulu être les enfants des hommes. Mais pour les délivrer de ses iniquités, pour les traiter, pour les racheter, pour les guérir, pour les changer, il a donné à ces enfants des hommes le pouvoir de devenir les enfants de Dieu (Jean, I, 12). Pourquoi s'étonner alors ? Si vous étiez enfants des hommes, vous étiez hommes ; tous vous étiez hommes et par conséquent menteurs, puisque tout homme est menteur. Mais vous avez reçu la grâce de Dieu, elle vous a fait le pouvoir de devenir les enfants de Dieu. Écoute la voix de mon Père : « Je l'ai déclaré, dit-il, vous êtes tous des Dieux et les fils du Très-Haut (Ps. LXXXI, 6). » Oui, les hommes étant enfants des hommes s'ils ne sont pas devenus enfants de Dieu, sont menteurs, puisque tout homme est menteur. S'ils sont au contraire les enfants du Très-Haut, s'ils sont délivrés parla grâce du Sauveur et rachetés par son sang précieux, s'ils ont reçu une nouvelle génération de l'eau et de l'Esprit-et qu'ils soient prédestinés à l'héritage du ciel, enfants de Dieu, ils sont sûrement des Dieux. Qu'ont-ils alors de commun avec le mensonge ? Adam n'était qu'un homme, le Christ est un homme-Dieu, Dieu est le Créateur de tout. Adam était un homme, le Christ est un homme médiateur auprès de Dieu, le Fils unique du Père, un Dieu-homme. L'homme est bien éloigné de Dieu et Dieu est bien éloigné de l'homme. Un homme-Dieu s'est placé entre les deux. Chrétien, reconnais le Christ et par cet homme élève-toi vers Dieu.
7. Changez donc, et si nous avons pu quelque chose, devenez doux, et attachons-nous à notre inviolable profession de foi. Pour échapper à cette menace : « Malheur au monde à cause des scandales, » aimons la loi de Dieu.
Parlons maintenant des scandales qui remplissent le monde ; disons comment les scandales se multiplient avec les afflictions. Le monde est dévasté ; c'est le pressoir qui se foule. Allons, chrétiens, allons, race céleste, vous qui êtes étrangers sur la terre et qui cherchez au ciel une patrie avec le désir d'être associés aux saints Anges, comprenez que vous n'êtes venus ici que pour en sortir. Vous traversez le monde en cherchant avec effort Celui qui a créé le monde. Ne vous laissez pas troubler parles amis du monde, par ceux qui veulent y demeurer, et bon gré mal gré sont forcés de le quitter ; ne vous laissez ni tromper ni séduire par eux. Ces afflictions ne sont pas des scandales ; soyez justes et pour vous elles ne seront qu'un exercice. Voici venir une tribulation ; elle sera pour toi ce que tu voudras, une épreuve ou ta condamnation. Elle sera ce que tu seras toi-même. La tribulation est un feu. Es-tu de l'or ? Elle te purifie. De la paille ? Elle te réduit en cendre. C'est ainsi que les afflictions qui se multiplient ne sont point des scandales.
Où sont les scandales ? Dans ces discours, dans ces propos qui nous répètent : Voile ce que valent les temps chrétiens ! Là est le scandale ; car on ne te parle ainsi que pour te porter à blasphémer contre le Christ, si tu aimes le monde. Celui qui t'adresse ce langage de ton ami, ton conseil ; c'est donc comme ton œil. Il est ton serviteur, ton auxiliaire dans tes entreprises ; c'est donc ta main. C'est peut-être ton protecteur, celui qui t'élève au-dessus des derniers de la terre ; il est ainsi comme ton pied. « Arrache, coupe, jette loin de toi, » ne suis, pas ces conseils. Réponds à ces hommes ce que répondait cet autre à qui on conseillait un faux témoignage. Oui, réponds ainsi, et quand on te dit : C'est depuis le christianisme qu'il y a tant de maux et que le monde est dévasté, réponds : Le Christ me l'avait annoncé avant l'évènement.
8. Pourquoi te troubler ? Les calamités publiques agitent ton cœur comme était agitée la barque où dormait le Christ. Voilà bien, ô homme sensé, voilà la cause du trouble de ton cœur. Cet esquif où sommeillait le Christ est un cœur où la foi est endormie. Que t'apprend-on en effet, chrétien, que t'apprend-on de nouveau ? Sous le règne du Christianisme le monde est dévasté, le monde touche à sa fin. Ton Maître ne l'avait-il pas dit que le monde serait dévasté ? Ne t'avait-il pas dit que le monde aurait une fin ! Tu le croyais quand il le prédisait, et maintenant que se vérifient ses prédictions, tâte troubles ? Ainsi la tempête gronde dans ton cœur ; prends donc garde au naufrage, réveille le Christ. « Par la foi, dit l'Apôtre, le Christ habite dans vos cœurs. (Éphés. III,17) » Le Christ, par la foi, habite dans ton cœur. Si donc tu as la foi, tu possèdes le Christ, cette foi est-elle vigilante ? le Christ veille aussi est-elle endormie ? c'est le Christ qui sommeille. Réveille-toi donc, ranime-toi, dis : « Nous périssons, Seigneur (Matt. VIII, 24-26) ». Ah ! que ne nous disent pas les païens, et ce qui est plus brave, que ne nous disent pas les mauvais chrétiens ? Levez-vous, Seigneur, nous sommes perdus. Que ta foi s’éveille, et le Christ commence à t'adresser ainsi la parole. Pourquoi te troubler, dit-il ? Ne t'ai-je pas prédit tout cela ? Or je te l'ai prédit pour te porter, à avoir bon espoir quand viendraient les épreuves et à n'y succomber pas. Tu t'étonnes de voir le monde toucher à sa fin ? Etonne-toi plutôt de le hoir parvenu à cet âge avancé. Le monde est un homme qui naît, qui grandit et qui vieillit. Que de chagrins dans la vieillesse ? La toux, le dérangement des humeurs, la faiblesse de la vue, l'inquiétude, la fatigue, tout est réuni. Dans sa vieillesse l'homme est donc rempli de misères, et le monde dans sa vieillesse est aussi rempli de calamités.
Mais pour toi Dieu a-t-il fait peu ; lorsque dans la vieillesse du monde il a envoyé le Christ pour te rajeunir quand tout tombe de vétusté ? Ignores-tu que ce fait a été signalé d'avance dans la race d'Abraham, dans Celui de la race d'Abraham que l'Apôtre appelle le Christ ? « L'Écriture ne dit point : « À ceux de ta race, comme s'ils étaient plusieurs ; mais, parce qu'il n'est question que d'un seul, à Celui de ta race, c'est-à-dire au Christ (Gal. III, 16). » De même donc qu'Abraham a eu un fils dans sa vieillesse, ainsi le Christ devait venir à l'époque de la décrépitude du monde. Il est venu effectivement au moment où tout vieillissait, et il t'a rajeuni. La création, l'univers, ce qui doit périr courait à sa ruine, et les calamités ne pouvaient que se multiplier. Le Christ est donc venu te consoler au milieu de ces douleurs et te promettre un éternel repos. Ah ! garde-toi de vouloir t'attacher à ce vieux monde et ne refuse pas de te renouveler dans le Christ. Le Christ te dit : Le monde s'en va, le monde est vieux, le monde succombe, le monde est déjà haletant de vétusté, mais ne crains rien, ta jeunesse se renouvellera comme celle de l'aigle (Ps. CII, 5).
9. C'est, dit-on, sous le Christianisme que Rome est détruite. Peut-être ne l'est-elle point : peut-être est-elle frappée et non ruinée, châtiée et non renversée : Est-elle détruite d'ailleurs si les Romains ne le sont pas ? Or ceux-ci ne périront point s'ils louent Dieu, tandis qu'ils périront s'ils le blasphèment. Qu'est-ce en effet que Rome, sinon les Romains ? Car il ne s'agit pas ici d'amas de pierres ni de monceaux de bois, de palais qui ressemblent à des îles entières ni de remparts immenses. Tout cela était construit pour tomber en ruines 'quelque jour. La main de l'homme en bâtissant mettait pierre sur pierre, et la main de l'homme en démolissant ôtait pierre de dessus pierre. Ce qu'un homme a fait, un autre l'a détruit.
Est-ce d'ailleurs un outrage pour Rome de dire qu'elle tombe ? Ce n'en est pas un pour Rome, c'en serait un, tout au plus, pour son fondateur. Or faisons-nous injure à son fondateur même quand nous disons : Rome tombe, Rome l'œuvre de Romulus ? Mais le monde créé par Dieu doit être réduit en cendres. Mais les œuvres de l'homme ne succombent que quand il plait à Dieu, et l'œuvre de Dieu ne se détruit également que quand il lui plait. Or si les œuvres humaines ne tombent point sans la volonté divine, comment la volonté humaine pourrait-elle suffire à anéantir les œuvres de Dieu ? N'est-il pas vrai encore que Dieu n'a fait pour toi qu'un monde périssable et que tu es toi-même destiné à la mort ? Oui, l'homme qui fait l'ornement de là cité, qui habite la cité, qui la régit et qui la gouverne, n'est venu que pour s'en aller, il est né pour mourir, il est entré pour sortir. Le ciel et la terre passeront ; est-il alors étonnant qu'une ville cesse d'exister ? Si d'ailleurs elle ne cesse pas aujourd'hui, elle cessera sûrement un jour.
Mais pourquoi cette ruine de Rome pendant que les chrétiens offrent leurs sacrifices ? Pourquoi aussi l'embrasement de Troie, sa mère, pendant que les païens offraient les leurs ? Les dieux qui ont la confiance des Romains, les dieux qui sont réellement les dieux Romains et en qui les païens de Rome ont placé leurs espérances, ces dieux ont quitté les cendres de Troie pour venir fonder Rome. Ces dieux de Rome étaient primitivement les dieux de Troie. Troie fut brûlée ; Enée en emporta ses dieux fugitifs, ou plutôt il emporta dans sa fuite ses dieux insensibles. Il pouvait les porter, mais eux n'auraient pu fuir. Et abordant avec eux en Italie, il établit Rome avec ces faux dieux.
Il serait trop long d'entrer dans tous ces détails ; je rapporterai seulement en peu de mots ce que disent des auteurs Romains. L'un d'eux connu de tout le monde, s'exprime ainsi : « La ville de Rome fut fondée et occupée d'abord, comme je l'ai appris, par des Troyens qui fuyaient sous la conduite d'Enée, et s'en allaient de pays en pays sans pouvoir se fixer (Sallust. Guerre de Catil. chap. 4). » Ces Troyens donc avaient avec eux leurs dieux ; ils bâtirent Rome dans le Latium et y proposèrent à la vénération les mêmes dieux qu'adorait Troie. Un poète romain introduit encore sur la scène Junon irritée contre Enée et ses Troyens fugitifs. « Une nation que j'abhorre, dit-elle, fait voile sur la mer de Toscane, portant en Italie Ilion et ses pénates vaincus (Virg. En. liv. 1. vers 67, 68) ; » c'est-à-dire ses dieux vaincus. Or quand ces dieux vaincus entraient en Italie, était-ce un triomphe ou un présage ?
Aimez donc la loi de Dieu et que pour vous il n'y ait pas de scandale. Nous vous en prions, nous vous en conjurons, nous vous y exhortons, soyez compatissants pour ceux qui souffrent, accueillez les malheureux ; et maintenant ; qu'on voit tant d'étrangers, tant de pauvres, tant de malades, donnez largement l'hospitalité, multipliez vos bonnes œuvres. Que les chrétiens fassent ce que commande le Christ et les -païens en blasphémant ne nuiront qu'à eux-mêmes.

suivant