LIVRE V
Luc V, 12-16. Guérison d'un lépreux.
" Et comme Il se trouvait dans une ville, voici qu'un homme couvert de lèpre, se prosternant à terre, l'implora en ces termes : Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez purifier. Et II étendit la main et le toucha en disant : Je le veux, sois purifié. »
II est bien que pour cette guérison de lépreux on ne désigne expressément aucune localité, pour montrer que ce n'est pas le seul peuple d'une cité spéciale, mais les peuples de l'univers qui ont été guéris. Il est également bien que, dans S. Luc, cette guérison soit le quatrième prodige depuis l'arrivée du Seigneur à Capharnaûm ; car s'il a donné au quatrième jour la lumière du soleil et l'a rendu plus éclatant que les autres jours, alors qu'apparaissaient les éléments du monde, nous devons également considérer cet ouvrage comme plus éclatant. Selon S. Matthieu, on nous le présente comme le premier guéri par le Seigneur après les Béatitudes (Matth., VIII, 3) : ainsi, le Seigneur ayant dit : « Je ne suis pas venu détruire la Loi, mais l'accomplir » (Matth., V, 17), cet homme qui était exclu par la Loi, s'il comptait être purifié par le pouvoir du Seigneur, jugeait que la grâce ne vient pas de la Loi mais est au-dessus de la Loi, puisqu'elle peut effacer la souillure d'un lépreux. Mais de même que dans le Seigneur le pouvoir et l'autorité, ainsi apparaît en cet homme la constance de la foi. Il se prosterne face contre terre, ce qui est humilité et confusion, en sorte que chacun rougisse des souillures de sa vie. Mais la retenue n'a pas étouffé l'aveu : il a montré sa plaie, il a demandé le remède, et son aveu même est plein de religion et de foi : « Si vous le voulez, dit-il, vous pouvez me purifier. » A la volonté du Seigneur il attribue la puissance ; quant à la volonté du Seigneur, il n'en a pas douté faute de croire à sa bonté, mais, conscient de sa souillure, il ne l'a pas escomptée. Et le Seigneur, avec cette dignité qui Lui est coutumière, lui répond : « Je le veux, sois purifié. ». « Et immédiatement sa lèpre le quitta. » Car il n'y a pas d'intervalle entre l'œuvre de Dieu et son ordre : l'ordre même inclut l'œuvre. Aussi bien « II dit, et ce fut fait » (Ps. 32, 9). Vous le voyez bien, on ne saurait douter que pour Dieu vouloir, c'est pouvoir. Si donc chez Lui vouloir, c'est pouvoir, ceux qui affirment l'unité de vouloir dans la Trinité affirment à coup sûr l'unité de pouvoir. Ainsi la lèpre s'est aussitôt retirée : reconnaissez la volonté de guérir, qui a fait suivre l'action de la réalisation. Aussi bien, selon S. Marc, le Seigneur eut pitié de lui : il est bon que ce soit noté. Bien des traits semblables ont été notés par les évangélistes, qui voulaient nous affermir sur deux points : ils ont décrit les marques de puissance en vue de la foi ; ils ont mentionné les œuvres vertueuses en vue de l'imitation. C'est pourquoi II le touche sans dégoût ; II commande sans hésitation : car c'est une marque de son pouvoir qu'ayant le pouvoir de guérir et l'autorité pour ordonner, II n'a pas dédaigné le témoignage de son activité. Donc II dit : « Je veux », à cause de Photin ; II ordonne, à cause d'Arius ; II touche, à cause du Manichéen.
Et il n'en est pas qu'un seul dont la lèpre soit guérie ; il y a tous ceux à qui il est dit : « Vous êtes maintenant purs, grâce à la parole que je vous ai dite » (Jn, XV, 3). Si donc le remède de la lèpre est la parole, le mépris de la parole est assurément la lèpre de l'âme. Mais pour que la lèpre ne passe pas au médecin, chacun, prenant modèle sur l'humilité du Seigneur, doit éviter la gloriole. Pourquoi en effet recommander de n'en parler à personne, sinon pour nous apprendre à ne pas divulguer nos bienfaits mais à les cacher, de manière à écarter le salaire non seulement de l'argent, mais de la faveur ? Peut-être encore la raison qui fait prescrire le silence est-elle une préférence pour ceux qui croiront par une foi spontanée plutôt que par l'espérance des bienfaits. Or il lui est prescrit, conformément a la Loi, de se présenter au prêtre, non pour amener une victime étrangère, mais pour s'offrir lui-même à Dieu en sacrifice spirituel, afin que, la souillure de ses actions passées étant effacée, il soit consacré à Dieu comme une victime agréable grâce à la connaissance de la foi et à l'éducation de la sagesse ; car « toute victime sera assaisonnée de sel » (Mc, IX, 48). À ce propos Paul dit encore : « Je vous supplie, mes frères, par la miséricorde de Dieu, d'offrir vos corps comme une victime acceptable et agréable à Dieu » (Rom., XII, 7).
Ceci en même temps est admirable, qu'il ait guéri selon le mode même de la demande. « Si vous le voulez, vous pouvez me purifier. — Je le veux, sois purifié. » Vous voyez là sa volonté, vous voyez aussi sa disposition de tendresse. — « Et étendant la main, II le toucha. » La Loi interdit de toucher les lépreux (Lév., XIII, 3) ; mais Celui qui est le maître de la Loi n'a pas à suivre la Loi, mais fait la Loi. Il a donc touché, non parce qu'à moins de toucher II n'aurait pu guérir, mais pour prouver qu'il n'était pas assujetti à la Loi et qu'il ne craignait pas la contagion comme les hommes, mais ne pouvait être contaminé, Lui qui délivrait les autres, et que bien au contraire l'attouchement du Seigneur chassait la lèpre, laquelle d'ordinaire contaminait quiconque la touchait. On lui prescrit de se montrer au prêtre et de faire une offrande pour sa purification ; s'il se présente ainsi au prêtre, le prêtre comprendra qu'il n'a pas été guéri selon la procédure légale, mais par la grâce de Dieu supérieure à la Loi ; puis, en prescrivant un sacrifice selon que Moïse l'a ordonné, le Seigneur montrait qu'il ne détruisait pas la Loi mais l'accomplissait ; II se conduisait selon la Loi, alors même qu'on le voyait guérir, en dépassant la Loi, ceux que les remèdes de la Loi n'avaient pas guéris. Et c'est à bon droit qu'il ajoute : « comme l'a prescrit Moïse » ; car « la Loi est spirituelle » (Rom., VII, 14) ; aussi voit-on qu'il a prescrit un sacrifice spirituel. Il ajoute enfin : « Afin que ce soit un témoignage pour vous », c'est-à-dire si vous croyez à Dieu, si la lèpre de l'impiété se retire, si le prêtre connaît ce qui est caché, s'il est témoin de la pureté de vos sentiments : ce qui ferait voir de préférence le prêtre en Celui à qui nul secret n'échappe, à qui il est dit : « Vous êtes prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisédech » (Ps. 109, 4).
Luc V, 17-26. Guérison d'un paralytique.
"Et voici venir des hommes portant sur un lit un homme qui était paralytique ; ils cherchaient à le faire entrer et à le déposer devant Lui ; et ne sachant par où le faire entrer, à cause de la presse, ils montèrent sur le toit et, à travers les tuiles, le firent descendre, dans son lit, au milieu de tous, devant Jésus. »
La guérison de ce paralytique n'est ni dépourvue de sens ni commune, puisqu'on nous dit qu'auparavant le Seigneur a prié : non certes pour être secouru mais pour l'exemple ; car II nous a donné un modèle à imiter, II n'a pas recouru à une démarche pour obtenir. Et comme des docteurs de la Loi s'étaient réunis de toute la Galilée, de Judée et de Jérusalem, parmi les guérisons d'autres infirmes, on nous décrit comment ce paralytique fut guéri.
Avant tout, comme nous l'avons dit plus haut, chaque malade doit recourir à des intercesseurs qui demanderont pour lui la santé : grâce à eux, l'ossature disloquée de notre vie et les jambes boiteuses de nos actions seront remises par le remède de la parole céleste. Qu'il y ait donc des conseillers de l'âme, qui élèveront plus haut l'esprit humain, si engourdi qu'il soit par la faiblesse du corps. C'est encore par leur ministère que, façonné à s'élever et à s'abaisser, il sera placé devant Jésus, digne d'être vu par les yeux du Seigneur. Car le Seigneur regarde l'humilité : « parce qu'il a regardé l'humilité de sa servante » (Lc, I, 48).
« Voyant leur foi », est-il dit. Le Seigneur est grand : à cause des uns II pardonne aux autres, et tandis qu'il agrée les uns, aux autres II pardonne leurs fautes. Pourquoi, ô homme, votre compagnon ne pourrait-il rien sur vous, quand auprès du Seigneur son serviteur a titre à intervenir, droit d'obtenir ? Apprenez, vous qui jugez, à pardonner ; apprenez, vous qui êtes malade, à implorer.
Si vous n'espérez pas le pardon de fautes graves, recourez à des intercesseurs, recourez à l'Église qui priera pour vous et, par égard pour elle, le Seigneur vous accordera le pardon qu'il eût pu vous refuser. Et, bien que nous devions ne pas négliger la réalité historique et croire que le corps de ce paralytique a vraiment été guéri, reconnaissez cependant la guérison de l'homme intérieur, à qui ses péchés sont pardonnés. En affirmant que seul le Seigneur peut les remettre, les Juifs reconnaissent forcément sa divinité et leur jugement trahit leur mauvaise foi, puisqu'ils exaltent l'œuvre et nient la personne. Aussi le Fils de Dieu a-t-il recueilli leur témoignage sur son œuvre, sans demander l'adhésion de leur parole : car la mauvaise foi peut admettre, elle ne peut croire ; donc le témoignage ne fait pas défaut à la divinité, la foi manque pour le salut. Car c'est un plus grand secours pour la foi l que ce témoignage involontaire ; et c'est une faute plus désastreuse que de nier quand on est convaincu par ses propres affirmations. C'est donc grand égarement que ce peuple incroyant, ayant reconnu qu'à Dieu seul il appartient de remettre les péchés, ne croie pas en ce Dieu quand II remet les péchés. Quant au Seigneur, qui veut sauver les pécheurs, II démontre sa divinité et par sa connaissance des secrets et par les prodiges de ses actions ; II ajoute : « Quel est le plus facile ? dire : vos péchés vous sont remis, ou dire : levez-vous et marchez ? ». En cet endroit II fait voir une image complète de la résurrection, puisque, guérissant les blessures de l'âme et du corps, II remet les péchés des âmes, il chasse l'infirmité du corps : cela veut dire que l'homme tout entier est guéri. Encore donc qu'il soit grand de remettre aux hommes leurs péchés — car « qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul », qui les remet aussi par ceux auxquels II a donné le pouvoir de remettre ? — pourtant il est beaucoup plus divin de donner la résurrection aux corps, étant donné que le Seigneur même est la résurrection.
Ce lit qu'on prescrit d'emporter, que signifie-t-il, sinon qu'il est prescrit de soulever le corps humain ? C'est ce lit que chaque nuit lave David, comme nous le lisons : « Je lave chaque nuit mon lit ; de mes larmes j'arrosé ma couche » (Ps. 6, 7). C'est le lit de souffrance où gisait notre âme en proie aux pénibles tourments de sa conscience. Mais quand on se conduit selon les préceptes du Christ, ce n'est plus un lit de souffrance, mais de repos. La miséricorde du Seigneur a changé en repos ce qui était mort : c'est Lui qui pour nous a changé le sommeil de mort en charme délicieux.
Et non seulement il reçoit l'ordre d'emporter son lit, mais encore de regagner sa demeure, c'est-à-dire de retourner au paradis : car c'est la vraie demeure, la première qui accueillit l'homme ; il l'a perdue non en droit, mais par fraude : aussi est-il juste que la maison soit rendue, à la venue de Celui qui devait anéantir les pièges de la fraude, restaurer le droit.
Et nul intervalle avant la guérison : le même instant voit les paroles et la cure. Les incrédules le voient se lever, s'étonnent de son départ, et aiment mieux redouter les œuvres merveilleuses de Dieu que croire ; car s'ils avaient cru, ils n'auraient certes pas craint mais aimé, puisque « l'amour parfait chasse la crainte » (I Jn, IV, 18) ; alors ceux-ci, n'aimant pas, calomniaient. À ces calomniateurs II dit : »Pourquoi mal penser en vos cœurs ? » Qui parle ainsi ? le Grand Prêtre. Il voyait la lèpre dans le cœur des Juifs, II les montre pires que le lépreux. Celui-là reçut l'ordre de se présenter au Prêtre, une fois purifié ; ceux-ci, le Prêtre les repousse, de peur que leur lèpre n'en contamine d'autres.
Luc V, 27-39. Vocation de Lévi ; le nouveau Royaume.
Vient ensuite la mystérieuse vocation du publicain. Il lui ordonne de le suivre non du pas de son corps, mais du mouvement de l'âme. Ainsi cet homme, qui jusque-là tirait avec avidité son profit des marchandises, avec dureté des fatigues et périls des marins, sur un mot d'appel, a quitté ses biens, lui qui volait le bien d'autrui ; et, quittant ce banc infâme, il a marché à la suite du Seigneur de toute l'ardeur de son âme. Bien plus, il déploie l'appareil d'un grand festin : car celui qui reçoit le Christ en sa demeure intérieure est rassasié des immenses délices de joies surabondantes. Oui, le Seigneur entre volontiers et repose dans l'amour de celui qui a cru. Mais voici se rallumer la malveillance des incroyants, et l'image de leur châtiment à venir est d'avance figurée. Tandis que les fidèles festoieront et reposeront dans le royaume des cieux, l'incrédulité jeûnera et sera torturée. En même temps apparaît la différence qu'il y a entre les disciples de la Loi et de la grâce : ceux qui suivent la Loi subiront dans leur âme à jeun une faim éternelle ; ceux qui ont reçu le Verbe dans l'intime de l'âme, renouvelés par l'abondance de la nourriture et de la fontaine éternelle, ne sauraient avoir faim et soif. C'est pourquoi ceux dont l'âme était à jeun murmuraient : « Pourquoi, disaient-ils, mange-t-il et boit-II avec les publicains et les pécheurs ? ». Cela, c'est la parole du serpent ; aussi bien, est-ce la première parole que le serpent proféra, quand il dit à Eve : « Pourquoi donc Dieu a-t-il dit : Ne mangez pas de tout arbre ? » Ils répandent donc le venin de leur père, quand ils disent : « Pourquoi donc mange-t-il et boit-II avec les publicains et les pécheurs ? » Du moment que le Seigneur mange avec les publicains, II ne nous interdit pas de prendre un repas même avec des Gentils : II dit : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du médecin, mais ceux qui vont mal. ». C'est un nouveau remède que le Maître nouveau a apporté ; ce n'est pas un produit de la terre ; toute créature ignore l'art de le confectionner. Venez, vous tous qui avez contracté les maladies variées des péchés ; usez de ce remède inaccoutumé qui élimine le venin du serpent, qui a non seulement enlevé la cicatrice des blessures, mais supprimé la cause de la plaie cruelle. Ce remède ne comporte pas la diète, mais fournit la nourriture à l'âme : car « le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et on dit : II est possédé » (Lc, VII, 34). Aussi notre âme n'est-elle pas affamée ; affamés, ceux dont le Christ est absent et à qui manquent les provisions des bons mérites. Au contraire, celui qui possède les délices de sa vertu, qui reçoit le Christ dans sa maison, offre un grand festin, c'est-à-dire le festin spirituel des bonnes œuvres, dont est privé le peuple des riches, où le pauvre est rassasié. Et c'est pourquoi, dit-Il, les fils de l'Époux ne sauraient jeûner tant que l'Époux est avec eux. « Mais viendront des jours où l'Époux leur sera ravi. ». Qu'est-ce que ces jours où le Christ nous sera ravi, alors surtout que Lui-même a dit : « Je serai avec vous jusqu'à la fin des temps » (Matth., XXVIII, 20), que Lui-même a dit : « Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn, XIV, 18) ? Car il est certain que, s'il nous délaisse, nous ne pourrons être sauvés. Personne ne peut vous dérober le Christ si vous ne vous dérobez à Lui. Que votre vanité ne vous dérobe pas, que la présomption ne vous dérobe pas. Et ne vous prévalez pas de la Loi ; car « II n'est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs ».
Comment donc Dieu aime-t-il la justice (Ps. 10, 8) et David n'a-t-il pas vu le juste abandonné (Ps. 36, 25) ? Quelle est cette équité qui abandonne le juste et appelle à soi le pécheur ? À moins d'entendre qu'il appelle justes ceux qui se prévalent de la Loi et ne recherchent pas la grâce de l'Évangile : or nul n'est justifié de par la Loi, mais on est racheté de par la grâce. La justice est donc dans la Loi, mais la justice n'est point par la Loi ; car l'Apôtre lui-même dit : « Hébreu et fils d'Hébreux, quant à la Loi, pharisien, quant à la justice qui est dans la Loi, vivant sans reproche » (Phil., III, 5-6) ; lui qui se glorifiait de la Loi dit : « Ces avantages, je les ai considérés, eu égard au Christ, comme un détriment » (Ib., 7) ; ce qui veut dire qu'il a rejeté la justice et la gloire de la Loi ; car la justice de la Loi sans le Christ est vide, puisque la plénitude de la Loi, c'est le Christ. Bien donc que la justice soit dans la Loi, la justice n'est point par la Loi ; car « si la justice est par la Loi, alors le Christ est mort sans raison » (Gal., II, 21), puisque le Christ est mort pour accomplir la justice ; aussi bien, quand Jean Lui dit : « C'est moi qui dois être baptisé par vous, et c'est vous qui venez à moi », II répond : « Laisse faire : c'est ainsi qu'il nous sied d'accomplir toute justice » (Matth., III, 14-15). Donc le Christ n'est pas mort sans raison, mais pour nous, afin que les justes resplendissent comme le soleil dans le Royaume de son Père (Matth., XIII, 43). Mais les Juifs ne sont pas justes, et il leur est dit : « Quand vous verrez les justes entrer dans le Royaume des cieux » (Lc, XIII, 28). Ceux-là sont justes qui ne rendent pas coup pour coup, qui aiment leur ennemi. Faute de l'entendre ainsi, on découvre une contradiction dans « je ne suis pas venu appeler les justes » ; mais II n'appelle pas ceux qui se disent justes, car « ignorant Dieu, et cherchant à établir leur propre justice, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu » (Rom., X, 3). Donc ceux qui s'attribuent la justice ne sont pas appelés à la grâce : car si la grâce vient du repentir, il est clair que répugner au repentir, c'est renoncer à la grâce. Ils ont eu soif comme des blessés, ceux qui se disent saints : à ceux-là l'Époux sera ravi. Mais à nous ni Caïphe ni Pilate n'a ravi le Christ et nous ne saurions être à jeun, puisque nous avons le Christ et sommes nourris de la chair et du sang du Christ. Comment paraître à jeun si l'on n'est pas affamé ? Comment paraître à jeun si l'on n'a pas soif ? Et comment avoir soif quand on boit le Christ, puisque Lui-même a dit : « Celui qui boira de l'eau que je donnerai, n'aura jamais soif » (Jn, IV, 13). D'ailleurs qu'il s'agisse du jeûne de l'âme, c'est ce que montre également la suite ; car « II leur dit cette parabole : Personne n'appliquera sur un vieil habit une pièce d'un habit neuf ». Il avait dit que les fils de l'Époux, c'est-à-dire les fils du Verbe, élevés par la régénération du baptême à la condition de la race divine, aussi longtemps que l'Époux est avec eux ne peuvent jeûner. Ce n'est certes pas proscrire le jeûne, qui affaiblit la chair et réprime la sensualité du corps : car ce jeûne nous est une recommandation devant Dieu. Comment le Seigneur interdirait-il ici le jeûne à ses disciples, alors qu'il jeûnait Lui-même, et quand enfin II dit que les pires esprits ont coutume de ne céder qu'aux jeûnes et aux prières (Matth., XVII, 20) ? Bref, ici encore, c'est le jeûne qu'il appelle un vieux vêtement : celui que l'Apôtre a jugé bon à dépouiller, quand il a dit : « Dépouillez-vous donc du vieil homme avec ses activités », pour revêtir celui qui est renouvelé par la sanctification du baptême (Col., III, 9, 10). La suite des préceptes s'accorde donc en un même enseignement : ne pas mêler les actes du vieil homme et du nouveau ; car le premier, charnel, accomplit les actes de la chair ; l'autre, l'intérieur, celui qui renaît, ne doit pas présenter la bigarrure d'actions anciennes et nouvelles mais, portant la couleur du Christ, appliquer son âme à imiter Celui pour qui il a pris une nouvelle naissance au baptême. Loin de nous donc ces voiles multicolores de l'âme, qui déplaisent à l'Époux ; Lui déplaît quiconque n'a pas la robe nuptiale. Et qu'est-ce qui peut plaire à l'Époux, sinon la paix de l'âme, la pureté du cœur, la charité de l'esprit ? Le bon Époux, c'est le Seigneur Jésus. Il a inauguré une vie qui vient d'un enfantement nouveau. Celle qui l'a épousé est délivrée des corruptions de la chair ; elle ne recherche pas des enfants mortels — elle ne se plaît pas dans les douleurs d'Eve — ni un mari sujet au péché, ni l'héritage d'un père condamné. Elle a vu les ulcères de cette chair qu'auparavant elle désirait ; elle a pris garde que ce n'est pas beauté véritable que celle qui est défigurée par les vices. Alors qu'avez-vous à faire d'un tel époux, ô femme ? Cherchez avec soin, et sur tout ce corps vous trouverez des plaies. Reconnaissez plutôt un autre Époux, qui est environné de lumière, dont la beauté ne saurait périr. Celui-là, portez-le dans votre âme, consacrez-le dans votre temple ; portez-le dans votre corps, ainsi qu'il est écrit : « Portez le Seigneur dans votre corps » (I Cor., VI, 20). Entrez dans son lit nouveau, contemplez sa beauté inaccoutumée, revêtez-le, voyez-le à la droite du Père, et réjouissez-vous d'avoir un tel Époux ; Lui vous revêtira de bénédiction, de peur que ne vous nuise la déchirure du péché. Conservons donc le vêtement dont le Seigneur nous a revêtus au sortir de l'eau sainte. Ce vêtement est vite déchiré si les actions ne sont pas en rapport ; il est vite mangé des teignes de la chair et souillé des errements du vieil homme.
Ici donc il nous est interdit d'associer le neuf et le vieux ; dans l'Apôtre, même de revêtir le neuf sur le vieux : il faut dépouiller le vieux, revêtir le neuf, afin de nous trouver dépouillés, mais non pas nus (II Cor., V, 2-4). Nous nous dépouillons pour prendre du meilleur ; nous sommes mis à nu quand le vêtement nous est enlevé par la ruse d'un autre, au lieu d'être quitté de notre plein gré.
« Et personne ne met le vin nouveau dans de vieilles outres. »
La fragilité de la nature humaine est mise à découvert lorsque nos corps sont comparés aux dépouilles des animaux morts. Et plaise à Dieu que nous puissions remplir l'office de bonnes outres : conserver le mystère que nous avons reçu. L'art d'éviter le dégât, c'est de confier à des outres renouvelées le vin nouveau. Nous devons donc garder toujours ces outres pleines : vides, la teigne et la rouille les rongent vite ; la grâce les garde remplies.
Il y a une belle correspondance entre cette œuvre et de tels préceptes : car c'est le sixième ouvrage que cette sorte de forme nouvelle donnée à la physionomie de Lévi. Or c'est le sixième jour que fut créé l'homme ; c'est par la sixième œuvre du Christ qu'est reformée non l'ancienne créature, mais une nouvelle, et comme une forme inaccoutumée. Aussi, à titre de nouvelle créature, il offre un festin au Christ, parce que le Christ se plaît en lui et que lui-même mérite d'avoir sa part de délices avec le Christ. C'est donc pour le former que le Christ donne des préceptes. Il le suivait maintenant, joyeux, allègre, transporté : « Je ne fais plus figure de publicain, disait-il ; je ne porte plus Lévi ; j'ai dépouillé Lévi en revêtant le Christ. Je déteste ma race, je fuis ma vie première ; je ne suis que vous, Seigneur Jésus, qui guérissez mes blessures. Qui me séparerait de l'amour de Dieu, qui est en vous ? la tribulation ? l'angoisse ? la faim ? (Rom., VIII, 35). Je suis attaché comme par les clous de la foi, je suis retenu par les bonnes entraves de l'amour. Tous vos commandements seront comme un cautère que je tiendrai appliqué ; le cautère du commandement brûle, mais c'est la pourriture de la chair qu'il brûle, pour que la contagion ne gagne pas le vif ; le remède mord, mais il enlève l'infection de l'ulcère. Retranchez donc, Seigneur Jésus, par votre glaive puissant la pourriture de mes péchés ; tandis que vous me tenez attaché par les liens de l'amour, taillez tout ce qui est gâté. Venez vite percer les passions cachées, secrètes, variées ; débridez la plaie, de peur que l'humeur malsaine ne se propage. Purifiez toute infection par le bain nouveau. Écoutez-moi, hommes terrestres, qui avez la pensée enivrée par vos péchés. Moi aussi, Lévi, j'étais blessé de semblables passions ; j'ai trouvé un médecin qui habite au ciel et répand ses remèdes sur terre. Lui seul peut guérir mes blessures, car II ne s'en connaît pas ; Lui peut ôter au cœur sa douleur, à l'âme sa pâleur, car II connaît les secrets. »
Luc VI, 1-5. Les épis froissés.
"Et il arriva que le samedi second-premier, comme Il passait par des cultures, ses disciples cueillaient des épis et en mangeaient, en les froissant dans leurs mains. »
Ce n'est pas seulement par la teneur de ses paroles, mais par la pratique même et par l'exemple de ses actes, que le Seigneur Jésus se met à dépouiller l'homme de l'observance de la Loi ancienne et à le revêtir du vêtement nouveau de la grâce. Aussi l'emmène-t-Il maintenant le jour du sabbat à travers les cultures, c'est-à-dire qu'il l'applique à des œuvres fructueuses. Que veut dire le sabbat, la moisson, les épis ? Ce n'est pas un petit mystère. Le champ, c'est tout le monde présent ; la moisson du champ, c'est, par les semailles du genre humain, la récolte abondante des Saints ; les épis du champ, les fruits de l'Église, que les Apôtres remuaient par leur activité, se nourrissant et s'alimentant de nos progrès. Elle était donc sur pied, la riche moisson des vertus, aux multiples épis, auxquels sont comparés les fruits de nos mérites ; car comme eux, le mauvais temps les gâte, ou le soleil les grille, ou les pluies les détrempent, ou les orages les brisent, ou bien les moissonneurs les entassent dans le dépôt des greniers bienheureux. La terre donc avait déjà reçu la parole de Dieu et, ensemencé par le grain céleste, le champ nourricier avait produit de riches moissons. Les disciples avaient faim du salut des hommes, et semblaient extraire de la haie des corps le fruit des âmes, attiré à la lumière de la foi par les éclatants prodiges qu'ils opéraient. Mais les Juifs pensaient que ce n'était pas permis le sabbat ; le Christ, par un nouveau bienfait de la grâce, soulignait l'oisiveté de la Loi, l'action de la grâce.
Et ce n'est pas, je pense, sans mystère qu'en Matthieu et Marc l'évangéliste a mentionné simplement les sabbats : car ce sont des sabbats que les loisirs sans fin de la résurrection éternelle. Donc, soit dans ce siècle, où se reposent et vaquent les superstitions des Juifs, soit dans l'autre, où nous-mêmes célébrerons les fériés d'une solennité sans fin, nous mangerons les biens de la terre, selon qu'il est écrit : « Eux mangeront, tandis que vous aurez faim » (Is., LXV, 13). Il est cependant remarquable qu'en Luc on dit le sabbat second-premier, non le premier-second : car il est écrit : deuterdprwton . Il fallait donner le pas à ce qui est meilleur. Second sabbat, parce qu'un premier est venu d'abord en vertu de la Loi, où un châtiment était prescrit pour quiconque travaillerait ; premier, parce que ce sabbat de la Loi, qui était le premier, a été aboli, et celui-là s'est trouvé le premier qui fut institué en second lieu. Car, puisqu'il est permis de travailler le sabbat et que travailler n'encourt nul châtiment, du sabbat légal qui a cessé d'être en vigueur il n'est resté pas même le nom ; puisque cependant il fut le premier par l'origine et l'autre quant au bienfait, ce dernier n'est pas moindre parce qu'il est second. Car Adam aussi est premier et il ne saurait être comparé au second Adam : « Le premier Adam, âme vivante ; le dernier Adam, esprit vivifiant » et « le premier homme, venant de la terre, est terrestre ; le second homme, venu du ciel, est céleste » (I Cor., XV, 45, 47). À coup sûr le second passe avant le premier : l'un cause la mort, l'autre la vie. De même on parle d'un sabbat second-premier : second dans l'ordre numérique, premier quant au bienfait réalisé ; car mieux vaut le sabbat où la peine est remise que celui où le châtiment est prescrit. La Loi est première, l'Évangile second ; pourtant la crainte est inférieure à la grâce. Ou bien, peut-être, premier dans la détermination du dessein, second dans l'exécution de la décision. Mais il est bien que le, Seigneur, dans ce passage encore, montre en la Loi la figure de l'avenir et accuse les défenseurs de la Loi d'ignorer les choses de la Loi : II cite l'exemple de David qui, ayant faim lui et ses compagnons, entra dans la maison de Dieu, prit les pains de proposition, en mangea et en donna à ceux qui étaient avec lui (I Sam., XXI, 3-6). Grand exemple et vraiment prophétique, où pour la première fois on nous montre qu'il faut s'attacher non point au vide de la Loi, mais au solide et à l'utile. Au reste, comme David et ses compagnons fuyaient devant le roi Saül, ce passage de la Loi préfigure le Christ, qui avec ses Apôtres devait se dérober au prince du monde. Mais comment cet observateur et défenseur de la Loi a-t-il lui-même mangé des pains et en a-t-il donné à ceux qui étaient avec lui, alors qu'il n'était permis qu'aux seuls prêtres d'en manger, sinon pour montrer par cette figure que la nourriture des prêtres serait mise à la disposition des peuples, ou encore que nous devons tous imiter la vie des prêtres, ou bien que tous les enfants de l'Église sont prêtres ? Nous recevons en effet l'onction pour un sacerdoce saint, nous offrant nous-mêmes à Dieu en victimes spirituelles (I Pierre, II, 5). Sur la Loi donc se répand désormais la doctrine du Christ : elle ne détruit pas la Loi mais la remplit, puisqu'elle ne détruit pas même le sabbat. Si le sabbat a été fait pour l'homme, et si l'utilité de l'homme demandait que l'homme affamé, qui avait longtemps été privé des fruits de la terre, évitât le jeûne de la faim antique, il n'y a certes pas destruction de la Loi mais accomplissement. Comment donc reprocher comme un grief au Seigneur ce qui chez le serviteur n'est pas réputé grief ? Et quoi de plus évident que cette figure qui revient au cours de tout l'épisode ? David entra dans la maison du prêtre Achimélech ; mais, en face même du danger de mort, l'âme du saint prêtre n'éconduisit pas l'hôte, n'évita pas le proscrit. C'est la beauté de l'hospitalité de prendre volontiers sur nous les dangers d'autrui. Mais ce qui est moralité selon l'histoire est aussi prophétie au sens mystérieux : même mis en présence de leur perte et de la mort à subir, les prêtres fidèles ne refuseraient pas l'hospitalité de leur âme au véritable David. Et l'on nous enseigne non seulement que le Christ trouvera gîte dans la demeure de chaque prêtre, mais encore qu'il y prendra au figuré les dépouilles et les armes des esprits pervers : car celui qui donne l'hospitalité au Christ dépouille de ses traits le Goliath spirituel. Et quoi de plus clair que ce fait : David, dans la maison d'Achimélech, demandant cinq pains et n'en recevant qu'un ? Cette figure nous montre que la nourriture des fidèles allait être assurée non par les Cinq Livres mais par le corps du Christ ; que le Christ prendrait un corps pour que nul des fidèles ne fût affamé. Et Doech n'est pas dépourvu de sens figuratif : il était gardien de mulets, parce que seul le gardien d'un troupeau stérile pouvait réaliser le symbole du traître Judas. Quant au fait que, pour avoir accueilli David, toute la maison d'Achimélech fut persécutée par Saül, sauf Abiathar, prince des prêtres d'alors (I Sam., XXII, 20), cela nous montre prophétiquement que personne ne peut nuire au véritable Prince des prêtres, qui est le seul Christ.