Luc XVI, 1-13 .L'intendant infidèle.
« Nul serviteur ne peut servir deux maîtres » : non qu'il y en ait deux : il n'y a qu'un seul Maître. Car, même s'il s'en rencontre pour servir l'argent, celui-ci pourtant ne se connaît aucun droit à être maître ; ce sont eux qui se chargent du joug de l'esclavage : car il ne s'agit pas de juste pouvoir, mais d'injuste esclavage. Aussi dit-Il : « Faites-vous des amis avec l'argent d'iniquité », pour que nos largesses aux pauvres nous procurent la faveur des anges et des autres saints. L'intendant n'est pas repris (apprenons à ce propos que nous ne sommes pas maîtres, mais plutôt intendants des richesses d'autrui) ; et bien qu'il fût en faute, il est loué cependant pour s'être ménagé des appuis en remettant au nom de son maître. Et c'est justement qu'il a parlé d'argent d'iniquité, parce que l'avarice tentait nos penchants par les appâts variés des richesses, si bien que nous voulions être esclaves des richesses. Aussi dit-Il : « Si vous n'avez pas été fidèles avec un bien étranger, qui vous donnera ce qui est à vous ? » Les richesses nous sont étrangères, parce qu'elles sont en dehors de notre nature : elles ne naissent pas avec nous ni ne trépassent avec nous. Le Christ au contraire est à nous, parce qu'il est la Vie : aussi bien « Il est venu chez Lui, et les siens ne l'ont pas reçu » ( Jn, I, 11). Personne donc ne vous donnera ce qui est à vous, puisque vous n'avez pas cru à votre bien, vous n'avez pas accueilli votre bien. Il semble donc que les Juifs soient accusés de fraude et d'avarice ; aussi, n'ayant pas été fidèles sur l'article des richesses, qu'ils savaient n'être pas à eux — car les biens de la terre ont été donnés à tous pour l'usage commun — et qu'ils auraient certes dû partager avec les pauvres, ils n'ont pas mérité non plus de recevoir le Christ : Zachée, pour l'acquérir, a offert la moitié de ses biens (Lc, XIX, 8). Ne soyons donc pas esclaves des biens extérieurs, puisque nous ne devons connaître d'autre Seigneur que le Christ ; car « il n'y a qu'un Dieu Père, de qui tout vient et en qui nous sommes, et un Seigneur Jésus, par qui sont toutes choses » (I Cor. VIII, 6). Mais alors ? le Père n'est pas Seigneur, ou le Fils n'est pas Dieu ? Mais le Père aussi est Seigneur, puisque « par la parole du Seigneur les cieux ont été affermis » (Ps. 32, 6) ; et le Fils est Dieu, Lui « qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni à jamais » (Rom., IX, 5). Comment donc nul ne peut-il servir deux seigneurs ? C'est qu'il n'y a qu'un Seigneur, parce qu'il n'y a qu'un Dieu ; aussi bien « vous adorerez le Seigneur votre Dieu et vous ne servirez que Lui » (Matth., IV, 10). Par où il est clair que le Père et le Fils n'ont qu'une même domination : or elle est une si, au lieu d'être partagée, elle est tout entière dans le Père, tout entière dans le Fils. Ainsi, en affirmant une seule divinité, une seule domination dans la Trinité, nous proclamons qu'il n'y a qu'un Dieu et un Seigneur. Compter au contraire une puissance pour le Père, une autre pour le Fils, une autre pour l'Esprit, c'est introduire dans l'Église plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, selon l'erreur néfaste des Gentils.
LIVRE VIII
Luc XVI, 16-18.
« La Loi et les Prophète ont duré jusqu'à Jean » : non pas que la Loi ait cessé, mais la prédication de l'évangile commence : ce qui est moindre semble en effet s'achever lorsque le meilleur survient. Alors faisons violence au Royaume des cieux : quiconque fait violence se hâte dans un désir véhément, au lieu de se traîner dans une disposition de torpeur. Dans la foi donc la violence est religion, la nonchalance faute. La Loi en maintes choses suivait la nature ; elle accordait quelque chose aux désirs naturels, pour nous appeler à rechercher la justice ; le Christ a taillé dans la nature, en retranchant même les plaisirs naturels. Ainsi faisons violence à la nature, pour qu'elle ne s'enlise pas dans le terrestre, mais s'élève vers les hauteurs.
« Quiconque délaisse son épouse et en prend une autre, est adultère ; et épouser celle qu'a délaissée son mari, c'est être adultère. » Il faut d'abord parler, je pense, de la loi du mariage, afin de traiter ensuite de la prohibition du divorce. Certains en effet pensent que tout mariage est de Dieu, étant donné surtout qu'il est écrit : « Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas » (Matth,, XIX, 6). Si donc tout mariage est de Dieu, il n'est permis de dissoudre aucun mariage ; et comment l'Apôtre a-t-il dit : « Si l'infidèle s'en va, qu'il s'en aille » (I Cor., VII, 15) ? En quoi il a été admirable : il n'a pas voulu qu'il subsistât chez les chrétiens un motif de divorce, et il a montré que tout mariage n'est pas de Dieu : car les chrétiennes ne s'unissent pas aux Gentils par l'autorité de Dieu, puisque la Loi l'interdit. Mais voici que se présente la parole de Salomon : « Les pères partagent à leurs fils leur maison et leurs biens ; mais c'est Dieu qui préparera à l'homme son épouse » (Prov., XIX, 14). Lu dans le grec, on n'y trouve aucune opposition ; car le grec a dit justement : αρμόζεται ; on appelle harmonie, en effet, l'assemblage, l'union qui accorde et adapte toutes choses. Il y a harmonie, lorsque les tuyaux d'un instrument groupés avec ordre maintiennent l'agrément d'une mélodie juste, quand l'ensemble des cordes demeure adapté et accordé. Dès lors il n'y a pas harmonie dans des noces où un époux chrétien s'unit illégitimement à une femme païenne. Donc quand il y a noces, il y a harmonie ; quand il y a harmonie, c'est Dieu qui unit ; quand il n'y a pas harmonie, il y a lutte et dissension : ce qui n'est pas de Dieu, puisque « Dieu est charité » (I Jn, IV, 8). Gardez-vous donc de répudier votre épouse : ce serait nier que Dieu soit l'auteur de votre union. En effet, si vous devez tolérer et amender les mœurs d'autrui, à plus forte raison celles de votre épouse. Écoutez ce qu'a dit le Seigneur : « Répudier son épouse, c'est la rendre adultère » (Matth., V, 32). Alors en effet qu'il ne lui est pas permis de changer de foyer du vivant de son mari, le plaisir du péché peut se glisser chez elle. Ainsi celui qui a causé son égarement est coupable et en faute, quand l'épouse mère est renvoyée avec ses tout petits, quand, âgée et la démarche chancelante, elle est mise à la porte. Il est mal de chasser la mère, de garder les enfants, ajoutant à l'outrage envers son amour la blessure à ses affections ; plus cruel, de chasser à cause de la mère et en même temps les enfants, alors que les enfants devraient plutôt racheter aux yeux de leur père le tort de la mère. Quel risque, d'exposer à l'égarement l'âge faible d'une adolescente ! Quelle dureté, de délaisser la vieillesse après avoir défloré la jeunesse ! Autant vaudrait qu'un empereur congédie un vétéran sans rémunérer ses services, sans honneurs, en le dépouillant du commandement qu'il possède, et qu'un agriculteur expulse de son champ le villageois épuisé par son travail ! Ce qui est défendu envers les sujets serait-il permis à l'égard d'une conjointe ? Vous renvoyez donc votre épouse comme de plein droit, sans grief, et vous vous le croyez permis parce que la loi humaine ne l'interdit pas ; mais celle de Dieu l'interdit. Vous obéissez aux hommes : redoutez Dieu. Écoutez la loi du Seigneur, à laquelle défèrent ceux mêmes qui édictent les lois : « Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas. » Mais ce n'est pas seulement un précepte du ciel que l'on détruit ici ; c'est comme une œuvre de Dieu. Permettrez-vous, je vous prie, que de votre vivant vos enfants dépendent d'un beau-père, ou, leur mère subsistant, vivent sous une marâtre ? Supposez que la répudiée ne se marie pas : devait-elle vous déplaire quand vous étiez son mari, elle qui vous garde sa foi, à vous adultère ? Supposez qu'elle se marie : l'extrémité où elle se trouve vous accuse, et ce que vous croyez mariage est adultère. Qu'importé que vous commettiez l'adultère en affichant ouvertement votre faute ou en semblant mari, sinon qu'il est plus grave de commettre le crime par principe qu'à la dérobée. Mais l'on dira peut-être : « Pourquoi Moïse a-t-il prescrit de donner un certificat de répudiation et de renvoyer l'épouse » (Matth., XIX, 7) ? Qui parle ainsi est Juif ; qui parle ainsi n'est pas chrétien ; et puisqu'il objecte ce qui fut objecté au Seigneur, que le Seigneur lui réponde : « C'est, dit-Il, pour la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de donner un certificat de répudiation et de renvoyer vos épouses ; mais au début il n'en était pas ainsi » (Matth., XIX, 8). Moïse, dit-Il, a permis ; ce n'est pas Dieu qui a ordonné. Mais au début il y a la loi de Dieu. Quelle est la loi de Dieu ? « L'homme quittera père et mère, et il s'attachera à son épouse, et ils seront deux en un seul corps » (Gen., II, 24 ; Matth., XIX, 5). Donc renvoyer son épouse, c'est déchirer sa chair, c'est partager son corps. Or ce passage montre que ce qui fut écrit à cause de la faiblesse humaine n'a pas été écrit par Dieu. Aussi l'Apôtre dit-il : « Je signifie — non pas moi, mais le Seigneur — à l'épouse de ne pas quitter son mari » (I Cor., VII, 10) ; et plus bas : « Je dis aux autres — moi, non pas le Seigneur — si quelque frère a une épouse non croyante, et qu'il l'abandonne... » (Ib., 12). Ainsi, lorsqu'il y a mariage inégal, il ajoute : « Si l'incroyant se retire, qu'il se retire » (Ib., 15). Du même coup ledit Apôtre a nié que la dissolution d'un mariage quelconque fût dans la loi divine ; il ne l'a pas non plus prescrite, il n'a pas autorisé l'abandon ; mais il a disculpé l'abandonné.
Ceci quant au sens moral. Cependant, puisqu'il a publié plus haut l'annonce du Royaume de Dieu, et qu'ayant dit que pas un point de la Loi ne peut tomber, Il a ajouté : « Quiconque délaisse son épouse pour en prendre une autre, est adultère », l'Apôtre nous donne un juste avertissement en disant que c'est là un grand mystère, concernant le Christ et l'Église (Éphés., V, 32). Vous trouvez donc là un mariage dont nul ne peut douter que Dieu l'ait uni, puisqu'il dit Lui-même : « Nul ne vient à moi si mon Père, qui m'a envoyé, ne l'attire » ( Jn, VI,44). Lui seul en effet pouvait unir de telles noces, et c'est pourquoi Salomon dit, au sens mystique : « C'est Dieu qui prépare à l'homme son épouse » (Prov., XIX, 14). L'Époux, c'est le Christ, l'Épouse, c'est l'Église : épouse par l'amour, vierge par la chasteté. Que celui donc que Dieu a attiré au Christ n'en soit pas séparé par la persécution, détourné par la débauche ; qu'il ne soit pas ravagé par la philosophie, corrompu par le manichéen, dévoyé par l'arien, gâté par le sabellien. Dieu l'a uni, que le Juif ne le sépare pas. Sont adultères tous ceux qui voudraient adultérer la vérité de la foi et de la sagesse. « Quel est, dit-il, l'acte de répudiation de votre mère, par lequel je l'ai renvoyée » (Is., L, 1) ? Vous avez entendu : répudiation ; croyez qu'il y avait union. Vous avez entendu ce que le même homme dit au peuple des Juifs : « C'est pour vos iniquités que vous avez été vendus, et pour vos péchés que j'ai renvoyé votre mère » (Ib.). Demeurez donc, vous, dans la maison du Père ; demeurez avec l'Époux, efforcez-vous de plaire à votre mari. Que votre intelligence, par laquelle vous avez cru à Dieu, soit femme forte, comme celle — soit l'âme dans l'Église, soit l'Église — dont Salomon dit : « La femme forte, qui la trouvera ? Plus précieuse que les pierres précieuses est une pareille femme ; son époux a confiance en elle » (Prov., XXXI, 10 ssq.).
Voyons ce que celle-ci fait pour son Époux, quel est son ouvrage, quelle sa soumission, pourquoi le Christ a confiance en elle. Une bonne épouse habille son mari : que votre foi revête Jésus de son corps, qu'elle revête sa chair de l'éclat de sa divinité : c'est ainsi que l'autre avait fait double vêtement pour son époux (Prov., XXXI, 21 ssq.) — afin de l'honorer et présentement et dans le siècle futur. Ce n'est pas une femme quelconque que celle dont le métier est ainsi fait ; celle que son Époux trouve non pas démêlant les fils soyeux de la laine, mais maniant les écheveaux d'une vertu précieuse ; celle qui élève les mains au cours des nuits (Ps. 133, 2) et répartit le travail « à la livre », vérifie la gravité de ses mœurs, qui sait aussi garder la mesure en ses actions, ourdissant la trame d'un glorieux labeur, s'inquiétant du moment où son Époux reviendra, anxieuse, soupirant, désirant être déjà avec son Époux, disant : mon Époux tarde à venir, je vais me hâter, moi, vers Lui ; je le rencontrerai face à face, quand Il commencera de venir en sa gloire. Venez, Seigneur Jésus, trouver votre épouse sans tache, sans atteinte, qui n'a pas violé votre demeure, qui n'a pas négligé vos commandements. Qu'elle vous dise : « J'ai trouvé Celui qu'aimé mon âme » (Cant. III, 4) ; qu'elle vous introduise dans la demeure du vin —car « le vin réjouit le cœur de l'homme » (Ps. 103, 15) — qu'elle s'enivre de l'Esprit, reconnaisse le mystère, fasse entendre l'oracle.
Luc XVI, 19-31. Le mauvais riche.
« Or certain homme riche était vêtu de pourpre. »
C'est, semble-t-il, un récit plutôt qu'une parabole, du moment que le nom même est exprimé. Ce n'est pas sans raison que le Seigneur a montré ici un riche ayant épuisé les délices du monde, installé aux enfers dans le tourment d'une faim perpétuelle (et ce n'est pas en vain qu'on lui voit cinq frères, c'est-à-dire les cinq sens du corps, unis par une sorte de fraternité de nature, qui brûlaient de convoitises sans mesure et sans nombre) ; par contre, Il a logé Lazare dans le sein d'Abraham, comme dans un port tranquille et un asile inviolable, de peur qu'alléchés par les plaisirs présents nous ne demeurions dans les vices, ou que, vaincus par la lassitude, nous n'esquivions la peine et les labeurs. Soit donc qu'il s'agisse de Lazare, pauvre dans le monde mais riche devant Dieu, soit de celui qui, selon l'Apôtre, est pauvre de parole, riche de foi (Jac., II, 5) — car toute pauvreté n'est pas sainte ni toutes richesses répréhensibles, mais, comme la débauche déshonore les richesses, la sainteté recommande la pauvreté — soit donc de l'homme apostolique qui garde la vraie foi, qui ne recherche pas le diadème des paroles, le fard des raisonnements, les fastueux vêtements des phrases, il reçoit sa récompense avec usure en combattant les hérétiques : le manichéen, Marcion, Sabellius, Arius et Photin — ceux-là sont en effet tout simplement les frères des Juifs, à qui les unit la parenté de la fausse croyance — en réprimant d'autre part les convoitises de la chair, qui, je l'ai dit, sont attisées par les cinq sens, il reçoit, dis-je, sa récompense avec usure, ayant en paiement des richesses surabondantes et la rente de l'éternité. Et nous ne croyons pas déplacée la pensée que ce passage concerne aussi la foi : Lazare la recueille rejetée de la table du riche ; ses ulcères, au sens littéral, feraient certainement horreur au riche dégoûté, et parmi ses festins somptueux et ses convives parfumés il ne supporterait pas l'odeur des ulcères léchés par les chiens, lui qui se lasse des senteurs de l'air et de la nature même ; encore que l'arrogance et la morgue des riches se traduisent à des signes appropriés, étant à ce point oublieux de leur condition d'hommes que, comme établis au-dessus de la nature, ils trouvent dans les misères des pauvres un assaisonnement à leurs plaisirs, se rient de l'indigent, insultent le miséreux, et dépouillent ceux dont il conviendrait d'avoir pitié. Que l'on recueille donc les deux points de vue, si l'on veut — comme Lazare. Je lui trouve une ressemblance avec celui qui, plusieurs fois flagellé par les Juifs (cf. II Cor., XI, 24) pour donner patience aux croyants et appeler les Gentils, offrait, pour ainsi dire, les ulcères de son corps à lécher à des chiens ; car il est écrit : « Ils se convertiront sur le soir et ils endureront la faim comme des chiens » (Ps. 58, 15). La Chananéenne a reconnu ce mystère, et il lui est dit : « Personne ne prend le pain des enfants pour le jeter aux chiens. » Elle a reconnu que ce pain n'est pas le pain qui se voit, mais celui qui se comprend ; aussi répondit-elle : « Sans doute, Seigneur ; mais les petits chiens mangent aux miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Ces miettes viennent de ce pain ; et puisque le pain c'est la parole, et la foi à la parole, les miettes sont pour ainsi dire les dogmes de la foi. Là-dessus, le Seigneur répond, pour montrer qu'elle avait parlé en croyante : « Ô femme, grande est votre foi » (Matth., XV, 22 ssq.).
Ô bienheureux ulcères, qui empêchez la souffrance éternelle ! Ô miettes abondantes, qui chassez le jeûne sans fin, qui comblez d'aliments éternels le pauvre qui vous recueille ! Le chef de la Synagogue vous rejetait de sa table, quand il repoussait les mystères intimes des écrits prophétiques et de la Loi : car les miettes sont les paroles des Écritures, dont il est dit : « Et vous avez rejeté mes discours derrière vous » (Ps. 49, 17). Le scribe vous rejetait ; mais Paul vous recueillait avec le plus grand soin, attirant le peuple par ses souffrances. Ceux-là léchaient ses ulcères qui l'ont vu, mordu par le serpent, sans crainte secouer le serpent, et qui ont cru (Act.,XXVIII, 3 ssq.). Le gardien de la prison les a léchés : il a lavé les blessures de Paul, et il a cru (Ib., XVI, 33). Heureux chiens, sur qui dégoutte le liquide de tels ulcères, pour combler leur cœurs et fortifier leurs gosiers, afin qu'ils s'entraînent à garder la maison, à défendre le troupeau, à veiller aux loups !
Représentez-vous maintenant les ariens, appliqués aux soucis du monde, recherchant l'alliance du pouvoir royal pour attaquer avec les armes guerrières la vérité de l'Église. Ne vous semblent-ils pas étendus sur des lits faits de pourpre et de lin fin, défendant leur fard comme vérité, prodigues de fastueux discours, quand ils font valoir que la terre a tremblé sous le corps du Seigneur, que le ciel s'est couvert de ténèbres, que sa parole a soulevé ou apaisé les mers, et pourtant nient qu'il soit vrai Fils de Dieu ? Faites également comparaître ce pauvre, qui, sachant que le Royaume de Dieu n'est pas affaire de parole, mais de vertu (I Cor., IV, 20), a exprimé sa pensée en peu de mots, disant : « Vous êtes le Fils du Dieu vivant » (Matth., XVI, 16).Ne vous semble-t-il pas que ces richesses sont indigentes, cette pauvreté opulente ? L'hérésie, riche, a composé quantité d'évangiles ; la foi, pauvre, a gardé le seul Évangile qu'elle ait reçu. La philosophie, riche, s'est fait nombre de dieux ; l'Église, pauvre, ne connaît qu'un Dieu. Entre ce pauvre et ce riche il y a donc un « grand abîme », parce qu'après la mort les mérites ne se peuvent changer : aussi nous montre-t-on le riche en enfer, désirant aspirer du pauvre un peu de brise rafraîchissante ; car l'eau est le réconfort de l'âme en état de souffrance ; d'elle Isaïe dit : « Et l'eau jaillira agréablement des sources du salut » (Is., XII, 3). Mais pourquoi est-il torturé avant le jugement ? Parce que pour un débauché la privation des plaisirs est un châtiment ; car le Seigneur dit encore : « Il y aura là pleurs et grincements de dents, quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob et tous les Prophètes dans le Royaume des cieux » (Lc, XIII, 28). Or sur le tard ce riche se mêle d'être maître, alors qu'il est pour lui temps d'apprendre, et non d'enseigner. En ce passage le Seigneur déclare avec la dernière évidence que l'Ancien Testament est le fondement de la foi ; Il rabroue l'incrédulité des Juifs et coupe court aux ruses des hérétiques qui font trébucher l'âme faible ; car les petits sont ceux qui ne connaissent pas encore la croissance dans la vertu. Or il est permis de remarquer que plus haut la parabole de l'économe (Lc, XVI, 1 ssq.) et ici celle du riche contiennent un appel à la miséricorde : peut-être là enseigne-t-il à donner aux saints, qu'il appelle amis et auxquels Il attribue des tentes (Ib., 9), et ici aux pauvres.
Luc XVII, 3-4. Pardon des injures.
« Si votre frère pèche contre vous, reprenez-le. »
Qu'il a bien fait, après le tourment du riche dans les supplices, d'ajouter le précepte d'accorder le pardon — à ceux bien entendu qui se détournent de leur égarement — pour que le désespoir n'empêche personne d'être ramené de sa faute ! Et quelle mesure, en sorte que le pardon ne soit pas pénible ni l'indulgence relâchement, que nul ne soit heurté par une dure réprimande ni encouragé à pécher par le laisser-faire ! De même encore, ailleurs : « Si votre frère a péché contre vous, allez lui faire des remontrances, entre vous et lui » (Matth., XVIII, 15) ; car une remontrance amicale est plus efficace qu'une accusation tapageuse : celle-là inspire la honte, celle-ci provoque la colère. Mieux vaut tenir en réserve la crainte pour l'averti d'être dénoncé. Il est bon, réellement, que celui qui est repris vous considère comme un ami plutôt qu'un ennemi : on se range plus facilement aux conseils qu'on ne cède à la dureté. Aussi l'Apôtre : « Reprenez-le, dit-il, comme un frère » — afin qu'il rougisse — « ne le regardez pas comme ennemi » (II Thess., III, 15). Car la crainte est un faible gardien de la persévérance, mais la honte un bon maître du devoir : celui qui craint est réprimé, non corrigé ; la pudeur fait de l'agir une nature. Il est beau qu'il ait écrit : « S'il pèche contre vous » ; car les conditions ne sont pas égales si l'on pèche envers Dieu ou envers un homme. Aussi bien l'Apôtre, qui est l'interprète véridique de l'oracle divin : « L'hérétique, dit-il, après un avertissement évitez-le » (Tit., III, 10), attendu que la fausse croyance n'est point pardonnable à l'égal d'une faute ; et comme souvent c'est par l'ignorance que s'infiltre l'erreur, il prescrit d'avertir, afin d'éviter l'opiniâtreté ou de corriger le faux pas.
Mais que veut dire : « S'il revient sept fois vers vous, pardonnez-lui » ? S'agit-il de fixer un chiffre au pardon ? ou serait-ce que, Dieu s'étant reposé le septième jour de toutes ses œuvres, on nous promet après la semaine de ce monde un repos durable, où, comme les maux de ce monde vaqueront et cesseront, de même la rigueur de la vengeance se reposera ? Or il existe un sabbat non seulement parmi les jours, mais quant aux mois, et c'est pourquoi le dixième jour du septième mois est le sabbat des sabbats (Lév., XXIII, 15 ssq.) ; non seulement pour les mois, mais encore pour les années ; et non seulement pour les années, mais même pour les générations, à la fin de ce monde : c'est ce que figure le grand sabbat, comme il y a dans la Loi la septième semaine, après laquelle se célèbre l'année jubilaire. C'est le mystère que le Seigneur a voulu nous révéler en disant : « Non seulement sept fois, mais même soixante-dix-sept fois ». Car à la septième génération, comme vous le trouvez en Luc (III, 37), Enoch « a été enlevé, de peur que la méchanceté ne lui changeât le cœur » (Sag., IV, 11), et l'aiguillon de la souffrance a fait trêve pour lui ; tandis qu'à la soixante-dix-septième génération le Seigneur est né de Marie, a pris sur Lui les péchés du genre humain, accordé la remise de toutes les fautes. Donc si au sens littéral vous apprenez à pardonner souvent, à ne pas conserver de ressentiment — car il n'est rien dont puisse être choqué celui qui a coutume de pardonner — reconnaissez pourtant le mystère. Ce n'est pas en vain qu'un jour de sabbat le Seigneur a dit à une femme : « Vous êtes délivrée de votre infirmité » (Lc, XIII, 12) : il montre à son peuple, qui à son appel devait comme cette femme le suivre, que par sa venue, Il a remis les péchés. Ainsi Lamech est soixante-dix-sept fois condamné (Gen., IV, 24) , parce qu'il y a faute plus grave à venger un crime en en commettant un. Mais les mystères du baptême remettent les crimes les plus énormes. Apprenez donc à pardonner vos injures, puisque le Christ a pardonné à ses persécuteurs. Et ce n'est pas sans raison qu'il a souffert au grand sabbat (Matth., XXVII, 62 ; Lc, XXIII, 54), pour figurer le sabbat où la mort serait détruite par le Christ. Que si les Juifs célèbrent le sabbat au point de considérer un mois et une année entière comme sabbat, combien plus devons-nous célébrer la résurrection du Seigneur ! Aussi nos anciens nous ont-ils appris à célébrer les cinquante jours de la Pentecôte, tous, comme appartenant à Pâques, parce que le début de la huitième semaine fait la Pentecôte. C'est pourquoi l'Apôtre, en disciple du Christ qui savait la distinction des temps, a écrit aux Corinthiens en ces termes : « Je demeurerai peut-être chez vous pour l'hiver » (I Cor., XVI, 6) ; et plus bas : « Je resterai à Éphèse jusqu'à la Pentecôte ; car une grande porte m'est ouverte » (Ib., 8). Ainsi il passe l'hiver chez les Corinthiens, dont les erreurs l'angoissaient, attendu la froideur de leur zèle pour le culte de Dieu ; il célèbre la Pentecôte avec les Éphésiens, leur livre les mystères, se repose le cœur, parce qu'il les voyait brûlants des ardeurs de la foi. Donc pendant ces cinquante jours l'Église ignore le jeûne, comme le dimanche, jour de la résurrection du Seigneur ; et ces jours sont tous comme le dimanche. Il y aura encore un autre dimanche, où le corps du Seigneur ressuscitera. Paul le connaissait, lui qui a dit : « Vous êtes le corps du Christ, et membres de ses membres » (I Cor., XII, 27). Ce corps du Seigneur et les os de ses os seront attachés à leur tête : or « la tête de l'Église, c'est le Christ » (Éphés., V, 23). Alors le jeûne prendra fin, parce que dans la jouissance sans fin disparaîtront fatigue, souci, lassitude. Alors la mort sera détruite, car « en dernier lieu la mort sera détruite » (I Cor., XV, 26). Car si elle a fait défaut pour Enoch et n'a pas eu lieu pour lui, elle n'a pourtant pas été détruite : car il a été enlevé pour lui échapper. Le Christ a été immolé pour la détruire ; aussi a-t-il été dit, à propos : « Où est, mort, ta victoire ? où est, mort, ton aiguillon » (I Cor., XV, 55) ? Donc à cette résurrection le Christ ressuscitera pour ainsi dire de nouveau, dans son corps. Ainsi « bienheureux qui aura part à la première résurrection » (Apoc., XX, 6). De même en effet que le Christ est prémices des morts (I Cor., XV,20), de même les prémices des ressuscités de l'Église sont ses saints. Ce mystère, Pierre n'a pu le connaître ; peut-être a-t-il connu celui d'Enoch ; pourtant qui peut embrasser en son intelligence humaine un mystère caché en Dieu ? Que le Seigneur vienne donc dans mon âme, dans mon intelligence, et qu'il se la soumette, afin qu'une fois mon intelligence soumise, je dise : « Je ne craindrai pas les malheurs, puisque vous êtes avec moi » (Ps. 22, 4).
Luc XVII, 5-6. Efficacité de la foi.
« Si vous aviez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous diriez à cet arbre, à ce mûrier : arrache-toi, et jette-toi à la mer ; et il vous écouterait. »
Du grain de sénevé nous avons parlé plus haut (VII, 176 ssq.) ; maintenant c'est du mûrier qu'il faut traiter. Je lis : un arbre ; je ne crois pas pourtant que ce soit un arbre : car quelle raison, quel profit pour nous, qu'un arbre, fait pour donner des fruits aux cultivateurs qui peinent, soit déraciné et jeté à la mer ? Sans doute nous croyons possible, par la vertu de la foi, que la nature insensible obéisse à des ordres perceptibles ; pourtant que signifie cette espèce d'arbre ? J'ai lu, il est vrai : « J'étais pâtre de chèvres, grappillant les mûres » (Amos, VII, 14), et je pense que le Prophète a voulu nous marquer qu'il était du troupeau des pécheurs, pécheur lui-même, et s'en est retiré. Il convient d'ailleurs que, devant prophétiser aux nations, il ait cherché des fruits sur les buissons, tiré sa nourriture des buissons. Il allait installer les troupeaux sombres et malodorants des Gentils, les peuples des nations, dans les pâturages de ses écrits où ils s'engraisseraient d'une nourriture spirituelle, tandis que lui tirerait du pécheur converti le lait spirituel. Mais, comme dans un autre livre des évangiles (Matth., XVII, 19) il est parlé d'une montagne — dont la silhouette dénudée, privée de vignes fécondes et d'oliviers, stérile en moissons, propice aux repaires des bêtes, troublée par les incursions des fauves, semble traduire l'élévation altière de l'esprit mauvais (II Cor., X, 15), selon qu'il est écrit : « Je m'adresse à toi, montagne corrompue, qui corromps toute la terre » (Jér., LI, 25), — il y a lieu de croire qu'en ce passage encore on nous montre la foi chassant l'esprit immonde. D'autant que la nature de l'arbre cadre avec cette opinion : car son fruit est blanc d'abord en sa fleur, puis une fois formé rougit, en mûrissant devient noir. Le diable aussi, déchu par sa prévarication de la blanche fleur de la nature angélique et de l'écarlate de sa puissance, a pris l'horrible noirceur et odeur du péché. Voyez Celui qui dit au mûrier : « Arrache-toi et jette-toi à la mer » : quand Il chasse une Légion d'un homme, Il lui permet de passer en des pourceaux, qui, emportés par l'impulsion diabolique, se sont noyés dans la mer (Lc, VIII, 30 ssq.). Ce passage est donc une exhortation à la foi ; au sens moral il nous apprend que même ce qu'il y a de plus solide peut être détruit par la foi. Or de la foi vient la charité, de la charité l'espérance, et elles se ramènent l'une à l'autre comme par un cercle sacré.