Luc VII, 1-10. Le serviteur du Centurion
Il est beau qu'ayant achevé ses préceptes, Il nous enseigne comment réaliser la conformité à ses préceptes. Car aussitôt le serviteur d'un centurion païen est présenté au Seigneur pour être guéri : il figure le peuple des Gentils, qui était retenu par les chaînes de l'esclavage du monde, malade de passions mortelles, et que le bienfait du Seigneur allait guérir. En disant qu'il allait mourir, l'évangéliste ne s'est pas trompé : il allait mourir en effet si le Christ ne l'eût guéri. Il a donc accompli le précepte en sa charité céleste, aimant ses ennemis au point de les arracher à la mort et de les convier à l'espoir du salut éternel. Mais quelle marque de l'humilité divine, que le Seigneur du ciel ne dédaigne nullement de visiter le petit serviteur du centurion ! La foi se fait jour dans ses œuvres, mais l'humanité intervient davantage dans ses sentiments. Il n'en usait certes pas ainsi faute de pouvoir guérir à distance, mais pour vous donner un modèle d'humilité à imiter, enseignant les égards envers les humbles tout comme envers les grands. Au reste, II dit ailleurs au roitelet : « Allez, votre fils est vivant » (Jn, IV, 50), pour vous faire connaître et la puissance de sa divinité et la bonne grâce de son humilité. Alors II n'a pas voulu aller, pour ne pas sembler, à l'occasion de ce fils de roitelet, avoir plus d'égard pour les richesses ; ici II est allé Lui-même, pour ne pas sembler, en ce serviteur du centurion, mépriser la condition servile : car tous, esclave et homme libre, nous ne sommes qu'un dans le Christ (cf. Gal, III, 28). Mais voyez comme la foi donne titre à la guérison. Remarquez aussi que, même dans le peuple gentil, il y a pénétration du mystère : le Seigneur va, le centurion veut l'en excuser et, dépouillant la morgue militaire, se revêt de respect, disposé à croire, empressé à faire honneur. Et il est bien que le centurion, nous dit Luc, ait envoyé de ses amis à la rencontre du Seigneur, pour ne pas sembler, par sa présence, peser sur sa réserve, et provoquer égards par égards. Ceci au sens moral. Quant au mystère, Celui que le peuple des Juifs a crucifié, le peuple des nations souhaite qu'il demeure à l'abri de toute atteinte. En ce qui concerne la foi, il a cru à la parole, devinant que c'était en vertu d'une puissance non humaine mais divine que le Christ donnait aux hommes la santé ; quant au mystère, il a vu que le Christ ne pouvait pénétrer en des cœurs encore païens, et dès lors, n'ayant pas encore lavé les souillures de sa manière de voir antérieure, il a pensé que la condescendance du Seigneur lui serait un fardeau plutôt qu'un secours. C'est ainsi que la veuve de Sarepta se jugeait indigne d'hospitaliser un prophète (I Rois, XVII, 18). Aussi le Seigneur exalte-t-il en ce seul homme la foi des Gentils. Et si vous lisez : « Je n'ai trouvé pareille foi chez personne en Israël », le sens est simple et facile ; si c'est, avec les Grecs, « Même en Israël je n'ai pas trouvé pareille foi », la foi de cet homme le fait passer avant même les choisis, ceux qui voient Dieu l. Et voyez la répartition : la foi du maître fait ses preuves, la santé du serviteur est raffermie. Le mérite du maître peut donc plaider également pour les serviteurs, non seulement quant au mérite de la foi, mais quant au zèle de la conduite. Considérez aussi une autre disposition de l'humilité du Seigneur : ce qu'il ne promet pas, II le réalise ; car bien qu'il n'eût pas encore ordonné la guérison, cependant les serviteurs qui avaient été envoyés trouvèrent le serviteur guéri.
Luc VII, 11-17. Résurrection à Naïm.
" Or, comme Il approchait de la porte d'une ville, voici qu'on emportait un mort, fils unique de sa mère ; et celle-ci était veuve ; ; et beaucoup de monde de la ville était avec elle. À sa vue, le Seigneur fut ému de pitié ; II lui dit : Ne pleurez pas ; et II s'approcha et toucha le cercueil. »
Ce passage aussi est riche d'un double profit : nous croyons que la divine miséricorde est vite fléchie par les lamentations d'une mère veuve, alors surtout qu'elle est brisée par la souffrance et par la mort d'un fils unique, veuve à qui cependant la foule en deuil restitue les avantages de la maternité ; d'autre part cette veuve entourée d'une foule de peuple nous semble plus qu'une femme : elle a mérité d'obtenir par ses larmes la résurrection de l'adolescent, son fils unique ; c'est que la sainte Église rappelle à la vie, du cortège funèbre et des extrémités du tombeau, le peuple plus jeune, eu égard à ses larmes ; et il lui est interdit de pleurer celui à qui est réservée la résurrection.
Or ce mort était porté au tombeau, dans un cercueil, par les quatre éléments de la matière ; mais il avait l'espérance de la résurrection, puisqu'il était porté sur le bois (celui-ci, il est vrai, ne nous a pas servi tout d'abord, mais, une fois que Jésus l'eut touché, il commença à nous procurer la vie) : c'était un signe que le salut se répandrait sur le peuple par le gibet de la Croix. Ayant donc entendu la parole de Dieu, les lugubres porteurs de ce deuil s'arrêtèrent : ils entraînaient le corps humain dans le courant mortel de sa nature matérielle. N'est-ce pas cela et ne sommes-nous pas étendus sans vie comme dans un cercueil, instrument des derniers devoirs, lorsque le feu d'une convoitise sans mesure nous consume, ou que l'humeur froide nous envahit, ou qu'une certaine indolence habituelle du corps émousse la vigueur de l'âme, ou que notre esprit, vide de la pure lumière, repaît notre intelligence de brouillards épais ? Tels sont les porteurs pour nos obsèques. Mais bien que les derniers symptômes de la mort aient fait disparaître tout espoir de vie et que les corps des trépassés gisent auprès du tombeau, pourtant, à la parole de Dieu, les cadavres prêts à périr se relèvent, la parole revient, le fils est rendu à sa mère, rappelé du tombeau, arraché au sépulcre. Quel est ce tombeau, le vôtre, sinon les mauvaises mœurs ? Votre tombeau est le manque de foi ; votre sépulcre est cette gorge — car « leur gorge est un sépulcre béant » (Ps. 5, 11) — qui profère des paroles de mort. C'est le sépulcre dont le Christ vous délivre ; de ce tombeau vous ressusciterez si vous écoutez la parole de Dieu. Même s'il y a péché grave, que vous ne puissiez laver vous-même par les larmes de votre repentir, que pour vous pleure cette mère, l'Église, qui intervient pour chacun de ses fils comme une mère veuve pour des fils uniques ; car elle compatit, par une souffrance spirituelle qui lui est naturelle, lorsqu'elle voit ses enfants poussés vers la mort par des vices funestes. Nous sommes les entrailles de ses entrailles ; car il existe aussi des entrailles spirituelles : Paul les avait, lui qui disait : « Oui, frère, donne-moi cette joie dans le Seigneur, rassasie mes entrailles dans le Christ » (Philém., 20). Nous sommes donc les entrailles de l'Église, parce que nous sommes membres de son corps, faits de sa chair et de ses os. Qu'elle pleure donc, la tendre mère, et que la foule l'assiste ; que non seulement une foule, mais une foule nombreuse compatisse à la bonne mère. Alors vous vous relèverez de la mort, alors vous serez délivré du sépulcre ; les ministres de votre mort s'arrêteront, vous vous mettrez à dire des paroles de vie ; tous craindront, car par l'exemple d'un seul beaucoup seront redressés ; et, de plus, ils loueront Dieu de nous avoir accordé de tels remèdes pour éviter la mort.
Luc VII, 18-35. Message de Jean.
"Et Jean fit venir deux de ses disciples, et il les envoya dire à Jésus : Etes-vous Celui qui doit venir, ou en attendons-nous un autre ?"
II n'est pas simple de comprendre ces simples paroles, ou bien ce passage est contredit par les précédents. Comment en effet Jean peut-il ignorer Celui que plus haut il a connu sur le témoignage de Dieu le Père ? Comment a-t-il alors reconnu Celui qu'il ignorait jusque-là et ignore-t-il ici Celui qu'il connaissait auparavant ? « Je ne le connaissais pas, dit-II ; mais Celui même qui m'a envoyé baptiser, m'a dit : Celui sur qui vous verrez descendre du ciel l'Esprit Saint... » (Jn, I, 33). Il a cru à cette parole, il l'a reconnu quand II fut montré, il l'a adoré après le baptême ; il a prophétisé sa venue : « Je l'ai vu, dit-il, et j'ai rendu témoignage que c'est l'élu de Dieu » (Jn, I, 34). Mais alors ? se pourrait-il faire qu'un si grand prophète se trompât à tel point que Celui dont il avait dit : « Voici Celui qui ôte les péchés du monde » (Jn, I, 29), il ne le crût pas encore Fils de Dieu ? Ou bien il y a imprudence à attribuer la divinité à un inconnu ; ou bien douter du Fils de Dieu, c'est manque de foi ; donc un si grand prophète ne peut encourir le soupçon d'une pareille erreur. Puis donc que l'interprétation au sens simple est contradictoire, cherchons la figure spirituelle. Et comme Jean, nous l'avons déjà dit plus haut, représente la Loi qui annonçait le Christ, il est exact que la Loi, retenue matériellement captive dans les cœurs sans foi, comme en des prisons dépourvues de la lumière éternelle, enfermée dans des entrailles pourvoyeuses de supplices, derrière les vantaux de l'inintelligence, ne pouvait pousser jusqu'au bout le témoignage plénier du dessein divin sans la garantie de l'Évangile. La Loi a bien prophétisé dans l'Exode la grâce du Baptême, par la nuée et la mer (I Cor., X, 2) ; annoncé par l'agneau la nourriture spirituelle ; montré dans le rocher la source éternelle ; révélé dans le Lévitique la rémission des péchés (Lev., XXV, 10) ; annoncé dans les Psaumes le Royaume des cieux ; indiqué de façon très nette la Terre promise en Jésus fils de Navé. Tout cela cadre aussi avec le témoignage de Jean. Pourtant les puissances tyranniques de ce monde la retiennent captive et l'empêchent de répandre la lumière de la résurrection du Seigneur. Jean envoie donc ses disciples au Christ pour qu'ils obtiennent un supplément de connaissance, car le Christ est la plénitude de la Loi. Souvent les paroles sont mal assurées sans les faits, et l'on ajoute une foi plus complète au témoignage des actes qu'aux promesses des paroles ; aussi la foi, qui vacillait dans les cœurs des Juifs quand la Loi était prisonnière, devait-elle s'épanouir au spectacle même de la croix du Seigneur et au témoignage plénier de sa résurrection.
Et peut-être ces disciples sont-ils les deux peuples : l'un, issu des Juifs, a cru ; l'autre, des Gentils, a cru parce qu'il a entendu. Ils voulaient donc voir, en vertu de ce texte : « Bienheureux vos yeux, qui voient, et vos oreilles, qui entendent » (Matth., XIII, 16). Mais nous aussi nous avons vu par Jean ; nous avons contemplé de nos yeux par les Apôtres, et nous avons sondé de nos mains par les doigts de Thomas « ce qui était au commencement, ce que nous avons entendu et que nous avons vu, contemplé de nos yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, et la vie est apparue » (I Jn, I, 1-2). Quand est-elle apparue ? Quand nous avons vu. Elle n'apparaissait pas ainsi avant d'être vue. Grâces donc au Seigneur, qui a été crucifié pour notre foi, crucifié pour nos convoitises ! Mon âme a été crucifiée en Lui. Ainsi, maintenant encore, ceux qui repassent l'Ancien Testament, jusqu'à ce qu'ils connaissent l'Évangile et recueillent pour ainsi dire les traces du corps du Seigneur, croient qu'il va venir et demandent si le Christ est ce Fils de Dieu qui doit venir. Et quand ils lisent le passage où II s'est entretenu avec Abraham (Gen., XVIII, 20, etc.), ou bien où II s'est montré comme chef de la milice céleste (Jos., V, 14), c'est alors qu'ils disent : Etes-vous Celui qui doit venir, ou en attendons-nous un autre ? Mais quand ils viennent à l'Évangile et reconnaissent que les aveugles ont la lumière, que les boiteux marchent, que les sourds ont entendu, que les lépreux ont été purifiés, que les morts ont ressuscité, alors ils disent : « nous l'avons vu et contemplé de nos yeux » et, dans les traces de ses clous, nous avons enfoncé nos doigts. Il nous semble en effet avoir vu Celui que nous lisons, l'avoir contemplé crucifié et avoir palpé ses blessures quand l'Esprit de l'Église les sonde : car si par le doigt de Dieu les démons sont chassés (Lc, XI, 20), la foi est aussi découverte par le doigt de l'Église. Ou bien encore, dans ce membre agissant de notre corps, il semble que tous nous ayons exploré l'ensemble de la Passion du Seigneur : car la foi est parvenue par quelques-uns au grand nombre. La Loi donc annonce que le Christ va venir ; le texte de l'Évangile affirme qu'il est venu.
Plusieurs encore pensent comme il suit de Jean lui-même : il était assez grand prophète pour reconnaître le Christ, pour annoncer que la rémission des péchés allait avoir lieu ; mais pourtant, non par doute mais par affection, le prophète, ayant cru à son avènement, n'a pas cru qu'il dût mourir. Ce n'est donc pas sa foi mais son affection qui a douté ; Pierre aussi a douté, quand il disait : « De grâce, Seigneur, cela ne se fera pas » (Matth., XVI, 22) ; ce prince de la foi, à qui le Christ n'avait pas encore dit qu'il était Fils de Dieu et qui cependant l'avait cru, sur le sujet de la mort du Christ n'a pas cru le Christ Lui-même. C'est sentiment pieux, non défaillance impie. Aussi bien ailleurs ne veut-il pas qu'il lui lave les pieds (Jn, XIII, 18) : ne reconnaissant pas le mystère, il est choqué de la condescendance du Seigneur. Ainsi même les saints n'ont pas cru que le Christ dût mourir ; car « ce que l'œil n'a pas vu ni l'oreille entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, Dieu l'a préparé à ceux qui l'aiment » (I Cor., II, 9). Chez ceux donc qui sont religieux, une erreur de l'amour n'entrave pas la foi.
D'ailleurs le Seigneur, sachant que nul ne peut avoir une foi plénière sans l'Évangile — car si la foi commence par l'Ancien Testament, elle s'achève dans le Nouveau — à la question sur sa personne a répondu en se révélant non par une parole quelconque, mais par ses actes. « Allez, dit-Il, annoncer à Jean ce que vous avez entendu et vu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les lépreux sont purifiés, les morts ressuscitent, les pauvres reçoivent la bonne nouvelle ». Témoignage complet à coup sûr, auquel le Prophète pourrait reconnaître le Seigneur ; car c'est de Lui, non d'un autre, qu'il avait été prophétisé : « le Seigneur donne la nourriture aux affamés, le Seigneur relève ceux qui sont brisés, le Seigneur délivre les captifs, le Seigneur éclaire les aveugles, le Seigneur aime les justes, le Seigneur protège les étrangers, se charge de l'orphelin et de la veuve, et proscrit la voie des pécheurs » (Ps. 144, 8-9). Celui, dit-il, qui accomplit ces choses, « le Seigneur, régnera à jamais » (Ib., 10). Ce sont donc les marques d'un pouvoir non pas humain mais divin que dissiper devant les aveugles les ténèbres d'une nuit sans fin et guérir, en y versant la lumière, les plaies de leurs yeux béants, faire pénétrer l'ouïe dans les oreilles des sourds, reconstruire les articulations relâchées des membres paralysés, rappeler même les défunts à la lumière en leur rendant l'énergie vitale. Tout cela était avant l'Évangile rare ou inexistant. Que Tobie ait recouvré ses yeux, c'est un exemple unique ; et encore est-ce un ange qui accomplit cette guérison, non un homme. Élie a ressuscité un mort (I Rois, XVII, 20) ? Mais il a prié et pleuré ; Celui-ci a ordonné. Élisée a procuré la purification d'un lépreux (II Rois, V, 14) ? Ce n'est pourtant pas, dans ce cas, l'autorité d'un ordre qui l'opéra, mais la figure du mystère ]. La farine n'a pas manqué pour nourrir la veuve affamée, s'étant multipliée sur l'ordre du Prophète (I Rois, XVII, 16) ? Mais cette farine n'a entretenu qu'une veuve ; ou plutôt ce fut également la figure et l'image d'un sacrement.
Pourtant ce sont encore là les moindres points du témoignage du Seigneur : la plénitude de la foi, c'est la croix du Seigneur, sa mort, sa sépulture. Aussi, ayant dit ce qui précède, II ajoute : « Heureux qui ne sera pas scandalisé à mon sujet. ». Car la croix pouvait donner du scandale même aux élus ; mais il n'est pas témoignage plus grand d'une personne divine, il n'est rien qui apparaisse plus surhumain que l'offrande d'un seul pour le monde entier ; ne serait-ce que par là, le Seigneur est pleinement révélé. D'ailleurs c'est ainsi que Jean l'a désigné : « Voici l'Agneau de Dieu ; voici Celui qui ôte les péchés du monde » (Jn, I, 29). Cependant la réponse présente ne s'adresse pas à ces deux hommes, disciples de Jean, mais à nous tous, afin que nous croyions au Christ s'il y a réalisation correspondante. Viendra en effet quelqu'un qui s'attribuera ce nom (cf. Matth., XXIV, 5 ; II Thess., II, 4) ; si vous ne pouvez le reconnaître au nom qu'il porte, vous le distinguerez cependant en examinant ses actes.
« Qu'êtes-vous allés voir au désert ? un roseau balancé au vent ? »
Ayant prévenu les disciples de Jean qu'il faut croire à la croix du Seigneur, tandis qu'ils repartent, II se tourne vers les foules et se met à exhorter les pauvres à la vertu : que par exaltation du cœur, instabilité d'esprit, faiblesse de jugement ils ne préfèrent pas le brillant à l'utile, le périssable à l'éternel, mais qu'en humilité d'esprit ils portent la croix plutôt que d'arborer les hochets de ce monde ; et, comme de bienheureux pauvres qui n'ont à perdre rien du siècle, qu'ils échangent volontiers la vie du corps pour la gloire immortelle. Ce n'est donc pas en vain qu'est louée ici la personne de S. Jean, qui, dédaignant l'amour de la vie, n'a pas altéré la règle de la justice même par crainte de la mort.
« Qu'êtes-vous allés voir, dit-il, dans le désert ? » Le monde semble ici comparé au désert : encore inculte, encore stérile, encore sans fruit. Le Seigneur dit que nous ne devons pas y aller en vue de nous proposer comme exemple et modèle à imiter des hommes enflés d'un esprit charnel et dépourvus de vertu intérieure, se vantant de la fragile élévation de leur gloire selon le siècle ; exposés aux tempêtes de ce monde, la mobilité de la vie les agite et il est juste de les comparer au roseau : ils ne portent aucun fruit de solide justice ; empanachés d'ornements mondains, parsemés de nœuds, faisant retentir leur vide bruyant, ne rendant aucun service, souvent même nuisibles, ils recherchent au-dedans la vanité, au-dehors les apparences. Nous sommes roseaux, sans la racine des fortes espèces pour nous fixer ; et pour peu que la brise légère d'une heureuse réussite vienne à souffler, nous heurtons nos voisins par nos mouvements agités, incapables de soutenir, prompts à nuire. Les roseaux aiment les fleuves, et nous, l'écoulement et la fragilité du monde nous charment. Pourtant si l'on arrache ce roseau des plantations de la terre, si on le débarrasse du superflu — en se dépouillant du vieil homme et de ses actes (Col., III, 9) — si on le conduit par la main du scribe à l'écriture rapide, voici que ce n'est plus un roseau mais une plume, qui gravera au fond de l'âme les préceptes des divines Écritures, les inscrira sur les tablettes du cœur (II Cor., III, 2). De cette plume vous savez qu'il est dit : « Ma langue est la plume d'un scribe à l'écriture rapide » (Ps. 44, 2). D'autres veulent entendre cela du Christ ; donc dans le même passage nous lisons qu'il est parole, plume et scribe : parole, car II procède du sein mystérieux du Père : « Mon cœur a proféré la bonne parole » (Ib., 2) ; plume, parce que la chair du Christ a traduit la suite des volontés paternelles et accompli les ordres de la langue divine en répandant son sang sacré ; scribe, car par sa plume, par une sorte de fente sans séparation du Nouveau et de l'Ancien Testament, ou de sa divinité et de sa chair, il nous a révélé les mystères du dessein paternel. Imitez ce roseau par la maîtrise de votre chair. Et trempez votre roseau, c'est-à-dire votre chair, non dans l'encre mais dans l'Esprit du Dieu vivant, pour que ce que vous écrivez soit éternel. C'est d'un tel roseau que Paul a écrit la lettre dont il dit : « Notre lettre, c'est vous... elle est écrite non avec de l'encre, mais par l'Esprit du Dieu vivant » (II Cor., III, 2-3). Baignez votre chair dans le sang du Christ (comme il est écrit : « Pour que votre pied baigne dans le sang » (Ps. 67, 24) ; vous aussi donc, baignez les pas de votre âme et les démarches de votre esprit dans la confession assurée de la croix du Seigneur. Vous baignez votre chair dans le sang du Christ si vous effacez vos défauts, si vous lavez vos péchés, si vous portez sur vous dans votre chair la mort du Christ, comme le dit l'Apôtre : « Portant avec nous dans notre chair la mort de Jésus-Christ » (II Cor., IV, 10). Ne vous penchez donc pas vers la terre, de peur de briser votre roseau ; c'est pourquoi il a été prophétisé du Christ, parce qu'il ne se courberait pas vers la terre : « II ne brisera pas le roseau broyé » (Is., XL II, 3) : car cette chair que les péchés avaient broyée, II l'a raffermie par l'effet de sa résurrection. Bon roseau que la chair du Christ ! elle a cloué au gibet de la Croix la tête du serpent, du diable, et les attraits de la convoitise du monde.
« Mais qu'êtes-vous allés voir au désert ? un roseau balancé au vent ? Qu'êtes-vous allés voir ? un homme couvert de vêtements moelleux ? »
Le Seigneur ne discourt pas ici des vêtements — encore que beaucoup soient efféminés en leur recherche de vêtements moelleux : comme s'ils ne pouvaient supporter le poids de la laine, ils balaient le sol de vêtements de soie qui leur couvrent les pieds, et font du vêtement un usage tel qu'il leur est une charge ; pourtant II semble ici désigner d'autres vêtements et, si je ne me trompe, les corps humains dont notre âme est revêtue. Aussi bien la tunique de Joseph a été ensanglantée (Gen., XXXVII, 31), à l'image du corps du Seigneur, et l'Apôtre dit : « Se dépouillant de sa chair, II a joué les principautés et toutes les puissances » (Col., II, 15) : ne montre-t-il pas que son corps faisait figure d'un vêtement dont le Seigneur s'est dépouillé dans sa Passion, de telle sorte que sa divinité demeurât libre et hors d'atteinte ? Ainsi tout ce passage, par l'exemple du Prophète, nous exhorte à supporter courageusement la souffrance.
Puis II ajoute : « Voyez : ceux qui ont de riches habits sont dans les palais des rois. » Les vêtements soyeux sont encore les actes et les habitudes de plaisir ; c'est pourquoi l'Apôtre nous exhorte à dépouiller le vieil homme avec ses actes pour revêtir le nouveau (Col., III, 9), en qui il n'y aura pas d'agréable séduction, point de licencieux ébats, mais la pratique du travail et son fruit ; attendu que la cour céleste n'accueille en aucune façon ceux qu'amollit le soin délicat de leur corps, la débauche et la recherche des plaisirs ; on monte là-haut par les austères degrés d'une vertu laborieuse. Ceux dont les membres s'énervent et se dissolvent dans les délices, bannis du royaume des cieux, vieillissent dans les demeures de ce monde ; et les maîtres de ce monde et des ténèbres — ceux-là sont rois, car ils dominent par une sorte de pouvoir temporel — accueillent en leur personne des imitateurs de leurs œuvres.
« Mais qu'êtes-vous allés voir ? un prophète ? oui, vous dis-je, et plus qu'un prophète. »
Comment donc désiraient-ils voir au désert Jean, qui était enfermé en prison ? Le Seigneur nous le propose en modèle : il a préparé la voie au Seigneur non seulement par le mode de sa naissance selon la chair et par l'annonce de la foi, mais encore en le précédant, pour ainsi dire, en sa glorieuse passion. Oui, plus grand prophète, auquel viennent finir les prophètes ; plus grand prophète, parce que beaucoup ont souhaité voir (Matth., XIII, 17) Celui qu'il a prophétisé, qu'il a contemplé, qu'il a baptisé. Mais pourtant serait-il plus grand que Celui même dont Moïse a dit : « le Seigneur notre Dieu... vous suscitera un Prophète » (Deut., XVIII, 15), dont il a dit : « Voici ce qui arrivera : Quiconque n'écoutera pas ce Prophète sera retranché du peuple » (Ib., 19) ? Si donc le Christ est prophète, comment celui-ci est-il plus grand que tous ? Nierons-nous que le Christ soit prophète ? Bien au contraire, je proclame tout ensemble que le Seigneur est prophète, et, quant à Jean, j'affirme qu'il est prophète, et je le dis plus grand que tous, mais parmi les fils de la femme, non de la Vierge (Lc, VII, 28) : il a été plus grand que ceux dont il pouvait être l'égal de par sa naissance. Autre est cette nature, et sans comparaison avec les enfantements humains. Il n'y a pas de comparaison possible entre l'homme et Dieu : c'est sur ses pareils que chacun l'emporte. Aussi bien il pouvait si peu y avoir comparaison quelconque de Jean avec le Fils de Dieu qu'il est jugé inférieur même aux anges : car, est-il dit : « Celui qui est le moindre dans le Royaume des cieux est plus grand que lui. ». En effet, puisqu'il l'avait appelé son ange (Matth., III, 1), il était juste de le placer avant les hommes ; et, parce qu'il l'avait déclaré éminent entre les fils des femmes, II a ajouté : « Car celui qui est le moindre dans le Royaume des cieux est plus grand que lui », pour lui faire savoir qu'on doit céder le pas aux Anges.
Or c'est à bon droit que Jean est placé avant ses semblables, puisqu'à partir de son époque « le Royaume des cieux est forcé » (Matth., XI, 12). Cette expression semble un peu obscure, et c'est pourquoi nous avons jugé bon de l'amener ici d'un autre livre de l'Évangile. Car, au sens littéral, c'est l'inférieur qui est forcé par le plus fort : or le Royaume des cieux l'emporte sur les humains. Mais comme il est des objets qui, dit-on, se condensent quand on les presse, il n'est pas déraisonnable que le Royaume soit forcé quand on s'y presse en plus grand nombre. « Et ceux qui le forcent s'en emparent. » Si nous nous reportons à ce qui est écrit du Seigneur, que le Fils de Dieu a dit : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc, XVII, 21), nous remarquons que le Royaume des cieux s'affermit en nous lorsque le Christ, ayant renversé la royauté du prince de ce monde et mis en fuite les plaisirs du siècle, règne dans l'intime de nos cœurs. Il est donc fait violence à l'âme humaine qui, captivée par divers appâts, fuit le travail, recherche la jouissance, lorsque, soit contrainte par la frayeur du supplice, soit stimulée par la récompense, elle s'efforce de se vaincre et, à force de travail, tâche d'enlever la palme que lui disputaient de nombreux adversaires. Nous enlevons en effet de ce monde la palme du salut et, par un effort vigilant, nous cueillons les fruits entourés et gardés par des serpents l, de telle sorte cependant qu'il n'y ait pas enlèvement furtif, mais conquête triomphante. Il est encore une autre espèce de conquête, lorsque nous conquérons ce qui fut offert à d'autres. Qui donc sont les ravisseurs, nous n'avons nulle peine à le comprendre, puisque nous savons être descendants de la race de Benjamin, le loup ravisseur (Gen., XLIX, 27). Jean était passé le premier pour rendre juste le peuple des Juifs ; le Seigneur Lui-même était venu aux brebis perdues de la maison d'Israël (Matth., XV, 24) ; II avait envoyé ses Apôtres pour établir la foi du peuple des Juifs par le discours ou par les signes et les miracles ; mais tandis qu'ils se dérobaient aux bienfaits ainsi offerts, les publicains et les pécheurs se mirent à croire en Dieu, à venir à la foi. C'est donc en eux, par la prédication des Apôtres, que le Royaume des cieux est pressé et affermi par le désir du peuple fidèle. Elle s'est emparée du Royaume, celle qui souffrait d'une perte de sang : car, tandis que le Seigneur allait vers la fille du chef de la synagogue, elle a prélevé, par un toucher comme furtif, le remède guérisseur (Lc, VII, 44). Elle s'est emparée du Royaume, cette Chananéenne qui, sortie de son pays, disait et criait : « Ayez pitié de moi, Seigneur, Fils de David : ma fille est cruellement tourmentée par le démon » (Matth., XV, 22). Elle a vraiment forcé le Royaume, persévérante en ses prières, sage en ses réponses, croyante en ses paroles. Elle rappelle Celui qui la dépassait, le prie quand II se tait, l'adore quand II se récuse, fléchit son refus. Ne vous semble-t-elle pas ravir, quand elle arrache ce que l'on refusait, s'emparer de ce qu'on réservait pour d'autres ? Le Seigneur avait dit qu'il ne faut pas donner aux chiens le pain des enfants : elle l'admet et, tout en l'admettant, s'en empare : « Oui, Seigneur ; mais aussi les chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres » (ib., 27).
Vous venez d'apprendre comment on s'empare du Royaume céleste. Forçons-le donc nous aussi, enlevons-le : nul ne mange la Pâque qu'en se hâtant (Ex., XII, 11). Mais qui est celle qui s'empare du Royaume ? ni la malhonnêteté, ni la débauche, ni le plaisir, mais celle dont il est dit : « Votre foi est grande ; qu'il vous soit fait comme vous le voulez » (Matth., XV, 28). Voyez : elle a pris ce qu'elle voulait, elle l'a obtenu ; ce qu'elle demandait, elle l'a extorqué. Cette veuve aussi a enlevé : en redoublant ses prières, elle a, sinon par son innocence, du moins par son importunité, obtenu d'être exaucée (Lc, XVIII, 5). L'Église donc s'est emparée du royaume de la synagogue : mon Royaume, c'est le Christ, je m'en empare ; II a été envoyé aux Juifs sous la Loi, est né dans la Loi, a été élevé selon la Loi, pour me sauver, moi qui étais sans loi. Le Christ est dérobé, puisqu'il est promis aux uns, prédestiné aux autres ; le Christ est dérobé, puisqu'il naît pour les uns, est secourable aux autres ; le Christ est dérobé, puisqu'il est tué par les uns, enseveli par nous : II est dérobé à ceux qui l'épient, dérobé à ceux qui dorment. Vous savez quand ils ont avoué eux-mêmes que nous l'avons dérobé, en disant qu'ils dormaient : « Dites : ses disciples sont venus la nuit et l'ont dérobé tandis que nous dormions » (Matth., XXVIII, 13). Debout donc, vous qui dormez, de peur que vous aussi en dormant ne perdiez le Christ : « Debout, vous qui dormez, et relevez-vous d'entre les morts » (Éphés., V, 14) : vous voyez, ils sont morts ceux qui dorment. Aussi nous ne faisons pas tort aux autres, mais nous nous pourvoyons : car ces morts ne pouvaient conserver ce Vivant. Qu'ils se lèvent, au moins sur le tard, ceux qui ont dormi, ceux mêmes qui ont perdu le Christ. On ne perd pas le Christ au point qu'il ne revienne pas, moyennant toutefois qu'on le recherche ; mais II revient pour ceux qui veillent, II est là pour ceux qui se relèvent ; bien mieux, II est présent à tous, Lui qui est partout et toujours parce qu'il remplit toutes choses. Il ne manque à personne, c'est nous qui manquons ; à personne, dis-je, II ne manque, II surabonde pour tous : car le péché a surabondé pour que la grâce fût surabondante (Rom., V, 20). La grâce, c'est le Christ, la vie c'est le Christ, le Christ est la résurrection ; celui donc qui se lève, trouve qu'il est présent. Donc le Royaume des cieux est ravi quand le Christ est renié par les siens, adoré par les Gentils ; ravi, quand II est rejeté par eux, honoré par nous ; ravi, quand II est méconnu par les héritiers, acquis par les fils d'adoption.