LIVRE VI
Luc VII, 29-35.
"Et tout le peuple qui l'entendit, et les publicains, ont justifié Dieu en recevant le baptême de Jean ; mais les pharisiens et les docteurs de la Loi ont méprisé le dessein de Dieu sur eux en ne recevant pas le baptême. »
S. Luc a éclairci, par les détails qu'il ajoute, ce que S. Matthieu, parlant plus en général, avait laissé quelque peu obscur : car celui-ci dit : « Et la sagesse a été justifiée par ses enfants » (Matth., XI, 19). D'abord quelle est cette sagesse, nous le voyons ici exprimé ; car il dit : « Ils ont justifié Dieu. » Dieu est donc la sagesse, car la sagesse de Dieu, c'est son Fils : sagesse de nature, non acquise. Autre est la sagesse vertu de Dieu le Père, autre la sagesse vertu de l'âme : l'une est innée, l'autre créée. Autre est la sagesse qui accomplit les œuvres, autre l'œuvre : car c'est l'œuvre de l'esprit d'apprécier avec prudence, de penser avec vivacité ; ce sont là dons de nature : quant à leur auteur, II n'est pas créature, mais Créateur, c'est-à-dire non pas don de la nature, mais donateur de la nature. Ainsi Dieu même est justifié par le baptême, lorsque les hommes se justifient en avouant leurs propres péchés, ainsi qu'il est écrit : « Dites vous-même vos iniquités pour être justifié » (Is., XLIII, 26). Il est justifié en ce sens qu'au lieu d'être repoussé par l'obstination, le bienfait de Dieu est reconnu par la justice ; car « le Seigneur est juste et il aime la justice » (Ps. 10, 8). Voici donc en quoi consiste la justification de Dieu : il apparaît qu'il a répandu ses bienfaits non sur des indignes et des coupables, mais sur ceux que le baptême a rendus innocents et justes. Justifions donc le Seigneur, pour être justifiés par le Seigneur.
Qu'est-ce que la justification de Dieu ? Cherchons encore. L'Apôtre dit : « Que Dieu soit véridique, et tout homme menteur, comme il est écrit : pour que vous soyez justifié dans vos discours et vainqueur quand vous serez jugé » (Rom., III, 4 ; PS. 115, 11 ; 50, 6). David dit également : « J'ai péché devant vous seul et fait le mal en votre présence, pour que vous soyez justifié dans vos discours et vainqueur quand vous serez jugé » (Ps. 50, 6). Donc celui qui pèche et confesse à Dieu son péché, justifie Dieu en admettant sa victoire et en espérant de Lui sa grâce. Dieu est donc justifié dans le baptême, qui comporte aveu et pardon des péchés. Ne méprisons donc pas, comme les pharisiens, le dessein de Dieu. Le dessein de Dieu se trouve dans le baptême de Jean : qui donc pourrait douter que le dessein de Dieu se trouve dans l'ablution du Christ ? C'est le dessein que l'Ange du grand dessein (Is., IX, 6) a découvert, que nul ne connaissait : « Qui en effet a connu la pensée de Dieu » (Rom., XI, 34) ? Personne ne méprise le dessein de l'homme ; qui pourrait s'opposer au dessein de Dieu ? Donc, comme des fils, justifions notre Mère, suivons notre Mère. Nous savons que la mère s'offre au danger pour ses fils. Obéissons au dessein de notre Mère la sagesse, aux ordres de notre Mère.
« Nous avons chanté pour vous, et vous n'avez pas dansé ; chanté des complaintes, et vous n'avez pas pleuré. » Ceci n'est pas sans rapport avec le caractère des enfants, qui, n'ayant pas encore la sage gravité de l'âge mûr, agitent et remuent leur corps à la légère. Sans doute ; je pense cependant qu'on peut l'entendre en un sens plus profond : c'est que les Juifs n'ont cru ni aux psaumes d'abord, ni plus tard aux lamentations des prophètes : les psaumes les invitaient à la récompense, les lamentations les détournaient de leurs égarements. David a chanté pour que nous suspendions nos harpes aux saules (Ps. 136, 2) . Il a chanté, et il a dansé devant l'arche du Seigneur, non pour folâtrer mais par religion. Donc ce qui est indiqué, ce ne sont pas les bonds d'un corps infléchi en contorsions de saltimbanques, mais l'agilité d'un esprit éveillé, d'un corps consacré. Mais ni triomphes ni désastres n'ont amené la correction des Juifs : mis en demeure par les bienfaits de la faveur divine, ils auraient dû élever leur âme, soulever leur corps, quitter la terre, chercher le ciel et, brisés par les souffrances de la captivité, pleurer leur péché, puisque leur faute était cause de leur souffrance.
Donc « la sagesse a été justifiée par tous ses enfants » : vraiment par tous, parce qu'à l'égard de tous la justice est gardée, en sorte que les croyants soient accueillis, les incroyants rejetés. Aussi nombre de textes grecs portent-ils : « La sagesse a été justifiée par toutes ses œuvres » ; car c'est œuvre de justice que tenir compte du mérite de chacun. Il dit donc à propos : « Nous avons chanté pour vous, et vous n'avez pas dansé. » Car Moïse a chanté, lorsque dans la mer Rouge, au passage des Juifs, les flots se figèrent, l'eau forma rempart, et cette même eau se renversant engloutit les chevaux des Égyptiens et leurs cavaliers. Isaïe a chanté un cantique à sa vigne chérie (Is., V, 1), pour annoncer que le peuple serait embroussaillé de vices, lui jadis fertile en vertus fécondes. Les Hébreux ont chanté, lorsque leurs pieds étaient rafraîchis au contact de la flamme se faisant rosée et que, tout étant brasier au-dedans et au-dehors, eux seuls étaient caressés, non brûlés, par une flamme inoffensive (Dan., III, 24). Habacuc aussi, averti d'adoucir par un cantique la tristesse publique, a prophétisé que la Passion du Seigneur serait douce aux croyants (Hab., III). Les prophètes ont donc chanté, faisant retentir en mélodies spirituelles l'annonce du salut commun ; les prophètes ont pleuré, pour attendrir par leurs lamentations plaintives les rudes cœurs des Juifs. L'Écriture nous a appris à chanter avec gravité, à moduler avec sagesse (Ps. 46, 8). Elle nous a même appris à danser avec sagesse, quand le Seigneur dit à Ézéchiel : « Frappe de la main, et bats du pied » (Éz., VI, 11) : car Dieu, censeur des mœurs, ne va pas réclamer les mouvements bouffons d'un corps agité, commander aux hommes des claquements sans dignité, des applaudissements de femmes, et rabaisser un si grand prophète à des divertissements d'acteurs, à une mollesse efféminée. Il n'y a pas de rapport entre révéler les mystères de la Résurrection et imposer la dérision de la danse. Il est certes, il est une sorte d'applaudissement propre aux bonnes œuvres et actions , tel que le bruit s'en répande dans le monde et que retentisse la gloire des actes bons. Il est une danse honorable, où l'âme bondit, où le corps s'élève par les œuvres bonnes, quand nous suspendons nos harpes aux saules . Le Prophète reçoit donc l'ordre de frapper de la main et de battre du pied. Il reçoit l'ordre de chanter, parce qu'il voyait déjà les noces de l'Époux, où l'Église est l'épousée, le Christ le bien-aimé. Bonnes noces, où l'âme s'unit au Verbe, la chair à l'Esprit. C'est à ces noces que le prophète David a voulu nous faire jouer, à elles qu'il nous a conviés, car il mariait ses descendants. Aussi, plus heureux que les autres, comme présent à la célébration même des noces, il nous exhorte à nous empresser au joyeux spectacle : « Sautez de joie, dit-il, pour Dieu notre secours, chantez joyeusement pour le Dieu de Jacob. Entonnez le psaume et jouez du tambourin, de la harpe harmonieuse et de la cithare » (Ps. 80, 2-3). Ne voyez-vous pas le Prophète comme en train de danser ? Et ailleurs : « Je vous chanterai sur la cithare, Saint d'Israël. Mes lèvres auront joie à vous chanter, et mon âme que vous avez rachetée » (Ps. 70, 22-23). Entendez-vous la voix des joueurs de cithare, entendez-vous le piétinement des danseurs ? Ce sont des noces, croyez-le bien. Prenez, vous aussi, la cithare, afin que, touchée par le plectre de l'Esprit, la corde de vos fibres intérieures rende le son de l'œuvre bonne. Prenez la harpe, afin qu'il y ait accord harmonieux de vos paroles et de vos actes. Prenez le tambourin, afin que l'esprit fasse chanter intérieurement l'instrument de votre corps, et que l'exercice de votre activité traduise l'aimable douceur de vos mœurs. Ainsi chantait le Prophète quand il disait : « Venez ici du Liban, épouse, venez ici du Liban » (Cant., IV, 8). Ce cantique, les enfants l'ont chanté, et on ne les a pas écoutés. Quels enfants ? Ceux dont il est dit : « Me voici, avec les enfants que vous m'avez donnés » (Is., VIII, 18). Mais ce cantique se chantait non sur la place, non aux carrefours, mais dans Jérusalem : car c'est elle le forum du Seigneur , où se fixe le Droit des commandements célestes.
Luc VII, 36-50. La pécheresse et son onction. (Cf. Mt. ,XXVI, 6).
"Et voici qu'une femme qui se livrait au péché dans la ville ....."
Ce Passage semble donner de l'embarras à beaucoup, et ils soulèvent des questions : est-ce que deux évangélistes (Luc & Matthieu) sont en désaccord en leur témoignage ? ou bien ont-ils voulu, par la diversité des expressions, marquer un mystère différent ? Vous lisez en effet, dans l'évangile selon Matthieu, que « Jésus étant venu à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, une femme s'approcha de lui ; elle avait un vase d'albâtre contenant un parfum de prix, et, comme II était à table, elle le répandit sur sa tête » (Matth., XXVI, 6-7). Et puis, ici, le Pharisien se dit en lui-même : « s'il était prophète, il saurait qu'elle est pécheresse, et II devrait éviter son parfum », tandis que là le parfum répandu fait protester les disciples. Il faut donc expliquer l'un et l'autre ; mais d'abord ce qui vient en premier lieu dans la série des écrivains doit avoir aussi la première place dans l'interprétation.
Le Seigneur Jésus vient donc dans la maison de Simon le lépreux. On voit son dessein : II ne se dérobe pas au lépreux, II n'évite pas l'impur, afin de pouvoir effacer les taches du corps humain. Quant à la maison du lépreux, elle était à Béthanie, qui s'interprète et veut dire maison d'obéissance. Donc la localité toute entière était Béthanie, et la maison de Simon une portion de toute la localité. Ne vous semble-t-il pas que Béthanie, c'est le monde, dans lequel nous sommes tenus à fournir un service d'obéissance, et que la maison de Simon le lépreux est la terre, qui fait partie du monde ? Et le Prince de ce monde est à sa manière un Simon le lépreux. Donc le Seigneur Jésus-Christ est venu des régions supérieures en ce monde et descendu sur terre ; II n'était pas en ce monde, mais, dans une obéissance aimante, II a été envoyé en ce monde ; II le dit Lui-même : « Comme vous m'avez envoyé en ce monde » (Jn, VI, 58). Cette femme apprit donc que le Christ était arrivé ; elle entra dans la maison de Simon : car cette femme n'aurait pu être guérie si le Christ n'était venu sur terre. Et si elle entra dans la maison de Simon, c'est peut-être qu'elle figure telle âme plus élevée, ou l'Église, qui est descendue sur terre pour attirer les peuples autour d'elle par sa bonne odeur.
Donc Matthieu fait entrer cette femme qui verse un parfum sur la tête du Christ ; et peut-être est-ce pour cela qu'il n'a pas voulu l'appeler pécheresse ; car, selon Luc, la pécheresse a répandu le parfum sur les pieds du Christ. Il se peut donc que ce ne soit pas la même : ainsi les évangélistes ne sembleront pas se contredire. La question peut aussi se résoudre par une différence de mérite et de temps, en sorte que l'une soit encore pécheresse, l'autre déjà plus parfaite : car si l'Église, ou l'âme, ne change pas de personnalité, elle change quant au progrès. Supposez donc une âme qui approche de Dieu avec foi, qui, au lieu de péchés honteux et impurs, sert pieusement le Verbe de Dieu, qui a l'assurance d'une chasteté sans tache, vous verrez qu'elle s'élève vers la tête même du Christ — « et la tête du Christ, c'est Dieu » (I Cor., XI, 3) — et répand le parfum de ses mérites : car « nous sommes la bonne odeur du Christ pour Dieu » (II Cor., II, 15). Car Dieu est honoré par la vie des justes qui exhale une bonne odeur. Si vous l'entendez ainsi, vous verrez que cette femme vraiment heureuse est citée « partout où cet évangile sera prêché » (Matth., XXVI, 13), et que sa mémoire ne s'effacera jamais, parce qu'elle a versé sur la tête du Christ l'arôme des bonnes mœurs, les parfums des actions justes. Celui qui approche de la tête ne saurait s'exalter comme celui qui est « vraiment enflé en son esprit charnel et ne s'attache pas à la tête » (Col., II, 18). Mais qui ne s'attache pas à la tête du Christ doit du moins s'attacher à ses pieds, puisque « le corps articulé et organisé en son unité grandit pour croître en Dieu » (Col., II, 19) .
L'autre — autre quant à la personne ou quant au progrès — est voisine de nous. Car nous n'avons pas encore renoncé à nos péchés : où sont nos larmes, où nos gémissements, où nos pleurs ? « Venez adorer, prosternons-nous devant Dieu et pleurons devant notre Seigneur qui nous a faits » (Ps. 94, 6), afin de pouvoir arriver au moins aux pieds de Jésus ; car nous ne pouvons pas encore venir à la tête : le pécheur aux pieds, le juste à la tête. Pourtant celle même qui a péché a un parfum. Apportez-moi, vous aussi, après les péchés la pénitence. Partout où vous apprendrez que le juste est arrivé, maison d'un indigne ou maison d'un pharisien, hâtez-vous ; enlevez à l'hôte son privilège, enlevez le Royaume des cieux, car, « depuis les jours de Jean-Baptiste, le Royaume des cieux est forcé, et de vive force on s'en empare » (Matth., X, 12) . Partout où vous entendrez le nom du Christ, accourez : quel que soit celui dans la demeure intérieure duquel vous saurez que le Seigneur Jésus est entré, vous aussi hâtez-vous. Quand vous aurez trouvé la sagesse, trouvé la justice reposant au-dedans de quelqu'un, accourez à ses pieds, c'est-à-dire cherchez au moins la partie inférieure de la sagesse. Ne dédaignez pas les pieds : telle a touché la frange, et fut guérie (Lc, VIII, 44) . Avouez vos péchés par vos larmes ; que la justice céleste dise de vous aussi : « De ses larmes il a arrosé mes pieds, et de ses cheveux il les a essuyés. » Et peut-être le Christ n'a-t-Il pas lavé ses pieds pour que nous autres les lavions de nos larmes. Bonnes larmes, capables non seulement de laver notre faute mais d'arroser les pas du Verbe céleste, afin que ses démarches en nous prospèrent ! Bonnes larmes, où se trouve non seulement la rédemption des pécheurs, mais la nourriture des justes ! Car c'est un juste qui dit : « Mes larmes m'ont servi de pain » (Ps. 41, 4). Et si vous ne pouvez approcher de la tête du Christ, que de ses pieds le Christ touche votre tête. Sa frange même guérit, et ses pieds guérissent. Déployez vos cheveux : prosternez devant Lui tous les avantages de votre corps. Ce n'est pas peu que ces cheveux qui peuvent essuyer les pieds du Christ, témoin celui qui, tant qu'il eut des cheveux, ne put être vaincu. De même il ne convient pas qu'une femme prie les cheveux coupés (I Cor., XI, 5). Oui, qu'elle ait des cheveux pour envelopper les pieds du Christ, pour essuyer de ses boucles — sa beauté et sa parure — les pieds de la sagesse, afin qu'au moins elles soient humectées par la dernière rosée de la vertu divine. Qu'elle applique ses baisers sur les pieds de la justice. Elle n'est pas d'un mérite vulgaire, celle dont la sagesse peut dire : « Depuis mon entrée, elle n'a cessé de me baiser les pieds », ne sachant parler que de la sagesse, ne sachant aimer que la justice, ne trouvant goût qu'à la chasteté, ne sachant embrasser que la pureté. Car le baiser est marque d'amour mutuel ; le baiser est gage de charité. Heureux qui peut aussi oindre d'huile les pieds du Christ — aussi bien Simon ne l'avait pas fait encore — mais plus heureuse celle qui les a enduits de parfum : car, ayant concentré le charme de bien des fleurs, il répand des odeurs suaves et variées. Et peut-être nul ne peut-il offrir ce parfum que l'Église seule, qui possède des fleurs innombrables aux senteurs variées ; elle prend à propos l'apparence d'une pécheresse, puisque le Christ aussi a pris figure de pécheur. Et c'est pourquoi nul ne peut aimer autant qu'elle, qui aime en la multitude. Pas même Pierre, qui a dit : « Seigneur, vous savez que je vous aime » (Jn, XXI, 17) ; pas même Pierre, qui s'affligea quand il lui fut demandé : « M'aimes-tu ? » Puisque c'était évident, il n'aimait pas qu'on s'en enquît comme d'une chose inconnue. Donc pas même Pierre, car c'est l'Église qui aimait en Pierre ; pas même Paul, car Paul aussi en fait partie. Vous aussi, aimez beaucoup, pour qu'à vous aussi il soit beaucoup pardonné. Paul a beaucoup péché : il a même été persécuteur ; mais il a beaucoup aimé, puisqu'il a persévéré jusqu'au martyre ; ses nombreux péchés lui ont été remis parce qu'il a beaucoup aimé, lui aussi, qui n'a pas épargné son propre sang pour le nom de Dieu. Voyez le bon ordre : dans la maison du Pharisien c'est la pécheresse qui est glorifiée ; dans la maison de la Loi et du Prophète ce n'est pas le Pharisien, mais l'Église, qui est justifiée : car le Pharisien ne croyait pas, elle croyait. Aussi bien celui-là disait-il : « Si c'était un Prophète, il saurait à coup sûr qui et quelle est la femme qui le touche. » Or la maison de la Loi, c'est la Judée : elle est inscrite non sur des pierres, mais sur les tables du cœur (II Cor.III, 3) ; c'est là qu'est justifiée l'Église, désormais supérieure à la Loi : car la Loi ignore la rémission des péchés ; la Loi ne possède pas le mystère où les fautes secrètes sont purifiées ; ainsi ce qui manquait à la Loi a son achèvement dans l'Évangile.
« Un prêteur, dit-II, avait deux débiteurs : l'un devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante. »
Quels sont ces deux débiteurs ? ne s'agit-il pas de deux peuples, l'un constitué par les Juifs, l'autre par les Gentils, endettés vis-à-vis du prêteur des trésors célestes ? « L'un, dit-II, devait cinq cents deniers, l'autre cinquante. » Ce n'est pas peu de chose que ce denier, sur lequel est frappée l'image du roi, qui porte gravé le trophée de l'empereur. L'argent que nous devons à ce prêteur n'est pas matériel ; c'est le poids des mérites, la monnaie des vertus, dont la valeur se mesure au poids de la gravité, à l'éclat de la justice, au son de la louange. Malheur à moi si je n'ai plus ce que j'ai reçu ! ou plutôt, comme il est difficile à qui que ce soit de pouvoir rembourser au prêteur tout son dû, malheur à moi si je ne demande pas : « Remettez-moi ma dette ! » Car le Seigneur ne nous aurait pas enseigné à demander dans la prière que nos dettes nous soient remises, s'il ne savait qu'à peine se trouvera-t-il des débiteurs solvables. Mais quel est ce peuple qui doit davantage, sinon nous, à qui il a été confié davantage ? Aux autres ont été confiés les oracles de Dieu (Rom., III, 2), à nous est confié l'Enfant de la Vierge. Vous avez un talent, l'Enfant de la Vierge ; vous avez le centuple fruit de la foi. Emmanuel, Dieu avec nous, nous a été confié ; confiée, la croix du Seigneur, sa mort, sa résurrection. Bien que le Christ ait souffert pour tous, c'est pour nous cependant qu'il a spécialement souffert, parce qu'il a souffert pour l'Église.
Ainsi il n'est pas douteux que celui-là doit davantage qui a reçu davantage. Et parmi les hommes peut-être déplaît-on davantage quand on doit davantage ; mais la miséricorde de Dieu a changé la situation, et celui-là aime plus qui devait plus, si toutefois il trouve grâce. Car celui qui rend est en grâce ; et celui qui la possède, du fait même qu'il la possède, s'acquitte ; car on la possède en la rendant, et en la possédant on la rend . Par conséquent, puisqu'il n'y a rien que nous puissions dignement rendre à Dieu — que lui rendrons-nous pour l'abaissement de l'Incarnation ? pour les coups ? pour la croix, la mort, la sépulture ? — malheur à moi si je n'aime pas ! Je ne crains pas de le dire : Pierre n'a pas rendu, et il n'en a que plus aimé. Paul n'a-t-il pas rendu ? oui, il a rendu mort pour mort, mais il n'a pas rendu tout le reste : car il avait de lourdes dettes. Écoutez-le dire lui-même qu'il n'a pas rendu : « Qui Lui a donné le premier, pour qu'il lui soit rendu » (Rom., XI, 35) ? Quand même nous rendrions croix pour croix, mort pour mort, est-ce là rendre ce que nous avons de Lui, par Lui, et en Lui : toutes choses (Rom., XI, 36) ? Donc rendons l'amour pour notre dette, la charité pour le bienfait, la reconnaissance pour le prix du sang : car « celui-là aime plus à qui il est donné davantage ».
Mais revenons à la première, celle dont les apôtres mêmes ne comprennent pas encore le dessein, qui était caché depuis toujours en Dieu (Éphés., III, 9) ; car « qui a connu la pensée de Dieu » (Rom., XI, 34) ? Les disciples protestaient parce que cette femme avait versé le parfum sur la tête, et ils se plaignaient : « Pourquoi, disaient-ils, ce gaspillage ? on aurait pu le vendre à bon prix, et donner aux pauvres » (Matth., XXVI, 8-9). Ce qui a déplu (au Christ) dans leurs propos, vous ne sauriez le découvrir à moins de reconnaître le mystère : car il est d'un homme voluptueux, ou plutôt il n'est pas d'un homme, de respirer le parfum ; en tout cas ceux mêmes qui le respirent ont coutume de s'en frotter, non de le répandre. Qu'est-ce donc qui a déplu dans cette parole : « On aurait pu vendre cela à bon prix, et donner aux pauvres ? » C'est bien Lui qui avait dit plus haut : « Tout ce que vous avez fait à l'un de ces tout petits, vous l'avez fait à moi » (Matth., XXV, 40), mais II offrait Lui-même sa mort pour les pauvres. Il ne s'agit donc pas des simples apparences. Aussi le Verbe de Dieu leur répondit : « Pourquoi en voulez-Vous à cette femme ?... vous avez toujours des pauvres avec vous, mais moi pas toujours » (Matth., XXVI, 10-11). Vous avez donc toujours le pauvre avec vous : alors soyez bienfaisant. Devez-vous donc faire attendre le pauvre parce qu'il est toujours avec vous, alors que le Prophète vous dit : « Ne dites pas au pauvre : Demain je donnerai » (Prov., III, 28) ? Mais celui-là ne parlait que de la miséricorde ; Lui fait passer la foi avant la miséricorde, qui n'a de mérite que si son exercice est précédé de la foi : « En répandant ce parfum sur mon corps, elle travaillait pour mon ensevelissement » (Matth., XXVI, 12). Ce n'est donc pas le parfum que le Seigneur aimait, mais l'amour ; II accueillit la foi, II approuva l'humilité. Et vous aussi, si vous désirez la grâce, augmentez votre amour ; répandez sur le corps de Jésus la foi à la Résurrection, l'odeur de l'Église, le parfum de l'amour pour la communauté ; et moyennant de tels progrès vous donnerez au pauvre. Cet argent vous sera plus utile, si au lieu de donner de votre abondance vous prodiguez au nom du Christ ce qui vous aurait servi, si vous le remettez au pauvre comme une offrande au Christ. N'entendez donc pas uniquement au sens littéral ce parfum versé sur sa tête — car la lettre tue (II Cor., III, 6) — mais selon l'esprit, car l'esprit est vie. Qu'est donc le parfum de cette femme ? qui peut l'entendre ? qui a des oreilles ainsi faites que, si Jésus profère la parole qu'il a reçue du Père, bien mieux le Verbe qu'il est lui-même, il puisse saisir la profondeur si grande du mystère ? Les disciples mêmes comprennent en partie, bien qu'ils ne comprennent pas tout. Aussi, dans l'opinion de quelques-uns, les disciples disaient-ils qu'au prix du parfum il fallait acheter la foi des Gentils, qui ne devait l'être qu'au prix du sang du Seigneur. Et ceci paraît vraisemblable : aussi bien l'évangéliste Jean nous rapporte qu'au jugement de Judas Iscariote ce parfum fut estimé à trois cents deniers ; c'est ce que vous lisez : « On aurait pu le vendre trois cents deniers, et donner aux pauvres » (Jn, XII, 15) ; or le chiffre de trois cents signifie l'emblème de la croix. Mais le Seigneur ne demande pas une connaissance superficielle du mystère ; II préfère que la foi des croyants soit ensevelie avec Lui, en Lui. Pourtant nous entendons ceci des paroles des autres apôtres ; quant à Judas, il est condamné comme avare, pour avoir fait passer l'argent avant l'embaumement du Seigneur, et, même s'il a pensé à la Passion, pour s'être trompé dans une évaluation si élevée : car le Christ veut être mis à vil prix, afin que tous l'achètent, afin que nul pauvre ne soit écarté : « Vous avez reçu gratuitement, dit-II ; donnez gratuitement » (Matth., X, 8). Le « Trésor inépuisable » (cf. Rom., XI, 33) ne demande pas l'argent, mais la reconnaissance. Lui-même, par son précieux sang, nous a rachetés, non vendus. De ceci nous parlerions plus au long, s'il ne nous souvenait en avoir traité ailleurs. Donc selon les paroles du Seigneur, en qui sont cachés les trésors de sagesse (Col., II, 3) et de science que nul n'a pu pressentir, il me faut travailler pour sa sépulture, en sorte que l'on croie que sa chair a reposé, mais n'a pas vu la corruption (Ps. 15, 10), et que sa mort corporelle remplisse notre demeure de son parfum, nous amenant à croire qu'il a remis son esprit entre les mains de son Père, et que sa divinité, maintenue étrangère à la mort, n'a pas subi l'association aux souffrances du corps. Comprenez comment le corps du Fils exhale le parfum : c'est ce corps qui a été quitté, non perdu. Son corps, ce sont les enseignements des Écritures ; son corps, c'est l'Église. Le parfum de son corps, c'est nous ; aussi convient-il que nous honorions sa mort corporelle : si elle n'a pas besoin de nos égards, les pauvres en ont besoin. J'honorerai son corps en prêchant ses discours, en découvrant s'il se peut aux Gentils le mystère de la Croix. Il l'a honoré, celui qui a dit : « Nous prêchons le Christ crucifié, d'une part scandale pour les Juifs, de l'autre folie pour les Gentils, mais pour les appelés, Juifs et Grecs, le Christ force de Dieu et sagesse de Dieu » (I Cor., I, 23-24). La Croix est honorée, quand ce que l'ignorance juge insensé est réputé plus sage grâce à l'Évangile : ainsi pouvons-nous enseigner comment la force de l'ennemi est détruite par la croix du Seigneur. J'ai appliqué le parfum sur le corps du Seigneur : ce que l'on croyait mort commence à embaumer.
Que chacun donc s'emploie à acheter, de son travail et à force de vertus, un vase de parfum, non pas bon marché et commun, mais un parfum précieux dans un vase d'albâtre, un parfum pur. Car si l'on recueille les fleurs de la foi, et si l'on prêche Jésus-Christ crucifié, on répand le parfum de sa foi sur toute l'Église, qui est le corps du Christ, morte pour le monde, reposant en Dieu ; la demeure entière commence d'embaumer la Passion du Seigneur ; elle commence d'embaumer sa mort ; elle commence d'embaumer sa résurrection. Ainsi quiconque est du nombre de ce peuple saint peut dire : « À Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon de la croix de Notre Seigneur Jésus-Christ » (Gal., VI, 14). L'odeur se répand, le parfum s'exhale sur le corps, si l'on peut — et plaise à Dieu que je le puisse, moi ! — dire avec assurance : « Le monde est crucifié pour moi » (Ib.). Pour qui n'aime pas les richesses, n'aime pas les honneurs du siècle, n'aime pas ce qui est à lui, mais ce qui touche Jésus-Christ, n'aime pas ce qui se voit mais ce qui ne se voit pas, pour qui ne tient pas à la vie, mais est pressé de se dissoudre et d'être avec le Christ (cf. Phil., I, 23), le monde est crucifié. C'est là prendre la croix et suivre le Christ, afin, nous aussi, de mourir et d'être ensevelis avec Lui ; afin de pouvoir exhaler le parfum que cette femme a employé en vue de sa sépulture. Ce n'est pas peu que ce parfum : par lui le nom du Christ est répandu de toutes parts. De là encore cette parole prophétique : « C'est un baume répandu que votre nom » (Cant., I, 2) : répandu, pour que la foi exhale davantage ce parfum.
Grâce donc à cette femme, nous comprenons ce mot de l'Apôtre : « le péché a surabondé, pour que surabondât la grâce » (Rom., V, 20). Car si chez cette femme le péché n'avait pas surabondé, la grâce n'aurait pas surabondé : elle a reconnu son péché et attiré la grâce. Et c'est pourquoi la Loi est nécessaire : c'est par la Loi que je reconnais mon péché ; s'il n'y avait pas eu de Loi, le péché resterait caché ; reconnaissant mon péché, je demande pardon. Par la Loi donc, je reconnais les espèces de péché, le grief de ma prévarication ; je cours à la pénitence, j'obtiens la grâce. La Loi procure donc le bien, puisqu'elle envoie à la grâce.