SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « ET MAINTENANT JE VOUS L'AI DIT AVANT QUE CELA ARRIVE, ETC., JUSQU'A CES AUTRES : « LEVEZ-VOUS, SORTONS D'ICI ». (Ch. XIV, 29-31)
PROPHÉTIE DU CHRIST, SOURCE DE FOI.
Le Sauveur, voulant prémunir ses Apôtres contre le scandale de sa passion et corroborer leur foi, leur avait prédit ce qui devait lui arriver de la part du démon, quoiqu'il ne fût pas soumis à sa puissance en raison de son impeccabilité, mais par la volonté du Père.
1. Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ avait dit à ses disciples : « Si vous m'aimiez, a assurément vous vous réjouiriez de ce que je avais au Père, parce que le Père est plus a grand que moi n. Dans ce passage, il parlait de la forme d'esclave, et non pas de la forme de Dieu; car par celle-ci il est égal à son Père ; la foi nous l'apprend; j'entends la foi gravée dans les âmes religieuses, et non pas celle qu'ont inventée des esprits menteurs et insensés. Ensuite il ajoute : « Et je vous l'ai dit a maintenant avant que cela arrive, afin que vous le croyiez lorsqu'il sera arrivé ». Qu'est-ce que cela signifie ? Ce que l'homme doit croire, ne doit-il pas le croire avant l'événement ? Et tout le mérite de la foi ne consiste-t-il point à croire ce qu'on ne voit pas ? Est-ce chose extraordinaire de croire ce que l'on voit ; et Notre-Seigneur n'a-t-il pas, précisément à cause de cela, adressé à son disciple ce reproche : a Parce que tu as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui ne voient pas et qui croient (Jean, XX, 29)? ». Et je ne sais si l'on peut dire qu'un homme croit ce qu'il voit; car dans l'Épître adressée aux Hébreux, la foi est ainsi définie : , « La foi est la substance des choses que nous devons espérer, et la preuve de celles que nous ne voyons pas (Hébr. XI, 1) » C'est pourquoi, si la foi a pour objet et les choses que l'on croit, et celles qui ne se voient point, qu'est-ce que le Sauveur entend dire par ces mots : « Et maintenant je vous ai dit cette chose avant qu'elle arrive, afin que , lorsqu'elle sera a arrivée, vous croyiez ». N'aurait-il pas dû dire plutôt : Et maintenant je vous dis ceci avant qu'il arrive, afin que vous croyiez ce que vous verrez quand il sera arrivé ? Car celui à qui il a été dit . « Parce que tu as vu, tu as cru », n'a pas cru ce qu'il a vu ; autre chose est ce qu'il a vu, autre chose est ce qu'il a cru. Il a vu l'homme , il a cru le Dieu. En effet, il touchait et voyait vivant un corps qu'il avait vu mourir; et il croyait le Dieu caché dans ce même corps. Il croyait donc dans son âme ce qu'il ne voyait pas, et il était amené à cette foi par la vue de ce qui apparaissait à ses sens. Mais quand même on pourrait dire qu'on croit les choses que l'on voit, ainsi qu'il nous arrive de dire: J'en crois à mes propres yeux , ce n'est cependant pas là cette foi qui est édifiée en nous. Car par les choses que nous voyons nous sommes amenés à croire ce que nous ne voyons pas. C'est pourquoi, mes très-chers frères, ces paroles de Notre-Seigneur dont je vous entretiens maintenant : « Et je vous le dis maintenant avant qu'il arrive, afin que vous le croyiez lorsqu'il sera arrivé » ; ces paroles: « lorsqu'il sera arrivé », signifiaient qu'après sa mort ils le verraient vivant et montant vers le Père, et qu'à cette vue ils croiraient qu'il était bien le Christ Fils du Dieu vivant, puisqu'il aurait pu faire de telles choses après les avoir prédites, et les prédire avant de les faire ; ils devaient le croire non pas d'une foi nouvelle, mais d'une foi augmentée; non pas d'une foi que sa mort devait affaiblir, mais que sa résurrection devait réparer. Sans doute, auparavant ils ne le croyaient pas Fils de Dieu; ruais quand arriva en lui ce qu'il avait prédit d'avance, cette foi si faible, lorsqu'il leur parlait, et presque nulle au moment de sa mort, revint à la vie et s'accrut.
2. Que dit-il ensuite ? « Désormais je ne vous parlerai plus guère, car voici venir le prince de ce monde ». Quel est ce prince, sinon le diable ? « Et en moi il n'a aucune chose » , c'est-à-dire, absolument aucun péché. Il nous montre, par là, que le diable est le prince, non des créatures, mais des pécheurs, qu'il désigne en cet endroit sous le nom de ce monde. Et toutes les fois que le nom de inonde est pris en mauvaise part, il ne désigne que ceux qui aiment ce monde dont il est dit ailleurs : « Quiconque voudra être ami de ce monde, se rendra ennemi de Dieu (Jacques, IV, 4) ». Gardons-nous donc de croire que lorsque le diable est appelé prince de ce monde, cela signifie qu'il a un empire absolu sur le monde entier, c'est-à-dire sur le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment de ce monde. Jean a dit, en parlant de Jésus-Christ, Verbe de Dieu : « Et le monde a été fait par lui (Jean, I, 10) ». Le monde tout entier, depuis le plus haut des cieux jusqu'aux plus profonds abîmes de la terre, est soumis au Créateur et non à l'ange déserteur; au Rédempteur et non au destructeur; au Libérateur, et non au despote; au Docteur, et non au séducteur. En quel sens devons-nous entendre que le diable est le prince de ce monde ? c'est ce que nous montre clairement l'apôtre Paul. Après avoir dit : « Nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang », c'est-à-dire contre des hommes, il ajoute aussitôt : « Mais contre les principautés et les puissances, et les gouverneurs du monde de ces ténèbres (Ephés. VI, 12) » ; il explique ce qu'il entend par le mot «monde » en ajoutant : « de ces ténèbres » ; pour nous empêcher de penser que par ce mot«monde », il voulait désigner toute la création, dont les anges déserteurs ne sont aucunement les maîtres, l'Apôtre dit : « De ces ténèbres », c'est-à-dire des amateurs de ce monde. Parmi eux cependant ont été choisis, non pour leur mérite, mais par la grâce de Dieu, ceux à qui il est dit : « Vous avez été autrefois ténèbres; mais vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (Id. V, 8) ». Tous les hommes, en effet, ont été sous la puissance des gouverneurs de ces ténèbres, c'est-à-dire des hommes impies, comme des ténèbres sous d'autres ténèbres. « Mais grâces soient rendues à « Dieu, qui nous a », comme dit le même Apôtre, « arrachés à la puissance des ténèbres et transportés dans le royaume du Fils « de son amour (Coloss. I,12, 13) », en qui le prince de ce monde, c'est-à-dire de ces ténèbres, n'avait aucune chose. Car Dieu n'était pas venu avec le péché, et sa chair enfantée par une Vierge n'avait aucune part au péché d'origine. Comme on aurait pu lui dire : Pourquoi donc mourez-vous, si vous n'avez pas de péché, puisque la mort est la punition du péché ? Notre-Seigneur ajoute aussitôt : « Mais afin que le monde connaisse que j'aime le Père, et que je fais ainsi que le Père m'a ordonné, levez-vous, sortons d'ici ». Il était encore assis à table avec ses disciples, lorsqu'il parlait ainsi. Et quand il dit: « Sortons », n'était-ce pas pour se rendre à l'endroit où il devait être livré à la mort ? Il n'y avait rien en lui qui méritât la mort; mais son Père lui commandait de mourir, car il était Celui dont il était prédit : « Ce que je ne devais pas, je l'ai payé (Ps. LXVIII, 5) ». En effet, il allait payer à la mort ce qu'il ne lui devait pas, et cela pour nous racheter de la mort qui nous était due. Adam avait dérobé le péché quand, aveuglé par la présomption, il porta la main à l'arbre pour s'emparer du nom incommunicable de la divinité qui ne lui était pas due, mais que la nature et non l'usurpation avait accordée au Fils de Dieu.
QUATRE-VINGTIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « JE SUIS LA VRAIE VIGNE ET MON PERE EST LE VIGNERON », JUSQU'À CES AUTRES : « DÉJÀ VOUS ÊTES PURS A CAUSE DE LA PAROLE QUE JE VOUS AI DITE ». (Chap. XV, 1-3)
JÉSUS-CHRIST, VIGNE ET VIGNERON.
Le Sauveur est, comme homme, la vigne, c'est-à-dire le cher de l'Église, tandis que nous en sommes les branches ou les membres : comme Dieu, il est, aussi bien que le Père, le vigneron qui retranche les bourgeons improductifs et émonde par la parole de la foi ceux qui rapportent du fruit.
1. Cet endroit de l'Évangile, mes frères, où Notre-Seigneur dit à ses disciples qu'il est la vigne et qu'ils en sont les branches, doit s'entendre en ce sens que Jésus-Christ homme, médiateur entre Dieu et les hommes (I Tim. II, 5), est le chef de l'Église et que nous sommes ses membres. La vigne et ses branches sont de même nature; c'est pourquoi, comme il était Dieu et que nous n'avons pas la nature divine, il s'est fait homme, afin que la nature humaine fût en lui comme une vigne, dont nous autres hommes nous pourrions être les branches. Mais que veut dire : « Je suis la vraie vigne ? » En ajoutant le mot « vraie », a-t-il voulu dire qu'il se rapporte à cette vigne d'où la comparaison est tirée ? Il est en effet appelé vigne par comparaison, et non par appropriation, comme il est appelé brebis, agneau, lion, rocher, pierre angulaire et autres choses qui sont vraiment ce que leur nom signifie; mais qui, dans le cas présent, servent à établir une comparaison et non à indiquer l'existence de propriétés réelles. Aussi, quand Jésus dit : « Je suis la vraie vigne », c'est pour se distinguer de celle à qui il est dit : « Comment as-tu dégénéré jusqu'à devenir une fausse vigne (Jérém. II, 21) ? » Car peut-on dire qu'elle était une vraie vigne, celle dont on attendait du raisin et qui a produit des épines (Isa. V, 4) ?
2. « Je suis la vraie vigne », dit Jésus-Christ, « et mon Père est le vigneron. Il retranchera toutes les branches qui ne portent point de fruit en moi, et il émondera toutes celles qui portent du fruit, afin qu'elles en portent davantage ». Le vigneron et la vigne sont-ils donc la même chose ? Jésus-Christ est la vigne selon la nature qui lui permet de dire : « Le Père est plus grand que moi (Jean, XIV, 28) ». Mais selon la nature qui lui permet de dire : « Le Père et moi nous sommes un (Id. X, 30) », il est lui-même le vigneron ; non pas un vigneron comme ceux qui en travaillant ne peuvent donner que des soins extérieurs, mais un vigneron capable de donner l'accroissement intérieur. « Car ce n'est pas celui qui plante ni celui qui arrose qui « est quelque chose, mais c'est Dieu qui donne l'accroissement ». Or, Jésus-Christ est vraiment Dieu; car « le Verbe était Dieu », ce qui fait que le Père et lui ne sont qu'un; et si « le Verbe s'est fait chair (Id. I, 1, 14) », ce qu'il n'était pas, il est cependant resté ce qu'il était. Enfin, après avoir dit du Père, en parlant de lui comme d'un vigneron, qu'il retranchera les branches stériles et qu'il émondera celles qui porteront du fruit, afin de leur en faire porter davantage, il montre qu'il émondera lui-même aussi les branches, et il ajoute aussitôt : « Déjà vous êtes purs, à cause de la parole que je vous ai dite ». Voilà que lui-même il émonde les branches; c'est l'office du vigneron, et non celui de la vigne. Il fait même de quelques branches ses coopérateurs. Car bien qu'ils ne donnent pas l'accroissement, ils contribuent néanmoins en quelque chose à le produire, sans toutefois le faire par leur propre puissance. « Parce que sans moi », dit Jésus-Christ, « vous ne pouvez rien faire ». Écoute-les, ils en font eux-mêmes l'aveu. « Qu'est-ce qu'Apollo ? Qu'est-ce que Paul ? Des ministres par qui, siwn, vous avez cru et chacun selon le don du Seigneur. Moi, j'ai planté, Apollo a arrosé; c'est donc selon le don que le Seigneur a fait à chacun, et non de leur propre fonds ». Voyez ce qui suit : Mais « Dieu a donné l'accroissement (I Cor. III, 5-7) »; ce n'est donc point par eux, mais par lui-même, que Dieu l'a fait. Cela, en effet, surpasse la faiblesse humaine, la grandeur même des anges, et n'appartient qu'à la Trinité qui seule est le vigneron. « Déjà vous êtes purs ». Émondés sans doute, mais ayant besoin de l'être encore. S'ils n'avaient pas été taillés, ils n'auraient pu porter de fruit, et cependant quiconque porte du fruit, le vigneron l'émonde pour lui en faire porter davantage. Il porte du fruit parce qu'il est taillé, et pour qu'il en porte davantage, on l'émonde encore. En effet, quel est celui qui en cette vie est assez émondé, pour n'avoir pas besoin de l'être de plus en plus en cette vie, en laquelle, « si nous disons que nous n'avons « pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n'est point en nous; mais si nous confessons nos péchés, il est quelqu'un de fidèle et de juste qui nous remettra nos péchés et nous purifiera de toute iniquité, (I Jean, I, 8, 9) ? » Qu'il émonde donc ceux qui sont déjà émondés, c'est-à-dire qui portent des fruits, afin qu'ils portent d'autant plus de fruits qu'ils seront plus émondés.
3. « Déjà vous êtes purs à cause de la parole que je vous ai dite ». Pourquoi ne dit-il pas: Vous êtes purs à cause du baptême dont vous avez été lavés, mais bien a à cause de la parole que je vous ai dite ? » Parce que dans l'eau c'est encore la parole qui purifie ? Retranche la parole, et l'eau, que sera-t-elle ? De l'eau. La parole se joint à l'élément, et aussitôt se fait le sacrement qui est comme une parole visible. C'est ce qu'il avait dit en lavant les pieds de ses disciples: « Celui qui est lavé n'a besoin que de se laver les pieds ; car il est pur tout entier (Jean, XIII, 10) ». D'où vient à l'eau cette vertu si grande, qu'en touchant le corps elle purifie le coeur ? Elle lui vient uniquement de la parole; non parce que l'on prononce cette parole, mais parce que l'on y croit. Car en ce qui concerne la parole elle-même, autre chose est le son qui passe, autre chose est la vertu qui reste. « C'est la parole de la foi que nous vous prêchons », dit l'Apôtre, « parce que si vous confessez de bouche que Jésus est le Seigneur, et si vous croyez de coeur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, vous serez sauvés. Il faut croire de coeur pour obtenir la justice, et confesser de bouche pour obtenir le salut (Rom. X, 8-10)» . Aussi est-il dit dans les Actes des Apôtres : « Purifiant leurs coeurs par la foi (Act. XV, 9) ». Pierre dit aussi dans son Épître : « Le baptême vous sauve, non par la purification des souillures de la chair, mais par le témoignage d'une bonne conscience (I Pierre, III, 21). C'est la parole de la foi que nous vous prêchons », parole qui sanctifie le baptême et lui donne la vertu de purifier; car Jésus-Christ qui est avec nous la vigne, et avec le Père le vigneron, « a aimé l'Église et s'est livré pour elle ». Lis l'Apôtre et vois ce qu'il ajoute : « Afin de la sanctifier en la purifiant dans le baptême de l'eau par la parole (Ephés. V, 25, 26) La purification ne serait donc pas l'effet de cet élément fluide et coulant, si on n'y ajoutait « la parole ». Cette parole de foi a tant de force dans l'Église de Dieu, qu'elle purifie même un petit enfant par l’intermédiaire de celui qui croit, qui l'offre, le bénit et le lave dans ces eaux salutaires ; et néanmoins cet enfant ne peut encore ni croire de coeur pour obtenir la justice, ni confesser de bouche pour obtenir le salut. Tout cela se fait par cette parole dont Notre-Seigneur a dit : « Déjà vous êtes purs, à cause de la parole que je vous ai dite ».
QUATRE-VINGT-UNIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « DEMEUREZ EN MOI, ET MOI EN VOUS », JUSQU'A CES AUTRES : « TOUT CE QUE VOUS VOUDREZ, VOUS LE DEMANDEREZ ET IL VOUS SERA ACCORDÉ ».(Ch. XV, 4-7)
LA VIGNE ET LES BRANCHES.
De même que les branches de la vigne ne peuvent avoir de sève et porter de fruit qu'autant qu'elles adhèrent au cep, de même nous ne pouvons rien faire dans l'ordre du salut sans l'union avec Jésus-Christ ; mais, dès lors que nous sommes unis à lui par la grâce et la fidélité à ses commandements, nous pouvons demander tout ce qui est vraiment utile à notre âme, et nous l'obtiendrons.
1. Jésus dit qu'il est la vigne, ses disciples les branches, et son Père le vigneron ; nous l'avons déjà expliqué de notre mieux. Dans la leçon d'aujourd'hui, il continue à dire qu'il est la vigne, et que ses disciples sont les branches ; voici ses paroles: « Demeurez en moi, et moi en vous ». Ils ne sont pas en lui de la même manière qu'il est lui-même en eux. Mais ces deux sortes de demeure sont utiles, non pas à lui, mais à eux. Les branches, en effet, sont dans la vigne de telle manière qu'elles ne lui donnent pas, mais qu'elles en reçoivent la sève qui les fait vivre ; et la vigne est dans les branches, de telle sorte qu'elle leur fournit l'aliment dont elles vivent, sans le recevoir d'elles. De la même manière, Jésus-Christ demeure en ses disciples, et eux demeurent en lui : c'est pour eux un avantage, et non pour lui. Qu'une branche, en effet, soit séparée d'une racine vivante, il peut en pousser une autre ; mais la branche coupée ne peut vivre sans la racine.
2. Enfin il ajoute ces paroles : « De même que la branche ne peut porter de fruit par elle-même, si elle ne demeure unie à la vigne ; ainsi en sera-t-il de vous, si vous ne restez pas en moi ». Grande recommandation de la grâce, mes frères,qui instruit le coeur des humbles et ferme la bouche des superbes. Voilà ce à quoi doivent répondre, s'ils l'osent, ceux qui, ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice, ne sont pas soumis à celle de Dieu (Rom, X, 3).Voilà ce à quoi doivent répondre ceux qui se plaisent à eux-mêmes et qui pensent pouvoir faire le bien sans le secours de Dieu. Ne résistent-ils pas à une pareille vérité, ces hommes à l'esprit corrompu, réprouvés dans leur foi (II Tim. III, 8), qui parlent et réprouvent d'après leur iniquité, et qui disent : C'est Dieu qui a fait de nous des hommes; mais c'est à nous-mêmes que nous devons d'être justes ? Que dites-vous, vous qui vous trompez vous-mêmes ? vous n'affirmez pas le libre arbitre, mais vous le précipitez du faîte où veut l'élever votre vaine présomption, jusqu'au fond de l'abîme. Votre parole est que l'homme fait le bien par lui-même : voilà la montagne au sommet de laquelle vous porte votre orgueil. Mais la vérité vous contredit en ces termes : « La branche ne peut porter de fruit par elle-même, si elle ne demeure unie à la vigne ». Allez maintenant par vos sentiers raboteux, et, sans vous laisser arrêter par rien, laissez-vous emporter par votre vain bavardage. Voilà le vide de votre présomption. Mais voyez ce qui vous attend, et s'il vous reste encore un peu de sens, vous en serez saisis d'horreur. Celui qui pense porter du fruit de lui-même, n'est pas uni à la vigne. Celui qui n'est pas uni à la vigne, n'est pas uni à Jésus-Christ ; celui qui n'est pas uni à Jésus-Christ n'est pas chrétien. Voilà la profondeur de l'abîme où vous tombez.
3. Mais considérez encore ce que la vérité ajoute ensuite : « Je suis la vigne, vous êtes les branches. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits, parce que sans moi vous ne pouvez rien faire ». Il veut nous empêcher de croire que, d'elle-même, la branche peut au moins porter quelque petit fruit ; aussi, après avoir dit « Celui-là porte beaucoup de fruit », il n'ajoute pas: sans moi vous ne pouvez faire que peu de chose, mais il dit : « Vous ne pouvez rien faire ». Donc on ne peut faire ni peu ni beaucoup sans celui sans lequel on ne peut rien faire. Bien que la branche n'ait porté que peu de fruit, le vigneron l'émonde afin qu'elle en porte davantage ; mais si elle ne demeure pas unie à la vigne, et si elle ne tire pas sa vie de la racine, elle ne pourra jamais porter de fruit, si petit qu'il soit. Jésus-Christ n'eût pu être la vigne, s'il n'eût été homme; et, cependant, il ne pourrait communiquer la grâce aux branches, s'il n'était aussi Dieu ; sans cette grâce on ne peut donc vivre, mais la mort reste néanmoins au pouvoir du libre arbitre. Aussi le Christ dit-il : « Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme une branche coupée ; et il séchera, et on le ramassera, et on le jettera au feu, et il sera brûlé ». Les branches de la vigne sont d'autant plus méprisables, si elles ne restent pas unies à la vigne, qu'elles sont plus glorieuses si elles y restent. Enfin, ainsi que le Seigneur le dit en parlant d'elles par le prophète Ézéchiel, lorsqu'elles sont coupées, elles ne sont d'aucune utilité pour l'usage du vigneron; elles ne peuvent être employées par le charpentier (Ezéch. XV, 5). Il n'y a que deux choses qui conviennent à ces branches : ou la vigne ou le feu; si elles sont unies à la vigne, elles ne seront pas jetées au feu; afin de n'être pas jetées au feu, qu'elles restent donc unies à la vigne.
4. « Si vous restez en moi », dit Notre-Seigneur, « et que mes paroles restent en vous, tout ce que vous voudrez vous le demanderez, et il vous sera accordé ». En demeurant en Jésus-Christ, que peuvent-ils vouloir que ce qui convient à Jésus-Christ ? Que peuvent-ils vouloir, en restant dans le Sauveur, que ce qui n'est pas étranger au salut ? En effet, autre chose est ce que nous voulons en tant que nous sommes en Jésus-Christ, autre chose est ce que nous voulons en tant que nous sommes encore dans ce monde. Par suite de notre demeure en ce monde, il nous arrive parfois de demander ce qui, à notre insu, ne nous est pas avantageux. Mais ne croyons pas que nous serons exaucés à cet égard, si nous restons en Jésus-Christ ; car, lorsque nous le prions, il ne nous accorde que ce qui nous est utile. Mais si nous demeurons en lui, et sises paroles demeurent en nous, nous pouvons lui demander tout ce que nous voudrons, et il nous l'accordera. Car si nous demandons quelque chose et qu'il ne nous l'accorde pas, c'est que nous ne demandons point ce que comporte sa demeure en nous, ni ce que comportent ses paroles qui demeurent en nous ; mais nous demandons ce que nous inspirent la faiblesse et la cupidité de la chair, qui ne demeurent point en lui et en qui ne demeurent point ses paroles. Assurément à ses paroles appartient cette prière qu'il nous a enseignée, et dans laquelle nous disons : « Notre Père qui êtes dans les cieux (Matth. VI, 9) ». Dans nos demandes ne nous écartons point des paroles et du sens de cette prière, et tout ce que nous demanderons nous sera accordé. Quand nous faisons ce qu'il commande, et que nous aimons ce qu'il promet, on peut dire alors que ses paroles demeurent en nous. Mais quand ses paroles demeurent dans notre mémoire, sans se refléter dans notre conduite, alors la branche n'est plus unie à la vigne, parce qu'elle ne tire pas sa sève de la racine. C'est pour marquer cette différence, qu'il est écrit: « Ils retenaient dans leur mémoire ses commandements, afin de les pratiquer (Ps. CII, 18) ». Plusieurs, en effet, les gardent dans leur mémoire, mais pour les mépriser, ou bien même pour s'en moquer et les combattre. En ceux-là ne demeurent point les paroles de Jésus-Christ ; ils les touchent, mais ils n'y sont pas attachés; c'est pourquoi, au lieu de tourner à leur avantage, elles rendront témoignage contre eux, et comme elles sont en eux sans y faire leur demeure, ils ne les possèdent que pour être jugés par elles.
QUATRE-VINGT-DEUXIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « C'EST POUR CELA QUE MON PÈRE A ÉTÉ GLORIFIÉ, AFIN QUE VOUS RAPPORTIEZ BEAUCOUP DE FRUIT », JUSQU'A CES AUTRES : « ET JE DEMEURE DANS SON AMOUR ». (Chap. XV, 8-10)
GLOIRE DE DIEU.
Le Père est glorifié par nos bonnes oeuvres et notre foi ; et c'est afin que nous puissions l'aimer et garder ses commandements qu'il nous a aimés le premier, qu'il nous a donné son Fils ; aimons-le donc, soyons-lui fidèles comme Jésus-Christ, notre médiateur, l'a aimé et lui est resté fidèle.
1. Le Sauveur, faisant de plus en plus à ses disciples l'éloge de la grâce qui nous sauve, leur dit : « C'est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et que vous deveniez mes disciples ». Qu'il y ait dans le texte « gloire » ou « clarification » , peu importe : ces deux mots viennent l'un et l'autre du mot grec goxazein, dont la racine est doxa, qui signifie gloire. J'ai pensé qu'il fallait vous faire cette remarque, parce que l'Apôtre dit : « Si Abraham a été justifié par « ses oeuvres, il a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu (Rom. IV, 2) ». La gloire que l'on a devant Dieu est celle par laquelle Dieu est glorifié et non pas l'homme, lorsque l'homme est justifié non par les oeuvres, mais par la foi; car c'est de Dieu que lui vient le pouvoir de faire le bien; parce que la branche, comme je l'ai déjà dit, ne peut porter de fruit par elle-même (Traité LXXXI, n. 2). Si c'est la gloire de Dieu que nous portions plus de fruit, et que nous devenions les disciples de Jésus-Christ, ne nous en faisons pas un titre de gloire, comme si cela nous venait de nous-mêmes. Cette grâce vient de Dieu ; ce n'est donc pas à nous, mais à lui qu'en revient la gloire. Aussi, comme, dans un autre passage, il avait dit « : Que votre lumière luise devant les hommes, de manière qu'ils voient vos bonnes œuvre », Jésus-Christ a voulu empêcher ses disciples de se regarder comme les auteurs de leurs bonnes oeuvres, et pour cela il a aussitôt ajouté : « Et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux (Matth. V, 16) ». En effet, ce qui glorifie le Père, c'est que nous portions plus de fruit et que nous devenions les disciples de Jésus-Christ; et qu'est-ce qui nous fait disciples de Jésus-Christ, si ce n'est celui dont la miséricorde nous prévient ? Nous sommes l'ouvrage de ses mains, nous avons été créés en Jésus-Christ par les bonnes oeuvres (I Ephés, II, 10).
2. « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans mon amour ». Voilà d'où nous viennent les bonnes oeuvres. Car d'où pourraient-elles nous venir, sinon de la foi, qui opère par la charité (Galat. V, 6) ? Et comment aimerions-nous, si nous n'étions aimés les premiers ? C'est ce que nous dit très-ouvertement notre Évangéliste dans une de ses Épîtres : « Pour nous, aimons Dieu, parce qu'il nous a aimés le premier (I Jean, IV, 19) ». Par ces paroles « : Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés », le Sauveur ne veut pas dire qu'entre notre nature et la sienne il y a la même égalité qu'entre le Père et lui; mais il nous montre la grâce par laquelle Jésus-Christ homme est médiateur entre Dieu et les hommes (I Tim. II, 5). Il montre qu'il est médiateur, lorsqu'il dit : « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés ». Car le Père assurément nous aime lui aussi, mais c'est dans le Fils ; car la gloire du Père est que nous portions du fruit dans la vigne, c'est-à-dire dans le Fils, et que nous devenions ses disciples.
3. « Demeurez », dit-il, «dans mon amour ». Comment y demeurerons-nous ? Écoute ce qui suit : « Si vous gardez mes commandements, vous resterez dans mon amour ». Est-ce l'amour qui fait garder les commandements, ou bien, est-ce la fidélité à les garder qui fait naître l'amour ? Qui peut douter que l'amour précède ? Car celui qui n'aime point n'a pas le moyen d'observer les commandements. Quand Jésus-Christ nous dit : « Si vous gardez mes commandements, « vous demeurerez dans mon amour », il nous montre, non pas ce qui fait naître l'amour, mais ce qui en est la preuve. C'est comme s'il disait : Ne pensez pas que vous demeurez dans mon amour, si vous ne gardez pas mes commandements ; mais si vous les gardez, vous y demeurerez : c'est-à-dire, il paraîtra que vous demeurerez dans mon amour si vous gardez mes commandements. Que personne donc ne se trompe, en disant qu'il aime Dieu, s'il ne garde pas ses commandements. Car mieux nous observons ses commandements, plus aussi nous l'aimons; et moins bien nous les gardons, moins nous l'aimons. Quoique, par ces paroles: « Demeurez dans mon amour », il ne paraisse pas de que l’amour il a voulu parler,de celui dont nous l'aimons, ou de celui dont il nous aime, nous pouvons néanmoins le savoir par ce qu'il a dit plus haut. En effet, après avoir dit : « Je vous ai aimés », il ajoute aussitôt : « Demeurez dans mon amour » ; c'est donc dans l'amour dont il nous a aimés. Que veut donc dire : « Demeurez dans mon amour ? » Le voici : demeurez dans ma grâce. Et que veulent dire ces paroles : « Si vous gardez mes commandements , vous demeurerez dans mon amour ? » Vous connaîtrez que vous demeurez dans l'amour dont je vous aime, si vous gardez mes commandements; donc, pour qu'il nous aime, il ne faut pas que d'avance nous gardions ses commandements ; mais, à moins qu'il nous aime, nous ne pouvons garder ses commandements. C'est là la grâce qui est connue aux humbles, mais qui est cachée aux superbes.
4. Et que signifie ce que Notre-Seigneur ajoute : « Comme j'ai gardé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour ? » Ici encore, assurément, il a voulu nous désigner cet amour dont le Père l'a aimé. En effet, après avoir dit : « Comme mon Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés », il ajoute aussitôt : « Demeurez « dans mon amour », évidemment dans cet amour dont je vous ai aimés. C'est pourquoi, ce qu'il dit du Père : « Je demeure dans son amour », il faut l'entendre de l'amour dont le Père l'a aimé. Mais ici encore faut-il entendre que c'est par la grâce que le Père aime le Fils, comme c'est par la grâce que le Fils nous aime, puisque nous sommes les enfants de Dieu par grâce et non par nature, tandis que le Verbe est son Fils unique par nature, et non par grâce ? ou bien est-ce au Fils en tant qu'homme qu'il faut rapporter ces paroles ? Oui, sans aucun doute. Par ces mots, en effet : « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés », il nous montre la grâce du médiateur. Mais Jésus-Christ est médiateur entre Dieu et les hommes, non pas en tant que Dieu, mais en tant qu'homme. Et assurément c'est de Jésus considéré comme homme qu'il est dit : « Et Jésus croisa sait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes (Luc, II, 52) ». En ce sens nous pouvons donc le dire en toute vérité bien que la nature humaine n'appartienne pas à la nature divine, cependant la nature humaine appartient à la personne du Fils unique de Dieu par l'effet d'une grâce, et cette grâce est si grande qu'il n'y en a pas de plus grande ni même de pareille. Cette assomption de la nature humaine n'a été, en effet, précédée d'aucun mérite; mais de cette union sont venus tous ses mérites. Le Fils demeure donc dans l'amour dont le Père l'a aimé, et c'est pour cela qu'il a gardé ses commandements. Qu'est-ce qu'aurait été même cet homme, si Dieu ne se l'était pas uni (Ps. III, 4) ? Car le Verbe était Dieu, Fils unique, coéternel à son Père; mais pour qu'un médiateur nous fût donné, par une grâce ineffable le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (Jean, I, 1, 14).