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AMBROISE DE MILAN
TRAITÉ SUR L'EVANGILE DE S. LUC
LIVRES I-VI
AU NOM DU SEIGNEUR, ICI COMMENCE LE TRAITÉ DE SAINT AMBROISE, ÉVÊQUE DE MILAN, SUR L'EVANGILE SELON SAINT LUC
PROLOGUE
Au moment d'écrire sur le livre de l'Évangile rédigé par S. Luc, où il expose avec une certaine plénitude de détails les actions du Seigneur, il y a lieu, semble-t-il, d'en expliquer d'abord le genre : il est historique. Sans doute les divines Écritures s'affranchissent des lois du savoir humain, plus fardé des recherches du langage qu'appuyé sur la réalité des choses ; pourtant, si l'on cherche en ces Écritures divines cela même que d'aucuns jugent admirable, on le trouvera.
Il est trois choses que les philosophes de ce monde ont jugé particulièrement éminentes : je veux dire que la sagesse est de trois sortes : ou naturelle, ou morale, ou rationnelle. Toutes trois, nous avons déjà pu les découvrir dans l'Ancien Testament. Quel sens, en effet, peuvent avoir les trois puits, celui de la Vision (Gen., XVI, 14), celui de l'Abondance (Ib., XXVI, 33), et celui du Serment (Ib., XXI, 32), sinon que ce triple don exista chez les patriarches ?
La rationnelle, c'est le puits de la Vision : car le raisonnement aiguise le regard de l'intelligence et purifie la vue de l'âme. Le puits de l'Abondance, c'est l'éthique : car c'est après la retraite des Allophyles, image et figure des vices de la chair, qu'Isaac rencontre l'eau vive de l'âme ; les bonnes mœurs sont une source pure et la bonté envers les hommes fait des largesses à autrui en se mettant à l'étroit. Le troisième puits, celui du Serment, c'est la sagesse naturelle : elle comprend ce qui est au-dessus de la nature ou dans la nature ; car affirmer et jurer en prenant Dieu à témoin, c'est atteindre au divin même, en invoquant le Maître de la nature comme témoin de la bonne foi.
Et les trois livres de Salomon, les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques, ne nous montrent-ils pas que Salomon le saint était versé dans cette triple sagesse ? Il a écrit sur la rationnelle et l'éthique dans les Proverbes ; sur la naturelle dans l'Ecclésiaste, car « vanité de vanités, et tout est vanité » (Eccl., I, 2) dans ce qui est au monde, car « la création est asservie à la vanité » (Rom., VIII, 20) ; quant à la morale et à la rationnelle, elles sont au Cantique des Cantiques : car, lorsque l'amour du Verbe céleste se répand dans notre cœur et que l'âme sainte entre pour ainsi dire en société avec le spirituel, d'admirables mystères se dévoilent.
De même les évangélistes. Quelle sagesse, pensez-vous, leur a fait défaut ? Les uns et les autres en possèdent les divers genres, et chacun a pourtant son genre distinct où il excelle. Il y a vraiment de la sagesse naturelle dans le livre intitulé : Évangile selon S. Jean ; car personne, je ne crains pas de le dire, n'a vu avec une sagesse plus sublime la majesté de Dieu, ne nous l'a révélée en termes mieux appropriés. Il s'est élevé au-dessus des nuées, au-dessus des puissances célestes, au-dessus des anges pour découvrir le Verbe qui était au commencement et voir le Verbe qui est en Dieu. — Est-il un moraliste qui plus que S. Matthieu détaille les activités de l'homme et nous donne des règles de vie ? — Quoi de plus rationnel, quel rapprochement plus admirable que celui choisi par S. Marc pour son début : « Voici que j'envoie mon ange » (I, 2) et « une voix crie dans le désert » (I, 3) : il excite du coup notre étonnement et nous apprend que l'homme doit se faire agréer par l'humilité, l'abstinence et la fidélité, à l'exemple de S. Jean-Baptiste qui s'est élevé à l'immortalité par ces degrés : son vêtement, sa nourriture, son message.
Pour S. Luc, il s'en est tenu à un genre plutôt historique et nous a révélé en plus grand nombre les merveilles accomplies par le Seigneur. Et cependant les ressources de toute sagesse sont renfermées dans le récit de cet évangile. Est-il pour la sagesse naturelle objet plus relevé que la révélation du rôle créateur de l'Esprit Saint dans l'Incarnation même du Seigneur ? Voilà une leçon de naturelle : la création par l'Esprit ; aussi David, enseignant de son côté la sagesse naturelle, a-t-il dit : « Envoyez votre Esprit, et ils seront créés » (Ps. 103, 30). — Le même livre apprend la morale, puisque dans les Béatitudes il m'enseigne comment me conduire, comment je dois aimer mon ennemi, ne pas riposter ni rendre coup pour coup à qui me frappe, être bienfaisant, prêter sans espoir de recouvrement mais non sans profit ni récompense : car la récompense vient plus volontiers à qui ne l'attend pas. — II a même enseigné la rationnelle, puisque j'y lis que la fidélité dans les petites choses garantit la fidélité dans les grandes (XVI, 10) . — Pour en revenir à la naturelle, il enseigne encore que les puissances célestes seront ébranlées (XXI, 26), que le soleil a pour Maître le Fils unique de Dieu, pendant la Passion duquel les ténèbres survinrent en plein jour, la terre fut dans l'obscurité, le soleil s'éclipsa.
Ainsi toute la suprématie revendiquée à tort par la prudence du monde est en réalité l'apanage de la sagesse spirituelle : étant donné surtout — osons nous permettre cette hardiesse — que notre foi même, que le mystère même de la Trinité ne peut subsister sans cette triple sagesse. Il nous faut croire, avec la naturelle, au Père qui nous a engendré un Rédempteur, avec la morale que le Fils a, en tant qu'homme, obéi à son Père jusqu'à la mort, nous rachetant ainsi, et avec la rationnelle que l'Esprit a déposé au cœur des hommes l'art d'honorer Dieu et de diriger leur vie.
Et que nul ne pense que nous établissons une différence de puissance ou d'activité : le reproche pourrait aussi bien atteindre S. Paul. Car il n'a pas davantage établi de différence quand il a dit : « Il y a partage de grâces, mais un même Esprit ; il y a partage d'emplois, mais un même Seigneur ; il y a partage d'activités, mais c'est un même Dieu qui accomplit toutes choses en tous » (I Cor., XII, 4-6). Or le Fils accomplit toutes choses et en tous, car vous lisez ailleurs que « le Christ est tout en tous » (Col., III, 11). L'Esprit Saint Lui aussi les accomplit, car « tout s'accomplit par un seul et même Esprit, qui taille la part de chacun à son gré » (I Cor., XII, 11). Il n'y a donc aucune différence d'activité, aucune séparation, du moment que, soit dans le Père, soit dans le Fils, soit dans l'Esprit Saint, réside une plénitude de puissance qui ne le cède à nulle autre.
Soyons donc attentifs à ces considérations durant notre lecture : elles se dégageront plus clairement au cours même du texte, car « qui cherche trouve, et qui frappe se voit ouvrir » (Matth., VII, 8). L'attention force la porte de la vérité. Ainsi donc obéissons aux préceptes du ciel ; car ce n'est pas en vain qu'il fut dit à l'homme, à l'exclusion de tout animal : « À la sueur de ton front tu mangeras ton pain » (Gen., III, 19). Pour les autres animaux, naturellement dépourvus de raison, Dieu a ordonné à la terre d'assurer leur pâture ; pour l'homme seul et afin qu'il exerce la raison dont il est doué, le travail devient la loi de la vie. Puisqu'il ne se contente pas de la pâture des autres animaux, puisqu'il ne lui suffit pas des espèces fruitières, nourriture commune assurée à tous, mais qu'il recherche les mets délicats et variés, fait venir ses délices des pays d'outre-mer, glane ses délices dans les flots, il ne doit pas refuser, demandant sa vie au travail, d'endurer un moment de travail pour la vie éternelle. Celui donc qui vient prendre part aux luttes de ces saintes recherches, qui dépose les soucis de la vie présente exposée à l'erreur et, dépouillé de tout mal, champion du bien, les membres de l'âme imprégnés de l'huile de l'Esprit, se mêle aux luttes pour la vérité, méritera sans aucun doute la récompense sans fin des saintes couronnes. Car « le bon travail porte d'illustres fruits » (Sag., III, 15) et plus nombreux sont les combats, plus riche est la couronne des vertus.
Mais revenons à notre sujet. C'est sous forme d'histoire, disions-nous, que ce livre de l'Évangile a été rédigé. Aussi bien voyons-nous que, comparé aux autres, il met ses soins à rapporter des faits plutôt qu'à formuler des préceptes. Même, à la manière d'une histoire, c'est par un récit qu'il débute : « II y avait, dit-il, aux jours où Hérode régnait en Judée, un prêtre nommé Zacharie », et il poursuit jusqu'au bout cet épisode. C'est même la raison pour laquelle ceux qui veulent reconnaître dans les quatre figures d'animaux que révèle l'Apocalypse l'emblème des quatre livres de l'Évangile tiennent que celui-ci est représenté sous les traits du taureau. Le taureau est la victime sacerdotale (cf. Lev., IV, 3) : il y a donc relation entre le taureau et cet évangile qui, débutant par les prêtres, s'achève par le taureau chargé des péchés de tous et immolé pour la vie du monde entier. C'est Lui le taureau sacerdotal. Il est à la fois le taureau et le prêtre : le prêtre, parce qu'II intercède pour nous — car « nous avons un avocat », et c'est Lui, « auprès du Père » (I Jn, II, 1) — le taureau, car son sang nous a purifiés et rachetés. Et voici une heureuse rencontre : l'évangile selon S. Matthieu, avons-nous dit, est moral : et il a été tenu compte de cette opinion, puisque la moralité se dit proprement de l'homme.
Beaucoup cependant pensent que c'est Notre Seigneur qui, dans les quatre évangiles, est figuré par les symboles des quatre animaux. C'est Lui l'homme, Lui le lion, Lui le taureau, Lui l'aigle : l'homme, puisqu'il est né de Marie ; le lion, parce qu'il est fort ; le taureau, parce qu'AI est victime ; l'aigle, parce qu'II est résurrection.
Or les traits des animaux sont dessinés dans chaque livre de telle sorte que le contenu de chacun s'accorde avec leur nature, leur puissance, leur prérogative ou leur caractère merveilleux. Sans doute tout cela se rencontre dans tous ces livres ; et pourtant dans chacun d'eux il y a comme une plénitude de telle ou telle caractéristique. L'un a raconté plus au long l'origine humaine (du Christ) et formé la moralité de l'homme par des préceptes plus abondants ; un autre commence par exprimer la puissance divine de ce Roi fils de roi, force de force, vérité de vérité, dont les ressources vitales ont défié la mort ; le troisième prélude par un sacrifice sacerdotal et s'étend plus abondamment sur l'immolation même du taureau ; le quatrième a détaillé plus que les autres les prodiges de la résurrection divine.
« Tous ne sont donc qu'un, et II est unique en tous », comme on vient de le lire (Col., III, 11 ou Éphés., IV, 6) ; II ne varie pas de l'un à l'autre, mais II est vrai chez tous.
Mais abordons enfin le texte même de l'Évangile.


LIVRE PREMIER
I
Luc I , 1-4. Préambule
« Comme beaucoup ont entrepris de Luc de composer une relation des événements. » Bien des choses chez nous ont les mêmes origines et les mêmes causes que chez les anciens Juifs : des épisodes semblables s'y déroulent du même pas, avec même issue ; les événements se correspondent du commencement à la fin. Il s'est, en effet, rencontré dans ce peuple bien des prophètes animés de l'Esprit de Dieu ; d'autres, par contre, prétendaient prophétiser et trahissaient leurs engagements par leurs mensonges : c'étaient de faux prophètes et non des prophètes : tel Ananie, fils d'Azot (Jér., XXVIII, 1). Or ce peuple avait le don de discerner les esprits : ainsi savait-il ceux qu'il devait mettre au nombre des prophètes et ceux que, tel un changeur expert, il devait rejeter comme faits d'un métal grossier, terne, n'ayant pas le brillant et l'éclat de la lumière véritable. Ainsi, de nos jours, dans la Nouvelle Alliance, beaucoup ont entrepris d'écrire des évangiles que les changeurs expérimentés n'ont pas approuvés : un seul entre tous, rédigé en quatre livres, leur a paru digne d'être retenu.
On cite un autre évangile, que l'on dit écrit par les Douze. Basilide aussi n'a pas craint d'en écrire un qu'on appelle évangile selon Basilide. On parle d'un autre encore, intitulé évangile selon Thomas. J'en connais un autre attribué à Mathias [01]. Nous en avons lu quelques-uns, pour qu'on ne les lise pas ; nous les avons lus pour ne pas les ignorer ; nous les avons lus non pour les retenir, mais pour les rejeter et afin de savoir de quoi s'exalte le cœur de ces fanfarons.
Cependant l'Église, avec les quatre livres évangéliques qu'elle possède, remplit l'univers de ses évangélistes ; avec tous leurs livres, les hérésies n'en ont pas un. « Beaucoup », en effet, « ont entrepris », mais la grâce de Dieu leur manquait. Plusieurs encore ont recueilli en une compilation ce qui dans les quatre évangiles leur a paru conforme à leurs doctrines empoisonnées. Ainsi l'Église n'a qu'un seul Évangile et enseigne un seul Dieu ; tandis que ceux qui distinguent un Dieu de l'Ancien Testament et un Dieu du Nouveau [02] Il a donc raison de dire : « Comme beaucoup ont entrepris de composer une relation des événements qui se sont accomplis chez nous », ou : « qui abondent chez nous ».
L'abondance ne laisse rien à désirer ; et quant à l' accomplissement, nul n'en doute, car le résultat en fait foi, l'issue en témoigne. Ainsi l'Évangile est achevé et il se répand sur tous les fidèles du monde entier, arrosant toutes les intelligences, affermissant tous les cœurs. Celui donc qui, bâti sur la pierre, a reçu avec la plénitude de la foi une constance inébranlable, est fondé à dire : « Ce qui s'est accompli en nous » ; car ce ne sont pas les miracles et les prodiges, c'est l'intelligence qui fait discerner le vrai du faux à ceux qui racontent ce que le Seigneur a fait pour notre salut ou qui appliquent leur cœur à ses merveilles. Est-il rien d'aussi raisonnable, lorsqu'on lit qu'il s'est fait des choses supérieures à l'homme, que de les attribuer à une nature supérieure et, lorsqu'on rencontre des signes de mortalité, d'y voir les affections du corps qui a été revêtu ? Ce sont donc l'intelligence et la raison, non les miracles, qui servent de base à notre foi.
« Comme nous l'ont transmis ceux qui, dès le principe, ont eux-mêmes vu et servi la parole. »
Cette locution ne doit pas nous donner à croire que la parole soit servie plutôt qu'entendue. Il ne s'agit pas d'une parole articulée, mais de ce Verbe substantiel qui « s'est fait chair et a habité parmi nous » (Jn, I, 14). Ce n'est donc pas, comprenons-le, d'une parole quelconque, mais de ce Verbe divin, que les Apôtres ont été les ministres. On lit cependant dans l'Exode que « le peuple voyait la voix du Seigneur » (Ex., XX, 18) ; or il est clair que la voix ne se voit pas mais s'entend ; qu'est-ce que la voix ? un son, qui ne tombe pas sous les yeux, mais que l'oreille perçoit. Pourtant c'est une pensée profonde qui a déterminé Moïse à affirmer que l'on voit la voix de Dieu : au dedans de l'âme un regard la contemple.
Mais dans l'Évangile ce n'est pas une voix qui est vue ; c'est ce qui est supérieur à la voix, le Verbe. Aussi l'évangéliste S. Jean dit-il : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu et vu, contemplé de nos yeux et touché de nos mains du Verbe de vie ; car la Vie s'est manifestée, et nous l'avons vue, et nous en témoignons, et nous vous annonçons la Vie qui était chez le Père et s'est manifestée à nous » (I Jn, I, 1 sqq.).
Vous le voyez donc, le Verbe de Dieu a été vu aussi bien qu'entendu par les Apôtres. Ils ont vu le Seigneur, non seulement dans son corps mais même en tant que Verbe ; ils ont vu le Verbe, ceux qui avec Moïse et Élie ont vu la gloire du Verbe (Matth., XVII, 3). Ceux-là ont vu Jésus, qui l'ont vu dans sa gloire, non les autres, qui n'ont pu voir que son corps : car il n'est pas donné aux yeux du corps, mais à ceux de l'âme, de voir Jésus. Aussi bien les Juifs ne l'ont pas vu, tout en le voyant. Abraham l'a vu, car il est écrit : « Abraham a vu mon jour et s'en est réjoui » (Jn, VIII, 56). Donc Abraham l'a vu, et pourtant il est certain qu'il n'a pas vu le Seigneur dans son corps. Mais le voir en esprit, c'est le voir corporellement ; au contraire, le voir corporellement sans le voir en esprit, ce n'est même pas voir corporellement ce que l'on semble voir. Isaïe l'a vu et, comme il le voyait en esprit, il l'a vu également dans son corps. Ne dit-il pas : « II n'avait ni apparence ni beauté » (Is., LIII, 2) ? Les Juifs ne l'ont pas vu : « Leur cœur insensé a été aveuglé » (Rom., I, 21). Lui-même d'ailleurs atteste que les Juifs ne pouvaient le voir : « Guides aveugles, dit-II, vous filtrez le moucheron, et le chameau vous l'avalez ! » (Matth., XXIII, 24). Pilate ne l'a point vu. Ils ne l'ont point vu, ceux qui criaient : « Crucifiez-le, crucifiez-le ! », »car s'ils l'avaient vu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur souverain » (I Cor., II, 8).
Voir Dieu, c'est donc voir l'Emmanuel, c'est voir Dieu avec nous. Qui n'a pas vu Dieu avec nous n'a pu voir Celui qu'une Vierge a enfanté. Aussi bien ceux qui ne l'ont pas cru Fils de Dieu ne l'ont pas davantage cru Fils d'une Vierge.
Qu'est-ce donc que voir Dieu ? Ne me le demandez pas ; demandez à l'évangile, demandez au Seigneur lui-même ; ou plutôt, écoutez-le : « Philippe, dit-II, celui qui m'a vu a vu aussi le Père qui m'a envoyé. Comment peux-tu dire : Montrez-nous le Père ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? » (Jn, XIV, 9-10). Non certes que l'on voie les corps l'un dans l'autre, ou les esprits l'un dans l'autre ; mais ce Père est le seul que l'on voie dans son Fils, comme ce Fils dans son Père. On ne voit pas l'un dans l'autre, en effet, des personnages dissemblables ; mais du moment qu'il y a unité d'opération et d'activité, on voit et le Fils dans le Père et le Père dans le Fils. « Les œuvres que j'accomplis, dit-II, Lui aussi les accomplit » (cf. Jn, V, 19). On voit Jésus dans ses œuvres ; dans les œuvres du Fils on voit aussi le Père. On a vu Jésus en voyant le mystère qu'il accomplit en Galilée (Jn, II, 9) ; car personne, sinon le Maître du monde, ne peut transformer les éléments. Je vois Jésus quand je lis qu'il enduisit de boue les yeux de l'aveugle et lui rendit la vue (Jn, IX, 6) : je reconnais là Celui qui a façonné de boue l'homme et lui a donné le souffle de vie, la lumière pour voir. Je vois Jésus quand II pardonne les péchés ; car « personne ne peut remettre les péchés que Dieu seul » (Mc, II, 5, 7). Je vois Jésus quand Il ressuscite Lazare, et les témoins oculaires ne l'ont pas vu. Je vois Jésus, je vois aussi le Père quand je lève les yeux au ciel, quand je les tourne vers la mer, quand je les ramène sur la terre ; car « ses perfections invisibles sont aperçues et saisies au moyen des objets créés » (Rom., I, 20).
« Comme nous l'ont transmis ceux qui, dès le principe, ont vu et servi la Parole. »
L'homme parfait possède une double faculté, d' intention et d'exécution. De ces deux facultés, le saint évangéliste fait honneur aux Apôtres : non seulement, dit-il, ils ont vu la Parole, mais encore ils l'ont servie. L'intention se rapporte à la vision, à l'exécution le service ; mais le terme de l'intention est l'exécution, et le principe de l'exécution est l'intention. Et pour nous servir de l'exemple même des Apôtres, Pierre et André en étaient à l'intention lorsqu'entendant le Seigneur leur dire : « Je vous ferai pêcheurs d'hommes » (Matth.,lV,19), sans aucun ajournement ils quittèrent leur barque, suivirent le Verbe. Mais l'exécution n'est pas simultanée à l'intention. De même il n'y a pas encore exécution, mais intention, lorsque Pierre dit : « Seigneur, pourquoi ne puis-je vous suivre dès maintenant ? Je donnerai ma vie pour vous » (Jn, XIII, 37) ; l'intention du martyre était bien là, mais pas encore l'exécution, bien qu'il y eût déjà réalisation par les jeûnes, les veilles, par le mépris des plaisirs des sens : car c'est là le christianisme en action.
Il s'en faut, en effet, qu'en toutes choses l'intention et l'exécution soient simultanées : ce qui est l'exécution d'une chose n'est encore qu'intention par rapport à une autre. Ce même Pierre avait déjà posé avec constance et énergie bien des actes d'apôtre ; pourtant c'est plus tard, quand le Seigneur lui eut dit : « Toi, suis-moi » (Jn, XXI, 22), qu'il prit sa croix, suivit le Verbe, et connut la réalité du martyre.
Mais supposons que, chez Pierre, André, Jean et chez les autres Apôtres, l'exécution ait été à la mesure de l' intention. Il n'en est pas moins vrai que parfois l' intention dépasse l'exécution, ou l'exécution l'intention [03]. C'est la différence que l'évangile nous montre entre sainte Marie et sainte Marthe : car l'une écoutait la parole, l'autre s'empressait au service : « Elle s'arrêta et dit : Seigneur, vous ne prenez pas garde qu'elle me laisse faire seule le service ! dites-lui donc de m'aider. Et II lui dit : Marthe, Marthe, Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée. » (Lc, X, 40-42.) Ainsi prédominance chez l'une de l'attention aimante, chez l'autre de l'activité à servir. Pourtant chez l'une et l'autre se rencontrait le zèle de ces deux exercices : si Marthe elle-même n'avait entendu la Parole, elle ne se serait pas mise à son service ; son activité est l'indice de son attention ; et quant à Marie, elle était si bien consommée en l'une et l'autre vertu qu'il lui a été donné d'embaumer les pieds de Jésus, de les essuyer de ses cheveux et de remplir toute la demeure du parfum de sa foi (Jn, XII, 3).
Il arrive même parfois que l'application est très grande, l'exécution stérile : ainsi on s'occupera de médecine, on connaîtra toutes les règles médicales et on ne les appliquera pas, si bien que la stérilité de la réalisation entraînera celle de l'étude. Chez quelques-uns, au contraire, l'acte pourra être plus riche, le regard plus chétif : tel celui qui recevrait le sacrement sauveur du baptême, mais ne voudrait pas s'appliquer à connaître les règles des diverses vertus ; souvent cette négligence dans l'attention fait perdre le fruit de l'acte.
Il faut par conséquent rechercher la plénitude des deux vertus. L'atteindre a été donné aux Apôtres, dont il est dit : « Ceux qui dès le principe ont vu et servi. » Ils ont vu : entendons par là l'application à connaître Dieu ; ils ont servi : ainsi est exprimée leur activité.
« II m'a paru bon. » II se peut qu'il n'ait pas été le seul à trouver bon ce qu'il déclare lui avoir paru bon ; non, la volonté de l'homme n'a pas été seule à le trouver bon, mais tel a été le bon plaisir de « Celui qui parle en moi, le Christ » (II Cor., XIII, 3), qui fait que ce qui est bon puisse aussi nous sembler bon. Il appelle celui dont II prend pitié. Dès lors celui qui suit le Christ peut, si on lui demande pourquoi il a voulu être chrétien, répondre : « Cela m'a semblé bon » ; en parlant ainsi, il ne nie pas que Dieu l'ait trouvé bon : « C'est Dieu, en effet, qui prépare la volonté humaine » (Prov., VIII, 35 selon les Septante). Si Dieu est honoré par un saint, c'est grâce de Dieu. Aussi bien, beaucoup ont voulu écrire l'évangile ; mais quatre seulement, ayant obtenu la grâce de Dieu, ont été agréés.
« II m'a paru bon à mon tour, après m'être appliqué à connaître exactement toutes choses depuis l'origine et par ordre. » Cet évangile est plus étendu que les autres : nul n'en saurait douter. Aussi ne revendique-t-il pas le faux, mais le vrai. D'ailleurs il a mérité que l'apôtre S. Paul lui-même rendît témoignage à son exactitude ; voici son éloge de Luc : « L'évangile lui vaut la louange de toutes les églises » (II Cor., VIII, 18). Il est assurément digne d'éloges, pour avoir mérité d'être loué par le grand Docteur des nations. Il a donc cherché à connaître, dit-il, non pas un peu, mais tout ; et quand il eut connaissance de tout, il lui a paru bon d'écrire non pas tout, mais un extrait de ce tout : car il n'a pas tout écrit, mais il a tout connu : « Si l'on voulait, est-il dit, écrire tout ce qu'a fait Jésus, le monde entier, je pense, ne pourrait le renfermer. » (Jn, XXI, 25).
Vous noterez encore qu'il a délibérément omis ce qui avait été écrit par les autres. Ainsi l'évangile resplendit de charmes variés, et chaque livre a ses miracles, ses mystères, ses actions propres qui le distinguent. Les soldats ne se sont-ils point partagé les vêtements du Christ, comme nous l'expliquerons plus au long en son lieu ?
Cet évangile a été écrit pour Théophile, c'est-à-dire pour celui qui est aimé de Dieu. Si vous aimez Dieu, c'est pour vous qu'il est écrit ; si c'est pour vous qu'il est écrit, accueillez ce présent de l'évangéliste, conservez avec soin au plus profond de votre cœur ce souvenir d'un ami, « gardez ce précieux dépôt par l'Esprit Saint qui nous a été donné » (II Tim., I, 14) ; regardez-le fréquemment, examinez -le souvent. La fidélité est le premier devoir envers un dépôt ; puis le soin, pour que ce dépôt ne soit pas rongé par la teigne ou la rouille : car ce qu'on vous a confié peut être rongé. L'évangile est un précieux dépôt : mais prenez garde qu'il ne soit rongé dans votre cœur par la teigne ou la rouille. Il est rongé par la teigne, si, ayant bien lu, vous croyez mal. La teigne, c'est l'hérétique, la teigne c'est Photin, votre teigne à vous, c'est Arius. C'est lacérer le vêtement que séparer le Verbe de Dieu. Photin lacère le vêtement, quand il lit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et Dieu était » ( Jn, 1,1) ; l'intégrité du vêtement demande qu'on lise : « Et le Verbe était Dieu. » C'est lacérer le vêtement que séparer de Dieu le Christ. On lacère le vêtement si on lit : « Or la vie éternelle consiste à vous connaître, vous seul vrai Dieu » ( Jn, XVII, 3) : il faut aussi connaître le Christ, car connaître le Père seul comme vraiment Dieu, ce n'est pas toute la vie éternelle ; mais connaître également le Christ comme vrai Dieu, vérité de vérité, Dieu de Dieu, voilà la vie sans fin. C'est être teigne que connaître le Christ sans croire à sa divinité ou au mystère de son corps. Teigne Arius, teigne Sabellius ! Ces teignes attaquent les esprits flottants, ces teignes attaquent l'esprit qui ne croit pas que le Père et le Fils sont un par la divinité. On déchire ce qui est écrit : « Mon Père et moi sommes un » (Jn, X, 30), si l'on divise cette unité en substances distinctes. Cette teigne attaque l'esprit qui ne croit pas que Jésus-Christ est venu dans la chair, et il est teigne lui-même, car il est antéchrist (I Jn, IV, 2 sqq.). Ceux au contraire qui sont de Dieu conservent la foi et ne sauraient dès lors connaître la teigne qui ronge le vêtement. Tout ce qui est divisé en soi-même, comme le royaume de Satan, ne peut durer toujours. Il existe aussi une rouille du cœur : les taches des convoitises terrestres émoussent l'attention aux choses saintes, ou bien la pureté de la foi est altérée par la buée de l'erreur. La rouille de l'âme, c'est lé désir des richesses ; la rouille de l'âme, c'est la négligence ; la rouille de l'âme, c'est la passion des honneurs, si l'on place en ces biens tout l'espoir de la vie présente.
Tournons-nous donc vers les choses de Dieu, aiguisons notre esprit, exerçons notre amour, afin de tenir toujours prêt, toujours brillant, caché, pour ainsi dire, dans le fourreau de l'âme, le glaive pour l'emplette duquel le Seigneur ordonne de vendre le vêtement (Lc, XXII, 36). Car les armes spirituelles, « puissantes aux yeux de Dieu pour renverser, les forteresses » (II Cor., X, 4), doivent toujours être à la portée des soldats du Christ, de peur qu'à son arrivée le chef de la milice céleste, choqué du mauvais état de nos armes, ne nous exclue des rangs de ses légions.
NOTES
[01] La plupart des apocryphes cités ici sont perdus ou ne nous sont connus que par des citations.
[02] C'était le cas pour Basilide ; Marcion, nous le savons, avait expurgé dans le même sens l'évangile selon saint Luc.
[03] Intention correspond à tout ce qui est de l'ordre spéculatif : idéal, désir, regard attentif, contemplation, étude.
Action correspond lui à tout ce qui relève de la pratique : réalisation, exécution, activité, mise en exercice.

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