Luc XVIII, 18-30. Le candidat riche et le péril des richesses.
« Or un notable l'interrogea en ces termes : Bon Maître, que faire pour posséder la vie éternelle ? Et Jésus lui dit : Pourquoi m'appelez-vous bon ? Nul n'est bon que Dieu seul. »
Astucieuse question, et partant habile réponse. Car ce notable qui le sondait l'a appelé bon maître, quand il aurait dû dire Dieu bon. En effet, bien que la bonté soit dans la divinité, et la divinité dans la bonté — car nul n'est bon que Dieu seul, tandis que « tout homme est menteur » (
Ps. 115, 2), et tout ce qui est menteur n'est assurément pas bon — cependant, en ajoutant : bon maître, il l'a dit bon partiellement, non totalement : car Dieu est totalement bon, l'homme partiellement. C'est pourquoi le Seigneur : pourquoi m'appeler bon, dit-Il, quand vous niez que je sois Dieu ? Pourquoi m'appeler bon, quand nul n'est bon que Dieu seul ? Il ne nie donc pas être bon, mais Il indique qu'il est Dieu ; car bon, qu'est-ce à dire, sinon plein de bonté ? Mais puisqu'il est écrit : « Il n'est personne qui fasse le bien, il n'en est pas même un » (
Ps. 13, 3), Il a certainement parlé des hommes, non pas de Dieu : car Dieu est un, mais Il n'est pas unité dans un nombre. De même aussi le Fils de Dieu est mis à part comme unique, non pas comme un de la multitude ; et Il est l'unique engendré, non pas l'un des engendrés. Aussi « nul n'est bon » n'est pas un arrêt contre le Christ, car nul ne juge le Christ ; « nul » est dit de nous communément, mais le Christ n'a rien de commun avec nous
[41] . Que si tel est troublé de ce que nul n'est bon que le Dieu unique, qu'il se trouble aussi de ce que nul n'est bon que Dieu : si le Fils n'est pas exclu de la divinité, le Christ à coup sûr n'est pas davantage exclu de la bonté. Mais puisqu'on Dieu le Fils est personnellement distinct, un en puissance — car « il n'y a qu'un Dieu, de qui sont toutes choses, et un seul Seigneur, par qui sont toutes choses » (
I Cor., VIII, 6) — puisque Dieu et Seigneur ne font pas deux dieux, mais un seul Dieu, car « le Seigneur votre Dieu est un Seigneur unique » (
Deut., VI, 4), assurément si par sa majesté Dieu est un dans l'une et l'autre personne, il n'y a qu'un seul bon dans les deux. Car comment ne serait pas bon Celui qui est né du bon ? « Un arbre bon produit de bons fruits » (
Matth., VII, 17) ; comment ne serait-Il pas bon, puisque la substance de bonté puisée dans le Père n'a pas dégénéré dans le Fils, n'ayant pas dégénéré dans l'Esprit ? Aussi « votre Esprit bon me conduira à la voie droite » (
Ps. 142, 10). Que si l'Esprit est bon, qui a reçu du Fils (
Jn, XVI, 14), Celui qui lui a transmis est assurément bon aussi ; et si le Père est bon, Celui-là certes est également bon qui a tout ce qu'a le Père (
Jn, XVII,10). Ou bien si vous niez que le Fils ait la bonté, vous le niez du Père. Une doctrine évidente n'a pas besoin d'attestations ; cependant suivez du moins l'autorité des Écritures. Il est écrit, en effet : « Le Seigneur est un bon juge pour la maison d'Israël » (
Is., XXXIII, 22) ; le dit-il du Fils ou du Père ? mais « le Père ne juge personne » puisqu'a Il a confié tout jugement au Fils » (Jn, V, 22) : donc le Seigneur bon, c'est le Fils. Voici autre chose : ceux qui viennent au baptême professent bien la Trinité, puisqu'ils sont baptisés au nom du Père et du Fils et de l'Esprit Saint ; donc ils louent et le Père et le Fils et le Saint-Esprit ; donc, puisqu'il est dit : « Louez le Seigneur parce qu'il est bon » (
Ps. 135, 1), le Père certes est bon, bon le Fils, bon l'Esprit Saint ; mais Dieu est un. Et encore « le Seigneur est bon pour ceux qui l'attendent » (
Lam., III, 25). N'est-Il pas bon, Celui qui fait du bien « à l'âme qui le cherche » ? N'est-Il pas bon, Celui « qui rassasie votre âme de bonnes choses » (
Ps. 102, 5) ? N'est-Il pas bon, Celui qui a dit : « Je suis le bon Pasteur »(
Jn, X, 11) ? Mais vous pensez que Dieu est bon parce qu'il n'exerce pas le jugement qui le mettrait dans la nécessité de châtier. Bien que nous ayons déjà dit qu'il est bon juge pour la maison d'Israël, cependant vous trouvez ailleurs : « Que le Dieu d'Israël est bon pour les cœurs droits » (
Ps. 72, 1) ! De qui donc parle-t-on, à votre avis ? du Père, ou du Fils ? Si c'est du Père, Il n'est donc pas bon pour tout le monde ; pourquoi donc le refuser au Fils ? Si c'est du Fils, avouez donc que le Fils est Lui aussi Dieu bon ; car c'est Lui le « Dieu béni d'Israël, qui a visité son peuple et accompli sa rédemption » (
Lc, I, 68). C'est Lui le roi et le Dieu d'Israël, à qui l'on dit : « Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roi d'Israël » (
Jn, I, 49).
Ainsi donc Il dit ici : Puisque vous ne pouvez me croire bon, quand vous me tentez pourquoi m'appelez-vous bon ? Oui, je suis bon, mais pour les cœurs droits ; être bon me vient de nature, non de l'artifice. Donc le Fils de Dieu est bon ; car « Il est l'éclat de la lumière éternelle, et le miroir sans tache de la majesté de Dieu, et l'image de sa bonté » (Sag., VII, 26). Comment donc ne serait-Il pas bon, étant l'image de la bonté ? De même en effet que l'image de Dieu est Dieu, mais qu'il y a un seul Dieu, de même aussi l'image de la bonté divine est bonne, mais il n'y a qu'une bonté. J'ai certes avantage à croire que Dieu est bon, devant l'avoir pour juge de mes manquements ; avis à ceux qui ne veulent pas croire à sa bonté. Ainsi, puisque celui qui tente est expert en la Loi, comme il est démontré dans un autre livre, II a fort bien dit : « Nul n'est bon que Dieu seul », pour l'avertir qu'il est écrit : « Vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu » (Deut., VI, 16), et pour qu'il loue plutôt Dieu de ce qu'il est bon. Puis Il lui porte des coups répétés : comme il se glorifie de la Loi, et de l'avoir entièrement observée dès sa jeunesse, afin de mettre à nu sa vaine suffisance Il lui montre qu'il lui manque encore quelque chose de la Loi ; aussi est-il ramené au précepte de la miséricorde, qui l'attriste, et c'est comme une sentence empruntée à l'ordre naturel qui est rendue contre lui : « Il est plus facile au chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'au riche d'entrer dans le Royaume de Dieu. » Paroles de grande énergie, de grand poids. Quelles autres paroles pourraient exprimer que le riche ne doit pas se vanter de ses richesses, avec plus de vigueur que celles-ci, desquelles il ressort qu'il est contre le naturel du riche d'être miséricordieux ? Arrière les ornements et le fard des paroles, qui d'ordinaire énervent les pensées !
Il ne s'agissait pas de flatter cet homme, mais de le briser, puisqu'il ne daignait pas faire miséricorde. Si pourtant tels trouvent plus de charme à la parure des mots qu'à la beauté naturelle et aux formes, pour ainsi dire, d'un sens viril, qu'ils fassent comme les prétendants avisés quand il est question de prendre femme : ils s'enquièrent du caractère, non de la beauté, et ne se rebutent pas d'un extérieur disgracieux s'ils sont attirés par la vertu de l'âme. De même ceux-ci doivent chercher dans les mots le mystère, qui est comme l'esprit et l'âme des mots, et ne pas examiner les mots dans le mystère. Le chameau est donc considéré comme la figure de la Gentilité. Le lion cherchant qui dévorer (I Pierre, V, 8) le chasse au désert, chargé d'un trésor dans les visions des Prophètes : « Dans la détresse et l'angoisse, le lion et le lionceau portaient aux vipères et à la race des vipères volantes leurs richesses, sur des ânes et des chameaux » (Is., XXX, 6) . Et le chameau a été bien choisi pour figurer la Gentilité, parce que le peuple des Gentils, dégénéré et enlaidi par la superstition, avait, avant de croire, l'apparence de cette bête hideuse, sa démarche absurde, son museau difforme. Ce pécheur est donc entré par la voie étroite (c'est-à-dire la voie du Christ, qui, forçant la voie de la mort par la souffrance de son corps, a comme une aiguille réparé les vêtements déchirés de notre nature), plus facilement que le peuple juif, riche de la Loi, pauvre en foi, emporté par sa fureur, infâme par son crime. Vous pouvez encore l'entendre, au sens moral, de tout pécheur et du riche arrogant. Ne vous semble-t-il pas que le publicain chargé de la conscience de ses fautes, n'osant pas lever les yeux vers Dieu, est entré comme un chameau dans le trou d'une aiguille, grâce à son aveu, plus facilement que dans le Royaume de Dieu le pharisien arrogant dans sa prière, vantant son innocence, s'attribuant la gloire, s'en prenant à la miséricorde, faisant son éloge et le procès d'autrui, prenant le Seigneur à partie plus qu'il ne le priait ? Si donc le chameau fait horreur, qu'on ait horreur de celui que sa conduite rend plus repoussant qu'un chameau.
« Honorez vos père et mère. »
Il est beau qu'on me lise aujourd'hui le début de la Loi, puisque c'est l'anniversaire de mon épiscopat, car le sacerdoce semble avoir chaque année un recommencement, quand la course du temps le renouvelle. Il est bien aussi qu'on lise : « Honorez vos père et mère », car c'est vous qui êtes mes parents, m'ayant déféré le sacerdoce.
Vous êtes, dis-je, mes enfants ou mes parents : chacun mon enfant, tous ensemble mes parents. Oui, j'aime à vous appeler mes enfants ou mes parents, puisque vous entendez et pratiquez la parole de Dieu : mes enfants, parce qu'il est écrit : « Venez, mes enfants, écoutez-moi » (Ps. 33, 12) ; mes parents, parce que le Seigneur Lui-même a dit : « Qui est ma mère, ou mes frères ? Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et l'accomplissent » (Matth., XII, 46, etc.). La Loi donc, ayant dit d'abord : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu », et « Vous aimerez votre prochain », a fort bien ajouté : « Honorez votre père et votre mère. » C'est le premier degré de la piété ; car ce sont eux que Dieu a voulu être vos auteurs. Honorez-les de vos prévenances, vous gardant de tout affront, car il ne faut pas blesser même en apparence la piété envers les parents. Mais c'est peu de ne pas blesser ; car la Loi a pourvu à ce qu'ils ne souffrent pas d'outrage : « Qui aura mal parlé à son père ou à sa mère sera puni de mort » (Ex., XXI, 17) ; honorez-les, vous, afin d'être bon. Autre chose est une clause bienfaisante de la Loi, autre chose un devoir de piété. Honorez les vôtres, puisque le Fils de Dieu a honoré les siens ; car vous avez lu : « Et Il leur était soumis » (Lc, II, 51) ; si Dieu l'a été avec ses serviteurs, que ferez-vous pour vos parents ? Le Christ honorait donc Joseph et Marie, non par dette de nature, mais par pieux devoir ; Il honorait aussi Dieu son Père, comme personne n'a pu l'honorer, au point d'être obéissant jusqu'à la mort (Phil., II, 8). Donc, vous aussi, honorez vos parents. Or il existe un honneur qui non seulement honore, mais donne : « Honore les veuves qui sont réellement veuves » (I Tim., V, 3) ; honorer en effet, c'est traiter selon les mérites. Nourrissez votre père, nourrissez votre mère. Même nourrissant votre mère, vous ne lui rendez pas encore les douleurs, vous ne lui rendez pas les tourments qu'elle a soufferts pour vous ; vous ne lui rendez pas les attentions avec lesquelles elle vous a porté, vous ne lui rendez pas la nourriture qu'elle vous a donnée dans un sentiment de pieuse tendresse, versant le lait de ses mamelles entre vos lèvres ; vous ne lui rendez pas la faim qu'elle a endurée pour vous, pour ne rien manger qui pût vous être nuisible, pour ne rien prendre qui pût gâter son lait. Pour vous elle a jeûné, pour vous elle a mangé ; pour vous elle n'a pas pris la nourriture qu'elle voulait ; pour vous elle a pris la nourriture qu'elle n'aimait pas ; pour vous elle a veillé, pour vous elle a pleuré ; et vous souffririez qu'elle manque ! Oh mon fils, quel jugement vous vous attirez si vous ne nourrissez pas votre mère ! Vous lui devez ce que vous avez, vous lui devez ce que vous êtes. Quel jugement, si l'Église nourrit ceux que vous ne voulez pas nourrir ! « Si un fidèle, est-il dit, ou si une fidèle a des veuves, qu'il les assiste, de façon que l'Église ne soit pas surchargée et puisse suffire à celles qui sont réellement veuves » (I Tim., V, 16). Ceci est dit d'étrangères ; mais les parents ? Ce n'est pas sans motif que nous venons de parler : la plainte d'une mère nous y a contraints. Mais nous avons mieux aimé avertir publiquement cet homme que le reprendre en particulier ; et si notre parole ne le dénonce pas, qu'il rougisse du moins en son cœur. Ne permettez pas, mon fils, que vos parents soient nourris par la faim des autres ; ne permettez pas, mon fils, que les jeûnes des pauvres procurent la nourriture à vos parents. Si ce n'est pour la grâce et le salut, au moins par pudeur nourrissez-les, mon fils. N'avez-vous pas honte si, quand vous entrez à l'église, votre vieille mère tend la main à d'autres, et si votre fille abandonnée demande l'aumône à des étrangers, tandis que vous passez « la tête haute, faisant des œillades, laissant traîner votre vêtement, portant boucles d'oreilles, bracelets, anneaux », et le reste, dont parle Isaïe (III, 16, 20) ? Et si elle s'adresse à vous pour réclamer la dette de la nature, le prix de ses allaitements, le service que votre main doit à une mère ? Que répondrez-vous ? Vous donnerez aux autres ? Et s'ils vous répondent :.Allez d'abord nourrir votre mère ? car, même pauvres, ils ne veulent pas d'une aumône impie. Ne venez-vous pas d'entendre que ce riche, couché sur le lin et la pourpre, de la table duquel Lazare recueillait les miettes, est torturé dans les supplices éternels (Lc XVI, 19 ssq.), pour n'avoir pas accordé des aliments au pauvre ? S'il est grave de ne pas donner aux étrangers, combien plus grave de repousser ses parents ! Mais vous direz que vous aimez mieux donner à l'Église ce que vous auriez donné à vos parents : Dieu ne vous demande pas un don pris sur la faim de vos parents ; aussi bien, comme les Juifs se plaignaient que les disciples du Seigneur ne se lavaient pas les mains, le Seigneur a-t-il répondu : Quiconque dira : « Tout présent qui vient de moi est à votre service » n'honore pas son père ou sa mère (Matth.,XV, 5). Ce n'est pas à l'étourdie que nous faisons ici un détour, à cause de l'obscurité du sens . Car les Juifs, en suivant la tradition des hommes, négligent celle de Dieu ; les disciples, préférant la tradition de Dieu, négligeaient celle des hommes ; ainsi ils ne se lavaient pas les mains quand ils mangeaient le pain, parce que « celui qui est entièrement lavé n'a pas besoin de se laver » (Jn, XIII, 10) les mains ; Jésus les avait lavés, ils n'avaient que faire d'autre ablution : car par son seul baptême le Christ a mis fin à toutes les purifications ; ainsi donc celui qu'a lavé l'Église n'a pas besoin d'être de nouveau lavé. Les disciples donc étaient attentifs au mystère, recherchant la pureté non du corps, mais de l'âme ; les Juifs les en reprenaient, mais le Seigneur leur objecte habilement leurs vaines observances et leur négligence de Futile. Il leur dit donc : Pourquoi, vous autres, dites-vous à votre père ou à votre mère, que la Loi prescrit d'honorer : « Tout présent qui vient de moi vous servira ? » Ce qui revient à dire : lorsqu'un père ou une mère dans le besoin demande à son fils quelque chose pour son entretien, ce Juif, qui craint la Loi et cherche une excuse pour ne pas donner, a coutume de dire : « Offrande, tout ce qui dans mon avoir pourrait vous servir » ; si bien que le père, s'il a de la religion, redoutera de recevoir un argent voué à Dieu. Mais ceci est la tradition d'hommes qui excusent et voilent leur avarice ; au contraire la tradition de Dieu est que d'abord vous nourrissiez vos parents : car si la sentence de Dieu punit de mort quiconque outrage un parent, combien plus celui qui l'affame, chose plus grave que la mort ! En cet endroit le Seigneur réprime une vanité déplacée. Beaucoup, en effet, pour être loués par les hommes, donnent à l'Église ce qu'ils retirent aux leurs, alors que la miséricorde doit commencer par les devoirs de piété familiale. Donnez donc d'abord à votre père ; donnez aussi au pauvre ; donnez à tel prêtre votre superflu terrestre, pour recevoir de lui le spirituel qui vous manque : car celui qui honore sera honoré. Considérez donc qu'en recevant il donne, et qu'il reçoit non comme indigent, mais comme prêt à vous rembourser dans une plus large mesure. Donnez au pauvre pour qu'il repose, afin que vous aussi, ayant partagé votre bien avec le pauvre, arriviez au repos.
Mais si l'Écriture dit qu'il faut nourrir les parents, elle dit aussi qu'il faut les quitter pour Dieu, s'ils font obstacle à la dévotion de l'âme (Lc, XIV, 26).
Luc XVIII, 35 - XIX, 10. Entrée à Jéricho. L'aveugle, Zachée.
« Or il advint, comme Il approchait de Jéricho, qu'un aveugle était assis au bord de la route. »
Dans le livre selon Matthieu (
XX,29), on nous en montre deux : ici, un seul. Là Il sort de Jéricho : ici, Il approche. Mais la différence est nulle : puisque cet unique figure la Gentilité, à qui le mystère du Seigneur a rendu la lumière de la vue qu'elle avait perdue, peu importe qu'elle ait reçu la guérison en la personne d'un seul ou de deux ; car, tirant son origine de Chain et de Japhet, fils de Noé, elle montrait dans les deux aveugles les deux ancêtres de sa race. Même Luc semble ne l'avoir pas méconnu, puisqu'il parle ensuite de Zachée
[42] . Petit de taille, c'est-à-dire n'ayant pas la dignité élevée d'une noble naissance, chétif en mérites, comme la Gentilité, apprenant l'arrivée du Seigneur Sauveur il désirait voir Celui qui n'avait pas été reçu par les siens (
Jn, I, 11). Mais nul ne voit facilement Jésus ; nul ne peut voir Jésus en étant sur terre. Et comme il n'avait ni les Prophètes ni la royauté pour charme et beauté naturelle, il monta sur un sycomore, autrement dit foula aux pieds la vanité des Juifs
[43], redressant en même temps les erreurs de sa vie passée ; et c'est ainsi qu'il reçut Jésus comme hôte dans sa demeure intérieure. Et il est bien qu'il soit monté sur un arbre, pour être bon arbre, produisant de bons fruits (
Matth., VII, 17), pour que, pris sur l'olivier sauvage de sa nature et enté contre sa nature sur le bon olivier il pût porter le fruit de la Loi (
Rom., XI, 24) : car la souche est sainte, malgré l'inutilité des rameaux, dont la Gentilité dépasse la parure stérile par la foi en la résurrection, qui est comme une ascension de son corps. « Et voici un homme du nom de Zachée. » Zachée est dans le sycomore, l'aveugle sur la route. Le Seigneur attend l'un pour lui faire miséricorde ; II anoblit l'autre en l'honorant de son séjour. Il interroge l'un pour le guérir, II s'invite chez l'autre sans être invité : car II savait que son hôte serait largement récompensé, et, s'il n'avait pas encore entendu la parole d'invitation, II avait pourtant entendu son cœur. Mais n'ayons pas l'air de quitter trop vite cet aveugle, comme si les pauvres nous ennuyaient, pour passer au riche ; attendons-le, puisque le Seigneur aussi l'a attendu ; interrogeons-le, puisque le Christ aussi l'a interrogé. Interrogeons-le, nous, parce que nous ne savons pas ; Lui, c'est qu'il savait. Interrogeons-le pour savoir comment il fut guéri ; Lui l'a interrogé afin qu'en son unique personne nous soyons beaucoup à apprendre comment obtenir de voir le Seigneur ; car Il l'a interrogé, pour nous amener à croire qu'on ne peut être guéri sans profession de foi. « Et sur-le-champ, est-il dit, il vit ; et il le suivait en glorifiant le Seigneur. Et Il cheminait dans Jéricho. » C'est qu'il ne pouvait voir qu'à la condition de suivre le Christ, de louer le Seigneur, de dépasser le siècle.
Rentrons aussi en grâce avec les riches : car nous ne voulons pas froisser les riches, voulant, s'il est possible, guérir tout le monde. Autrement, serrés par la parabole du chameau, laissés de côté plus vite qu'il ne convient dans la personne de Zachée, ils auraient un juste sujet d'être émus et offensés. Qu'ils apprennent qu'il n'y a pas faute à être riche, mais à ne pas savoir user des richesses : car les richesses, qui sont entraves pour les méchants, sont chez les bons ressources pour la vertu. Oui, le riche Zachée a été choisi par le Christ. Mais en donnant aux pauvres la moitié de ses biens, en remboursant même quatre fois ce qu'il avait frauduleusement dérobé — car l'un des deux ne suffit pas, et les largesses n'ont pas de valeur si l'injustice subsiste, attendu qu'on ne demande pas des dépouilles, mais des dons — il a reçu une récompense plus abondante que ses largesses. Et il est bien qu'on le signale comme chef des publicains : qui en effet pourrait désespérer de soi, quand celui-là même est arrivé, qui tirait son revenu de la fraude ? « Et il était riche », est-il dit : apprenez par là que les riches ne sont pas tous avares. Comment se fait-il que l'Écriture n'a mentionné la taille d'aucun autre que celui-ci : « Parce qu'il était de petite taille ? » Voyez si par hasard il était petit par la malice, ou encore petit quant à la foi : car il n'avait encore rien promis quand il est monté ; il n'avait pas encore vu le Christ ; c'est donc vrai qu'il était encore petit. Aussi bien Jean est-il grand parce qu'il a vu le Christ, et l'Esprit reposant comme une colombe sur le Christ, ainsi qu'il le dit lui-même : « J'ai vu l'Esprit descendre comme une colombe et reposer sur Lui » (
Jn, l, 32). Quant à la foule, n'est-ce pas la mêlée d'une multitude ignorante, qui ne pouvait voir les hauteurs de la Sagesse ? Donc Zachée, tant qu'il est dans la foule, ne voit pas le Christ ; il s'est élevé au-dessus de la foule, et il a vu : autrement dit, en dépassant l'ignorance populaire il a réussi à contempler Celui qu'il désirait. On a ajouté à propos : « Parce que le Seigneur devait passer en cet endroit », où était soit le sycomore, soit le futur croyant : Il observait ainsi le mystère et semait la grâce ; car Il était venu pour passer des Juifs aux Gentils. Ainsi Il vit Zachée en haut : car désormais l'élévation de sa foi le faisait émerger parmi les fruits des œuvres nouvelles comme au sommet d'un arbre fécond. Et puisque nous sommes passés de la figure au sens moral, il est aimable de détendre notre âme le dimanche parmi les volontés de croyants si nombreux, de faire part à la fête. Zachée dans le sycomore, c'est le fruit nouveau de la saison nouvelle ; en lui aussi se réalise le texte : « Le figuier a donné ses premiers fruits » (
Cant., II, 13) ; car le Christ est venu afin que les arbres donnent naissance non à des fruits, mais à des hommes. Nous lisons ailleurs : « Quand vous étiez sous le figuier, je vous ai vu » (
Jn, I, 48). Nathanaël est donc sous l'arbre, c'est-à-dire sur la racine — car il est juste, et « la racine est sainte » (
Rom., XI, 16) — mais enfin Nathanaël est sous l'arbre, parce que sous la Loi ; Zachée est sur l'arbre, parce qu'au-dessus de la Loi. L'un défend le Seigneur en secret
[44], l'autre le prêche publiquement. L'un cherchait encore le Christ dans la Loi ; l'autre, déjà plus haut que la Loi, abandonnait ses biens et suivait le Seigneur.
Luc XIX, 11-27. Parabole des mines.
« Voici que votre mine en a rapporté dix. »
C'est bien ordonner les choses. Avant d'appeler les nations et de faire mettre à mort les Juifs qui n'ont pas voulu que le Christ régnât sur eux, Il propose d'abord cette parabole, pour qu'on ne dise pas : Il n'avait donné au peuple juif aucun moyen de s'améliorer ; ou bien : pourquoi réclamer à celui qui n'a rien reçu ? Ce n'est pas peu de chose que cette mine : plus haut la femme de l'Évangile, ne la trouvant pas, allume sa lampe, la cherche en s'aidant de la lumière, se félicite de l'avoir trouvée (Lc, XV, 8).
Finalement d'une mine l'un en a tiré dix, l'autre cinq. Peut-être celles-ci représentent-elles la pratique, car il y a cinq sens dans le corps, et celles-là le double, c'est-à-dire les mystères de la Loi et la pratique de l'honnêteté.
C'est pour la même raison que Matthieu a mis cinq talents et deux talents, de façon que les cinq talents représentent la pratique, les deux à la fois la mystique et la pratique : ainsi ce qui est inférieur en nombre est plus riche de réalité. Nous pouvons encore entendre ici par les dix mines le décalogue, c'est-à-dire l'enseignement de la Loi, par les cinq mines la règle de la conduite. Mais je veux qu'un docteur de la Loi soit parfait de tous points ; car « ce n'est pas dans les paroles, mais dans la vertu que réside le Royaume de Dieu » (I Cor., IV, 20).
Et, puisqu'il parle des Juifs, il est bien que deux seulement apportent un capital accru, non pas certes de revenus pécuniaires, mais par ceux de la prédication ; autre, en effet, est l'intérêt de l'argent placé, autre celui de la doctrine céleste. D'ailleurs, en disant : Pourquoi n'avez-vous pas placé mon argent ? le Seigneur réclame l'intérêt non de notre argent, mais du sien. L'un dit qu'il a enfoui en terre (
Matth., XXV, 18), parce qu'il a étouffé dans la recherche des plaisirs la raison, qui nous a été donnée à l'effigie et ressemblance de Dieu, et l'a cachée pour ainsi dire dans la fosse de sa chair. On ne parle pas des autres qui, débiteurs prodigues, ont gaspillé ce qu'ils avaient reçu. Ces deux représentent le petit nombre de ceux qui, à deux reprises, furent envoyés aux ouvriers de la vigne (
Lc, XX, 10) ; les autres, l'ensemble des Juifs. Saint Matthieu a voulu nous appliquer aussi cette comparaison, au sens suivant : comme le riche qui n'a pas distribué son argent aux pauvres. de même celui qui ne dispense pas aux ignorants le bienfait de sa doctrine, alors qu'il pourrait enseigner, est coupable d'une faute considérable. Comme nous en avons parlé dans les Livres sur la Foi, mieux vaut passer outre. Quant aux dix cités, que peuvent-elles être ? Ne seraient-ce pas les âmes, auxquelles est préposé à juste titre celui qui a placé dans les intelligences humaines l'argent du Seigneur, ces « paroles chastes, éprouvées comme l'argent » (
Ps. 11, 7) ? Car les âmes pacifiques sont comme Jérusalem, construite, est-il dit, comme une cité (
Ps. 121, 3) ; et comme les anges président
[45] , de même ceux qui auront atteint à la vie des anges.
LIVRE IX
Luc XIX, 28-38. Les Rameaux.
« Et il advint qu'approchant de Bethphagé et de Béthanie, du mont qu'on appelle des Oliviers, il envoya deux disciples, en disant : Allez au village qui est devant vous ; en y entrant vous trouverez le petit d'une ânesse, attaché, qui n'a pas été monté. »
Il est bien qu'abandonnant les Juifs pour habiter dans le cœur des Gentils, le Seigneur monte au Temple : tel est en effet le temple véritable, où le Seigneur est adoré non pas selon la lettre, mais en esprit
(Jn, IV, 24) ; c'est le temple de Dieu, reposant sur l'appareil de la foi, non sur des assises de pierre. Ainsi donc abandon de ceux qui haïssent, élection de ceux qui allaient aimer. Et s'il vient au mont des Oliviers, c'est afin de planter par la vertu d'en haut les jeunes oliviers (
Ps. 127, 3), dont la mère est « la Jérusalem d'en haut » (
Gal., IV, 26). Sur cette montagne se tient le céleste jardinier : si bien que, tous étant plantés dans la maison de Dieu (
Ps. 91, 14), chacun pourra dire pour son compte : « Pour moi, je suis comme un olivier fertile dans la maison du Seigneur » (
Ps. 51, 10). Et peut-être la montagne même est-elle le Christ : quel autre en effet portera de tels fruits, non pas d'oliviers ployant sous l'abondance de leurs baies, mais des nations que rend fécondes la plénitude de l'Esprit ? C'est par Lui que nous montons, et vers Lui que nous montons. Il est la porte, Il est la voie ; Il est ouvert, et Il ouvre ; on y frappe à l'entrée, et les parfaits l'adorent
[46]. Il y avait donc dans le bourg un ânon, et il était lié avec l'ânesse ; il ne pouvait être détaché que par l'ordre du Seigneur ; la main des Apôtres le détache. Voilà l'activité, voilà la vie, voilà la grâce ; soyez cela, vous aussi, afin de pouvoir délier les captifs .
Considérons maintenant qui étaient ceux qui, leur égarement dévoilé, furent chassés du paradis et liés dans une forteresse . Vous voyez comment, expulsés par la mort, la Vie les a rappelés. Aussi lisons-nous selon Matthieu qu'il y avait ânesse et ânon ; de la sorte, comme dans les deux humains l'un et l'autre sexe avait été expulsé, dans les deux animaux l'un et l'autre sexe est rappelé. D'une part donc l'ânesse figurait Eve, mère d'erreur ; d'autre part son petit représentait l'ensemble du peuple des Gentils ; aussi est-ce le petit de l'ânesse qui sert de monture. Et réellement « personne ne l'a monté », car personne avant le Christ n'avait appelé à l'Église les peuples des nations ; aussi bien avez-vous lu en Marc : « Que nul homme encore n'a monté. » (Mc, XI,2). Or il était tenu captif par les liens de l'incrédulité, livré au maître méchant à qui son égarement l'avait asservi, mais qui ne pouvait revendiquer ce domaine, l'ayant obtenu non par droit de nature, mais par une faute. Aussi bien, dire : « le Maître », c'est n'en reconnaître qu'un seul — car il y a bien des dieux et bien des maîtres, mais en un sens général — un seul Dieu et un seul Maître. Aussi, bien que le Maître ne soit pas précisé, Il est désigné non par la mention de sa personne, mais par le caractère universel de sa nature. Marc mentionne : « Lié devant la porte » (Mc, XI, 4) : car quiconque n'est pas dans le Christ est dehors, dans la rue ; mais qui est dans le Christ n'est pas au-dehors. « Sur le passage », ajoute-t-il (Ib.) : là pas de propriété assurée, pas de crèche, pas d'aliments, pas d'étable. Misérable esclavage, dont la condition est indécise : on a bien des maîtres, faute d'en avoir un. Les autres attachent pour posséder ; Celui-ci délie pour retenir : les dons, Il le sait bien, sont plus forts que les liens.
Il n'est pas non plus sans intérêt que deux disciples soient envoyés — Pierre à Corneille (Act., X, 24), Paul aux autres... Aussi bien n'a-t-on pas spécifié les personnes, mais indiqué le nombre. Si pourtant quelqu'un réclame des personnes, il peut songer à Philippe, que l'Esprit envoya à Gaza quand il eut baptisé l'eunuque de la reine Candace, et qui d'Azot à Césarée a semé dans toutes les cités la parole du Seigneur (Act., VIII, 26 ssq.).
Enfin n'oublions pas la promesse de renvoyer bientôt, car il allait envoyer ceux qui prêcheraient le Seigneur Jésus dans les contrées des Gentils.
En détachant l'ânon, ces envoyés ont-ils parlé de leur propre mouvement ? Nullement : ils ont dit ce que leur avait dit Jésus, pour vous faire reconnaître que ce n'est point par leurs discours, mais par la parole de Dieu, ni en leur propre nom mais en celui du Christ, qu'ils ont répandu la foi parmi les peuples de la Gentilité ; et que les puissances ennemies, qui revendiquaient pour elles les hommages des nations, se sont rendues aux ordres divins. Aussi les Apôtres étendent-ils sous les pas du Christ leurs propres vêtements, soit parce qu'ils devaient relever la splendeur de l'événement en prêchant l'évangile — car souvent dans les divines Écritures les vêtements sont les vertus — et celles-ci devaient amollir quelque peu la rudesse des Gentils par leur propre efficacité, si bien qu'ils procureraient par leur zèle empressé le bon office d'une chevauchée aisée et sans heurt. Car le Maître du monde n'a pas mis son plaisir à faire porter son corps visible sur l'échiné d'une ânesse ; mais Il voulait, par un mystérieux secret, sceller l'intime de notre âme, s'installer au fond des cœurs, s'y asseoir, cavalier mystique, y prendre place comme corporellement par sa divinité, réglant les pas de l'âme, bridant les soubresauts de la chair, et habituer le peuple des Gentils à cette aimante direction afin de discipliner ses sentiments. Heureux ceux qui ont accueilli sur le dos de leur âme un tel cavalier ! Heureux vraiment ceux dont la bouche, pour ne pas se répandre en bavardages, a été retenue par la bride du Verbe céleste ! Quelle est cette bride, mes frères ? Qui m'enseignera comment elle serre ou délie les lèvres des hommes ? Il m'a fait voir cette bride, celui qui a dit : « afin que la parole me soit donnée pour ouvrir mes lèvres » (Éphés., VI, 19). La parole est donc bride, la parole est aiguillon ; aussi « il vous est fâcheux de regimber contre l'aiguillon » (Act., IX, 5 ; XXVI, 14). Il nous a donc appris à ouvrir notre cœur, à endurer l'aiguillon, à porter le joug ; qu'un autre nous apprenne encore à supporter le frein de la langue : car plus rare est la vertu du silence que celle de la parole. Oui, qu'il nous l'apprenne, celui qui, comme muet, n'a pas ouvert la bouche contre l'imposture, prêt pour les fouets (Ps. 37, 14) et ne refusant pas les coups, pour être une docile monture à Dieu. Apprenez d'un familier de Dieu à porter le Christ, puisque Lui vous a porté le premier, quand, pasteur, II ramenait la brebis égarée (Lc, XV, 6) ; apprenez à prêter de bonne grâce le dos de votre âme ; apprenez à être sous le Christ, afin de pouvoir être au-dessus du monde. Ce n'est pas le premier venu qui porte aisément le Christ, mais celui qui peut dire : « Je me suis courbé et abaissé à l'extrême ; je rugissais sous la plainte de mon cœur » (Ps. 37, 9).
Et si vous souhaitez ne pas trébucher, posez sur les vêtements des saints vos pas purifiés ; prenez garde en effet d'avancer les pieds boueux. Gardez-vous de prendre la traverse, abandonnant le chemin jonché pour vous, les voies des Prophètes : car pour ménager aux nations qui viendraient une marche plus assurée, ceux qui précédèrent Jésus ont couvert le chemin de leurs propres vêtements, jusqu'au temple de Dieu. Pour vous faire avancer sans heurt, les disciples du Seigneur, dépouillant le vêtement de leur corps, vous ont, par leur martyre, frayé la voie à travers les foules hostiles. Si pourtant quelqu'un veut l'entendre ainsi, nous ne contestons pas que l'ânon marchait également sur les vêtements des Juifs. Mais que veulent dire ces rameaux brisés ? À coup sûr, ils embarrassent habituellement les pas qui les foulent. Je serais bien perplexe, si plus haut le bon jardinier du monde entier ne m'avait appris que « déjà la cognée est mise aux racines des arbres » (Lc, III, 9) : à la venue du Seigneur Sauveur elle abattra les stériles, et jonchera le sol de la vaine parure des nations sans fruit, que fouleront les pas des fidèles, afin que, renouvelés dans leur âme et esprit, les peuples puissent, comme les pousses de nouveaux plants, surgir sur les vieilles souches.
Ne méprisez donc pas cet ânon : de même que la peau des brebis peut couvrir des loups rapaces (Matth., VII, 15), de même inversement un cœur humain peut se cacher sous les dehors d'une bête ; car sous le vêtement du corps, qui nous est commun avec les animaux, vit l'âme que Dieu remplit. Qu'il y ait là une figure des hommes, saint Jean l'a mis en pleine clarté, quand il ajoute qu'ils prirent en mains la fleur des palmiers (Jn, XII, 13) ; car « le juste fleurira comme le palmier » (Ps. 91, 13). Ainsi, à l'approche du Christ, se dressaient, dépassant les épaules des hommes, les étendards de la justice et les emblèmes des triomphes. Pourquoi la foule s'étonne-t-elle du mystère qui s'accomplit ? Bien qu'ignorant ce qui l'étonné, elle admire pourtant que sur cet ânon la Sagesse ait pris place, la vertu soit assise, la justice établie. Ne méprisez pas non plus cette ânesse : jadis elle a vu l'ange de Dieu, qu'un homme ne pouvait voir (Nombr., XXII, 23 ssq.). Elle a vu, elle s'est rangée, elle a parlé, pour vous apprendre que dans les temps qui suivraient, à l'avènement du Grand Ange (Is., IX, 6) de Dieu, les Gentils, ânes jusque-là, parleraient.
Avec à-propos Luc nous fait lire que les foules qui louaient Dieu vinrent à sa rencontre au pied de la montagne, pour marquer que l'ouvrier du mystère spirituel leur était arrivé du ciel. La foule donc reconnaît Dieu, l'acclame roi, rappelle la prophétie : « Hosanna au Fils de David », en d'autres termes déclare que le Rédempteur attendu de la maison de David est venu, et qu'il est aussi fils de David par la chair : oui, cette même foule qui dans un instant le crucifiera. Marque vraiment mémorable de l'action divine ! Elle leur arrache, malgré eux, un témoignage contre eux-mêmes, puisqu'ils renient dans leurs cœurs Celui que leurs voix proclament. De là cette parole du Seigneur : « S'ils se taisaient, les pierres crieraient » ; et ce ne serait pas merveille que, contre leur nature, les rochers fassent retentir les louanges du Seigneur, quand, plus durs que les roches, ses meurtriers le proclament ; ou encore, c'est que, les Juifs se taisant après la Passion du Seigneur, les pierres vivantes dont parle Pierre devaient crier (I Pierre, II, 5). Donc la foule, bien qu'avec des sentiments contradictoires, escorte Dieu à son temple avec des louanges.