Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Luc I, 26-38
« En ce même temps l'ange Gabriel fut envoyé par le Seigneur dans une ville de Galilée nommé Nazareth, à une vierge qu'avait épousée un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et la vierge se nommait Marie. » Sans doute les mystères divins sont cachés et, comme l'a dit le prophète, il n'est pas facile à l'homme, quel qu'il soit, d'arriver à connaître les desseins de Dieu (Is., XL, 13). Pourtant l'ensemble des actions et des enseignements de notre Seigneur et Sauveur nous donne à entendre qu'un dessein bien arrêté a fait choisir de préférence, pour enfanter le Seigneur, celle qui avait épousé un homme. Mais pourquoi ne fut-elle pas rendue mère avant ses épousailles ? Peut-être pour qu'on ne pût dire qu'elle avait conçu dans l'adultère. Et l'Écriture, fort à propos, a indiqué ces deux choses ; elle était épouse et vierge ; vierge, ce qui la montre exempte de tout rapport avec un homme ; épouse, pour soustraire au stigmate infamant d'une virginité perdue celle dont la grossesse eût semblé manifester la déchéance. Et le Seigneur a mieux aimé laisser certains mettre en doute son origine plutôt que la pureté de sa Mère : il savait combien délicat est l'honneur d'une vierge, combien fragile son renom de pureté ; et il n'a pas jugé à propos d'établir la vérité de son origine aux dépens de sa Mère. Ainsi fut préservée la virginité de sainte Marie, sans détriment pour sa pureté, sans atteinte à sa réputation ; car les saints doivent avoir bonne réputation même auprès des gens du dehors (I Tim., III, 7), et il ne convenait pas de laisser aux vierges dont la conduite est en fâcheux renom le couvert et l'excuse de voir diffamée jusqu'à la Mère du Seigneur. Puis que reprocher aux Juifs, à Hérode, s'ils avaient semblé poursuivre l'enfant d'un adultère ? Et comment Lui-même eut-il dit : « Je ne suis pas venu détruire la Loi, mais l'accomplir » (Matth., V, 17), s'II avait paru commencer par une atteinte à la Loi, puisque l'enfantement hors mariage est condamné par la Loi ? Mieux encore, la pureté trouve un témoin de toute sûreté : un mari, en mesure et de ressentir l'injure et de venger l'affront, s'il n'avait reconnu un mystère. Ajoutons encore que cela donne plus de crédit aux paroles de Marie et lui épargne tout sujet de mentir : car elle eût semblé vouloir couvrir sa faute par un mensonge, si sans mariage elle eût été enceinte ; elle aurait eu sujet de mentir, n'étant pas épouse ; épouse, elle n'en avait pas, puisque la récompense du mariage et le bienfait des noces, c'est, pour les femmes, la fécondité.
Autre raison, qui n'est pas négligeable : la virginité de Marie devait tromper le prince du monde , qui, la voyant unie à un époux, n'a pu se méfier de son enfantement. Qu'il y ait eu intention de tromper le prince du monde, les paroles mêmes du Seigneur le proclament, quand II commande aux Apôtres de ne pas parler du Christ (Matth., XVI, 20), interdit à ceux qu'il guérit de publier leur guérison (Ib., VIII, 4), ordonne aux démons de ne point parler du Fils de Dieu (Lc, IV, 35). Qu'il y ait eu, comme je l'ai dit, intention de tromper le prince du monde, l'Apôtre à son tour l'a proclamé : « Nous prêchons, dit-il, la sagesse de Dieu cachée dans le mystère, que nul des princes de ce monde n'a connue ; car, s'ils l'avaient connue, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de majesté » (I Cor., II, 7 sqq.) : autrement dit, jamais ils n'auraient fait que je sois racheté par la mort du Seigneur. Il l'a donc trompé pour nous, II l'a trompé pour le vaincre ; II a trompé le diable quand celui-ci le tentait, quand il le priait, quand il l'appelait Fils de Dieu, ne convenant jamais de sa propre divinité. Pourtant II a plus encore trompé le prince de ce monde : car le diable, malgré un moment d'incertitude, quand il disait : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas » (Matth., IV, 6), a du moins fini par le reconnaître et s'est retiré de lui ; les démons aussi l'ont connu, puisqu'ils disaient : « Nous savons qui tu es, Jésus, le Fils de Dieu ; pourquoi es-tu venu avant le temps nous torturer ? » (Matth., VIII, 29) ; et ils ont reconnu sa venue précisément parce qu'ils savaient d'avance qu'il viendrait. Mais les princes de ce monde ne l'ont pas connu ; quelle meilleure preuve pouvons-nous alléguer que le texte de l'Apôtre : « S'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de majesté ? » En effet, la malice des démons arrive à pénétrer même les choses cachées, mais ceux qu'absorbent les vanités du monde ne sauraient connaître les choses de Dieu.
Il y a eu répartition heureuse entre les évangélistes. S. Matthieu nous montre Joseph averti par l'ange de ne pas renvoyer Marie, l'évangéliste Luc témoigne par ailleurs qu'ils ne s'étaient pas unis (Lc, l, 27) et Marie elle-même le reconnaît ici, quand elle dit à l'ange : « comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d'homme ? » mais de plus S. Luc même la proclame vierge en disant : « Et la vierge se nommait Marie », et le prophète nous l'avait appris par ces paroles : « Voici qu'une vierge va concevoir » (Is., VII, 14) ; Joseph aussi l'a montré, puisque, voyant la grossesse de celle qu'il n'avait pas connue, il s'apprêtait à la congédier ; et le Seigneur Lui-même, sur la croix, l'a rendu manifeste en disant à sa Mère : « Femme, voici votre fils », puis au disciple : « Voici votre mère » ; même l'un et l'autre, le disciple et la mère, en sont témoins, puisqu' « à partir de cette heure le disciple la prit chez lui » (Jn, XIX, 26 sqq.). S'il y avait eu union, jamais à coup sûr elle n'eût quitté son époux, et cet homme juste n'aurait pas souffert qu'elle s'éloignât. Comment d'ailleurs le Seigneur aurait-il prescrit ce divorce, ayant lui-même prononcé que nul ne doit répudier son épouse sauf le cas de fornication ?
Quant à S. Matthieu, il montre bien ce que doit faire un juste qui constate la faute de son épouse, pour se garder innocent d'un homicide, pur d'un adultère ; car « qui s'unit à une débauchée n'est qu'un corps avec elle » (I Cor., VI, 16). Ainsi, en toute circonstance, Joseph garde le mérite et fait figure de juste, ce qui relève son témoignage ; car la bouche du juste ignore le mensonge et sa langue parle justice, son jugement profère la vérité.
Ne soyez pas ému si l'Écriture l'appelle souvent épouse : elle n'exprime pas la perte de sa virginité, mais témoigne des épousailles et de la célébration des noces ; aussi bien nul ne répudie celle qu'il n'a pas prise pour épouse : donc vouloir la répudier, c'est reconnaître qu'il l'avait épousée. Il ne faut pas davantage s'émouvoir des paroles de l'évangéliste : « II n'eut pas de rapports avec elle jusqu'à ce qu'elle mit au monde un fils » (Matth., I, 25). Ou bien c'est là une locution scripturaire que vous rencontrez ailleurs : « Jusqu'à votre vieillesse, je suis » (Is., XLVI, 4) ; est-ce qu'après leur vieillesse Dieu a cessé d'être ? Et dans le psaume : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de vos ennemis l'escabeau de vos pieds » (Ps. 109, 1) ; serait-ce qu'après cela II ne sera plus assis ? Ou bien encore, c'est qu'en plaidant une cause on estime suffisant de dire ce qui a trait à la cause et on ne s'enquiert pas du surplus ; il suffit en effet de traiter la cause dont on s'est chargé, en ajournant l'incident. Ayant donc entrepris de montrer que le mystère de l'Incarnation fut exempt de tout commerce charnel, on n'a pas cru devoir pousser plus loin l'attestation de la virginité de Marie, pour ne point sembler défendre la Vierge plus qu'affirmer le mystère. Certes, en nous apprenant que Joseph était juste, on indique suffisamment qu'il n'a pu profaner le Temple de l'Esprit Saint, la Mère du Seigneur, le sein consacré par le mystère.
Nous avons appris l'ordre des faits, nous en avons appris le dessein ; apprenons-en également le mystère. Il est bien qu'elle ait été épouse, mais vierge, puisqu'elle figure l'Église, qui est sans tache, mais épouse : vierge elle nous a conçus de l'Esprit, vierge elle nous enfante sans douleur. Peut-être aussi sainte Marie a-t-elle été rendue féconde par un autre que son époux parce que les églises particulières, fécondées par l'Esprit et la grâce, sont unies visiblement à un pontife mortel.
« Et l'abordant, l'ange lui dit : Je vous salue pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. Mais elle, à sa vue, fut troublée de son entrée. »
Reconnaissez la Vierge à sa conduite, reconnaissez la Vierge à sa modestie, reconnaissez la Vierge à ses paroles, reconnaissez-la au mystère. C'est le fait des vierges d'être troublées et intimidées chaque fois qu'un homme les aborde, de redouter toute conversation avec un homme. Que les femmes apprennent à imiter ce parti pris de modestie : seule en sa retraite, pour que nul homme ne la vît, que seul l'ange la trouvât ; seule, sans compagnon, seule, sans témoin, pour ne pas s'amoindrir en des entretiens vulgaires, elle est saluée par l'ange. Apprenez, vierge, à éviter les paroles peu retenues : Marie redoutait le salut même de l'ange : « Elle, cependant, en était à se demander quel était ce salut » ; par modestie, car elle était troublée ; par prudence, car elle était surprise de cette formule nouvelle de bénédiction, qui ne se lisait nulle part, ne s'était nulle part rencontrée jusque-là. À la seule Marie ce salut était réservé : seule, en effet, elle est justement appelée pleine de grâce, ayant seule obtenu cette grâce, que nulle autre n'avait reçue, d'être remplie de l'Auteur de la grâce.
Ainsi Marie rougissait, Élisabeth aussi rougissait. Apprenons donc ce qui distingue la modestie de la femme de celle de la vierge. Celle-là rougissait en ayant sujet, celle-ci par modestie. Pour la femme on indique une mesure à sa pudeur ; chez la vierge la pudeur épanouit sa grâce.
« Et l'ange du Seigneur lui dit : Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous allez concevoir en votre sein et enfanter un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand. »
Sans doute l'ange a dit également de Jean : « il sera grand » ; mais lui est grand comme peut l'être un homme, celui-ci grand comme étant Dieu ; car « le Seigneur est grand, digne de toute louange, et sa grandeur n'a pas de limite » (Ps. 144, 3). Et il est bien vrai que cet autre fut grand, puisqu'« il n'existe point, parmi les enfants des femmes, de prophète plus grand que Jean-Baptiste » (Lc, VII, 28). Pourtant il a plus grand que lui, car « le plus petit au Royaume des cieux est plus grand que lui » (Ib.). Jean est grand, mais devant le Seigneur. Et Jean, si grand, n'a bu ni vin ni boisson enivrante ; celui-ci mange et boit avec les publicains et les pécheurs (Mc, II, 16). À celui-là d'attendre son mérite de l'abstinence, n'ayant nul pouvoir par nature ; mais le Christ, qui par nature avait le pouvoir de remettre les péchés, pourquoi eût-II évité ceux qu'il pouvait rendre meilleurs que les abstinents ? Il y a là aussi un mystère : II ne refuse pas d'être leur convive, devant leur donner son sacrement. L'un donc mange, l'autre jeûne : figure des deux peuples, dont l'un jeûne en celui-là, l'autre est nourri en celui-ci. D'ailleurs le Christ a également jeûné, pour que vous n'esquiviez pas le précepte ; II a mangé avec les pécheurs, pour vous montrer sa grâce, vous faire reconnaître sa puissance.
Donc Jean aussi est grand, mais sa grandeur a un principe, a une fin, tandis que le Seigneur Jésus est à la fois fin et principe, à la fois premier et dernier (Apoc., XXII, 13). Rien avant ce premier, rien au-delà de ce dernier. Et que les lois de la génération humaine ne vous entraînent pas à cette erreur de croire qu'il n'est pas premier puisqu'il est Fils. Attachez-vous aux Écritures : vous ne pouvez errer. Le Fils est appelé premier. On lit également que le Père est seul : « seul II possède l'immortalité et habite la lumière inaccessible » (I Tim., VI, 16) ; de même vous avez lu : « Et au seul Dieu immortel » (I Tim., 1,17). Mais II n'est pas premier avant le Père, et celui-ci n'est pas seul sans Fils. Si vous niez l'un, vous prouvez l'autre : retenez l'un et l'autre, et vous les confirmez tous deux. Il n'a pas dit : « Je suis antérieur et je viens ensuite », mais : « Je suis le premier et je suis le dernier ». Le Fils est premier, et par conséquent coéternel : car II a un Père avec qui II est éternel. J'ose le dire : le Fils est le premier, mais II n'est pas seul ; et je dis bien et je dis pieusement.
Pourquoi dresser une oreille impie, hérétiques ? Les filets que vous avez tendus, vous y êtes tombés. Le Fils est premier, et II n'est pas seul : premier, parce que depuis toujours avec le Père, II n'est pas seul, parce qu'il n'est jamais sans le Père. Ce n'est pas moi qui le dis, mais bien Lui qui a dit : « Et je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi » (Jn, XVI, 32). Le Père est seul, parce qu'il n'y a qu'un Dieu ; le Père est seul, parce qu'il y a une seule divinité du Père, du Fils et de l'Esprit Saint, et qu'être unique, c'est être seul. Le Père est seul, seul le Fils unique, seul aussi l'Esprit Saint : car ni celui qui est Fils n'est également Père, ni celui qui est Père également Fils, ni celui qui est Esprit Saint également Fils. Autre est le Père, autre le Fils, autre l'Esprit Saint ; car nous lisons : « Je prierai mon Père et il vous donnera un autre Paraclet » (Jn, XIV, 16). Le Père est seul, car il n'y a qu'un Dieu, de qui tout procède ; le Fils est seul, car il n'y a qu'un Seigneur, par qui tout existe (cf. I Cor., VIII, 6). Etre seul est le fait de la divinité ; la génération atteste qu'il y a Père et Fils, en sorte que jamais on ne voie le Fils être sans Père ou le Père sans Fils. Donc (le Père) n'est pas seul, car II n'est pas seul immortel ; II n'est pas seul à habiter la lumière inaccessible, puisque « personne n'a jamais vu Dieu, sinon le Fils unique, qui est dans le sein du Père » (Jn, I, 18), qui siège à la droite du Père. Et il s'en trouve pour dire qu'il n'a pas accès à la lumière qu'habité le Père ! Est-ce que la lumière vaut mieux que le Père ? Alors quelle lumière est inaccessible à Celui pour qui le Père n'est pas inaccessible ? C'est Lui la lumière véritable et l'auteur de la lumière éternelle, dont il est dit : « II était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jn, I, 9). Voyez si ce ne serait pas là cette lumière inaccessible qu'habité le Père, qu'habité également le Fils, puisque le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père.
Donc II est vraiment grand : car la puissance de Dieu est largement répandue, la grandeur de la nature divine s'étend largement. La Trinité n'a nulle borne, nulles frontières, nulle mesure, nulle dimension ; nul lieu ne la renferme, nulle pensée ne l'embrasse, nul calcul ne l'évalue, nulle époque ne la modifie. Sans doute le Seigneur Jésus a donné à des hommes la grandeur, car « leur voix s'est propagée sur toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités des espaces terrestres » (Ps. 18, 5), mais non jusqu'aux limites de l'univers, non jusqu'aux limites du ciel, non pas au-delà des cieux, tandis que « dans le Seigneur Jésus ont été créées toutes choses, aux cieux et sur terre, visibles et invisibles ; et Lui est avant tout être, et tout subsiste par Lui » (Col., I, 16 sqq.). Contemplez le ciel, Jésus y est ; considérez la terre, Jésus est là ; montez par la parole au ciel, descendez par la parole aux enfers, Jésus est là. Car, si vous montez au ciel, Jésus y est ; si vous descendez aux enfers, II est là (Ps. 138, 8). Aujourd'hui, tandis que je parle, II est avec moi en cet instant, en ce moment ; et si maintenant un chrétien parle en Arménie, Jésus est là ; car « personne ne dit que Jésus est Seigneur, sinon par l'Esprit Saint » (I Cor., XII, 3). Si par la pensée vous plongez dans les abîmes, là aussi vous verrez Jésus agir ; car il est écrit : « Ne dites pas en votre cœur : qui est monté aux cieux ? — sans doute pour en faire descendre le Christ ! — ou : qui est descendu aux abîmes ? — évidemment pour retirer le Christ d'entre les morts » (Rom., X, 6 sqq.). Où donc n'est-II pas, puisqu'il a tout achevé aux cieux, aux enfers et sur terre ? Il est donc vraiment grand, Lui dont la puissance a rempli le monde, qui est partout et sera toujours, puisque « son règne n'aura pas de fin ».
« Or Marie dit à l'ange : Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ? »
II semblerait ici que Marie n'a pas eu foi, si l'on n'y prenait soigneusement garde ; aussi bien il n'est pas admissible qu'une incrédule apparaisse choisie pour engendrer le Fils unique de Dieu. Et comment se pourrait-il faire — sauf bien entendu le privilège d'une mère, qui avait assurément droit à plus d'égards, mais enfin, son privilège étant plus grand, une foi plus grande devait lui être assurée — comment donc se pourrait-il faire que Zacharie, pour n'avoir pas cru, fut condamné au silence et Marie, qui n'aurait pas cru, honorée de la pénétration de l'Esprit Saint ? Mais Marie ne devait ni refuser de croire, ni se précipiter à la légère : refuser de croire à l'ange, se précipiter sur les choses divines. Il n'était pas aisé de connaître « le mystère caché depuis les siècles en Dieu » (Éphés., III, 9 et Coloss., I, 26), que même les Puissances d'en haut n'ont pu connaître. Et pourtant elle n'a pas refusé sa foi, ni ne s'est dérobée à son rôle, mais elle a rangé son vouloir, promis ses services ; car en disant : « Comment cela se fera-t-il ? », elle n'a pas mis en doute l'effet, mais demandé le comment de cet effet. Combien plus de mesure en cette réponse que dans les paroles du prêtre ! Celle-ci dit : « Comment cela se fera-t-il ? » Lui a répondu : « Comment le saurai-je ? » Elle traite déjà de l'affaire, lui doute encore de la nouvelle. Il déclare ne pas croire en déclarant ne pas savoir, et il semble, pour croire, chercher encore un autre garant ; elle se déclare prête à la réalisation et ne doute pas qu'elle ait lieu, puisqu'elle demande comment elle pourra se produire ; car vous lisez : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ? » Cet enfantement incroyable et inouï, il fallait l'entendre exposer avant d'y croire. Qu'une vierge enfante, c'est la marque d'un mystère divin, non humain ; aussi bien « prenez pour vous ce signe, est-il dit : voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils » (Is., VII, 14). Marie l'avait lu, aussi a-t-elle cru à l'accomplissement ; mais comment cela s'accomplirait-il, elle ne l'avait pas lu, car ce comment n'avait pas été révélé, même à un si grand prophète. C'est que l'annonce d'un tel mystère devait tomber des lèvres non d'un homme, mais d'un ange ; aujourd'hui pour la première fois on entend : « L'Esprit Saint descendra sur vous. »
On l'entend et on le croit. Aussi bien : « Voici, dit-elle, la servante du Seigneur ; qu'il m'arrive selon votre parole ». Voyez l'humilité, voyez le dévouement. Elle se dit la servante du Seigneur, elle choisie pour être sa Mère, et cette promesse inattendue ne l'a pas exaltée. Du même coup, en se disant servante, elle ne revendiquait aucun privilège comme suite d'une telle grâce ; elle accomplirait ce qui lui serait ordonné : car devant enfanter le Doux et l'Humble, il convenait qu'elle fît preuve d'humilité.
« Voici la servante du Seigneur ; qu'il m'arrive selon votre parole. » Vous avez là son obéissance, vous voyez son désir ; « voici la servante du Seigneur » : c'est la disposition à servir ; « qu'il m'arrive selon votre parole » : c'est le désir conçu.
Comme Marie a été prompte à croire, même à des conditions anormales ! Car y a-t-il plus dissemblable que l'Esprit Saint et un corps ? plus inouï qu'une vierge devenue féconde en dépit de la Loi, en dépit des usages, en dépit de cette pudeur qui est le plus cher souci d'une vierge ? Chez Zacharie, ce n'est pas une dissimilitude de conditions mais l'âge avancé qui l'a empêché de croire ; car les conditions étaient normales : d'un homme et d'une femme un enfantement est chose régulière, et rien ne doit sembler incroyable qui est conforme à la nature. L'âge dépendant de la nature et non la nature de l'âge, il arrive souvent que l'âge fasse obstacle à la nature ; mais il n'est pas contre la raison que la cause inférieure cède à la cause supérieure et que le privilège de la nature se montre plus fort que les habitudes d'un âge affaibli. Ajoutez à cela qu'Abraham et Sara avaient eu un fils dans leur vieillesse, et que Joseph est « fils de la vieillesse » (Gen., XXXVII, 3). Or, si Sara est reprise pour avoir ri, plus juste encore est la condamnation de celui qui n'a cru ni au message ni au précédent. Marie, au contraire, en disant : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ? » ne semble pas avoir douté de l'événement, mais demandé comment il s'accomplirait ; il est clair qu'elle croyait à son accomplissement, puisqu'elle demandait comment il s'accomplirait. Aussi a-t-elle mérité d'entendre : « Bienheureuse êtes-vous d'avoir eu la foi ! » Oui, vraiment bienheureuse, car elle l'emporte sur le prêtre : le prêtre s'était dérobé, la Vierge a redressé l'erreur.
Et il n'est pas surprenant que le Seigneur voulant racheter le monde ait commencé son œuvre par Marie : celle par qui se préparait le salut de tous serait ainsi la première à recueillir de son Fils le fruit du salut.
Et elle avait sujet de s'enquérir comment l'événement s'accomplirait, car elle avait lu qu'une vierge enfanterait, elle n'avait pas lu comment elle enfanterait. Elle avait lu, comme je l'ai dit, »voici qu'une vierge va concevoir » (Is., VII, 14) ; mais comment concevrait-elle ? C'est dans l'évangile que, pour la première fois, l'ange l'a dit.


Luc, I, 39-56 La Visitation
« Et Marie se levant en ces jours-là partit en hâte pour la montagne, pour la cité de Juda, entra dans la demeure de Zacharie et salua Élisabeth. »
II est normal que tous ceux qui veulent être crus fournissent les raisons de croire. Aussi l'ange qui annonçait les mystères, pour l'amener à croire par un précédent, a-t-il annoncé à Marie, une vierge, la maternité d'une femme âgée et stérile, montrant ainsi que Dieu peut tout ce qui lui plaît. Dès qu'elle l'eut appris, Marie, non par manque de foi en la prophétie, non par incertitude de cette annonce, non par doute sur le précédent fourni, mais dans l'allégresse de son désir, pour remplir un pieux devoir, dans l'empressement de la joie, se dirigea vers les montagnes. Désormais remplie de Dieu, pouvait-elle ne pas s'élever en hâte vers les hauteurs ? Les lents calculs sont étrangers à la grâce de l'Esprit Saint. Apprenez aussi, femmes pieuses, quel empressement vous devez témoigner à vos parentes près d'être mères. Marie jusque-là vivait seule dans la retraite la plus stricte ; elle n'a été retenue ni de paraître en public par la pudeur virginale, ni de son dessein par les escarpements des montagnes, ni du service à rendre par la longueur du chemin. Vers les hauteurs la Vierge se hâte, la Vierge qui pense à servir et oublie sa peine, dont la charité fait la force et non le sexe ; elle quitte sa maison et va. Apprenez, vierges, à ne pas courir les maisons des autres, à ne pas traîner sur les places, à ne pas engager de conversations sur la voie publique. Marie s'attarde à la maison, se hâte sur le chemin. Elle demeura chez sa cousine trois mois ; car, étant venue pour rendre service, elle avait ce service à cœur ; elle demeura trois mois, non pour le plaisir d'être dans une demeure étrangère, mais parce qu'il lui déplaisait de se montrer souvent au-dehors.
Vous avez appris, vierges, la délicatesse de Marie ; apprenez son humilité. Elle vient comme une parente à sa parente, comme une cadette à son aînée ; et non seulement elle vient, mais encore elle est la première à saluer ; il convient en effet que plus chaste est une vierge, plus humble elle soit ; qu'elle sache honorer ses aînées, qu'elle soit maîtresse d'humilité, celle qui fait profession de chasteté.
Il y a là encore un motif de piété, il y a même un enseignement doctrinal : il faut remarquer en effet que le supérieur vient à l'inférieur pour aider l'inférieur : Marie à Élisabeth, le Christ à Jean ; aussi bien, plus tard, pour consacrer le baptême de Jean, le Seigneur est venu à ce baptême (Matth., III, 13).
Et tout de suite se manifestent les bienfaits de l'arrivée de Marie et de la présence du Seigneur : car « au moment où Élisabeth entendit le salut de Marie, l'enfant tressaillit dans son sein, et elle fut remplie de l'Esprit Saint ». Remarquez le choix et la précision de chaque mot. Élisabeth a la première entendu la voix, mais Jean a le premier ressenti la grâce : celle-là suivant l'ordre de la nature a entendu, celui-ci a tressailli sous l'effet du mystère ; elle a perçu l'arrivée de Marie, lui celle du Seigneur : la femme celle de la femme, l'enfant celle de l'enfant. Elles parlent grâce ; eux la réalisent au-dedans et abordent le mystère de la miséricorde au profit de leurs mères ; et, par un double miracle, les mères prophétisent sous l'inspiration de leurs enfants. L'enfant a tressailli, la mère a été comblée ; la mère n'a pas été comblée avant son fils, mais le fils, une fois rempli de l'Esprit Saint, en a aussi rempli sa mère.
Jean a tressailli, l'esprit de Marie a également tressailli. Au tressaillement de Jean, Élisabeth est comblée ; pour Marie, nous n'apprenons pas qu'elle fut (alors) remplie de l'Esprit, mais que son esprit tressaille : car Celui qu'on ne peut comprendre agissait en sa Mère d'une manière non compréhensible.
Enfin celle-là est comblée après avoir conçu, celle-ci avant de concevoir.
« Bénie êtes-vous parmi les femmes, et béni le fruit de votre sein ! Et comment m'est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? »
L'Esprit Saint connaît sa parole ; II ne l'oublie jamais, et la prophétie se réalise non seulement dans les faits miraculeux, mais en toute rigueur et propriété de termes. Quel est ce fruit du sein, sinon Celui de qui il fut dit : « Voici que le Seigneur donne pour héritage les enfants, récompense du fruit du sein » (Ps. 126,3) ? Autrement dit : l'héritage du Seigneur, ce sont les enfants, prix de ce fruit qui est issu du sein de Marie. C'est Lui le fruit du sein, la fleur de la tige, dont Isaïe prophétisait bien : « Une tige, disait-il, va s'élever de la souche de Jessé, et une fleur jaillir de cette tige » (Is., XI, 1) : la souche, c'est la race des Juifs, la tige Marie, la fleur de Marie le Christ, qui, comme le fruit d'un bon arbre, selon nos progrès dans la vertu, maintenant fleurit, maintenant fructifie en nous, maintenant renaît par la résurrection qui rend la vie à son corps.
« Et comment m'est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? » Ce n'est point l'ignorance qui la fait parler — elle sait bien qu'il y a grâce et opération du Saint-Esprit à ce que la mère du prophète soit saluée par la Mère du Seigneur pour le profit de son enfant — mais elle reconnaît que c'est le résultat non d'un mérite humain mais de la grâce divine ; aussi dit-elle : « Comment m'est-il donné », c'est-à-dire : quel bonheur m'arrive, que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ! Je reconnais n'y être pour rien. Comment m'est-il donné ? par quelle justice, quelles actions, pour quels mérites ? Ce ne sont pas là démarches accoutumées entre femmes « que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ». Je pressens le miracle, je reconnais le mystère : la Mère du Seigneur est féconde du Verbe, pleine de Dieu.
« Car voici qu'au moment où votre salut s'est fait entendre à mes oreilles, l'enfant a tressailli de joie dans mon sein. Et bienheureuse êtes-vous d'avoir cru ! »
Vous voyez que Marie n'a pas douté, mais cru, et par là obtenu le fruit de la foi. « Bienheureuse, dit-elle, qui avez cru ! » Mais vous aussi bienheureux, qui avez entendu et cru ! car toute âme qui croit, conçoit et engendre la parole de Dieu et reconnaît ses œuvres. Qu'en tous réside l'âme de Marie pour glorifier le Seigneur ; qu'en tous réside l'esprit de Marie pour exulter en Dieu. S'il n'y a corporellement qu'une Mère du Christ, par la foi le Christ est le fruit de tous : car toute âme reçoit le Verbe de Dieu, à condition que, sans tache, préservée des vices, elle garde la chasteté dans une pureté sans atteinte. Toute âme donc qui parvient à cet état magnifie le Seigneur, comme l'âme de Marie a magnifié le Seigneur et comme son esprit a tressailli dans le Dieu Sauveur. Le Seigneur est en effet magnifié, ainsi que vous l'avez lu ailleurs : « Magnifiez le Seigneur avec moi » (Ps. 33, 4) : non que la parole humaine puisse ajouter quelque chose au Seigneur, mais parce qu'il grandit en nous ; car « le Christ est l'image de Dieu » (II Cor., IV, 4 ; Coloss., I, 15) et, dès lors, l'âme qui fait œuvre juste et religieuse magnifie cette image de Dieu, à la ressemblance de qui elle a été créée ; dès lors aussi, en la magnifiant, elle participe en quelque sorte à sa grandeur et s'en trouve élevée : elle semble reproduire en elle cette image par les brillantes couleurs de ses bonnes œuvres, et comme la copier par la vertu.
Or l'âme de Marie magnifie le Seigneur et son esprit tressaille en Dieu parce que, vouée âme et esprit au Père et au Fils, elle vénère avec un pieux amour le Dieu unique, d'où viennent toutes choses, et l'unique Seigneur, par qui sont toutes choses (cf. I. Cor., VIII, 6).
Suit la prophétie de Marie, dont la plénitude répond à l'excellence de sa personne. Et il n'est pas sans intérêt, semble-t-il, qu'Élisabeth prophétise avant la naissance de Jean, Marie avant celle du Seigneur. Déjà se dessine et s'ébauche le salut des hommes ; car le péché ayant commencé par les femmes, le bien, aussi, débute par des femmes, afin que les femmes, délaissant à leur tour les mœurs efféminées, renoncent à leur faiblesse, et que l'âme, qui n'a pas de sexe, telle Marie ignorant l'erreur, s'applique religieusement à imiter sa chasteté.
« Marie demeura chez elle trois mois et s'en revint dans sa maison. » II est bien qu'on nous montre Marie rendant service et fidèle à un nombre mystique : car la parenté n'est pas la seule cause de ce long séjour, mais aussi le profit d'un si grand prophète. En effet, si la première entrée a procuré un tel résultat qu'au salut de Marie l'enfant ait tressailli dans le sein, que l'Esprit Saint ait rempli la mère de l'enfant, quels accroissements pouvons-nous croire qu'en un tel espace de temps, la présence de sainte Marie lui ait valus ! « Marie demeura chez elle trois mois. » Ainsi le prophète recevait l'onction et, tel un bon athlète, était exercé dès le sein maternel : car c'est en vue d'un grandiose combat que se préparait sa force.
Enfin Marie est demeurée jusqu'à ce que fût accompli pour Élisabeth le temps de l'enfantement. Or, si vous y prenez bien garde, vous trouverez qu'on n'a jamais noté cela que pour la naissance des justes ; car enfin « les jours furent accomplis pour l'enfantement » de Marie, « le temps fut accompli » pour l'enfantement d'Élisabeth, le temps de la vie s'est accompli quand les saints ont quitté la carrière de cette vie l. La plénitude est pour la vie du juste, le vide pour les jours des impies.

suivant