Luc VI, 6-11. L'homme à la main desséchée.
De là, le Seigneur passe à d'autres œuvres. Car, ayant résolu de sauver l'homme tout entier, Il parcourait les membres un par un ; Il pourrait de la sorte dire en vérité : « Vous êtes irrités contre moi, qui ai guéri un homme tout entier un jour de sabbat » (Jn, VII, 23). Donc en ce passage, la main qu'avait étendue Adam pour cueillir les fruits de l'arbre défendu, II l'a imprégnée de la sève salutaire des bonnes œuvres, afin que, desséchée par la faute, elle fût guérie par les bonnes œuvres. À cette occasion, le Christ prend à partie les Juifs, qui par leurs fausses interprétations violaient les préceptes de la Loi, jugeant que le sabbat il fallait faire relâche même des bonnes œuvres, alors que la Loi a préfiguré dans le présent la physionomie de l'avenir, où à coup sûr le mal chômera, non le bien. Car, si les œuvres de ce monde seront mises au repos, ce n'est pas un acte dépourvu d'œuvre bonne que de se reposer dans la louange de Dieu. Vous avez donc entendu les paroles du Seigneur : « Étendez la main », dit- II. Voilà le remède commun, général. Et vous qui croyez avoir la main saine, prenez garde que l'avance, prenez garde que le sacrilège ne la contracte. Étendez-la souvent : étendez-la vers ce pauvre qui vous implore ; étendez-la pour aider le prochain, pour porter secours à la veuve, pour arracher à l'injustice celui que vous voyez soumis à une vexation inique ; étendez-la vers Dieu pour vos péchés. C'est ainsi qu'on étend la main, ainsi qu'elle se guérit. C'est ainsi que Jéroboam, quand il sacrifiait aux idoles, eut la main contractée, et qu'il l'étendit (de nouveau) quand il pria Dieu (I Rois, XIII, 4, 6).
Luc VI, 12-49. Sermon sur la montagne.
"Et il advint dans ces jours qu'Il se retira sur la montagne pour prier ; et Il passa la nuit à prier Dieu."
Ceux qui prient ne gravissent pas tous la montagne — car il est une prière qui produit le péché (Ps. 108, 7) — mais celui qui prie bien, s'élevant des biens terrestres aux supérieurs, gravit la cime de la sollicitude d'en haut. Mais celui-là ne gravit pas la montagne qui a souci des richesses du monde ou des honneurs ; il ne gravit pas la montagne, celui qui convoite la possession des terres d'autrui. Celui-là monte qui cherche Dieu ; celui-là monte qui implore pour sa marche l'aide du Seigneur. Toutes les âmes grandes, toutes les âmes élevées gravissent la montagne ; car ce n'est pas au premier venu que le Prophète dit : « Gravis la montagne élevée, toi qui donnes la bonne nouvelle à Sion ; élève la voix avec force, toi qui donnes la bonne nouvelle à Jérusalem » (Is., XL, 9). Ce n'est point par les pas de votre corps mais par des actions élevées qu'il vous faut gravir cette montagne. Suivez le Christ, en sorte que vous-même puissiez être montagne ; car « les montagnes l'entourent » (Ps. 124, 2). Cherchez dans l'Évangile, vous trouverez que seuls les disciples ont gravi la montagne avec le Seigneur.
Le Seigneur prie donc : non afin d'implorer pour Lui, mais afin d'obtenir pour moi ; car bien que le Père ait mis toutes choses à la disposition du Fils, le Fils cependant, pour réaliser pleinement sa condition d'homme, juge à propos d'implorer le Père pour nous : car II est notre avocat. Ne dressez pas des oreilles insidieuses, vous figurant que le Christ demande par faiblesse pour obtenir ce qu'il ne peut accomplir, Lui auteur du pouvoir : maître en obéissance, II nous façonne par son exemple aux préceptes de la vertu. « Nous avons, est-il dit, un avocat auprès du Père » (I Jn, II, 1) : s'il est avocat, II doit s'interposer pour mes péchés. Ce n'est donc point par faiblesse mais par bonté qu'il implore. Vous voulez savoir à quel point tout ce qu'il veut, II le peut ? Il est à la fois avocat et juge : en l'un réside un office de compassion, en l'autre l'insigne du pouvoir. « Et II passa la nuit, est-il dit, à prier Dieu. » On vous donne un exemple, on vous trace le modèle que vous devrez imiter. Que vous faut-il faire pour votre salut, quand pour vous le Christ passe la nuit en prière ? Que vous sied-il de faire quand vous voulez entreprendre quelque devoir pieux, alors que le Christ, au moment d'envoyer ses Apôtres, a prié, et prié seul ? Et nulle part ailleurs, si je ne me trompe, on ne trouve qu'il ait prié avec les Apôtres : partout II implore seul. C'est que le dessein de Dieu ne peut être saisi par les désirs humains, et nul ne peut avoir part à la pensée intime du Christ. Vous voulez savoir à quel point c'est pour moi, non pour Lui, qu'il a prié ? « II appela, est-il dit, ses disciples, et II choisit douze d'entre eux », pour les envoyer, semeurs de la foi, propager le secours et le salut des hommes dans tout l'univers. Remarquez en même temps le plan céleste : ce ne sont pas des sages, ni des riches, ni des nobles, mais des pécheurs et des publicains qu'il a choisis pour les envoyer, de crainte qu'ils ne semblassent avoir été entraînés par l'habileté, rachetés par les richesses, attirés à sa grâce par le prestige du pouvoir et de la notoriété ; pour que la victoire demeurât à la substance de la vérité, non pas au charme du discours. Judas lui-même est choisi, non par mégarde mais sciemment. Grandeur de la vérité que même un ministre ennemi ne peut affaiblir ! Quel trait de caractère du Seigneur, qu'il ait mieux aimé compromettre à nos yeux son jugement que son amour ! Il s'était chargé de la faiblesse humaine, et dès lors ne s'est pas refusé à cet aspect même de la faiblesse humaine. Il a voulu l'abandon, II a voulu la trahison, II a voulu la trahison de son apôtre, pour que vous, si un compagnon vous abandonne, si un compagnon vous trahit, vous preniez avec calme, l'erreur de votre jugement, le gaspillage de votre bienfait.
« Et II descendit avec eux, est-il dit, et II s'arrêta sur un plateau ».
Considérez toutes choses avec soin : comment II monte avec les Apôtres et descend vers les foules. Comment en effet la foule verrait-elle le Christ, sinon en bas ? Elle ne le suit pas sur les hauteurs, elle ne s'élève pas aux sommets. Aussi bien, dès qu'il descend, II trouve des infirmes : car les infirmes ne peuvent être sur les hauteurs. Matthieu lui aussi (VIII, 1) nous apprend que les malades ont été guéris dans la plaine : car chacun a été guéri, de façon que, ses forces progressant peu à peu, il puisse gravir la montagne ; aussi guérit-II dans la plaine, c'est-à-dire qu'il soustrait au désordre, qu'il écarte la disgrâce de l'aveuglement. Il est descendu vers nos blessures, afin de nous faire, par son intimité et son commerce, participer à sa nature céleste. Il les a guéris, il est vrai, mais en les laissant en bas. « Voyant les foules — vous l'avez lu — II gravit la montagne. Et quand II fut assis, ses disciples montèrent vers lui. »
Au moment d'évangéliser et de tirer des trésors divins les oracles des béatitudes, II commence d'être plus élevé. Mais ici même, tout en étant dans la plaine, II a levé les yeux. De même aussi, lors de la résurrection de Lazare, II a frémi en son esprit (Jn, XI, 33) ; de même encore, II a levé la tête quand II a pardonné ses péchés à la femme adultère (Jn, VIII, 10). Qu'est-ce que lever les yeux, sinon ouvrir le regard intérieur ? S. Matthieu dit ensuite : « II ouvrit la bouche », c'est-à-dire les trésors de la sagesse et de la science de Dieu, ouvrant le sanctuaire de son temple . Il a ouvert la bouche ; donc vous aussi ouvrez votre bouche ; mais suppliez d'abord qu'elle s'ouvre. Si en effet Paul demande du secours pour que sa bouche s'ouvre (Éphés., VI, 19), à plus forte raison vous convient-il d'implorer. Le Prophète vous montre aussi la clef de la science par laquelle vous devez ouvrir votre bouche, quand il dit : « Ouvrez votre bouche par la parole de Dieu » (Prov., XXXI, 9). La parole de Dieu est la clef de votre bouche ; la clef de la science est la clef de votre bouche, par laquelle, les chaînes du silence une fois détachées, s'ouvrent les barreaux de l'ignorance.
Les Béatitudes (Lc 6, 20-23).
"Bienheureux, pauvres, parce que le Royaume de Dieu est à vous. Bienheureux ceux qui ont maintenant faim et soif, parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux, vous qui pleurez à présent, parce que vous sourirez. Bienheureux serez-vous, quand les hommes auront pour vous de la haine. »
S. Luc n'a noté que quatre béatitudes du Seigneur, S. Matthieu huit ; mais dans les huit il y a les quatre, et dans les quatre les huit. L'un s'est attaché aux quatre, comme aux vertus cardinales ; l'autre a, dans huit, maintenu le nombre mystérieux : car beaucoup de psaumes sont intitulés : pour l'octave ; et il vous est prescrit de faire les parts pour huit, peut-être les Béatitudes ( Eccl., XI, 2 ). De même, en effet, que l'octave est l'accomplissement de notre espérance, l'octave est aussi la somme des vertus.
Mais voyons d'abord le plus développé .
« Bienheureux les pauvres en esprit, dit-II, parce que pour eux est le Royaume des cieux. » Cette béatitude a été placée la première par l'un et l'autre évangéliste. Elle est en effet la première selon l'ordre, et comme mère et génératrice des vertus : car c'est en méprisant les biens du monde qu'on méritera les éternels ; et nul ne saurait obtenir la récompense du Royaume des cieux, si, captif de la convoitise de ce monde, il est incapable d'en émerger.
Seconde béatitude : « Bienheureux, dit-II, les doux » ; troisième : « Bienheureux ceux qui pleurent » ; quatrième : « Bienheureux ceux qui ont faim » ; cinquième : « Bienheureux les miséricordieux » ; sixième : « Bienheureux les cœurs purs » ; septième : « Bienheureux les pacifiques et c'est bien la septième, car c'est au jour correspondant que Dieu s'est reposé de tout l'ouvrage du monde : c'est le jour du repos et de la paix ; huitième : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. »
Venez, Seigneur Jésus ; enseignez-nous l'ordre de vos béatitudes. Car ce n'est pas sans ordre que vous avez dit d'abord : bienheureux les pauvres en esprit, en second lieu bienheureux les doux, en troisième bienheureux ceux qui pleurent. Bien que j'en sache quelque chose, je ne le sais qu'en partie ; car si Paul a su en partie (I Cor., XIII, 9), que puis-je, moi, savoir ? Je suis au-dessous de Paul par ma vie, et tout autant par la parole : car la vie produit et acquiert la parole ; la parole sans la vie n'est pas la parole de Dieu. Comme Paul est plus sage que moi ! lui se glorifie des périls (II Cor., XII, 5), moi des succès ; lui se glorifie de n'être pas exalté par ses révélations ; moi, s'il m'arrivait des révélations, je m'en glorifierais. Mais cependant Dieu peut des pierres susciter des hommes (Matth., III, 9), tirer la parole des bouches closes, faire produire un langage aux muets ; s'II a ouvert les yeux de l'ânesse pour qu'elle vît l'ange (Nombr., XXII, 27), II a le pouvoir de nous ouvrir aussi les yeux, afin que nous puissions voir le mystère de Dieu.
« Bienheureux, dit-II, les pauvres. » Les pauvres ne sont pas tous bienheureux ; car la pauvreté est chose neutre : il peut y avoir de bons et de méchants pauvres. À moins d'entendre que le pauvre bienheureux est celui qu'a décrit le Prophète en disant que « mieux vaut un pauvre juste qu'un riche menteur » (Prov., XIX, 22). Bienheureux le pauvre qui a crié et que le Seigneur a exaucé (Ps. 33, 7) : pauvre de faute, pauvre de vices, pauvre chez qui le prince du monde n'a rien trouvé (Jn, XIV, 30) ; pauvre à l'imitation de ce pauvre qui, étant riche, s'est fait pauvre pour nous (II Cor., VIII, 9). Aussi Matthieu donne-t-il l'explication complète : « Bienheureux, dit-il, les pauvres en esprit » : car le pauvre en esprit ne se gonfle pas, ne s'exalte pas en sa pensée charnelle. Telle est donc la première béatitude. Ayant laissé tout péché, dépouillé toute malignité, étant content de ma simplicité, dénué de mal, il me reste à modérer mon caractère. À quoi me sert-il de manquer des biens du monde si je ne suis doux et tranquille ? Car suivre le droit chemin, c'est bien entendu suivre Celui qui dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » (Matth., XI, 29). Donc quittez toute improbité, soyez dépourvu de vices, conformément à la véritable pauvreté ; adoucissez vos sentiments, pour ne pas vous irriter ou du moins ne pas pécher en vous irritant, ainsi qu'il est écrit : « Irritez-vous, mais ne péchez pas » (Ps. 4, 5). Il est glorieux de calmer l'émotion par la sagesse ; et il n'est pas réputé moins vertueux de contenir son irritation, de réprimer son indignation, que de ne pas s'irriter du tout : encore que généralement le premier soit jugé plus calme, le second plus courageux. Cela fait, souvenez-vous que vous êtes pécheur : pleurez vos péchés, pleurez vos fautes. Et il est bien que la troisième béatitude soit pour qui pleure ses péchés, car c'est la Trinité qui pardonne les péchés. Purifiez-vous donc par vos larmes et lavez-vous par vos pleurs. Si vous pleurez sur vous-même, un autre n'aura pas à vous pleurer : car si Saül avait pleuré ses péchés, Samuel n'aurait pas pleuré sur lui (I Sam., XV, 35). Chacun a ses morts à pleurer. Nous sommes morts quand nous péchons, quand nous nous rassasions des ossements des morts. Morte est la parole mauvaise qui sort de la bouche : car elle sort d'un mauvais tombeau : « Leur gorge est un tombeau béant » (Ps. 5, 11). Aussi l'Apôtre dit-il : « Soyez mes imitateurs » (I Cor., IV, 16) : il veut que nous ayons la mémoire de nos fautes. Paul n'avait rien à déplorer à partir du moment où il crut au Christ ; et pourtant il pleurait sa vie passée : « Je ne suis pas digne, dit-il, d'être appelé apôtre, parce que j'ai persécuté l'Église de Dieu » (I Cor., XV, 9). Lui donc fut pécheur avant de croire, mais nous péchons, nous autres, même après avoir cru. Que celui qui est pécheur pleure donc sur soi et se reprenne, afin de devenir juste ; car « le juste s'accuse lui-même » (Prov., XVIII, 17).
Poursuivons donc par ordre, puisqu'il est écrit : « Ordonnez en moi la charité » (Cant., II, 4). J'ai quitté le péché, modéré mon caractère, pleuré mes fautes : je me prends à avoir faim et soif de la justice. Quand on est souffrant, en proie à une maladie grave, on n'a pas faim, parce que la douleur du mal exclut la faim. Mais quelle est cette faim de la justice ? Quels sont ces pains dont le juste est affamé ? Ne seraient-ce pas les pains dont il est dit : « J'ai été jeune, et j'ai vieilli, et je n'ai pas vu le juste abandonné, ni sa postérité quêtant son pain » (Ps, 36, 25). Qui a faim cherche bien entendu à accroître ses forces : or y a-t-il réconfortant plus grand pour la vertu que la règle de la justice ? Après cela, « bienheureux, dit-II, les miséricordieux » : car après la justice vient la miséricorde. Aussi est-il dit : « II a distribué, donné aux pauvres ; sa justice demeure à jamais » (Ps. 111, 9). Mais celui même qui fait miséricorde perd sa récompense s'il n'a le cœur pur en sa miséricorde : car s'il cherche à se faire valoir, c'est sans aucun fruit. Purifiez donc l'intime de votre âme, et quand vous aurez soigneusement purifié le secret de votre cœur, ayez compassion de ceux qui ont à lutter, et comprenez combien d'hommes, combien de vos frères réclament votre aide. Mais si d'abord vous ne dégagez votre intérieur de toute souillure de péché, en sorte que ni dissentiments ni contestations ne naissent de vos dispositions, vous ne pouvez porter remède aux autres. Commencez donc par vous l'œuvre de paix, en sorte qu'une fois pacifique vous-même, vous portiez la paix aux autres. Comment pourriez-vous purifier le cœur des autres si vous n'avez d'abord purifié le vôtre ? Vous avez donc rendu service aux autres, vous avez été secourable à beaucoup : hâtez-vous de tendre au but. Alors qu'il existait bien des moyens de sortir de la vie, un seul convenait au Seigneur — car, étant né selon la chair, il Lui fallait aussi mourir selon la chair — : II a choisi la souffrance, afin de mourir pour nous. Vous aussi, à propos de tout ce qu'il vous a donné, dites : « Je prendrai le calice du salut et j'invoquerai le nom du Seigneur » (Ps. 115, 13), ce qui veut dire la souffrance ; aussi a-t-il dit à ceux qui souhaitaient siéger à sa droite ou à sa gauche : « Pouvez-vous boire le calice que moi je dois boire ? » (Matth., XX, 22). Il vous conduit jusqu'au terme, II vous accompagne jusqu'au martyre, et II en fait la palme des béatitudes.
Donc voyez l'ordre : il vous faut devenir pauvre en esprit, car l'humilité d'esprit, c'est la richesse en vertus — si vous n'êtes pauvre, vous ne pourrez être doux — celui qui est doux peut pleurer sur le présent — qui pleure sur les biens inférieurs peut en désirer de meilleurs — qui recherche les biens supérieurs délaisse ceux d'en bas, afin d'être à son tour aidé par ceux d'en haut — qui est compatissant purifie son cœur [qu'est-ce en effet que purifier son âme, sinon effacer la souillure de mort ? car « l'aumône délivre de la mort » (Tob., IV, 11)] — quant à la patience, c'est l'achèvement de la charité — et celui qui souffre persécution, engagé dans le combat suprême, est éprouvé par l'adversité, afin d'être couronné après avoir « lutté selon les règles » (II Tim., II, 5).
Tels sont, au sentiment de plusieurs, les degrés des vertus, par lesquels nous pouvons monter du plus bas aux sommets.
De même, d'ailleurs, qu'il y a accroissement de vertus, il y a aussi accroissement de récompenses : être fils de Dieu, c'est plus que posséder la terre et obtenir consolation. Mais, du moment que la première récompense est le Royaume des cieux, et la dernière récompense le Royaume des cieux, y a-t-il récompense égale pour les commençants et pour les parfaits ? Ne s'agit-il pas de nous apprendre qu'au sens mystique il y a un premier Royaume des cieux, celui de l'Apôtre : »Me dissoudre et être avec le Christ ? » Voilà le premier royaume, où les saints sont ravis dans les nuées à la rencontre du Christ dans les airs ; car la multitude de ceux qui reposent se lèvera, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte (I Thess., IV, 17 ; Dan., XII, 2). Donc un premier Royaume des cieux est promis aux saints par la libération du corps ; le second Royaume des cieux, c'est, après la résurrection des corps, d'être avec le Christ. Lorsque vous serez dans le Royaume des cieux, alors il y a progression dans les demeures : bien que le royaume soit unique, il y a pourtant diversité de récompenses dans le Royaume des cieux. Après la résurrection vous commencerez à posséder votre terre, étant libéré de la mort ; car celui à qui il est dit : « Tu es terre, et en terre tu iras » (Gen., III, 19) ne possède pas sa terre : on ne saurait être possesseur si on ne recueille les fruits. Donc libéré par la croix du Seigneur — si toutefois vous vous trouvez sous le joug du Seigneur, vous trouverez consolation dans la possession même. La consolation a pour suite la jouissance ; la jouissance, la miséricorde divine ; or celui dont le Seigneur a pitié, II l'appelle ; qui est appelé voit Celui qui l'appelle ; qui a vu Dieu est admis aux droits de la filiation divine : et alors enfin, comme fils de Dieu, il jouit des richesses du Royaume des cieux. Donc l'un commence, l'autre est comblé : car, même en ce monde, beaucoup font partie de l'Empire romain ; mais ceux-là tirent un plus grand profit de l'Empire qui sont plus proches de l'Empereur.
Maintenant disons comment en quatre béatitudes S. Luc a renfermé huit béatitudes. Or nous savons qu'il y a quatre vertus cardinales : tempérance, justice, prudence, force. Qui est pauvre en esprit n'est pas avide. Celui qui pleure ne s'enorgueillit pas, mais est doux et paisible ; qui pleure s'humilie. Celui qui est juste ne refuse pas ce qu'il sait être donné à tous pour l'usage commun. Celui qui a pitié donne de son bien ; qui donne de son bien ne recherche pas le bien d'autrui et ne dresse pas de piège à son prochain. Il y a donc un lien et un enchaînement entre les vertus, si bien qu'en ayant une, on se trouve en avoir plusieurs ; les saints ont leur vertu propre, mais celle qui est plus étendue a une récompense plus étendue. Quelle hospitalité chez Abraham ! quelle humilité ! quelle fidélité, quand il délivre de l'ennemi le fils de son frère ! et quel désintéressement, quand il ne revendique rien du butin ! Mais comme il l'a fait par la foi, il a mérité avant tout d'être premier par la foi. Donc chacun a plusieurs récompenses, parce qu'il y a plusieurs mobiles des vertus ; mais ce qui est plus riche en mérite est aussi plus comblé de récompense.
« Bienheureux donc les pauvres en esprit » : vous avez ici la tempérance, qui s'abstient du péché, foule aux pieds le monde, n'en recherche pas les attraits. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif » : car lorsqu'on a faim, on a compassion de l'affamé ; ayant compassion on donne ; donnant, on devient juste, car « sa justice demeure à jamais » (Ps. 111, 9). Aussi reconnaissons-nous en Matthieu la soif et la faim spirituelles qui font désirer la nourriture ou le breuvage de la justice ; car cette vertu est comme la substance des vertus, si bien que le juste se met au niveau de ses inférieurs, s'interdit la tromperie, recherche la vérité.
« Bienheureux vous qui pleurez maintenant : car vous sourirez. » Voici la prudence, à qui appartient de pleurer ce qui passe et de chercher ce qui est éternel ; de pleurer sur les choses du monde, qui se font la guerre ; de chercher le Dieu de paix (Rom., XV, 33), qui a choisi les folies selon le monde pour confondre les sages (I Cor., I, 27 sqq.) ; et qui détruit ce qui n'est pas, afin de pouvoir posséder ce qui est. « Bienheureux serez-vous quand les hommes vous haïront. » Vous avez ici la force : mais celle qui, au lieu de s'attirer la haine par le crime, souffre la persécution par la foi ; car c'est ainsi que l'on parvient à la couronne de la souffrance : en dédaignant la faveur des hommes, en poursuivant celle de Dieu. Aussi bien, pour vous faire savoir que l'achèvement de la force est la souffrance : « C'est ainsi, dit-il, que leurs pères traitaient les prophètes » ; car les Juifs ont persécuté les prophètes jusqu'à tuer leur corps. C'est encore à la force de vaincre la colère, de contenir l'indignation ; et par là, la force affermit l'âme et le corps tout ensemble, et ne les laisse pas troubler par quelque crainte ou douleur, de celles qui souvent font impression sur nous comme de malhonnêtes courtiers. Donc la tempérance implique la pureté du cœur et de l'âme, la justice la miséricorde, la prudence la paix, la force la douceur.
« Malheur à vous, riches, qui avez votre consolation ! »
Encore que l'abondance des richesses renferme bien des sollicitations au mal, il s'y trouve aussi plus d'une invitation à la vertu. Sans doute, la vertu n'a pas besoin de ressources, et la contribution du pauvre est plus digne d'éloge que la libéralité du riche ; pourtant ceux qu'il condamne par l'autorité de la sentence céleste ne sont pas ceux qui ont des richesses, mais ceux qui ne savent pas en user. Car si le pauvre est plus digne d'éloge quand il donne de bonne grâce et ne se laisse pas arrêter aux verrous de la disette en perspective, ne jugeant pas être pauvre s'il a suffisamment pour sa condition ; de même le riche est plus répréhensible, car il devait au moins rendre grâces à Dieu de ce qu'il a reçu, ne pas tenir caché et inutile un bien donné pour l'utilité commune, ne pas couver des trésors enfouis en terre. Ce n'est donc pas la fortune mais le sentiment qui est en faute. Et bien qu'à longueur de vie l'avare monte une garde inquiète, une faction misérable — supplice que rien ne surpasse — conservant dans une crainte angoissée ce qui pourvoira aux gaspillages de ses héritiers, pourtant, puisque les soins de l'avarice et le désir d'amasser sont comme repus d'une vaine jouissance, ayant eu la consolation de la vie présente, ils ont perdu la récompense éternelle. Nous pouvons cependant ici reconnaître dans le riche le peuple juif, ou les hérétiques, ou encore les philosophes du monde, qui, se complaisant dans l'abondance des paroles et dans la faconde prétentieuse qui leur sert de patrimoine, outrepassant la simplicité de la foi véritable, ont amassé des trésors inutiles. Est-ce que tel hérétique, quand vous l'entendez discourir sur la génération du Seigneur à la manière du monde, ne vous paraît pas riche en paroles, pauvre quant au sens ? Il croit avoir à présent d'opulentes richesses, mais dans l'autre vie il reconnaîtra l'indigence de sa foi et, épuisé par la famine éternelle de la foi, saura que l'aliment de mauvaise foi, qu'il éructait dans le temps présent, est cause d'un si grand supplice. Un temps viendra où ils déploreront leurs rires, ceux qui maintenant se rient de nos paroles. C'est à eux qu'il est dit à bon droit : « Malheur à vous quand tous les hommes vous féliciteront. » Cela ne vous semble-t-il pas s'adresser à ceux qui naguère, au concile de Rimini, artisans d'une prévarication déloyale, en recherchant les bonnes grâces de l'empereur ont perdu la grâce de Dieu, en voulant plaire aux puissants se sont livrés à la malédiction éternelle ?
Donc S. Matthieu a, par des récompenses, attiré les peuples à la vertu et à la foi ; celui-ci (Luc) les a également détournés des crimes et des péchés par l'annonce des supplices à venir ; et ce n'est pas sans raison que, suivant son chemin à travers le rappel de maintes actions divines, il est arrivé plus tard au point des béatitudes, afin d'enseigner aux peuples fortifiés par les miracles divins à s'avancer au-delà du chemin de la Loi par la marche des vertus. La crainte était de mise tant que le peuple encore infirme avait le cœur hésitant : à présent il fallait le son de la trompette pour réveiller le courage. Cela ressort de la manière dont se développent les discours de ce livre, ceux du début, ceux de la suite du sermon. Là ceux qui sont encore infirmes sont comme abreuvés du lait de la Loi et par les chemins de la Loi conduits à la grâce : ils entendent les choses de la Loi, afin qu'en suivant la Loi ils dépassent la Loi. Ici l'Église, mieux affermie, n'est plus abreuvée de lait mais nourrie d'un aliment : car c'est un aliment solide que la charité. Aussi bien, de ces trois sommets, foi, espérance, charité, le plus grand est la charité. La charité est donc ordonnée quand il est dit : « Aimez vos ennemis » ; ainsi se réalise ce mot de l'Église, cité plus haut : « Ordonnez en moi la charité » (Cant., II, 4) : car la charité est ordonnée lorsque sont formulés les préceptes de la charité. Voyez comme II part des choses les plus élevées, et repousse la Loi en arrière de la béatitude évangélique. La Loi commande la revanche qui se venge ; l'Évangile rend aux inimitiés la charité, la bienveillance aux haines, les souhaits aux malédictions, le secours aux persécuteurs, répand sur les affamés la patience et la gracieuseté du bienfait. Comme l'athlète est parfait, s'il ne ressent pas l'injure ! Et pour ne pas sembler détruire la Loi, le Seigneur maintient pour les bienfaits la réciprocité qu'il écarte pour les injures. Mais pourtant, quand II dit : « Comme vous voulez que les hommes vous fassent, faites-leur de même », le bien rendu est plus abondant, puisque l'action est ajustée sur les désirs. La vertu ne sait pas mesurer son bienfait : non contente de rendre ce qu'elle a reçu, elle veut renchérir sur ce qu'elle a recueilli, de peur d'être inférieure en bienfaisance, même si le service est égal. C'est que les bienfaits ne se pèsent pas seulement d'après la quantité, mais encore d'après l'ordre et le temps ; à égalité de bienfait, celui-là l'emporte qui a le premier commencé ; le bienfaiteur est celui qui a commencé à bien faire, le débiteur celui qui a rendu. C'est donc un bienfait de plus que l'initiative du bienfait : car celui qui rend l'argent ne paie pas le bienfait, et demeure débiteur du bienfait, même s'il ne l'est plus de l'argent ; alors pourquoi penser qu'en rendant le bienfait nous pouvons être quittes, puisque le rendre témoigne l'avoir reçu plus encore qu'en être dégagé ? Le chrétien est donc formé à cette bonne école : non content du droit de nature, qu'il en cherche la délicatesse. Si tous, même les pécheurs, sont d'accord pour rendre l'affection, celui dont les convictions sont d'un ordre plus élevé doit aussi s'étudier plus généreusement à la vertu, au point d'aimer ceux mêmes qui ne l'aiment pas. Car si l'absence de titres à être aimé empêche l'amour de s'exercer, qu'elle n'empêche cependant pas la vertu. De même en effet que vous rougiriez de ne pas payer de retour celui qui vous aime, et que le désir de rendre un bienfait fait naître chez vous l'amour de celui qu'auparavant vous n'aimiez pas ; de même chez celui qui n'aime pas vous devez aimer (l'occasion de) vertu, de sorte qu'en aimant la vertu vous commenciez d'aimer celui que vous n'aimiez pas. D'autant que maigre et fragile est le salaire de l'amour, éternel celui de la vertu. Mais qu'y a-t-il d'aussi admirable que de tendre l'autre joue à qui vous frappe ? N'est-ce pas briser tout l'élan de l'homme indigné, calmer sa colère ? N'arriverez-vous pas, par la patience, à frapper plus fort celui qui vous frappe, du fait de son regret ? Ainsi arrivera-t-il que vous repousserez l'injure et obtiendrez les bonnes grâces. Et souvent les plus grands motifs d'amitié viennent de la patience rendue pour l'insolence, du bienfait pour l'injure. Sans doute, il me souvient l'avoir entendu dire, et nous croyons qu'au moins sur ce point isolé la morgue de la philosophie a fléchi, elle s'est fait une division de la justice en trois parties : l'une envers Dieu, qui s'appelle piété ; l'autre envers les parents et le reste du genre humain ; la troisième envers les morts, pour leur rendre de justes funérailles. Mais le Seigneur Jésus, dépassant les oracles de la Loi et les sommets de la philosophie, a étendu le bienfait de la bonté à ceux mêmes qui ont blessé. Et en effet, si l'ennemi qui luttait avec vous par les armes de la guerre obtient en jetant les armes la pitié qui le sauve ; si souvent, par égard pour la nature ou en vertu du droit même de la guerre, on consent à accorder la vie aux vaincus, combien plus y doit-on consentir du point de vue supérieur de la religion ! Car si le guerrier n'est pas impressionné par l'instinct de la conservation, que ne doit pas faire le soldat de la paix !
Ainsi donc le texte de l'Apôtre : « La charité est patiente, bienveillante, pas envieuse.... ne se gonfle pas » (I Cor., XIII, 4) se montre réalisé dans ces préceptes. Si elle est patiente, elle doit la patience à qui frappe ; si elle est bienveillante, elle ne doit pas répondre aux malédictions ; si elle ne cherche pas son bien propre, elle ne doit pas résister au voleur ; si elle n'est pas envieuse, elle ne doit pas haïr son ennemi. Et pourtant les préceptes de la charité divine débordent ceux de l'Apôtre : donner est plus que céder ; aimer les ennemis est plus que n'être pas envieux. Tout cela, le Seigneur l'a dit et l'a fait, Lui qui, outragé, n'a pas rendu l'outrage, frappé n'a pas rendu les coups, dépouillé n'a pas résisté, crucifié a demandé le pardon pour ses persécuteurs mêmes, en disant : « Père, pardonnez-leur ce péché, car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Lc, XXIII, 34). Il excusait de leur crime ceux qui l'incriminaient. Eux apprêtaient la croix, Lui répandait en retour le salut et la grâce.
Et cependant, comme l'application même aux vertus s'engourdit faute de récompense, II nous a fourni le modèle et garanti un salaire du ciel, promettant la condition d'enfants de Dieu à ceux qui seraient ses imitateurs. Qui s'empresse à la récompense ne doit pas résister à l'exemple : plus excellente est la récompense, plus empressé doit être le service. Et qu'il est grand ce salaire de la miséricorde ! Être admis aux droits de l'adoption divine ! Imitez donc la miséricorde pour obtenir le bienfait.
La bienveillance de Dieu se déploie largement : II fait pleuvoir sur les ingrats, la terre féconde ne refuse pas ses produits aux méchants. Le même soleil de ce monde donne également sa lumière aux sacrilèges et aux hommes religieux. Ou bien, pour entendre ceci au sens mystique, le Seigneur a arrosé le peuple des Juifs par les pluies des prophéties et fait briller les rayons du soleil éternel pour ceux mêmes qui ne les méritaient pas. Mais puisque la rosée du monde les a détrempés, l'Église de Dieu est conviée à la lumière céleste, bien que cependant eux aussi, s'ils croient, puissent escompter le bénéfice de la miséricorde. Il ajoute qu'il ne faut pas juger à la légère, ni, ayant vous-même conscience de votre faute, porter une sentence contre autrui.
Grande leçon encore de vertu ! Ne pas attendre la fertilité de ce qui est stérile, ni escompter une abondante récolte de ce qui est inculte. Chacun recueille les fruits de ce qu'il cultive. Parmi les épines de ce monde on ne saurait trouver le figuier, qui, excellant par la fécondité de ses fruits, se trouve bien choisi pour figurer la résurrection : soit parce que, comme vous l'avez lu, « les figuiers ont produit leurs figues non mûres » (Cant., II, 13), car le fruit est d'abord apparu sans maturité, inutile et caduc, dans la Synagogue ; soit parce que notre vie n'est pas mûre en ce corps, est à point dans la résurrection. Aussi devons-nous rejeter loin de nous les soucis du siècle, qui rongent l'âme et dessèchent l'esprit, si nous voulons recueillir les fruits mûrs d'une culture diligente. Cela, nous ne pouvons le trouver dans les friches de ce monde, car « on ne cueille pas les figues sur des épines et on ne vendange pas le raisin sur les ronces ». L'un se rapporte au monde et à la résurrection, l'autre à l'âme et au corps : soit parce que nul n'acquiert par les péchés le fruit de son âme, qui, à l'exemple du raisin, se gâte au voisinage de la terre, mûrit en haut ; soit parce que nul ne peut éviter la damnation de la chair, s'il n'est racheté par le Christ qui, comme le raisin, a été suspendu au bois. Loin donc de cette chair, qui a reçu l'ordre de germer des ronces pour l'homme condamné (Gen., III, 18), élevons le regard de l'âme, tendons les mains pour arriver à vendanger le Christ. Or II enseigne que la base de toutes les vertus est l'obéissance aux célestes préceptes, grâce à laquelle notre demeure présente ne pourra être ébranlée ni par le débordement des voluptés, ni par l'assaut des mauvais esprits, ni par la pluie du monde, ni par les discussions nuageuses des hérétiques.