QUATRE-VINGT-TROISIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « JE VOUS AI DIT CES CHOSES, AFIN QUE MA JOIE SOIT EN VOUS ET QUE VOTRE JOIE SOIT PLEINE. C'EST MON COMMANDEMENT QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES, COMME JE VOUS AI AIMÉS ». (Chap. XV, 11, 12)
LA JOIE, FRUIT DE LA CHARITÉ.
La joie que Jésus-Christ ressent de nous voir appelés existait en lui de toute éternité, en raison de sa prescience ; en nous, elle n'a pu commencer qu'au baptême, elle ira en augmentant suivant nos mérites jusqu'au moment où elle se consommera dans le ciel, mais, pour en, arriver là, il nous faut observer le commandement du Sauveur qui est de nous aimer les uns les autres, et quand nous aurons ainsi observé la plénitude de la loi, notre joie sera pleine.
1. Vous avez entendu, mes très-chers frères, que Notre-Seigneur a dit à ses disciples: « Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit entière ». En quoi consiste la joie de Jésus-Christ en nous ? En ce qu'il daigne se réjouir de nous. Et en quoi consiste notre joie qui, selon sa parole, doit être entière ? En ce que nous jouissons de sa société ? C'est à cause de cela qu'il avait dit à Pierre: « Si je ne te lave, tu n'auras point de part avec moi (Jean, XIII, 8) ». La joie donc de Jésus-Christ en nous, c'est la grâce qu'il nous a donnée, et cette grâce est aussi notre joie. Cette joie, il s'en est réjoui lui-même de toute éternité, quand il nous a choisis avant la constitution du monde (Ephés. I, 4), et nous ne pouvons dire avec vérité que sa joie n'était pas entière ; car Dieu ne saurait se réjouir imparfaitement. Mais cette joie qui était la sienne n'était pas en nous; car nous n'existions pas encore, et, par conséquent, elle ne pouvait se trouver en nous, et quand nous avons commencé d'être, nous n'avons pas d'abord été avec lui. Mais sa joie était toujours en lui, car, dans la vérité très-certaine de sa prescience, il se réjouissait de voir que nous serions à lui. La joie qu'il ressentait à notre occasion était donc déjà parfaite, puisque, par sa prescience et sa prédestination, il se réjouissait en nous effectivement. Il ne pouvait y avoir, dans sa joie, aucune crainte sur l'existence future de ce qu'il prévoyait. Lorsqu'il commença à faire ce qu'il avait résolu de faire, la joie dont il était heureux n'augmenta pas; autrement, il serait devenu plus heureux, pour nous avoir créés. Loin de nous cette pensée, mes frères : la béatitude de Dieu n'était pas moins grande sans nous; elle n'est pas devenue plus grande avec nous. La joie qu'il a ressentie de notre salut, joie qui a toujours été en lui, parce qu'il nous à prévus et prédestinés, a commencé d'être en nous, quand il nous a appelés. Et cette joie, nous l'appelons, avec raison, la nôtre, puisqu'elle doit nous rendre bienheureux. Mais cette joie, qui est la nôtre, croît, augmente, et la persévérance la fait arriver à sa perfection. Elle commence par la foi de ceux qui renaissent par le baptême, elle sera amenée à son comble par la rémunération de ceux qui ressusciteront. C'est, je l'imagine, en ce sens qu'il a été dit: « Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit entière » ; que « ma » joie soit en vous et que la « vôtre » soit entière. Ma joie était entière, même avant que vous fussiez appelés, puisque je savais d'avance que vous le seriez; elle ne commence en vous que lorsque. vous devenez ce que j'ai prévu de vous. Et « que votre joie soit entière », parce que vous serez bienheureux, tandis que vous ne l'êtes pas encore; c'est ainsi que vous existez maintenant, tandis que vous n'existiez pas avant d'être créés.
2. « C'est », dit Notre-Seigneur, « mon précepte que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés » ; que ce soit précepte ou commandement, peu importe; l'un et l'autre mot viennent du mot grec entolh. Notre-Seigneur avait déjà dit la même chose en un autre endroit, et il doit vous souvenir que je vous en ai parlé de mon mieux (Traité LXV). En ce passage Notre-Seigneur dit: «Je vous donne un commandement nouveau, « de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés, afin que vous vous aimiez les uns les autres (Jean, XIII, 34) ». Cette répétition du même commandement est une recommandation. Dans le premier cas il dit: « Je vous donne un commandement nouveau », comme si auparavant pareil commandement n'avait jamais été donné; dans le second passage il dit : « C'est là mon commandement » , comme s'il n'en avait point donné d'autre. Dans le premier cas, ce commandement est appelé nouveau, pour que nous ne persévérions pas dans nos vieilles habitudes; et dans le second cas il dit: « mon commande« ment n, pour que nous ne le méprisions pas.
3. Quant à ce que dit Notre-Seigneur : « C'est là mon commandement », comme s'il n'en existait point d'autres, pensez-vous, mes frères, que Notre-Seigneur n'a voulu nous imposer d'autre commandement que celui de l'amour que nous devons avoir les uns pour les autres ? N'y a-t-il pas un autre commandement plus grand : celui d'aimer Dieu ? ou bien Dieu ne nous commande-t-il que la charité, sans nous prescrire autre chose ? Cependant, il y a trois choses que l'Apôtre nous recommande par ces mots: « Or, la foi, l'espérance et la charité demeurent; elles sont trois; mais la charité est la plus grande des trois (I Cor. XIII, 13) ». Quoique les deux autres vertus qui nous sont prescrites soient contenues dans la charité, cependant l'Apôtre dit, non pas que la charité est la seule vertu , mais qu'elle est plus grande que les autres. Et en effet les commandements si nombreux qui sont relatifs à la foi et à l'espérance, qui est ce qui pourrait les réunir en un seul code et les énumérer ? Mais remarquons ce que dit le même Apôtre: « La plénitude de la loi, c'est, la charité (Rom. XIII, 10) ». Où est la charité, quelle chose peut manquer ? Mais où la charité manque, quelle chose peut être utile ? Le démon croit (Jacques, II,19) et n'aime pas et personne ne peut aimer sans croire. Celui qui n'aime pas, peut, inutilement sans doute, espérer son pardon; mais si l'on aime, on ne peut désespérer; là où se trouve l'amour, là sont donc aussi et nécessairement la foi et l'espérance, et là où se trouve l'amour du prochain, là est aussi nécessairement l'amour de Dieu. Celui, en effet, qui n'aime pas Dieu, pourra-t-il aimer le prochain comme lui-même , puisqu'il ne s'aime pas lui-même ? Il est impie et méchant; mais celui qui aime l'iniquité, n'aime pas son âme, il la déteste (Ps. X, 6). Soyons donc fidèles au commandement que Dieu nous fait, de nous aimer les uns les autres; et tout ce qu'il nous a commandé en surplus, nous l'accomplirons aussi, parce que cet amour renferme tout le reste. Cet amour est différent de celui que les hommes, en tant qu'hommes, ont les uns pour les autres; et pour les faire discerner, Notre-Seigneur ajoute: « Comme je vous ai aimés ». Et pourquoi Jésus-Christ nous aime-t-il, sinon pour nous rendre capables de régner avec lui ? Il faut donc nous aimer les uns les autres en ce sens, afin que notre amour se distingue de l'amour de ceux qui ne s'aiment pas dans le même but, parce qu'ils ne s'aiment pas véritablement. Mais ceux qui s'aiment dans le dessein de posséder Dieu, s'aiment véritablement. Pour bien s'aimer, ils commencent par aimer Dieu. Cet amour ne se trouve pas dans tous les hommes ; il en est au contraire un bien petit nombre pour s'aimer dans le seul désir que Dieu soit tout en tous (I Cor. XV, 28).
QUATRE-VINGT-QUATRIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « PERSONNE NE PEUT TÉMOIGNER UN PLUS GRAND AMOUR QU'EN DONNANT « SA VIE POUR SES AMIS ». (Chap. XV, 13)
LE SACRIFICE DE LA VIE.
Le Sauveur nous a donné l'exemple, il est mort pour nous : dès lors que nous vivons de lui, nous devons donc l'imiter et faire pour nos frères le sacrifice de notre vie, avec cette différence, néanmoins, que Jésus-Christ étant innocent, nous a sauvés du péché et de la mort éternelle, tandis que, par notre mort, nous ne pouvons accorder â personne le pardon de ses fautes.
1. Le Seigneur, mes bien chers frères, nous a fait connaître la perfection de l'amour que nous devons avoir les uns pour les autres, en disant : « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu'en donnant sa vie pour ses amis ». Comme il avait dit auparavant: « C'est là mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés » ; et qu'il ajoute maintenant ce que vous venez d'entendre : « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu'en donnant sa vie pour ses amis », il s'ensuit, par une conséquence nécessaire, ce que notre évangéliste Jean dit dans une de ses épîtres : « Comme Jésus-Christ a donné sa vie pour nous, nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères (Jean, III, 18) » ; nous aimant ainsi les uns les autres, comme il nous a aimés, car il a donné sa vie pour nous. C'est ce que signifie ce que nous lisons aux proverbes de Salomon : « Quand tu seras assis pour manger avec le roi, considère attentivement ce qui est en ta présence, et, en y portant la main, sache qu'il te faudra préparer les mêmes mets (Prov. XXIII, 1, 2) ». Cette table d'un roi n'est-elle pas la table où nous sont distribués le corps et le sang de Celui qui a donné sa vie pour nous ? Et que signifie : être assis à cette table, sinon s'en approcher avec humilité ? Et que signifie encore : examiner et comprendre ce qui y est servi, sinon avoir des pensées dignes d'une si grande grâce ? Et que signifie : ne porter la main à ces mets qu'en prenant la résolution d'en préparer de semblables, sinon ce que j'ai déjà dit Comme Jésus-Christ a donné sa vie pour nous, nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères ? C'est ce que nous dit aussi l'apôtre Pierre : « Jésus-Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple, afin qu e nous suivions ses traces (I Pierre, II, 21) ». Voilà ce que c'est que préparer des mets semblables à ceux que nous avons reçus. C'est ce que les martyrs ont fait avec une ardente charité; et si ce n'est pas inutilement que nous célébrons leur mémoire, si dans ce festin où ils se sont rassasiés, nous approchons, nous aussi, de la table du Seigneur, il faut qu'à leur exemple nous préparions des mets pareils à ceux qui nous sont servis. Aussi, à cette même table, nous célébrons leur mémoire d'une manière différente de celle dont nous célébrons la mémoire des autres fidèles qui reposent en paix. Nous ne prions pas pour eux, bien loin de là; nous leur demandons de prier pour nous, afin que nous marchions sur leurs traces; car ils ont rempli la mesure de cet amour, dont Notre-Seigneur a dit qu'il ne pouvait en exister de plus grand; ils ont donné pour leurs frères ce qu'ils avaient reçu à la table du Seigneur.
2. Mais il ne faut pas entendre ces paroles en ce sens que nous puissions devenir semblables à Notre-Seigneur Jésus-Christ, en donnant pour lui notre sang dans le martyre. « Il avait, lui, le pouvoir de donner sa vie et de la reprendre (Jean, X 18) ». Mais pour nous, nous ne vivons pas autant que nous voulons, et nous mourons, même sans le vouloir. Jésus-Christ, en mourant, a tué la mort elle-même ; c'est sa mort qui nous délivre de la mort. Sa chair n'a pas vu la corruption (Act. II, 31) ; après avoir subi la corruption, la nôtre sera, à la fin des siècles, revêtue par lui de l'incorruptibilité. Il n'a pas eu besoin de nous pour nous sauver; sans lui, nous ne pouvons rien faire. Il s'est donné à nous pour être la vigne, dont nous sommes les branches ; sans lui, nous ne pouvons posséder la vie. Enfin, bien que des frères meurent pour leurs frères, cependant le sang d'aucun martyr n'a été répandu pour la rémission des péchés de ses frères, et c'est ce que Jésus-Christ a fait pour nous. En tant qu'ils ont répandu leur sang pour leurs frères, les martyrs leur ont donc préparé les mets qu'ils avaient goûtés à la table du Seigneur. Mais dans tout ce que j'ai dit, quoiqu'il m'ait été impossible de tout dire, le martyr de Jésus-Christ est bien éloigné de Jésus-Christ. Si quelqu'un osait comparer, je ne dis pas sa puissance à la puissance de Jésus-Christ, mais son innocence à l'innocence du Sauveur; s'il pensait, non pas qu'il peut guérir son prochain, mais qu'il n'a lui-même aucun péché qui lui soit propre; celui-là serait plus avide qu'il ne convient à son salut; ce serait trop pour lui, il ne pourrait tout prendre. Un bon avis lui est donné par cette parole des Proverbes, qui suit immédiatement celle que nous venons d'expliquer : « Si tu es trop avide, garde-toi de convoiter ces viandes; il vaut bien mieux pour toi n'y pas toucher du tout que d'en prendre plus qu'il ne faut; car », ajoute le texte sacré, « cela entretient une vie trompeuse », c'est-à-dire l'hypocrisie. Celui, en effet, qui se dit sans péché, ne peut montrer qu'il est juste, il ne peut que simuler la justice; c'est pourquoi il est dit : « Cela entretient une vie trompeuse ». Un seul a pu avoir un corps d'homme et n'avoir pas de péché. Et c'est avec raison que ce qui suit dans ce même livre nous est recommandé; et que, pour faire toucher du doigt par un mot, par un seul proverbe la faiblesse humaine, il est dit: « Ne va pas, si tu es pauvre, t'élever contre le riche ». Il est riche, celui. qui, ne devant rien ni par la faute de son origine ni par sa propre faute, est juste et justifie les autres. Ne t'élève donc pas contre lui, toi qui es si pauvre. Que tous les jours, comme un mendiant, tu lui demandes dans ta prière la rémission de tes péchés. Mais, continue le livre des Proverbes, défie-toi de toi-même. Qu'est-ce à dire ? d'une présomption trompeuse. Car si Jésus-Christ n'a jamais été coupable, c'est qu'il n'est pas seulement homme, mais qu'il est aussi Dieu. « Si tu diriges ton oeil sur lui, il ne se montrera point ». «Si tu diriges ton oeil vers lui », c'est-à-dire ton oeil humain avec lequel tu regardes les choses humaines, « il ne se montrera pas » ; car il ne peut être vu par des yeux tels que les tiens. « Car il se préparera des ailes comme celles « de l'aigle, et il ira dans les demeures de son chef (Prov. XXIII, 3-5) ». C'est de là qu'il est venu vers nous, mais il ne nous a pas trouvés tels qu'il était lui-même. « Aimons-nous donc les uns les autres, comme Jésus-Christ lui-même nous a aimés, puisqu'il s'est donné lui-même pour nous (Galat. II, 20). Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu'en donnant sa vie pour ses amis ». Et ainsi imitons-le par une pieuse obéissance, et n'ayons pas l'audacieuse présomption de nous comparer à lui.
QUATRE-VINGT-CINQUIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « VOUS ÊTES MES AMIS, SI VOUS FAITES CE QUE JE VOUS COMMANDE. JE NE VOUS APPELLE PLUS SERVITEURS, PARCE QUE LE SERVITEUR NE SAIT PAS CE QUE FAIT SON MAÎTRE ». (Chap. XV, 14, 15)
LE SERVITEUR AMI.
Celui qui observe les commandements de Dieu par l'effet d'une crainte chaste, perd son titre de serviteur pour prendre celui d'ami, et il entre ainsi dans les secrets de son Maître , et il sait que son Maître est l'auteur de tout bien.
1. Après nous avoir rappelé l'amour qu'il nous a montré en mourant pour nous, et avoir dit: « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu'en donnant sa vie pour ses amis », Notre-Seigneur ajoute aussitôt : « Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande ». Admirable condescendance ! Un serviteur n'est regardé comme fidèle que s'il exécute les ordres de son maître, et Notre-Seigneur a voulu que nous fussions ses amis, par cela même qui ne pouvait faire de nous que des serviteurs fidèles. Mais, comme je viens de le dire, c'est de sa part la preuve d'une grande bonté, de daigner appeler ses amis ceux qu'il connaît pour ses serviteurs. Vous ne devez pas l'ignorer, c'est pour des serviteurs une obligation rigoureuse de faire ce que le maître commande; en un autre endroit, ce sont bien ses serviteurs qu'il reprend en ces termes : Pourquoi m'appelez-vous Seigneur, Seigneur, et ne faites-vous pas ce que je dis (Luc, VI, 46) ? » Puisque vous m'appelez Seigneur, prouvez ce que vous dites en faisant ce que je commande. Et n'est-ce pas au serviteur obéissant qu'il doit lui-même adresser ces paroles « Courage, bon serviteur, parce que tu as été fidèle dans les petites choses, je t'établirai sur de plus grandes (Matth. XXV, 21); entre dans la joie de ton Seigneur ? » Il peut donc être en même temps un serviteur et un ami, celui qui est un serviteur fidèle.
2. Mais faisons attention à ce qui suit . « Je ne vous appelle plus serviteurs , parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ». Comment comprendre que le bon serviteur est en même temps serviteur et ami, puisque Notre-Seigneur dit : « Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ? » Il donne le nom d'ami, pour enlever celui de serviteur; ces deux noms ne peuvent plus s'appliquer ensemble à la même personne ; mais l'un disparaissant, l'autre doit lui succéder. Qu'est-ce que cela veut dire ? Quand nous aurons accompli les ordres du Seigneur, ne serons-nous plusses serviteurs ? Ne serons-nous plus ses serviteurs, quand nous serons devenus des serviteurs fidèles ? Pourtant, qui est-ce qui peut contredire la Vérité même ? Ne nous dit-elle pas : « Je ne vous appelle plus serviteurs ? » Ne nous en donne-t-elle pas la raison : « Parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ? » Quand un serviteur se montre fidèle et éprouvé, son maître ne lui confie-t-il pas ses secrets ? Que signifient donc ces paroles : « Le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ? » J'accorde qu' « il ignore ce que fait son maître », mais ignore-t-il aussi ce que son maître commande ? Et s'il l'ignore, comment peut-il servir ? Comment peut-il s'appeler serviteur, celui qui ne sert pas ? Et cependant, voici ce que dit Notre-Seigneur « Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande ; je ne vous appelle plus serviteurs ». O chose admirable ! nous ne pouvons servir qu'à la condition d'exécuter les commandements du Seigneur; comment donc, en accomplissant ses commandements, cesserons-nous d'être ses serviteurs ? Si je ne deviens son serviteur en accomplissant ses ordres, et si je n'accomplis ses ordres, je ne pourrai le servir; donc, en le servant, je ne serai plus son serviteur.
3. Comprenons, mes frères, comprenons ces choses, fasse le Seigneur que nous les comprenions, et que, les ayant comprises, nous les mettions en pratique. Si nous arrivons à les savoir, nous saurons ce que fait Notre-Seigneur, parce que personne autre que le Seigneur ne peut nous faire ses serviteurs, et que c'est pour nous le moyen d'arriver à son amitié. Comme il y a deux craintes qui font deux espèces de craintifs, de même il y a deux espèces de servitudes qui font deux espèces de serviteurs. Il y a une crainte que la charité parfaite chasse dehors (I Jean, IV, 18); il y a aussi une autre crainte chaste qui demeure éternellement (Ps. XVIII, 10).C'est cette crainte qui ne subsiste pas avec la charité, et que l'Apôtre avait en vue lorsqu'il disait : « Vous n'avez pas reçu l'esprit de servitude (Rom. VIII, 15) », qui vous retienne « encore dans la crainte ». Et c'est la crainte chaste qu'il avait en vue lorsqu'il disait : « Ne sois pas trop sage, mais crains (Id. XI, 20) ». Dans cette crainte que la charité chasse dehors, il y a aussi une servitude qu'il faut chasser avec la crainte; car l'Apôtre a joint l'une avec l'autre, c'est-à-dire la servitude et la crainte, lorsqu'il a dit : « Vous n'avez pas reçu l'esprit de servitude », qui vous retienne « encore dans la crainte ». C'est à cette sorte de servitude qu'appartient le serviteur que Notre-Seigneur voulait désigner lorsqu'il disait : « de ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ». Il ne faut pas appliquer ces paroles au serviteur qu'anime la crainte chaste, et auquel il est dit : « Courage, bon serviteur, entre dans la joie de ton Seigneur » ; elles n'ont trait qu'au serviteur animé par la crainte que la charité doit chasser dehors, et dont il est dit ailleurs : « Le serviteur ne demeure pas toujours dans la maison, mais le fils y demeurera éternellement (Jean, VIII, 35) ». Puis. qu'il nous a donné le pouvoir de devenir les enfants de Dieu (Id. I, 12), soyons donc ses enfants et non pas ses serviteurs. Et d'une manière surprenante et ineffable, mais cependant bien véritable, il arrivera qu'en même temps nous serons et nous ne serons pas ses serviteurs. Nous serons ses serviteurs par l'effet de cette crainte chaste qui inspire le serviteur admis dans la joie de son maître, mais nous ne serons pas ses serviteurs par l'effet de cette crainte qu'il faut mettre dehors, et qui anime le serviteur destiné à ne pas demeurer éternellement dans la maison. Mais que nous soyons ainsi serviteurs sans être serviteurs, sachons-le, le Seigneur peut l'opérer en nous, et c'est ce qu'ignore le serviteur qui ne sait ce que fait son maître ; et lorsqu'il fait quelque bien, il s'en élève, comme si ce bien était son oeuvre et non pas celle de Dieu. Et il se glorifie en lui-même et non pas dans le Seigneur, et il se trompe lui-même, parce qu'il se glorifie comme s'il n'avait pas tout reçu (I Cor. IV, 7). Pour nous, mes très-chers frères, afin que nous puissions être les amis du Seigneur, sachons ce qu'il fait. C'est lui qui a fait de nous non-seulement des hommes, mais encore des justes; nous n'en sommes nullement les auteurs. Et qui est-ce qui fait que nous savons ces choses, si ce n'est lui-même ? « Car nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions ce que Dieu nous a donné (Id. II, 12) ». C'est par lui que tout ce qui est bon nous est donné; et par conséquent , comme c'est une bonne chose de savoir de qui vient tout ce qu'il y a de bon, cette science elle-même ne peut nous venir que de lui; par là, celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur de tous les biens qu'il en a reçus (Id. I, 31). Pour ce qui suit : « Mais je vous ai appelés mes amis, parce que tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître », ces paroles sont si profondes, que, plutôt que d'en écouter l'explication dans ce discours, il vaut mieux la renvoyer au discours prochain.
QUATRE-VINGT-SIXIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES : « MAIS VOUS, JE VOUS AI APPELÉS AMIS » , JUSQU'A CES AUTRES. « AFIN QUE TOUT CE QUE VOUS DEMANDEREZ AU PÈRE EN MON NOM IL VOUS LE DONNE » . (Chap. XV, 15, 16)
L'AMITIÉ DE JÉSUS-CHRIST.
En raison de son amitié pour nous, Jésus-Christ nous fera connaître dans le ciel tout ce que son Père lui a dit; mais si nous sommes ses amis, c'est un effet de sa grâce, mais non de notre foi ou de nos bonnes oeuvres antécédentes.
1. C'est avec raison qu'on se demande comment il faut entendre ce que dit Notre-Seigneur : « Mais vous, je vous ai appelés mes amis, parce que tout ce que j'ai appris « de mon Père, je vous l'ai fait connaître ». Car qui oserait affirmer ou croire qu'il y ait un seul homme capable de savoir tout ce que le Fils unique a appris de son Père ? il n'est personne, en effet, qui comprenne seulement comment le Fils peut entendre la parole du Père, puisqu'il est l'unique parole du Père. Que signifie ce qu'il dit un peu plus bas, dans ce même discours adressé par lui à ses disciples, après la cène qui précéda sa passion: « J'ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant (Jean, XVI, 12) ? » Comment donc comprendre qu'il a fait connaître à ses disciples tout ce qu'il a appris de son Père, puisqu'il se refuse à leur dire beaucoup de choses, par ce motif qu'ils ne peuvent les porter maintenant ? Pour cela, il faut comprendre que ce qu'il doit faire, il dit l'avoir déjà fait; car il a fait d'avance ce qui doit se faire plus tard (Isa, XLV, 11). C'est ainsi qu'il dit par le Prophète : « Ils ont percé mes mains et mes pieds (Ps. XXI, 18) » ; il ne dit pas : Ils perceront; il en parle comme d'événements passés, et il les annonce comme devant arriver plus tard. Ainsi, en cet endroit, il dit avoir fait connaître à ses disciples ce qu'il savait devoir leur faire connaître en leur communiquant cette plénitude de la science dont l'Apôtre a dit : « Mais quand nous serons dans l'état parfait, ce qui est imparfait sera aboli ». Au même endroit, il dit encore : « Maintenant je ne sais qu'en partie, mais alors je connaîtrai comme je suis connu. Nous voyons maintenant par un miroir et en énigme ; mais alors nous verrons face à face (I Cor. XIII, 10, 12) ». Ce même apôtre dit que nous avons été sauvés par le baptême de la régénération (Tit. III, 5); et cependant ailleurs il dit : « C'est par l'espérance que nous avons été sauvés; or, l'espérance qui voit n'est plus l'espérance. Car, qui espère ce qu'il voit déjà ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience (Rom. VIII, 24, 25) ». C'est pourquoi son co-apôtre Pierre nous dit : « Celui en qui vous croyez maintenant, quoique vous ne le voyiez pas, quand vous le verrez, vous tressaillirez d'une joie inénarrable et glorieuse, et vous recevrez pour récompense de votre foi le salut de vos âmes (I Pierre, I, 8, 9) ». Si donc nous sommes maintenant au temps de la foi, et si le salut des âmes est la récompense de la foi, qui doutera qu'il faille achever le jour dans la foi qui opère par la charité (Galat. V, 6) pour, à la fin du jour, recevoir comme récompense, non-seulement la rédemption de notre corps, dont parle l'apôtre Paul (Rom. VIII, 23), mais encore le salut de nos âmes dont parle l'apôtre Pierre ? Dans le temps et dans cette vie mortelle, ces deux genres de félicités sont possédés en espérance, bien plus qu'en réalité. Mais il y a cette différence, que notre homme extérieur, c'est-à-dire notre corps, se détruit tous les jours, tandis que l'homme intérieur, c'est-à-dire notre âme, se renouvelle de jour en jour (II Cor. IV, 16). Aussi, de même que nous attendons dans l'avenir l'immortalité de la chair et le salut des âmes, bien qu'on dise que nous sommes déjà sauvés, à cause du gage que nous avons reçu, de même en est-il de la connaissance de toutes les choses que le Fils unique a apprises de son Père; nous devons l'espérer pour l'avenir, quoique Jésus-Christ dise ici nous l'avoir déjà donnée.
2. « Ce n'est pas vous », dit-il, « qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis ». Voilà une grâce ineffable. Car qu'étions-nous au moment où nous n'avions pas encore choisi Jésus-Christ et où, par conséquent, nous ne l'aimions pas encore ? Comment celui qui ne l'a pas choisi peut-il l'aimer ? Avions-nous alors en nous les sentiments que le Psalmiste manifeste dans ses chants : « J'ai choisi d'être le dernier dans la maison du Seigneur, plutôt que d'habiter dans les tentes des pécheurs (Ps. LXXXIII, 11) ? » Évidemment non. Qu'étions-nous donc, sinon des méchants et des hommes perdus ? Nous n'avions pas encore cru en lui, pour qu'il nous choisît; car si nous avions déjà cru, il ne nous aurait choisis qu'après avoir été choisi lui-même par nous. Pourquoi donc dirait-il : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi », si sa miséricorde ne nous avait prévenus (Id. LVIII, 11)? C'est ici que se réduit à rien le raisonnement de ceux qui défendent la prescience de Dieu contre sa grâce, et qui disent que si Dieu nous a choisis avant la création du monde (Ephés. I, 4), c'est parce qu'il a prévu que nous serions bons, et non pas qu'il nous rendrait bons. Ce n'est point là la parole de Celui qui dit : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi ». Car s'il nous avait choisis, parce qu'il a prévu que nous serions bons il aurait prévu en même temps que nous le choisirions les premiers. Nous ne pouvons être bons autrement, à moins qu'on n'appelle bon celui qui ne choisit pas le bien. Qu'a-t-il donc choisi en des hommes qui n'étaient pas bons ? Car ils n'ont pas été choisis parce qu'ils étaient bons, vu qu'ils ne devaient l'être qu'à la condition d'être choisis. Autrement, la grâce n'est plus une grâce, si nous prétendons qu'elle a été précédée par les mérites. C'est, en effet, de ce choix de la grâce que l'Apôtre nous dit : « Ainsi donc, en ce temps-ci, le reste a été sauvé par l'élection de la grâce ». Et aussi il ajoute : « Et si c'est par la grâce, ce n'est donc pas par les oeuvres; autrement, la grâce ne a serait plus la grâce (Rom. XI, 5, 6) ». Écoute, ingrat, écoute : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis ». Tu ne peux pas dire : J'ai été choisi, parce que je croyais déjà; car si tu croyais en lui, tu l'avais déjà choisi. Mais écoute : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi ». Tu ne peux pas dire non plus : Avant de croire je faisais de bonnes oeuvres, c'est pour cela que j'ai été choisi. Car, quelle bonne oeuvre peut-il y avoir avant la foi, puisque l'Apôtre dit : « Tout ce qui ne vient pas de la foi est péché (Rom. XIV, 23) ». Après avoir entendu ces paroles : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi », que pouvons-nous dire, sinon que nous étions méchants et que nous avons été choisis pour devenir bons par la grâce de Celui qui nous a choisis ? Car il n'y aurait plus grâce si les mérites avaient précédé. Or, il y a grâce; elle ne trouve donc pas les mérites, mais elle les produit.
3. Et voyez, mes bien chers frères, comment il se fait que ceux que Jésus-Christ choisit ne soient pas encore bons, et comment il rend bons ceux qu'il choisit. « C'est moi », dit-il, « qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure ». N'est-ce pas là ce fruit dont il avait déjà dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire (Jean, XV, 5)? » Il nous a donc choisis et établis, pour que nous allions et que nous portions du fruit. Nous n'avions donc produit aucun fruit en considération duquel il pût nous choisir. « Pour que vous alliez », dit-il, « et que vous portiez du fruit ». Nous allons pour porter du fruit, et il est lui-même la voie par laquelle nous marchons, et dans laquelle il nous a placés pour que nous allions. C'est pourquoi en toutes choses sa miséricorde nous prévient. « Et que votre fruit », dit-il, « demeure, afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne ». Que la charité demeure donc ; c'est là notre fruit. Cette charité n'existe que dans nos désirs; elle ne peut encore être rassasiée, et tout ce que, par nos désirs, nous demandons au nom du Fils unique, le Père nous l'accorde. Mais tout ce qu'il n'est pas utile à notre salut de recevoir, n'allons pas nous imaginer que nous le demandons au nom du Sauveur. Ce que nous demandons au nom du Sauveur, c'est ce qui peut aider à notre salut.