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Luc VIII, 19-39. La vraie famille du Christ. Le possédé de Gérasa.
"Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui entendent la parole de Dieu et l'accomplissent."
Comme il sied à un maître, Il offre en sa personne un exemple aux autres, et commandant Lui-même, Il exécute Lui-même ses commandements. Devant prescrire aux autres que, si on ne quitte son père et sa mère, on n'est pas digne du Fils de Dieu (cf. Matth., X, 37 ; Lc, XIV, 26), II s'est le premier soumis à cette sentence ; non pas qu'il condamne les pieux égards dus à une mère, car de Lui vient ce précepte : « Quiconque n'honorera pas son père, sa mère, sera puni de mort » (Ex., XX, 12 ; Deut., XXVII, 16), mais parce qu'il sait se devoir aux mystères de son Père plus qu'aux sentiments envers sa Mère. Les parents ne sont pas écartés injustement ; mais il est enseigné que les liens des âmes sont plus sacrés que ceux des corps. Ils n'auraient donc pas dû se tenir au-dehors, ceux qui cherchaient à voir le Christ ; car « la Parole est proche, sur vos lèvres et dans votre cœur » (Deut., XXX, 14 ; Rom., X, 8). Au-dedans donc est la Parole, au-dedans la lumière. Aussi tel a-t-il dit : « Approchez du Seigneur, et soyez éclairés » (Ps. 33, 6). Car si, pour être au-dehors, les parents mêmes ne sont pas reconnus (et peut-être ne sont pas reconnus pour nous être un exemple), comment nous autres serons-nous reconnus si nous nous tenons au-dehors ? Et que nul ne croie la piété offensée, du moment qu'est accompli le commandement de la Loi ; si en effet « l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et ils seront deux en une même chair » (Gen., II, 24), ce mystère est exactement observé dans le Christ et l'Église (Éphés., V, 31-32). Dès lors II ne pouvait donner à ses parents la préférence sur son propre corps. Ce n'est donc pas — selon les pièges que tendent certains hérétiques — qu'ici II renie sa Mère : II l'a reconnue même du haut de la Croix (Jn, XIX, 26) ; mais avant les liens de la chair II fait passer la règle des commandements célestes. Par ailleurs, il n'est pas hors de propos d'entendre qu'en la personne de ses parents II montre comment aux Juifs, de qui descend le Christ selon la chair, il faut préférer l'Église, qui a cru. Sachant donc qu'il est venu sur terre en vue du mystère de Dieu et pour rassembler l'Église, II laisse là ses parents et monte dans une barque. Car nul n'aurait pu faire la traversée de ce monde sans le Christ, puisque ceux mêmes à qui le Christ est présent, sont souvent troublés par la tempête des tentations du siècle. Et s'il en use ainsi avec les Apôtres, c'est pour vous faire remarquer que nul ne peut quitter sans tentation la carrière de cette vie : car la tentation est l'exercice de la foi. Nous sommes donc soumis aux tempêtes de l'esprit du mal ; mais, comme les matelots qui veillent, réveillons le pilote. Mais eux aussi sont d'ordinaire en danger ; à quel pilote donc nous adresser ? à Celui-là, bien sûr, qui n'est pas esclave des vents, mais leur commande ; à Celui dont il est écrit : « Et se levant II apostropha le vent. » 41. Qu'est-ce à dire, se levant ? c'est qu'il reposait ; mais II reposait par son corps endormi, tout en étant occupé du mystère de la divinité : car où est la Sagesse, où est la Parole, rien ne se fait sans parole, rien sans prudence. Vous lisez plus haut qu'il passait la nuit en prière : comment aurait-Il dormi pendant la tempête ? Mais cela traduit la sécurité de sa puissance : tous avaient peur, Lui seul reposait sans frayeur. Il ne partage donc pas (uniquement) notre nature, ne partageant pas le danger. Même si son corps est endormi, sa divinité agit, la foi agit ; aussi bien dit-Il : Hommes de peu de foi, pourquoi avez-vous douté » (Matth., VIII, 26 ; cf. XIV, 31) ? Et ils méritent le reproche, pour avoir eu peur en présence du Christ, alors que, s'attachant à Lui, on ne saurait périr. Il a donc raffermi la foi, ramené le calme. Il a ordonné au vent de tomber : non pas à l'aquilon ni au vent du sud, mais bien à ce vent auquel l'ange Michel dit, dans l'Epître de Jude : « Que le Seigneur te commande » (Jud., 9) ! C'est pourquoi S. Matthieu dit encore : « il commanda aux vents et à la mer » (VIII, 26). Et plaise à Dieu de daigner réprimer en nous ses bourrasques violentes, afin que le calme rendu à notre vie agitée écarte la crainte du naufrage ! Et bien qu'il ne dorme plus du sommeil de son corps, prenons garde que par le sommeil de notre corps II ne soit pour nous endormi et au repos.
Il suffit d'avoir effleuré ce que nous avons indiqué plus haut.
Maintenant, puisque nous savons par le livre selon Matthieu que dans le pays des Géraséniens deux hommes possédés par les démons se sont présentés au Christ, tandis qu'ici S. Luc en met en scène un seul, et nu (est nu quiconque a perdu le vêtement de sa nature et de sa vertu), j'estime que cet apparent désaccord des évangélistes quant au nombre ne doit pas être négligé, mais qu'il en faut rechercher la raison. En fait, même si le nombre ne concorde pas, il y a accord quant au mystère.
Cet homme possédé du démon est la figure du peuple des Gentils, couvert de vices, à nu pour l'erreur, à découvert pour le crime. Les deux autres font également figure du peuple des Gentils : car, Noé ayant engendré trois fils, Sem, Cham et Japhet, la seule famille de Sem a été prise par Dieu comme sa possession ; des deux autres sont issus les peuples des diverses nations : l'un fut maudit pour n'avoir pas couvert la nudité de son père, l'autre béni, parce qu'à reculons, pour ne pas voir la honte de son père, la piété le conduisit à couvrir ce père, et à s'épargner la malédiction de la race de son frère.
« Depuis longtemps, est-il dit, il était agité » : Evidemment, puisque du déluge à la venue du Seigneur, il était tourmenté, brisant dans sa démence furieuse les liens de la nature. Et ce n'est pas sans raison que, nous dit encore S. Matthieu, ceux-là habitaient en des tombeaux ; car de telles âmes semblent habiter comme en des tombes et des sépulcres : que sont en effet les corps des incroyants, sinon des sortes de sépulcres pour les morts, où n'habitent pas les paroles de Dieu ? Il était donc poussé vers les lieux déserts, c'est-à-dire stériles en vertus de l'âme, fugitif de la Loi, séparé des Prophètes, exclu de la grâce. Car il ne souffrait pas d'un seul démon, mais de l'assaut de toute une légion : celle-ci, à la vue du Seigneur, sachant et prévoyant qu'à l'époque de l'avènement du Seigneur elle serait refoulée dans les abîmes, se mit à implorer la permission de s'introduire en des pourceaux. Et d'abord il nous faut remarquer la clémence du Seigneur : II ne condamne personne le premier, mais chacun est l'artisan de son propre châtiment. Les démons ne sont pas chassés dans les pourceaux, mais d'eux-mêmes les demandent, parce qu'ils ne pouvaient soutenir l'éclat de la lumière céleste : de même ceux qui ont mal aux yeux ne peuvent supporter le rayonnement du soleil, mais font choix des ténèbres et fuient la clarté. Que les démons donc fuient l'éclat de la lumière éternelle, et redoutent avant le temps les tourments qu'ils méritent : non qu'ils devinent d'avance ce qui va venir, mais ils se rappellent ce qui fut prophétisé ; car Zacharie a dit : « Et ce jour-là le Seigneur effacera de la terre les noms des idoles, et il n'y en aura plus souvenir, et je consumerai sur terre l'esprit immonde » (Zach., XIII, 2). On nous apprend donc qu'ils ne demeureront pas toujours, pour que leur malfaisance ne soit pas sans fin. Maintenant donc, redoutant ce châtiment, ils disent : « Vous êtes venu nous faire périr. » Mais comme ils désirent exister encore, s'éloignant des hommes à cause desquels ils savent qu'ils ont à subir le châtiment, ils demandent à être envoyés dans des pourceaux. Qui sont ces pourceaux ? ne seraient-ce point par hasard ceux dont il est dit : « Ne livrez pas ce qui est saint aux chiens, et ne jetez pas des perles aux pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds » (Matth., VII, 6), ceux-là, veux-je dire, qui, à la façon des animaux immondes, privés de parole et de raison, souillent par les actions fangeuses de leur vie la parure des vertus naturelles. Leur emportement les entraîne aux précipices, car ils ne sont retenus par la considération d'aucune récompense, mais, poussés comme de haut en bas sur la pente de la perversité, ils sont étouffés dans les eaux parmi les fluctuations de ce monde, et périssent comme étranglés, les canaux de la respiration obstrués ; car pour ceux que l'ardeur et le courant des plaisirs emportent ça et là au hasard, il ne peut y avoir aucune relation vivifiante avec l'Esprit. Nous voyons donc que l'homme est l'artisan de son propre tourment. Car si tel n'avait vécu à la manière d'un pourceau, le diable n'aurait pas reçu pouvoir sur lui ; ou, s'il l'avait reçu, c'eût été non pour le faire périr, mais pour l'éprouver. Peut-être aussi que ne pouvant plus, après la venue du Seigneur, pervertir les bons, il cherche désormais la perte non de tous les hommes, mais des inconstants : de même le brigand ne tend pas d'embûches aux gens armés, mais aux désarmés, et accable le faible de sévices, sachant bien qu'il serait écrasé par le fort, ou condamné par le puissant. Mais, dira quelqu'un, pourquoi Dieu permet-il cela au diable ? — afin, dirai-je moi, que les bons soient éprouvés, les pervers châtiés : telle est en effet la peine du péché. Lisez d'ailleurs comme quoi Dieu envoie la fièvre, et le tremblement, et les esprits mauvais, et la cécité, et tous les fléaux, selon les mérites des pécheurs (Deut., XXVIII, 59 ; PS. 3l, 10).
Mais revenons à notre lecture. « Ce que voyant, est-il dit, les maîtres des troupeaux s'enfuirent. » Ce ne sont pas, en effet, les professeurs de philosophie ni les chefs de la Synagogue qui peuvent offrir un remède quelconque aux peuples en perdition. Il n'y a que le Christ qui enlève les péchés des peuples, moyennant toutefois qu'ils ne refusent pas d'endurer le remède. Par ailleurs II ne daigne pas soigner de force, et se hâte d'abandonner les malades auxquels II voit que sa présence est à charge : telle la population de Gérasa, qui, sortant de la ville, où semble résider la figure de la Synagogue, le priait de se retirer « parce qu'ils étaient saisis d'une grande frayeur ». C'est que l'âme infirme ne peut supporter le Verbe de Dieu, ne peut soutenir le poids de la sagesse : elle fléchit et s'effondre. Aussi ne les importuna-t-il pas plus longtemps ; mais « II monta, et s'en retourna » : oui, II monta d'en bas vers les hauteurs, de la Synagogue à l'Église. « II revint par le lac », comme dit celui-ci, ou, selon Matthieu, « par le bras de mer » (Matth., IX, 1) : car « entre nous et eux il y a un grand bras de mer » (cf. Lc, XVI, 26) ; aussi nul ne peut passer de l'Église à la Synagogue sans risquer son salut ; et même celui qui désire passer de la Synagogue à l'Église doit porter sa croix, afin d'échapper au péril. Mais pourquoi l'homme délivré n'est-il pas accueilli, mais avisé de rentrer en sa demeure, sinon pour éviter une occasion de vaine gloire, et pour que son exemple montre aux infidèles à quel point cette demeure est le logis naturel ? C'est pourquoi, ayant obtenu remède et guérison, il lui est prescrit de revenir des tombeaux et des sépulcres dans cette demeure spirituelle, afin que devienne temple de Dieu ce qui était sépulcre de l'âme.


Luc VIII, 40-56. L'hémorroïsse et la fille de Jaïre.
"Et voici venir un homme nommé Jaïre : c'était le premier de la Synagogue. Et il tomba aux pieds de Jésus, le priant d'entrer chez lui, parce qu'il avait une fille unique, de douze ans environ, et qui était mourante. »
Le Christ, disions-nous, avait quitté la Synagogue en la personne des Géraséniens ; et Lui que les siens n'avaient pas reçu (Jn, I, 11), nous autres l'avons reçu ; nous avons reçu Celui que nous attendions. À nous donc, qui l'attendions, II n'a pas fait défaut ; et vers les autres, s'il en est prié, il ne Lui répugne pas de revenir. Car cet homme, chef de la Synagogue, qui avait une fille unique, implorait la guérison de la Synagogue mourante, qui était sur le point de mourir parce qu'abandonnée du Christ. Quel est, à notre avis, ce chef de la Synagogue ? n'est-ce pas la Loi ? par égard pour elle le Seigneur n'a pas complètement délaissé la Synagogue, mais a réservé un remède sauveur à ceux qui croiraient.
Tandis donc que le Verbe de Dieu se hâte vers la fille de ce chef pour sauver les enfants d'Israël, la sainte Église rassemblée d'entre les Gentils, qui dépérissait en tombant dans les fautes les plus basses, déroba par sa foi le salut préparé pour d'autres. Au point de vue moral nous jugeons avoir suffisamment exposé ce passage : aussi ne revenons-nous pas sur ce qui a été dit ; mais il nous plaît d'en effleurer en quelques mots le mystère. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont passées ? Le Verbe de Dieu, venu pour les Juifs, a été attiré par les Gentils, et ceux qui n'avaient pas cru en Lui par la Loi, ont été les premiers à croire par la grâce. Car à l'exemple de celle qui avait dépensé tout son avoir pour les médecins, l'ensemble des nations avait de même perdu tous ses dons naturels, gaspillé son patrimoine de vie. Sainte, discrète, religieuse, prompte à croire, retenue par la pudeur — car il y a pudeur et foi à reconnaître son infirmité, à ne pas désespérer du pardon — la discrétion donc lui fit toucher la frange, la foi la fit s'approcher, la religion croire, la sagesse connaître qu'elle était guérie. De même le peuple saint des Gentils qui a cru en Dieu a rougi de son péché pour le quitter, a apporté sa foi pour croire, offert sa dévotion pour prier, s'est revêtu de sagesse pour sentir lui aussi sa guérison, s'est enhardi pour reconnaître qu'il avait dérobé ce qui n'était pas à lui.
Pourquoi le Christ est-il touché par derrière ? Serait-ce parce qu'il est écrit : « Vous marcherez à la suite du Seigneur votre Dieu » (Deut., XIII, 4) ? Que veut dire aussi le fait que la fille du chef se mourait à l'âge de douze ans, et que cette femme souffrait d'une perte de sang depuis douze ans ? n'est-ce pas pour donner à entendre que. tant que la Synagogue fut bien portante, l'Église a souffert ? l'affaiblissement de l'une est la force de l'autre, car « leur faute amène le salut des Gentils » (Rom., XI, 11), et la fin de l'une est le début de l'autre : début non quant à la nature, mais quant au salut, car « l'aveuglement d'une partie d'Israël s'est produit, jusqu'à ce que l'ensemble des Nations soit entré » (Rom., XI, 25). La Synagogue est donc plus ancienne que l'Église, non dans le temps, mais au point de vue de la santé : car tant que la première a cru, celle-ci ne croyait pas et languissait, en proie aux diverses maladies de l'âme et du corps, sans remède qui pût la guérir. Elle apprit la maladie du peuple des Juifs, elle se prit à espérer le remède qui la sauverait ; elle reconnut que le temps était venu où du ciel le médecin se présentait ; elle s'est levée pour aller au-devant du Verbe ; elle a vu qu'il était pressé par la foule : ceux-là ne croient pas qui le pressent, ceux-là croient qui le touchent. C'est la foi qui touche le Christ, la foi qui le voit ; le corps ne le touche pas, les yeux ne le saisissent pas : car ce n'est pas voir que voir sans voir, et ce n'est pas entendre que ne pas comprendre ce qu'on entend, ni toucher si on ne touche pas avec foi. Aussi bien, pour amener à se traduire la foi de celle qui le touchait, II dit : « Quelqu'un m'a touché, car je sais qu'une vertu est sortie de moi. » Preuve évidente que la sagesse n'est pas renfermée, la divinité resserrée, dans les capacités de la nature humaine et dans la clôture du corps : la puissance éternelle n'est pas captive, n'est pas retenue dans l'étroitesse du corps, mais déborde au-delà des frontières de notre médiocrité. Ce n'est pas un secours humain qui libère le peuple des Gentils ; mais c'est un bienfait divin que cette réunion des nations qui, même avec une foi de fraîche date, incline la miséricorde éternelle. Si maintenant nous considérons la taille de notre foi et si nous comprenons la grandeur du Fils de Dieu, nous voyons que par rapport à Lui nous ne touchons que la frange ; le haut de son vêtement, nous ne pouvons l'atteindre. Si donc nous voulons nous aussi être guéris, touchons par la foi la frange du Christ. Il n'ignore pas tous ceux qui touchent sa frange, qui le touchent quand II est- tourné : car Dieu n'a pas besoin d'yeux pour voir, II n'a pas de sens corporels, mais possède en Lui la connaissance de toutes choses.. Heureux donc qui touche au moins l'extrémité du Verbe, : car qui peut le saisir tout entier ?
Mais pour en revenir à celle qui est encore malade, et de peur que, si nous retardons longtemps l'entrée du Christ, on n'attribue sa mort à nous plutôt qu'à son retard « des serviteurs, est-il dit, vinrent dire au notable : ne l'importunez pas, votre fille est morte ». Et d'abord considérons ceci : avant de ressusciter une morte, pour produire la foi II a commencé par guérir l'hémorroïsse. Et pour vous apprendre que le flux de sang s'est arrêté pour notre instruction, au moment où II se rend vers l'une, l'autre est guérie. De même nous célébrons la résurrection historique lors de la Passion du Seigneur, pour croire à celle de l'éternité. De même est annoncé à Marie l'enfantement par une stérile, pour amener à croire qu'une Vierge concevra ; aussi bien elle a appris qu'Élisabeth enfanterait, et n'a pas douté de sa propre maternité. « Les serviteurs, est-il dit, vinrent dire au notable : Ne l'importunez pas. » Ils n'ont pas encore la foi dans la résurrection que Jésus a prédite dans la Loi (Ps. 15, 10 ?), accomplie dans l'Évangile. Aussi, arrivé à la maison, n'a-t-Il pris avec Lui que peu de témoins de la résurrection qui allait se produire : car ce n'est pas le grand nombre qui a de prime abord cru à la résurrection. Aussi bien, quand le Seigneur dit : « l'enfant n'est pas morte, mais endormie », « ils se moquaient de Lui », est-il dit. Car ceux qui ne croient pas se moquent. Qu'ils pleurent donc leurs morts, ceux qui les croient morts : quand on a la foi à la résurrection, ce n'est pas la mort que l'on voit, mais le repos. Et ce que dit Matthieu (IX, 23) n'est pas hors de propos : qu'il y avait dans la maison du notable des joueurs de flûte et une foule tumultueuse : soit, semble-t-il, qu'on ait suivi l'usage des anciens en faisant venir des joueurs de flûte pour enflammer et exciter les lamentations, soit parce que la Synagogue, à travers les cantiques de la Loi et de la lettre, n'a pas su recueillir l'allégresse de l'Esprit. Prenant donc la main de l'enfant, Jésus la guérit et lui fit donner à manger. C'est une attestation de vie, afin que l'on crût non pas à un fantôme, mais à une réalité. Heureux celui dont la Sagesse tient la main ! Plaise à Dieu qu'elle tienne aussi nos actions, que la justice tienne ma main, que le Verbe de Dieu la tienne, qu'il m'introduise dans sa retraite, qu'il détourne l'esprit d'erreur, ramène celui qui sauve ! qu' II ordonne de me donner à manger : car le pain céleste, c'est le Verbe de Dieu. Aussi cette sagesse qui a couvert les saints autels des aliments du corps et du sang divins a-t-elle dit : « Venez manger mes pains, et boire le vin que je vous ai préparé » (Prov., IX, 5). Quelle est cependant la cause d'une telle différence ? plus haut, c'est en public que le fils de la veuve est ressuscité ; ici on écarte le surplus des témoins. Mais je crois que là encore se manifeste la bonté du Seigneur : la veuve, mère d'un fils unique, ne pouvait attendre ; aussi, pour ne pas l'éprouver davantage, a-t-on mis de l'empressement. Il y a aussi une disposition de la sagesse : pour le fils de la veuve, c'est l'Église qui croira aussitôt ; avec la fille du chef de la Synagogue, ce sont les Juifs qui croiront, mais bien peu par rapport à la multitude.


Luc IX, 1-6. Mission des Apôtres.
"Et chaque fois qu'on refusera de vous recevoir, sortez cette ville, et secouez même la poussière de vos pieds en témoignage contre eux."
Quel doit être celui qui annonce le Royaume de Dieu, les préceptes de l'Évangile l'indiquent : sans bâton, sans besace, sans chaussure, sans pain, sans argent, c'est-à-dire ne recherchant pas l'aide des ressources de ce monde, abandonné à la foi, et comptant que moins il recherchera les biens temporels, plus ils pourront lui échoir. On peut, si on le veut, entendre tout cela au sens suivant : ce passage aurait pour but de former un état d'âme tout spirituel, qui semble avoir dépouillé le corps comme un vêtement, non seulement en renonçant au pouvoir et en méprisant les richesses, mais en écartant même les attraits de la chair. Il leur est fait, avant tout, une recommandation générale de paix et de constance : ils apporteront la paix, garderont la constance, observeront les règles du droit de l'hospitalité : il ne convient pas au prédicateur du Royaume des cieux, affirme-t-il, de courir de maison en maison, et de modifier les lois inviolables de l'hospitalité. Mais de même qu'il est supposé qu'on leur offrira le bienfait de l'hospitalité, de même, s'ils ne sont pas reçus, ils ont ordre de secouer la poussière et de sortir de la ville ; ce qui nous apprend qu'une bonne hospitalité n'est pas petitement récompensée : non seulement nous procurons la paix à nos hôtes, mais s'ils sont couverts de la poussière légère des fautes, recevoir les pas des prédicateurs apostoliques enlève celles-ci. Et ce n'est pas sans raison qu'en Matthieu il est ordonné aux Apôtres de choisir la maison où ils entreront, afin qu'ils n'aient pas sujet de changer et de violer les droits de l'hospitalité. On ne recommande pourtant pas la même précaution à celui qui reçoit l'hôte, de peur qu'en choisissant l'hôte on ne restreigne l'hospitalité.
Mais si nous avons là, au sens littéral, la teneur d'un précepte vénérable qui touche au caractère religieux de l'hospitalité, l'interprétation mystérieuse et spirituelle nous sourit. Quand on choisit une maison, on se met en quête d'un hôte digne. Voyons donc si ce ne serait pas l'Église qui est désignée à notre préférence, et le Christ. Est-il maison plus digne d'accueillir les prédicateurs apostoliques que la sainte Église ? qui, pour être préféré à tous, a plus de titres que le Christ ? Il a coutume de laver les pieds à ses hôtes1, et du moment qu'il reçoit dans sa maison, II ne souffre pas qu'on y séjourne avec des pieds souillés, mais, si fangeux qu'ils soient de la vie passée, II daigne les nettoyer pour la suite du voyage. C'est donc Lui seul que personne ne doit quitter, dont personne ne doit changer. Il Lui est dit, à juste titre : « Seigneur, à qui irons-nous ? vous avez les paroles de la vie éternelle, et nous croyons » (Jn, VI, 69-70). Voyez-vous comme il (Pierre) exécute les préceptes célestes ? pour n'avoir pas changé d'hôtellerie, il a mérité d'avoir sa part de la consécration céleste. Il est donc avant tout prescrit de s'enquérir de la foi d'une Église : si le Christ en est l'habitant, il faut sans nul doute la choisir ; mais si un peuple de foi mauvaise ou un docteur hérétique défigure la demeure, il est ordonné d'éviter la communion des hérétiques, de fuir cette synagogue. Il faut secouer la poussière des pieds, de peur que la sécheresse crevassée d'une foi mauvaise et stérile ne souille, comme une terre aride et sablonneuse, la marche de votre esprit 5. Car si le prédicateur de l'Évangile doit prendre sur lui les infirmités corporelles du peuple fidèle, emporter et faire disparaître comme sur ses pieds leurs actions vaines, comparables à la poussière — selon qu'il est écrit : « Qui est malade sans que je sois malade ? » (II Cor., XI, 29) — il doit également abandonner toute Église qui repousse la foi et ne possède pas les fondements de la prédication apostolique, de peur d'être éclaboussé et souillé par une foi erronée. L'Apôtre à son tour l'affirme clairement : « évitez, dit-il, l'hérétique, après un seul avertissement » (Tit., III, 10).


Luc IX, 10-17. Multiplication des pains.
"Et Il leur dit : donnez-leur à manger vous-même. Et ils dirent : Nous n'avons pas plus de cinq pains ."
Quelle est la raison pour laquelle, la passion de Jean étant racontée plus bas, dès maintenant les paroles d'Hérode le montrent déjà mort (IX, 9) ? peut-être parce qu'après la fin de la Loi l'aliment de l'Évangile a commencé à nourrir les cœurs affamés des peuples ? Par ailleurs c'est après que celle qui fait figure de l'Église a été guérie de sa perte de sang, après que les Apôtres ont été envoyés annoncer le Royaume de Dieu, que l'aliment de la grâce céleste est distribué. Mais remarquez à qui on le distribue : pas aux nonchalants, pas à ceux qui résident en ville — comme dans la Synagogue ou dans les dignités du siècle — mais à ceux qui cherchent le Christ au désert ; ceux qui ne font pas les dégoûtés, ceux-là sont accueillis par le Christ, et le Verbe de Dieu s'entretient avec eux, non du monde, mais du Royaume des cieux ; et s'il en est que couvrent les ulcères d'une maladie corporelle, II leur accorde volontiers son remède. Il était donc dans l'ordre que, les ayant guéris de leurs blessures douloureuses, II les délivrât de la faim par des aliments spirituels. Ainsi nul ne reçoit la nourriture du Christ s'il n'a d'abord été guéri, et ceux que l'on invite au festin sont auparavant guéris par l'invitation : y avait-il un boiteux, il a reçu le moyen de marcher pour venir ; un homme privé de la lumière de ses yeux, il n'a évidemment pu pénétrer dans la maison du Seigneur que s'il a recouvré la vue. Partout donc un ordre mystérieux est observé : d'abord la rémission des péchés porte remède aux blessures, puis l'aliment de la table céleste se multiplie. Pourtant cette foule n'est pas encore nourrie des mets les plus substantiels ; les cœurs qui jeûnent de foi solide ne peuvent se repaître du corps et du sang du Christ : « je vous ai fait prendre du lait, est-il dit, non de la nourriture : vous n'en étiez pas encore capables, et même maintenant vous ne l'êtes pas encore » (I Cor., III, 2). Les cinq pains correspondent au lait ; la nourriture solide est le corps du Christ, le breuvage généreux est le sang du Seigneur. Ce n'est pas d'emblée que nous mangeons toutes choses, ni que nous buvons toutes choses. « Buvez d'abord ceci », est-il dit. Il y a donc une première chose, il y en a une seconde à boire. Il y a de même une première chose à manger, il y en a aussi une seconde, il y en a une troisième. Il y a d'abord cinq pains, en second lieu sept, en troisième le corps même du Christ. N'abandonnons donc à aucun prix un tel Maître, qui daigne nous distribuer les aliments selon les forces de chacun, de peur que le faible ne soit accablé par une nourriture trop solide, ou que de légers aliments ne rassasient pas le fort ; car « celui qui est infirme doit manger des légumes » (Rom., XIV, 2), et celui qui déjà semble échapper aux entraves de l'infirmité mangera de ces cinq pains et de ces deux poissons. Du moins, s'il a peur de demander la nourriture, qu'il abandonne tous ses biens et se hâte vers la parole de Dieu : commençant à entendre, il commence d'avoir faim ; les Apôtres commencent à voir cet affamé ; même s'ils ne comprennent pas encore de quoi il a faim, le Christ le comprend : II sait qu'il n'a pas faim d'une nourriture matérielle, mais de la nourriture du Christ. Qu'il dise : « Je ne veux pas les renvoyer à jeun, de peur qu'ils ne défaillent en route » (Matth., XV, 32). Bon maître, II demande le zèle, fournit les forces. Si vous vouliez, Seigneur Jésus, ne pas laisser ceux-ci à jeun avec moi, mais les repaître des aliments que vous distribuez, afin que fortifiés par votre nourriture ils puissent ne pas redouter la faiblesse du jeûne ! Si vous disiez de nous aussi : « Je ne veux pas les renvoyer à jeun ! » Dites-moi encore pour quelle raison vous ne voulez pas les renvoyer à jeun ; ou plutôt, vous l'avez déjà dit : celui que vous renvoyez à jeun défaille sur le chemin, c'est-à-dire défaille soit dans le parcours de cette vie, soit avant de parvenir au terme de la route, avant de parvenir au Père et de comprendre que le Christ vient du Père, avant de comprendre que le Christ vient du ciel, de comprendre que le Christ qui en est descendu est le même qui y est monté (Éphés., IV, 10), de peur qu'ayant appris qu'il est né d'une Vierge, il ne se prenne à juger que sa puissance est non divine, mais humaine.
Afin donc qu'ils ne défaillent pas »donnez-leur vous-mêmes à manger », dit-II. Mais ils dirent : « Nous n'avons pas plus de cinq pains et deux poissons, à moins d'aller acheter des vivres pour toute cette foule. » Les Apôtres n'avaient pas encore compris que la nourriture du peuple croyant n'est pas objet de vente. Le Christ le savait : II savait que c'était nous plutôt qui devions être rachetés, et que son festin est gratuit. Les disciples n'avaient pas encore la nourriture qui pourrait nous racheter ; ils avaient déjà cependant la nourriture qui pouvait nous rassasier, ils avaient la nourriture qui pouvait nous fortifier, car « le pain fortifie le cœur de l'homme » (Ps. 103, 15). Le Seigneur a donc pitié, pour que nul ne défaille en chemin. Si donc quelqu'un défaille, ce n'est point du fait du Seigneur Jésus, mais par son fait à lui qu'il défaille, et vous n'avez rien à imputer au Seigneur, qui « triomphe quand il est jugé » (Ps. 50, 6). Que direz-vous à Celui qui vous a accordé tout affermissement de votre force ? n'est-ce pas Lui qui vous a engendré, Lui qui vous a nourri ? sa nourriture est force, sa nourriture est courage. Mais si vous, par votre négligence, avez gaspillé la force que vous aviez reçue, ce ne sont pas les secours des aliments célestes qui vous ont manqué, mais ceux de votre âme. Aussi bien le Seigneur, comme II fait pleuvoir sur les justes et les injustes (Matth., V, 45), nourrit aussi les injustes et les justes. N'est-ce point sur la force de la nourriture qu'Élie le saint, déjà défaillant en chemin, marcha quarante jours (I Rois, XIX, 6 sqq.) ? et cette nourriture, c'est un ange qui la lui donna. Mais vous, si le Christ vous nourrit, et si vous conservez la nourriture ainsi reçue, vous marcherez non pas quarante jours et quarante nuits, mais, j'ose le dire appuyé sur les exemples de l'Écriture, pendant quarante ans, depuis votre sortie des confins de l'Égypte jusqu'à votre arrivée dans la terre d'abondance, dans la terre où coulent le lait et le miel, et que le Seigneur a juré de donner à nos pères (Ex., III, 8 ; XIII, 5). C'est la terre dont il vous faut rechercher les ressources, celle que possède la douceur (Matth., XII, 43) : non pas cette terre, dis-je, qui est desséchée, mais celle qui est enrichie des aliments du Christ, qui, soumise à l'autorité du Roi éternel, est habitée par la foule des Saints. Le Christ partage donc les vivres. Et Lui sans doute veut donner à tous, ne refuse à personne, car II est le pourvoyeur de tous ; mais quand II rompt les pains et les donne aux disciples, si vous ne tendez pas les mains pour recevoir votre nourriture, vous défaillirez en chemin. Et vous ne pourrez rejeter la faute sur Lui : II a pitié et distribue ; mais II distribue à ceux qui demeurent avec Lui, même au désert, qui ne s'en vont ni le premier ni le deuxième ni le troisième jour ; car vous lisez ailleurs : « J'ai pitié de cette foule, car voici déjà trois jours qu'ils continuent d'être avec moi » (Matth., XV, 32). Quelle condescendance, quelle humanité est par Lui inspirée aux hommes ! Il ne veut pas les laisser partir à jeun ; II ne le veut pas, de peur qu'ils ne défaillent en chemin. Ne défaillez donc pas sous la correction de Dieu ; ne vous lassez pas d'être repris par Lui ; ne vous lassez pas maintenant, de peur d'être las plus tard. Que Lui répondrez-vous, ou comment vous excuserez-vous, si vous avez laissé perdre la force de la nourriture qu'il assure ? Vous ne pouvez dire qu'il n'a pas donné la nourriture, puisqu'il la donne à tous. Vous ne pouvez dire qu'il n'a pas voulu que vous fassiez le bien, vous ayant proposé le bien et le mal, afin que votre bonne action ne fût pas contrainte, mais volontaire (Philém., 14). Car il y a une grande différence entre celui qui agit par contrainte et malgré lui, et celui qui volontairement choisit ce qui est bien : « si je le fais par nécessité, c'est une charge qui m'est confiée ; si c'est de mon plein gré, j'aurai une récompense » (I Cor., IX, 17). Considérons donc que nous comparaîtrons au tribunal du Christ, et que, si notre ouvrage brûle (I Cor., III, 15), nous n'aurons rien pour nous excuser ; car II nous dira ce qu'il a dit jadis par le Prophète : « Mon peuple, que t'ai-je fait, ou en quoi t'ai-je été à charge ? réponds-moi » (Mich., VI, 3). Il dira à celui qui sera tombé en chemin : Comment as-tu fait pour tomber en chemin ? n'ai-je pas fait des pains, ne les ai-je pas bénits, ne te les ai-je pas fait donner ? mais toi, pourquoi n'as-tu pas voulu les recevoir ? Combien aussi qui sont ici présents défailliront en chemin, même après ces discours qui, pour être de nous, n'en doivent pas moins être regardés comme des pains, puisque « nul ne peut nommer le Seigneur Jésus que par l'Esprit Saint » (I Cor., XII, 3) ! Combien, dis-je, défailliront et s'en iront vers les voies des païens par des chemins de traverse, fornicateurs ! et plût à Dieu qu'il n'y en eût qu'un, et non un grand nombre ! Mais ce n'est pas Jésus qui est cause de la défaillance, lors même que tel défaille : car II distribue à tous ceux qui le suivent, qu'il y en ait cinq mille ou quatre mille. Le nombre n'est pas indifférent, l'ordre n'est pas indifférent, les restes de ceux qui mangent ne sont pas indifférents. Pourquoi en effet les plus nombreux, c'est-à-dire cinq mille, sont-ils rassasiés avec cinq pains, soit un moindre nombre, et les moins nombreux, qui sont quatre mille, sont-ils nourris avec sept pains, c'est-à-dire un nombre plus élevé ? À nous en tenir au seul fait miraculeux, le divin se montre davantage si une mesure moindre a été abondante pour un plus grand nombre. Pourquoi donc ce qui est moindre s'est-il ajouté à ce qui est plus grand, comme s'il l'emportait ? car nous lisons d'abord que cinq mille furent rassasiés avec cinq pains, puis encore quatre mille avec sept pains. Cherchons donc le mystère, qui l'emporte sur le miracle 1. 80. Donc les cinq mille semblent, comme étant les cinq sens du corps, avoir reçu du Christ des aliments encore à la portée des charnels ; quant aux quatre mille, bien qu'ils soient encore dans le corps, et dans ce monde qui est composé de quatre éléments, ce n'est pourtant pas sans motif qu'ils ont reçu, est-il dit, la nourriture du repos mystérieux : ils sont déjà égalés au monde, eux qui seront au-dessus du monde, car, bien qu'ils soient en ce monde, ils ne sont pourtant pas renfermés dans le monde. On leur distribue l'aliment du repos mystérieux : car en six jours le monde a été fait, le septième a été jour de repos, et le Seigneur l'a sanctifié 2. Au-delà du monde se trouve donc le repos, au-delà du monde aussi le fruit du repos. Aussi bien « heureux les pacifiques, car ce sont eux qui seront appelés enfants de Dieu » (Matth., V, 9). Car Dieu étant au-dessus du monde, personne assurément ne peut voir Dieu si d'abord il ne dépasse le monde par le regard spirituel. Ainsi la septième béatitude est pour les pacifiés ; il reste également sept corbeilles de débris pour les quatre mille. Ce n'est pas peu de chose que ce pain des sabbats, pain sanctifié, pain du repos. Et peut-être, si vous commencez par manger les cinq pains par vos sens, j'oserai dire : après les cinq pains et les sept, en troisième lieu ce n'est pas sur terre que vous mangerez le pain, mais plus haut que la terre vous mangerez huit pains, comme ceux qui sont au ciel ; car comme les sept pains sont les pains du repos, ainsi les huit pains sont les pains de la résurrection. Donc ceux qui sont nourris des pains avaient persévéré trois jours, et peut-être obtenu la foi plénière et l'assurance de la résurrection à venir. Aussi bien ce sont les saints qui disent : « Nous ferons une marche de trois jours, pour festoyer avec notre Dieu » (Ex., V, 3). Mais cela viendra en son lieu. Quant aux cinq pains, S. Jean m'a appris ce que j'ignorais, ce que ne m'avait pas appris S. Matthieu, ni ne m'avait appris S. Luc — car chacun a reçu en partage une grâce différente — ; il m'a appris, dis-je, que ces cinq pains étaient d'orge. Il n'a donc pas été déraisonnable de dire que cette nourriture était à la portée des charnels. Pourquoi en premier lieu des pains d'orge ? parce qu'il faut nourrir d'abord de lait, puis de viande celui qui vient à la foi ; car « nous ne pouvions pas encore » (cf. I Cor., III, 2-3), et peut-être beaucoup d'entre nous ne peuvent-ils pas encore ; car du moment qu'il y a parmi nous des querelles et des dissentiments, n'est-ce pas que nous sommes charnels et nous conduisons de manière humaine ? Les aliments sont adaptés aux forces de chacun : aussi l'orge d'abord, puis le froment nous est donné en nourriture, tandis qu'au plus fort — comme Élie (I Rois, XVII, 12) — on sert un pain de farine fait de la moelle du blé, dont les pécheurs ne peuvent se nourrir. Ce n'est pas seulement quant au pain, quant au nombre, mais dans l'installation qu'il y a différence : ceux-là sont assis sur l'herbe, ceux-ci par terre ; les cinq mille sur l'herbe, les quatre mille par terre. Fouler la terre est plus qu'être étendus sur l'herbe : ceux dont les sens sont encore charnels aiment la mollesse et par conséquent sont assis sur l'herbe — car toute chair est herbe (Is., XL, 6) ; pour les autres, c'est sur la terre, productrice du blé, du vin et de l'olivier, qu'ils obtiennent l'aliment de la grâce. Les uns sont assis, les autres étendus, car on repose davantage étendu. Il y a là deux poissons, ici on ne compte pas : aussi beaucoup ont-ils pensé que la grâce de l'Esprit aux sept dons était déterminée dans les pains, et qu'il fallait comprendre dans les poissons la grâce des deux Testaments . Il ne nous répugne donc pas de calculer que les quatre mille, rassemblés des quatre coins du monde et figurant l'Église, reçoivent la nourriture d'une grâce plus grande, ainsi qu'il est écrit : « II en viendra de l'Orient et de l'Occident et du Septentrion et du Midi, et ils s'attableront avec Abraham et Isaac et Jacob au Royaume des cieux » (Matth., VIII, 11). C'est ce dont ici le Christ rend grâces au Père : car ce n'est pas en vain qu'ailleurs il y a seulement bénédiction, ici action de grâces également (cf. Jn, VI, 11). Oui, le Seigneur a coutume de rendre grâces au Père pour son Église, de ce qu'il a révélé aux petits ce qu'il a caché aux sages (Matth., XI, 25). La bénédiction est donc pour nous qui sommes moins élevés, l'action de grâces pour ceux qui ont triomphé des faiblesses de leur corps par le saint martyre. Nous avons déjà effleuré ce point plus haut : lorsqu'on fait asseoir par cinquante, sans doute ce nombre est sacré, mais il est déterminé ; il semble qu'ici on ait le peuple d'une Église mieux affermie, qui prend place sans détermination de nombre.
Il y a encore mystère en ce que le peuple mange et se rassasie, et que les Apôtres font le service. Car le rassasiement indique et montre la faim bannie pour toujours, parce qu'on n'aura plus faim une fois reçue la nourriture du Christ ; et le service par les Apôtres fait prévoir la distribution du corps et du sang du Seigneur. Mais le divin, c'est que les cinq pains aient suffi, et au-delà, pour cinq mille personnes : car il est clair que ce n'est pas cette menue nourriture, mais sa multiplication, qui a rassasié le peuple. Vous eussiez vu, comme par une irrigation incoercible, fructifier entre les mains des distributeurs des parcelles qu'ils n'avaient pas rompues, et, sans que les doigts y eussent touché pour les briser, les morceaux s'échapper spontanément. Quand on lit de telles choses, comment s'étonner du mouvement perpétuel des eaux, être stupéfait que des sources liquides les flots se succèdent sans cesse, quand le pain même déborde, et quand une matière solide se répand en abondance ? Cela donc s'est accompli pour nous faire voir les choses mêmes que nous ne voyons pas. Par les unes II a manifesté avec évidence qu'il est également l'auteur des autres et le Créateur de toute la nature matérielle, qui, non pas trouvée, comme le veulent les philosophes, mais faite, fournit ses apports successifs à la production de toutes choses. 86. Voici qui est étonnant : tout ce que vous puisez aux cours d'eau n'est pas enregistré et marqué comme dépense ; tout ce que vous prenez aux fontaines, est remplacé comme par un mouvement de revenus. Mais pourtant les fleuves mêmes, s'ils semblent ne rien perdre, ne gagnent rien ; et quant aux fontaines, si l'on voit les eaux s'y accumuler, de même on se rend compte quand les eaux y diminuent. Mais ce pain que rompt Jésus est, quant au mystère, la parole de Dieu et le discours sur le Christ : distribué, il augmente ; car avec quelques discours II a fourni à tous les peuples un aliment surabondant ; II nous a donné les discours comme des pains, et tandis que nous les goûtons ils se multiplient dans notre bouche. De même aussi, visiblement et d'une manière incroyable, ce pain, quand on le brise, quand on le distribue, quand on le mange, s'entasse sans subir aucune diminution. Et ne doutez pas que cet aliment augmente soit dans les mains qui le distribuent, soit dans les bouches qui le mangent, puisqu'en tout cela le témoignage de notre activité est invoqué pour affermir notre foi. C'est ainsi qu'aux noces les eaux prennent la couleur du vin tandis que les serviteurs agissent, et ceux mêmes qui avaient rempli d'eau les jarres puisaient un vin qu'ils n'avaient pas apporté (Jn, II, 6 sqq.). Comprenez, si vous le pouvez, des réalités si miraculeuses. Ici, tandis que les foules mangent, les morceaux augmentent en se dépensant, et de cinq pains on recueille des restes plus considérables que le tout ; là, les éléments changent d'espèce, et la nature ne souffre pas de diminution et ne reconnaît pas ses produits, tout en reconnaissant ses usages propres. Bien plus,, le vin de la transmutation est de qualité meilleure que le vin naturel, parce qu'il est au pouvoir du Créateur et de faire servir les espèces aux usages de son choix, et de donner aux êtres à venir leur nature. Voyez par quelles œuvres II prouve son ouvrage : tandis que le serviteur verse l'eau, le bouquet transvasé enivre, la couleur modifiée commande la créance, la saveur du breuvage y met le comble. Que les Gentils, s'il leur plaît, comparent aux bienfaits du Christ non pas les actions, mais les fictions de leurs dieux ! Leurs fables en effet rapportent qu'il y eut un roi qui changeait en or tout ce qu'il touchait ; mais les festins mêmes lui étaient funestes : les serviettes mêmes, saisies par ses doigts, se durcissaient, et la nourriture craquait dans sa bouche, lui procurant non des aliments, mais des blessures, et la boisson s'attachait à son gosier, ne pouvant ni pénétrer ni reculer. Bienfaits dignes de ses désirs ! présents dignes d'un tel solliciteur ! libéralité digne du donateur ! Tels sont les bienfaits des idoles : quand elles semblent rendre service, elles n'en sont que plus nuisibles. Au contraire les bienfaits du Christ semblent menus, et sont très grands. Aussi bien n'est-ce pas à un seul, mais aux foules, qu'il les accorde. La nourriture augmentait dans la bouche des mangeurs ; et il semblait que ce fût aliment pour le corps, mais on le prenait pour le salut éternel.
89. Mais pourquoi reste-t-il davantage pour les cinq mille, moins pour les quatre mille ? Parce que ces quatre mille passèrent trois jours avec le Christ, et par suite ont reçu davantage de l'aliment céleste. Et ce n'est pas sans raison que les restes de la foule sont recueillis par les disciples, car vous pourrez trouver les choses de Dieu plus facilement chez les élus que dans les foules. Plût à Dieu qu'il me fût donné d'entendre : Recueillez ce qui reste !
Si je l'entends, et si je le fais, j'aurai bien des choses que les foules, bien des choses que les enfants et les femmes n'ont pu manger. Heureux qui peut recueillir ce que laissent les doctes eux-mêmes !. Voyons comment il recueille. La Loi a dit : Vous ne serez pas adultère. Le Christ a rompu ce pain, il a partagé cette parole, sans y ajouter d'ailleurs, mais en distribuant du sien. « Regarder, dit-il, une femme pour la convoiter, c'est avoir déjà commis l'adultère sur elle » (Matth., V, 28) : voilà un morceau qui vient de Lui. Il a ajouté : « Si votre œil droit vous scandalise, arrachez-le » (Matth., V, 29). Voici un autre : « Si votre main droite vous scandalise, coupez-la » (Ib., 30) et « épouser celle qu'a renvoyée son mari, c'est commettre un adultère » (Ib., 32). Voyez combien de fragments avec un seul ! Moïse dit qu'Abraham eut deux fils, un de la servante et l'autre de la femme libre. (Gen., XXI, 2, 9). Paul a dit : « ce sont les deux Testaments » (Gal., IV, 24) : il a partagé cette parole et trouvé le mystère. Heureux donc qui recueille ce que le Christ a partagé !Mais pour quelle raison le Christ a-t-il rempli douze corbeilles ? n'est-ce pas pour mettre fin à cette épreuve du peuple juif « ses mains ont servi avec la corbeille » (Ps. 80,7) ? autrement dit, le peuple qui auparavant recueillait la boue dans les corbeilles se procure maintenant par la croix du Christ l'aliment de la vie céleste, et ramasse la nourriture de la foi dans ce qui contenait la fange de l'incrédulité païenne. Et ce n'est pas l'aubaine d'un petit nombre, mais de tous ; car par les douze corbeilles c'est comme l'affermissement de chaque tribu dans la foi qui surabonde, puisque « le pain affermit le cœur de l'homme » (Ps. 103, 15).

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