QUATRE-VINGT-SEPTIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST : « CE QUE JE VOUS COMMANDE, C'EST QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES », JUSQU'A CES AUTRES : « MAIS MOI JE VOUS AI CHOISIS DU MONDE ; C'EST POURQUOI LE MONDE VOUS HAIT ». (Chap. XV, 17-19)
AMOUR D'AUTRUI.
Si Dieu nous a choisis, c'est afin que nous produisions des fruits de salut, c'est-à-dire, et principalement, afin que nous nous aimions les uns les autres, et même le monde, notre ennemi, non en tant que mauvais, mais en tant que créé par Dieu.
1. Dans la leçon de l'Évangile qui a précédé celle-ci, le Seigneur avait dit : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis, et qui vous ai établis, afin que vous alliez et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne ». Il vous souvient que nous vous avons dit sur ces paroles ce que le Seigneur nous a donné de vous dire. Dans la leçon dont vous venez d'entendre la lecture, il dit : « Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres ». Par là, devons-nous comprendre que c'est là notre fruit dont il a dit : « Je vous ai choisis afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure ? » Enfin, il ajoute : « Afin que tout ce que vous demanderez au Père, il vous le donne » ; il nous le donnera assurément, si nous nous aimons les uns les autres; et cet amour mutuel, c'est lui qui nous le donnera, car il nous a choisis alors que nous ne portions point de fruit. Ce n'est pas nous, en effet, qui l'avons choisi, et il nous a établis pour que nous portions du fruit, c'est-à-dire pour que nous nous aimions les uns les autres; sans lui nous ne pouvons pas plus porter ce fruit que les branches séparées du cep ne peuvent produire de raisin. Notre fruit n'est donc autre que la charité; l'Apôtre la définit: « Le fruit d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère (I Tim. I, 5) ». Par elle, nous nous aimons les uns les autres; par elle nous aimons Dieu. Car nous ne nous aimerions pas les uns les autres d'un véritable amour, si nous n'aimions pas Dieu. Quiconque aime Dieu, aime le prochain comme soi-même ; mais celui qui n'aime pas Dieu ne s'aime pas lui-même. Dans ces deux préceptes de la charité sont renfermés toute la loi et les Prophètes (Matth. XXII, 40). C'est là notre fruit, c'est celui que Notre-Seigneur nous ordonne de porter, quand il nous dit : « Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres ». C'est pourquoi l'apôtre Paul, voulant recommander le fruit de l'Esprit à l'encontre des oeuvres de la chair, commence par là : « Le fruit de l'Esprit », dit-il, « c'est la charité ». Il rapporte ensuite les autres vertus dont la charité est la source à laquelle elles se rattachent. « Ce sont la joie, la paix, la longanimité, la douceur, la bonté, la foi, la mansuétude, la continence (Galat. V, 22) ». Qui est-ce qui peut se réjouir convenablement, s'il n'aime le bien qui seul peut réjouir ? Où trouver la véritable paix, si ce n'est en celui qu'on aime véritablement ? Est-il possible d'avoir la :longanimité nécessaire pour persévérer dans le bien, si l'on n'aime pas avec ardeur ? Qui sera bienfaisant, s'il n'aime celui qu'il assiste ? Qui est bon, s'il ne le devient en aimant ? Comment avoir la foi qui sauve, si l'on n'a pas celle qui opère par la charité ? Qui est-ce qui est doux d'une manière utile, si la charité ne règle passa douceur ? Et qui peut s'abstenir de ce qui déshonore, sans aimer ce qui honore ? C'est donc avec raison que notre bon Maître nous recommande si souvent la charité, comme la seule vertu qui doive être commandée, puisque sans elle les autres biens ne peuvent servir de rien, et qu'on ne peut l'avoir sans avoir les autres biens qui communiquent à l'homme la bonté.
2. Mais pour cette charité nous devons supporter patiemment même les rancunes du inonde ; car il faut que le monde nous haïsse, puisqu'il voit repousser ce qu'il aime. Mais Notre-Seigneur nous donne par son exemple une grande consolation. Après avoir dit : « Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres » , il ajoute aussitôt : « Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant, vous ». Pourquoi les membres s'élèveraient-ils au-dessus de la tête ? Tu refuses de faire partie du corps, si tu ne veux pas t'exposer, comme ton modèle, à la haine du monde. « Si vous étiez du monde », dit-il, « le monde aimerait ce qui serait à lui ». Il adresse évidemment ces paroles à toute l'Église ; car elle se trouve souvent elle-même désignée sous le nom de monde, comme en cet endroit : « Dieu était en Jésus-Christ, se réconciliant le monde (II Cor. V, 19) » ; et en cet autre passage . « Le Fils de l'homme n'est « pas venu pour juger le monde, mais pour a que le monde fut jugé par lui (Jean, III 16) ». Jean dit dans une de ses épîtres : « Nous avons pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ le Juste; il est la victime de propitiation pour nos péchés, non-seulement pour les nôtres , mais aussi pour ceux de tout le monde (I Jean, II, 1, 2) ». Tout le inonde, c'est donc l'Église, et tout le monde hait l'Église. Le monde hait donc le monde; le monde ennemi hait le inonde réconcilié; le monde damné hait le monde sauvé; le monde corrompu liait le monde qui a été purifié.
3. Mais ce monde que Dieu se réconcilie en Jésus-Christ, qui est sauvé par Jésus-Christ et à qui tout péché est remis par Jésus-Christ, ce monde a été choisi dans le monde ennemi, condamné et corrompu. De cette masse qui avait péri tout entière en Adam sont tirés des vases de miséricorde, et ces vases d'élection constituent le monde qui appartient à la réconciliation; et voilà le monde que déteste cet autre monde tiré de la même masse, mais contenu dans des vases de colère destinés à la perdition (Rom. IX, 21-23). Enfin, après avoir dit : «Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui », Notre-Seigneur ajoute incontinent : « Mais parce que vous n'êtes point du monde et que je vous ai choisis du milieu du monde, le monde vous hait ». Ils étaient donc du monde, mais ils en avaient été tirés, pour n'en faire plus partie, et ils n'en avaient été tirés ni par leurs mérites, car ils n'avaient préalablement accompli aucune bonne oeuvre, ni par leur nature qui avait été viciée tout entière jusque dans sa racine, par le libre arbitre ; ils en avaient été tirés par une grâce toute gratuite, c'est-à-dire par une véritable grâce. Celui qui a tiré le monde du monde l'a fait digne d'être élu, mais il ne l'a pas trouvé tel, « parce que le reste a été sauvé par une élection de la grâce ». « Or », dit l'Apôtre, « si c'est par la grâce, ce n'est « donc pas par les oeuvres, autrement la grâce ne serait plus la grâce (Rom. XI, 5, 6). »
4. Mais, demandera quelqu'un, ce monde de la perdition qui hait le monde de la rédemption, comment s'aime-t-il lui-même ? Il s'aime, saris doute, mais d'un amour faux et non d'un amour véritable; ainsi, à proprement parler, il se hait et ne s'aime pas véritablement. « Car, celui qui' aime l'iniquité, hait son âme (Ps. X, 6) ». Cependant, on dit que le monde s'aime, parce qu'il aime l'iniquité qui le rend méchant. On dit de même qu'il se hait, parce qu'il aime ce qui lui nuit. Il hait donc sa nature; il aime le vice. Il hait ce qu'il est devenu par un effet de la bonté de Dieu ; il aime ce qu'il a fait lui-même en lui par sa libre volonté. C'est pourquoi, si nous voulons bien le comprendre, il nous est défendu, et, en même temps, commandé de l'aimer. Il nous est défendu de l'aimer par ces paroles : « Gardez-vous d'ai« mer le monde (I Jean, II, 15) ». Nous avons ordre de l'aimer, car Jésus-Christ nous a dit : « Aimez vos ennemis (Luc, VI, 27) ». Ces ennemis, c'est le monde qui nous hait. Nous avons donc défense d'aimer dans le monde ce qu'il aime en lui-même, et nous avons ordre d'aimer en lui ce qu'il hait en lui-même, c'est-à-dire l'ouvrage de Dieu et les différentes consolations de sa bonté. Nous avons donc défense d'aimer en lui le vice et ordre d'aimer la nature, puisqu'en lui-même il aime le vice et qu'il hait la nature. Ainsi l'aimerons-nous et le haïrons-nous comme il convient , puisqu'il s'aime et se hait d'un amour désordonné.
QUATRE-VINGT-HUITIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES MOTS DE JÉSUS-CHRIST : « SOUVENEZ-VOUS DE MA PAROLE, ETC. », JUSQU'A CES AUTRES : « MAIS ILS VOUS FERONT TOUTES CES CHOSES, PARCE QU'ILS NE CONNAISSENT PAS CELUI QUI M'A ENVOYÉ ». (Chap. XV, 20, 21)
PERSÉCUTION DU MONDE.
Quiconque aime Dieu et le sert avec une crainte pure, est en butte à la haine du monde, car le monde déteste Jésus-Christ et ses serviteurs, et il les persécute à cause de leur justice, que ses vices ne sauraient souffrir.
1. Le Seigneur, pour exhorter ses serviteurs à supporter avec patience les haines du monde, n'a rien ni de plus grand ni de meilleur à leur proposer que son exemple; car, comme dit l'apôtre Pierre, « Jésus-Christ a souffert, nous laissant un exemple, afin que « nous suivions ses traces (1 Pierre, II, 21) ». Et si nous le faisons, c'est avec le secours de Celui qui a dit « Sans moi vous ne pouvez rien faire ». Enfin, après avoir dit: « Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous », il ajoute ce que vous venez d'entendre dans ce qui vous a été lu de l'Évangile: « Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: le serviteur a n'est pas plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront; s'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre ». En disant: le serviteur n'est pas plus grand que son Maître, ne nous montre-t-il pas avec évidence comment nous devons entendre ce qu'il avait dit peu auparavant: « Je ne vous appelle plus serviteurs (Jean, XV, 5 ; XVIII, 15)? » Maintenant il les appelle serviteurs, puisqu'il leur dit: « Le serviteur n'est pas plus grand que son maître: s'ils m'ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront ». Il est donc manifeste qu'il s'agit du serviteur qui ne reste pas dans la demeure pour toujours (Id. VIII, 35) et qui est animé de la crainte que la charité met dehors (I Jean, IV, 18) , lorsque Jésus-Christ dit: a Je ne vous appelle plus serviteurs ». Mais quand il dit, comme ici: « Le serviteur n'est pas plus que son maître ; s'ils m'ont persécuté , vous aussi ils vous persécuteront » , il veut parler du serviteur à crainte chaste, qui demeure dans les siècles des siècles (Ps. XVIII, 10); car ce serviteur doit s'entendre dire « Courage, bon serviteur, entre dans la joie de ton Seigneur (Matth. XXV, 21) ».
2. « Mais », continue le Sauveur, « ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas Celui « qui m'a envoyé ». Quelles sont toutes ces choses, sinon ce qu'il vient de dire: « Ils vous haïront et vous persécuteront et mépriseront votre parole ? » Car s'ils se contentaient de ne pas garder leur parole sans les haïr et sans les persécuter, ou bien si, tout en les haïssant, ils ne les persécutaient pas, alors il ne serait pas vrai de dire: ils vous feront toutes ces choses. « Mais ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom » ; n'est-ce pas dire : c'est moi qu'ils haïront en vous, moi qu'ils persécuteront en vous, et parce que votre parole et ma parole ils ne la garderont pas ? « Car ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom », non à cause du vôtre, mais « à cause du mien ». Ceux qui font ces aloses à cause de mon nom, sont d'autant plus malheureux que sont plus heureux ceux qui les souffrent à cause de ce même nom; comme dit Notre-Seigneur lui-même dans un autre endroit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution à cause de la justice (Id. v,10)», c'est-à-dire à cause de moi, ou bien « à cause de mon nom » ; car, suivant l'enseignement de l'Apôtre: « Jésus-Christ nous a été donné de Dieu comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, selon qu'il est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (I Cor. I, 30, 31) ». Il est vrai que les méchants font aussi ces choses aux méchants, mais ce n'est pas à cause de la justice ; c'est pourquoi ils sont tous malheureux, et ceux qui les font, et ceux qui les souffrent. Les bons les font aussi aux méchants: mais quoique les bons les fassent pour la justice, cependant les méchants ne les souffrent point pour ce motif.
3. Mais, dira quelqu'un, si, quand les méchants persécutent les bons à cause du nom de Jésus-Christ, les bons souffrent pour elle; assurément, c'est aussi à cause de la justice que les méchants leur font ces choses : et s'il en est ainsi, quand les bons persécutent les méchants à cause de la justice, il s'ensuit que les méchants souffrent aussi pour la justice. Car si les méchants peuvent persécuter les bons à cause du nom de Jésus-Christ, pourquoi ne pourraient-ils pas souffrir de la part des bons une persécution à cause du nom de Jésus-Christ, c'est-à-dire à cause de la justice ? Le motif pour lequel les bons font ces choses n'est pas celui pour lequel les méchants les souffrent, puisque les bons les font à cause de la justice, et que les méchants les souffrent à cause de l'injustice; le motif pour lequel les méchants font ces choses ne peut donc être celui pour lequel les bons les souffrent, puisque les méchants agissent à cause de l'injustice, et que les bons souffrent à cause de la justice. Comment donc pourra être vraie cette parole : « Ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom », puisqu'ils les font non pas à cause de son nom, c'est-à-dire à cause de la justice, mais à cause de leur iniquité ? Cette question se trouvera résolue, si nous entendons ces paroles: « Ils vous feront toutes ces choses à « cause de mon nom n, en ce sens que tout se rapporte aux justes, comme s'il était dit: Vous souffrirez de leur part toutes ces choses à cause de mon nom, et alors: « ils vous feront ces choses », signifie: vous souffrirez ces choses. Mais si ces paroles: « à cause de mon nom », doivent s'entendre comme s'il disait, à cause de mon nom qu'ils haïssent en vous (et on peut dire aussi à cause de la justice qu'ils haïssent en vous), alors quand les bons font souffrir persécution aux méchants, on peut dire avec raison qu'ils le font à cause de la justice, pour l'amour de laquelle ils persécutent les méchants, et à cause de l'iniquité qu'ils haïssent dans les méchants; de la sorte on peut dire aussi que les méchants souffrent et à cause de l'iniquité qui se trouve punie en eux, et à cause de la justice qui s'exerce à les châtier.
4. Autre question : les méchants persécutent aussi leurs pareils ; par exemple, les rois et les juges impies, tout en persécutant les fidèles, punissaient aussi les homicides, les adultères et tous les scélérats qui, à leur connaissance, agissaient contre les lois publiques. Alors, comment expliquer ce que dit le Seigneur: « Si vous étiez du monde, le monde assurément aimerait ce qui serait à lui (Jean, XV, 19) ». Or, le monde n'aime pas ceux qu'il punit; et cependant nous voyons qu'il punit le plus souvent tous ces crimes, à moins que le monde soit et dans ceux qui punissent ces crimes et aussi dans ceux qui les aiment. Donc ce monde, qui se compose des méchants et des impies, nuit à ce qui lui appartient par l'intermédiaire des hommes qui punissent les scélérats, et il aime ce qui lui appartient par le ministère des hommes qui favorisent ceux dont ils partagent les crimes. Donc, quand le Sauveur dit : « Ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom », ces paroles signifient: ou bien vous souffrirez à cause de mon nom, ou bien ils feront ces choses à cause de mon nom, parce que en vous persécutant, ils persécutent ce qu'ils haïssent en vous, et il ajoute: « parce qu'ils ne connaissent point Celui qui m'a envoyé » ; ce qui doit s'entendre de cette science dont il est écrit: « Vous connaître, c'est la sagesse parfaite (Sag. VI, 16) ». Ceux qui connaissent de la sorte le Père qui a envoyé le Christ, ne persécutent en aucune façon ceux que Jésus-Christ est venu recueillir; car ils sont eux-mêmes recueillis par lui.
QUATRE-VINGT-NEUVIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « SI JE N'ÉTAIS PAS VENU, ET SI JE NE LEUR AVAIS PAS PARLÉ », JUSQU'À CES AUTRES : « QUI ME HAIT, HAIT AUSSI MON PÈRE ». (Chap. XV, 22, 23)
L'INFIDÉLITÉ, CAUSE DE PERDITION.
Sous le nom de monde persécuteur, Jésus-Christ entendait les Juifs opiniâtrement aveugles, qui l'avaient vu sans vouloir le reconnaître, et qui ne pouvaient pas plus s'excuser de leur incrédulité, que ceux qui périssent pour ne l'avoir pas du tout connu ou pour n'avoir pas eu le courage de se soumettre à lui.
1. Le Seigneur avait dit plus haut à ses disciples: « S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi : s'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre, mais ils vous feront toutes ces choses à cause de a mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas : « Celui qui m'a envoyé ». Si nous voulons savoir de qui il parlait de la sorte, nous trouvons qu'il prononça ces paroles aussitôt après avoir dit: « Si le monde vous hait, sachez a qu'il m'a haï avant vous ». Ce qu'il ajoute ici: « Si je n'étais pas venu, et si je ne leur a avais parlé, ils n'auraient point de péché », montre plus clairement qu'il parle des Juifs. C'est donc des Juifs qu'il, disait les paroles que nous avons rapportées; cela ressort de la liaison du discours. En effet, ceux dont il dit . « Si je n'étais pas venu et si je ne leur avais a parlé, ils n'auraient point de péché », sont les mêmes que ceux dont il a dit :« S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi; s'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre; mais ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé ». En effet, immédiatement après ces paroles Notre-Seigneur ajoute : « Si je n'étais pas venu et si je ne leur avais parlé, ils n'auraient point de péché ». Or, les Juifs ont persécuté Jésus-Christ, l'Évangile le dit formellement : c'est donc des Juifs, et non pas des gentils, que parle le Sauveur: ce sont les Juifs qu'il a voulu désigner sous le nom de ce monde qui hait le Christ et ses disciples; mais ils ne sont pas seuls à former ce monde, car le Christ nous a montré que ses disciples eux-mêmes en font partie. Or, que signifient ces paroles: « Si je n'étais pas venu, et si je ne leur avais parlé, ils n'auraient a point de péché ? » Est-ce que les Juifs étaient sans péché, avant que Jésus-Christ vint à eux dans sa chair ? Qui serait assez insensé pour le dire ? Par le nom général de péché dont se sert Notre-Seigneur, il faut entendre, non pas toute espèce de péché, mais un certain péché énorme. C'est ce péché qui retient tous les autres péchés; et quiconque ne l'a pas, tous les autres péchés lui seront remis : voici en quoi consiste le péché , c'est qu'ils n'ont pas cru en Jésus-Christ; car il était venu pour qu'on crût en lui : par conséquent, si Jésus-Christ n'était pas venu, ils n'auraient point commis ce péché. Autant sa venue en ce monde a été salutaire pour ceux qui ont cru en lui, autant elle a été funeste pour ceux qui n'ont point cru ; et comme il était le chef et le prince des Apôtres, on peut dire de lui ce qu'ils ont dit d'eux-mêmes: « Pour les uns, il a été une odeur de vie pour la vie, et pour d'autres une odeur de mort pour la mort (II Cor. II, 16) ».
2. Il ajoute: « Maintenant ils n'ont point d'excuse de leur péché » ; ces paroles pourraient nous embarrasser et nous faire demander si ceux vers lesquels Jésus-Christ n'est pas venu, et auxquels il n'a pas parlé, peuvent tirer de là une excuse de leur péché. S'ils n'en ont point, pourquoi Jésus-Christ dit il, en cet endroit, que les Juifs n'ont point d'excuse, précisément parce qu'il est venu et qu'il leur a parlé ? Mais s'ils en ont une, cette excuse les exemptera-t-elle de tout châtiment, ou bien adoucira-t-elle seulement leur peine ? Avec l'assistance de Dieu, je répondrai de mon mieux à ces questions. Ceux vers lesquels Jésus-Christ n'est pas venu, et auxquels il n'a pas parlé, auront une excuse non pas de tout péché, mais du péché de n'avoir pas cru en lui: de ce nombre ne sont pas ceux vers lesquels il est venu par ses disciples et auxquels il a parlé par ses disciples, comme il le fait maintenant. Car, par son Église, il est venu vers les nations, et par elle il leur parle. A cela se rapporte ce qu'il dit: « Qui vous reçoit me reçoit (Matth. X, 40), et qui vous méprise me méprise (Luc, X,10) ». « Voulez-vous », dit l'apôtre Paul, « éprouver la puissance de Jésus-Christ qui parle en moi (II Cor. XIII, 3)? »
3. Il reste à savoir si ceux qui ont été ou qui sont prévenus par la mort avant l'arrivée de Jésus-Christ par son Église, ou avant d'entendre prêcher son Évangile, pourront avoir cette excuse. Ils pourront assurément l'avoir, mais ils n'éviteront point, pour cela, la damnation. « Tous ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi ; et tous ceux qui ont péché sous la loi, seront jugés par la loi (Rom. II, 12)»? Comme le mot a périr » est plus terrible que le mot être jugé, ces paroles de l'Apôtre semblent montrer que, loin de les aider, cette excuse ne fera qu'aggraver leur peine. Car ceux qui voudront s'excuser sur ce qu'ils ne l'ont pas entendu annoncer, « périront sans la loi ? »
4. Mais on se demande avec raison : Ceux qui, ayant entendu la loi, l'ont méprisée, ou même lui ont résisté non-seulement en les combattant, mais en poursuivant de leur haine ceux qui la leur prêchaient, doivent-ils être rangés dans le nombre de ceux à qui l'Apôtre annonce un sort moins sévère, lorsqu'il dit « qu'ils seront jugés par la loi ». Mais si autre chose est de périr sans la loi et autre chose d'être jugé par la loi; si, d'ailleurs, le premier cas est beaucoup plus à redouter que le second; sans aucun doute, ceux dont nous parlons ne doivent certainement pas subir la peine plus légère, indiquée par l'Apôtre; ce n'est pas sous la loi qu'ils ont péché, mais ils n'ont voulu en aucune manière recevoir la loi de Jésus-Christ; autant que cela dépendait d'eux, ils ont donc voulu qu'elle fût anéantie. Ceux-là pèchent sous la loi, qui sont sous la loi, c'est-à-dire, qui la reçoivent et la reconnaissent comme sainte, qui regardent ses commandements, comme saints, justes et bons (Id. VII, 12). C'est par faiblesse qu'ils n'accomplissent pas ce qu'elle leur commande, sans qu'ils doutent le moins du monde de la justice de ses prescriptions. On peut en quelque manière distinguer ces sortes de gens de ceux dont il est dit qu'ils périront sans la loi ; si cependant ce que dit l'Apôtre: « Ils seront jugés par la loi », devait s'entendre comme s'il disait: ils ne périront pas, je m'étonnerais qu'il en fût ainsi; car, pour qu'il parlât en ce sens, il ne s'agissait ni des infidèles, ni des fidèles, mais seulement des gentils et des Juifs. Or, à moins de trouver leur salut dans ce Sauveur qui est venu chercher ce qui était perdu (Luc, XIX, 10), les uns et les autres seront indubitablement réservés à la perdition. On peut néanmoins dire, que cette perdition sera plus complète pour les uns et moins pénible pour les autres, c'est-à-dire que, dans leur perte, les uns souffriront des peines plus graves et les autres des peines plus légères. Quel qu'il soit, il périt pour Dieu, celui qui par son supplice est privé de la béatitude que Dieu donne à ses saints; et comme il y a diversité de péchés, non moins grande est la diversité des supplices. Comment s'établit cette proportion ? C'est ce que la sagesse divine juge avec plus de profondeur que l'homme ne peut l'imaginer par ses conjectures, ou (exprimer par ses paroles. Ce qui est certain, c'est que ceux vers lesquels Jésus-Christ est venu, et auxquels il a parlé, ne pourront pas s'excuser du grand péché d'infidélité, en disant: Nous ne l'avons pas vu, nous ne l'avons pas entendu , soit que cette excuse soit tout à fait rejetée par Celui dont les jugements sont impénétrables, soit qu'il l'accepte, sinon pour les délivrer de toute condamnation, au moins pour les condamner moins sévèrement.
5. « Celui qui me hait », dit Notre-Seigneur, a hait aussi mon Père ». Quelqu'un nous dira peut-être: Qui est-ce qui peut haïr celui qu'il ne connaît pas ? Or, avant de dire: «Si je n'étais pas venu, et si je ne leur avais parlé, « ils n'auraient point de péché », Jésus avait dit à ses disciples : « Ils vous feront ces choses, parce qu'ils ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé ». Comment donc, s'ils l'ignorent, peuvent-ils le haïr ? Car si ce qu'ils prennent pour lui, n'est pas lui, mais bien je ne sais quelle autre chose , ce n'est pas lui qu'ils haïssent, mais bien le fantôme qu'ils imaginent, ou plutôt dont ils supposent faussement l'existence. Cependant si l'on ne pouvait haïr ce que l'on ne connaît pas, la Vérité même ne nous aurait pas dit de son Père, qu'on ne le connaît pas et en même temps qu'on le hait. Mais comment cela se peut-il faire ? C'est ce que, avec l'aide de Dieu, nous essaierons de vous montrer; mais ce ne sera pas aujourd'hui, car il est temps de finir ce discours.
QUATRE-VINGT-DIXIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « CELUI QUI ME HAIT, HAIT AUSSI MON PÈRE ». (Chap. XV, 23)
LA VÉRITÉ HAÏE SANS ÉTRE CONNUE.
Comment les Juifs ont-ils pu haïr le Père, puisqu'ils ne le connaissaient pas ? Une comparaison va le faire comprendre. Nous ne pouvons lire dans le coeur d'autrui, et si nous aimons la vertu et que nous haïssions le vice, il peut se faire que nous aimions sans le savoir un homme bon que nous croyons mauvais, ou que nous détestions un homme méchant qui nous semble bon. Ainsi les Juifs détestaient les peines infligées à leur conduite blâmable par la Vérité, sans savoir si c'était la Vérité qui les condamnait ; ils ne la connaissaient donc pas, et ils baissaient, par conséquent, sans le connaître, le Père de la Vérité.
1. Vous avez entendu dire au Seigneur « Celui qui me hait, hait aussi mon Père »; il avait dit plus haut : « Ils vous feront ces choses parce qu'ils ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé n. De là naît une difficulté qu'il ne faut pas éluder, la voici : Comment peuvent-ils haïr celui qu'ils ne connaissent pas ? Car s'ils supposent ou croient que Dieu est, non pas ce qu'il est, mais je ne sais quelle autre chose, et si c'est cela qu'ils haïssent, alors ce n'est pas lui qu'ils haïssent, mais bien ce dont ils se font l'idée dans leur supposition trompeuse ou leur vaine crédulité; mais si, au contraire, ils se représentent Dieu tel qu'il est réellement, comment peut-on dire qu'ils ne le connaissent pas ? Quand il s'agit des hommes, il peut se faire que souvent nous aimions ceux que nous n'avons jamais vus ; et, par contre, il n'est pas impossible que nous haïssions aussi ceux que nous n'avons jamais vus. La renommée nous parlant de quelqu'un en bien ou en mal, il en résulte naturellement que nous aimons ou que nous haïssons un inconnu. Mais si la renommée dit vrai, comment pouvons-nous donner le nom d'inconnu à celui sur le compte duquel nous avons appris la vérité ? Est-ce parce que nous n'avons pas vu son visage ? Il ne le voit pas lui-même, et cependant il ne peut être plus connu à personne qu'à lui-même. Ce n'est donc pas par la vue du visage extérieur que nous acquérons la connaissance de quelqu'un ; mais nous le connaissons quand nous savons quelle est sa vie et quelles sont ses moeurs. Autrement personne ne pour. rait même se connaître, puisque personne ne peut voir son propre visage. Cependant chacun se connaît lui-même mieux que les autres ne le connaissent; il se connaît d'autant plus sûrement qu'il peut mieux considérer son intérieur, voir ce qu'il pense, ce qu'il désire, comment il vit ; lorsque tout cela nous est connu dans un homme, cet homme lui-même nous est vraiment connu. Aussi, comme toutes ces choses nous sont rapportées sur les absents ou sur les morts, soit pur la renommée, soit par les lettres, il arrive souvent que nous aimons ou que nous haïssons des hommes dont nous n'avons jamais vu le visage (mais qui cependant ne nous sont pas tout à fait inconnus).
2. En cela, le plus souvent notre bonne foi se trouve trompée, car quelquefois l'histoire et encore plus la renommée sont mensongères. Mais comme nous ne pouvons scruter la conscience des hommes, c'est à nous de veiller, pour n'être pas induits en erreur par une dangereuse opinion, à avoir de ces choses une connaissance vraie et certaine. Je m'explique. Nous ignorons si cet homme ou cet autre est chaste ou impudique, mais nous devons haïr l'impureté et aimer la chasteté; nous ne savons si tel ou tel est juste ou injuste, toutefois, nous devons aimer la justice et haïr l'injustice, non pas telles que nous pourrions nous les représenter par une fausse imagination, mais telles que nous les voyons dans la vérité de Dieu, afin de suivre les règles de l'une et d'éviter l'autre ; par là, nous rechercherons en toutes choses ce que nous devons y chercher, nous éviterons ce que, nous devons éviter, et ainsi mériterons-nous que Dieu nous pardonne, si parfois, et même souvent, nous nous trompons sur les dispositions secrètes des hommes. Ce dernier point me semble appartenir à cette tentation humaine, sans laquelle la vie ne saurait se passer et dont parle l'Apôtre, lorsqu'il dit : « Que la tentation ne vous saisisse pas, sinon celle qui est humaine (II Cor. X, 13) ». En effet, y a-t-il rien de plus conforme à la nature humaine que de ne pouvoir connaître le coeur humain et de n'en point sonder tous les replis, et par suite de soupçonner tout autre chose que ce qui s'y passe ? Comme, en raison de ces ténèbres des choses humaines, c'est-à-dire des pensées des hommes, nous ne pouvons éclaircir nos soupçons parce que nous sommes hommes, nous devons nous abstenir de jugements, c'est-à-dire d'opinions arrêtées et définitives, et ne nous prononcer sur rien avant le temps de la venue du Seigneur. Alors il éclairera les choses cachées dans les ténèbres, et il manifestera les pensées du coeur ; alors aussi chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due (Id. IV, 5)». Quand donc on ne se trompe pas sur les choses et qu'avec justice on condamne le vice et on approuve la vertu, si l'on se trompe sur les hommes, ce n'est qu'une tentation humaine toute vénielle.
3. Mais à cause de ces ténèbres qui enveloppent le coeur humain, il arrive une chose également surprenante et douloureuse. Parfois l'homme que nous regardons comme méchant est juste, et nous aimons la justice qui réside en lui sans que nous le sachions; c'est pourquoi nous l'évitons, nous le méprisons, nous lui défendons de nous approcher, nous ne voulons rien avoir de commun avec lui dans les usages de la vie, et même, lorsque l'obligation de maintenir la discipline nous y force, et que nous voulons l'empêcher de nuire aux autres ou le forcer à devenir plus régulier, nous le traitons avec une salutaire sévérité; et cet homme qui est bon, nous l'affligeons comme s'il était mauvaise, tout en l'aimant sans le savoir. C'est ce qui arrive quand, par exemple, un homme réellement chaste est regardé par nous comme impudique. Dès lors, en effet, que j'aime celui qui est chaste, et que cet homme a la vertu de chasteté en partage, je l'aime évidemment, mais sans m'en douter. Comme, d'ailleurs c'est l’impudique que je hais, je ne hais donc pas cet homme, puisqu'il n'est pas ce que je déteste. Néanmoins, à cet homme, objet de mon affection, avec qui mon âme se trouve sans cesse unie dans l'amour de la chasteté, je lui fais injure sans le savoir, parce que si je ne me trompe pas dans le discernement des vertus et des vices, je m'égare dans les ténèbres du coeur humain. Il peut donc se faire qu'un homme de bien haïsse, sans le savoir, un autre homme de bien, ou plutôt qu'il l'aime sans le savoir (car il l'aime en aimant le bien, et ce qu'est cet homme est précisément ce qu'il aime). Il peut arriver aussi que, sans le savoir, il haïsse, non ce qui est réellement son semblable, mais ce qu'il le croit : de même peut-il se faire qu'un homme injuste haïsse un homme juste, et que cependant il pense aimer une personne injuste et semblable à lui; il aime donc sans le savoir quelqu'un de juste ; mais en celui qu'il croit injuste, il n'aime pas la réalité, il n'aime que ce qu'il croit y rencontrer. Ce qui arrive pour les hommes, arrive aussi pour Dieu. Si, en effet, on avait demandé aux Juifs s'ils aimaient Dieu, qu'auraient-ils pu répondre, sinon qu'ils l'aimaient ? En cela, ils n'auraient pas eu l'intention de mentir, mais ils se seraient trompés dans leur opinion. Car, comment pourraient-ils aimer le Père de la vérité, ceux qui haïraient la vérité ? Ils ne veulent pas que leurs actions soient condamnées, et la vérité veut que de telles actions soient condamnées. Leur haine pour la vérité est donc en proportion de la haine qu'ils ressentent pour les châtiments que la vérité inflige à de telles gens. Mais, dans leur opinion, ce n'était pas la vérité qui condamnait des hommes pareils à eux ; ils haïssaient la vérité sans la connaître, et en la haïssant, ils ne pouvaient que haïr celui de qui la vérité est née. Et comme ils ignorent que la vérité, qui les juge et les condamne, est née de Dieu le Père, ils ne connaissent pas Dieu non plus, et ils le haïssent. O les misérables ! Ils veulent être méchants, et ils ne veulent pas de la vérité qui les condamne. Ils ne veulent pas qu'elle soit ce qu'elle est, quand ils devraient ne vouloir plus être ce qu'ils sont; quand ils devraient se changer eux-mêmes et désirer que la vérité restât ce qu'elle est, afin de ne pas être condamnés par elle, quand elle viendra les juger.