Luc XIII, 20-21. Le levain.
« À quoi jugerai-je que le Royaume de Dieu est semblable ? Il est semblable au levain qu'une femme prend et fait disparaître dans la farine, si bien que tout l'ensemble lève. »
Cette comparaison, par les questions qu'elle soulève, présente une telle ambiguïté que les avis sont nombreux et variés. Il était donc à propos de dire, plus haut, que le Christ est grain de blé, parce que le levain spirituel nous attendait. Beaucoup pensent que le levain, c'est le Christ, parce qu'il fait lever la vertu dont Il s'empare. Et comme le levain, prélevé sur la farine, l'emporte sur son espèce par l'énergie, non par l'apparence, le Christ aussi, égal quant au corps à ses ancêtres, leur était incomparablement supérieur par sa divinité. Donc que la sainte Église, figurée par l'emblème de cette femme de l'Évangile, et dont nous sommes la farine, cache le Seigneur Jésus au plus intime de notre esprit, jusqu'à ce que la coloration de la sagesse céleste atteigne aux plus secrètes profondeurs de notre âme. Et puisque nous lisons en Matthieu que le levain est enfoui dans trois mesures de farine, il a paru à propos de croire que le Fils de Dieu a été caché dans la Loi, voilé dans les Prophètes, accompli dans les enseignements des Évangiles, afin de nous acquérir par tous ces moyens la foi parfaite, et, formé par le rapprochement des Écritures en nous qui sommes son corps, d'être pleinement tout et en tous. Car c'est Lui qui était le Verbe de Dieu et « le mystère caché aux siècles et aux générations » (Col., I,26) : on ne peut rien dire qui exprime et atteste davantage son éternité. Il était certes : car Il était de telle manière que, caché aux sacrilèges, manifesté dans les saints, prédestiné avant les siècles, Il était réservé pour la gloire. Or la gloire consiste, mes frères, à ce que nous puissions approfondir le mystère caché depuis les siècles en Dieu. Ce qui est en Dieu est assurément de Dieu : car Dieu ne saurait accueillir une nature étrangère.
Je sais à n'en pas douter que, dans la pensée de certains, il s'agit de ce monde, jusqu'à ce qu'il lève par la Loi, les Prophètes, l'Évangile, en sorte que toute langue rende hommage au Seigneur. Ainsi examinons le tout, cherchons avec plus de soin ; nul ne trouve s'il n'a d'abord cherché. Construisons une tour, supputons la dépense des Écritures, faisons des frais, de peur qu'on ne dise un jour de nous aussi : « Il a voulu construire et n'a pu terminer » (
Lc, XIV, 28) . Quand on construit, il faut poser une bonne fondation. La bonne fondation, c'est la foi ; la bonne fondation est celle des Apôtres et des Prophètes (
Éphés., II, 10) : car c'est sur les deux Testaments que s'élève notre foi, et l'on ne manque pas à la justice en disant que dans l'un et l'autre égale est la mesure de la foi parfaite, puisque le Seigneur même a dit : « Si vous aviez foi en Moïse, vous auriez foi en moi » (
Jn, V, 46), attendu qu'en Moïse même c'est le Seigneur qui a parlé. Il est donc vrai qu'en l'un et l'autre la mesure est parfaite, puisqu'il est achevé en l'un et l'autre, et que l'un et l'autre ont une même foi, parce qu'oracle et contrepartie ont même portée et même sens. Je préfère pourtant m'en tenir à l'enseignement du Seigneur Lui-même : le levain, c'est la doctrine spirituelle de l'Église. Car du moment qu'il est écrit : « Prenez garde au levain des pharisiens » (
Matth., XVI, 6), et que l'Apôtre a dit : « Pas avec le levain du mal et de la perversité » (
I Cor., V, 8), cela montre que la doctrine est le levain. Mais autre est le levain de l'ivraie, autre le levain du froment : aussi sommes-nous d'accord avec les bons auteurs pour dire que l'Église sanctifie par le levain spirituel l'homme, qui est fait de corps, d'âme et d'esprit. Car le corps et l'âme sont sanctifiés, et la grâce spirituelle même reçoit un accroissement de sanctification, quand, par le ministère de l'Église pour ainsi dire en fermentation, et par l'enseignement des Écritures, qui s'enfle en quelque sorte par le brassage et l'abondance des paroles célestes, leur commerce répandu dans l'homme entier, mêlé à lui, l'aura pénétré de telle sorte que tout ne soit plus qu'un seul levain
[35] . C'est bien ce qui a lieu, quand ces trois éléments s'entendent comme par la balance égale des désirs et sont animés par le commun accord des vouloirs. Cette œuvre de l'Église n'est donc pas improvisée ni livrée au hasard, mais réalisée par une longue élaboration, en sorte que les trois éléments ne fassent qu'un, sans être viciés par la loi du péché. Nous trouvons la justification de cette pensée dans l'Apôtre, quand il dit : « Que le Seigneur lui-même vous sanctifie totalement, afin que sans tache esprit, âme et corps soient gardés sans reproche au jour de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ » (
1Thess., V, 23) : ce qui ne saurait s'accomplir, parmi les tentations du siècle, si la femme de l'Évangile n'enfouit ce levain, auquel est comparé le Royaume des cieux, dans les trois mesures de farine, pour faire lever tout l'ensemble. Car il y a trois mesures, comme je l'ai dit, celles de la chair, de l'âme et de l'esprit : mais de cet esprit dont nous vivons tous tandis que nous sommes en ce corps. Ceci est surtout vrai quand la licence de la chair ne prend pas le dessus, quand l'âme ne se plie pas aux égarements du corps, et quand la mesure dans la vie est observée sans faute par l'homme tout entier. Mais comme l'égalité des mesures se maintient difficilement sans l'aide de l'Église et de la doctrine, cette femme qui fait figure de l'Église leur mêle la vertu de la doctrine spirituelle, jusqu'à ce que tout l'homme intérieur, l'homme du cœur, l'homme invisible, fermente et s'élève à la dignité de pain céleste. Il sied en effet d'appeler levain la doctrine du Christ, parce que le Christ est pain, et que l'Apôtre a dit : « Notre multitude n'est qu'un pain, qu'un corps » (
I Cor.,X,17). Il n'y a donc plus qu'un levain, quand la chair ne convoite pas contre l'esprit, ni l'esprit contre la chair (
Gal., V, 17), mais que nous faisons mourir les activités de la chair (
Rom., VIII, 13), et que l'âme, consciente d'avoir reçu du souffle de Dieu l'esprit de vie, évite la contagion de la terre, des rapports avec le monde. Aussi l'Apôtre nous a-t-il prescrit de nous conduire non selon la chair, mais selon l'esprit, afin que, sanctifiés par le bain qui régénère(
Rom., VIII, 4), dépouillés du vieil homme et de ses désirs, revêtus du nouveau qui est créé selon le Christ (
Col., III, 9 ssq.), nous marchions non pas dans la vétusté de la lettre, mais dans la nouveauté de l'esprit (
Rom., VII, 6) : si bien que, même au temps de la résurrection, nous puissions garder la société sans corruption du corps, de l'âme et de l'esprit, et obtenir présentement ce que nous demandons. Beaucoup pensent que c'est ce que le Seigneur a marqué, quand Il dit : « Si deux d'entre vous s'entendent sur terre, quoi que vous demandiez, vous l'obtiendrez de mon Père qui est aux cieux » (
Matth., XVIII, 19). Ainsi les uns voient dans ces deux l'âme et le corps ; d'autres, l'âme et l'esprit, en ce sens que, lorsque sur terre, c'est-à-dire dans le corps, l'âme et l'esprit s'entendent et ne s'affrontent pas par des convoitises opposées, toutes leurs demandes, semble-t-il, peuvent se réaliser. Il en est ainsi quand les deux ne font qu'un, lorsque, les inimitiés supprimées ou résolues, les deux forment un seul homme nouveau — j'entends l'âme et l'esprit — afin de prier en esprit, de prier par l'âme (
I Cor., XIV, 15). Il est vrai que beaucoup pensent aux deux peuples, d'Israël et de la Gentilité, qui seront groupés en un seul au temps de la résurrection, pour réaliser l'achevé qui durera éternellement, et pour détruire ce qui est incomplet ; mais beaucoup voient ici l'homme et la femme d'accord dans le zèle de la charité. Ainsi donc si dans cette vie les trois mesures demeurent sous le même levain jusqu'à ce qu'elles lèvent et ne fassent qu'un, en sorte qu'il y ait égalité sans différence et que nous n'apparaissions pas composés de trois éléments divers, il y aura dans l'avenir, pour ceux qui aiment le Christ, incorruptible union, et nous ne demeurerons pas composés ; car nous-mêmes qui à présent sommes composés, nous serons un, et transformés en une substance unique. À la résurrection, en effet, l'un ne sera plus inférieur à l'autre, comme aujourd'hui où la faiblesse de la chair est frêle en nous, où par sa complexion naturelle le corps est accessible aux coups, sujet aux dommages, ou, rivé au sol par le poids de sa masse, ne peut soulever plus haut et élever ses pas ; mais nous aurons l'aspect et le charme d'une créature simple, lorsque sera réalisée la parole de Jean : « Mes bien chers, actuellement nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'est pas encore découvert ; mais nous savons que, lorsque ce sera découvert, nous Lui serons semblables » (
I Jn, III, 2). Ainsi, puisque la nature de Dieu est simple — car Dieu est esprit (
Jn, IV, 24) — nous prendrons même aspect et image, afin que « tel le céleste, tels soient les célestes. De même donc que nous avons porté la ressemblance de celui de la terre, portons aussi la ressemblance de Celui du ciel » (
I Cor., XV, 48 ssq.), que notre âme doit revêtir.
Luc XIV, 1-24. Repas chez le Pharisien.
C'est pourquoi suit en premier lieu la guérison de l'hydropique, en qui l'enflure envahissante de la chair gênait les fonctions de l'âme, éteignait la flamme de l'esprit. Puis une leçon d'humilité, lorsqu'en ce festin de noces est réprimé le désir d'une place plus élevée : avec douceur cependant, pour que la bonté de la persuasion enlève toute âpreté à l'interdiction, que la raison rende efficace la persuasion, et que l'avertissement corrige le désir. Dans son voisinage immédiat vient s'insérer la bonté : la parole du Seigneur la définit et distingue comme devant s'exercer envers les pauvres et les faibles ; car être hospitalier pour être payé de retour, c'est calcul d'avarice. Enfin, comme à un vétéran qui a terminé son service, est proposée cette prime, le mépris des richesses. Car celui qui, absorbé par les soucis inférieurs, se procure des domaines terrestres, ne saurait obtenir le Royaume du ciel, puisque le Seigneur dit : « Vendez tous vos biens, et suivez-moi » (
Matth., XIX, 21) ; pas davantage celui qui achète des bœufs, puisqu'Élisée a tué ceux qu'il avait et les a partagés au peuple (
I Rois, XIX, 21) ; quant à celui qui prend femme, il pense aux choses du monde, non pas à Dieu. Ceci n'est pas pour condamner le mariage, mais parce que la virginité est appelée à un honneur plus grand ; car « la femme non mariée et la veuve pense aux choses du Seigneur, de sorte qu'elle est sainte de corps et d'esprit ; car celle qui est mariée pense aux choses du monde, et comment plaire à son époux » (
I Cor., VII, 34). Mais pour rentrer en grâce, comme nous l'avons fait plus haut pour les veuves, avec les épouses, nous ne rejetons pas l'opinion suivie par beaucoup, dans la pensée desquels trois sortes de personnes sont exclues de la société de ce grand festin : les Gentils, les Juifs, les hérétiques. C'est pourquoi l'Apôtre nous dit de fuir l'avarice (
Rom., I, 29), de peur qu'entravés, à la manière des Gentils, par l'injustice, la méchanceté, l'impureté, l'avarice, nous ne puissions parvenir au Royaume du Christ : car « tout avare, tout impur — c'est être esclave des idoles — ne saurait être héritier du Royaume du Christ et de Dieu » (
Éphés., V, 5). Quant aux Juifs, par leur service matériel ils s'imposent les jougs de la Loi ; aussi, comme dit le Prophète, « rompons leur liens et secouons de nous leur joug » (
Ps. 2, 3) ; car nous avons reçu le Christ, qui a placé sur nos têtes l'aimable joug de sa bonté. Quant aux cinq jougs
[36], ce sont les dix commandements, ou les cinq livres de la Loi, au sujet desquels Il semble, dans l'Évangile, dire à la Samaritaine : « Vous avez eu cinq maris » (
Jn, IV, 18). Pour l'hérésie, à la façon d'Eve, elle tente la rectitude de la foi par une sensibilité féminine, et, se laissant glisser sur la pente, elle recourt au fard d'une fausse parure, dédaignant la beauté sans tache de la vérité. (Les invités) donc s'excusent, parce que le Royaume n'est fermé à personne qui ne se soit exclu par le témoignage de sa parole ; le Seigneur dans sa clémence invite tout le monde, mais c'est notre lâcheté ou notre égarement qui nous écarte. Donc celui qui achète une ferme est étranger au Royaume : car au temps de Noé, vous l'avez lu, acheteur et vendeur ont été engloutis parle déluge (
Matth., XXI, 21) ; de même celui qui préfère le joug de la Loi au bienfait de la grâce, et celui qui s'excuse parce qu'il prend femme : car il est écrit : « Si l'on vient à moi sans haïr son père et sa mère et son épouse, ou ne peut être mon disciple » (
Lc, XVII, 27). Alors en effet que le Seigneur à cause de nous renonce à sa Mère quand Il dit : « Qui est ma mère, ou qui sont mes frères ? » (
Matth., XII, 48), pourquoi voudriez-vous (les) préférer à votre Maître ? Mais le Seigneur ne commande ni de méconnaître la nature ni d'en être esclave : simplement de condescendre à la nature tout en vénérant son Auteur, et sans manquer à Dieu par amour des parents.
Ainsi, après les dédains orgueilleux des riches, Il s'est tourné vers les Gentils ; Il a fait entrer bons et mauvais, pour faire grandir les bons, pour changer en bien les dispositions des mauvais, pour réaliser ce qui a été lu aujourd'hui : « Alors loups et agneaux auront commun pâturage » (Is., LXV, 25). Il invite les pauvres, les infirmes, les aveugles : ce qui nous montre que l'infirmité corporelle n'exclut personne du Royaume, et que les péchés sont plus rares quand fait défaut l'invite au péché ; ou bien que l'infirmité des péchés est remise par la miséricorde du Seigneur, si bien qu'étant racheté de sa faute non par les œuvres, mais par la foi, si l'on se glorifie ce sera dans le Seigneur (Rom., IX, 32 ; I Cor.,1,31).
Il envoie donc aux débouchés des chemins, car « la prudence se crie aux carrefours » (Prov., I, 20) . Il envoie sur les places, car Il a envoyé dire aux pécheurs de venir des voies larges à l'étroite qui conduit à la vie (Matth., VII, 13 ssq.). Il envoie sur les routes et le long des haies : car ceux-là sont aptes au Royaume des cieux qui, loin d'être retenus par les convoitises des biens présents, se hâtent vers ceux à venir, comme engagés sur la voie de la bonne volonté, et, de même que la haie sépare des friches les cultures et empêche l'irruption des bêtes, savent distinguer le bien et le mal et opposer aux tentations de l'esprit mauvais le rempart de la foi. Aussi bien le Seigneur, pour montrer que sa vigne était protégée : « Je l'ai entourée, dit-Il, d'une haie et d'un fossé » (Matth., XXI, 33) ; et l'Apôtre dit qu'on a enlevé le mur au milieu de la haie, qui interrompait la continuité de la clôture (Éphés., II, 4). Donc la foi et la raison se cherche, et se cherche sur les places, c'est-à-dire dans les replis des pensées intimes ; car il est écrit : « Que vos eaux se répandent sur vos places » (Prov., V, 16). Ce n'est cependant pas tout de venir si l'on est invité : il faut avoir la robe nuptiale, c'est-à-dire avoir la foi et la charité. Celui donc qui n'aura pas apporté la paix et la charité aux autels du Christ sera saisi par les pieds et les mains, et jeté dans les ténèbres du dehors. « Là il y aura pleurs et grincements de dents. » Quelles sont les ténèbres du dehors ? Est-ce que là-bas aussi il faudra subir des prisons et des latomies ? Nullement ; mais quiconque est exclu des promesses des commandements célestes est dans les ténèbres du dehors, parce que les commandements de Dieu sont lumière (Jn, XII, 35) ; et quiconque est sans le Christ est dans les ténèbres, parce que la lumière intérieure, c'est le Christ. Il ne s'agit donc pas de grincements des dents matérielles, ni de quelque feu éternel de flammes matérielles, ni d'un ver matériel. Mais ceci est pour marquer que, comme l'excès des aliments engendre les fièvres et les vers, de même, si l'on ne cuit pas en quelque sorte ses péchés en employant la sobriété et l'abstinence, mais si, entassant péchés sur péchés, l'on contracte comme une indigestion de fautes anciennes et nouvelles, on sera brûlé par son propre feu et dévoré par ses vers. Aussi Isaïe dit-il : « Marchez à la lumière de votre feu et à la flamme que vous avez allumée » (Is., L, 11).
Le feu est celui qu'engendré la tristesse des fautes ; le ver vient de ce que les péchés insensés de l'âme attaquent l'esprit et le sens du coupable, et rongent les entrailles de sa conscience (Sag., XII, 5) ; comme les vers ils naissent de chacun, pour ainsi dire du corps du pécheur. Aussi bien le Seigneur l'a déclaré par Isaïe, en disant : « Et ils verront les membres des hommes qui ont prévariqué contre moi ; et leur ver ne mourra pas, et leur feu ne s'éteindra pas » (Is., LXVI, 24). Le grincement des dents traduit aussi un sentiment d'indignation, attendu que trop tard on se repent, trop tard on gémit, trop tard on s'en prend à soi-même d'avoir péché avec une perversité si tenace.
Luc XV, 1-7. La brebis égarée.
« Quel est, dit-Il, parmi vous l'homme qui, ayant cent brebis et l'une d'elles s'étant égarée, ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert pour aller après celle qui s'est égarée ? ».
Vous aviez appris plus haut à écarter la négligence, à éviter l'arrogance, à acquérir le dévouement, à n'être pas captif des affaires du monde, à ne point préférer ce qui périt à ce qui dure. Mais comme la faiblesse humaine ne sait pas garder une démarche ferme en un monde si glissant, le bon médecin vous a encore montré les remèdes contre l'égarement, le juge miséricordieux n'a pas refusé l'espoir du pardon. Ce n'est donc pas sans motif que saint Luc a proposé trois paraboles de suite : la brebis qui s'était égarée et fut retrouvée, la drachme qui s'était perdue et s'est retrouvée, le fils qui était mort et a repris vie, pour que ce triple remède vous engage à soigner vos blessures ; car « une corde triple ne pourrira pas » (Eccl.,IV, 12). Qui sont ce père, ce pasteur, cette femme ? N'est-ce pas Dieu le Père, le Christ, l'Église ? Le Christ vous porte en son corps, ayant pris sur Lui vos péchés ; l'Église vous cherche, le Père vous accueille. Pasteur Il rapporte, mère elle recherche, Père Il revêt : d'abord la miséricorde, puis l'assistance, en troisième lieu la réconciliation. Chaque détail est ajusté à chacun : le Rédempteur vient en aide, l'Église assiste, le Père se réconcilie. C'est la même miséricorde de l'œuvre divine, mais la grâce varie selon nos mérites. La brebis lasse est ramenée par le pasteur, la drachme égarée se retrouve, le fils rebrousse chemin vers son père, et revient pleinement repentant d'un égarement qu'il condamne. Aussi est-il justement écrit : « Vous sauverez hommes et bêtes, Seigneur » (Ps. 35, 7). Quelles sont ces bêtes ? Le Prophète a dit que la semence d'Israël sera une semence d'hommes, et celle de Juda semence d'animaux (Jér.,XXXI, 27) : ainsi Israël est sauvé comme un homme, Juda recueilli comme une brebis. J'aime donc mieux être fils que brebis : car la brebis est recherchée par le pasteur, le fils fêté par le père.
Réjouissons-nous donc de ce que cette brebis, qui s'était égarée en Adam, soit relevée dans le Christ. Les épaules du Christ sont les bras de la Croix : c'est là que j'ai déposé mes péchés, c'est sur le noble cou de ce gibet que j'ai reposé. Cette brebis est unique quant au genre, non spécifiquement ; car « tous nous ne formons qu'un corps » (I Cor., X, 17), mais beaucoup de membres, et c'est pourquoi il est écrit : « Vous êtes le corps du Christ, et membres de ses membres » (Ib., XII, 27). Car « le Fils de l'homme est venu pour sauver ce qui avait péri » (Lc, XIX, 10), c'est-à-dire tous, puisque « comme tous meurent en Adam, de même dans le Christ tous reçoivent la vie » (I Cor., XV, 22). C'est donc un riche pasteur, puisqu'à nous tous nous formons le centième de son partage.
Il possède les troupeaux innombrables des anges, ceux des archanges, des dominations, des puissances, des trônes (Col., I, 16), d'autres encore, qu'il a laissés sur les hauteurs. Et comme ils sont raisonnables, ce n'est pas sans motif qu'ils se réjouissent de la rédemption des hommes ; par ailleurs c'est encore un stimulant de plus à être bon, de savoir que votre conversion est agréable aux troupes des anges, dont chacun doit rechercher le patronage ou redouter la disgrâce. Soyez donc vous aussi joie pour les anges ; qu'ils se réjouissent de votre retour.
Luc XV, 8-10. La drachme retrouvée.
Il n'est pas non plus indifférent que cette femme se réjouisse d'avoir trouvé la drachme ; ce n'est pas peu que cette drachme où figure l'effigie du prince ; aussi l'image du Roi est-elle l'avoir de l'Église. Nous sommes brebis : prions-Le de daigner nous conduire à l'eau qui ranime (Ps. 22, 2) ; nous sommes brebis, dis-je : demandons les pâturages. Nous sommes drachmes, gardons notre valeur. Nous sommes fils, courons au Père.
Luc XV, 11-32. Le fils prodigue.
Et n'ayons pas peur si nous avons gaspillé en plaisirs terrestres le patrimoine de dignité spirituelle que nous avions reçu ; car le Père a remis au Fils le trésor qu'il avait, la fortune de la foi ne s'épuise jamais. Aurait-on tout donné, on possède tout, n'ayant pas perdu ce que l'on a donné. Et ne redoutez pas qu'il ne vous accueille pas : car « Dieu ne prend pas plaisir à la perte des vivants » (Sag., I, 13). Voici qu'il vient à votre rencontre : Il se penchera sur votre cou — car « le Seigneur redresse ceux qui sont brisés » (Ps. 145, 8) — Il vous donnera le baiser, qui est gage de tendresse et d'amour, Il vous fera donner robe, anneau, chaussures. Vous en êtes encore à craindre un affront, Il vous rend votre dignité ; vous redoutez un supplice, Il vous donne un baiser ; vous craignez des reproches, Il apprête un festin . Mais il est temps d'expliquer la parabole même. « Un homme avait deux fils ; et le plus jeune lui dit : donnez-moi ma part de fortune. »
Vous voyez que le patrimoine divin se donne à ceux qui demandent. Et ne croyez pas que le père soit en faute pour avoir donné au plus jeune : il n'y a pas de bas-âge pour le Royaume de Dieu, et la foi ne sent pas le poids des ans. En tout cas celui qui a demandé s'est jugé capable ; et plût à Dieu qu'il ne se fût pas éloigné de son père ! il n'aurait pas éprouvé les inconvénients de son âge. Mais une fois parti à l'étranger — c'est donc justice que l'on gaspille son patrimoine quand on s'est éloigné de l'Église — après, dit-Il, qu'ayant quitté la maison paternelle il fut parti à l'étranger, dans un pays lointain... . Qu'y a-t-il de plus éloigné que de se quitter soi-même, que d'être séparé non par les espaces, mais par les mœurs, de différer par les goûts, non par les pays, et les excès du monde interposant leurs flots, d'être distant par la conduite ? Car quiconque se sépare du Christ s'exile de la patrie, est citoyen du monde. Mais nous autres « nous ne sommes pas étrangers et de passage, mais nous sommes citoyens du sanctuaire, et de la maison de Dieu » (Éphés., II, 19) ; car « éloignés que nous étions, nous avons été rapprochés dans le sang du Christ » (Ib., 13). Ne soyons pas malveillants envers ceux qui reviennent du pays lointain, puisque nous avons été, nous aussi, en pays lointain, comme l'enseigne Isaïe ; vous lisez : « Pour ceux qui résidaient au pays de l'ombre mortelle, la lumière s'est levée » (Is., IX, 2). Le pays lointain est donc celui de l'ombre mortelle ; mais nous, qui avons pour souffle de notre visage le Seigneur Christ (Lam., IV, 20), nous vivons à l'ombre du Christ ; et c'est pourquoi l'Église dit : « J'ai désiré son ombre, et je m'y suis assise » (Cant., II, 3). — Donc celui-là, vivant dans la débauche, a gaspillé tous les ornements de sa nature : alors vous qui avez reçu l'image de Dieu, qui portez sa ressemblance, gardez-vous de la détruire par une difformité déraisonnable. Vous êtes l'ouvrage de Dieu ; ne dites pas au bois : « Mon père, c'est toi » (Jér., II, 27) ; ne prenez pas la ressemblance du bois, puisqu'il est écrit : « Que ceux qui font les (idoles) leur deviennent semblables » (Ps. 113, 2, 8) !
« Il survint une famine en cette contrée » : famine non des aliments, mais des bonnes œuvres et des vertus. Est-il jeûnes plus lamentables ? En effet, qui s'écarte de la parole de Dieu est affamé, puisque « l'on ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu »
(Lc, IV,4). S'écartant de la source on a soif, s'écartant du trésor on est pauvre, s'écartant de la sagesse on est stupide, s'écartant de la vertu on se détruit. Il était donc juste qu'il vînt à manquer, ayant délaissé les trésors de la sagesse et science de Dieu (Col., II, 3) et la profondeur des richesses célestes. Il en vint donc à manquer et à sentir la faim, parce que rien ne suffit à la volupté prodigue. On éprouve toujours la faim quand on ne sait se combler des aliments éternels. Il alla donc s'attacher à un des citoyens : celui qui s'attache est pris au filet, et il semble que ce citoyen soit le prince de ce monde. Bref il est envoyé à sa ferme — celle dont l'acheteur s'excuse du Royaume (Lc, XIV, 18 et ci-dessus) — et il fait paître les porcs : ceux-là sans doute dans lesquels le diable demande à entrer, ceux qu'il précipite dans la mer de ce monde (Matth., VIII, 32), ceux qui vivent dans l'ordure et la puanteur. Et il souhaitait, est-il dit, se garnir le ventre de glands : car les débauchés n'ont d'autre souci que de se garnir le ventre, leur ventre étant leur dieu (Phil., III, 19). Et quelle nourriture convient mieux à de tels hommes que celle qui est, comme le gland, creuse au-dedans, molle au-dehors, faite non pour alimenter, mais pour gaver le corps, plus pesante qu'utile ?. Il en est qui voient dans les porcs les troupes des démons, dans les glands la chétive vertu des hommes vains et le verbiage de leurs discours qui ne peuvent être d'aucun profit : par une vaine séduction de philosophie et par le tintamarre sonore de leur faconde ils font montre de plus de brillant que d'utilité quelconque.
Mais de tels agréments ne sauraient durer : aussi « personne ne les lui donnait » : c'est qu'il était dans la région où il n'y a personne, parce qu'elle ne contient pas ceux qui sont. Car « toutes les nations sont comptées pour rien » (Is., XL, 17) ; mais il n'y a que Dieu pour « rendre la vie aux morts et appeler ce qui n'est pas comme ce qui est » (Rom., IV, 17). « Et revenant à lui, il dit : que de pains ont en abondance les mercenaires de mon père ! » Il est bien vrai qu'il revient à lui, s'étant quitté : car revenir au Seigneur, c'est se retrouver, et qui s'éloigne du Christ se renie. Quant aux mercenaires, qui sont-ils ? N'est-ce pas ceux qui servent pour le salaire, ceux d'Israël ? Ils ne poursuivent pas ce qui est bien par zèle pour la droiture ; ils sont attirés non par le charme de la vertu, mais par la recherche de leur profit. Mais le fils, qui a dans le cœur le gage du Saint-Esprit (II Cor., I, 22), ne recherche pas les profits mesquins d'un salaire de ce monde, possédant son droit d'héritier. Il existe aussi des mercenaires qui sont engagés pour la vigne. C'est un bon mercenaire que Pierre — Jean, Jacques — à qui on dit : « Venez, je ferai de vous des pêcheurs d'hommes » (Matth., IV, 19). Ceux-là ont en abondance non les glands, mais les pains : aussi bien ont-ils rempli douze corbeilles de morceaux. Ô Seigneur Jésus, si vous nous ôtiez les glands et nous donniez les pains ! car vous êtes l'économe dans la maison du Père ; oh ! si vous daigniez nous engager comme mercenaires, même si nous venons sur le tard ! car vous engagez même à la onzième heure, et vous daignez payer le même salaire : même salaire de vie, non de gloire ; car ce n'est pas à tous qu'est réservée la couronne de justice, mais à celui qui peut dire : « J'ai combattu le bon combat » (II Tim., IV, 7 ssq.). Je n'ai pas cru devoir me taire sur ce point, parce que certains, je le sais, disent qu'ils réservent jusqu'à leur mort la grâce du baptême ou la pénitence. D'abord comment savez-vous si c'est la nuit prochaine qu'on vous demandera votre âme (Lc, XII, 20) ? Et puis, pourquoi penser que n'ayant rien fait tout vous sera donné ? Admettons qu'il y ait une seule grâce, un seul salaire : autre chose est le prix de la victoire, celui auquel tendait, non sans raison, Paul qui, après le salaire de la grâce, poursuivait encore le prix pour le gagner (Phil., III, 14), sachant que si le salaire de grâce est égal, la palme n'appartient qu'au petit nombre. .
(Cf. Matth.,XX, 3-16)
Et puisque nous sommes arrivés à la vigne du Seigneur, n'en repartons pas les mains vides ; car il est bon d'en cueillir les fruits, d'en voir les mercenaires. Quelle est en effet la signification de ces ouvriers engagés aux diverses heures d'un même jour, sinon que « mille ans, aux yeux du Seigneur, sont comme la journée d'hier, qui est passée, et comme une heure dans la nuit » (Ps. 89, 4) ? Quelle est cette nuit, sinon celle qui est venue d'abord, pour que le jour se fît proche(Rom. XIII, 22) ? Et c'est vraiment une heure dans la nuit, puisque mille ans sont comme un jour. Il savait la portée de ce jour, celui qui a dit : « Jésus-Christ est le même hier, et aujourd'hui, et pour les siècles » (Hébr., XIII,8). Il savait que ce jour est multiple, celui qui a écrit : « C'est le jour de la naissance du ciel et de la terre, lorsqu'ils furent créés ; jour où Dieu fit le ciel et la terre et toute la verdure des champs » (Gen., II, 4). Ayant en effet décrit auparavant sept jours, il résume ensuite en un seul jour tout ce qui s'est fait, montrant que toute la durée du monde est aux yeux du Seigneur comme un jour unique : attendu que du chaos et des ténèbres le visage du monde s'est dégagé à la clarté de l'œuvre divine. Si donc toute la durée du monde est un seul jour, il compte certainement ses heures par siècles : autrement dit les siècles mêmes sont ses heures. Or « il y a douze heures dans le jour » (Jn, XI, 9). Donc au sens mystique, le jour, c'est bien le Christ : Il a ses douze Apôtres, qui ont resplendi de la lumière céleste, en qui la grâce a ses phases distinctes. Le père de famille est donc venu engager dès la première heure des ouvriers : peut-être ceux qui depuis le commencement du monde jusqu'au déluge ont obtenu d'être justes, et dont il est dit : « Je vous ai parlé avant le jour, et je vous ai envoyé mes serviteurs les Prophètes avant le jour » (Jér., XXV, 3 ssq.). La troisième heure commence après le déluge : elle renferme l'époque de Noé et des autres qui, comme de bons ouvriers, sont envoyés à la vigne : aussi Noé s'est-il enivré pour ainsi dire au repas de midi. La sixième et les suivantes sont relevées par les mérites des patriarches Abraham, Isaac et Jacob. À la neuvième, le monde étant déjà sur son déclin et la lumière de la vertu pâlissant, la Loi et les Prophètes ont dénoncé l'altération des mœurs humaines. Le saint avènement fait paraître la onzième et le restant du jour : aussi dit-Il lui-même dans l'Évangile : « Marchez, tandis que vous avez la lumière » (Jn, XII, 35).
Mais il est temps de revenir au père. Sans doute je ne crains pas qu'à l'exemple de celui qui fit pénitence nous ayons l'air de nous être longtemps absentés : car nous n'avons jamais été absents, puisque nous demeurions dans la vigne ; s'il y était resté, lui aussi, il ne se serait pas éloigné de son père. Prenons garde cependant de ne pas retarder sa réconciliation, que le père n'a pas fait attendre. Il se réconcilie volontiers, lorsqu'on l'implore avec instance.
Alors apprenons par quelle supplication il faut aborder le Père. « Père, dit-il » : quelle miséricorde, quelle tendresse, chez celui qui, même offensé, ne refuse pas de s'entendre donner le nom de père ! « Père, dit-il, j'ai péché contre le ciel et à votre face. » . Tel est le premier aveu, à l'auteur de la nature, au maître de la miséricorde, au juge de la faute. Mais bien qu'il connaisse tout, Dieu cependant attend l'expression de notre aveu ; car « c'est par la bouche que se fait la confession en vue du salut » (
Rom., X, 10), attendu qu'on allège le poids de son égarement quand on se charge soi-même ; et c'est couper court à l'animosité de l'accusation que prévenir l'accusateur en avouant : car « le juste, dès le début de son discours, est son propre accusateur » (
Prov., XVIII, 17). D'autre part, il serait vain de vouloir dissimuler à Celui que vous ne tromperez sur rien ; et vous ne risquez rien à dénoncer ce que vous savez être déjà connu. Avouez plutôt, afin que pour vous intervienne le Christ, que nous avons pour avocat auprès du Père (
I Jn, II, 1) ; que l'Église prie pour vous, que le peuple pleure sur vous
[37]. Et ne redoutez pas de ne pas obtenir : l'avocat vous garantit le pardon, le patron vous promet la grâce, le défenseur vous assure la réconciliation avec la tendresse paternelle. Croyez, car Il est vérité ; soyez en repos, car Il est force. Il a sujet d'intervenir pour vous, afin de n'être pas inutilement mort pour vous. Le Père aussi a sujet de pardonner, car « ce que veut le Fils, le Père le veut » (
Gal., II, 21). « J'ai péché contre le ciel et à votre face. » Ce n'est assurément pas pour mentionner un élément, mais pour signifier que le péché de l'âme diminue les dons célestes de l'Esprit, ou qu'il n'eût pas fallu se détourner du sein de cette mère, Jérusalem, qui est au ciel. « Je ne suis plus digne d'être appelé votre fils » : car le déchu ne doit pas s'exalter, afin de pouvoir être relevé grâce à son humilité. « Traitez-moi comme un de vos mercenaires » : il sait qu'il y a une différence entre les fils, les amis, les mercenaires, les esclaves : on est fils par le baptême, ami par la vertu, mercenaire par le travail, esclave par la crainte. Mais les esclaves mêmes et les mercenaires deviennent amis, ainsi qu'il est écrit : « Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande ; je ne vous appelle plus serviteurs » (
Jn, XV, 13 ssq.).
Ainsi se parlait-il ; mais ce n'est pas assez de parler, si vous ne venez au Père. Où le chercher, où le trouver ? Levez-vous d'abord : j'entends vous qui jusqu'ici étiez assis et endormis ; aussi l'Apôtre dit-il : « Debout, vous qui dormez, et levez-vous d'entre les morts » (
Éphés., V, 14). L'iniquité est assise sur un talent de plomb (
Zach., V, 7) ; mais il est dit à Moïse : « Pour toi, sois debout ici » (
Deut., V, 31) : le Christ a choisi ceux qui sont debout. Debout donc, courez à l'Église : là est le Père, là est le Fils, là est l'Esprit Saint. À votre rencontre vient Celui qui vous entend converser dans le secret de votre âme ; et quand vous êtes encore loin, Il vous voit et accourt. Il voit dans votre cœur ; Il accourt, pour que nul ne vous retarde ; Il embrasse aussi. Sa rencontre, c'est sa prescience ; son embrassement, c'est sa clémence, et les démonstrations de son amour paternel. Il se jette à votre cou pour vous relever gisant, et, chargé de péchés et tourné vers la terre, vous retourner vers le ciel pour y chercher votre auteur. Le Christ se jette à votre cou, pour dégager votre nuque du joug de l'esclavage et suspendre à votre cou son joug suave (
Matth., XI, 30). Ne vous semble-t-il pas s'être jeté au cou de Jean, lorsque Jean reposait sur la poitrine de Jésus, la tête renversée en arrière ? Aussi a-t-il vu le Verbe chez Dieu, étant dressé vers les hauteurs. Il se jette à votre cou, lorsqu'il dit : « Venez à moi, vous qui peinez, et je vous réconforterai ; prenez mon joug sur vous » (
Matth., XI, 28 ssq.). Telle est la manière dont Il vous étreint, si vous vous convertissez. Et Il fait apporter robe, anneau, chaussures. La robe est le vêtement de la sagesse : les Apôtres en couvrent la nudité du corps ; chacun s'en enveloppe. Et ils reçoivent la robe pour revêtir la faiblesse de leur corps de la force de la sagesse spirituelle. De la sagesse en effet il est dit : elle « lavera dans le vin sa robe » (
Gen., XLIX, 11). La robe donc est l'habillement spirituel et le vêtement des noces. L'anneau est-il autre chose que le sceau d'une foi sincère et l'empreinte de la vérité ? Quant à la chaussure, c'est la prédication de l'évangile. Aussi a-t-il reçu la première sagesse — car il en est une autre, qui ignore le mystère — il a reçu le sceau en ses paroles et en ses actes, et comme la sauvegarde de sa bonne intention et de sa course
[38], de crainte qu'il ne heurte du pied contre une pierre (
Ps. 90, 12), et, renversé par le diable, ne délaisse l'office de prêcher le Seigneur. La « préparation de l'évangile » (
Éphés., VI, 15), qui envoie à la course aux biens célestes ceux qu'il a préparés, c'est de ne pas marcher selon la chair, mais selon l'esprit (
Rom., VIII,). On tue encore le veau gras : ainsi, rendu par la grâce du sacrement à la communion aux mystères, on pourra se nourrir de la chair du Seigneur, riche de vertu spirituelle. Nul ne peut en effet, s'il ne craint Dieu, ce qui est le commencement de la sagesse (
Ps. 110, 10 ;Prov., IX, 10), s'il n'a gardé ou recouvré le sceau de l'Esprit, s'il n'a confessé le Seigneur, prendre part aux mystères célestes. Quant à l'anneau, l'avoir c'est avoir et le Père et le Fils et l'Esprit Saint, car Dieu a mis sa marque (cf.
Jn, VI, 28), Lui dont le Christ est l'image (
II Cor., IV, 4), et Il a déposé comme gage l'Esprit dans nos cœurs (Ib
., I, 22), pour nous faire savoir que telle est l'empreinte de cet anneau qui est mis à la main, par qui sont marqués l'intime de nos cœurs et le ministère de nos actions. Nous avons donc été marqués, comme nous le lisons : « En croyant, est-il dit, vous avez reçu le sceau de l'Esprit Saint » (
Éphés., I, 13). C'est justement d'ailleurs que le Fils nous décrit le père festoyant avec la chair du veau, victime sacerdotale que l'on offrait pour les péchés : Il a voulu montrer que la nourriture du Père, c'est notre salut, et que la joie du Père, c'est la rédemption de nos péchés. Et ici, si vous attribuez au Père que le Fils soit victime pour les péchés, le Père prend sa joie au retour du pécheur ; plus haut le Fils prend sa joie à la brebis retrouvée : vous reconnaissez ainsi que le Père et le Fils n'ont qu'une même joie, qu'une même activité pour fonder l'Église. Or le père est joyeux de ce que son fils était perdu et s'est retrouvé, était mort et a repris vie. Celui-là est mort, qui était : on ne peut en effet mourir si on n'a pas été. Ainsi les Gentils ne sont pas, le chrétien est, comme il a été dit plus haut : « Dieu a choisi ce qui n'est pas pour détruire ce qui est » (
I Cor., l, 28). On peut cependant voir ici en un seul l'image du genre humain. Adam a été, et en lui nous avons tous été ; Adam est mort, et en Lui tous sont morts. L'homme donc est reformé dans l'homme même qui était mort, et celui qui fut fait à la ressemblance et image de Dieu est restauré par la patience et magnanimité de Dieu. Que signifie donc « Dieu a choisi ce qui n'est pas pour détruire ce qui est » ? Ceci : Il a choisi le peuple des Gentils, qui n'était pas, pour détruire le peuple des Juifs. On peut aussi appliquer à celui qui fait pénitence cette parole, qu'on ne meurt pas si l'on n'a une fois vécu ; aussi les Gentils ne meurent pas, mais sont des morts : car qui n'a pas cru au Christ, est toujours mort. Et tandis que les Gentils, une fois qu'ils ont la foi, sont vivifiés par la grâce, celui qui est tombé revit par la pénitence.
Le passage suivant veut nous rendre favorables à la rémission des péchés après la pénitence, de peur qu'en trouvant mauvais le pardon d'autrui, nous ne l'obtenions pas pour nous-mêmes du Seigneur. Qui donc êtes-vous pour contester au Seigneur le droit de remettre sa faute à qui bon Lui semble, quand vous pardonnez à qui vous voulez ? Il veut être prié, Il veut être imploré. Si tous sont justes, où sera la grâce de Dieu ? Qui êtes-vous, pour en vouloir à Dieu ? Et c'est pourquoi le frère est ici censuré, au point qu'il est dit venir de la ferme, c'est-à-dire occupé des œuvres de la terre, ignorant ce qui est de l'Esprit de Dieu (I Cor., II, 11), et finalement se plaignant qu'on n'ait jamais tué pour lui-même un chevreau : car ce n'est pas pour l'envie, mais pour le pardon du monde, que l'Agneau a été immolé. L'envieux réclame un chevreau ; l'innocent désire que l'Agneau soit immolé pour lui. On dit qu'il était plus âgé : c'est que l'envie fait vieillir vite. S'il reste au-dehors, c'est que la malveillance de son âme jalouse l'exclut. Il ne peut pas entendre le chœur et la symphonie, non pas de celles qui excitent les passions au théâtre, ni le son dès flûtes accordées, mais l'harmonie du peuple qui chante et fait retentir sa douce et suave allégresse de voir le pécheur sauvé. Donnez-moi un de ceux qui se croient justes, qui ne voient pas la poutre dans leur œil et ne peuvent supporter la paille du défaut d'autrui : comme il s'indigne, lorsqu'ayant avoué sa faute et longtemps imploré son pardon, quelqu'un obtient grâce ! comme ses oreilles ne peuvent supporter le concert spirituel du peuple ! Car il y a concert, lorsque dans l'église l'accord sans dissonance des âges et vertus diverses, telles des cordes variées, alterne le psaume, dit Amen. C'est le concert que connaissait également Paul ; aussi dit-il : « Je chanterai en esprit, je chanterai par mon intelligence » (I Cor., XIV, 15). Tel est l'exposé que nous avons cru devoir faire de la parabole présente. Mais nous ne trouvons pas mauvais que tel veuille reconnaître dans ces deux frères les deux peuples, le plus jeune étant le peuple des Gentils, autre Israël à qui le frère aîné envie le bienfait de la bénédiction paternelle. C'est ce que faisaient les Juifs, en se plaignant que le Christ prît son repas avec les Gentils (Lc, V, 50) ; aussi réclamaient-ils le chevreau, sacrifice de mauvaise odeur. Le Juif réclame le chevreau, le chrétien l'Agneau ; aussi on leur délivre Barabbas, pour nous l'Agneau est immolé. Dès lors c'est chez eux la puanteur des crimes, chez nous la rémission des péchés, douce en son espérance, suave en son fruit. Demander le chevreau, c'est attendre l'antéchrist ; car le Christ est la victime de bonne odeur. Cette plainte à propos du chevreau semble dire que les Juifs ont perdu les rites des sacrifices anciens, ou que le sang de personne ne leur a profité comme celui du Christ à l'Église : car ils n'ont pu être rachetés par le sang des Prophètes. Or il (l'aîné) est impudent et semblable à ce Pharisien qui se rendait justice en sa prière présomptueuse, qui pensait n'avoir jamais manqué au commandement de Dieu parce qu'il observait littéralement la Loi (Lc, XVIII, 11 ssq.) ; sans cœur, en accusant son frère d'avoir gaspillé la fortune paternelle avec des courtisanes : il aurait dû prendre garde qu'il fut dit à son intention : « Les courtisanes et les publicains passeront avant vous dans le Royaume des cieux » (Matth., XXI, 31). Il demeure à la porte : il n'est pas exclu, mais il n'entre pas, méconnaissant la volonté de Dieu d'appeler les Gentils, de fils devenu maintenant serviteur ; car « le serviteur ne sait pas ce que fait son maître » (Jn, XV, 14). Lorsqu'il l'apprend, il jalouse, il est torturé par le bonheur de l'Église, et il demeure au-dehors. Du dehors, en effet, Israël entend le chant et la symphonie, et il s'irrite de l'accord réalisé par la grâce du peuple, le joyeux concert de la foule. Mais le père, qui est bon, eût voulu le sauver. « Tu as toujours été avec moi », disait-il : soit en tant que Juif sous la Loi, soit comme juste par notre commun accord ; mais de plus, si tu cesses d'envier, « tout ce que j'ai est à toi » : comme Juif vous possédez les mystères de l'Ancien Testament, comme baptisé ceux également du Nouveau.