Luc XII, 58-59.
« Tandis que vous allez avec votre adversaire trouver le magistrat, tâchez en route de vous libérer vis-à-vis de lui, de peur qu'il ne vous fasse condamner par le juge, et que le juge ne vous livre à l'appariteur, et que l'appariteur ne vous jette en prison ; je vous le dis, vous n'en sortirez pas avant d'avoir rendu jusqu'à la dernière obole. »
Matthieu a également noté ceci ; mais l'un spécifie, l'autre parle en général. L'un a pensé qu'il s'agissait de ramener la paix entre des frères en désaccord, l'autre du repentir et de l'amendement de tout péché. Recherchons donc qui est l'adversaire, qui le magistrat, qui le juge, qui l'appariteur, quelle est, à notre avis, cette obole qu'il faut payer sous peine d'être jeté en prison. Or selon Matthieu l'adversaire est celui avec qui il paraît que vous n'avez pas du tout été d'accord en cette vie, et qui, devant le juge à venir des morts et des vivants, portera contre vous l'accusation d'un constant désaccord. Selon Luc, au contraire, notre adversaire est spécialement celui qui dispose les appâts aux péchés, afin de faire partager son supplice à ceux qu'il aura associés à son égarement.
Il cherche des compagnons de péché, pour les dénoncer comme passibles de châtiment. C'est lui dont l'apôtre Pierre nous avertit de nous garder, quand il dit : « Notre adversaire le diable, tel un lion rapace et rugissant, cherche qui dévorer » (
I Pierre, V, 8). Notre adversaire, selon Matthieu, c'est toute la pratique de la vertu, la parole des Apôtres et des Prophètes, qui nous enchaîne à de pénibles commandements et aux leçons d'une vie austère ; il nous est bon de nous entendre avec lui et de l'imiter par nos œuvres, de crainte que notre entêtement ne soit dénoncé comme ayant rompu avec lui. Selon Luc, au contraire, nul n'est davantage notre adversaire que notre chute, qui nous accuse sur les preuves de notre vie : non pas que le juge futur ait besoin du ministère d'un accusateur quelconque, mais parce que devant le témoin de toutes choses notre activité nous accuse, quand elle se trouve étrangère à la pratique de la vertu et aux préceptes apostoliques. Ainsi notre adversaire c'est toute habitude vicieuse, notre adversaire c'est la passion ; adversaire l'avidité, adversaire toute perversité, adversaire toute pensée inique, toute la mauvaise conscience enfin, qui nous trouble ici-bas et plus tard nous accusera et dénoncera, comme en témoigne l'Apôtre quand il dit : « Leur conscience leur rendant témoignage, et leurs pensées s'accusant, ou encore se défendant mutuellement » (
Rom., II, 15). Que si la conscience de chacun le dénonce, combien plus le résultat de nos actes est-il présent devant Dieu ! Traduit dans notre corps, il sera évalué au dernier jour, et l'intime de nos pensées se lira écrit dans nos cœurs. Mettons donc nos soins, tandis que nous sommes dans le parcours de cette vie, à nous libérer de notre activité perverse comme d'un méchant adversaire, de peur qu'allant avec l'adversaire au magistrat, il ne condamne notre égarement en chemin. Aussi dit-Il encore, selon Matthieu : « Mettez-vous d'accord avec votre adversaire tandis que vous êtes avec lui en chemin. » Le grec a dit :
ευνοων, c'est-à-dire bienveillant : car, si nous nous dégageons, tandis que nous sommes en cette vie, des liens du diable, il ne sera pas condamné à cause de nous, et nous serons soustraits à ses liens. C'est encore pour ce motif que le psaume soixante-dix-neuvième porte le titre : pour l'Assyrien
[28]. Il est en effet bien vrai que vous prenez soin de votre adversaire, et que vous travaillez pour cet Assyrien, autrement dit vain, si en vous dégageant de ses pièges vous lui rendez ce service de le faire échapper au châtiment de votre chute et de votre mort. Si vous demeurez dans ses liens, il vous livrera comme coupable au magistrat, accusateur en même temps que traître. Qui est le magistrat, sinon Celui en qui réside tout pouvoir et qui revendique pour Lui la dignité suprême du temps complet et achevé, vers qui se hâte le saint Prophète, appuyé sur la conscience de ses bonnes actions et sans crainte de l'adversaire :
« Mon âme, dit-il, a soif du Dieu vivant ; quand viendrai-je comparaître devant la face de Dieu » (Ps. 41,3) ? C'est en effet ce magistrat qui renverra le coupable au juge, à Celui, dis-je, auquel Il a remis le pouvoir sur les vivants et les morts. Et Il l'a remis par nature, non par grâce : Lui ne l'a pas reçu comme ne l'ayant pas, mais l'a puisé à la substance du Père quand Il fut engendré. Voilà le magistrat et le juge que vous montre celui qui a montré l'accusateur ; et il montre quand Il sera révélé : « Au jour, est-il dit, où Dieu jugera les secrets des hommes, selon mon évangile, par Nôtre-Seigneur Jésus-Christ » (Rom., II, 16). Ce juge, c'est donc Jésus-Christ, par qui sont reprises les fautes secrètes et infligé le châtiment des œuvres mauvaises. Vous voulez savoir que le Christ est ce juge qui livre à l'exécuteur et jette en prison ? interrogez-le ; ou plutôt lisez ce qu'il dit dans l'Évangile : « Prenez-le et jetez-le dans les ténèbres au dehors » (Matth., XXII, 13). Il a également montré ses exécuteurs dans un autre passage, où Il dit : « Il en sera de même à la fin des temps : les anges viendront séparer les méchants d'entre les justes, et les jetteront dans la fournaise embrasée : là il y aura pleurs et grincements de dents » (Matth., XIII, 49 ssq.).
Reste à découvrir maintenant ce que veut dire la figure de l'obole. Et il semble que le nom de cet objet familier exprime le mystère d'un sens spirituel. En effet, comme on paie sa dette en rendant l'argent, et comme le titre à l'intérêt n'est éteint que lorsque tout le montant du capital est payé jusqu'au dernier denier, quel que soit le mode de paiement, de même c'est par la compensation de la charité et des autres œuvres, ou par une satisfaction quelconque, que la peine du péché est éteinte. Ce n'est pas non plus sans raison qu'il n'a pas mentionné en cet endroit, comme ailleurs, deux pièces de cuivre (
Lc, XXI, 2), ni un as (
Matth., X, 29), ni un denier (Ib
.,XX, 2), mais une obole ; car le transfert d'une obole
[29] est une sorte d'échange, où l'on remet une chose en signe de l'acquittement d'une autre. De même ici : ou bien le tort est racheté au prix de la charité, ou le châtiment diminué selon l'appréciation du tort. Or c'est l'usage, il nous en souvient, de donner une obole aux bains : en la présentant, chacun obtient faculté de s'y laver ; de même, ici, de se purifier, parce que le péché de chacun est purifié par le genre de transaction décrit plus haut. Par contre le coupable est torturé et supplicié aussi longtemps qu'il n'a pas purgé la peine de l'erreur commise.
Quant aux Galiléens dont Pilate a mêlé le sang à leurs sacrifices, il semble qu'il y ait là une figure visant ceux qui, sous l'impulsion du diable, n'offrent pas avec pureté leur sacrifice. Leur prière se tourne en péché (Ps. 108, 7), comme il est écrit du traître Judas (cf. Act.,I, 20), qui pensait à livrer le sang du Seigneur au milieu même du sacrifice.
Luc XIII, 6-9. Le figuier stérile.
« Quelqu'un avait un figuier planté dans sa vigne. »
D'où vient que dans son évangile le Seigneur ramène fréquemment la parabole du figuier ? Vous trouvez en un autre endroit que l'ordre du Seigneur a desséché toute la verte frondaison de cet arbre (Matth., XXI, 19) ; par où vous reconnaissez le Créateur de toutes choses, qui peut commander aux espèces de se dessécher ou de reverdir instantanément. Ailleurs Il rappelle que les pousses tendres et les feuilles de cet arbre servent à pressentir la venue de l'été (Matth.,XXIV, 32). Ces deux passages figurent la vaine gloire dont se targuait le peuple juif, et qui tomba, comme la fleur, à l'avènement du Seigneur, parce qu'il demeurait stérile en œuvres, et le jour du jugement, comme la venue de l'été où se récoltent les fruits mûrs de toute la terre, à calculer d'après la plénitude de l'Église, en laquelle croiront les Juifs eux-mêmes.
Cherchons donc, ici encore, le mystère d'un sens plus profond. Le figuier est dans la vigne : or « il y avait une vigne du Dieu des armées, qu'il a livrée au pillage des nations » (Is., V, 7). Ainsi donc Celui qui a fait ravager sa vigne est également Celui qui donne l'ordre d'abattre le figuier. Or la comparaison de cet arbre s'applique bien à la Synagogue. De même en effet que cet arbre, avec l'exubérance de son feuillage abondant, a trompé l'espoir de son possesseur qui attendait en vain la récolte espérée, de même dans la Synagogue, dont les docteurs, stériles en œuvres, s'enorgueillissent de leurs paroles comme d'un feuillage exubérant, le vain ombrage de la Loi s'épanouit, mais l'espoir et l'attente d'une récolte chimérique trompe les vœux du peuple croyant. Il y a jusque dans la nature de cet arbre de quoi vous convaincre davantage que cette comparaison le portrait de la Synagogue. Car, si vous y regardez de près, vous trouverez que les lois de cette espèce s'écartent de celles des autres arbres. Les autres portent leur fleur avant leur fruit, et annoncent les fruits à venir par la promesse de la fleur ; seul celui-ci produit dès le début des fruits en place de fleurs. Dans les autres la fleur tombe et les fruits naissent ; dans celui-ci les fruits tombent pour faire place aux fruits. Ainsi ces premiers essais de fruits poussent en guise de fleurs ; et pour avoir, dans leur naissance précoce, méconnu l'ordre de la nature, ils ne peuvent conserver le bienfait de la nature. En effet, c'est au point où d'ordinaire le bourgeon pousse du milieu de l'écorce que les menus fruits de cette espèce viennent à poindre. C'est d'eux que nous lisons, au Cantique des Cantiques, « le figuier pousse ses premiers fruits » (II,13). Ainsi, lorsque les autres arbres se couvrent de blancheur au début du printemps, le seul figuier ne sait pas se blanchir par ses fleurs, peut-être parce qu'il n'y a pas de maturité à attendre de ces sortes de fruits. Car d'autres surviennent, et ceux-ci, comme dégénérés, sont rejetés ; leur faible tige se dessèche, et ils font place à ceux pour qui la sève sera plus utile. Il en demeure pourtant quelques-uns, bien rares, qui ne tombent pas, ayant eu cette bonne fortune d'émerger sur une courte tige, entre deux palmettes : ainsi doublement couverts et protégés, comme au sein de mère nature, une sève plus abondante les a nourris et développés. Ceux-là, aidés par la clémence de l'air et de la température, ayant eu plus de loisir pour se former, deviennent, une fois dépouillé le naturel sauvage de leur suc primitif, préférables aux autres par leur beauté et l'agrément de leur maturité. Considérez maintenant les mœurs et les dispositions des Juifs : ils sont comme les premiers fruits de la peu fertile Synagogue ; comme tombe la première figue, ils sont tombés, pour faire place aux fruits de notre race qui demeureront à jamais. Car le premier peuple de la Synagogue, faiblement enraciné par des œuvres desséchées, n'a pas su puiser la riche sève de la sagesse naturelle : aussi est-il tombé, comme un fruit inutile, afin que sur les mêmes rameaux de l'arbre fécond la sève de la religion antique produisît le peuple nouveau de l'Église. Ainsi celui qui était a cessé d'être, pour que commençât celui qui n'était pas. Pourtant les meilleurs d'Israël, ceux que portait une branche plus vigoureusement conformée, à l'ombre de la Loi et de la Croix, et dans leur sein, se sont colorés d'une double sève, et, comme la première figue venue à maturité, ces fruits magnifiques l'emportent en agrément sur tous les autres. C'est à eux qu'il est dit : « Vous siégerez sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël » (Matth., XIX, 28).
Et voici qui n'est pas étranger au sujet. Adam et Eve, les premiers auteurs de notre race comme de notre égarement, qui se sont couverts des feuilles de cet arbre, ont mérité d'être exilés du paradis, lorsque, prenant conscience de leur transgression, ils fuyaient la présence du Seigneur qui se promenait. Ils annonçaient ainsi qu'à la fin des temps le peuple des Juifs, à l'arrivée du Seigneur et Sauveur qui venait l'appeler, se rendant compte que les tentations du diable l'avaient dépouillé de toute vertu, et épouvanté par la mise à nu des turpitudes de sa conscience, ayant dévié de la religion, rougissant de sa prévarication, s'écarterait du Seigneur, cherchant à couvrir par l'abondance des paroles, comme d'un voile de feuillage, l'ignominie de sa conduite. Ainsi ceux qui ont cueilli sur le figuier les feuilles, et non les fruits, ont été exclus du Royaume de Dieu ; ils étaient « âme vivante ». Le second Adam est venu, et il cherchait non plus des feuilles, mais des fruits ; car Il était « esprit vivifiant » (I Cor., XV, 45). C'est par l'esprit que le fruit de la vertu s'obtient, que le Seigneur est adoré.
Le Seigneur cherchait : non qu'il ignorât que le figuier était sans fruit, mais afin de montrer par cette figure qu'il était temps pour la Synagogue d'avoir des fruits. Aussi bien la suite nous apprend qu'il n'était pas venu avant le temps, Lui qui est venu trois années durant. Vous lisez en effet : « Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n'en trouve pas. Abattez-le : pourquoi occupe-t-il encore du terrain ? ». Il est venu à Abraham, venu à Moïse, venu à Marie ; autrement dit, Il est venu sous le signe (cf. Rom., IV, 11), venu dans la Loi, venu dans son corps. Sa venue, nous la reconnaissons à ses bienfaits : tantôt Il purifie, tantôt Il sanctifie, tantôt Il justifie. La circoncision a purifié, la Loi sanctifié, la grâce justifié : Il est en tout cela, et tout cela ne fait qu'un. Car nul ne peut être purifié s'il ne craint le Seigneur ; nul ne mérite de recevoir la Loi s'il n'est purifié de ses fautes ; nul n'accède à la grâce s'il ne connaît la Loi. Aussi le peuple juif n'a-t-il pu être ni purifié, car il avait la circoncision non de l'âme, mais du corps — ni sanctifié, car il a ignoré la valeur de la Loi en s'attachant au charnel plutôt qu'au spirituel : « Or la Loi est spirituelle » (Rom., VII, 14) — ni justifié, car il n'a pas fait pénitence de ses fautes, et par suite a ignoré la grâce.
Il est donc bien vrai qu'il ne s'est pas trouvé de fruit dans la Synagogue, et c'est pourquoi ordre est donné de l'abattre. Mais le bon jardinier — celui peut-être en qui est le fondement de l'Église — pressentant qu'un autre serait envoyé aux Gentils, et lui-même à ceux de la circoncision, intervient affectueusement pour qu'elle ne soit pas retranchée, sa vocation lui étant garante que même le peuple juif peut être sauvé par l'Église. Aussi dit-il : « Laissez-la encore cette année, le temps que je sarcle autour d'elle et que je mette une corbeille de fumier. ». Comme il a vite reconnu que la dureté des Juifs et leur orgueil étaient causes de leur stérilité ! Aussi bien il sait traiter les vices comme il sait les découvrir. Il promet de défoncer la dureté de leur cœur par la pioche apostolique, en sorte que « la parole à deux tranchants » (Hébr., IV, 12) retourne le sol de leur âme encombré par un long abandon, et, déchirant leur cœur, ranime leur sens enfin vivifié au souffle de l'air, pour que la racine de la sagesse ne soit pas étouffée et enfouie sous l'amas des terres. Il faudra mettre aussi, dit-il, une corbeille de fumier. Grande est assurément l'efficacité du fumier : si grande que par elle l'infécondité devient féconde, l'aridité verdoyante, la stérilité fructueuse. Sur lui Job était assis lors de sa tentation, et il n'a pu être vaincu ; et Paul se considère comme fumier pour gagner le Christ (cf. Phil., III, 8). Enfin Job, qui avait commencé par perdre beaucoup, une fois assis sur son fumier n'eut plus rien que le diable pût lui enlever. Donc bonne est la terre que l'on bêche, bon le fumier que l'on y met. Aussi bien « le Seigneur relève de terre l'indigent et élève le pauvre de son fumier » (Ps. 112, 7). Ainsi, moyennant la mise en œuvre de l'intelligence spirituelle et d'humbles sentiments, le bon jardinier estime que les Juifs eux-mêmes pourront porter des fruits pour l'évangile du Christ. Il se souvenait de ce que le Seigneur a dit par Aggée : le vingt-quatre du neuvième mois à partir du jour où a été fondé le temple du Dieu tout-puissant, « à partir de ce jour, dit-Il, je bénirai la vigne et les figuiers et les grenadiers et les oliviers qui n'auront pas eu de fruits » (Aggée, II, 19 ssq.). Ceci nous révèle que vers la fin de l'année, c'est-à-dire au déclin du monde vieillissant, sera fondé le temple saint de Dieu, qui est l'Église, grâce à laquelle, sanctifiés par le baptême, les peuples juif et gentil pourront porter le fruit de leurs mérites.
Ainsi la nature de cet arbre indique le caractère de la Synagogue, fructueuse en sa seconde pousse — car nous sommes de la race des patriarches — et les Juifs sont justement comparés aux fruits caducs, parce que leur cœur grossier et leur tête dure ne les ont pas laissés parvenir à un état durable. S'ils meurent et tombent pour ainsi dire de ce monde pour renaître à l'homme intérieur par la grâce du baptême, alors ils seront fructueux. Mais la mauvaise foi de ces entêtés a rendu la Synagogue inutile : aussi, étant stérile, ordre est donné de la retrancher.
Ce qui a été dit de l'ensemble des Juifs, nous devons y prendre bien garde pour nous-mêmes, de crainte d'occuper le sol fécond de l'Église en étant dépourvus de mérites, nous qui, bénis comme les grenadiers (
Aggée II, 19 ssq.), devons porter des fruits intérieurs, des fruits de pudeur, des fruits d'union, des fruits de charité mutuelle et d'amour, étant renfermés dans le même sein de l'Église notre Mère
[30], pour n'être pas gâtés par l'air, ni abattus par la grêle, ni brûlés par l'ardeur de la convoitise, ni détachés par l'humidité et la pluie.
Plusieurs cependant pensent que dans cette allégorie le figuier figure non pas la Synagogue, mais la méchanceté et la perversité. Toute la différence vient de ce qu'ils envisagent le genre au lieu de l'espèce. Ce qui les frappe, disent-ils, c'est que le Seigneur a dit au figuier : « Que jamais fruit ne naisse sur toi, pour l'éternité ! » Or nous savons bien que nombre de Juifs ont cru et croiront. — Mais quiconque croit n'est plus fruit de la Synagogue, mais de l'Église : il ne naît pas de la Synagogue, puisqu'il renaît dans l'Église. De même qu'il en est qui « sont sortis de nous, mais n'étaient pas des nôtres ; car s'ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous » (I Jn, II, 19), de même nous disons des Juifs qui croient : s'ils eussent été de la Synagogue, ils seraient demeurés dans la Synagogue ; s'ils sont sortis de la Synagogue, il faut croire qu'ils n'étaient pas de la Synagogue. D'ailleurs dans l'autre interprétation c'est pour la méchanceté qu'il y aurait intercession et offre de la cultiver pour lui faire porter du fruit, alors que le Seigneur est venu pour détruire jusqu'au germe de la perversité.
Luc XIII, 10-17. La femme courbée.
« Or II enseignait dans leur synagogue les jours de sabbat. Et voici une femme que depuis dix-huit ans un esprit rendait infirme, et elle était courbée. »
Comme Il a vite fait voir qu'il parlait de la Synagogue ! Il montre bien que c'est elle l'arbre auquel Il est venu, puisqu'il y prêche. Au reste, en cette femme infirme, c'est comme la figure de l'Église qui se présente : lorsqu'elle aura rempli la mesure de la Loi
[31] et de la résurrection, dans ce repos sans fin, élevée au sommet de la grandeur, elle ne pourra plus éprouver la courbure de notre infirmité. Et cette femme ne pouvait être guérie que moyennant la Loi et la grâce : la Loi par ses préceptes, dans le baptême la grâce par laquelle, morts au monde, nous ressuscitons pour le Christ ; car dans les dix paroles se trouve l'achèvement de la Loi, dans le nombre huit la plénitude de la résurrection. Donc cette œuvre d'un sabbat signifie ce qui va se passer : quiconque aura accompli la Loi et la grâce sera, par la miséricorde du Christ, débarrassé des misères de ce corps infirme. C'est pourquoi la sanctification a d'abord été donnée en figure par Moïse, parce que la pratique de la sanctification à venir et de l'observance spirituelle devait consister à s'abstenir des œuvres du siècle. Aussi bien Dieu même s'est reposé des ouvrages du monde : non pas de (tous) ouvrages, puisque son activité est perpétuelle et continuelle, comme le dit le Fils : « Mon Père agit maintenant encore, et moi aussi j'agis » (
Jn, V, 17) — afin qu'à l'exemple de Dieu cessent pour nous les œuvres du monde, non celles de religion. C'est faute de le comprendre que le chef de la Synagogue ne voulait pas que personne se fît guérir le jour du sabbat, alors que le sabbat est l'image des loisirs futurs — aussi ce ne sont pas les œuvres bonnes, mais les mauvaises, qui chôment — et que pour ce motif il nous est prescrit de ne porter aucun fardeau — de fautes — et de n'être pas à jeun — d'œuvres bonnes — pour célébrer les sabbats qui auront lieu après la mort. Aussi le Seigneur semble-t-il répondre en un sens spirituel quand Il dit : « Hypocrites, n'importe lequel d'entre vous, le jour du sabbat, ne détache-t-il pas son bœuf ou son âne pour le mener à l'abreuvoir ? ». Pourquoi en effet n'a-t-Il cité aucun autre animal ? n'est-ce pas pour montrer que malgré les chefs de la Synagogue le peuple juif et gentil en viendra à désaltérer la soif de son corps et les chaleurs de ce monde à l'abondance de la fontaine du Seigneur ? car « le bœuf a reconnu son possesseur, et l'âne la crèche de son maître » (
Is., I, 3). Ainsi le peuple qui d'abord avait comme pâture un foin misérable desséché avant qu'on ne le recueille (
Ps. 128,6), a reçu le pain descendu du ciel (
Jn, VI, 33). Il dit donc que par la vocation des deux peuples l'Église sera sauvée, saluant, quand la Loi aura fait son temps et à l'époque de la résurrection du Seigneur, l'heure de sa délivrance. Que le Seigneur est donc clément ! qu'il est bon, de toute façon, qu'il ait pitié ou qu'il châtie ! Il ordonne de couper l'arbre, figure de la Synagogue ; Il guérit la femme, figure de l'Église. Comme la parabole est aimable, et bénévole la libération ! Il compare un lien à un lien, pour réfuter l'accusation des Juifs par leur propre conduite : alors en effet que le jour du sabbat ils détachent les liens des animaux, ils reprennent le Seigneur qui a délivré les hommes des liens des péchés.
Luc XIII, 18-19. Le grain de sénevé.
« À quoi ressemble le Royaume de Dieu ? à quoi jugerai-je qu'il ressemble ? Il ressemble au grain de sénevé : on l'a pris, on l'a mis dans son jardin, et il a grandi, et il est devenu arbre, et les oiseaux du ciel se sont posés sur ses branches. »
La présente lecture nous apprend qu'il faut considérer la nature des comparaisons, non leur apparence. Voyons donc pourquoi le Royaume très élevé des cieux est comparé au grain de sénevé ; car il me souvient d'avoir aussi rencontré le grain de sénevé dans un autre passage où il est comparé à la foi, quand le Seigneur dit : « Si vous avez de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : va te jeter dans la mer » (Matth., XVII, 19). Ce n'est pas là une foi mesquine, mais une grande, pour être capable de commander à une montagne de se déplacer ; et de fait ce n'est pas une foi médiocre que le Seigneur exige de ses Apôtres, sachant qu'ils ont à combattre la hauteur et l'exaltation de l'esprit du mal. Vous voulez apprendre qu'il faut une grande foi ? Lisez dans l'Apôtre : « Et si j'avais toute foi, au point de transporter les montagnes » (I Cor., XIII, 2). Si donc le Royaume des cieux est comme le grain de sénevé, et la foi comme le grain de sénevé, la foi est assurément le Royaume des cieux, et le Royaume des cieux est la foi. Ainsi avoir la foi, c'est avoir le Royaume des cieux. De même le Royaume est en nous, et la foi est en nous ; nous lisons en effet : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Mc, XI, 22), et ailleurs : « Ayez la foi au-dedans de vous-mêmes » (Matth., XVI, 19). Aussi bien Pierre, qui avait toute foi, a-t-il reçu les clefs du Royaume des cieux pour l'ouvrir également aux autres.
Apprécions maintenant, d'après la nature du sénevé, quelle est la portée de la comparaison. Son grain est à coup sûr chose commune et simple ; vient-on à le broyer, il répand sa vigueur. De même la foi semble simple de prime abord ; mais, foulée par l'adversité, elle répand le bienfait de sa vertu, de manière à pénétrer aussi de son parfum ceux qui entendent ou qui lisent. Grain de sénevé, nos martyrs Félix, Nabor et Victor
[32]. Ils avaient le parfum de la foi, mais on les ignorait. Vint la persécution : ils déposèrent les armes, tendirent le cou, et, abattus par le glaive, répandirent par tous les confins du monde la beauté de leur martyre, si bien qu'on est en droit de dire : « Leur écho s'est propagé sur toute la terre » (
Ps. 18, 5).Mais la foi est autrement foulée, autrement pressée, autrement semée. Le Seigneur lui-même est grain de sénevé. Il n'avait pas subi d'atteinte, mais, comme pour le grain de sénevé, faute d'avoir pris contact avec Lui, le peuple ne le connaissait pas. Il a mieux aimé être foulé, pour que nous disions : « Nous sommes la bonne odeur du Christ devant Dieu » (
II Cor. II, 15) ; Il a mieux aimé être pressé, si bien que Pierre a dit : « Les foules vous pressent » (
Lc, VIII, 45) ; Il a mieux aimé être semé, comme le grain « que quelqu'un prend pour le mettre dans son jardin. » Car c'est dans un jardin que le Christ a été arrêté, et enseveli ; Il a grandi dans le jardin, Il y est même ressuscité. Et II est devenu arbre, ainsi qu'il est écrit : « Comme un pommier parmi les arbres de la forêt, tel est mon frère au milieu des jeunes gens » (
Cant., II, 3). Donc vous aussi, semez dans votre jardin le Christ — un jardin, c'est un lieu rempli de fleurs et de fruits variés — pour que la beauté de vos œuvres y fleurisse et que les multiples parfums des diverses vertus l'embaument. Que le Christ soit donc là où se trouve le fruit. Semez le Seigneur Jésus : Il est grain quand on l'arrête, arbre quand II ressuscite, arbre ombrageant le monde. Il est grain quand on l'ensevelit en terre, arbre quand Il s'élève au ciel. Pressez encore, avec le Christ, et semez la foi. La foi est pressée, quand nous croyons le Christ crucifié. Paul a pressé la foi quand il disait : « Et moi, quand je suis venu vers vous, frères, je ne suis pas venu vous prêcher avec un langage ou une sagesse relevée le mystère de Dieu ; car je n'ai pas jugé à propos de savoir parmi vous autre chose que le Christ Jésus, et crucifié » (
I Cor., II, 1 ssq.). Et comme il avait appris à presser la foi, il a encore appris à l'élever, en disant : Car maintenant « nous ne connaissons plus » le Christ crucifié (
II Cor., V, 16). Or nous semons la foi, quand d'après l'Évangile et les lectures des Apôtres et des Prophètes nous croyons à la Passion du Seigneur ; nous semons donc la foi, lorsque nous la couvrons en quelque sorte du terrain ameubli et remué de la chair du Seigneur, afin qu'échauffée et pressée par son corps sacré, la foi se répande elle-même. Quiconque en effet a cru que le Fils de Dieu s'est fait homme, croit qu'il est mort pour nous, croit qu'il est ressuscité pour nous. Je sème donc la foi, quand je plante au milieu
[33] sa sépulture. Vous voulez savoir que le Christ est grain et que le Christ est semé ? « Tant que le grain de blé ne tombe pas en terre pour y mourir, il demeure seul ; mais quand il est mort, il rapporte beaucoup de fruit » (
Jn, XII, 24). Nous n'avons donc pas fait erreur en disant ce qu'il avait lui-même déjà dit. Or Il est à la fois grain de blé, parce qu'il fortifie le cœur de l'homme (
Ps. 103, 15), et grain de sénevé, parce qu'il échauffe le cœur de l'homme. Et bien que l'un et l'autre cadre de tout point, Il semble cependant grain de blé quand il est question de sa résurrection — car Il est le pain de Dieu qui est descendu du ciel (
Jn, VI, 33) — parce que la parole de Dieu et le fait de la résurrection nourrit les âmes, aiguise l'espérance, affermit l'amour ; grain de sénevé, parce qu'il y a plus d'amertume et d'austérité à parler de la Passion du Seigneur : plus d'amertume pour faire pleurer, plus d'austérité pour ébranler. Ainsi quand nous entendons et lisons que le Seigneur a jeûné, que le Seigneur a eu soif, que le Seigneur a pleuré, que le Seigneur a été flagellé, que le Seigneur a dit, au moment de sa Passion : « Veillez et priez, pour ne pas tomber en tentation » (
Matth.,XXVI, 41), saisis, pour ainsi dire, par l'âpre saveur de ce discours, nous corrigeons par lui la trop agréable suavité des plaisirs du corps.
Donc semer le grain de sénevé, c'est semer le Royaume des cieux. Ne méprisez pas ce grain de sénevé : « C'est la plus petite de toutes les graines, mais, quand il a poussé, il se trouve plus grand que toutes les plantes. » Si le Christ est grain de sénevé, comment le Christ est-Il le moindre, ou grandit-Il ? Mais ce n'est point en sa nature, mais selon son apparence qu'il redevient grand. Vous voulez savoir qu'il est le moindre ? « Nous l'avons vu, et Il n'avait ni apparence ni beauté » (
Is., LIII, 2). Apprenez qu'il est le plus grand : « Il resplendit de beauté plus que les enfants des hommes » (
Ps. 44, 3). En effet Celui qui n'avait ni apparence ni beauté est devenu supérieur aux anges (
Hébr., I, 4), dépassant toute la gloire des Prophètes qu'Israël, en sa faiblesse, avait mangés comme des herbes
[34] : car le pain qui fortifie les cœurs, tel l'avait refusé, tel ne l'avait pas reçu. Le Christ est semence, parce qu' Il est semence d'Abraham : « Car les promesses ont été faites à Abraham et à sa semence. Il ne dit pas : aux semences, comme parlant de la multitude, mais comme d'un seul : et à votre semence, qui est le Christ » (
Gal., III, 16). Et non seulement le Christ est semence, mais encore Il est la moindre de toutes les semences, parce qu'il n'est pas venu avec la royauté, ni avec les richesses, ni avec la sagesse de ce monde. Or soudain Il a épanoui, comme un arbre, la cime élevée de sa puissance, si bien que nous disons : « Sous son ombre désirée je me suis assis. » (
Cant., II, 3). Souvent, à mon avis, Il paraissait à la fois arbre et graine. Il est graine, quand on dit : « N'est-ce pas le fils de Joseph l'artisan » (
Matth., XIII, 55 ; Lc, IV, 22) ? Mais au cours même de ces paroles Il a soudain grandi, au témoignage des Juifs, car ils n'arrivaient pas à saisir les rameaux de cet arbre épanoui : « D'où lui vient, disaient-ils, cette sagesse » (
Matth., XIII, 54) ?. Il est donc graine en son apparence, arbre par sa sagesse. Dans la frondaison de ses branches l'oiseau de nuit en sa demeure, le passereau solitaire sur le toit (
Ps. 101, 7), celui qui fut enlevé au paradis (
II Cor., XII, 4), celui qui sera enlevé dans les airs et les nuées (
I Thess., IV, 16), ont désormais un séjour assuré où reposer. Là reposent également les puissances et les anges des cieux, et tous ceux à qui leurs actions spirituelles ont permis de prendre leur vol. Saint Jean y a reposé, quand il était appuyé sur la poitrine de Jésus : bien mieux, il est lui-même comme un rameau jailli de la sève de cet arbre. C'est un rameau que Pierre, un rameau Paul, « oubliant le passé et tendant en avant » (
Phil. III, 13) : dans les replis et dans les retraites de leurs prédications nous qui étions loin, nous, dis-je, rassemblés du sein des nations, longtemps ballottés dans le vide du monde par la tempête et le tourbillon de l'esprit du mal, déployant les ailes des vertus nous dirigeons notre vol, pour que l'ombre des saints nous abrite de la chaleur de ce monde ; déjà nous reprenons vie dans la tranquillité d'un séjour assuré, du moment que notre âme, courbée auparavant comme cette femme sous le poids des péchés, « arrachée, comme le passereau, au filet des chasseurs » (
Ps. 123, 7), s'est transportée sur les branches et les montagnes (cf.
Ps. 10, 1) du Seigneur. Donc jusque-là nous tirions vanité de nos observances superflues, voletant dans la légèreté de notre vide ; maintenant, les mains déliées par la foi du Christ et libérés des entraves des sabbats, nous nous appliquons aux œuvres bonnes, et dans les festins mêmes nous gardons la liberté, nous évitons l'intempérance, de peur qu'affranchis de la Loi nous ne soyons esclaves des convoitises. Car la Loi attachait à elle, pour dégager des convoitises ; la grâce, en supprimant un moindre esclavage, nous a prescrit bien plus lourd : « Tout nous est permis, mais tout ne nous convient pas » (
I Cor., VI, 12) ; car il est pesant d'user du pouvoir pour retourner sous un pouvoir. Cessez donc d'être sous la Loi pour être, par la vertu, au-dessus de la Loi.