Luc IV, 14-30. Jésus à Nazareth.
"Et Jésus revint, poussé par l'Esprit, en Galilée."
En cet endroit s'accomplit la prophétie d'Isaïe, qui dit : " Le pays de Zabulon et la terre de Nephtali, et les autres habitants du littoral, ceux des bords de la mer et au-delà du Jourdain, de la Galilée des Gentils, peuple assis à l'ombre de la mort, ont vu une grande lumière » (Is., IX, 1 sqq.). Qui est la grande lumière, sinon le Christ qui « éclaire tout homme venant dans ce monde » ( Jn, I, 9) ?
Puis II prit le livre, pour montrer que c'est Lui qui a parlé dans les prophètes et couper court au blasphème des incroyants qui disent qu'il y a un Dieu de l'Ancien Testament, un autre du Nouveau, ou bien que le Christ commence à partir de la Vierge : comment prend-II origine de la Vierge, puisqu'avant la Vierge II parlait ?
« L'Esprit du Seigneur est sur moi. » Vous voyez la Trinité, coéternelle et parfaite. Ce même Jésus, l'Écriture nous dit qu'il est Dieu et homme, parfait de part et d'autre ; elle parle aussi du Père et de l'Esprit Saint. Car le Saint-Esprit nous est montré coopérant, lorsque sous l'apparence corporelle d'une colombe II descend sur le Christ au moment où le Fils de Dieu était baptisé dans le fleuve, où le Père parlait du ciel. Quel plus grand témoignage chercher que celui-ci, quand de sa propre voix II affirme être Celui qui a parlé dans les prophètes ? Il reçoit l'onction d'une huile spirituelle et d'une force céleste, afin de baigner la pauvreté de la nature humaine du trésor éternel de la résurrection, d'écarter la captivité de l'âme, d'éclairer l'aveuglement des esprits, de prêcher l'année du Seigneur, qui s'étend sur les temps sans fin et ne saurait ramener le cycle du travail, mais octroie aux hommes la continuité de la récolte et du repos l. Et Lui s'est si bien courbé vers toutes les tâches qu'il n'a pas même dédaigné l'office de lecteur, tandis que nous, impies, considérions son corps et refusions de croire à sa divinité qui doit se déduire de ses œuvres miraculeuses.
« En vérité je vous le dis : nul prophète n'est accueilli dans sa patrie. »
Ce n'est pas à demi que l'animosité se trahit : oublieuse de l'amour entre compatriotes, elle fait servir à des haines cruelles les motifs d'aimer. En même temps ce trait, comme cette parole, prouve que vous attendez en vain le bienfait de la miséricorde céleste si vous en voulez aux fruits de la vertu des autres ; car Dieu méprise les envieux, et de ceux qui persécutent chez autrui les bienfaits divins, II détourne les merveilles de sa puissance. Les actes du Seigneur en sa chair sont l'expression de sa divinité, et ce qu'il a d'invisible nous est montré par ce qui est visible (Rom., I, 20). Ce n'est donc pas sans motif que le Seigneur se disculpe de n'avoir pas accompli de miracles de sa puissance dans sa patrie, afin que nul ne s'avise de croire que l'amour de la patrie doit avoir pour nous peu de valeur : II ne pouvait pas ne pas aimer ses concitoyens, aimant tous les hommes ; mais ce sont eux qui par leur haine ont renoncé à cet amour de sa patrie. Car « l'amour n'est pas envieux, ne se gonfle pas » (I Cor., XIII, 4). Et pourtant cette patrie n'a pas été exclue des bienfaits divins : quel miracle plus grand que la naissance du Christ chez elle ? Voyez donc quels maux procure la haine : à cause de sa haine, cette patrie est jugée indigne qu'il opère en elle comme son citoyen, après avoir eu cette dignité que le Fils de Dieu naquît en elle.
« En vérité je vous le dis : il y avait bien des veuves aux jours d'Élie. »
Ce n'est pas que ces jours appartenaient à Élie, mais Élie y a accompli ses œuvres. Ou bien encore : il faisait le jour pour ceux qui, grâce à ses œuvres, voyaient la lumière de la grâce spirituelle et se tournaient vers le Seigneur. C'est pourquoi le ciel s'ouvrait quand ils voyaient les mystères éternels et divins ; il se fermait quand il y avait famine faute de la fertilité de la connaissance de Dieu. Mais de ceci nous avons écrit plus amplement dans notre ouvrage sur les veuves.
« Et il y avait bien des lépreux au temps du prophète Élisée, et nul d'entre eux ne fut guéri que Naaman le Syrien. »
II est clair que cette parole du Seigneur Sauveur nous forme et nous exhorte au zèle à honorer Dieu ; elle montre que nul n'est guéri et délivré de la maladie qui macule sa chair s'il n'a recherché la santé avec un soin religieux : car ce n'est pas aux dormeurs que les bienfaits divins sont accordés, mais aux vigilants. Et par un exemple et une comparaison bien choisis, l'arrogance de ses compatriotes envieux se trouve confondue, et il est établi que la conduite du Seigneur est d'accord avec les anciennes Écritures.
Nous lisons en effet dans les livres des Rois qu'un Gentil, Naaman, a été, selon la parole du Prophète, délivré des taches de la lèpre (II Rois, V, 14) ; pourtant bien des Juifs étaient rongés par la lèpre du corps, et aussi de l'âme : car les quatre hommes qui, pressés par la faim, allèrent les premiers au camp du roi de Syrie, étaient lépreux, nous dit l'histoire (II Rois, VII, 3 sqq.). Pourquoi donc le Prophète ne soignait-il pas ses frères, ne soignait-il pas ses concitoyens, ne guérissait-il pas les siens, alors qu'il guérissait les étrangers, qu'il guérissait ceux qui ne pratiquaient pas la Loi et ne partageaient pas sa religion ? N'est-ce pas que le remède dépend de la volonté, non de la nation, et que le bienfait divin se conquiert par les désirs, mais n'est pas accordé par droit de naissance ? Apprenez à implorer ce que vous désirez obtenir ; le fruit des bienfaits divins ne poursuit pas les gens indifférents.
Mais encore que ce simple exposé puisse former les dispositions morales, le charme du mystère ne demeure pas voilé. De même que la suite dérive de ce qui précède, de même ce qui précède est confirmé par ce qui suit. Nous avons dit dans un autre livre que cette veuve à qui Élie fut envoyé préfigurait l'Église. Il convient que le peuple vienne après l'Église. Ce peuple rassemblé d'entre les étrangers, ce peuple jadis lépreux, ce peuple jadis souillé avant d'être baptisé dans le fleuve mystérieux, ce même peuple, après le mystère du baptême, lavé des souillures du corps et de l'âme, commence à être non plus lèpre, mais vierge sans tache et sans ride (Éphés., V, 25). C'est donc à juste titre qu'on décrit Naaman grand aux yeux de son maître et d'admirable prestance, puisqu'on lui nous est montrée la figure du salut qui viendra pour les Gentils. Les conseils d'une sainte servante, qui, après la défaite de son pays, était tombée captive au pouvoir de l'ennemi, l'ont averti d'attendre d'un prophète son salut ; il est guéri non par l'ordre d'un roi de la terre, mais par une libéralité de la miséricorde divine. Pourquoi ce nombre mystérieux d'immersions lui est-il prescrit ? Pourquoi le fleuve du Jourdain est-il choisi ? « Est-ce que, dit-il, l'Abana n'est pas bon et le Pharphar, ces deux fleuves de Damas, plutôt que le Jourdain ? » Mais c'est dans son humeur qu'il les préférait ; à la réflexion, il a choisi le Jourdain : car l'emportement n'entend rien au mystère, la foi le connaît. Apprenez le bienfait du baptême sauveur : lépreux quand il se plonge, il émerge fidèle. Reconnaissez la figure des mystères spirituels : c'est pour le corps qu'il demande guérison, pour l'âme qu'il l'obtient. En lavant le corps, c'est le cœur qu'on lave. Car la lèpre du corps n'a pas été, je le vois, purifiée plus que celle de l'âme, puisqu'après ce baptême, purifié de la souillure de son ancien égarement, il déclare ne plus vouloir offrir aux dieux étrangers les victimes qu'il promet au Seigneur. Apprenez aussi les lois de la vertu qui est de mise : il a montré sa foi, celui qui a refusé les présents. Apprenez à la double école des paroles et des actions ce qu'il vous faut imiter. Vous avez le précepte du Seigneur, l'exemple du prophète : recevoir gratuitement, donner gratuitement (Matth., X, 8), ne pas vendre votre ministère, mais l'offrir ; la grâce de Dieu ne doit pas être évaluée et taxée et, dans les mystères, le prêtre doit chercher non à s'enrichir mais à servir. Pourtant ce n'est pas assez de ne pas chercher vous-même le profit : vous devez retenir encore les mains de vos serviteurs. Il ne vous est pas uniquement demandé de vous garder seul intègre et sans tache ; car l'Apôtre n'a pas dit : « Gardez-vous seul », mais « vous-même gardez-vous intègre » (I Tim., V, 22). Est donc requise non seulement votre intégrité à l'endroit de tels trafics, mais encore celle de votre maison ; car « il faut que l'évêque soit sans reproche, gouvernant bien sa maison, tenant ses enfants dans la soumission et en toute chasteté. Mais si quelqu'un ne sait gouverner sa maison, comment aura-t-il soin de l'Église » (I Tim., III, 2-5) ? Instruisez donc votre domesticité ; exhortez-la, surveillez-la, et, si un serviteur vous trompe — je n'exclus pas ce qui est possible à l'homme — s'il est surpris, congédiez-le, à l'exemple du prophète. Le honteux salaire est vite suivi de la lèpre, et l'argent mal acquis souille le corps et l'âme. « Tu as reçu de l'argent, est-il dit, et tu en auras un champ, une vigne et des olivaies et des troupeaux ; et la lèpre de Naaman s'attachera à toi et à ta postérité pour toujours. » Voyez comme l'acte du père fait condamner la suite de ses héritiers ; car c'est une faute inexpiable de vendre les mystères, et la grâce céleste fait peser sa vengeance sur les descendants. Aussi bien « les Moabites » et autres « n'entreront pas jusqu'à la troisième et quatrième génération » (Deut., XXIII, 3), c'est-à-dire, pour interpréter simplement, jusqu'à ce que la faute des ancêtres ait été effacée par plusieurs générations successives. Mais comme ceux qui ont péché envers Dieu par l'égarement de l'idolâtrie sont châtiés, nous le voyons, jusqu'à la quatrième génération, bien dure semble assurément la sentence dont l'autorité du prophète frappe à jamais la postérité de Giézi à cause de sa convoitise, alors surtout que Notre Seigneur Jésus-Christ a donné à tous, par la régénération baptismale, la rémission des péchés ; à moins de penser à l'hérédité des vices plutôt qu'à celle de la race : de même en effet que ceux qui sont enfants de la promesse sont comptés comme bonne race, de même aussi ceux qui sont fils de l'erreur sont jugés race mauvaise. Car les Juifs ont pour père le diable (Jn, VIII, 44), dont ils descendent non dans la chair mais par leurs crimes. Ainsi tous les convoiteux, tous les avares possèdent la lèpre de Giézi avec leurs richesses, et par le bien mal acquis ils ont amassé moins un patrimoine de richesses qu'un trésor de crimes pour un supplice éternel et une brève jouissance. Car, tandis que les richesses sont périssables, le châtiment est sans fin, puisque ni l'avare ni le buveur ni le serviteur des idoles ne possédera le Royaume de Dieu (I Cor., VI, 9).
« Et tous ceux de la synagogue furent remplis de colère en entendant ces choses ; et ils se levèrent et le chassèrent hors de la ville. »
Les sacrilèges des Juifs, que bien à l'avance le Seigneur avait prédits par le Prophète — et dans un verset de psaume II avait indiqué ce qu'il devait souffrir quand II serait dans son corps : « Ils me rendaient, dit-II, le mal pour le bien » (Ps. 34, 12) — dans l'Évangile II en montre l'accomplissement. Alors, en effet, qu'il répandait ses bienfaits parmi les populations, eux Lui infligeaient des avanies. Il n'est pas surprenant qu'ils aient perdu le salut, ayant chassé de leur territoire le Sauveur. Le Seigneur se règle sur eux : II a par son exemple enseigné à ses Apôtres comment se faire tout à tous ; II n'écarte pas les bonnes volontés ni ne contraint les récalcitrants ; II ne résiste pas quand on le chasse ni ne manque à qui l'invoque. C'est ainsi qu'ailleurs, les Géraséniens ne pouvant supporter ses miracles, II les délaisse comme des infirmes et des ingrats (Lc, VIII, 37). En même temps comprenez que sa Passion dans son corps n'a pas été contrainte, mais volontaire ; qu'il n'a pas été saisi par les Juifs, mais s'est offert. Quand II veut, II est arrêté ; quand II le veut, II tombe ; quand II le veut, II est crucifié ; quand II veut, nul ne le retient. Ici il était monté au sommet de la montagne pour être précipité ; et voici qu'II descend au milieu d'eux, ayant soudain changé ou frappé de stupeur l'esprit de ces furieux ; car l'heure n'était pas encore venue de sa Passion. Et même II aimait mieux guérir encore les Juifs que les perdre, afin que le résultat inefficace de leur fureur les fît renoncer à vouloir ce qu'ils ne pouvaient accomplir. Vous le voyez donc, ici c'est par sa divinité qu'il a agi, et là c'est volontairement qu'il a été arrêté : comment, en effet, eût-II pu être saisi par quelques-uns, Lui qu'une foule ne put saisir ? Mais II n'a pas voulu que le sacrilège fût le fait du grand nombre, pour faire retomber sur les auteurs du crime l'odieux du crucifiement : II serait crucifié par quelques-uns, mais II mourrait pour le monde entier.
Luc IV, 31-V, 11. Jésus à Capharnaüm.
" Et dans la synagogue se trouvait un homme possédé par un esprit immonde" ; et, plus bas : "Sortant de la synagogue, Il entra dans la maison de Simon et d'André. Or la belle-mère de Simon était en proie à une forte fièvre. »
Voyez la clémence du Seigneur Sauveur. Il n'est pas ému d'indignation, ni offensé par le crime, ni affecté par l'injustice au point de délaisser la Judée ; au contraire, oubliant les torts, ne songeant qu'à la clémence, tantôt enseignant, tantôt délivrant, tantôt guérissant, II cherche à attendrir le cœur de ce peuple infidèle. Et il est bien que S. Luc ait d'abord mentionné l'homme délivré de l'esprit mauvais, puis raconté la guérison d'une femme : car le Seigneur était venu soigner l'un et l'autre sexe ; il fallait guérir d'abord celui qui fut créé le premier, et ne pas laisser de côté celle qui avait péché par inconstance d'âme plus que par perversité. C'est un samedi que le Seigneur commence à accomplir des guérisons, pour signifier que la nouvelle création commence au point où l'ancienne s'était arrêtée, pour marquer dès le principe que le Fils de Dieu n'est pas soumis à la Loi, mais supérieur à la Loi, qu'il ne détruit pas la Loi, mais l'accomplit. Ce n'est point par la Loi mais par le Verbe que le monde a été fait, comme nous le lisons : « Par le Verbe du Seigneur les cieux ont été affermis » (Ps. 32,6). La Loi n'est donc pas détruite mais accomplie,, afin de renouveler l'homme jadis déchu. Aussi l'Apôtre dit-il : « Dépouillant l'homme ancien, revêtez-vous du nouveau, qui a été créé selon le Christ » (Col., III, 9 sqq.). Et c'est à bon droit qu'il commence le samedi, pour montrer qu'il est le Créateur, faisant entrer les œuvres dans la trame des œuvres, continuant l'ouvrage qu'il avait jadis commencé Lui-même. Tel l'ouvrier qui s'apprête à réparer une maison : il commence, non par les fondations mais par les toits, à démolir le délabré ; donc il met la main tout d'abord au point par où il avait autrefois terminé. Puis II commence par le moindre pour en venir au plus considérable. Délivrer du démon, même des hommes le peuvent — par la parole de Dieu, il est vrai ; — commander aux morts de ressusciter n'appartient qu'à la puissance de Dieu.
Et que nul ne s'émeuve si dans ce livre on nous montre le diable prononçant le premier le nom de Jésus de Nazareth. Ce n'est pas de lui que le Christ a reçu ce nom : du ciel l'Ange l'apporta à la Vierge. Il est de son impudence de prétendre à la primeur de quelque chose parmi les hommes et de présenter aux hommes une soi-disant nouveauté, afin d'inspirer l'effroi de son pouvoir. Aussi bien, dans la Genèse, est-il le premier qui parle de Dieu à l'homme ; car vous lisez : « Et il dit à la femme : Pourquoi donc Dieu vous a-t-il dit de ne pas manger de tout arbre » (Gen., III, 1) ? Donc l'un et l'autre fut trompé par le diable, guéri par le Christ. Continuez, poursuivez, apprenez les mystères du texte évangélique, et dans ces deux guérisons reconnaissez le mystère du salut commun. « De même, en effet, que tous meurent en Adam, de même tous sont vivifiés dans le Christ » (I Cor., XV, 22).
Qui est celui qui dans la synagogue était possédé d'un esprit immonde ? N'est-ce pas le peuple juif ? Comme enlacé par les anneaux d'un serpent et pris dans les filets du diable, il souillait sa prétendue pureté corporelle par les ordures intérieures de l'âme. Et il est bien vrai qu'il y avait dans la synagogue un homme possédé de l'esprit immonde, parce qu'il avait perdu l'Esprit Saint. Le diable était entré au lieu d'où le Christ était sorti. On nous montre du même coup que la nature du diable n'est pas mauvaise, que ses œuvres sont iniques : car Celui qu'en vertu de sa nature supérieure il reconnaît comme Seigneur, par ses œuvres il le renie. Et ce qui montre sa malice et la dépravation des Juifs, c'est qu'il a répandu sur ce peuple un tel aveuglement, une telle infirmité d'esprit, que ce peuple renie celui que les démons reconnaissent. Ô disciples et héritiers pires que leur maître ! Lui tente le Seigneur en paroles, eux par le fait ; lui dit « Jetez-vous », eux entreprennent de le précipiter. À peser ces choses d'un point de vue plus profond, nous devons y entendre la santé de l'âme et du corps : d'abord l'âme, en proie aux embûches du serpent, est délivrée ; car l'âme ne serait jamais vaincue par le corps, si d'abord elle n'était tentée par le diable. Du moment, en effet, que l'âme meut, vivifie et conduit le corps, comment pourrait-elle se laisser prendre à ses appâts, si elle n'était elle-même enlacée par les liens de quelque puissance plus élevée ? Aussi bien Eve n'a-t-elle éprouvé la faim qu'une fois tentée par la ruse du serpent : et c'est pourquoi le remède salutaire devait agir d'abord contre l'auteur même du péché. Peut-être aussi, figurée par cette femme, belle-mère de Simon et d'André, était-ce notre chair qui souffrait des fièvres variées des péchés et brûlait des transports démesurés des diverses convoitises. La fièvre d'aimer n'est pas moindre, dirai-je, que celle qui échauffe. Cette fièvre-là brûle l'âme, l'autre le corps. Car notre fièvre, c'est la débauche : les convoitises sont brûlantes ; aussi l'Apôtre dit-il : « Que ceux qui ne peuvent se contenir, se marient ; mieux vaut se marier que brûler » (7 Cor., VII, 9). Notre fièvre, c'est le luxe ; notre fièvre, c'est la colère. Bien qu'étant vices de la chair, ils font pénétrer leur feu dans les os, ils affectent l'esprit, l'âme et les sens. L'âme est la première sollicitée par l'artifice du diable : car un champ fertile, un vêtement, un bijou, tout cela est persuasion du serpent. L'attrait des honneurs, le faîte du pouvoir, les délices des festins, la beauté d'une courtisane, c'est le piège du diable ; ce sont comme les propos séduisants de l'esprit pervers, qui, par la séduction de la chair qu'amollit bien vite une légèreté quasi féminine, précipite aussi et dégrade l'âme, car la beauté d'une femme n'est pas convoitée d'abord par l'âme, mais par les yeux du corps : aussi bien ce que vous ne voyez pas, vous ne l'aimez pas ; mais dès que la chair a convoité, l'âme se passionnant avec elle voit défaillir sa constance, l'esprit partageant cet amour fléchit (ils sont deux en un même corps) (Gen., II, 24), et ainsi la mort pénètre par le crime accompli. Le diable tente, la chair persuade. Pourtant la fièvre de l'âme est plus violente que celle du corps ; aussi arrive-t-il souvent que le plaisir de l'âme fasse mépriser la santé du corps et ne pas éviter les dangers. Il n'est pas hors de propos de rappeler ici l'histoire de Théotime. Il souffrait d'une grave maladie d'yeux, il aimait sa femme, le médecin lui avait interdit l'usage du mariage. Dans l'impatience du désir, emporté par l'ardeur de la passion, il ne put se modérer. Sachant à coup sûr qu'il allait perdre la vue, avant d'aborder son épouse, dans le feu même de son brûlant désir, tout étant prêt pour ce commerce, « Adieu, dit-il, chère lumière ». Comme quoi la passion est plus ardente que la fièvre, abat et consume davantage ! Mais dès que l'on revient de sa folie, la conscience intime ouvre les yeux, puis vient le repentir de l'acte et chacun rougit de l'infamie de son forfait. Alors Dieu fait peur, et le pécheur voudrait se repentir, mais il ne peut ; alors on s'en prend à la chair, on accuse le diable : elle comme entremetteuse des vices, lui comme artisan de l'égarement. La laideur s'étale : car tout secret est à nu devant Dieu, et ce ne sont pas les feuilles du figuier c'est-à-dire le vêtement du corps ou la morgue mondaine qui voilent les vices secrets. Et chacun, l'âme conscient de sa faute, tremble devant le jugement de Dieu et dit « Si les montagnes pouvaient tomber sur moi ! en quelles crevasses des rochers me cacher quand II viendra broyer la terre ? » Alors la chair enfante à l'âme chardons et épines, c'est-à-dire les piquants des soucis et des préoccupations et les feux dont l'âme s'est enveloppée par la convoitise de la chair. Oui, l'âme est comme crucifiée par les clous des plaisirs du corps, et une fois adonnée aux convoitises terrestres où elle se plonge, il lui est malaisé à moins d'une faveur divine, de reprendre son vol vers les hauteurs d'où elle est descendue. Enlacée aux filet de ses actes, livrée aux charmes des plaisirs mondains elle est désormais captive.
Tel est donc l'Adam, telle l'Eve que le Seigneur est venu libérer : l'un fut fait à l'image de Dieu, l'autre reçut sa force de son époux et, tant qu'elle fut soumise à plus fort qu'elle, ils n'eurent dans un seul esprit qu'une volonté, agréable à Dieu ; et, placés dans le paradis de Dieu, ils s'occupaient d'alimenter leur vie céleste. Mais une fois que la chair se fut mise à donner des conseils différents et à ne plus observer sa loi propre, ils furent exilés du paradis et méritèrent de retomber dans l'abaissement et l'abîme de ce lieu de péché. Et que personne ne juge déplacé de considérer Adam et Eve comme figures de l'âme et du corps alors qu'ils sont considérés comme figurant l'Église et le Christ — car l'Apôtre, ayant dit qu'ils sont deux en une même chair, a ajouté : « C'est là un grand mystère, je veux dire quant au Christ et à l'Église » (Éphés., V, 32) — si donc il peut y avoir là le mystère de Dieu souverain, à plus forte raison celui de notre âme. Mais elle est attachée, clouée, captive, et, consumée des fièvres du corps, souffrant avec la chair, elle est malade. Il faut chercher un médecin. Mais qui sera de force à guérir les plaies de l'âme blessée ? Quel homme sera de taille à secourir les autres, quand il ne peut s'aider soi-même ? Qui pourra rendre la vie aux autres, quand il ne peut échapper lui-même à la mort ? Tous sont morts en Adam, car « par un seul homme le péché est entré dans ce monde, et par le péché la mort ; et elle a passé à tous les hommes, du moment que tous ont péché » (Rom., V, 12). Donc la faute de celui-là est la mort de tous. Aussi bien, des saints ont été envoyés, des prophètes ont été envoyés pour proclamer les oracles divins ; et ils n'ont pu rien avancer. Alors cherchons quelque médecin parmi les anges ou les archanges. Mais comment pourraient-ils me porter secours pour que je ne pèche pas, puisque même un archange n'a pu s'abstenir de pécher ? Comment un ange pourra-t-il me ramener au paradis, quand Satan lui-même et ses anges n'ont pu conserver la place qu'ils avaient reçue ?
« Et, montant dans une barque qui était à Simon, il le pria de s'écarter un peu du rivage. »
Du moment que le Seigneur accordait à beaucoup des guérisons de diverses sortes, ni temps ni lieu ne purent contenir l'empressement de la foule à se faire guérir. Le soir tombait, ils le suivaient ; le lac était là, ils le pressaient. C'est pourquoi II monte dans la barque de Pierre. C'est la barque qu'en S. Matthieu nous voyons encore agitée (Matth., VIII, 24), en S. Luc remplie de poissions : vous reconnaîtrez ainsi et les débuts agités de l'Église et, plus tard, sa fécondité ; car les poissons représentent ceux qui se meuvent dans la vie. Là le Christ dort encore chez les disciples, ici II commande : II dort chez les trembleurs, II est éveillé chez les parfaits. Mais de quelle manière dort le Christ, vous l'avez entendu dire par le Prophète : « Je dors, et mon cœur veille » (Cant., V, 2). Et S. Matthieu a bien fait de ne pas omettre la manifestation de la puissance éternelle, quand II commande aux vents. Ce n'est pas science humaine — comme vous l'entendez dire aux Juifs : « D'un mot II commande aux esprits » — mais marque de la majesté céleste quand la mer agitée s'apaise, quand les éléments obéissent à l'ordre de la voix divine, quand les objets insensibles acquièrent le sens de l'obéissance. Le mystère de la grâce divine se révèle quand les flots du monde s'apaisent, quand une parole fait tenir coi l'esprit immonde ; l'un ne contredit pas l'autre : les deux choses sont mises en valeur. Vous avez un miracle dans les éléments, vous avez un enseignement dans les mystères. S. Matthieu ayant donc pris sa part, S. Luc s'est adjugé la barque où Pierre devait pêcher. Celle qui a Pierre n'est pas agitée ; est agitée celle qui a Judas : sans doute les multiples mérites des disciples y étaient embarqués, mais elle était encore agitée par la perfidie du traître. Dans l'une et l'autre, il y avait Pierre : mais, solide en ses mérites, il est agité par ceux d'autrui. Gardons-nous donc du perfide, gardons-nous du traître, de peur qu'un seul ne nous mette tous en péril. Donc nulle agitation pour la barque où la prudence conduit, d'où est absente la perfidie, que pousse la foi. Comment pouvait-elle être agitée, ayant pour pilote celui sur qui est fondée l'Église ? Il y a donc agitation quand la foi est faible ; sécurité quand la charité est parfaite. Aussi bien, si l'on commande aux autres de jeter leurs filets, on ne dit qu'au seul Pierre : « Mène au large », c'est-à-dire dans la haute mer des controverses. Y a-t-il profondeur comparable à la vue des profondes richesses (Rom., XI, 33), à la connaissance du Fils de Dieu, à la proclamation de sa génération divine ? Celle-ci, l'esprit humain ne peut certainement la saisir et pleinement sonder par la raison ; mais la plénitude de la foi l'atteint. Car s'il ne m'est pas permis de savoir comment II est né, il ne m'est pas permis d'ignorer qu'il est né ; j'ignore le mode de sa génération, mais je reconnais le principe de sa génération. Nous n'étions pas là quand le Fils de Dieu est né du Père ; mais nous étions là quand le Père l'a déclaré Fils de Dieu l. Si nous ne croyons pas Dieu, qui croire ? Tout ce que nous croyons, nous le croyons comme vu ou entendu : la vue se trompe souvent, l'ouïe fait foi. Récuserez-vous la personnalité du témoin ? Si des gens de bien nous parlaient, nous jugerions criminel de ne pas les croire : Dieu affirme, le Fils démontre, le soleil éclipsé le reconnaît, la terre témoigne en tremblant. L'Église est conduite par Pierre au large des controverses, pour voir d'une part le Fils de Dieu ressuscité, de l'autre la diffusion de l'Esprit Saint.
Mais quels sont les filets des Apôtres, que l'on ordonne de jeter ? N'est-ce pas l'enchaînement des paroles, les replis du discours, les profondeurs des discussions, qui ne laissent pas échapper ceux qu'elles ont pris ? Et il est bien que les instruments de pêche des Apôtres soient les filets, qui ne font point périr leur prise, mais la conservent et la retirent des abîmes à la lumière, qui transportent ceux qui flottaient des bas-fonds sur les hauteurs.
Il est encore pour les Apôtres une pêche d'un autre genre ; ce genre de pêche, le Seigneur ne l'ordonne qu'au seul Pierre : « Jette l'hameçon, dit-II, et prends le premier poisson qui remontera » (Matth., XVII, 26). Grande et spirituelle leçon, qui enseigne aux chrétiens la soumission au pouvoir souverain, afin que nul ne se permette d'enfreindre les édits d'un roi de la terre. Si le Fils de Dieu a payé le tribut, êtes-vous assez grand, vous, pour estimer n'avoir pas à le payer ? Même Lui, qui ne possédait rien, a payé le tribut ; et vous, qui recherchez les profits de ce monde, pourquoi ne pas reconnaître les charges de ce monde ? pourquoi vous juger au-dessus du monde, dans l'arrogance de votre âme, quand vous êtes assujetti au monde par votre misérable cupidité ? Ainsi le didrachme est payé : c'était le prix de notre rachat et de notre corps, promis dans la Loi (II Rois, XII, 4), payé dans l'Évangile et trouvé non sans raison dans la bouche d'un poisson : car « c'est par votre bouche que vous serez justifié » (Matth., XII, 37). Le prix de l'immortalité pour nous, c'est notre témoignage ; car, ainsi qu'il est écrit : « La bouche rend témoignage pour le salut » (Rom., X, 10). Peut-être encore ce premier poisson est-il le premier martyr : il a dans sa bouche le didrachme, c'est-à-dire le montant de l'impôt ; notre didrachme, c'est le Christ. Donc le premier martyr, qui est Étienne, avait ce trésor dans la bouche quand il parlait du Christ dans sa passion (Act., VII, 55 sqq.).
Mais revenons au texte que nous avons abordé, et apprenons l'humilité de l'Apôtre. « Maître, dit-il, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais sur votre parole je vais jeter le filet. » Moi aussi, Seigneur, je sais que pour moi il fait nuit quand vous ne commandez pas. Personne encore ne s'est inscrit, il est encore nuit pour moi. J'ai posé la nasse de la parole à l'Épiphanie, et je n'ai encore rien pris. Je l'ai posée pendant le jour ; j'attends votre ordre ; sur votre parole je jetterai les filets. Ô vaine présomption ! ô humilité fructueuse ! ils n'avaient rien pris jusque-là ; à la voix du Seigneur ils capturent une grande multitude de poissons. Ce n'est pas l'œuvre de l'éloquence humaine mais le bienfait de l'appel céleste. Trêve aux arguments humains : c'est par sa foi que le peuple croit. Les filets se rompent et le poisson n'échappe point. On appelle à la rescousse les compagnons qui étaient dans l'autre barque. Quelle est cette barque ? peut-être la Judée, dans laquelle Jean et Jacques ont été choisis ? car « la Judée est devenue son sanctuaire » (Ps. 113, 2). Ceux-ci donc viennent de la synagogue à la barque de Pierre, c'est-à-dire à l'Église, afin de remplir les deux nacelles. Car tous fléchissent le genou au nom de Jésus (Philip., II, 10), soit le Juif, soit le Grec : « le Christ est tout, et en tous » (Col., III, 11). Mais pour moi, je redoute cet entassement, et qu'ainsi remplies les barques ne soient près de couler : car il faut qu'il y ait des hérésies (I Cor., XI, 19), pour l'épreuve des bons. Nous pouvons cependant reconnaître encore une autre église dans la barque d'un autre ; car de l'Église unique plusieurs sont issues. Voilà un souci de plus pour Pierre, que sa prise déjà préoccupait. Mais étant parfait il sait comment conserver ceux qu'il a recueillis, puisqu'il sait comment prendre ceux qui sont épars ; ceux qu'il prend sur une parole, il les remet à la Parole ; ce n'est pas, dit-il, sa capture, ce n'est pas son fait. « Retirez-vous de moi, Seigneur, dit-il ; car je suis un homme pécheur. » II était surpris des dons divins, et plus il avait obtenu, moins il se flattait. Dites, vous aussi : « Retirez-vous de moi, Seigneur, car je suis pécheur », pour que le Seigneur vous réponde : « N'ayez pas peur. » Au Seigneur qui pardonne avouez votre péché. Ne craignez pas de rapporter au Seigneur même ce qui est à vous, puisqu'il nous a accordé ce qui est à Lui ". Il ne sait envier, II ne sait ravir, II ne sait enlever. Voyez comme le Seigneur est bon d'avoir accordé à des hommes jusqu'au pouvoir de donner la vie.