Luc XVII,7-10. « Serviteurs inutiles. »
La suite montre que personne ne doit se glorifier de ses œuvres, puisque c'est en justice que nous devons au Seigneur notre service. Car si vous ne dites pas à un serviteur qui a labouré ou fait paître les brebis : passe (ici), mets-toi à table — par où l'on entend que nul ne s'assoit si d'abord il ne passe : aussi bien Moïse a commencé par se déplacer pour voir la grande vision (Ex., III, 3) — si donc non seulement vous ne dites pas à votre serviteur : mets-toi à table, mais vous réclamez de lui un autre service et ne l'en remerciez pas, de même le Seigneur n'admet pas que vous Lui fournissiez un seul ouvrage ou travail ; car, tant que nous vivons, nous devons toujours travailler. Reconnaissez donc que vous êtes un serviteur tenu à nombre de services. Ne vous rengorgez pas d'être appelé enfant de Dieu — il faut reconnaître la grâce, mais sans méconnaître la nature — ne vous vantez pas si vous avez bien servi : vous deviez le faire. Le soleil fait son office, la lune obéit, les anges font leur service ; l'instrument choisi par le Seigneur pour les Gentils dit : « Je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Église de Dieu » (I Cor., XV, 9) ; et, dans un autre endroit, après avoir montré qu'il n'a conscience d'aucune faute, il ajoute : « Mais je ne suis pas justifié pour autant » (I Cor., IV, 4). Donc nous aussi, ne prétendons pas être loués pour nous-mêmes ; ne devançons pas le jugement de Dieu ; ne prévenons pas l'arrêt du juge, mais réservons-le pour son temps, pour son juge.
Après quoi les ingrats sont repris (Lc, XVII, 11 ssq.), et de la sorte on arrive finalement au discours sur le jugement à venir.
Luc XVII, 20-37. Les derniers temps.
« À cette heure-là, celui qui sera sur son toit et aura ses meubles dans la maison ne devra pas descendre pour les emporter ; de même celui qui sera aux champs ne devra pas revenir sur ses pas. Souvenez-vous de l'épouse de Lot. »
Questionné par les disciples sur l'heure où viendra le Royaume de Dieu, le Seigneur dit : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous. » Oui, par la réalité de la grâce, non par la servitude de la faute. Ainsi qui veut être libre doit être serviteur dans le Seigneur (cf.
I Cor. VII, 22) : car dans la mesure où nous avons part à la servitude, nous avons part également au Royaume. Il dit donc : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous. » Quand viendra-t-il, Il n'a pas voulu le dire ; mais Il a dit que le jour du jugement va venir, de manière à inspirer à tous la terreur du jugement qui menace, sans rassurer par son ajournement. Et pour ne point sembler contrister les disciples en leur refusant quelque chose, Il dit en un autre livre : « Quant au jour et à l'heure, nul ne les connaît, pas même les anges des cieux, pas même le Fils » (
Matth., XXIV, 36). Il a bien dit le Fils, sans préciser (car le Fils de l'homme est en même temps Fils de Dieu), de manière à nous faire penser qu'il a plutôt parlé du Fils de l'homme : car Il connaît la fin des temps non par sa nature humaine, mais par sa nature divine. Il n'est pourtant pas contraire à la foi de l'entendre du Fils de Dieu. Qu'est-ce que le Père, si bon, a pu cacher au Fils, à qui Il a tout donné (
Jn, III, 35) ? et comment ne lui a-t-il pas donné la connaissance du moment, ayant donné le pouvoir même de juger (Ib.,
V, 22) ? Comment encore le Fils peut-Il ignorer ce que le Père connaît, alors que le Fils est dans le Père (Ib.,
XIV, 11) et que l'Esprit sonde les profondeurs mêmes de Dieu (
I Cor., II, 10), alors que le Fils lui-même est la profondeur des trésors de la sagesse et de la science divine (
Rom., XVII, 33) ? Mais Il a montré en un autre passage pourquoi Il n'a pas voulu le dire : « Il ne vous appartient pas, dit-Il, de connaître les temps et les années dont le Père s'est réservé le pouvoir » (
Act., l, 7). Voyez-vous à quoi on aboutit en niant que la Trinité ait une puissance unique ? À ce qu'il y ait chose quelconque ignorée du Fils. Pourquoi le Père la cacherait-Il à son propre Fils ? C'est par jalousie que nous ne voulons pas faire connaître aux autres ce que nous savons, ou par crainte d'être trahis ; mais on ne peut soupçonner ni le Père de jalouser, ni le Fils de trahir. Ils n'ont donc qu'une même connaissance, puisqu'ils n'ont qu'une même puissance. Aussi bien, s'il connaît les signes du jugement à venir, Il en sait indubitablement l'échéance. Qu'est-ce que pourrait ignorer Celui qui étincelle comme l'éclair, puisque lumière, Fils de Dieu, Il éclaire l'intime du mystère céleste ? « À cette heure-là », dit-Il : donc Il connaît aussi l'heure ; mais Il la connaît pour Lui, pour moi Il ne la sait pas. Et Il affirme à bon droit que la cause du déluge, de l'incendie et du jugement procède de nos péchés : car Dieu n'a pas créé le mal, mais ce sont nos mérites qui se le sont procuré. Car « ils mangeaient et buvaient, prenaient femme et épousaient ». Il ne s'agit pas de condamner le mariage, pas plus que les aliments ne sont condamnés, celui-là pourvoyant au remplacement, ceux-ci à la nature — autrement il n'y a qu'à quitter ce monde (
I Cor., V, 10) ; — mais en toute chose il faut de la mesure, et tout ce qui est excessif vient du mauvais (
Matth., V, 37). Que l'on s'entende de temps en temps pour vaquer à la prière (
I Cor., VII, 5) ; qu'il y ait, parmi les sollicitudes du monde et la pesanteur de l'intempérance, quelque sobriété pieuse, une trêve de chasteté. Puis donc que nécessairement les bons souffrent à cause des méchants d'avoir le cœur et l'âme brisés en ce monde, pour recevoir une récompense plus abondante en l'autre, on les pourvoit de remèdes : « Que ceux qui sont en Judée fuient vers les montagnes. » Quelle est cette Judée ? Car je connais une autre Judée selon l'esprit, non selon la lettre : « Dieu est connu en Judée » (
Ps. 75, 2). Et quelles sont ces montagnes capables de résister à la secousse du jugement à venir, alors qu'il est écrit : « Le tremblement s'emparera des montagnes » (
Is., LXIV, 1, 3) ? « Le ciel et la terre passeront » (
Lc XXI, 33) : comment une partie de la terre demeurerait-elle indemne, ou pourrait-elle me protéger, ne se sauvant pas elle-même ? Où me cacherai-je donc de Celui qui agite les profondeurs de la mer (
Ps. 64, 8) ? « Si je monte au ciel, Il y est ; si je descends aux enfers, II est là » (
Ps. 138, 8). On ne saurait donc échapper à Celui qui est partout, mais l'apaiser. Ainsi donc le jour du jugement est là. Si vous ne voulez pas être surpris, craignez chaque jour, fuyez chaque jour. Vous demandez où fuir ? « Gravissez la montagne, vous qui donnez la bonne nouvelle à Sion » (
Is., XL, 9), afin de pouvoir être élevé sur la cime de mérites éminents ; car « Dieu est Dieu des montagnes, et non des vallées » (
I Rois, XX, 28). Montez au lieu où le Christ siège à la droite de Dieu, dont « les fondements sont sur les montagnes saintes » (
Ps. 86, 1), et que « les montagnes entourent » (
Ps. 124, 2). Votre montagne, c'est Paul ; votre montagne, c'est Pierre : sur leur foi posez les pas de votre âme. Quand on est établi dans la loi de Dieu et l'héritage de la foi, le jour du jugement ne vient pas trouver pour châtier, mais pour glorifier. Si quelqu'un se tient sur le toit, autrement dit a déjà gravi le faîte de sa maison et la cime des vertus éminentes, qu'il ne retombe pas sur les œuvres de la terre et de ce monde. Car je sais un toit où Rahab, cette courtisane quant à la figure, l'Église quant au mystère, unie par la communauté des mystères aux peuples de la Gentilité, cache les explorateurs envoyés par Jésus (
Jos., II, 1) ; s'ils étaient descendus dans le bas de la maison, ils auraient été tués par les émissaires qu'on avait envoyés pour les saisir. Le toit, c'est donc la fonction du sommet de l'esprit, le faîte de l'âme, qui abrite la faiblesse sans défense du corps. Cela me fait penser encore que, s'il est saint, le paralytique que quatre jeunes gens ont fait descendre par le toit (
Mc, II, 3 ssq.), c'est qu'avec l'aide des quatre vertus de prudence, force, tempérance et justice, il s'est abaissé aux pieds du Christ d'une manière pour ainsi dire élevée. Car rien n'est plus élevé que l'humilité ; étant supérieure, elle ne sait s'exalter, car nul ne vise à ce qu'il sait être au-dessous de lui. Mais puisque nous en sommes au jugement, ne nous écartons pas du toit, de peur qu'en voulant emporter les meubles qui sont dans la maison, nous ne soyons pris. Ce n'est pas dans toutes les maisons qu'il y a des meubles d'or et d'argent : dans la plupart ils sont en bois (cf
. II Tim., II, 20). De même toutes les maisons ne sont pas meublées, car il en est de vides ; le Prophète les connaissait, lui qui a dit : « Que te prend-il à présent, de monter sur les maisons vides ? La cité est remplie de clameurs » (
Is., XXII, 1 ssq.) ; et il ajoute : « Tes chefs se sont tous enfuis » ; ils ont tous été blessés dans ton enceinte, et ils sont déchus de la foi à la fausse foi. Sabellius a été blessé, blessé Valentin, blessé Arius :c'est qu'ils se sont trouvés dans une maison vide. Voulez-vous vivre dans une maison meublée ? Suivez Pierre, tandis qu'ayant faim il monte au sommet de la maison (
Act., X, 9). Là il a connu le mystère de la formation de l'Église, et qu'il ne devait pas juger impur le peuple de la Gentilité, la foi pouvant le purifier de toute souillure. Quant aux vases, ils sont faits d'argile ; donc le corps est un vase : ainsi gardez-vous de délaisser pour le désir du corps les recherches supérieures de l'esprit. Si Pierre n'a pu saisir le mystère tant qu'il fut en bas, comment le saisiriez-vous ? Il l'a saisi, parce qu'il est monté, pour annoncer le Seigneur (cf
. Is., XL, 9), sans crainte de souffrir en son corps. Donc « si l'on est sur le toit, qu'on ne descende pas ; et si l'on est aux champs, qu'on ne revienne point sur ses pas ». Comment comprendrais-je ce qu'est le champ, si Jésus Lui-même ne me l'apprenait, en disant : « Si, ayant mis la main à la charrue, on regarde en arrière, on n'est pas fait pour le Royaume des cieux » (
Lc, IX, 62) ? Le fainéant est assis à la ferme, le travailleur sème aux champs ; l'infirme est au coin du feu, le courageux à la charrue. L'odeur du champ est bonne, car l'odeur de Jacob est l'odeur d'un champ rempli (
Gen., XXVII, 27) : le champ est rempli de fleurs, rempli de produits variés. Labourez donc votre champ, si vous voulez aboutir au Royaume de Dieu. Que fleurisse pour vous la moisson fertile des bons mérites. Qu'il y ait « une vigne abondante aux murs de votre maison, et de jeunes oliviers autour de votre table » (
Ps. 127, 3). Désormais consciente de sa fertilité, ensemencée de la parole de Dieu, cultivée par les soins spirituels, que votre âme dise au Christ : « Venez, mon frère, sortons dans les champs » (
Cant., VII, 11), et que Lui réponde : « Je suis entré dans mon jardin, ma sœur et mon épouse ; j'ai récolté ma myrrhe » (Ib
., V, 1). Est-il récolte meilleure que celle de la foi, qui engrange les fruits de la résurrection
[39] , qu'arrosé la source de la joie sans fin ? Si donc il vous est interdit de regarder en arrière, à plus forte raison est-il interdit de revenir prendre votre tunique : car vous avez appris que, si on vous demande votre tunique, vous devez abandonner aussi le manteau (
Matth.,V, 40) ; ainsi, étant en marche vers le Royaume de Dieu, ne recherchez pas fortune et patrimoine. Je connais dans l'Écriture une autre tunique, au sujet de laquelle l'Apôtre nous exhorte à dépouiller l'homme ancien avec ses activités pour revêtir le nouveau (
Col., III, 9), et à ne pas rechercher la tunique de notre erreur d'autrefois. C'est ce qui fait dire à une telle : « J'ai quitté pour la nuit ma tunique, comment la reprendrais-je » (
Cant.,V, 3) ? Car vous devez non seulement renoncer aux péchés, mais encore effacer tout souvenir de votre activité d'antan. Aussi bien Paul, en oubliant le passé (
Phil. III, 13), s'est dépouillé de la faute sans omettre le repentir. C'est pourquoi le Seigneur dit : « Souvenez-vous de l'épouse de Lot. » Pour avoir regardé en arrière, elle a perdu le privilège de sa nature ; car en arrière, c'est Satan (cf.
Mc, VIII, 33), en arrière c'est Sodome. Par conséquent fuyez l'intempérance, évitez la débauche. Et pour vous faire voir que tous ne peuvent pas fuir vers la montagne, souvenez-vous que celui qui ne c'est pas retourné vers ses anciens attraits — car il avait d'abord fait choix de Sodome — s'est sauvé parce qu'il est arrivé à la montagne ; l'autre, qui était plus faible, pour avoir regardé derrière elle, n'a pu parvenir avec l'aide et l'appui de son mari jusqu'à la montagne, mais est demeurée.
« Cette nuit-là, il y aura deux personnes dans un même lit : l'une sera prise, et l'autre laissée. »
Il a bien dit : la nuit ; car l'Antéchrist, c'est l'heure des ténèbres, attendu qu'il répand les ténèbres au cœur des humains, en affirmant qu'il est le Christ, cependant que surgissent les faux prophètes pour affirmer tantôt que Jésus vit au désert, afin de tromper par l'égarement des opinions incertaines, tantôt qu'il est à l'intérieur, afin qu'on soit saisi en entendant nommer sa puissance éminente. Mais le Christ, comme un éclair fulgurant, répand dans le monde entier les étincelles de sa lumière ; aussi n'erre-t-Il pas dans le désert, n'est-Il pas renfermé en un lieu quelconque ; car « je remplis le ciel et la terre, dit le Seigneur » (Jér., XXIII, 24) ; mais II resplendit de son lumineux éclat, pour qu'en cette nuit nous puissions voir la gloire de la résurrection. Que veut donc dire cette parole : « Sur deux dans le même lit, sur deux qui moudront, sur deux aux champs, l'un sera pris et l'autre laissé » ? Dieu serait-Il injuste, pour que des gens semblables par les occupations, vivant ensemble, sans différence quant à la valeur de leurs actes, soient l'objet d'une distinction dans la récompense de leurs mérites ? Il n'en va pas ainsi ; mais aux actions de l'homme correspond leur récompense. Les mérites des hommes ne sont donc pas égalisés par leur vie en commun, car le père se dresse contre le fils et le fils contre le père (Lc, XII, 53) par zèle religieux. Tous en fait ne réalisent pas ce qu'ils entreprennent, mais « celui qui aura persévéré jusqu'au bout sera sauvé » (Matth., X, 22). À ce moment final le Seigneur examine non la prestation extérieure, mais la disposition intérieure ; car si vous faites l'offrande juste sans le juste partage, votre sacrifice n'est pas agréé de Dieu (Gen., IV, 7). Donc d'un même lit (car il existe un lit de l'infirmité humaine, puisqu'il est écrit : « Vous avez retourné son lit dans son infirmité » (Ps. 40, 4)) l'un est laissé, l'autre pris. Celui qui est pris est enlevé au-devant du Christ dans les airs (I Thess., IV, 16), celui qui est laissé, réprouvé. « Deux sont à moudre au pétrin. » Le sens est, semble-t-il, figuratif de ceux qui cherchent leurs aliments dans le secret, et de l'intérieur les produisent au jour. Il faut pourtant rechercher ce que moulent ces femmes. Ne serait-ce pas ce que nous lisons en Isaïe : « Si vous m'apportez de la fleur de farine, c'est en vain » (Is., I, 13) ? Ainsi la fleur de farine serait l'offrande de celles qui ont moulu. Examinons donc celles qui moulent, ce qu'elles moulent, ce qu'est le pétrin. Et peut-être ce monde est-il le pétrin. J'y verrais plutôt une allusion à la figure du corps humain, où notre âme est enfermée comme dans la prison du corps, pour y produire, si elle a souci du bien, le pain céleste (cf. Jn, VI,51). Dans ce pétrin donc, soit la Synagogue soit l'âme en proie aux péchés moud un blé mouillé et gâté par trop d'humidité, et ne peut séparer l'intérieur de l'extérieur : aussi sera-t-elle délaissée, parce que sa farine aura déplu. Au contraire la Sainte Église, ou bien l'âme qui n'est maculée et souillée d'aucune faute, moud un grain séché à la chaleur du soleil éternel, que Dieu a revêtu comme II l'a voulu (Le, XII, 28), et que les anges ont purifié de toute tache d'impureté ; et, offrant à Dieu du cœur de l'humanité une bonne farine, elle fait agréer la libation de son sacrifice. Et il n'y aura pas seulement deux meunières, mais deux travailleurs dans le même champ : l'un sera pris, bon semeur qui n'aura pas semé sur les chemins, mais en terrain labouré et cultivé (Lc, VIII, 5 ssq.), afin que la terre multiplie le grain enfoui par l'humilité, et non éparpillé par la jactance ; mais on laissera le semeur de l'ivraie, de laquelle on tire une farine inacceptable. Quels sont ces cultivateurs différents, nous pouvons le découvrir si nous prenons garde comment l'Apôtre a dit qu'il existe en nous deux voue, c'est-à-dire deux esprits (Rom,, VII, 23) : peut-être au sens que l'un appartient à l'homme extérieur qui se corrompt (II Cor. IV, 16), l'autre à l'intérieur, qui se renouvelle par les mystères. Et peut-être le pire, chez celui-là, qui s'élève « d'une vaine enflure en l'esprit de sa chair et ne s'attache pas à la tête » (Col., II, 18 ssq.), est-il qu'il s'écarte de la pratique des préceptes salutaires de Notre-Seigneur Jésus-Christ : car Il est la tête de tous (Col., II, 10), comme le Créateur de tous. L'autre, bien préférable, est celui qui aime l'humilité, recherche la sagesse, n'oublie pas la miséricorde ; c'est le bon semeur, car « il a semé, donné aux pauvres : sa justice demeure à jamais » (Ps. 111, 9). Il est donc spirituel, l'autre est charnel. Car si les paroles de l'Apôtre nous font saisir que le séducteur qui s'exalte et bouffit en son cœur est gonflé par l'esprit de la chair, nous montrons aussi que l'homme saint se renouvelle par l'esprit de l'âme, puisque le même dit : « renouvelez-vous dans l'esprit de votre âme » (Éphés.,IV, 23). Il montre donc qu'il existe deux esprits, l'un qui devient l'esprit de la chair en succombant au péché, l'autre qui, uni à l'Esprit, désavoue les souillures de la chair. Et il existe non seulement deux esprits, mais deux lois en nous. L'une et l'autre nous ont été exposées par l'Apôtre, quand il a dit : « Je prends plaisir à la loi de Dieu quant à l'homme intérieur, mais je vois une autre loi dans mes membres, qui lutte contre la loi de mon esprit et m'emprisonne dans la loi du péché qui est en mes membres » (Rom., VII, 22 ssq.). Il existe donc une loi de l'homme intérieur, il en est une aussi pour l'extérieur : l'une qui interdit le péché, l'autre qui le conseille ; l'une qui condamne l'erreur, l'autre qui l'inspire ; l'une qui fortifie l'âme, l'autre qui la tente. Il y a même en nous deux autres lois plus puissantes, l'une de Dieu, l'autre du péché, selon le même maître, qui a dit : « Donc c'est le même moi qui sert par l'esprit la loi de Dieu, par la chair la loi du péché » (Rom., VII, 25). Et cela montre que si vous dites : l'esprit, tout court, vous l'opposez à la chair : car en disant qu'il sert la loi de Dieu par l'esprit, Paul montre assurément que l'esprit par lui-même est bon tant qu'il n'est pas vaincu par la chair, et créé de nature telle qu'il résiste à l'erreur ; ainsi, quand il est vaincu, il est l'esprit de la chair : sa chute, il la doit non à sa nature, mais à la chair, et sa défaite le fait passer pour ainsi dire sous le nom et la propriété de sa triomphatrice ; mais sa nature l'oppose à la chair. Bref, par l'esprit nous servons Dieu, par la chair le péché ; et l'esprit ne s'en trouvera que mieux de coopérer avec le Saint-Esprit pour ne pas interrompre son service religieux. Tels sont donc les ouvriers de notre champ : l'un produit le bon fruit par sa diligence, l'autre le perd par son insouciance, et le législateur l'appelle sang : « L'âme de toute chair, dit-il, c'est son sang » (Lév., XVII, 14) ; à quoi beaucoup rattachent également ce qui est écrit : « Vous ne mangerez pas la chair dans son sang » (Gen., IX, 4), pour ne pas prendre les voluptés du corps, ensanglantées par les blessures de l'âme, comme une réfection plutôt que comme un sanglant grief — nous que doit nourrir la parole de Dieu. Il est donc un aliment qui nourrit, il est un aliment de sang : de même, en effet, que la chair du Seigneur est vraiment nourriture, de même son sang est vraiment notre breuvage(Jn, VI, 56).Préparons donc avec nos œuvres une bonne nourriture au Seigneur, de crainte qu'à son retour, s'il ne trouve pas plus de fruit que sur le figuier (Matth., XXI, 19), laissé à jeun par la stérilité de nos mérites, Il ne retire le dessein de sa tendresse, et ne dise à cette âme, qu' Il aura trouvée dépourvue de fruits et souillée de sang : « Que jamais, à tout jamais, nul fruit ne naisse de toi ! » Donc « l'âme de toute chair, c'est son sang. » Il existe aussi une âme plus excellente, dont Dieu a dit : « Toutes les âmes sont à moi ; comme l'âme du père, l'âme du fils est également à moi » (Ez., XVIII, 4). Et nous n'oublions pas l'interprétation des deux peuples. Selon elle, en ce monde, qui est très souvent comparé à un champ, il existe deux peuples, celui des croyants et l'autre, qui ne croît pas ; ils seront payés de leurs mérites, et par suite celui qui a la foi sera pris, l'autre, qui n'a pas la foi, sera laissé. Quant aux deux meunières, ce sont les deux âmes, ou encore l'Église et la Synagogue : car d'ordinaire il n'y a pas figuration unique, mais multiple, dans les divines Écritures, si bien qu'une seule parole renferme plusieurs réalités. Ainsi l'esprit de la chair, et l'âme de la chair, et la Synagogue récoltent le blé et moulent la farine qui sont offerts en vain ; mais l'esprit qui est uni à l'âme, et l'âme qui reçoit le salut, ou l'Église de Dieu, récoltent et moulent la farine spirituelle de la Loi véritable : celle dont sont encore faits les pains de proposition que seuls mangent les prêtres, à qui il est prescrit de manger un pain plus pur (Lév., XXIV, 5 ssq.), évidemment Celui qui est descendu du ciel. Or nous sommes tous, si nos mérites s'y prêtent, les prêtres de la justice, consacrés par l'onction d'allégresse (Ps. 44, 8) pour la royauté et le sacerdoce. Travaillons donc et cultivons notre champ tandis que nous sommes employés à l'office de cette culture, afin d'avoir, dans la Jérusalem d'en haut, où se pratique la véritable observance de la Loi, la farine faite de nos gerbes — celles qu'on est heureux d'avoir pu rassembler, afin de venir, de venir tout joyeux en portant ses gerbes (Ps. 125, 6). Tels sont donc les fruits spirituels et l'heureuse récolte du véritable labeur, que nulle pluie superflue ne détrempe. Le fruit de la chair, par contre, est sujet à se corrompre ; aussi qui a semé le charnel, récoltera le charnel (Gal., VI, 8). Quant au champ, qu'en dirai-je, puisque c'est manifestement le travail du cultivateur qui fait sa valeur ou le déprécie ?
« Et ils répondirent en ces termes : Où, Seigneur ? » Ainsi parlèrent les disciples. Mais le Seigneur, les ayant avertis où fuir, où demeurer et à quoi prendre garde, a résumé l'ensemble dans une indication générale, en disant : « Où sera le corps, là se rassembleront les aigles. » Ainsi conjecturons d'abord qui sont les aigles, afin de préciser ce qu'est le corps. Les âmes des justes sont comparées aux aigles : ils se portent vers les hauteurs, délaissent les bas-fonds, parviennent, dit-on, à un âge avancé ; aussi David dit-il à son âme : « Ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle » (Ps. 102, 5). Si donc nous avons identifié les aigles, nous ne pouvons plus avoir de doute pour le corps, surtout en nous souvenant que Joseph a reçu de Pilate le corps (Jn, XIX, 38). Ne voyez-vous pas les aigles autour du corps : Marie de Cléophas et Marie-Madeleine et Marie Mère du Seigneur et le groupe des Apôtres entourant le tombeau du Seigneur ? Ne voyez-vous pas les aigles autour du corps, lorsqu'avec les nuées spirituelles viendra le Fils de l'homme, et que « tous les yeux le verront, et ceux qui l'ont transpercé » (Apoc., I, 7) ? 56. Il est aussi un corps dont il a été dit : « Ma chair est vraiment nourriture, et mon sang vraiment breuvage » (Jn, VI, 56). Autour de ce corps sont les aigles, volant à l'entour avec les ailes de l'esprit. Autour de ce corps sont encore les aigles qui croient que Jésus est venu dans la chair, puisque « tout esprit qui professe que Jésus-Christ est venu dans la chair, est de Dieu » (I Jn, IV, 2). Où donc il y a la foi, là se trouve le mystère, là le logis de la sainteté. C'est aussi un corps que l'Église : en elle la grâce du baptême nous donne le renouveau spirituel, et la vieillesse à son déclin reprend un âge et une vie nouvelle.
Luc XVIII, 15-17. Enfance spirituelle.
« Laissez les enfants venir à moi, et ne les retenez pas : car c'est à leurs pareils qu'appartient le Royaume de Dieu. »
Et pourtant cet âge est dépourvu de force, sans fermeté de caractère, sans maturité dans son vouloir. Il ne s'agit donc pas de préférer un âge à un autre, sinon il serait nuisible de grandir : qu'ai-je besoin de souhaiter que vienne l'âge mûr, s'il doit m'enlever le titre au Royaume céleste ? Mais alors Dieu aurait donné le développement de la vie pour les vices, non pour grandir en vertu ? Et pourquoi n'a-t-Il pas Lui-même choisi ses Apôtres à l'âge de l'enfance, mais plus mûrs ? Et pourquoi dit-Il que les enfants sont propres au Royaume des cieux (Matth., XIX, 14) ? Peut-être parce qu'ils ignorent la méchanceté, ne savent pas tromper, n'osent pas rendre les coups, ne connaissent pas la recherche des richesses, n'ont ni désir des honneurs ni ambition. Mais ce n'est pas ignorer ces choses qui fait la vertu, c'est les mépriser ; et il n'y a pas à louer la retenue, quand l'intégrité n'est qu'impuissance. Ce n'est donc pas l'enfance qui est désignée, mais une bonté qui imite la simplicité de l'enfance. La vertu ne consiste pas à ne pouvoir pécher, mais à ne pas vouloir, et à garder une telle persévérance de volonté que la volonté imite l'enfance, que l'on imite sa nature . Aussi bien le Sauveur l'a-t-Il Lui-même exprimé en ces termes : « À moins de vous convertir et de devenir comme cet enfant, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. ». Qui donc est cet enfant que doivent imiter les Apôtres du Christ ? Serait-ce un petit quelconque ? Telle serait donc la vertu des apôtres ? Qui donc est l'enfant ? Ne serait-ce pas Celui dont Isaïe a dit : « Un enfant est né pour nous, un fils nous a été donné » (Is., IX, 6) ? C'est en effet cet enfant qui vous a dit : « Prenez votre croix, et suivez-moi » (Matth., XVI, 24, etc.). Et, pour vous faire reconnaître l'enfant : « Outragé, Il n'a pas rendu l'outrage ; frappé, Il n'a pas rendu les coups » (I Pierre, II, 23) : voilà bien la vertu parfaite. Ainsi donc il y a dans l'enfance même comme une vénérable vieillesse des mœurs, et dans la vieillesse une innocence d'enfants ; car « il est une vieillesse vénérable, non par la durée, et qui ne se calcule pas sur le nombre des années : les cheveux blancs sont la sagesse des hommes, et le vieil âge une vie sans tache » (Sag., IV, 8 ssq.). Aussi est-il écrit : « Enfants, louez le Seigneur, louez le nom du Seigneur » (Ps. 112, 1), puisque nul ne loue le Seigneur s'il n'est parfait ; car « nul ne dit que Jésus est Seigneur autrement que par l'Esprit Saint » (I Cor., XII, 3). Tout cela semble prophétisé du peuple de l'Église : plus jeune, il a dépassé le peuple aîné des Juifs par son zèle pour la vertu ; d'où ce texte : « Me voici, avec mes enfants que vous m'avez donnés » (Is., VIII, 18). Voilà les enfants qui, accompagnant de leurs cris prophétiques le Seigneur porté sur le petit d'une ânesse (Matth., XXI, 7 ssq.), annonçaient que la rédemption des nations était arrivée ; voilà les enfants, ou les tout petits, qui ont bu à longs traits à ces mamelles du Christ, meilleures que le vin (Cant., I, 3) : car « des lèvres des enfants et des nourrissons vous avez recueilli la louange » (Ps. 8, 3).
Il peut sembler à quelques-uns rude et sévère que les disciples aient empêché les petits enfants de venir au Seigneur, si vous ne comprenez pas soit le mystère, soit leur intention. Car ils ne le faisaient point par dureté de cœur et mauvais vouloir envers les enfants ; mais ils témoignaient au Seigneur l'empressement de serviteurs attentifs, pour qu'il ne fût pas pressé par les foules ; aussi bien est-il écrit ailleurs : « Maître, les foules vous pressent » (Lc, VIII, 45). Car il faut renoncer à notre avantage quand il ferait tort à Dieu. Fuyons donc l'orgueil, imitons la simplicité de l'enfance : car la vérité s'oppose à l'orgueil, tandis que la simplicité s'accorde avec la vérité, s'élève par son abaissement même. Dieu en effet n'habite pas dans une âme basse, mais, comme nous l'ont appris les Prophètes : « Le trône de la vertu a été exalté » ( Jér., XVII, 12), à savoir chez celui dont la sagesse s'élève au niveau de la vérité, si bien qu'il ne cache pas, comme Caïn, la ruse du meurtrier sous l'apparence d'un frère, mais est frère au-dehors et au-dedans. Ceci quant à leurs sentiments. Au sens mystique, ils voulaient que fût d'abord sauvé le peuple juif, dont ils étaient nés selon la chair ; mais ils ont également intercédé pour la Chananéenne (Matth., XV, 23) : ils connaissaient donc le mystère qui réservait aux deux peuples leur vocation, mais peut-être en ignoraient-ils encore l'ordre.
Maintenant remarquez la différence des expressions. Quand Il fait approcher de Lui les enfants, pour les bénir d'une prière ou en leur imposant les mains, Il les appelle enfants ; quand Il prescrit de ne pas les scandaliser, Il les appelle petits (Matth., XVIII, 6). C'est qu'on n'est pas scandalisé quand on est touché par le Christ, on ne tombe pas quand on approche du Christ ; mais ceux-là tombent qu'a rendus petits non leur âge peu avancé, mais la petitesse de leur vertu. En même temps Il enseigne encore qu'il ne faut pas tenter les faibles, de peur de faire retomber sur nous les fautes de ceux dont les prières, si faibles qu'ils soient en fait de mérites et de vertus, sont portées et recommandées au Seigneur par les anges. Que personne donc ne raille le pauvre, car c'est irriter Celui qui l'a fait (Prov., XVII, 5) ; que nul ne tente le faible, pour ne pas offenser les anges ; que nul ne fasse tomber l'infirme, pour ne pas détruire le bienfait du Rédempteur.
Et s'il a dit : « Malheur à ce monde à cause des scandales » (Matth., XVIII, 7), c'est que beaucoup ont tenu la croix du Seigneur pour un scandale, alors que l'humiliation du Seigneur souffrant est le sacrement de notre salut, pour nous faire entreprendre les œuvres de la vertu, prendre modèle sur cette humilité. Malheur donc à qui ne croira pas à la croix du Seigneur, dont se scandalisent les faibles : « Mieux lui vaudrait qu'on lui attachât au cou la meule d'un âne et qu'il fût noyé au fond de la mer. »
Dans les divines Écritures nous devons sans doute considérer non l'agencement des mots, mais le poids des choses : car on réussit mieux à réprimer les péchés par l'appareil en quelque sorte bestial d'un genre de supplice inouï et hideux. Cependant, pour ne pas donner, à ce propos même, du scandale à quelque infirme, ce n'est pas sans raison, pensons-nous, que sont mis ensemble la meule de l'âne, le cou de l'homme, le fond de la mer. Puisqu'on effet le peuple de la Gentilité a reçu l'âne comme emblème, ne vous semble-il pas tourner la meule de l'âne, tant qu'il tourne dans l'erreur de son ignorance ? Il est attaché des liens de sa nature, pour moudre la Parole, chercher Dieu ; mais plongé dans l'aveuglement par le voile de son esprit
[40] , il ne saurait élever vers Dieu le visage de son âme, ouvrir les yeux de son cœur. Aussi, sans entrain dans sa course, ramenant ses pas sans cesse au même point, il travaille malgré lui pour le profit d'autrui. Pourtant celui qui tourne la meule voit enfin le terme et l'achèvement de son travail, et il a l'espoir d'être débarrassé de ce qui l'aveugle ; mais celui au cou duquel on suspend la meule, porte la pierre, ayant refusé de porter le joug du Seigneur. L'âne va donc à la meule, l'aveugle à la pierre, le païen au rocher, pour adorer celui qu'il ne voit ni ne reconnaît : car Dieu « n'habite pas dans des constructions » (
Act., VII, 48) ; ce n'est pas dans le rocher qu'on le reconnaît, mais en esprit. L'un et l'autre peuple, Gentilité et Juifs, est donc présenté et comme mis en scène par ce discours ; mais les Juifs sont l'objet d'un châtiment plus rigoureux. En effet, le souvenir des païens sera englouti dans les flots de ce siècle et noyé dans la boue de ce monde, parce qu'ils ont voulu être au milieu de ce qui n'est pas (
I Cor. ,I, 28), et, étrangersàlaconnaissancedeDieu,se sont comme noyés au fond de la mer ; mais les Juifs, choisis en la personne des Patriarches, marqués de la circoncision, instruits par la Loi, nedisparaîtront pas comme des inconnus, mais seront châtiés comme sacrilèges. Car le Dieu inconnu des Athéniens (
Act., XVII,23) était connu en Judée(
Ps. 75,2),mais non pas accueilli. Aussi l'ignorant sera ignoré, le prévaricateur sera condamné ; il n'y aura pas exemption de faute pour celui qui a méconnu son Créateur, il y aura exclusion du pardon pour celui qui n'a pas accueilli le Seigneur. Pourtant il est plus tolérable de n'avoir pas accordé foi au Christ que d'avoir porté les mains sur Lui.