Luc X 30-37. Le bon Samaritain.
"Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho."
Afin de pouvoir plus aisément expliquer le texte qui nous est proposé, repassons l'histoire ancienne de la ville de Jéricho. Nous nous souvenons que Jéricho — comme nous le lisons dans le livre intitulé Josué fils de Navé — était une grande cité entourée de murs et de remparts, pour n'être pas accessible au fer, ni forcée par le bélier. Il y demeurait une prostituée, Rahab, qui donna l'hospitalité aux éclaireurs envoyés par Josué, les aida de ses conseils, répondit aux questions de ses concitoyens qu'ils étaient partis, les cacha sur son toit, et, pour arriver à se soustraire, elle et les siens, à la destruction de la ville, attacha de l'écarlate à sa fenêtre. Quant aux murs inexpugnables de la cité, au son des sept trompettes des prêtres , accompagné par les cris et les hurlements joyeux du peuple, ils s'écroulèrent. Voyez comment chacun tient son rôle propre : l'éclaireur la vigilance, la prostituée le secret, le vainqueur la fidélité, le prêtre la religion : les premiers, pour la gloire, ne craignent pas le péril ; elle, même en péril, ne trahit pas ceux qu'elle a reçus ; celui-ci, plus soucieux de garder la fidélité que de vaincre, prescrit la vie sauve pour la prostituée avant la ruine de la cité ; quant aux instruments de la religion, ce sont les armes du prêtre. Et maintenant, comment ne pas trouver parfaitement merveilleux que dans toute cette ville nul n'ait été sauvé sinon celui que la prostituée a libéré ?
Telle est la simple vérité historique. Considérée plus à fond, elle révèle d'admirables mystères. Jéricho est en effet la figure de ce monde, où, chassé du paradis, c'est-à-dire de la Jérusalem céleste, Adam est descendu par la déchéance de sa prévarication, passant de la vie aux enfers : c'est le changement non pas de lieu, mais de mœurs, qui a fait l'exil de sa nature. Bien changé de l'Adam qui jouissait d'un bonheur sans trouble, dès qu'il se fut abaissé aux fautes du monde, il rencontra des larrons ; il ne les aurait pas rencontrés, s'il ne s'y était exposé en déviant du commandement céleste. Quels sont ces larrons, sinon les anges de la nuit et des ténèbres, qui parfois se travestissent en anges de lumière (II Cor,, XI, 14), mais ne peuvent s'y tenir ? Ils nous dépouillent d'abord des vêtements de grâce spirituelle que nous avons reçus, et c'est ainsi qu'ils ont coutume d'infliger des blessures : car si nous gardons intacts les vêtements que nous avons pris, nous ne pouvons ressentir les coups des larrons. Prenez donc garde d'être d'abord dépouillé, comme Adam a d'abord été mis à nu, dépourvu de la protection du commandement céleste et dépouillé du vêtement de la foi : c'est ainsi qu'il a reçu la blessure mortelle à laquelle aurait succombé tout le genre humain, si le Samaritain n'était descendu pour guérir ses cruelles blessures. Ce n'est pas le premier venu que ce Samaritain : celui qu'avaient dédaigné le prêtre, le lévite, Il ne l'a pas dédaigné à son tour. Ne méprisez pas non plus, à cause de ce nom de secte, Celui qu'en interprétant ce nom vous admirerez : car le nom de Samaritain signifie gardien : telle est sa traduction. Qui est ce gardien ? N'est-ce pas Celui dont il est dit : « Le Seigneur garde les petits » (Ps. 114, 6) ? De même donc qu'il y a un Juif selon la lettre, un autre selon l'esprit, il y a aussi un Samaritain du dehors, un autre caché. Donc ce Samaritain qui descendait — « qui est descendu du ciel, sinon Celui qui est monté au ciel, le Fils de l'homme, qui est au ciel » ( Jn, III, 13) ? — voyant cet homme à demi mort, que personne jusque-là n'avait pu guérir (comme celle qui avait un flux de sang et avait dépensé toute sa fortune en médecins), s'est approché de lui, c'est-à-dire en acceptant de souffrir avec nous s'est fait notre proche et, en nous faisant miséricorde, notre voisin. « Et il pansa ses blessures, en y versant de l'huile et du vin. » Ce médecin a bien des remèdes, au moyen desquels il a coutume de guérir. Sa parole est un remède : tel de ses discours ligature les plaies, un autre les fomente d'huile, un autre y verse le vin ; Il ligature les plaies par tel précepte plus austère, Il réchauffe en remettant le péché, Il pique comme avec le vin en annonçant le jugement. « Et il le plaça, dit-il, sur sa monture. » Écoutez comment Il vous y place : « Il porte nos péchés et souffre pour nous » (Is., LIII, 4). Le Pasteur aussi a placé la brebis fatiguée sur ses épaules (Lc, XV, 5). Car « l'homme est devenu semblable à une monture » (Ps. 48, 13) : alors Il nous a placés sur sa monture, pour que nous ne soyons pas comme le cheval et le mulet (Ps. 31, 9), pour supprimer les infirmités de notre chair en prenant notre corps. Enfin Il nous a conduits à l'écurie, nous qui étions montures : l'écurie est le lieu où aiment à se retirer ceux qui sont lassés d'un long parcours. Donc le Seigneur a conduit à l'écurie, Lui qui relève de terre l'indigent et retire le pauvre du fumier (Ps. 112, 7). « Et il a pris soin de lui », de crainte que malade il ne pût observer les préceptes qu'il avait reçus.
Mais ce Samaritain n'avait pas le loisir de demeurer longtemps sur terre : il Lui fallait retourner au lieu d'où Il était descendu. Aussi « le jour suivant » — quel est cet autre jour ? Ne serait-ce pas celui de la résurrection du Seigneur, celui dont il est dit : « Voici le jour que le Seigneur a fait » (
Ps. 117, 24) ? — « Il tira deux deniers et les remit à l'hôtelier, et il dit : prenez soin de lui. » Qu'est-ce que ces deux deniers ? Peut-être les deux Testaments, qui portent empreinte sur eux l'effigie du Père éternel, et au prix desquels sont guéries nos blessures. Car nous avons été rachetés au prix du sang (
I Pierre, I, 19), afin d'échapper aux ulcères de la mort finale. Donc ces deux deniers — encore qu'il ne soit pas déplacé de penser aussi aux pièces de ces quatre livres
[14] — l'hôtelier les a reçus. Lequel ? Peut-être celui qui a dit : « Je tiens cela pour de l'ordure, afin d'acquérir le Christ » (
Phil., III, 8) — pour avoir soin de l'homme blessé. L'hôtelier donc, c'est celui qui a dit : « Le Christ m'a envoyé prêcher l'évangile » (
I Cor., I, 17). Les hôteliers sont ceux auxquels il est dit : « Allez dans le monde entier, et prêchez l'évangile à toute créature » ; et « quiconque croira et recevra le baptême, sera sauvé » (
Mc, XV, 16) : oui, sauvé de la mort, sauvé de la blessure qu'ont infligée les larrons. Heureux l'hôtelier qui peut soigner les blessures d'autrui ! Heureux celui à qui Jésus dit : « Ce que vous aurez dépensé en surplus, je vous le rendrai à mon retour ! » Le bon dispensateur, qui dépense même en surplus ! Bon dispensateur Paul, dont les discours et les épîtres sont comme en excédent sur le compte qu'il avait reçu ! Il a exécuté le mandat déterminé du Seigneur par un travail presque immodéré de l'âme et du corps, afin de soulager bien des gens de leurs graves maladies en leur dispensant sa parole. C'était donc le bon hôtelier de cette écurie dans laquelle l'ânesse a reconnu la crèche de son maître (
Is., I, 3), et dans laquelle on renferme les troupeaux des agneaux, de crainte que les loups rapaces qui grondent près des parcs n'aient un facile accès dans la bergerie. Il promet donc de rendre la récompense. Quand reviendrez-vous, Seigneur, sinon au jour du jugement ? Car bien que vous soyez partout sans cesse, vous tenant au milieu de nous sans être vu de nous, il y aura cependant un moment où toute chair vous verra revenir. Vous rendrez donc ce que vous devez. Heureux ceux qui ont pour débiteur Dieu ! Puissions-nous, nous autres, être débiteurs solvables ! Puissions-nous être en état de payer ce que nous avons reçu, sans que la fonction du sacerdoce ou du ministère
[15] nous exalte ! Comment rendrez-vous, Seigneur Jésus ? Vous avez bien promis qu'au ciel les bons auront une abondante récompense ; pourtant vous rendrez encore, quand vous direz : « C'est bien, bon serviteur ; puisque vous avez été fidèle aux petites choses, je vous confierai beaucoup ; entrez dans la joie de votre Seigneur » (
Matth., XXV, 21).Puis donc que nul n'est plus notre prochain que Celui qui a guéri nos blessures, aimons-Le comme Seigneur, aimons-Le aussi comme proche : car rien n'est si proche que la tête pour les membres. Aimons aussi celui qui imite le Christ ; aimons celui qui compatit à l'indigence d'autrui de par l'unité du corps. Ce n'est pas la parenté qui rend proche, mais la miséricorde ; car la miséricorde est conforme à la nature : il n'est rien de si conforme à la nature que d'aider celui qui participe à notre nature.
Luc X, 38-42. Marie et Marthe.
Il a donc été question de la miséricorde. Mais il n'y a pas qu'une manière d'être vertueux. On montre ensuite, par l'exemple de Marthe et de Marie, dans les œuvres de l'une le dévouement actif, chez l'autre l'attention religieuse de l'âme à la parole de Dieu ; si elle est conforme à la foi, elle passe avant les œuvres elles-mêmes, ainsi qu'il est écrit : « Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée. » Etudions-nous donc, nous aussi, à posséder ce que nul ne pourra nous enlever, en prêtant une oreille non pas distraite, mais attentive : car il arrive au grain même de la parole céleste d'être dérobé, s'il est semé le long de la route (Lc, VIII, 5, 12). Soyez, comme Marie, animé du désir de la sagesse : c'est là une œuvre plus grande, plus parfaite. Que le soin du ministère n'empêche pas la connaissance de la parole céleste. Ne reprenez pas et ne jugez pas oisifs ceux que vous verrez occupés de la sagesse : car Salomon le pacifique a cherché à l'avoir en sa demeure (Sag., IX, 10 ; Prov., VIII, 12). Pourtant on ne reproche pas à Marthe ses bons offices ; mais Marie a la préférence, pour s'être choisi une meilleure part. Car Jésus a de multiples richesses et fait de multiples largesses : aussi la plus sage a choisi ce qu'elle a reconnu être le principal. Par ailleurs les Apôtres n'ont pas jugé qu'il fût pour le mieux de délaisser la parole de Dieu et de servir aux tables (Act., VI, 2) ; mais les deux choses sont œuvre de sagesse, car Étienne aussi était rempli de sagesse et fut choisi comme serviteur. Donc que celui qui sert obéisse au docteur, et que le docteur exhorte et anime celui qui sert. Car le corps de l'Église est un, si les membres sont divers ; ils ont besoin l'un de l'autre ; « l'œil ne saurait dire à la main : je ne désire pas tes services, ni de même la tête aux pieds » (I Cor., XII, 12 ssq.), et l'oreille ne saurait nier qu'elle soit du corps. Car s'il en est de principaux, les autres sont nécessaires. La sagesse réside dans la tête, l'activité dans les mains ; car « les yeux du sage sont dans sa tête » (Eccl., II, 14), puisque le vrai sage est celui dont l'esprit est dans le Christ, et dont l'œil intérieur est levé vers les hauteurs ; aussi les yeux du sage sont dans sa tête, ceux du fou dans son talon.
Luc XI, 5-13. L'ami importun.
"Si quelqu'un d'entre vous, ayant un ami, va le trouver au milieu de la nuit et lui dit : Ami, prête-moi trois pains."
Encore un passage comportant un précepte : il faut offrir la prière à tous les moments, non seulement le jour, mais encore la nuit. Vous le voyez en effet : celui qui au milieu de la nuit est allé demander trois pains à son ami et a persévéré dans sa demande instante n'est pas frustré de sa requête. Qu'est-ce que ces trois pains, sinon la nourriture du mystère céleste ? Si vous aimez le Seigneur votre Dieu, vous pourrez l'obtenir non seulement pour vous, mais encore pour les autres. Et qui est davantage notre ami que Celui qui pour nous a livré son corps ?
C'est à Lui qu'au milieu de la nuit David a demandé des pains, et il les a reçus ; car il demandait quand il disait : « Au milieu de la nuit je me levais pour vous louer » (Ps. 118, 62) ; aussi a-t-il obtenu ces pains qu'il nous a servis pour être mangés. Il a demandé quand il dit : « Je baignerai mon lit chaque nuit » (Ps. 6, 7) ; car il n'a pas eu peur de réveiller dans son sommeil Celui qu'il sait toujours en éveil et agissant. Nous souvenant donc des Écritures, appliquons-nous jour et nuit à la prière pour implorer le pardon de nos péchés. Car si un tel saint, pris par les devoirs de la royauté, disait sept fois le jour sa louange au Seigneur (Ps. 118, 164), toujours attentif aux sacrifices du matin et du soir, que nous faut-il faire, nous qui devons d'autant plus demander que nous défaillons plus fréquemment par faiblesse de la chair et de l'esprit, afin que, las du chemin, bien fatigués du cours de ce monde et des circuits de cette vie, nous ne manquions pas, pour notre réfection, du pain qui raffermit le cœur de l'homme (Ps. 103, 15) ?
Et ce n'est pas seulement au milieu de la nuit, mais presque à tous les instants que le Seigneur recommande de veiller : car Il vient le soir, et à la seconde et à la troisième veille, et Il a coutume de frapper. « Heureux dès lors les serviteurs qu'à sa venue le Seigneur trouvera éveillés. » Si donc vous désirez que la puissance de Dieu s'apprête et vous serve (Lc, XII, 37), il faut veiller toujours ; car il y a bien des embûches autour de nous, et lourd est le sommeil du corps ; si l'âme se met à en dormir, elle perdra sa vigueur et sa force. Secouez donc votre sommeil, afin de frapper à la porte du Christ. Cette porte, Paul lui aussi demande qu'elle lui soit ouverte : non content de ses prières, il supplie que celles du peuple l'assistent, afin que la porte lui soit ouverte pour parler du mystère du Christ (Col., IV, 3). Et peut-être est-ce la porte que Jean a vue ouverte ; car il l'a vue, et il a dit : « Après cela j'ai vu ; et voici une porte ouverte dans le ciel, et la voix que j'avais d'abord entendue me parlait, telle une trompette, et disait : Monte jusqu'ici, et je te montrerai ce qui doit s'accomplir » (Apoc., IV, 1). La porte s'est donc ouverte pour Jean ; la porte s'est ouverte pour Paul, afin qu'il reçût pour nous les pains que nous mangerions : car il a persisté à frapper à la porte, à propos, hors de propos (II Tim., IV, 2) afin de ranimer les Gentils, fatigués et lassés de la route du monde, par l'abondance de la nourriture céleste.
Ce passage donc donne le précepte de prier souvent, l'espoir d'obtenir, l'art de persuader : d'abord par le précepte, puis par l'exemple. Car quand on promet une chose, on doit procurer l'espoir de ce qui est promis, en sorte qu'il y ait obéissance aux avis, foi aux promesses : celle-ci, songeant à la bonté humaine, acquiert à plus forte raison l'espoir de la bonté éternelle. Encore faut-il faire des demandes justes, pour que la prière ne devienne pas péché (Ps. 108, 7). Et il (Paul) n'a pas rougi de demander souvent une chose, pour ne pas sembler peu confiant en la miséricorde du Seigneur, ou orgueilleusement froissé de n'avoir pas obtenu quelque chose dès la première prière : « Aussi, dit-il, j'ai prié trois fois le Seigneur » (II Cor., XII, 8) ; et il montre que souvent Dieu n'accorde pas ce dont Il est prié, parce qu'il juge inutile ce que nous croyons devoir nous être avantageux.
Luc XI, 14-26. Enseignements .
"Tout royaume divisé contre lui-même sera dépeuplé."
La raison de cette parole est qu'étant accusé de chasser les démons par Béelzebub, prince des démons, Il voulait montrer que son royaume est indivisible et durable. C'est à bon droit aussi qu'il a répondu à Pilate : « Ma royauté n'est pas de ce monde » (Jn, XVIII, 36). Ceux donc qui ne mettent pas leur espoir dans le Christ, mais pensent que les démons sont chassés par le prince des démons, Il nie qu'ils appartiennent à un royaume durable. Cela s'applique au peuple des Juifs, qui pour ce genre de souffrances invoque l'aide du démon afin de chasser le démon. Comment, lorsque la foi est déchirée, le royaume divisé peut-il subsister ? Puisque le peuple juif est sous la Loi, et que le Christ aussi a été selon la chair engendré de la Loi, comment le royaume des Juifs, qui est de la Loi, peut-il durer, quand ce même peuple divise la Loi, puisque le peuple de la Loi renie ce Jésus que la Loi promet ? Ainsi la loi du peuple juif se combat d'une certaine façon, en se combattant se divise, en se divisant se désagrège. Si le royaume de l'Église subsiste éternellement, c'est que sa foi est indivise, son corps unique : « Car il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi, qu'un baptême, qu'un Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, et à travers tous, et en tous » (Éphés., IV, 5 ssq.). Quelle démence et quelle fureur sacrilège ! Alors que le Fils de Dieu a pris chair pour écraser les esprits impurs et arracher son butin au prince du monde, alors qu'il a également donné aux hommes le pouvoir de détruire les esprits mauvais, partageant ainsi les dépouilles, ce qui est la marque du triomphateur, certains invoquent en leur faveur l'aide et le secours de la puissance diabolique, quand c'est par le doigt de Dieu — ou encore, selon Matthieu (XII, 28), par l'Esprit de Dieu — que les démons sont chassés. On comprend par là que le royaume de la divinité est comme un corps indivisible, puisque le Christ est la droite de Dieu, et que l'Esprit semble offrir l'image d'un doigt, telle l'ossature d'un corps figurant l'unité dans la divinité. Le royaume n'apparaît-il pas comme indivisible, puisqu'il est comme un corps indivisible ? Car « dans le Christ, vous l'avez lu, habite corporellement la plénitude de la divinité » (Col., II, 9) : ce que vous ne sauriez assurément nier du Père, et ne devez pas nier de l'Esprit. Et que cette comparaison avec nos membres ne vous fasse pas croire qu'il y ait lieu d'établir un partage de puissance : une chose indivisible ne peut se diviser. C'est donc comme figure de l'unité, non pour distinguer la puissance, qu'il faut entendre cette mention du doigt, puisque la droite de Dieu dit : « Mon Père et moi ne faisons qu'un » (Jn, X, 30). Mais si la divinité est indivisible, la personne est distincte. Cependant, quand l'Esprit est appelé doigt, cela désigne sa puissance agissante, attendu que l'Esprit Saint est ouvrier des œuvres divines aussi bien que le Père et le Fils. Car David dit : « Quand je vois les cieux, ouvrage de vos doigts » (Ps. 8, 4), et, au Psaume 32 (v. 6), « Et par l'Esprit de sa bouche est toute leur force. » Paul dit encore : « Tout cela est l'œuvre d'un seul et même Esprit, qui fait sa part à chacun comme Il l'entend » (I Cor., XII, 11).
Et quand Il dit : « Si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les dénions, c'est assurément que le royaume de Dieu est arrivé parmi vous » (Matth., XII, 28), Il montre à la fois qu'il existe une sorte de pouvoir impérial du Saint-Esprit, en qui est le Royaume de Dieu, et que nous aussi, en qui habite l'Esprit, sommes une demeure royale. Aussi dit-II plus tard : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc, XVII, 21). Nous devons par conséquent considérer comme associé à la souveraineté et à la majesté impériale de la divinité l'Esprit Saint, car « le Seigneur est Esprit, et où se trouve l'Esprit du Seigneur est la liberté » (II Cor., III, 17).
« Lorsque l'esprit immonde est sorti d'un homme, il erre par les lieux privés d'eau, cherchant le repos sans le trouver. »
On n'en saurait douter, cela est dit du peuple des Juifs, que plus haut le Seigneur a exclu de son royaume. Entendez par là que les hérétiques aussi et les schismatiques sont séparés du Royaume de Dieu et de l'Église ; et dès lors il est clair comme le jour que toute assemblée de schismatiques et d'hérétiques n'est pas de Dieu, mais de l'esprit immonde. Ainsi un seul homme figure tout le peuple juif. L'esprit immonde en était sorti par la Loi ; mais n'ayant pu trouver le repos dans les nations et les Gentils à cause de la foi du Christ — car pour les esprits immondes le Christ est un incendie ; Il avait éteint dans les cœurs des Gentils, jusque-là desséchés, puis par le baptême humectés de la rosée de l'Esprit, les traits enflammés de l'adversaire (Éphés., VI, 16) — il est revenu au peuple des Juifs, qui pour être soigné en ses apparences extérieures et superficielles, n'en demeure que plus souillé dans l'intime de l'âme. Il ne purifiait ni n'éteignait sa flamme au courant de la fontaine sainte ; c'est donc à juste titre que l'esprit immonde revint à lui, amenant avec lui sept esprits encore pires, parce que, dans une pensée sacrilège, il les a mis aux prises avec la semaine de la Loi et le mystère de l'octave. De même donc que se multiplie pour nous la grâce de l'Esprit septiforme, de même s'accumulent sur eux toutes les vexations des esprits impurs : car on entend parfois la totalité par ce nombre, parce que c'est le septième jour qu'ayant achevé les ouvrages du monde Dieu s'est reposé. C'est pourquoi encore « la stérile a sept fois enfanté, et celle qui avait un peuple de fils s'est trouvée sans force » (I Sam., II, 5, d'après l'hébreu).
Luc XI, 29-32. Le signe de Jonas.
Enfin, pour vous faire voir que le peuple de la Synagogue pers sa beauté au moment où est prôné le bonheur de l'Église, Il ajoute :
"Cette génération est une génération perverse ; elle cherche un signe, et il ne lui sera donné d'autre signe que le signe de Jonas : car, ainsi que Jonas fut un signe pour les Ninivites, il en sera de même du Fils de l'homme. ».
Ici encore, une fois condamné le peuple des Juifs, le mystère de l'Église s'exprime avec évidence : c'est elle qui, avec les Ninivites par la pénitence (Jonas, III, 5), et avec la reine du Midi par le zèle à recueillir la sagesse (I Rois, X, 1), se rassemble des confins du monde entier pour connaître les discours du pacifique Salomon. Reine assurément, dont le royaume est indivis , ne formant de peuples divers et distants qu'un seul corps. Aussi l'autre mystère était-il grand, concernant le Christ et l'Église (Éphés., V, 32) ; mais pourtant celui-ci est plus grand, parce que l'autre est d'abord venu comme figuré, tandis qu'à présent le mystère s'accomplit en sa réalité ; là-bas c'est la figure de Salomon, ici le Christ dans son corps. Deux catégories constituent donc l'Église, selon qu'on ignore le péché ou que l'on cesse de pécher : car la pénitence détruit le péché, la sagesse l'évite. Voilà pour le sens mystique. Par ailleurs, le signe de Jonas, s'il figure la Passion du Seigneur, atteste aussi la gravité des péchés commis par les Juifs. Nous pouvons remarquer à la fois et l'oracle de la majesté et la marque de la bonté : car l'exemple des Ninivites annonce le supplice et en même temps montre le remède ; si bien que même les Juifs ne doivent pas désespérer du pardon, pourvu qu'ils consentent à faire pénitence.
Luc XI, 33-36. La lumière sur le chandelier.
« Nul n'allume une lampe pour la mettre dans une cachette ou sous le boisseau, mais bien sur un chandelier. »
Ayant donc plus haut placé l'Église au-dessus de la Synagogue, Il nous engage à transférer
[16] notre foi de préférence à l'Église ; car la lampe, c'est la foi, ainsi qu'il est écrit : « La lampe de mes pas, c'est votre parole, Seigneur » (
Ps. 118, 105) ; car la parole de Dieu est notre foi, la parole de Dieu est la lumière, la lampe c'est la foi. « Il y avait la vraie lumière, qui éclaire tout homme à sa venue en ce monde » (
Jn, I, 9) ; par contre la lampe ne peut briller que si elle reçoit d'ailleurs sa lumière. C'est cette lampe qu'on allume — la vigueur de notre esprit et de notre sentiment — afin que la mine perdue se puisse retrouver (
Lc, XV, 8). Que personne donc ne place la foi sous la Loi : la Loi est contenue dans la mesure, la grâce déborde la mesure
[17] ; la Loi fait ombre, la grâce donne clarté. Ainsi que nul ne renferme sa foi dans la mesure de la Loi, mais l'apporte à l'Église, où brille la grâce de l'Esprit septiforme, que le Prince des prêtres éclaire des splendeurs de la divinité souveraine, pour que l'ombre de la Loi ne l'étouffé pas. Aussi bien, cette lampe, que suivant les anciens rites des Juifs le prince des prêtres allumait régulièrement aux heures du matin et du soir, s'est éteinte comme placée sous le boisseau de la Loi ; et la ville de Jérusalem qui est sur terre, qui tue les Prophètes (
Matth., XXIII, 37), disparaît comme située dans la vallée de larmes
[18] ; tandis que la Jérusalem qui est au ciel, dans laquelle milite notre foi, placée sur la plus haute de toutes les montagnes, c'est-à-dire le Christ, l'Église, dis-je, ne peut être cachée sous les ténèbres et les ruines de ce monde, mais, resplendissante de l'éclat du Soleil éternel, elle nous éclaire des lumières de la grâce de l'Esprit.
Luc XI, 37-54. Le pharisaïsme.
« À présent vous, pharisiens, vous nettoyez d'abord l'extérieur de la coupe et du plat. »
Vous le voyez, nos corps sont désignés par la mention d'objets en terre, fragiles, qui en un instant sont précipités à terre et se brisent ; et les vouloirs intimes de l'âme se traduisent aisément par les expressions et les gestes du corps, comme transparaît au dehors ce que renferme l'intérieur de la coupe. Dans la suite, il n'est pas douteux que le mot de calice désigne la souffrance corporelle, quand le Seigneur dit : « Le calice que le Père m'a donné, vous ne voulez pas que je le boive ? » (
Jn, XVIII, 11). On boit son corps quand on absorbe la faiblesse du corps par les dispositions de l'esprit, et qu'on le fait pour ainsi dire passer dans l'intelligence et dans l'âme, en sorte que l'impuissance extérieure soit résorbée au-dedans. Vous voyez donc que ce n'est pas l'extérieur de ce calice ou de ce plat qui nous souille, mais l'intérieur. Aussi, en bon maître, Il nous a enseigné comment purifier les taches de notre corps, en disant : « Faites l'aumône, et tout en vous sera pur. » Voyez que de remèdes ! La miséricorde nous purifie, la parole de Dieu nous purifie, selon ce qui est écrit : « Maintenant vous êtes purs, grâce à la parole que je vous ai dite » (
Jn, XV, 3). Et vous trouvez non seulement en ce passage, mais en d'autres encore, avec quelle grâce c'est dit : « L'aumône délivre de la mort » (
Tob., XII, 9), et « cachez l'aumône dans le cœur du pauvre, et c'est elle qui suppliera pour vous aux mauvais jours » (
Sag. Sir., XXIX, 12 ou 15). C'est le point de départ de tout un fort beau passage : nous ayant invités à rechercher la simplicité, Il condamne la superfluité
[19] et le terre-à-terre des Juifs, qui, prenant matériellement les choses de la Loi, sont comparés non sans raison à la coupe et au plat, à cause de leur fragilité : ils observent les choses qui n'ont pour nous aucune utilité, négligeant par contre celles où notre espérance a son fruit ; aussi commettent-ils une grande faute en dédaignant ce qui est meilleur ; et pourtant l'oubli est promis même à la faute, si la miséricorde vient ensuite. En quelques mots il condense les nombreuses déficiences de ceux qui appliquent tout leur soin à payer les dîmes des plus humbles fruits, et n'ont aucune crainte du jugement à venir ni un amour quelconque pour Dieu, alors que les œuvres sans la foi sont inutiles. Ils laissent en effet de côté le jugement et l'amour de Dieu : le jugement, parce qu'ils ne rapportent pas au jugement tout ce qu'ils font ; la charité, parce qu'ils n'aiment pas Dieu avec leur cœur. Mais d'autre part, pour ne pas nous faire rechercher la foi et négliger les œuvres, Il renferme en peu de mots la perfection du croyant, qui doit faire ses preuves par la foi et les œuvres : « Il fallait, dit-Il, faire ceci et ne pas omettre cela. »
Il reprend encore l'arrogance et la vanité des Juifs, quand ils prétendent aux premières places dans les festins. En outre, contre les experts mêmes de la Loi est prononcée une sentence de condamnation : comme les tombeaux qui ne se montrent pas, leur apparence trompe, leur commerce déçoit : au-dehors de belles promesses, au-dedans ils renferment toute sorte de puanteur. C'est ce que font bien des docteurs, en exigeant des autres ce qu'eux-mêmes sont incapables d'imiter ; et c'est pourquoi eux aussi sont des tombeaux, comme il est dit ailleurs : « C'est un sépulcre béant que leur gorge » (Ps. 5, 11).
Voici encore un beau passage contre la superstition parfaitement vaine des Juifs, qui en construisant des tombeaux aux Prophètes condamnaient les actes de leurs pères, mais en imitant les crimes de leurs pères attiraient la sentence sur eux-mêmes. En effet, construire des tombeaux aux Prophètes, c'était accuser le crime de ceux qui les avaient tués ; et reproduire la ressemblance de leurs actions, c'était se déclarer héritiers de l'iniquité paternelle. Ce n'est donc pas construire, mais imiter, qui est considéré comme prêtant à accusation. Et l'on ne saurait absoudre de l'iniquité héréditaire ceux qui, en crucifiant le Fils de Dieu, ce qui est plus grave, ont mis le comble aux crimes de leurs pères. Il a donc eu raison d'ajouter ailleurs : « Comblez la mesure de vos pères » (Matth., XXIII, 32), parce qu'après l'outrage à Dieu il n'existe pas de faute plus grave qu'ils puissent commettre. C'est pourquoi la Sagesse leur envoie les Apôtres et les Prophètes. Qui est la Sagesse, sinon le Christ ? Aussi bien vous avez en Matthieu : « Voici que je vous envoie des prophètes et des sages » (XXIII, 34). On reprend encore en la personne des Juifs et l'on déclare passibles du supplice à venir ceux qui , se chargeant d'enseigner la connaissance de Dieu, sont un obstacle aux autres et ne reconnaissent pas eux-mêmes ce qu'ils professent.