Luc XIX, 45-46. Les vendeurs chassés du Temple.
Mais Dieu ne veut pas que son temple soit un rendez-vous pour les marchands, mais une demeure de sainteté ; II inculque que le ministère des prêtres doit s'accomplir non en vendant les services de la religion, mais par un dévouement gratuit. Considérez donc quel modèle de vie vous tracent les actions du Seigneur.
« Et Il chassait tous ceux qui vendaient et achetaient dans le temple ; et Il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de colombes. »
Il a donc enseigné plus haut qu'en général les tractations séculières doivent être absentes du temple de Dieu, et en particulier Il a expulsé les changeurs. Quels sont ces changeurs, sinon ceux qui cherchent à s'enrichir du trésor du Seigneur, et ne distinguent pas entre le bien et le mal ? L'argent du Seigneur, c'est la divine Écriture : car au moment de partir Il a distribué les deniers aux serviteurs et leur a partagé les talents (
Matth., XXV,14 ; Lc, XIX, 13) ; et pour le traitement du blessé Il a laissé deux pièces à l'hôtelier (
Lc, X, 35) : car c'est par les deux Testaments que nos blessures sont guéries. Mais vous, en bon changeur, encaissez les « paroles du Seigneur, paroles chastes, argent éprouvé au feu » (
Ps. 11, 7), purifié par l'Esprit aux sept dons. N'acceptez pas pour un change impie une fausse effigie du Roi : car « Satan même se transfigure en ange de lumière » (
II Cor., XI, 14). Ne mêlez pas à votre trésor une image de votre prince amoindrie par la ruse et la mauvaise foi arienne. Ne tentez pas l'oreille des croyants par le son de l'argent, en sorte que le tintement de la monnaie empêche d'écouter religieusement les Écritures, ou que le désir de paraître se glisse dans les cœurs religieux. Ce ne sont donc pas tous les changeurs qui doivent être proscrits, car il en est de bons ; aussi bien « vous auriez dû, est-il dit, donner mon argent aux changeurs, et à mon retour je l'aurais repris avec intérêts » (
Matth.,XXV, 27). S'il existe une monnaie des Écritures, il y a aussi les intérêts des Écritures. Quant aux sièges des vendeurs de colombes, je ne comprends pas, au sens littéral, pourquoi II les renversa ; car les marchands d'oiseaux ne pouvaient revendiquer la distinction d'un siège d'honneur au marché ; quel privilège de dignité comportent donc les colombes ? Cependant l'ordonnance du baptême du Seigneur — quand l'Esprit Saint descendit sous forme de colombe — nous avertit qu'à l'exemple de ces marchands chassés du temple, ceux-là ne sauraient avoir place en l'Église de Dieu qui trafiquent de la grâce de l'Esprit Saint. « Vous avez reçu gratuitement, est-il dit, donnez gratuitement » (
Matth., X, 8). Aussi bien Simon, qui pensait que le don de sanctifier pouvait lui être conféré pour de l'argent, a reçu de Pierre cette réponse : « Que ton argent périsse avec toi, puisque tu crois que la grâce de Dieu peut s'obtenir pour de l'argent. Il n'y a pour toi nulle part, nulle société avec cette foi » (
Act., VIII, 20 ssq.). Les vendeurs de brebis et de bœufs sont, je pense, les infâmes trafiquants qui sont à l'affût et exploitent le travail ou la simplicité
[47] d'autrui. Ou encore, puisque les brebis et les bœufs sont chassés, et qu'il fait emporter les colombes, c'est, semble-t-il, l'exclusion du peuple juif — car « Ephraïm est une colombe » (
Os., VII, 11) — parce que le Seigneur déteste leurs héritages et leurs travaux. La monnaie est éparpillée, pour que la grâce soit recueillie ; la table des changeurs renversée, pour que celle du Seigneur la remplace ; le bûcher abattu, pour que s'érigent les autels. Et tout cela Il le faisait sans aucune escorte armée ni richesses ; mais avec un fouet de cordes Il frappait la foule (
Jn, II, 15), et nul n'osait résister. Tantôt Il use de la verge, tantôt du fouet — car « c'est une verge droite que la verge de votre royauté » (
Ps. 44, 7) — : de la verge, pour redresser ; du fouet, pour persuader. Le premier enseignement est rigide, celui-ci humain et comme flexible, fouettant la conscience du pécheur comme d'un coup atténué. Autre chose est la manière terrifiante des Prophètes, autre la persuasion des Apôtres ; de part et d'autre pourtant, c'est l'éducation par la même parole. Et s'il a fait un fouet avec des cordes, c'est que « les cordeaux, est-il dit, m'ont donné une belle part ; oui, ma part d'héritage est splendide » (
Ps. 15, 6) : il s'agit des cordeaux avec lesquels les arpenteurs déterminent les limites des champs à mesurer. Ainsi, comme un bon arpenteur, il fixait les frontières de la Synagogue, et faisait sortir du temple les profanateurs de l'Église ; car un nouvel appréciateur de la fertilité des âmes était arrivé, pour évaluer la qualité des champs, non leurs surfaces. C'est d'ailleurs à bon droit que les cordes ne sont pas tendues pour enserrer une certaine étendue de domaine, ne fixent pas de bornes à la foi comme à un objet délimité ; mais le fouet libre étend à l'infini les confins de l'Église, et chasse les Juifs vers un exil non pas limité, mais sans fin, en sorte qu'il ne reste plus jamais place pour la Synagogue dans le monde.
Luc XX, 9-19. Les vignerons homicides.
« Un homme planta une vigne. »
Beaucoup rattachent des interprétations variées à ce mot de vigne ; mais Isaïe a clairement rappelé que la vigne du Dieu des armées, c'est la maison d'Israël (
Is.,V, 7). Cette vigne, quel autre que Dieu l'a créée ? C'est donc Lui qui l'a louée et qui est parti bien loin : non pas que le Seigneur soit parti d'un lieu pour un autre heu, Lui qui toujours est partout, mais parce qu'il est davantage présent à ceux qui l'aiment, absent pour ceux qui le négligent. Or Il fut longtemps absent, pour que sa réclamation ne parût pas précipitée ; car plus la libéralité est indulgente, plus inexcusable est l'opiniâtreté. Vous lisez donc à propos en Matthieu qu'il l'entoura d'une haie, c'est-à-dire la fortifia du rempart de la protection divine, de peur qu'elle ne fût d'un abord facile aux incursions des fauves spirituels. « Et il y creusa un pressoir. »Comment entendre ce qu'est le pressoir ? Peut-être parce que des psaumes sont intitulés : « Pour les pressoirs », du fait que les mystères de la Passion du Seigneur, tel un vin nouveau, y ont bouillonné avec plus d'abondance, dans la chaleur de la sainte inspiration des Prophètes. Aussi bien on a cru ivres ceux en qui se déversait l'Esprit Saint (
Act., II, 13). Donc Lui aussi creusa un pressoir, où le fruit intérieur du raisin des âmes se répandrait en un écoulement spirituel. « Il construisit une tour » : en élevant le faîte de la Loi. Et cette vigne ainsi défendue équipée, parée, Il la loua aux Juifs. . Et à la saison des fruits il envoya ses serviteurs. Il a bien fait d'écrire la saison des fruits, et non leur récolte : car les Juifs n'ont donné aucun fruit ; nul a été le rapport de cette vigne, dont le Seigneur dit : « J'ai compté qu'elle produirait des raisins, mais elle a produit des épines » (/s., V, 2). Dès lors, ce n'est pas le vin d'allégresse, le moût de l'Esprit, mais le sang vermeil des Prophètes, que les pressoirs ont dégorgé. Aussi bien Jérémie a-t-il été jeté dans une fosse (
Jér., XLIV, 6) : car tels étaient désormais les pressoirs des Juifs, remplis non de vin, mais de bourbe. Et bien que les Prophètes semblent indiqués en termes généraux, le texte nous donne à entendre que celui qui fut lapidé, c'est Abot
[48] : il est vrai que nous n'avons recueilli de lui aucune prophétie verbale ; mais nous avons recueilli une prophétie par le fait, car par son propre sang il a prophétisé que cette vigne aurait bien des martyrs. Et quel est celui qui est blessé à la tête ? Evidemment Isaïe
[49] : car la scie a plus aisément sectionné la charpente de son corps qu'elle n'a fait plier sa foi, usé sa constance, ou rogné la vigueur de son âme. Par la suite il advint qu'en ayant envoyé plusieurs autres, que les Juifs renvoyèrent sans honneur et profit pour eux, n'ayant pu rien en tirer, finalement il envoya son Fils unique ; et ces perfides, voulant se débarrasser de l'héritier, le tuèrent en le crucifiant, le rejetèrent en le reniant. En peu de mots que de grandes choses ! D'abord qu'il existe une bonté de naturel, qui souvent se fie à des indignes ; puis que le Christ est venu comme le remède suprême des maux ; ensuite que renier l'héritier, c'est désespérer du Père. Or le Christ est tout ensemble héritier et testateur : héritier, parce qu'il survit à sa propre mort, et recueille en nos progrès comme le bénéfice et l'héritage des Testaments qu'il a Lui-même rédigés. Il est donc bien qu'il interroge, afin qu'ils se condamnent par leur propre arrêt. Le maître de la vigne va venir, dit-Il, parce que dans le Christ réside également la majesté du Père, ou parce que dans les derniers temps sa présence se fera sentir davantage aux cœurs des hommes. Donc ils rendent eux-mêmes la sentence contre eux : que les méchants périssent, et que la vigne passe à d'autres métayers. Quels sont les métayers, qu'est la vigne ? Regardons. La vigne est notre figure. Car le peuple de Dieu, enraciné sur la souche de la vigne éternelle, s'élève au-dessus de terre, et, parure d'un sol sans beauté, tantôt pousse bourgeons et fleurs, tantôt s'entoure d'un vêtement de verdure, tantôt accueille le joug aimable
[50], lorsqu'elle a grandi et que ses bras développés sont les sarments d'un vignoble fécond. Le vigneron est le Père tout-puissant, la vigne est le Christ, et nous, les sarments ; et si nous ne portons pas de fruit dans le Christ, la serpe du vigneron éternel nous retranche. Il est donc juste d'appeler vigne le peuple du Christ, soit parce qu'il orne son front du signe de la Croix, soit parce qu'on récolte ses fruits à la dernière saison de l'année , soit parce que, comme pour les rangées de la vigne, ainsi pour tous, pauvres et riches, humbles et puissants, serviteurs et maîtres, il y a dans l'Église de Dieu mesure égale, nulle distinction. Comme la vigne épouse les arbres, ainsi le corps s'unit à l'âme, et l'âme au corps. Comme la vigne attachée se redresse, comme l'émonder n'est pas l'amoindrir, mais la faire croître, ainsi le peuple saint lié se dépouille, humilié se redresse ; la taille le couronne . Bien plus : comme le tendre rejeton, prélevé sur un vieil arbre, est greffé sur le surgeon d'une autre racine, ainsi le peuple saint, une fois débridées les cicatrices du vieux rejeton, nourri sur l'arbre de la Croix comme au sein d'une mère aimante, se développe ; et l'Esprit Saint, comme répandu dans les sillons profonds d'un terroir, se déverse dans la prison de ce corps, effaçant par le bain de l'eau salutaire tout ce qui est fétide, et redressant la tenue de nos membres vers une conduite céleste. Cette vigne, le diligent vigneron a coutume de la sarcler, de l'attacher, de la tailler ; déblayant l'entassement des masses de terre, tantôt Il brûle de soleil les secrets de notre corps, tantôt Il les arrose de pluie. Il aime à sarcler son terrain, pour que les ronces ne blessent pas le bourgeon, pour que les feuilles n'épaississent pas leur ombre, et que la vanité stérile des paroles, portant ombrage aux vertus, n'arrête pas la maturation du naturel et du caractère. Mais Dieu nous garde de craindre un détriment quelconque pour cette vigne, que le gardien vigilant du Seigneur Sauveur a fortifiée contre toutes les entreprises de la malice du siècle par le mur de la vie éternelle ! « Elle a poussé ses rejetons jusqu'à la mer » (
Ps. 79, 12) ; car « la terre appartient au Seigneur » (
Ps. 23, 1) : partout Dieu le Père est honoré, partout le Seigneur Christ est adoré.
Voilà notre vendange. Dans la joie donc et la sécurité, que les uns chargent en leur sein les grappes des raisins savoureux, que d'autres goûtent aux présents du ciel, qu'un bon nombre expriment sous les pieds de leur bon vouloir le fruit du bienfait divin, et, leurs chaussures enlevées, colorent leurs pieds nus du vin qui ruisselle
[51] : car le lieu où nous sommes est une terre sainte (Ex., III, 5), et dès lors il faut quitter les chaussures, en sorte que le pas de notre âme, gravissant les degrés du trône très saint, soit dégagé des liens et entraves du corps. Il convient qu'il y ait vendange du monde entier, puisque c'est la vigne du monde entier. « Voici le temps favorable » (
II Cor., VI, 2) : l'année ne frissonne plus sous les frimas d'hiver et les brumes de la fausse foi ; l'écorce difformez du blasphème ne s'épaissit plus sous les neiges entassées et la gelée persistante ; mais, affranchie des bourrasques du sacrilège, la terre déjà conçoit de nouveaux fruits, produit les anciens. Oui, la bourrasque de toutes les dissensions est tombée ; tous les feux des convoitises du monde, toute la flamme dont l'incendie embrasait le peuple de l'Italie, jadis l'erreur juive, récemment l'arienne, est maintenant tempérée par un calme zéphyr. La tempête est apaisée, la concorde fait voile, la foi souffle, les nautoniers de la foi rentrent à l'envi aux ports qu'ils avaient quittés et pressent de doux baisers les rivages de leur patrie, se félicitant d'être délivrés des périls, libérés des égarements. Salut, vignoble digne d'un tel gardien ! Tu as été consacré par le sang non du seul Naboth, mais de Prophètes sans nombre, et, qui plus est, par le sang précieux du Seigneur. Sans doute Naboth n'a pas été effrayé par les menaces du roi ; sa constance n'a pas ployé sous la crainte ; les plus riches présents n'ont pu l'amener à vendre son attachement religieux ; mais résistant aux désirs du roi, qui voulait planter dans ses jardins herbes et légumes en coupant la vigne, ne pouvant faire autre chose il éteignit de son propre sang le feu qui menaçait les ceps. Mais enfin il défendait une vigne éphémère ; toi, c'est pour l'éternité que t'a plantée à notre intention la mort d'une multitude de martyrs ; la croix des Apôtres, reproduisant la Passion du Seigneur, t'a provignée jusqu'aux extrémités du monde entier.
Luc XX, 21-26. Le tribut à César.
« De qui porte-t-il l'effigie et l'exergue ? »
Le Seigneur nous apprend en cet endroit que nous devons être circonspects dans nos réponses aux hérétiques ou aux Juifs. Ailleurs Il a dit : « Soyez habiles comme les serpents » (
Matth., X, 16) ; passage que beaucoup entendent ainsi : puisque le serpent suspendu (
Nombr., XXI, 8) annonçait la Croix du Christ, par laquelle Il devait éliminer le venin de serpent de l'esprit mauvais, il semble que l'on doive être habile comme le Christ, simple comme l'Esprit
[52]. Vous avez ici le serpent, qui protège toujours sa tête, esquive la blessure mortelle. Interrogé par les Juifs s'il avait reçu son pouvoir du ciel, Il répondit : « Le baptême de Jean, d'où est-il ? du ciel, ou des hommes ? » (
Lc, XX, 4), afin que, n'osant pas nier qu'il soit du ciel, ils se réfutent eux-mêmes comme insensés s'ils nient que son auteur est du ciel. Demandant un didrachme, Il s'enquiert de l'effigie ; car autre est l'effigie de Dieu, autre l'effigie du monde, et c'est pourquoi tel nous avertit : « De même que nous avons porté l'effigie du terrestre, portons aussi l'effigie du céleste » (
I Cor. XV, 49). Le Christ ne porte pas l'effigie de César, car Il est l'Image de Dieu. Pierre ne porte pas l'effigie de César, car il a dit : « Nous avons tout quitté et vous avons suivi » (
Matth., XIX, 27). On ne trouve l'effigie de César ni chez Jacques ni chez Jean, parce que fils du Tonnerre. Mais on la trouve en mer (
Mc, III, 17), où les monstres ont la tête écrasée sous les eaux, tandis que le monstre principal, la Jeté écrasée, est donné en nourriture aux peuples de l'Ethiopie (
Ps. 73, 13 ssq.). Si donc Il n'avait pas l'effigie de César, pourquoi a-t-il payé l'impôt ? Il ne l'a pas payé de son bien, mais a rendu au monde ce qui était au monde. Vous aussi, si vous voulez ne rien devoir à César, ne possédez pas ce qui est au monde. Mais vous avez des richesses : vous êtes redevable à César. Si vous voulez ne rien devoir au roi de la terre, quittez tous vos biens et suivez le Christ. Et c'est à bon droit qu'il décide d'abord ce qu'il faut rendre à César : car on ne peut appartenir au Seigneur si d'abord on ne renonce au monde. Mais tous nous y renonçons, en paroles ; nous n'y renonçons pas de cœur : car, lorsque nous recevons les mystères
[53], nous renonçons. Quelle lourde chaîne ! promettre à Dieu, et ne pas s'acquitter ! « Mieux vaut pour vous, est-il dit, ne pas vouer que vouer et ne pas rendre » (
Eccl., V, 4). Un contrat de foi est plus sérieux qu'un contrat d'argent. Accomplissez votre promesse tandis que vous êtes en ce corps, avant que le créancier ne vienne vous jeter en prison : « En vérité, je vous le dis, vous n'en sortirez pas que vous n'ayez payé le dernier denier » (
Matth., V, 25 ssq.).
Luc XX, 27-37. La femme aux sept maris.
« Si le frère de quelqu'un vient à mourir... »
Les sadducéens, c'est-à-dire la fraction la plus détestable des Juifs, tentent le Seigneur en cet endroit. Au sens obvie leur sottise est reprise ; au sens mystique leur opinion est réfutée, et le cas de chasteté qu'ils ont tiré de leur propre fonds, puisque selon la lettre une femme doit se marier même contre son gré, pour que le frère du défunt lui donne une postérité. Donc la lettre tue (
II Cor., III, 6), telle une entremetteuse des vices, tandis que l'Esprit est maître de chasteté. Voyons donc si cette femme ne serait pas la Synagogue. Elle a eu sept maris, tout comme il est dit à la Samaritaine : « Vous avez eu cinq maris » (Jn, IV, 18) : car la Samaritaine ne suit que cinq livres de Moïse
[54] ; la Synagogue en suit, princièrement, sept, et, par sa mauvaise foi, n'a eu d'aucun une descendance, une postérité, des héritiers. Aussi n'aura-t-elle point part avec ses époux à la résurrection, parce qu'elle a détourné un précepte spirituel dans un sens charnel. Il n'était pas question du frère de quelqu'un selon la chair pour donner une postérité au frère défunt, mais de ce Frère qui devait recueillir du peuple mort des Juifs la connaissance du culte divin comme une épouse, et en avoir une descendance en la personne des Apôtres : demeurés au sein de la Synagogue comme restes informes des Juifs défunts, ils ont obtenu d'être conservés, grâce à l'élection de la grâce, par l'alliage d'une nouvelle semence. Quant à la Synagogue, elle reçoit souvent l'étole, marque du mariage , parce qu'elle est mère des croyants ; souvent aussi on la montre répudiée, parce qu'elle est mère d'incroyants. Pour elle la Loi corporelle est morte, pour ressusciter spirituelle. Donc le peuple saint de Dieu, s'il aime les sept livres de la Loi comme d'un amour conjugal, et obéit à ses ordres comme à ceux d'un mari, aura dans la résurrection cette union céleste, où nulle souillure du corps ne fera rougir sa pudeur, mais où les dons de la grâce divine l'enrichiront.
LIVRE X
Luc XX, 41-44 David et le Christ.
« Le Seigneur a dit à mon Seigneur, »
Pour compléter ses enseignements, le Seigneur inclut dans la finale de son testament la foi, avant même sa Passion, et la miséricorde : la foi, qui consistera à croire qu'il est le Christ et le Seigneur notre Dieu, et qu'il siège à la droite de Dieu — non pas qu'il siège corporellement, étant partout. Au reste Il est lui-même dans le Père, puisqu'il est dans la substance de Dieu, puisqu'il n'y a qu'une puissance, une majesté. Il est donc dans le Père, et le Père est en Lui, parce que le Verbe est en Dieu, Dieu dans le Verbe ; Il est dans le Père, Il est à la droite du Père, parce qu'uni au Père, ne cédant le pas à personne ; Il est envoyé par le Père, parce qu'il est descendu du ciel pour accomplir la volonté du Père. Supprimez les chicanes de la mauvaise foi, et la religion est parfaite : Il n'est ni placé avant parce qu'il siège à la droite, ni déshonoré parce qu'envoyé. Il n'y a pas à chercher des degrés de dignité là ou se trouve la plénitude de la divinité. Il faut également considérer qu'il reprend ceux qui appellent le Christ fils de David ; comment donc l'aveugle a-t-il mérité sa guérison en le proclamant fils de David (Lc, XVIII, 35) ? Comment les enfants, quand ils disaient : « Hosanna au fils de David » (Matth., XXI, 9), rendaient-ils gloire à Dieu en le proclamant hautement ? Mais le tort en cet endroit n'est pas de le reconnaître fils de David, mais de ne pas le croire Fils de Dieu. Ce n'est pas l'un des deux, mais l'un et l'autre, qui font la foi véritable ; car si nous avons commencé par ne connaître « que le Christ Jésus, et crucifié » (I Cor., II, 2), maintenant que nous approchons du jugement nous ne connaissons plus le Christ crucifié, mais nous attendons sa venue sur les nuées (// Cor,, V, 16). L'incrédule regarde les blessures (Jn, XX, 25, 27), le croyant court à la rencontre du Christ, enlevé dans les airs (I Thess., IV, 16). Croyons donc que le Christ est à la fois Dieu et homme, un en deux natures, et non double. Le Père Lui soumet ses ennemis (Ps. 109, 1), non que sa puissance soit insuffisante, mais en vertu de l'unité de nature, car l'un opère en l'autre. Car le Fils lui aussi soumet au Père ses ennemis, puisqu'il glorifie son Père sur terre (Jn, XVII, 4). Le Père a donné au Fils un nom qui surpasse tous les noms (Phil, II, 9) ; mais de son côté le Fils dit au Père : « J'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés » (Jn, XVII, 6). Or en donnant un nom qui surpasse tous les noms, Il n'a pas donné plus qu'il n'avait, mais Il a donné tout ce qu'il avait. Et s'il a donné ce nom, c'est « pour que toute langue rende hommage à Dieu de ce que le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu le Père » (Phil, II, 11).
Voyez donc chaque détail. Le Père soumet au Fils ; le Fils soumet au Père. Le Père ressuscite le Fils ; le Fils se ressuscite lui-même ; aussi dit-Il : « Détruisez ce temple, et je le relèverai en trois jours » (Jn, II, 19). Le Père est Seigneur, et le Fils est Seigneur : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur » ; cependant il n'y a pas deux Seigneurs, mais un seul Seigneur. Car le Père est Dieu, et le Fils est Dieu ; mais il n'y a qu'un Dieu, puisque le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père (Jn, XIV, 10 ; XVII,21) ; un seul Dieu, puisqu'il n'y a qu'une divinité : « Votre trône, Dieu, existe pour les siècles des siècles ; c'est un sceptre de rectitude que le sceptre de votre royauté ; vous aimez la justice et détestez l'iniquité : c'est pourquoi Dieu, votre Dieu, vous a consacré » (Ps. 44, 7 ssq.) ; niais il n'y a qu'un Dieu. Sur ce point l'enseignement du Nouveau Testament concorde avec celui de l'Ancien ; car dans l'Ancien Testament il est écrit : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu » et « vous adorerez le Seigneur votre Dieu et ne servirez que Lui » (Deut., VI, 5, 13) ; dans le Nouveau : « Un seul Dieu, qui est Père de tous » (Éphés., IV, 6). Ainsi le Père est Seigneur et le Fils est Seigneur, mais il n'y a qu'un Seigneur ; aussi bien est-il écrit : « Gardez-vous de servir deux seigneurs » (Matth., VI, 24). Ceci dans le Nouveau Testament ; dans l'Ancien il est écrit : « Écoute, Israël : le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur » (Deut., VI, 4). Aussi l'Apôtre a-t-il admirablement dit, se gardant bien de parler de deux Dieux, de mentionner deux Seigneurs, ou de diminuer le Fils ou le Père : « Il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses, et un seul Seigneur, Jésus, par qui sont toutes choses » (I Cor., VIII, 6) ; car qui est Dieu est aussi Seigneur, et qui est Seigneur est Dieu ; aussi bien est-il écrit : « Sachez que le Seigneur lui-même est notre Dieu » (Ps. 99, 3). Donc tout ce qu'a le Père, le Fils l'a également. Dieu est Père sous le rapport de la génération ; le Fils est Dieu dans l'unité de l'image. Le Fils est Seigneur, parce que, pouvant se soumettre toutes choses par puissance, Il l'a fait par sagesse ; le Père est Seigneur, parce qu'il est la racine du Fils. Ainsi distinguons-nous le Père du Fils quant à la diversité des personnes ; nous les unissons dans une même puissance. Ainsi l'un est dans l'autre, et l'un et l'autre ne sont qu'un. Car c'est la gloire du Père de n'avoir pas dégénéré dans le Fils, et la beauté du Fils qu'on voie le Père dans le Christ. Il n'a donc pas dégénéré, ayant dans l'unité la majesté souveraine ; Il n'est pas étranger, étant réellement engendré, expression de la vérité.
Luc XXI, 5-36. Annonce des derniers temps.
« Il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit détruite. »
Il était ensuite question d'une veuve : ayant déjà fait son éloge dans le livre que nous avons écrit sur les veuves , nous le laissons maintenant de côté. Quant aux paroles du texte présent, elles étaient vraies du temple construit par Salomon, comme aussi de sa destruction par l'ennemi avant l'époque du jugement ; car il n'est ouvrage de nos mains que la vétusté n'use, que la violence ne renverse, ou que le feu ne consume. Il est cependant encore un autre temple, construit de belles pierres et orné d'offrandes, dont le Seigneur semble indiquer la destruction : la Synagogue des Juifs, dont l'édifice vieilli tombe en ruines quand surgit l'Église. Il existe aussi un temple en chacun, qui s'écroule si la foi fait défaut, et particulièrement si l'on met fallacieusement le nom du Christ en avant pour s'emparer des sentiments intérieurs. Il se peut que cette interprétation soit encore la plus utile pour moi : que me sert, en effet, de savoir le jour du jugement ? À quoi me sert, ayant conscience de tant de péchés, que le Seigneur vienne, s'il ne vient en mon âme, ne revient en mon esprit ; si le Christ ne vit en moi, si le Christ ne parle en moi ? C'est donc à moi que le Christ doit venir, c'est pour moi que doit avoir lieu son avènement. Or le second avènement du Seigneur a lieu au déclin du monde, quand nous pouvons dire : « Pour moi le monde est crucifié, et moi pour le monde » (Gal., VI, 14). Mais si ce déclin du monde trouve un tel homme en haut de sa maison (Matth., XXIV, 17) , vivant dans les cieux (Phil., III, 20), alors aura lieu la destruction du temple matériel et visible, de la Loi matérielle, de la Pâque matérielle et de la Pâque visible, des azymes matériels et des azymes visibles ; j'oserai même dire du Christ temporel, tel qu'il était pour Paul avant qu'il n'eût la foi (Gal., VI, 14) ; car pour celui à qui le monde meurt, le Christ est éternel ; le temple est pour lui spirituel, la Loi spirituelle, la Pâque même spirituelle, puisque le Christ meurt une seule fois (Rom., VII, 14) ; il festoie avec les azymes (I Cor., V, 8) non des fruits de la terre, mais du fruit de la justice. Pour lui donc se réalise la présence de la sagesse, la présence de la vertu et de la justice, la présence de la Rédemption ; car le Christ est bien mort une seule fois pour les péchés du peuple, mais afin de racheter chaque jour les péchés du peuple.
« Et quand vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres... »
On a demandé au Seigneur quand aura lieu la destruction du Temple, et quel sera le signe de sa venue : Il renseigne sur les signes, Il ne juge pas à propos de fixer le temps. Mais Matthieu ajoute une troisième question (
XXIV, 1-3), si bien que les disciples interrogent sur le moment de la destruction du Temple, sur le signe de sa venue, et sur la fin du monde ; Luc a jugé qu'on en saurait suffisamment sur la fin du monde, si l'on était instruit de la venue du Seigneur. Or nul ne peut témoigner des paroles célestes plus que nous, sur qui vient la fin du monde. Que de guerres et de bruits de guerres nous avons appris ! Les Huns se sont dressés contre les Alains, les Alains contre les Goths, contre les Taifales
[55] et les Sarmates. Nous-mêmes en Illyrie avons été exilés de notre patrie par les Goths exilés. Et ce n'est pas encore la fin. Quelle famine partout, peste des bœufs aussi bien que des hommes et de tout le bétail ! Si bien que, n'ayant pas subi la guerre, la peste nous a rendus semblables à un pays conquis . Donc, puisque nous en sommes au déclin du monde, cela commence par les maladies du monde : maladie du monde la famine, maladie du monde la peste, maladie du monde la persécution. Or il y a d'autres guerres encore que soutient le chrétien, les combats des diverses convoitises, les conflits de désirs ; et les ennemis domestiques sont bien plus pénibles que ceux du dehors. Tantôt la convoitise excite, tantôt la passion enflamme ; tantôt la crainte effraie, tantôt la colère secoue, tantôt l'ambition met en mouvement ; tantôt les esprits du mal qui sont dans le ciel (
Éphés., VI, 12) essaient de terrifier. Ce sont comme des combats qui heurtent et secouent, tels des tremblements de terre, les impressions mobiles de l'âme ébranlée. Mais le courageux dit : « Si un camp se dresse contre moi, mon cœur ne craindra pas ; si la lutte se soulève contre moi, même alors j'espérerai » (
Ps. 26, 3). Il est debout à son rang, présentant la poitrine à l'ennemi ; même si quelque Goliath se dresse, féroce et gigantesque, parmi l'effroi des autres il se lève, comme l'humble David, rejetant les armes du roi de la terre (
I Sam., XVII), prenant les traits plus légers de la foi ; et, brandissant dans une triple tresse le projectile d'une pure confession de foi, il blesse l'impudence du persécuteur, méprisant ses menaces, insouciant de son pouvoir, méritant même que le Christ parle en lui. Tantôt c'est le Christ, tantôt le Père, tantôt l'Esprit du Père qui parle ; il n'y a là nulle dissonance, mais accord : ce que dit l'un, les trois le disent, car la Trinité n'a qu'une voix. Au-devant de ce vainqueur, qui a frappé Goliath de son glaive en accueillant la mort pour le Christ et mis en fuite les Philistins, voici venir les jeunes filles, celles qui sont comme les aigles : « Saül, disent-elles, en a tué mille, David dix mille » (
I Sam., XVIII, 7) : preuve que les vainqueurs du monde passent avant ses princes. Aussi bien les rois meurent, les martyrs héritent à jamais des honneurs du royaume de la grâce céleste ; et les premiers deviennent les suppliants, les seconds leurs patrons. Il est encore un autre glaive de Goliath, une autre flèche du diable : la parole des hérétiques. L'homme qui sait chanter s'en empare pour vaincre l'adversaire ; il entend parler des guerres sans les subir ; nul vent de doctrine ne le remue, ne l'inquiète (
Éphés., IV, 14) ; il ignore la faim de la parole, rassasié qu'il est des richesses de la divine Écriture ; il ne craint pas de harceler celui qui fait retentir les vains propos des hérétiques. Alors celui qui est faible doit attendre, pour ne pas faire tort aux autres dans un engagement inégal. Vienne David, à qui le Christ ouvrira la bouche pour parler des mystères ; vienne ce Nazaréen dont aucun cheveu ne doit tomber : soit parce qu'il ne possède aucun superflu qui puisse tomber, soit parce qu'il ne perdra rien de ses vertus les plus élevées ; chaste en sa sobriété, courageux dans la paix, maître jusqu'au bout de toutes ses pensées et paroles. Que l'Évangile soit annoncé, pour que le siècle soit détruit ! La prédication de l'Évangile au monde est déjà venue ; déjà les Goths et les Arméniens ont cru en elle : aussi voyons-nous le monde à sa fin. De même l'homme spirituel annonce l'Évangile quand il réalise tous les progrès de la sagesse et toutes les vertus, l'âme et l'esprit chantant (
I Cor., XIV, 15), détruisant en dernier lieu la mort. Car « la fin aura lieu quand en lui le Christ aura remis la royauté à Dieu le Père, et qu'il sera soumis à Celui qui Lui a soumis toutes choses, de façon que Dieu soit tout en tous » (Ib.,
XV, 24-28). Et l'Évangile sera annoncé dans toutes les cités, c'est-à-dire les cités de Judée ; car « Dieu est connu en Judée » (
Ps. 75, 1). En effet « les cités de Judée se construisent » (
Ps. 68, 36) lorsque se posent les fondements des vertus.
« Quand vous verrez Jérusalem assiégée par une armée... »
En fait Jérusalem a été assiégée et prise d'assaut par une armée romaine : sur quoi les Juifs ont cru qu'alors s'était accomplie l'abomination de la désolation (
Matth., XXIV, 15 ; Dan., IX, 27), parce que les Romains jetèrent une tête de porc dans le Temple pour se moquer des observances rituelles des Juifs
[56]. Voilà ce que je ne dirais pas même dans le délire. L'abomination de la désolation, c'est l'avènement de l'exécrable Antéchrist, en ce sens que, par ses funestes sacrilèges, il souille le sanctuaire des âmes, assis, conformément au récit, dans le temple, pour s'attribuer le trône de la puissance divine. Au sens spirituel, il est à propos qu'on le montre établi, parce qu'il désire installer au cœur de chacun les démarches de sa mauvaise foi, prétendant à l'aide des Écritures être le Christ. Alors approchera la désolation, parce que beaucoup, tombant dans l'erreur, déserteront la vraie religion. Alors ce sera le jour du Seigneur ; l'Apôtre l'a expliqué avec évidence quand il dit que nous devons prendre garde « comme si le jour du Seigneur était imminent, à ne nous laisser séduire par personne, en aucune façon. Car auparavant viendra l'apostasie et se manifestera l'homme de péché, le fils de perdition, qui s'oppose et s'élève contre tout ce qui est appelé Dieu ou objet d'un culte, au point de siéger dans le temple de Dieu, se montrant comme s'il était Dieu » (
II Thess., Il, 2-4), et le reste. Donc il trônera dans le temple, et dans le temple intérieur des Juifs qui nieront le Christ : dans ce temple non pas inviolable, mais sujet à se délabrer, à être enveloppé dans l'écroulement de la fausse foi, ou renversé par la violence de la colère, ou incendié par le feu des convoitises. Et il est bien dit qu'alors viendra le jour du Seigneur, et que les jours seront abrégés par égard pour les élus (
Matth., XXIV, 22) : car si le premier avènement du Seigneur s'est produit pour le rachat des péchés, le second sera pour la répression des fautes, afin qu'un plus grand nombre ne glisse pas dans l'égarement de la fausse foi. Alors il y aura des faux prophètes, alors des famines. Reportez-vous à l'époque d'Élie (
I Rois, XVIII), et vous verrez qu'alors il y avait des Prophètes de confusion, alors Jézabel, alors la famine, alors la sécheresse de la terre. Pourquoi ? Parce que l'iniquité avait débordé, que la charité s'était refroidie (
Matth., XXIV, 12). Aussi bien le juste était au désert, l'injuste régnait.
Il y a encore un autre Antéchrist, père du premier : le diable, qui s'efforce d'investir ma Jérusalem, mon âme — âme de Dieu certes, âme pacifique
[57] —avec l'armée de sa Légion (cf.
Lc, VIII, 30). Car « nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les princes et les puissances, contre les gouverneurs de ce monde de ténèbres » (
Éphés., VI, 12). Il y a apostasie, lorsque l'âme s'abandonne ; puis, pensant au Seigneur, elle se reprend à trembler et se trouble. Alors, tant que cet Antéchrist « prévaut, jusqu'à ce qu'il disparaisse » (
II Thess., Il, 7), la justice est en exil, l'iniquité règne. Alors la foi est rare ; si bien que le Seigneur dit, avec l'accent du doute : « Lorsque viendra le Fils de l'homme, trouvera-t-il de la foi sur terre » (
Lc, XVIII, 8) ? soit sur notre terre, s'entend, soit dans l'univers. De même ailleurs : « Le Seigneur a considéré les enfants des hommes, s'il en est qui comprennent ou qui cherchent Dieu » (
Ps. 13, 2). Ce n'est pas que Dieu doute ; mais la foi était si rare parmi les hommes qu'humainement parlant il y avait lieu de douter. Quand donc le diable est au milieu du temple, c'est l'abomination de la désolation, conformément au prophète Daniel ; mais lorsque brille à ceux qui peinent la présence spirituelle du Christ, le méchant est chassé, et la justice commence de régner, expulsant des âmes fidèles toute tyrannie.
Il y a même un troisième Antéchrist : Arius ou Sabellius. Mieux encore, sont Antéchrists tous ceux qui nous séduisent par de fausses interprétations. Ainsi « que celui qui lit, comprenne » : celui qui comprend n'est pas séduit au point de croire à la fausseté au lieu du vrai, comme à coup sûr les Juifs, qui ont nié le vrai Christ, et par conséquent tiennent pour véritable celui qui est faux. De même aussi les ariens ne refuseront pas à l'Antéchrist ce qu'ils refusent au Christ.
« Malheur à celles qui seront enceintes et donneront le sein en de tels jours ! »
Alors concevoir serait criminel ? Mais les enfants sont le fruit des noces. Et comment se fait-il que le Seigneur ayant béni Sara, elle enfanta (Gen., XVIII, 10) ? qu'Anne ait prié et engendré (I Sam., I, 10 ssq.) ? que Rachel ayant été bénie ait eu des fils (Gen., XXX, 22 ssq.) ? Est-ce que les Prophètes se sont trompés ? Car le Seigneur n'a pu se tromper. Mais dans les Prophètes c'est encore le Seigneur qui a parlé, et par suite eux non plus n'ont pu errer. Comment donc pourra s'ajuster le désaccord des textes ? Mais puisqu'il y a conflit, tournons-nous vers l'esprit de paix ; car la Paix a dit : « Quand la femme enfante, elle est dans l'affliction parce que son heure est venue ; mais quand elle a enfanté, elle ne se souvient plus de sa tristesse » ; et Il a ajouté : « Vous aussi, en ce moment vous êtes dans la tristesse, mais je vous reverrai et votre cœur sera joyeux » (Jn, XVI, 21-22). Il montre ainsi qu'il appartient aux parfaits de se réjouir, aux infirmes de vaciller, comme redoutant encore l'incertain. Mais ici même Il vient de dire : « Ils mangeaient et buvaient, étaient épousés et prenaient femme » (Lc, XVII, 27), s'attachant à cette vie et s'enchaînant aux soucis du monde. Telles sont les femmes enceintes auxquelles on prédit malheur : elles accumulent l'embonpoint de leurs corps, et leur démarche s'alourdit en l'intime de leurs âmes ; lasses des vertus et grosses des vices. Mais il est d'autres enceintes qui ne sont pas exemptes de condamnation : celles qui en restent à concevoir de bonnes actions, et n'ont encore produit aucun résultat de l'œuvre entreprise. Il en est en effet qui conçoivent par la crainte de Dieu, qui disent : « De votre crainte nous avons conçu et enfanté » (Is., XXVI, 18). Mais tous n'enfantent pas ; tous ne sont point parfaits, tous ne peuvent pas dire : « Nous avons enfanté l'esprit de salut sur terre » (Ib.) ; tous ne sont pas Marie, pour concevoir le Christ de l'Esprit Saint, pour enfanter le Verbe. Il en est qui expulsent avant naissance un verbe avorton ; il en est qui portent le Christ dans leur sein, mais ne l'ont pas encore formé ; on leur dit : « Mes petits enfants, que j'enfante de nouveau, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous » (Gal., IV, 19). Ceux donc qui sont encore dans le sein sont en formation, étant imparfaits ; ceux-là sont déjà plus parfaits, à qui l'on dit : « C'est moi qui vous ai engendrés par l'Évangile » (I Cor., IV, 15). Il y a beaucoup de pères de par l'Évangile, et beaucoup de mères qui enfantent le Christ. Qui donc me montrera les parents du Christ ? Il les a montrés Lui-même, en disant : « Qui est ma mère, ou qui sont mes frères ? Celui qui a fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c'est lui qui est mon frère, et ma sœur, et ma mère » (Matth., XII, 48, 50). Faites la volonté du Père, pour être mère du Christ. Beaucoup ont conçu le Christ, et ne l'ont pas mis au jour. Celle donc qui enfante la justice, enfante le Christ ; celle qui enfante la sagesse, enfante le Christ ; celle qui porte la parole, porte le Christ. Il y a aussi celle qui « a porté l'injustice et enfanté l'iniquité » (Ps. 7, 15). Malheur aux enceintes de cette sorte, dont le corps appesanti est trop paresseux pour échapper au péril ! Malheur à celles dont les douleurs, encore à subir, d'un prochain enfantement qui ébranle tout le corps, sont pour les autres le signe du jugement qui vient, le « commencement des douleurs » (Matth., XXIV, 8).
Moïse nous a encore parlé d'une femme enceinte, qui, piétinée par deux hommes en querelle, subirait de ce fait un avortement (Ex., XXI, 22). Par conséquent la femme de bien doit fuir les querelles, s'attacher à la paix, pour mener à bien son enfantement. Et qu'elle n'attende pas le terme de neuf mois : l'enfantement du verbe dépend de la plénitude non du temps, mais du zèle : « Le juste, consommé en peu de temps, a accompli une longue durée » (Sag., IV, 13) ; au contraire l'âme imparfaite est vite piétinée, et laisse échapper le verbe qu'elle avait conçu. Mais malheur à celui qui scandalisera un de ces petits (Lc, XVII, 2), ou qui aura piétiné une femme enceinte ! car si elle accouche d'un produit encore informe, il paiera de son argent ; s'il était formé, il rendra vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main (Ex., XXI, 23 ssq.).Mais pourquoi l'œil ou la main ? L'avorton a une main et a un œil, s'il a été produit déjà formé. C'est dire que chacun sera condamné à raison du dommage causé. Car si un hérétique ou schismatique fait sortir un catéchumène du sein, pour ainsi dire, soit de l'âme soit de l'Église qui l'enfante, son châtiment sera plus léger ; plus grave, s'il s'agit d'un fidèle. Aussi prenez garde, en discutant avec ces gens-là, de piétiner l'Église ; car « évitez les questions insensées et hors de propos, sachant qu'elles engendrent les querelles » (II Tim., II, 23), qui blessent l'Église, telle une femme enceinte, en piétinant tout son corps. Hâtez-vous donc de remplir votre sein, pour être en mesure de plus vite enfanter. Écoutez la manière de le remplir, et de quoi : « C'est des fruits de sa bouche, est-il dit, que l'homme remplit ses entrailles, des fruits de ses lèvres qu'il se rassasie » (Prov., XVIII, 20). Au sujet de celles qui nourrissent, j'ai encore l'enseignement du jugement sublime de Salomon et de la dispute de ces deux femmes (I Rois, III, 16 ssq.). Bien que délivrées déjà des douleurs de l'enfantement, elles sont encore agitées de crainte au sujet de l'attribution des enfants. Le sommeil de l'ivresse est tombé sur celle qui nourrissait, la mère a étouffé son enfant ; elle le renie, elle veut celui de l'autre. Mais celle qui n'a pas tué son fils a peur pour lui, haletante de l'incertitude du jugement. Donc nous aussi, pour ne pas nous trouver auteurs d'œuvres imparfaites au jour du jugement ou de la mort, hâtons-nous de sevrer nos enfants. Une fois sevré, Isaac ne craignait plus rien du sommeil de sa mère ; aussi Abraham fit-il un grand festin quand il sevra son fils (Gen., XXI, 8). Une fois sevré, David espère la récompense pour son âme (Ps. 130, 2). Le Corinthien n'en est plus au début de sa foi où, incapable encore d'une nourriture solide, il buvait le lait ; mais, fortifié maintenant par un pain consistant, il a grandi jusqu'à la plénitude de l'âge parfait (I Cor., III, 2 ; Hébr., V, 12 ; Éphés., IV, 13). Il ne suffit donc pas d'avoir pris soin d'engendrer ; il faut posséder le moyen de nourrir.
Pour vous donc, comme pour Marie, que le Verbe de Dieu grandisse, qu'il progresse en sagesse et en âge : c'est ce qui arrive, si vous gardez en votre cœur toutes les paroles de justice, si vous n'attendez pas l'heure de la vieillesse, mais si, uni dès le premier âge à l'homme juste, vous vous hâtez de concevoir la sagesse sans altération de votre corps, de l'enfanter, de la nourrir. Considérez Paul hier persécuteur, aujourd'hui croyant, demain prédicateur .
« Priez pour que votre fuite n'ait pas lieu en hiver ou le jour du sabbat. »
Puisque au jour du jugement viendra le Seigneur, devant qui le feu brûlera (Ps. 49, 3), et que le feu a toujours la même énergie, ou (même) brûle plus vite en été, comment dit-Il de prier pour que notre fuite n'ait pas lieu en hiver ? Peut-être parce que celui qui se réfugie dans les montagnes ne doit pas avoir à craindre le froid et la glace, les tempêtes et la grêle des péchés, mais souhaiter plutôt la sérénité d'un été radieux, pour que le terrain glissant ne fasse pas trébucher les faibles pieds de son corps. Aussi telle âme, assurée désormais en sa marche, appuyée maintenant sur de solides racines, se réjouit-elle et dit-elle : « L'hiver s'en est allé, le moment est venu de tailler » (Cant., II, 11). Car en hiver le vent dépouille les arbres de leur parure, et la rigueur du froid est pour les tendres feuillages comme une mort qui les tue ; mais au printemps les graines repoussent, et dans un renouveau d'été la nature verdoie et s'épanouit. Au printemps a lieu Pâques, où j'ai été sauvé ; en été, les cinquante jours où nous célébrons la gloire de la résurrection à l'image du temps à venir.
Il faut aussi prier pour qu'à sa venue le Seigneur ne vous surprenne pas en sabbat, c'est-à-dire oisif et désœuvré. Alors travaillez, selon la Loi, jour après jour ; ayez la ferveur de l'esprit et la vigilance laborieuse ; et ce n'est pas sans raison qu'il est écrit : « Le samedi vous humilierez votre âme » (Lév., XVI, 31). Et comme le peuple est demeuré en captivité durant soixante-dix ans, comme alors la religion a été profanée, la liberté opprimée, la pudeur outragée, il vous faut émigrer de cette vie quand les vertus sont vigoureuses, les vices captifs, et non pas quand l'âme est captive, sa vigueur et sa force inexistantes, quand le corps est dominé par les péchés.
« Et il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. »
La prophétie se déroule en réalité et le mystère s'accomplit intégralement : les Juifs seront une seconde fois emmenés captifs à Babylone et en Assyrie ; ils seront captifs dans le monde entier, pour avoir renié le Christ ; la Jérusalem visible sera piétinée par l'armée ennemie, et les Juifs passés au fil de l'épée ; et toute la Judée sera subjuguée par les nations qui croiront, à l'aide du glaive spirituel, qui est la parole au double tranchant (Hébr., IV, 12). Et divers signes se produiront dans le soleil, la lune et les étoiles. Ces signes sont exprimés plus clairement en Matthieu (XXIV, 29). « Alors, dit-il, le soleil pâlira, et la lune ne donnera plus sa lumière, et les étoiles tomberont. » Comme en effet beaucoup abandonneront la religion, la clarté de la foi sera voilée par le nuage de l'incrédulité : car le soleil céleste s'atténue ou grandit pour moi selon ma foi. Il en est ainsi quand plusieurs personnes considèrent le rayonnement du soleil de ce monde : selon la réceptivité du spectateur le soleil semble plus pâle ou plus brillant ; de même selon la dévotion de chaque croyant se répand sur lui la lumière spirituelle. Et de même qu'en ses phases mensuelles la lune disparaît lorsque la terre s'interpose entre elle et le soleil, ainsi la sainte Église, lorsque les vices de la chair interceptent la lumière céleste, ne peut emprunter au rayonnement du Christ l'éclat de la divine lumière. Car souvent dans les persécutions c'est uniquement l'amour de cette vie qui arrête la clarté de Dieu. « Les étoiles tomberont » : c'est-à-dire ces hommes déjà étincelants de la gloire de la résurrection, ces hommes « astres du monde, possédant la parole de vie » (Phil., II, 15 ssq.), ces hommes au sujet desquels il fut dit à Abraham que sa descendance resplendirait comme le ciel et les étoiles (Gen., XV, 5). Donc les Patriarches tomberont aux yeux des hommes, les Prophètes tomberont, si la cruauté de la persécution s'affirme. Cela doit s'accomplir, jusqu'à ce que l'Église voie achevée en tous et en chacun la plénitude des vertus : car c'est ainsi que se reconnaissent les bons, que se trahissent les faibles. Donc les diverses passions des âmes seront si fortes, qu'ayant la conscience chargée d'une multitude de fautes, la crainte du jugement qui vient desséchera en nous la fraîcheur de la fontaine sacrée : car la fausse foi dessèche, la foi rafraîchit.
« Car les puissances du ciel seront ébranlées ; et alors on verra le Fils de l'homme venir sur les nuées. »
On attend la venue du Seigneur, pour que se réalise dans tout l'univers, humain ou matériel, sa présence, qui s'accomplit bien entendu en chacun quand on reçoit le Christ de tout son cœur. Peut-être qu'à leur tour les vertus des cieux, à l'avènement et au retour du Seigneur Sauveur — car « Il est le Seigneur des vertus (Ps. 23, 10) — obtiendront nécessairement une augmentation de grâce et seront ébranlées quand la plénitude de la divinité se communiquera de plus près. Il existe aussi des vertus des cieux qui publient la gloire de Dieu (Ps. 18, 2), et qui sont ébranlées par une communication plus abondante du Christ : les vertus spirituelles, qui voient le Christ. David nous a appris comment sont mises en mouvement ces vertus, quand il dit : « Approchez de moi, et vous serez éclairés » (Ps. 33, 6). Paul à son tour a enseigné comment voir le Christ : car « lorsque vous serez converti au Seigneur, le voile sera retiré » (I Cor., III, 16), et vous verrez le Christ. Vous le verrez dans les nuées : je ne pense vraiment pas que le Christ viendra dans un sombre brouillard et une pluie glaciale ; car on voit les nuées, elles voilent le ciel d'une brume obscure ; et comment aura-t-il « placé sa tente dans le soleil », s'il pleut à son avènement (Ps. 18, 6) ? Mais il est des nuées qui voilent, parce qu'il le faut, l'éclat du mystère céleste ; il est des nuées humides de la rosée de la grâce spirituelle. Regardez la nuée dans l'Ancien Testament : « Il leur parlait, est-il dit, dans une colonne de nuée » (Ps. 98, 7). Oui, Il parlait par Moïse, par Josué, fils de Nave, qui arrêta le soleil pour recevoir le rayonnement d'une lumière plus abondante (Jos., X, 12). Donc Moïse et Josué, fils de Nave, sont des nuées. Voyez comment les saints sont des nuées : « Ils volent comme des nuées, comme des colombes avec leurs petits » (Is, LX, 8) . J'ai sur ma tête les nuées d'Isaïe, d'Ézéchiel, qui par les chérubins et les séraphins me montrent la sainteté de la Trinité divine (Is., XXXVII, 16 ; Ez., X, 1) ; tous sont nuées. C'est dans ces nuées que vient le Christ. Il vient sur la nuée dans le Cantique des Cantiques (III, 6, 11), sur une nuée sereine, radieux de l'allégresse d'un époux. Il vient encore sur « une nuée légère » (Is., XIX, 1), quand Il prend chair d'une Vierge : car le Prophète a vu comme une nuée venant de l'Orient ; et il a bien dit : une nuée légère, que n'alourdissaient pas les vices de la terre. Voyez la nuée sur laquelle a reposé l'Esprit Saint, et que la puissance du Très-Haut a couverte de son ombre (Lc, I, 35). Lors donc que le Christ apparaîtra sur les nuées, « les tribus de la terre s'effondreront » (Apoc., I, 7) : car il existe comme une ordonnance des crimes et un édifice des péchés, que l'avènement du Christ détruit.
« Voyez le figuier et tous les arbres : quand ils produisent leur fruit, vous savez que l'été est proche. »
Les textes des évangélistes semblent, par des procédés divers il est vrai, se ramener cependant à l'unité. Matthieu ne parle que du figuier « quand sa ramure est tendre » (
XXIV, 32) ; ici, on parle de tous les arbres. Mais nous devons, ou bien quand le fruit devient vert sur tous les arbres et que le figuier est déjà fécond et en fleur (quand toute langue loue Dieu,
Phil., II, 11, et que le peuple juif aussi le loue), espérer la venue du Seigneur, à laquelle, comme à la saison d'été, se récolteront les fruits de résurrection ; — ou bien, quand l'homme d'iniquité aura pris le vêtement de sa légère et frêle vanité, comme les rameaux de la Synagogue leurs feuilles, conjecturer que le jugement approche. Car le Seigneur se hâte de récompenser la foi et de mettre un terme au péché. Ainsi le figuier est ici doublement figuratif, ou de l'adoucissement de la dureté, ou de la surabondance des péchés ; car par la foi des croyants ce qui était jusque-là desséché refleurira, et de la parure de leurs fautes les pécheurs tireront vanité
[58] ; là c'est le fruit de la foi, ici la poussée folle de la fausse croyance. Les soins du jardinier évangélique me promettent le fruit du figuier (
Lc, XIII, 9). Il ne faut pas désespérer si les pécheurs se sont couverts des feuilles du figuier comme d'un vêtement trompeur, pour jeter un voile sur leur conscience. Les feuilles sont donc une apparence stérile. Tels sont les vêtements que possèdent les exilés du paradis (
Gen., III, 7).