Luc XII, 1-7. Les passereaux et la confiance, etc.
« Est-ce qu'on ne vend pas cinq passereaux pour deux as ? Et pas un seul d'entre eux n'est oublié du Seigneur. Les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. N'ayez crainte, vous valez plus qu'une quantité de passereaux. »
Le Sauveur a introduit ici un fort beau passage sur la garde de la sincérité et le zèle pour la foi, pour que nous n'allions pas, à la manière des Juifs perfides, cacher une chose dans notre cœur, en feindre une autre par notre parole, puisqu'à la fin des temps nos pensées secrètes, nous accusant ou encore plaidant pour nous (
Rom. II, 15), dévoileront l'intime de nos âmes. Est-il plus grand encouragement à la sincérité que de faire savoir à chacun qu'il ne saurait y avoir de retraite pour la tromperie ? Mais puisque deux causes engendrent la mauvaise foi, qui naît ou d'une malice foncière ou d'une crainte accidentelle, de peur que l'effroi et la terreur du pouvoir ne force quelqu'un à renier le Dieu qu'il reconnaît en son cœur, Il ajoute à propos que seul le supplice de l'âme est redoutable, qu'une peine corporelle n'est pas à craindre — la mort est le terme de la nature, non un châtiment — et par conséquent que la mort met fin au supplice corporel, tandis que le châtiment de l'âme est éternel ; et qu'il faut craindre Dieu seul, contre la puissance duquel la nature ne prescrit pas, cette même nature Lui étant soumise ; quant à la mort, elle n'est pas effrayante, puisque l'immortalité la compensera avec usure. Le Seigneur avait inspiré une disposition de sincérité. Il avait soulevé l'énergie de l'âme. Seule la confiance hésitait : Il l'a fortifiée à propos par d'humbles exemples ; car si Dieu n'est pas oublieux des passereaux, comment pourrait-Il l'être des hommes ? Or si la majesté de Dieu est si grande et si éternelle qu'un passereau, ou le nombre de nos cheveux, n'échappe pas à la science de Dieu, quelle indignité de croire que le Seigneur ignore ou dédaigne les cœurs des fidèles, Lui qui connaît les plus humbles choses ! Quelqu'un dira peut-être : comment l'Apôtre a-t-il dit : « Est-ce que Dieu s'inquiète des bœufs ? » (
I Cor., IX, 9) alors qu'un bœuf a certes plus de prix qu'un passereau. Mais autre chose est le souci, autre chose la connaissance. Par ailleurs, le nombre des cheveux intervient non pour le fait de les compter, mais pour la facilité à les connaître : car Dieu n'applique pas ses soins à les compter dans une veille soucieuse ; mais, connaissant toutes choses, toutes choses sont pour Lui comme comptées. Il est pourtant juste de dire : comptés, parce que nous comptons ce que nous voulons conserver. Nous pouvons cependant ici pénétrer le secret d'un sens spirituel, d'autant plus qu'il semble absurde de comparer les hommes aux passereaux plutôt qu'aux hommes. Ces cinq passereaux, en effet, semblent être les cinq sens du corps : toucher, odorat, goût, vue, ouïe. Si, à la manière des passereaux, ils fouillent la malpropreté des ordures de la terre et cherchent leur nourriture dans les lieux incultes et malodorants, retenus aux filets de leurs fautes ils ne peuvent reprendre leur vol vers les fruits des œuvres élevées
[20], qui sont le festin des âmes. La volupté séductrice a sa manière de filet, qui enserre de ses mailles les pas de nos âmes ; si la flamme, la vigueur et la pureté de notre nature est émoussée par la sensibilité terrestre et matérielle , elle nous vend au prix du luxe de ce monde, et nous met comme aux enchères des vices. Il existe aussi comme un marché de nos fautes : ainsi, capturés grâce aux appâts des divers plaisirs, nous sommes ou vendus au péché ou rachetés du péché. Le Christ nous rachète, l'adversaire nous vend : l'un met en vente pour la mort, l'autre rachète pour sauver. Aussi Matthieu a-t-il eu raison d'écrire : deux passereaux (
X, 29), pour signifier le corps et l'âme : car si la chair elle-même, docile à la loi de Dieu et se dégageant de la loi du péché, prend la nature de l'âme par la pureté des sens, elle monte vers le ciel par des ailes spirituelles. Nous apprenons ainsi que la faculté de voler nous a été donnée par la nature, ravie par la volupté, qui appesantit l'âme par l'appât du mal, et la rabaisse à la nature pesante du corps. Et Il a dit, à juste titre, que nul d'entre eux ne tombe sans la volonté de Dieu : car ce qui tombe va vers la terre, et ce qui vole est emporté vers la cime de l'immortalité. Et pour que nul ne fût incertain de ce qu'a dit Matthieu, Luc l'a clairement expliqué : la volonté de Dieu, c'est sa connaissance. Personne en effet ne tombe par la volonté de Dieu ; mais celui qui est entraîné par le poids de ses fautes ne saurait se cacher de Dieu. Car Job lui aussi est tenté de par son vouloir : Il vous a donné un adversaire, mais Il vous a proposé une récompense. Et n'alléguez pas votre faiblesse ; car vous avez l'image, vous avez reçu un rempart
[21]. Si bien, et il vous est avantageux et salutaire de le savoir, que sans la permission de Dieu le diable ne peut nuire ; ainsi vous ne craindrez pas le pouvoir du diable plutôt que le déplaisir de la divinité. Maintenant il n'est pas douteux que l'âme est comparée au passereau, puisque vous avez lu : « Notre âme, comme un passereau, a été arrachée du filet des chasseurs » (
Ps. 123, 7) ; et ailleurs : « Comment dites-vous à mon âme : fuis vers les montagnes comme le passereau » (
Ps. 10, 2) ? L'homme lui-même, nous le lisons, est aussi comparé au passereau, car il est écrit : « Pour moi, je suis comme le passereau solitaire sur la maison » (
Ps. 101,8) : c'est qu'il est constitué par la réunion de deux passereaux en un, c'est-à-dire par l'assemblage de deux ailes s'accordant dans l'agilité de la substance spirituelle. Il y a donc le bon passereau, capable par nature de voler.
Il y a aussi le mauvais passereau, qui a perdu l'habitude du vol par la faute de la souillure terrestre : tels sont les passereaux qui se vendent deux as. Tantôt ils se vendent un as, tantôt le double (cf. Matth., X, 29 ; Lc, XII, 6). Combien peu valent les péchés ! car la mort est commune, la vertu a du prix. L'adversaire en effet nous expose en vente comme des esclaves captifs et nous met à vil prix ; mais le Seigneur nous a traités comme de beaux serviteurs, qu'il a faits à son image et ressemblance, et, appréciant en connaisseur son ouvrage, nous a rachetés à grands frais, comme le dit le saint Apôtre : « Vous avez été payés cher » (I Cor., VI, 20). Oui, cher ; on n'a pas calculé en argent, mais en sang : car le Christ est mort pour nous ; Il nous a libérés par son sang précieux, comme le rappelle encore saint Pierre, quand il nous écrit, dans son épître : « Ce n'est point par de l'argent ou de l'or périssables que vous avez été rachetés de la vaine existence que vous avaient léguée vos pères, mais par un sang précieux, étant celui de l'Agneau sans souillure et sans tache, le Christ Jésus » (I Pierre, I, 18) ; oui, précieux, puisque c'est le sang d'un corps sans tache, puisque c'est le sang du Fils de Dieu, qui nous a rachetés non seulement de la malédiction de la Loi (Gal., III, 13), mais encore de la mort définitive de l'impiété.
Donc, en bref, le sens est celui-ci : si le Seigneur a pourvu aux humbles oiseaux et aux hommes infidèles soit en faisant lever le soleil soit en fécondant la terre, s'il accorde à tous le bienfait de sa miséricorde, on ne saurait douter que la considération des mérites des fidèles sera puissante à ses yeux. Il a admirablement construit et aiguisé notre foi, et fourni à cette même foi les assises des vertus : car si la foi est le stimulant de la vertu, la vertu fait la solidité de la foi.
Luc XII, 10-12. Péché contre l'Esprit.
« Quiconque dira une parole contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné ; mais à qui aura parlé contre l'Esprit Saint il ne sera point pardonné. »
Nous entendons assurément par Fils de l'homme le Christ, qui a été engendré de l'Esprit Saint et de la Vierge, car son unique auteur sur terre est la Vierge. L'Esprit Saint serait-il donc plus grand que le Christ, pour que ceux qui pèchent contre le Christ obtiennent le pardon, tandis que ceux qui manquent au Saint-Esprit ne méritent pas d'obtenir rémission ? Mais où existe l'unité de puissance, il n'est pas question de comparer, il n'y a pas de discussion sur la grandeur, puisque le Seigneur est grand et que sa grandeur ne peut avoir de limite (
Ps. 144, 3). Si donc, comme nous le croyons, il y a unité dans la Trinité, il n'y a pas plus distinction de grandeur qu'il n'y a distinction d'activité. La suite le démontre : car, ayant dit ailleurs : « Le Père vous donne ce que vous devez dire » (
Matth., X, 19 ssq.), Il a ici ajouté : « Car l'Esprit Saint vous donnera sur l'heure ce qu'il faut dire. » Si donc l'activité est une, une aussi est l'offense. Mais revenons à notre sujet. Certains croient devoir entendre ici par Fils de l'homme comme par Esprit Saint le même Christ, réserve faite de la distinction des personnes et de l'unité de substance, parce que l'unique Christ, Dieu et homme, est aussi esprit, comme il est écrit : « L'esprit qui nous précède est le Christ Seigneur » (
Lam., IV, 20). Il est également saint : car de même que le Père est Dieu et le Fils Seigneur, et le Père Seigneur et le Fils Dieu, de même aussi le Père est saint, et saint le Fils, et saint l'Esprit. Aussi les chérubins et les séraphins crient, sans que se lassent leurs voix : « Saint, saint, saint » (
Is., VI, 3), pour signifier la Trinité par la triple reprise de cette invocation. Si donc le Christ est l'un et l'autre, quelle différence y a-t-il ? Ne s'agit-il pas de nous faire savoir qu'il ne nous est pas permis de nier la divinité du Christ
[22] ? Aussi bien en temps de persécution que nous demande-t-on, sinon de nier que le Christ soit Dieu ? Ainsi quiconque ne confesse pas que Dieu est dans le Christ, et que le Christ est de Dieu et en Dieu, n'obtient pas le pardon. Mais aussi « tout esprit qui ne confesse pas que le Christ est venu dans la chair, n'est pas de Dieu » (
I Jn, IV, 2 ssq.) : car nier son humanité c'est nier sa divinité, puisque le Christ est Dieu dans l'homme, et l'homme en Dieu. Beaucoup cependant préfèrent dire que le blasphème impardonnable consiste à dire que le Christ chasse les démons de par Béelzebub, non en vertu de la puissance divine.
Luc XII, 13-34. Détachement des richesses.
« Et quelqu'un de la foule dit : Maître, dites à mon frère de partager avec moi l'héritage. Mais Il lui dit : Homme, Qui m'a établi juge ou répartiteur parmi vous ? »
Tout ce passage est ordonné à l'acceptation de la souffrance pour confesser le Seigneur, soit par mépris de la mort, soit par espoir de la récompense, soit sous la menace du supplice durable, auquel il ne sera jamais accordé relâche. Et comme il arrive souvent que c'est l'avidité qui tente la vertu, on ajoute aussi le commandement et l'exemple de la supprimer, quand le Seigneur dit : « Qui m'a établi juge ou répartiteur parmi vous ? » Il a sujet d'écarter le terrestre, étant descendu pour les choses divines ; et Il ne daigne pas être juge des litiges et arbitre des richesses, ayant à juger les vivants et les morts et à décider des mérites. Il faut donc considérer non ce que vous demandez, mais qui vous sollicitez, et ne pas croire qu'un esprit appliqué aux grandes choses peut se laisser importuner des moindres. Ce n'est donc pas sans raison qu'est éconduit ce frère, qui prétendait occuper de biens périssables le dispensateur des biens célestes, alors qu'entre frères ce n'est pas à l'intermédiaire d'un juge, mais à l'affection de s'entremettre et de répartir le patrimoine. D'ailleurs c'est le patrimoine de l'immortalité, non de l'argent, que l'on doit rechercher : car il est vain d'amasser des richesses sans savoir si on en aura l'usage : tel celui dont les greniers remplis craquaient sous les moissons nouvelles et qui préparait des magasins pour cette abondance de récoltes, sans savoir pour qui il amassait (Ps. 38, 7). Car nous laissons dans le monde tout ce qui est du monde, et nous voyons nous échapper tout ce que nous amassons pour nos héritiers ; nous n'avons pas à nous ce que nous ne pouvons emporter avec nous. Seule la vertu accompagne les défunts, seule nous suit la miséricorde, qui, nous conduisant et précédant aux demeures du ciel, acquiert aux défunts, au prix d'un vil argent, les tabernacles éternels : témoins les préceptes du Seigneur, qui nous dit : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin qu'ils vous accueillent dans les tabernacles éternels » (Lc, XVI, 9). Voilà donc un précepte bon, salutaire, capable d'animer les avares eux-mêmes à prendre soin d'échanger le périssable pour l'éternel, le terrestre pour le divin. Mais, comme la dévotion est souvent entravée par la faiblesse de la foi, et qu'au moment de donner son patrimoine on est retenu par la préoccupation du vivre, le Seigneur ajoute ces mots : « Ne soyez pas en souci pour votre vie du manger, ni pour votre corps du vêtement. La vie est plus que la nourriture, et le corps que le vêtement. » Rien en réalité n'est mieux fait pour donner confiance à ceux qui croient que Dieu peut tout accorder, que ce souffle d'air faisant durer l'union vitale de l'âme et du corps associés et conjoints, sans travail de notre part, et la ressource des aliments salutaires ne venant à manquer que lorsqu'est arrivé le jour suprême de la mort. Puis donc que l'âme est revêtue de l'enveloppe du corps, et le corps animé par l'énergie de l'âme, il est absurde de croire que les moyens de vivre nous manqueront, quand nous avons la réalité permanente de la vie. « Considérez, dit-il, les oiseaux du ciel. »
Grand exemple, à coup sûr, et digne d'être imité par la foi. Car si les oiseaux du ciel, qui n'exercent en aucune façon l'agriculture, qui ne récoltent pas les moissons copieuses, reçoivent cependant sans faute de la providence divine leur nourriture, il faut vraiment voir dans l'avarice la cause de notre indigence. Car s'ils ont en abondance les ressources d'une pâture qui ne vient pas de leur travail, c'est qu'ils ne savent pas revendiquer comme propriété particulière les fruits à eux donnés pour la nourriture de tous, au lieu que nous avons perdu les biens communs en revendiquant des propriétés ; rien n'est propriété de personne, puisque rien n'est durable, et il n'est pas de provisions assurées quand l'issue est incertaine. Pourquoi considérer les richesses comme à vous, quand Dieu a voulu que le vivre même vous fût commun avec les autres animaux ? Les oiseaux du ciel ne revendiquent rien pour eux spécialement, et c'est pourquoi ils ignorent la disette de nourriture, ne sachant envier les autres. « Considérez les lis, comme ils grandissent » ; et, plus bas : « Or si l'herbe, qui est là aujourd'hui et que l'on jette demain au feu, est ainsi vêtue par Dieu... » Bonne parole et bien humaine : par la comparaison de la fleur et de l'herbe, le discours du Seigneur nous a invités à la confiance que Dieu nous accordera sa miséricorde : soit, selon la lettre, parce que nous ne pouvons rien ajouter à la taille de notre corps, soit, au sens spirituel, parce que nous ne pouvons dépasser la mesure de notre taille sans la faveur de Dieu. Qu'y a-t-il en effet d'aussi propre à persuader que de voir même les êtres sans raison si bien vêtus par la providence de Dieu qu'il ne leur manque rien de ce qui peut les embellir et orner ? À plus forte raison devez-vous croire que l'homme raisonnable, s'il s'en remet à Dieu de tous ses besoins et n'abandonne pas la confiance en s'avisant de douter, ne saurait jamais manquer, comptant à bon droit sur la faveur divine. Il faut cependant examiner tout ceci plus à fond : car il ne semble pas indifférent que la fleur soit comparée à l'homme même, voire placée presque au-dessus des hommes personnifiés par Salomon, qui eut ce privilège soit de construire un temple au Seigneur selon les apparences, soit, selon le mystère, de figurer l'Église du Christ. Il ne paraît donc pas hors de propos de penser que le brillant coloris représente la gloire des anges du ciel ; ils sont réellement les fleurs de ce monde, parce que le monde est orné de leurs clartés, et qu'ils répandent la bonne odeur de la sanctification. Munis de leur secours, nous pouvons dire : « Nous sommes la bonne odeur du Christ parmi ceux qui sont sauvés » (II Cor., II, 15). N'étant entravés par aucune sollicitude, n'étant agités par aucune nécessité de travailler, ils gardent en eux le bienfait de la libéralité divine et les dons de la nature céleste. Aussi est-ce à bon droit que Salomon nous est montré, ici revêtu de sa gloire, ailleurs (Matth., VI, 29) couvert, parce qu'il couvrait en quelque sorte la faiblesse de sa nature corporelle par la force de l'âme, et la revêtait de la splendeur de ses ouvrages : au lieu que les anges, dont la nature plus proche de Dieu demeure exempte de toute souffrance corporelle, si grand que soit un homme, lui sont justement préférés à raison de notre infirmité. Puis donc que par la résurrection les hommes seront comme les anges dans le ciel, le Seigneur, en citant l'exemple des anges, nous a commandé d'espérer l'enrichissement de la gloire céleste, Lui qui l'a accordée a eux également, jusqu'à ce que cette mortalité soit absorbée par la vie ; car « il faut que cette corruption se revête d'incorruptibilité, et que cette mortalité se revête d'immortalité » (I Cor., XV, 53).
Beaucoup jugent cette comparaison particulièrement heureuse, eu égard à la nature de la fleur et aux mœurs de la plante dont il est question. Les lis n'ont pas besoin d'être soignés et cultivés chaque année ; il n'y a pas similitude entre la récolte des autres fruits et la production de cette fleur : le travail ne revient pas s'imposer chaque saison au souci des agriculteurs. Quelle que soit la sécheresse de la campagne, tout ce qui se développe est poussé à fleurir par la vertu native d'une sève qui vient d'eux et demeure toujours en eux. Ainsi quand vous voyez desséchée la tige des feuilles adultes, la nature de la fleur est pourtant vivace : sa verdeur est cachée, non morte ; mais dès qu'elle est réveillée par les caresses du printemps, elle reprend le vêtement des bourgeons, la chevelure de la fleur ou la parure du lis. Comme il nous souvient d'avoir traité ailleurs ce passage plus au long, il suffira de l'avoir effleuré, pour ne pas revenir sur les mêmes choses. J'ai plaisir à relever que les lis ne naissent pas sur les montagnes escarpées ou dans les forêts incultes, mais dans les jardins amènes. Car il est des jardins fruitiers, ceux des diverses vertus ; ainsi qu'il est écrit : « C'est un jardin clos que ma sœur et épouse : un jardin clos, une fontaine scellée » (Cant., IV, 12) ; car où il y a pureté, chasteté, religion, les silences assurés de la retraite, où il y a la clarté des anges, là se trouvent les violettes des confesseurs, les lis des vierges, les rosés des martyrs. Et nul ne doit trouver déplacé que les lis soient comparés aux anges, puisque le Christ lui-même rappelle qu'il est un lis : « Je suis, dit-Il, la fleur des champs et le lis des vallons » (Cant., II, 1). Et c'est bien un lis que le Christ ; car où se trouve le sang des martyrs, là est le Christ, qui est la fleur élancée, sans tache, innocente, qui ne blesse point par le piquant des épines, mais resplendit d'un épanouissement de beauté. Car les rosés ont des épines, parce que les martyrs ont leurs supplices ; mais la divinité intangible n'a pas d'épines, n'ayant pas ressenti les tourments. Si donc les lis, ou les anges, sont vêtus au-delà de toute beauté humaine, il ne faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu sur nous aussi, puisque le Seigneur nous promet, par la grâce de la résurrection, un aspect semblable à celui des anges. En cet endroit Il semble effleurer encore cette question, que l'Apôtre n'a pas omise : les gens d'ici-bas demandent comment ressuscitent les morts (I Cor., XV, 35) et avec quel corps ils reviennent. Car en disant : « Cherchez le Royaume de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît », Il montre que la grâce ne manquera aux croyants ni pour le présent ni pour la suite, pourvu que, désirant le divin, ils ne cherchent pas le terrestre. Se mettre en peine de la nourriture sied vraiment peu à des hommes qui sont au service du Royaume. Le Roi sait comment nourrir, alimenter, vêtir sa maison ; aussi a-t-il dit : « Jetez en Dieu votre souci, et c'est Lui qui vous nourrira » (Ps. 54, 23).
Luc XII, 49-50.
« Je suis venu mettre le feu à la terre, et quel est mon vouloir, sinon qu'enfin il s'allume ? Je dois être baptisé d'un baptême, et quel est mon tourment tant qu'il n'est pas accompli ! »
Plus haut, Il nous a voulus vigilants, attendant à tout moment la venue du Seigneur Sauveur, de crainte que par relâchement, par négligence, en différant de jour en jour son travail, tel, devancé par le jour du jugement futur ou par sa propre mort, ne perde la récompense de sa gestion. Cela s'adressait à tous, sous forme de précepte général ; mais le thème de la comparaison suivante semble proposé aux économes, c'est-à-dire aux évêques, pour leur faire savoir qu'ils auront à subir plus tard un grave châtiment si, occupés aux plaisirs du siècle, ils ont négligé de gouverner la maison du Seigneur et le peuple à eux confié. Mais comme le profit est mince, et faible la richesse en mérites, quand c'est la crainte du supplice qui empêche de s'égarer, puisque la charité et l'amour ont une dignité supérieure, le Seigneur aiguise notre zèle à mériter sa faveur et nous enflamme du désir d'acquérir Dieu, en disant : « Je suis venu mettre le feu à la terre », non pas certes le feu qui consume les biens, mais celui qui produit la volonté bonne, qui rend meilleurs les vases d'or de la maison du Seigneur en consumant le foin et la paille (
I Cor., III, 12 ssq.), en dévorant toute la gangue du siècle, amassée par le plaisir mondain, œuvre de la chair qui doit périr ; ce feu divin qui mettait la flamme aux os des prophètes, comme le dit Jérémie le saint : « C'est devenu comme un feu ardent qui brûle dans mes os » (
Jér., XX, 9). Car il est un feu du Seigneur, dont il a été dit : « Un feu brûlera devant Lui » (
Ps. 96, 3). Le Seigneur également est un feu, comme Il dit Lui-même : « Je suis le feu qui brûle sans consumer » (
Ex., III, 2 ; cf.
XXIV, 17 ;
Deut., IV, 24 ; Hébr., XII, 29) : car le feu du Seigneur est la lumière éternelle ; c'est à ce feu que s'allument les lampes dont Il a dit plus haut : « Que vos reins soient ceints, et vos lampes ardentes. » C'est que, les jours de cette vie étant nuit, une lampe est nécessaire. Ce feu, Ammaùs
[23] et Cléopas témoignent que le Seigneur l'a mis en eux aussi, quand ils disent : « N'avions-nous pas le cœur brûlant, sur la route, lorsqu'il nous dévoilait les Écritures » (
Lc, XXIV, 32) ? Ils ont ainsi enseigné avec évidence quelle est l'action de ce feu, qui éclaire l'intime du cœur. C'est pour cela peut-être que le Seigneur viendra dans le feu (cf.
Is., LXVI, 15 ; 16) : pour consumer tous les vices au moment de la résurrection, combler par sa présence les désirs de chacun, et projeter la lumière sur les mérites et les mystères.
Telle est la condescendance du Seigneur qu'il témoigne avoir à cœur de répandre en nous la dévotion, d'achever en nous la perfection, et de hâter pour nous sa Passion. N'ayant en Lui nul sujet de douleur, Il était pourtant angoissé de nos peines, et au moment de mourir laissait voir une tristesse qu'il n'avait pas conçue par crainte de sa mort, mais à cause du retard de notre rédemption, selon qu'il est écrit : « Quelle est mon angoisse jusqu'à ce que cela s'accomplisse ! » Certes Celui qui est angoissé jusqu'à l'accomplissement est assuré de l'accomplissement. Mais ailleurs encore : « Mon âme, dit-Il, est triste jusqu'à la mort » (Matth., XXVI, 38). Ce n'est pas à cause de la mort, mais jusqu'à la mort, que le Seigneur est triste, étant affecté par les conditions de la sensibilité corporelle, non par la terreur de la mort. Car ayant pris un corps Il devait subir tout ce qui appartient au corps, avoir faim et soif, être angoissé et triste ; mais la divinité ne saurait être modifiée par ces impressions. En même temps Il montre que, dans la lutte avec la souffrance, la mort corporelle est délivrance de la torture, non paroxysme de la douleur.
Luc XII, 51-53. Division au sujet de l'Évangile.
« Vous croyez que je suis venu apporter la paix sur terre ? Non, vous dis-je ; mais la séparation. Car désormais dans la même maison cinq personnes seront divisées, trois prenant parti contre deux, et deux contre trois. Le père sera opposé au fils, et le fils au père ; la mère à la fille, et la fille à la mère ; la belle-mère à sa bru, et la bru à sa belle-mère. »
Dans presque tous les passages de l'Évangile le sens spirituel intervient. Pourtant c'est maintenant surtout, pour n'être pas rebuté par la dureté de l'explication simpliste, qu'il y a lieu d'associer à la trame du sens la profondeur spirituelle ; d'autant plus que la sainte religion, par l'humanité de ses enseignements et ses aimables exemples d'affection, incline doucement les exilés mêmes de la foi à lui porter du moins respect ; par l'éducation préalable de la foi elle apprivoise et dissipe les préjugés endurcis, et amène les esprits captifs de l'erreur jusqu'à la discipline de la foi
[24] quand elle a pu les gagner par la bonté. Quand en effet des cœurs faibles ne peuvent saisir les profondeurs de la foi, ce qui est commandé fait juger de ce qu'il faut adorer ; la justice venant du juste, la sainteté du saint témoignent combien est bon l'Auteur de leur bonté. Quand donc le Seigneur a ramassé dans une même recommandation la révérence envers Dieu et le bienfait de la bonté, en disant : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu » et « vous aimerez votre prochain », allons-nous le croire changé au point d'abolir les bases des relations, d'opposer entre eux les sentiments d'affection ? Croirons-nous qu'il a commandé la désunion entre ses fils très chers ? Comment donc est-ce Lui « notre paix, qui a rapproché les deux en un » (
Éphés., II, 14) ? Comment dit-Il Lui-même : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix » (
Jn, XIV, 27), s'il est venu séparer les pères de leurs fils, les fils de leurs pères, en dissolvant leurs liens ? Comment est-on « maudit si l'on n'honore pas son père » (
Deut., XXVII, 16), religieux si on le délaisse ? Mais si nous prenons garde que l'affaire de la religion vient en premier lieu, celle de la piété
[25] en second, nous jugerons que cette question même s'éclaire : il vous faut en effet faire passer l'humain après le divin. Car si l'on doit rendre des devoirs aux parents, combien plus au Père des parents, à qui vous devez être reconnaissant de vos parents mêmes ? Ou, s'ils ne reconnaissent pas du tout leur Père, comment les reconnaîtrez-vous ? Il ne dit donc pas qu'il faut renoncer aux objets de l'affection, mais préférer Dieu à tous. D'ailleurs vous trouvez dans un autre Livre : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi » (
Matth., X, 37). Il vous est interdit non d'aimer vos parents, mais de les préférer à Dieu : car les relations de nature sont des bienfaits du Seigneur, et nul ne doit aimer le bienfait reçu plus que Dieu, qui conserve le bienfait reçu de Lui.
Donc même au sens littéral, ceux qui comprennent avec piété ne sont pas dépourvus d'une explication religieuse. Mais voici de quoi nous faire penser qu'il faut chercher un sens plus profond ; car Il a ajouté : « Désormais dans une même maison cinq seront divisés : trois prendront parti contre deux, et deux contre trois. » Quels sont donc ces cinq, alors qu'on voit nommées ensuite six personnes : père et fils, mère et fille, belle-mère et bru ? Il est vrai qu'on peut identifier mère et belle-mère, car celle qui est mère d'un fils est belle-mère de son épouse, en sorte que même littéralement le nombre n'est pas calculé de manière inexacte. Et l'on voit clairement que la foi n'est pas captive des liens de nature, puisque, même tenu aux devoirs de piété, on est libre par la foi. De plus il ne semble pas superflu de résoudre ce sens par l'interprétation mystique. La maison unique, c'est l'homme en son unité : car chacun est une demeure, ou de Dieu, ou du diable. Ainsi la demeure spirituelle, c'est l'homme spirituel, comme nous le lisons dans l'épître de Pierre : « Et vous, telles des pierres vivantes, vous êtes construits en demeure spirituelle pour un sacerdoce saint » (
I Pierre, II, 5). Dans cette maison donc deux s'opposent à trois, trois à deux. Deux, nous lisons souvent que ce sont l'âme et le corps ; et si deux s'accordent sur terre (
Matth., XVIII, 19), des deux il en a fait un (
Éphés., II, 14). Et ailleurs : « Je châtie mon corps et le contrains à servir » (
I Cor., IX, 27) ; autre est ce qui sert, autre celui à qui on est soumis. Ayant reconnu les deux, reconnaissons également les trois : c'est facile à comprendre en partant de ces deux. Car l'âme dans le corps a trois dispositions, l'une raisonnable, une autre concupiscible, la troisième irascible : autrement dit
λογιστιχόν, έπιθυμητιχίν, θυμικά [26]. Il n'y aura donc pas opposition de deux contre deux, mais de deux contre trois, et de trois contre deux ; car, grâce à la venue du Christ, l'homme, qui était privé de raison, est devenu raisonnable. Auparavant nous étions semblables aux bêtes qui ignorent la raison ; nous étions charnels, nous étions terrestres, conformément à la sentence : « Tu es terre, et à la terre tu iras » (
Gen., III, 19). Le Fils de Dieu est venu, Il a envoyé son Esprit dans nos cœurs (
Gal., IV, 6), nous sommes devenus fils de l'Esprit. Nous pouvons dire que dans cette maison se trouvent cinq autres, savoir l'odorat, le toucher, le goût, la vue, l'ouïe. Si donc mettant à part, à raison de ce que nous entendons ou lisons, les sens de la vue et de l'ouïe, nous retranchons les plaisirs superflus du corps, qui sont engendrés par le goût, le toucher et l'odorat, nous opposons deux à trois : car l'esprit n'est pas fait pour se laisser prendre aux appâts des vices, mais pour tendre à la vertu en s'arrachant aux caresses de la volupté. Il n'y a donc pas accord de tous pour précipiter dans l'égarement, mais opposition et séparation des désirs du cœur et des devoirs de la vertu. Ou, si nous l'entendons des cinq sens du corps, alors les vices et péchés du corps se mettent à part. Peut-être aussi les cinq sont-ils ceux qui, dans l'Évangile (
Lc XVI, 23 ssq.), sont appelés ses frères par le riche fêtard qu'on nous montre torturé aux enfers, et qu'il supplie qu'on avertisse de renoncer aux délices en ce siècle, afin que leurs efforts vertueux puissent trouver le repos après ce siècle. On peut aussi considérer le corps et l'âme, séparés de l'odorat, du toucher et du goût de la luxure, s'opposant dans la même maison aux vices qui les assaillent, le corps et l'âme se soumettant à la loi de Dieu, s'écartant de la loi du péché. Bien que leur désaccord soit devenu nature par la prévarication du premier homme, en sorte qu'ils ne s'entendaient jamais dans un commun effort vers la vertu, cependant, la croix du Seigneur ayant fait disparaître les inimitiés comme la loi des préceptes (
Éphés., II, 14-16), ils se sont rapprochés et associés dans la concorde, après que le Christ notre paix, descendant du ciel, « eut réuni les deux en un et détruit le mur d'inimitiés qui les séparait, abolissant dans sa chair la loi des ordonnances et des prescriptions, pour faire des deux un seul homme nouveau, faisant la paix et réconciliant l'un et l'autre en un même corps avec Dieu » (Ib). Quels sont ces deux, sinon l'intérieur d'une part, de l'autre l'extérieur ? L'un concerne la vigueur de l'âme, l'autre se rapporte à la sensibilité corporelle : encore qu'elles s'accordent dans l'inséparable unisson de leurs sentiments, lorsque la chair, soumise à sa supérieure, obéit à ses ordres salutaires. Ce n'est pas qu'elle prenne la nature de l'âme, dont la subtilité pénétrerait la matière ; mais, renonçant aux délices, purifiée de toute souillure des vices, elle entre dans la voie d'une vie céleste par l'amour de l'obéissance ; elle ne résiste plus, comme jadis, à la loi de l'âme, mais, délivrée, par la loi de l'âme et par l'Esprit de vie, de la loi du péché, la chair devient complément de l'âme : elle n'est plus l'entremetteuse des vices, mais l'imitatrice et comme la suivante de la vertu. Alors aussi l'âme ne se prête pas aux appâts du corps et ne succombe pas au charme des plaisirs charnels, mais pure et dégagée des servitudes de ce monde, elle gagne et attire les sens corporels à ses propres plaisirs, de sorte que l'habitude d'entendre et de lire la nourrisse d'un accroissement de vertu et la rassasie de l'aliment spirituel dont la vigueur intime lui fera ignorer la faim. En effet la sagesse est la nourriture de l'âme : festin admirable de suavité, qui n'alourdit pas les membres et ne se transforme pas en ignominie, mais en parure de la nature. Alors le bourbier des passions se change en temple de Dieu, et le réceptacle des vices commence d'être le sanctuaire des vertus. C'est bien ce qui arrive, quand la chair, revenant à son naturel, reconnaît ce qui nourrit sa vigueur, et, renonçant aux témérités de l'orgueil, épouse le jugement de l'âme qui la règle. Tel était son état quand elle reçut pour demeure les retraites du paradis, avant que, gâtée par le venin du funeste serpent, elle ne connût la faim sacrilège et ne passât outre, dans son désir de manger, au souvenir des préceptes divins qui demeurait attaché aux sens de l'âme. C'est de là, nous est-il révélé, qu'est venu le péché, dont le corps et l'âme sont comme les parents, la nature corporelle étant tentée, l'âme ayant pour elle une compassion morbide. Si elle avait refréné l'avidité du corps, la source du péché eût été tarie à sa naissance même ; le corps la fit passer dans l'âme comme par un acte de virilité : l'âme en fut imprégnée, sa vigueur même fut corrompue, et, alourdie par ce fardeau étranger, elle l'enfanta
[27]. Car le sexe violent et fort est comme emporté par la puissante impulsion de la passion virile ; l'autre s'applique à garder une attitude douce plutôt que violente. C'est donc par eux qu'a grandi le mouvement des convoitises diverses. Mais dès qu'elle rentre en elle-même, l'âme est saisie de honte de sa postérité hideuse, renie ses héritiers dégénérés, renonce aux passions, prend en horreur le péché. La chair elle-même, écrasée sous la dette des durs travaux et épuisée par la durée de sa lamentable infortune, lorsqu'elle gémit d'être transpercée par les convoitises qu'elle-même s'est enfantées, comme par les halliers du monde, est pressée de dépouiller le vieil homme pour se soustraire à elle-même, pour n'être pas, telle une mère imprévoyante, trahie par sa postérité prête à périr. De même encore le mouvement déraisonnable des convoitises, l'attirant par les appâts de la volupté comme par la beauté fardée d'une certaine apparence, se l'est comme unie pour vivre en société ; semblablement la volupté, sorte de belle-mère du corps et de l'âme, épouse le mouvement de la convoitise perverse.
Aussi longtemps qu'a persisté dans une même maison, par l'unisson des vices, un accord indivisible et inséparable, on n'y voyait aucune division. Mais lorsque le Christ eut apporté sur terre le feu dont Il consumerait les fautes de la chair, ou le glaive, qui signifie le tranchant de la puissance qui s'exerce, et qui « pénètre l'intime de l'esprit et des moelles » (Hébr., IV, 12), alors chair et âme, renouvelées par les mystères de la régénération, oubliant ce qu'elles étaient, commençant d'être ce qu'elles n'étaient pas, se séparent de la compagnie du vice ancien, si aimé qu'il ait été jusque-là, et rompent tout lien avec leur postérité prodigue. Ainsi les parents sont divisés contre les enfants, le mouvement d'intempérance étant renié par la tempérance du corps et l'âme évitant le commerce de la faute, tandis qu'il ne reste aucune place à cette étrangère, venue du dehors, la volupté. Les enfants également sont divisés contre les parents, quand les vices invétérés se dérobent à la censure sénile de l'homme renouvelé, et que la jeune volupté fuit pour ainsi dire la discipline d'une maison sérieuse. Et rien n'interdit de penser que ceux-là aussi se séparent qui veulent devenir meilleurs que leurs parents, étant donné surtout que plus bas Il a dit : « Si l'on vient à moi sans haïr père et mère, fils, frères et sœurs, et même sa vie, on ne peut être mon disciple » (Lc, XIV, 26). Ainsi, selon l'interprétation obvie, le fils qui suit le Christ a l'avantage sur les parents païens : car la religion l'emporte sur les devoirs de l'affection.
Autre sens, plus profond. Le péché naît de la chair, et agit pour ainsi dire au sein de la chair ; ce qui fait dire à l'Apôtre : « Si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui l'accomplis, mais le péché qui habite en moi » (Rom., VII, 20). Lorsque, répandu pour la vie de ce monde, le sang du Seigneur a exterminé les vices, il y a passage de la disgrâce à la grâce — car le péché a surabondé pour que la grâce fût surabondante (Rom., V, 20) — et il se trouve que le repentir né du péché pousse à changer de vie et à désirer la grâce spirituelle : ainsi ce qui m'était mortel sera mon salut (cf. Rom., VII, 10). Donc le péché, lavé par les eaux de la fontaine, est séparé de la chair dont il fut engendré, et, chacun désirant réparer son péché, la faute aboutit au zèle à se discipliner. À son tour, la convoitise des choses mauvaises et cette sorte de désir passionné, brûlant, est transposé par la parole de Dieu en avidité de la charité et de l'amour divin ; la nature est la même, la conduite a changé ; et ce désir du corps et de l'âme procure un plaisir bien préférable au précédent : celui des mystères célestes. Car l'esprit se nourrit de la connaissance des choses, et, transporté d'apprendre la promesse des biens futurs, il prend en dégoût les anciennes œuvres de l'âme ; car « l'homme animal ne saisit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu : pour lui c'est folie ; mais le spirituel juge de tout, et n'est jugé par personne » (I Cor., II, 14 ssq.).