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Matth. XXVII, 3-10. Fin de Judas.
Pierre donc eut des larmes, que lui faisait répandre son cœur aimant. Le traître n'eut pas de larmes pour laver sa faute, mais les tourments de sa conscience pour lui faire avouer son sacrilège. Ainsi, le coupable étant condamné par son propre jugement, et le forfait expié par un supplice volontaire, on voit paraître la bonté du Seigneur, qui n'a pas voulu se venger Lui-même, et sa divinité, qui mettait à la question cette âme et cette conscience par son pouvoir invisible. « J'ai péché, dit-il, en livrant le sang du Juste. » Bien que le regret du traître soit inutile, parce qu'il a péché contre l'Esprit Saint , il y a pourtant quelque pudeur de la part du crime à reconnaître sa faute ; et, s'il n'est pas absous, du moins l'impudence des Juifs les condamne. Accusés par l'aveu du vendeur, ils revendiquent cependant les droits de ce contrat criminel, et se croient exempts de culpabilité quand ils disent : « Que nous importe ? C'est ton affaire. » Franchement insensés, ils se croient déliés, et non engagés, par le crime du vendeur. En affaires d'argent, le prix remboursé, le droit cesse ; eux reprennent le prix et poursuivent leur sacrilège. Par l'acharnement de leur passion, ils prennent à leur compte la funeste vente du sang, alors que le vendeur rembourse le prix du sacrilège. Ainsi, quand ce prix du sang est mis à part du trésor sacré des Juifs, quand on achète le champ du potier avec l'argent pour lequel le Christ fut vendu, quand ce terrain est consacré à ensevelir les restes des étrangers, l'oracle prophétique s'accomplit clairement et le mystère de l'Église naissante se révèle. Car le champ, selon les paroles divines, c'est tout le monde présent (Matth., XIII, 38) ; le potier est Celui qui nous a façonnés de l'argile, et dont vous lisez, dans l'Ancien Testament, que Dieu « façonna l'homme d'une terre argileuse » (Gen., II, 7). Il avait à son gré le pouvoir de façonner par la nature, de reformer par la grâce : car même si nous tombons par nos propres vices, sa miséricorde nous fait cependant reprendre âme et souffle, selon l'oracle de Jérémie (XVIII,2 ssq.),et nous reforme. D'autre part, le prix du sang, c'est le prix de la Passion du Seigneur. C'est donc au prix du sang que le monde est acheté par le Christ ; car Il est venu « pour que le monde soit sauvé par Lui » (Jn, III, 17), si bien qu'en lui son auteur trouve à la fois son ouvrage et son droit. Il est donc venu pour conserver, en vue du bienfait de l'éternité, ceux qui par le baptême sont ensevelis et morts avec le Christ (Rom., VI, 4, 8 ; Col, II, 12). Mais le lieu de sépulture n'est pas indistinctement pour tous : car si le monde contient tous les hommes, il ne les conserve pas tous ; ils y habitent tous ensemble, mais la sépulture est le droit de ceux qui maintenant, grâce à la foi, sont de la maison de Dieu (Éphés., II, 19), au lieu qu'ils étaient étrangers sous la Loi. Qui sont-ils, sinon ceux dont il est dit : « Souvenez-vous qu'il y eut un temps où vous, Gentilité, vous étiez selon la chair étrangers à la vie d'Israël et exclus des promesses de l'Alliance » (Éphés., II, 11-13) ? Mais maintenant, ils ne sont plus étrangers et de passage, ayant obtenu droit de cité dans le sanctuaire au titre de la foi.


Luc XXII, 66 - XXIII, 25. Le jugement du Seigneur.
Vient ensuite un passage admirable, qui infuse aux cœurs des hommes une disposition de patience pour supporter l'affront avec égalité d'âme. Le Seigneur est accusé, et Il se tait. Et Il a raison de se taire, n'ayant pas besoin de se défendre ; vouloir se défendre est bon pour ceux qui craignent d'être vaincus. Il ne confirme donc pas l'accusation par son silence, mais la dédaigne en ne la réfutant pas. Que craindrait-Il donc, puisqu'il ne désire pas se sauver ? Salut de tous, Il sacrifie le sien pour acquérir celui de tous. Mais pourquoi parler de Dieu ? Suzanne se taisait, et elle a triomphé (Dan., XIII, 35) ; la cause la meilleure est celle qui se justifie sans se défendre. Ici également Pilate absout ; mais il absout par son jugement, il crucifie à raison du mystère. Mais ceci est propre au Christ ; ce qui est humain, c'est, en face de juges iniques, d'avoir montré qu'on ne voulait pas se défendre, non qu'on ne pouvait pas. Pourquoi le Seigneur s'est tu ? Il l'avait dit d'avance : « Si je vous parle, vous ne me croyez pas ; si je vous interroge, vous ne me répondrez pas. » Le plus remarquable cependant, c'est qu'il a mieux aimé montrer sa royauté que l'affirmer, de façon à leur ôter tout motif de le condamner, puisque leur grief même est un aveu. Alors qu'Hérode souhaitait voir de Lui quelques merveilles, Il s'est tu et n'en a rien fait, parce que la cruauté du personnage ne méritait pas de voir des choses divines, et aussi parce que le Seigneur évitait de se faire valoir. Peut-être Hérode est-il la figure et l'emblème de tous les impies : s'ils n'ont pas cru à la Loi et aux Prophètes, ils ne peuvent pas davantage voir les œuvres admirables du Christ dans l'Évangile. Il est envoyé à Hérode, renvoyé à Pilate. Bien que ni l'un ni l'autre ne le déclare coupable, ils servent cependant les fins de la cruauté d'autrui. Pilate s'est bien lavé les mains, mais il n'a pas effacé ses actes ; car, étant juge, il n'eût pas dû céder devant la haine et devant la crainte au point de livrer le sang innocent. Son épouse l'avertissait, la grâce l'éclairait dans la nuit, la divinités 'imposait ; même ainsi, il ne s'est pas abstenu d'une sentence sacrilège.
Nous avons en lui, à mon avis, l'image anticipée et le modèle de tous les juges qui allaient condamner ceux qu'ils jugeraient innocents. D'autre part, cette personne unie à Pilate montre que les Gentils sont plus pardonnables que les Juifs, et peuvent plus facilement être amenés à la foi par les œuvres divines. Mais ceux qui ont crucifié le Seigneur de majesté !... Et il est bien juste qu'ils demandent l'acquittement d'un homicide, réclamant la perte de l'innocent. Telles sont les lois de l'iniquité : haïr l'innocence, chérir le crime. Cependant la traduction du nom dessine ici une figure : car Barabbas veut dire en latin « fils du père ». Ceux donc à qui il fut dit : « Vous autres, vous avez pour père le diable » (Jn, VIII, 44), sont dénoncés comme devant préférer au vrai Fils de Dieu le fils de leur père, l'Antéchrist.
« Et l'ayant revêtu d'une robe blanche, il le renvoya. »
Ce n'est pas sans raison qu'il est revêtu d'une robe blanche par Hérode, pour signifier que sa Passion est sans tache ; car l'Agneau de Dieu sans tache a pris glorieusement sur Lui les péchés du monde. De même, sous les traits d'Hérode et de Pilate, qui d'ennemis devinrent amis par Jésus-Christ, se soutient la figure du peuple d'Israël et de la foule des Gentils ; car la Passion du Seigneur procurera un jour leur accord, de telle manière cependant que la Gentilité accueille d'abord la parole de Dieu, et la renvoie au peuple juif par le dévouement de sa foi : si bien que ceux-ci à leur tour revêtiront d'un majestueux éclat le corps du Christ, qu'ils avaient d'abord méprisé. Quant au manteau d'écarlate dont le revêtent les soldats, et à la tunique de pourpre, l'une figure les victoires des martyrs, l'autre marque le pouvoir royal ; car sa chair devait recueillir pour nous le sang répandu dans tout l'univers, et sa Passion procurer son règne en nous. De même, la couronne d'épines tressée autour de sa tête, que désigne-t-elle ? N'est-ce pas le spectacle de l'ouvrage divin, la gloire du triomphe procurée à Dieu par les pécheurs de ce monde, épines du siècle ? Les fouets ne sont pas non plus dépourvus de signification : Il a été flagellé, Lui, pour que nous autres ne soyons pas flagellés ; car « cet homme blessé et sachant supporter les infirmités souffre pour nous » (Is., LIII, 3 ssq.) ; Il détourne les fouets de nous, qui jusque-là prenions la fuite devant Dieu ; le Seigneur est patient jusqu'à offrir ses mains aux chaînes des fugitifs, son corps aux fouets des fugitifs [69] . Ainsi les Juifs, si détestable que soit leur disposition d'esprit, n'en présagent pas moins le dénouement glorieux : car en blessant ils couronnent, en se moquant ils adorent. Leur cœur ne croit pas, et pourtant ils rendent hommage à Celui qu'ils immolent. Il leur a manqué le désir de bien faire, soit ; mais Dieu n'a pas manqué d'être honoré : il est salué comme un roi, couronné comme un vainqueur, adoré comme Dieu et Seigneur. De plus, selon Matthieu, on place un roseau dans sa main, pour que la faiblesse humaine ne soit plus agitée par le vent comme un roseau (Lc, VII, 24), mais fortifiée et fondée sur les œuvres [70] du Christ, et aussi pour que, l'acte qui nous était contraire une fois cloué à la Croix (Col., II, 14), l'antique sentence soit périmée. Ou bien, selon Marc, on en frappe sa tète, pour que notre nature, affermie par le contact de la divinité [71] , ne puisse plus osciller.
Mais il est temps que le vainqueur érige son trophée. La Croix est placée sur ses épaules comme un trophée. Que ce soit Simon ou Lui qui la porte, le Christ l'a portée en l'homme, et l'homme l'a portée dans le Christ ; il n'y a pas désaccord entre les évangélistes, puisque le mystère fait l'accord. Puis c'est bien l'ordre de notre progrès : Il a d'abord érigé Lui-même le trophée de sa Croix, puis Il l'a remis aux martyrs pour l'ériger. Ce n'est pas un Juif qui porte la Croix, mais un étranger de passage. Il ne précède pas, mais suit, selon ce qui est écrit : « Prenez votre croix et suivez-moi » (Lc, IX, 23) ; car le Christ n'est pas monté sur sa Croix, mais sur la nôtre. Et Il est mort non pas en sa divinité, mais en tant qu'homme ; c'est pourquoi Il dit : « Dieu, mon Dieu, regardez-moi ! Pourquoi m'avez-vous délaissé ? » Il est bien qu'avant de monter sur la Croix Il ait quitté les vêtements royaux : vous connaîtrez ainsi qu'il a souffert comme homme, non pas comme Dieu et roi, et que, si le Christ est l'un et l'autre, c'est pourtant comme homme, non comme Dieu, qu'il a été cloué sur la Croix. Mais ce sont les soldats, non les Juifs, qui savent à quel moment tels vêtements conviennent au Christ ; il comparut au jugement comme un vainqueur, il vint au supplice comme un criminel humilié.


Luc XXIII, 33-49. Le crucifiement.
Nous avons vu le trophée ; que maintenant le triomphateur monte sur son char, et suspende non pas à des troncs d'arbres ou à des quadriges le butin conquis sur un ennemi mortel, mais au gibet triomphal les dépouilles enlevées au siècle. Nous ne voyons pas ici des nations les bras liés derrière le dos, ni les images des villes détruites ou les statues des places conquises. Nous n'admirons pas les rois captifs, la tête basse, selon l'appareil coutumier des triomphes humains, ni l'étendue de la victoire poussée jusqu'aux limites d'une contrée ; mais les peuples et nations dans la joie, convoqués non pour le supplice, mais pour la récompense, les rois adorant par libre inclination, les villes vouées à un culte volontaire, et les images relevées des cités, non pas figurées par des couleurs, mais dessinées par une foi dévouée ; les armes et le droit du vainqueur parcourant le monde entier ; le prince du monde prisonnier, et les esprits du mal qui sont dans le ciel (Éphés., VI, 12) obéissant aux ordres d'une parole humaine ; les puissances soumises, et les diverses espèces de vertus dans l'éclat non de la soie, mais des mœurs : la chasteté brille, la foi resplendit, et, paré des dépouilles de la mort, le dévouement courageux se relève enfin. Le seul triomphe du Seigneur, la Croix du Christ, a fait triompher déjà presque tous les hommes. Il importe donc de considérer en quel état Il monte . Je le vois dépouillé : c'est donc ainsi qu'il faut monter quand on s'apprête à vaincre le siècle, sans rechercher les secours du siècle. Adam fut vaincu, lui qui a cherché un vêtement (Gen., III, 7) ; le vainqueur est Celui qui a quitté ses vêtements. Puis Il est monté tel que la nature nous avait formés sous l'action de Dieu : c'est ainsi que le premier homme avait habité dans le paradis, ainsi que le second homme est entré dans le paradis. Et afin d'être vainqueur non pour Lui seul, mais pour tous, Il a étendu les mains pour attirer tout à Lui (Jn, XII, 32), afin de dégager des liens de la mort, d'attacher au joug de la foi, d'unir au ciel ce qui était auparavant de la terre.
On écrit aussi une inscription. D'ordinaire un cortège précède les vainqueurs ; mais le char triomphal du Seigneur fut précédé par le beau cortège des morts ressuscites. À l'ordinaire aussi un écriteau indique le nombre des nations subjuguées. À de tels triomphes de montrer, disposés dans un certain ordre, les captifs pitoyables des nations vaincues, honteux quand elles sont détruites : ici s'épanouit la beauté des peuples rachetés. L'attelage est digne d'un tel triomphe : le ciel, la terre, la mer, les enfers passent de la corruption à la grâce. Or l'inscription est tracée, et placée au-dessus de la Croix ; non pas au-dessous de la Croix, car « la principauté est sur ses épaules » (Is., IX, 6). Qu'est cette principauté, sinon son éternelle puissance et divinité ? Aussi, quand on l'interroge : « Qui êtes-vous ? » Il répond : « Le principe, qui vous parle » (Jn, VIII, 25). Lisons cette inscription : « Jésus de Nazareth, est-il dit, roi des Juifs. » Il est juste que l'inscription soit au-dessus de la Croix, parce que la royauté que possède le Christ ne tient pas à son corps humain, mais à sa puissance divine. Il est juste que l'inscription soit au-dessus de la Croix, parce que si le Seigneur Jésus était en Croix, Il resplendissait au-dessus de la Croix par sa majesté royale. Il était ver sur la Croix (Ps. 21, 7), scarabée sur la Croix : en bon ver il tenait à la Croix, en bon scarabée Il criait sur le bois (Hab., II, 11) [72] !. Qu'a-t-Il crié ? « Seigneur, ne leur comptez pas ce péché » ; Il a crié au larron : « Aujourd'hui tu seras avec moi en paradis » ; Il a crié comme le scarabée : « Dieu, mon Dieu, regardez-moi ; pourquoi m'avez-vous délaissé ? » En vrai scarabée, Il remuait par les traces de ses vertus la boue de notre corps, jusque-là informe et pesante [73] . En bon scarabée, Il relève le pauvre du fumier (Ps. 112, 7) : Il a relevé Paul, qui se considérait comme ordures (Phil., III, 8) ; Il a relevé Job, qui était assis sur le fumier (Job, II, 8). L'inscription n'est donc pas quelconque. Quant à la place de la Croix, elle est au milieu, pour être vue de tous, ou, comme le prétendent les Hébreux, sur la tombe d'Adam [74] : car il convenait d'attribuer aux prémices de notre vie la place qu'avait occupée le début de la mort.
On partage les vêtements, que le sort attribue à chacun : car l'Esprit de Dieu n'est pas prisonnier de la pensée humaine, mais survient comme par un hasard imprévu. Peut-être aussi les quatre soldats sont-ils la figure des quatre évangélistes, écrivains d'une inscription que tous nous pouvons lire. Je lis l'inscription du roi des Juifs, quand je lis : « Mon royaume n'est pas de ce monde » (Jn, XVIII, 36) ; je lis le procès du Christ écrit au-dessus de sa tête, quand je lis : « Et le Verbe était Dieu » (Jn, 1,1) ; car « la tête du Christ, c'est Dieu » (I Cor., XI, 3). Donc ils gardaient Jésus. Aujourd'hui encore ils le gardent, pour qu'il ne vienne à échapper à personne, pour qu'il ne descende pour personne de sa Passion, comme le demandait le peuple juif (Matth., XXVII, 40). Oui, que le Christ meure pour moi dans sa Passion, afin de ressusciter après sa Passion. Il n'a pas voulu descendre pour Lui, afin de ressusciter pour moi. C'est donc pour nous que maintenant le Christ est gardé, à notre intention que sont partagés ses vêtements. Chacun ne peut tout avoir ; et si la tunique est tirée au sort, c'est que l'Esprit Saint ne se distribue pas au gré de l'homme ; car « il y a partage de grâces, mais c'est l'Esprit qui l'accomplit, distribuant à chacun comme Il l'entend » (I Cor., XII, 6, 11). Contemplez maintenant les vêtements du Christ partagés. Où les chercher ? Cherchez en Matthieu : vous ne trouverez que chez lui le manteau d'écarlate (XXVII, 28), chez Jean la robe de pourpre (XIX, 2), chez Marc la pourpre seulement (XV, 17), chez Luc la robe blanche (XXIII, 11) : car il s'est contenté d'elle seule pour sa part. Que de gens le Christ a-t-il donc revêtus de son vêtement ! Je pense qu'il n'a pas revêtu quatre soldats seulement, mais tous, et tous abondamment. Mais revenons aux évangélistes. Donc ces quatre parts sont, me semble-t-il, non des portions de vêtements, mais des genres de talents : car tel a écrit du Royaume en termes sublimes, un autre s'est étendu sur la formation humaine ; Luc a choisi pour lui l'éclat du vêtement sacerdotal, Marc n'a pas recherché le tissu des expressions [75] ; enfin Jean a pour ainsi dire tissé les discours pour en revêtir notre foi. Ne trouvez-vous pas que ceci est une chaîne : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement en Dieu. Tout a été fait par lui » (Jn, I, 1-3) ? Mais Marc, se contentant de l'éclat de la pourpre, dit, sans enchaîner les mots : « Début de l'évangile de Jésus-Christ, le Fils de Dieu » (I, 1). Les vêtements partagés sont donc les actions du Christ, ou sa grâce : car la tunique ne pouvait être partagée : j'entends la foi, parce qu'elle n'entre pas dans le lot d'un chacun, mais appartient à tous de plein droit ; car ce qui n'est point partagé aux individus demeure intact. . Et c'est bien vrai qu'elle était « tissée depuis le haut » (Jn, XIX, 23) : car la foi du Christ est tissée de telle façon qu'elle descend du divin à l'humain, puisque, né de Dieu avant les siècles, Il a plus tard pris et épousé la chair. Il nous est donc ainsi montré que la foi ne doit pas être déchirée, mais demeurer entière.
« Vraiment, vraiment je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi au paradis. » Magnifique témoignage qu'il faut travailler à se convertir, puisque le pardon est si vite prodigué au larron, et la grâce plus abondante que la prière. Le Seigneur accorde toujours plus qu'on ne lui demande. Celui-là demandait que le Seigneur se souvînt de lui quand I serait arrivé dans son Royaume ; le Seigneur dit : « Vraiment, vraiment je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi au paradis. » Car la vie consiste à être avec le Christ : où est le Christ, là est le Royaume. Le Seigneur pardonne donc promptement, parce que l'autre se convertit promptement. Cela semble expliquer comment les autres évangélistes montrent les deux larrons disant des injures, et celui-ci l'un d'eux l'injuriant, l'autre le priant. Peut-être ce dernier a-t-il commencé par injurier, puis soudain s'est converti ; et il n'est pas surprenant que la faute soit pardonnée au converti par Celui qui prodigue le pardon à ses insulteurs. On a pu encore parler au pluriel d'un seul, comme dans le texte « Les rois de la terre se sont dressés, et les princes se sont assemblés » (Ps. 2, 2) : car Hérode est le seul roi, et Pilate le seul magistrat, qui se soient entendus contre le Christ, comme le montrent les paroles de Pierre, aux Actes des Apôtres (IV, 27). Vous lisez de même, aux Hébreux : « Ils allaient vêtus de peaux de chèvres, ils ont été sciés et ont fermé la gueule aux lions » (Hébr., XI, 33, 37) : or on nous apprend d'Élie seulement qu'il portait une peau de chèvre (II Rois, I, 8), d'Isaïe qu'il fut scié 1, de Daniel qu'il demeura indemne parmi les lions (Dan., VI, 23).
Combien exécrable est l'iniquité des Juifs, qui leur fait crucifier comme un larron le Rédempteur de tous ! C'est pourtant, au sens mystique, un vrai larron : II a joué le démon, pour lui enlever ses instruments (cf. Matth., XII, 29). Par ailleurs les deux larrons symbolisent mystérieusement les deux peuples pécheurs, qui par le baptême seront crucifiés avec le Christ. Leur désaccord marque également la variété des croyants : aussi bien l'un était à gauche, l'autre à droite. Leurs reproches révèlent aussi que le scandale de la Croix (Gal., V, 11) existera même parmi les croyants.
Et les Juifs présentaient du vinaigre. Il convenait que, pour achever toutes choses, Il prît même cette corruption de la vérité, afin de clouer à la Croix tout ce qui avait été gâté. Ainsi Il boit le vinaigre ; Il ne boit pas le vin mêlé de fiel, non pas à cause du fiel, mais pour écarter les amertumes mêlées au vin. Car il a certes pris les amertumes de notre vie dans sa condition incarnée ; aussi bien Il dit : « Ils m'ont donné pour nourriture le fiel, et pour breuvage à ma soif le vinaigre » (Ps. 68, 22). Mais l'amertume ne devait pas être mélangée à la vérité, pour montrer que l'immortalité des ressuscites serait sans amertume ; comme cette immortalité avait aigri dans le vase humain, elle est restaurée dans le Christ. Donc Il boit le vinaigre : autrement dit le vice de l'immortalité gâtée par Adam est retiré du roseau [76], pour être éliminé du corps humain. Nous aussi, faisons passer dans le Christ nos vices accumulés par la négligence de l'âme et du corps ; faisons-les passer au moyen du baptême, pour être crucifiés dans le Christ ; faisons-les passer au moyen de la pénitence, afin qu'il nous donne en échange l'incorruptible réalité du vin, du sang céleste.
Enfin, ayant bu le vinaigre, « tout est consommé », dit-Il : car tout le mystère de la chair mortelle qu'il s'était unie était accompli, et, tous vices éliminés, seule demeurait la joie de l'immortalité. C'est pourquoi Il dit : « Seigneur, en vos mains je remets mon esprit. » Et c'est à bon droit qu'il remet son esprit, puisqu'il est conservé ; car chose confiée n'est pas perdue. L'esprit est donc un bon gage, un bon dépôt ; aussi tel a-t-il dit : « Ô Timothée, garde le bon dépôt » (II Tim., I, 14). Il remet au Père son esprit ; aussi dit-Il : « Vous ne laisserez pas mon âme dans les enfers » (Ps. 15, 10). Or voyez le grand mystère : maintenant Il remet aux mains du Père son esprit, maintenant Il repose au sein du Père, parce que nul autre ne peut contenir le Christ tout entier ; aussi bien « je suis, dit-Il, dans le Père, et le Père en moi » (Jn, XIV, 10). Il remet donc au Père son esprit ; mais, s'il est dans les hauteurs, Il éclaire les enfers eux-mêmes, pour que toutes choses soient rachetées ; car « le Christ est tout, et tout est dans le Christ » (Col., III, 11), bien que le Christ agisse en chaque partie. La chair meurt pour ressusciter ; l'esprit est remis au Père, afin que les cieux mêmes fussent délivrés des liens de l'iniquité, et qu'il se produisît au ciel une paix que la terre pourrait imiter. « Et sur ces mots, Il rendit l'âme. » Il est bien vrai qu'il la rendit, car Il ne la perdit pas contre son gré ; aussi bien Matthieu dit : « Il remit son esprit » : remettre est volontaire, perdre est contrainte. C'est pourquoi l'on a ajouté : « Dans un grand cri » ; il y a là soit le grandiose témoignage qu'il s'est abaissé jusqu'à la mort pour nos péchés — je ne rougirai donc pas de reconnaître, moi aussi, ce que le Christ n'a pas rougi d'affirmer dans un grand cri — soit une évidente manifestation de Dieu, témoignant du lien de la divinité et de la chair. Car vous lisez : « Jésus poussa un grand cri : Dieu, dit-Il, mon Dieu, regardez-moi ! Pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Il a crié comme un homme que sa séparation de la divinité allait faire mourir ; car, la divinité étant exempte de mort, la mort ne pouvait se produire que si la vie se retirait ; et la vie, c'est la divinité [77].
Ce qui suit maintenant montre que la fin du monde aura lieu à cause de l'impiété des hommes. Ainsi la Passion du Seigneur fournit les signes que le présent s'écroulera pour que se lève le futur. Les ténèbres donc se sont répandues sur les yeux des incroyants, pour que la lumière de la foi reparût ; le soleil s'est couché ou dérobé aux sacrilèges, pour voiler le spectacle du meurtre criminel ; les rochers se sont fendus, afin que la brèche des rocs fît paraître qu'à l'avenir la force de la parole pénétrerait la dureté des cœurs, pour rendre plus facile aux chasseurs prophétisés par Jérémie (XVI, 16) de faire la chasse pour le Seigneur dans les creux des rochers. Quant aux tombeaux ouverts, n'annoncent-ils pas la rupture des prisons de la mort, et la résurrection des morts, dont la vue faisait foi, dont l'apparition était figurative ? Car en sortant dans la ville sainte, ils annonçaient, sous les apparences du présent, que la Jérusalem céleste sera le rendez-vous éternel des ressuscites. De même encore le voile est déchiré, ce qui proclame soit la séparation des deux peuples, soit la profanation des mystères de la Synagogue. L'antique voile est donc déchiré, pour que la nouvelle Église suspende ses tentures [78] ; le voile de la Synagogue est enlevé, pour permettre au regard de notre âme de contempler à découvert (II Cor., III, 14) les mystères secrets de la religion. Enfin voici que le centurion lui-même proclame Fils de Dieu Celui qu'il avait crucifié. Ô cœurs des Juifs plus durs que les rochers ! Les pierres se fendent, mais leurs cœurs s'endurcissent. Le juge les accuse, l'exécuteur croit, le traître condamne son crime à la peine de mort, les éléments se dérobent, la terre est ébranlée, les tombeaux s'ouvrent ; cependant la dureté des Juifs demeure immuable parmi les secousses de l'univers.
Les femmes se tenaient là, voyant ce spectacle. Sa Mère aussi était là, faisant passer le zèle de sa tendresse avant son propre péril. Le Seigneur de son côté, suspendu à la Croix, méprisant son péril, recommandait sa Mère dans un élan de piété. Ce n'est pas sans raison que Jean l'a raconté en détail. Les autres ont décrit l'ébranlement du monde, les ténèbres couvrant le ciel, l'éclipsé du soleil. Matthieu et Marc, qui se sont attachés davantage au côté humain et moral, ont ajouté : « Dieu, mon Dieu, regardez-moi ! Pourquoi m'avez-vous délaissé ? » pour nous amener à croire que c'est la nature humaine prise par le Christ qui est montée sur la Croix. Quant à Luc, il a montré clairement comment le larron avait eu son pardon, procuré par l'intercession sacerdotale [79], et les Juifs persécuteurs leur grâce sollicitée par un semblable bienfait. Jean, qui a pénétré plus profondément les mystères divins, a pris soin avec raison de montrer que celle qui avait engendré Dieu était demeurée vierge. Il est donc seul à m'enseigner ce que les autres n'ont pas enseigné : comment, mis en Croix, II s'est adressé à sa Mère. Que le vainqueur des supplices et des tourments, le vainqueur du diable, ait réparti les devoirs de piété, lui a paru plus grand que donner le Royaume des cieux ; car, si c'est chose sacrée que le Seigneur pardonne au larron, il est bien plus sacré que la Mère soit honorée par le Fils. Et qu'on ne juge pas que j'ai interverti en mentionnant le pardon du larron avant les paroles à sa Mère ; car, étant venu pour sauver les pécheurs (I Tim., I, 15), il n'est pas déraisonnable que mes écrits Lui fassent d'abord accomplir la mission qu'il a entreprise, en rachetant et sauvant un pécheur. D'ailleurs Il a dit Lui-même : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » parce qu'il n'était pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (Matth., XII, 48 ; IX, 13). Mais c'était alors le lieu. Ici, n'oubliant pas sa Mère même sur la Croix, Il lui adresse ces paroles : « Voici votre fils », et à Jean : « Voici ta mère ». Le Christ en Croix faisait son testament, et Jean souscrivait le testament, digne témoin d'un tel testateur. Bon testament, qui lègue non l'argent, mais la vie, écrit non à l'encre, mais par l'Esprit du Dieu vivant (cf. II Cor., III, 3). « Ma langue est le calame [80] d'un scribe qui écrit rapidement » (Ps. 44, 3).
Mais de son côté Marie n'était pas inférieure à ce qui sied à la Mère du Christ : les Apôtres avaient fui, elle se tenait devant la Croix, et contemplait d'un regard attendri les blessures de son Fils, attendant non la mort de son Enfant, mais le salut du monde. Peut-être aussi, sachant que la mort de son Fils était la rédemption du monde, elle, « la cour du Roi », pensait que sa propre mort pourrait ajouter quelque chose à la grâce faite à tous. Mais Jésus n'avait pas besoin d'aide pour la rédemption de tous, Lui qui a dit : « Je me suis trouvé comme un homme sans secours, libre parmi les morts » (Ps. 87, 6). Il a certes agréé l'intention de sa Mère, mais Il n'a pas souhaité d'aide humaine. Ainsi nous avons un maître en piété : ce texte nous apprend quel modèle doit prendre l'affection maternelle, sur quoi se régler le respect des enfants ; les unes doivent s'offrir quand leurs enfants sont en danger, ceux-ci être plus en peine du délaissement de leurs mères que de la douleur de leur propre mort. Ce passage fournit un témoignage surabondant de la virginité de Marie : car il ne s'agit pas d'enlever une épouse à son mari, puisqu'il est écrit : « Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas » (Matth., XIX, 6) ; mais celle pour qui le mariage fut le voile du mystère n'avait que faire du mariage une fois les mystères accomplis [81]. Ou encore, pour nous en tenir au sens moral, la chasteté est de règle dans le deuil. Il y a pourtant un mystère du fait qu'elle est confiée à Jean, le plus jeune de tous ; et il ne faut pas l'accueillir d'une oreille distraite. Car c'est un danger pour les femmes que la liaison avec un adolescent, et la beauté de la jeunesse. Telle peut-être, en quête d'un précédent, n'ayant cure du mystère, voulant vivre à l'aise chez le Christ, pourrait affecter les apparences de Marie sans imiter ses dispositions(ainsi l'entendent, à tort, ces femmes du commun, qui abandonnent un vieux mari pour s'attacher à un jeune) ; qu'elle apprenne donc qu'il s'agit ici du mystère de l'Église : auparavant unie au peuple ancien, en apparence, non effectivement, après avoir enfanté le Verbe et l'avoir semé dans les corps et les âmes des hommes, par la foi à la Croix et à la sépulture du corps du Seigneur, elle a, sur l'ordre de Dieu, choisi la société du peuple plus jeune. Je cherche aussi pourquoi, ne trouvant pas qu'il ait été transpercé avant sa mort, nous le trouvons après sa mort. Peut-être pour nous enseigner que son départ a été volontaire, non contraint, et pour nous faire connaître l'ordre des mystères : les sacrements de l'autel n'y précèdent pas le baptême ; mais le baptême vient d'abord, puis le breuvage. Enfin cela nous fait remarquer que, si la nature de son corps a été mortelle, si sa condition fut semblable (à la nôtre), sa grâce fut différente ; car il est certain qu'après la mort le sang se fige dans nos corps ; mais de ce corps assurément sans corruption, et pourtant mort, la vie de tous découlait : car il en est sorti de l'eau et du sang, l'une pour laver, l'autre pour racheter. Buvons donc notre rançon, pour être rachetés par ce breuvage.

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