SOIXANTE-QUINZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST : « JE NE VOUS LAISSERAI PAS ORPHELINS », JUSQU'À CES AUTRES : « ET MOI AUSSI JE L'AIMERAI ET JE ME DÉCOUVRIRAI A LUI ». (Ch. XIV, 18-21)
RÉCOMPENSE DE LA FIDÉLITÉ A JÉSUS-CHRIST.
Le Sauveur promet à ses Apôtres, s'ils sont fidèles à ses commandements, non-seulement de se manifester à eux après sa résurrection, mais aussi de leur communiquer la vie éternelle, et de se faire voir à eux pendant l'éternité.
1. Jésus-Christ avait promis à ses disciples de leur envoyer le Saint-Esprit; mais, pour les empêcher de croire qu'il voulait l'envoyer à sa place, et qu'il ne serait plus lui-même avec eux, Notre-Seigneur ajouta ces paroles : « Je ne vous laisserai pas orphelins; je viendrai a à vous ». Les orphelins sont des pupilles. Le mot grec d'orphelin a la signification de pupille; car, dans le psaume où nous lisons : « Vous serez le protecteur du pupille (Ps. IX, 14) », la version grecque porte : protecteur de l'orphelin. Le Fils de Dieu nous a adoptés pour les enfants de son Père, et il a voulu que nous ayons pour Père selon la grâce, celui qui est son Père selon la nature; et néanmoins, il nous témoigne une tendresse toute paternelle lorsqu'il dit: « Je ne vous laisserai pas orphelins; je viendrai à vous ». C'est encore pour cela qu'il nous appelle les enfants de l'Époux, lorsqu'il dit: « L'heure viendra où l'Époux a leur sera enlevé, et alors les enfants de l'Époux jeûneront (Matth. IX, 15) ». Quel est l'Époux, sinon le Seigneur Jésus-Christ ?
2. Il dit ensuite : « Encore un peu de temps, et le monde ne me voit plus ». Eh quoi ! est-ce qu'alors le monde le voyait ? puisque par le nom de monde il veut désigner ceux dont il a parlé plus haut en ces termes : « Le monde ne peut recevoir le Saint-Esprit, parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas ». Le monde, assurément, voyait de lui ce qui pouvait se voir des yeux de la chair; mais il ne voyait pas le Verbe divin caché sous le voile de la chair: il voyait l'homme, mais ne voyait pas le Dieu; il voyait le vêtement, mais ne voyait pas celui qui le portait. Après sa résurrection, il laissa voir son corps à ses disciples, il leur permit même de le toucher, mais il ne voulait pas le montrer à ceux qui n'étaient pas du nombre des siens. Aussi est-ce peut-être ce qu'il faut entendre par ces paroles: « Encore un peu de temps, et le monde ne me voit pas; pour vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous vivrez ».
3. Que signifient ces mots: « Parce que je vis et que vous vivrez ? » Pourquoi dit-il qu'il vit lui-même présentement, et que, pour eux, ils vivront plus tard, sinon parce qu'il promettait de leur donner plus tard la vie qui animerait d'abord son corps ressuscité ? Et comme sa résurrection allait avoir bientôt lieu, il en parle au temps présent, pour en montrer la proximité. Mais comme la résurrection de ses disciples devait être différée jusqu'à la fin du monde, il ne dit pas: Vous vivez, mais: « Vous vivrez ». Ces deux résurrections, la sienne qui devait avoir lieu peu après, et la nôtre qui arrivera à la fin du monde, Notre-Seigneur les a ainsi promises d'une façon élégante et brève, par ces deux mots dont l'un regarde le présent et l'autre l'avenir: « Parce que je vis », dit-il, « et vous aussi vous vivrez ». C'est parce qu'il vit que nous vivrons. « Par un homme est venue la a mort, et par un homme viendra la résurrection des morts; car, comme tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Jésus-Christ (I Cor. XV, 21, 22) ». Et comme aucun n'est arrivé à la mort que par Adam, aucun n'arrive à la vie que par Jésus-Christ: parce que nous avons vécu, nous sommes morts ; mais c'est parce qu'il a vécu lui-même, que nous vivrons. Nous sommes morts à Jésus-Christ, quand nous vivons pour nous-mêmes. Mais parce qu'il est mort pour nous, il vit et pour lui-même et pour nous. C'est en effet parce qu'il vit, que nous vivons. Nous avons bien pu nous donner la mort à nous-mêmes, mais nous ne pouvons, de même, nous rendre la vie.
4. « En ce jour », dit-il, « vous connaîtrez que je suis dans mon Père et que vous êtes en moi, et moi en vous ». En quel jour, sinon en celui auquel il fait allusion en disant: « Et vous vivrez ? » Alors nous pourrons voir ce que nous croyons. Maintenant, sans doute, il est en nous, et nous sommes en lui. Mais ce que nous ne faisons que croire maintenant, alors nous le connaîtrons. Et quoique dès à présent la foi nous l'apprenne, alors notre connaissance aura pour base la comtemplation même de la réalité, tant que nous sommes dans un corps pareil au nôtre, c’est-à-dire sujets à la corruption et de nature à appesantir l'âme, nous sommes éloignés du Seigneur, nous marchons à la lueur de la foi et non au flambeau de la claire vue (II Cor. V, 6). Mais alors nous marcherons à la claire vue; car nous le verrons tel qu'il est (I Jean, III, 2). Si Jésus-Christ n'était pas en nous, même dès cette vie, l'Apôtre ne dirait pas: « Mais si Jésus-Christ est en nous, le corps est mort à cause du péché, mais l'Esprit est vivant à cause de la justice (Rom. VIII, 10)». Que nous soyons en lui, même dès cette vie, c'est ce que Notre-Seigneur nous montre quand il dit : « Je suis la vigne, vous êtes les branches (Jean, XV, 5) ». En ce jour donc, quand nous vivrons de cette vie qui doit absorber la mort, nous connaîtrons qu'il est dans le Père, que nous sommes en lui, et qu'il est en nous: car alors sera achevé ce qu'il a déjà commencé, c'est-à-dire d'être en nous et de nous faire vivre en lui.
5. « Celui qui a mes commandements », dit Notre-Seigneur, « et les garde, c'est celui-là qui m'aime ». Celui qui les a dans la mémoire et qui les garde dans sa manière de vivre, qui les a dans ses discours, et qui les garde en ses moeurs ; qui les a en les écoutant et qui les garde en les pratiquant, ou qui les a en les pratiquant, et qui les garde en y persévérant,« c'est celui-là », dit-il, «qui m'aime ». C'est par les oeuvres que l'amour doit se montrer, s'il veut être autre chose qu'un vain nom. « Et celui qui m'aime », continue-t-il, « sera aimé par mon Père; et moi aussi je l'aimerai, et je me manifesterai à lui ». Que veut dire: « J'aimerai ? » Est-ce qu'il ne commencera qu'alors à nous aimer, tandis que maintenant il ne nous aime pas ? Évidemment non. Comment, en effet, le Père pourrait-il nous aimer sans le Fils, ou comment le Fils pourrait-il nous aimer sans le Père ? Leur opération étant inséparable, pourraient-ils aimer séparément ? Quand Notre-Seigneur dit: « Je l'aimerai », cette parole se rapporte à ce qui suit: « Et je me manifesterai moi-même à lui ». « J'aimerai et je me manifesterai », c'est-à-dire, j'aimerai jusqu'à me manifester. Maintenant l'amour de Jésus-Christ ne va qu'à nous faire croire et pratiquer ce que la foi nous ordonne; mais alors son amour ira jusqu'à nous faire voir et à nous donner la claire vision pour récompense de notre foi, et nous aussi nous aimons maintenant, parce que nous croyons ce que nous verrons; mais alors nous aimerons parce que nous verrons ce que nous croyons.
SOIXANTE-SEIZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS LES PAROLES SUIVANTES : « JUDE, NON PAS L'ISCARIOTE, LUI DIT », : JUSQU'À CELLES-CI : « LA PAROLE QUE VOUS AVEZ ENTENDUE, N'EST PAS MA PAROLE, MAIS CELLE DU PÈRE QUI M'A ENVOYÉ » . (Chap. XIV, 22-24)
MANIFESTATION DE DIEU.
Jésus-Christ se manifeste à ceux qui l'aiment, intérieurement en ce monde, et dans le ciel il se manifestera à eux pour toujours, tandis que les mondains ne verront qu'un instant son humanité au jour du jugement, et jamais ils ne le contempleront dans son essence divine, parce qu'ils ne l'aiment pas.
1. Si les disciples de Jésus l'interrogent et que ce divin Maître leur réponde, nous sommes avec eux pour profiter de ses réponses, puisque nous lisons ou entendons lire le saint Évangile. Notre-Seigneur ayant dit. « Encore « un peu de temps, et le monde ne me voit déjà plus, mais vous me verrez », Jude, non pas celui qui le trahit et qui était surnommé Iscariote, mais celui dont l'épître se lit au même titre que les Épîtres canoniques, l'interrogea à ce sujet : « Seigneur, d'où vient que vous vous manifesterez à nous et non pas au monde ? » Soyons avec les Apôtres comme des disciples qui interrogent leur maître, et écoutons la réponse qu'il nous fait à tous. Jude le saint, et non pas l'impie, non pas le persécuteur du Seigneur, mais son suivant fidèle, lui demanda pourquoi il devait se manifester, non pas au monde, mais seulement à ses disciples ; pourquoi encore un peu de temps et le monde ne le verrait plus, tandis que ses disciples le verraient.
2. « Jésus lui répondit et lui dit: Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et « nous ferons en lui notre demeure. Celui qui «ne m'aime point ne garde pas mes paroles ». Voilà bien exposée la raison pour. laquelle il doit se manifester aux siens, et non pas aux étrangers qu'il désigne sous le nom de monde ; cette raison, c'est que les siens l'aiment et que les autres ne l'aiment pas. C'est la même raison qui fait chanter au saint Psalmiste: « Jugez-moi, mon Dieu, et séparez ma cause a de la nation qui n'est pas sainte (Ps. XLIL, 1) ». En effet, ceux qui aiment sont choisis parce qu'ils aiment: pour ceux qui n'aiment pas, quand même ils parleraient toutes les langues des hommes et des anges, ils ne sont qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante. Quand même ils auraient le don de prophétie, quand ils auraient pénétré tous les mystères et toute science, quand ils auraient toute la foi possible, jusqu'à transporter les montagnes, ils ne sont rien. Quand ils auraient distribué tous leurs biens, quand ils auraient livré leur corps pour être brûlé, cela ne leur servirait de rien (I Cor. XIII, 1-3). C'est l'amour qui distingue les saints d'avec le monde, qui les unit ensemble et fait qu'ils habitent la même maison (Ps. LXVII, 7). Dans cette maison le Père et le Fils font leur demeure, et ils donnent ce même amour à ceux devant qui ils se manifesteront à la fin du monde. C'est au sujet de cette manifestation que le disciple interrogeait le divin Maître; de cette manière, ceux qui ont entendu sa réponse de sa propre bouche, et nous qui la lisons dans l'Évangile, nous en sommes tous instruits. Le disciple n'avait fait de question qu'au sujet de la manifestation de Jésus-Christ, et le Christ lui a fait une réponse qui a trait à son amour et à sa demeure. Il y a donc une manifestation de Dieu tout intérieure, qu'ignorent absolument les impies, puisque Dieu, le Père et le Saint-Esprit ne se manifestent jamais à eux. Le Fils a pu se manifester à eux, mais dans sa chair, et cette manifestation est bien différente de la manifestation intérieure. Quelle qu'elle soit, elle ne durera pas toujours pour eux: elle ne durera qu'un peu de temps ; et ce sera pour leur jugement, et non pour leur joie; pour leur châtiment, et non pour leur récompense.
3. Voyons maintenant, autant que Dieu daignera nous le découvrir, comment il faut entendre ces paroles:« Encore un peu de temps « et le monde ne me voit déjà plus ; mais « vous, vous me verrez ». Peu après, sans doute, son corps, que les impies eux-mêmes pouvaient voir, devait être soustrait à leurs yeux, puisqu'après la résurrection aucun d'eux ne l'a vu. Mais comme les anges ont affirmé qu' « il viendra de la même manière que vous l'avez vu monter au ciel (Act. I, 11) » ; comme, d'ailleurs, la foi nous apprend qu'il viendra dans le même corps juger les vivants et les morts; alors, sans aucun doute, le monde le verra, et sous ce nom de monde sont compris ceux qui sont étrangers à son royaume. Et ainsi ces paroles: « Encore un peu de temps et le monde ne me voit déjà plus », il semble bien plus naturel de les entendre de la fin du monde, c'est-à-dire du moment où il se soustraira à la vue des damnés, tandis qu'il se fera voir pour toujours à ceux en qui son Père et lui font leur demeure à cause de leur amour pour lui. Il dit: « Encore un peu de temps », car ce qui paraît très-long aux hommes est très-court aux yeux de Dieu. C'est en effet de ce temps si court que notre Évangéliste Jean a dit : « Mes petits enfants, voici la dernière heure (I Jean, 11, 18) ».
4. Mais pour ne pas croire que le Père et le Fils seuls doivent, sans le Saint-Esprit, établir leur demeure en ceux qui les aiment, qu'on se rappelle ce qui a été dit plus haut du Saint-Esprit: « Le monde ne peut le recevoir, parce qu'il ne le voit point et ne le connaît point. Mais pour vous, vous le connaîtrez, parce qu'il restera avec vous et qu'il sera en vous (Jean, XLV, 17) ». Le Saint-Esprit est donc avec le Père et le Fils, pour établir sa demeure dans les saints; il reste dans leur intérieur, comme Dieu dans son temple. Le Dieu Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, viennent à nous, quand nous allons à eux: ils viennent en nous en nous secourant, et nous allons à eux en leur obéissant; ils viennent en nous en nous éclairant, et nous allons à eux en profitant de leurs lumières; ils viennent en nous en nous remplissant, et nous allons à eux en les recevant; par là nous les voyons non pas extérieurement, mais d'une manière intérieure, et leur demeure en nous est, non point passagère, mais éternelle. C'est ainsi que le Fils ne se manifeste pas au monde, car il appelle monde ceux dont il ajoute aussitôt « Celui qui ne m'aime pas ne garde pas mes paroles ». Voilà quels sont ceux qui ne voient jamais le Père ni le Saint-Esprit : ils voient le Fils un peu de temps, non pour être béatifiés, mais pour être jugés. Et ils le verront, non pas dans sa forme de Dieu, sous laquelle il est invisible en même temps que le Père et le Saint-Esprit, mais dans sa forme d'homme, sous laquelle il a paru méprisable aux hommes pendant sa passion, mais sous laquelle, aussi, il se montrera terrible dans son jugement.
5. Si Jésus ajoute: « Et la parole que vous avez entendue n'est pas la mienne, mais celle du Père qui m'a envoyé », n'en soyons ni étonnés, ni effrayés. Il n'est pas moindre que le Père ; mais il n'est que par le Père ; il n'est pas au-dessous du Père, mais il n'est pas de lui-même; et il n'a pas menti quand il a dit: « Celui qui ne m'aime pas ne garde pas mes paroles ». Il dit que ces paroles sont les siennes; peut-il être opposé à lui-même quand il dit ensuite: « Et la parole que vous « avez entendue n'est pas mienne ? « Peut-être a-t-il voulu établir ici une distinction, comme celle-ci : quand il parle de ses propres paroles », il en parle au pluriel; et quand il dit que « sa parole » n'est pas la sienne, mais bien celle de son Père, c'est lui-même qu'il veut désigner. « Au commencement, en effet, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (Jean, I, 1) ». Le Verbe n'est pas son Verbe à lui, mais celui du Père; comme il est non pas sa propre image, mais celle du Père: il n'est pas non plus son Fils à lui, mais celui du Père. C'est donc avec justesse qu'il attribue au Père ce qu'il fait, quoiqu'il lui soit égal, puisque c'est du Père qu'il tient de lui être égal en toutes choses.
SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME TRAITÉ.
DEPUIS LES PAROLES SUIVANTES : « JE VOUS Al DIT CES CHOSES DEMEURANT AVEC VOUS », JUSQU'A CES AUTRES : « JE VOUS DONNE MA PAIX; JE NE VOUS LA DONNE POINT COMME LE MONDE LA DONNE ». (Chap. XIV, 25-27)
LE SAINT-ESPRIT ET LA PAIX.
En quittant ses Apôtres, le Sauveur leur promet l'assistance du Saint-Esprit, qui les instruira à sa place, comme distributeur de la grâce divine ; ensuite il leur donne la paix, autant qu'une âme fidèle peut la posséder en ce monde, en attendant qu'elle jouisse, dans le ciel, de la paix inaltérable qui est Dieu lui-même ; paix que les mondains ne peuvent goûter les uns avec les autres, loin de Jésus-Christ.
1. Dans le passage du saint Évangile qui précède celui qui vient de nous être lu, le Seigneur Jésus avait dit que le Père et lui viendraient vers ceux qui l'aiment, et qu'ils établiraient en eux leur demeure. Déjà un peu plus haut il avait dit du Saint-Esprit : « Mais vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera auprès de vous et qu'il sera en vous (Jean, XIV, 17) ». Ces paroles nous ont fait :comprendre que la Trinité divine demeure tout entière dans les saints comme dans son temple. Maintenant Jésus ajoute: « Je vous ai dit ces choses pendant que je demeure avec vous ». Cette demeure est autre que celle qu'il promet pour l'avenir; et celle qui doit venir est autre que celle qu'il certifie pour le temps présent. La première est spirituelle et tout intérieure, elle a lieu dans les âmes; la seconde est corporelle et se manifeste extérieurement aux yeux et aux oreilles. La première béatifie dans l'éternité ceux qui ont été sauvés; la seconde visite dans le temps ceux qui doivent l'être. Quant à la première, le Seigneur ne s'éloigne jamais de ceux qui l'aiment; quant à la seconde, il vient et s'éloigne. « Je vous ai dit ces choses »,ajoute-t-il, « pendant que je demeure avec vous » ; c'est-à-dire par le fait d'une présence corporelle, qui le leur rendait visible et lui permettait de leur parler.
2. « Mais le Paraclet », continue-t-il, « le Saint-Esprit, que le Père enverra en mon nom, c'est lui qui vous enseignera toutes choses et vous rappellera toutes les choses que je vous ai dites ». Le Fils parle-t-il. tandis que c'est le Saint-Esprit qui enseigne; de telle sorte que, si le Fils parle, nous entendons ses paroles, mais nous ne les comprenons qu'autant que le Saint-Esprit nous en donne l'intelligence ? Le Fils parle-t-il sans le Saint-Esprit, et le Saint-Esprit enseigne-t-il sans le Fils; ou plutôt, le Fils n'enseigne-t-il pas lui aussi, et le Saint-Esprit ne parle-t-il pas lui-même ? Et quand Dieu nous dit et nous enseigne quelque chose, n'est-ce pas la Trinité elle-même qui parle et qui enseigne ? Mais précisément parce qu'il y a une Trinité, il fallait indiquer chacune de ses personnes, et concevoir chacune d'elles comme étant distincte des autres, tout en comprenant qu'elles sont inséparables les unes des autres. Écoute le Père, c'est lui qui parle en ce passage : « Le Seigneur m'a dit: Tu es mon Fils (Ps. II, 7) ». C'est encore lui qui enseigne en cet autre endroit: « Tout homme qui entend parler le Père et apprend de lui, vient à moi (Jean, VI, 45) ». Tout à l'heure tu as entendu parler le Fils; car il a dit de lui-même: « Tout ce que je vous aurai dit ». Si tu veux assurer qu'il enseigne , rappelle-toi le maître dont il est dit: « Vous n'avez qu'un Maître , Jésus-Christ (Matth. XXIII,10) ». Pour le Saint-Esprit, tu sais qu'il enseigne ; car il est dit: « Lui-même vous enseignera toutes choses » ; écoute-le parler en ce passage des Actes des Apôtres, où il est rapporté que le Saint-Esprit dit à saint Pierre: « Va avec eux, parce que c'est moi qui les ai envoyés (Act. V, 20)». C'est donc toute la Trinité qui parle et qui instruit; mais si chaque personne n'était signalée individuellement, la faiblesse humaine n'aurait pu le comprendre. Car, comme la Trinité est absolument inséparable, nous n'aurions jamais su qu'en elle se trouvent trois personnes, si l'on avait toujours parlé d'elle sans faire de distinction entre ces mêmes personnes. Quand nous disons: Le Père, le Fils et le Saint-Esprit, nous ne les nommons pas ensemble, quoique cependant ils ne puissent pas n'être pas ensemble. Quant à ce que Jésus ajoute: « Il vous rappellera », nous devons aussi comprendre par là qu'il nous est enjoint de ne pas oublier que ses salutaires enseignements touchent à la grâce, et que la grâce nous rappelle l'Esprit-Saint.
3. « Je vous laisse la paix », continue Jésus, « je vous donne ma paix ». C'est là cette paix par-dessus la paix dont nous parle le Prophète: au moment de partir, il nous laisse la paix; quand il viendra à la fin des temps, il nous donnera sa paix. Il nous laisse la paix dans ce monde, il nous donnera sa paix dans l'autre vie; il nous laisse la paix avec laquelle, tant que nous la conservons, nous triomphons de l'ennemi; il nous donnera sa paix, quand nous régnerons sans craindre désormais l'ennemi. Il nous laisse la paix, afin qu'ici-bas nous nous aimions les uns les autres; il nous donnera sa paix, quand nous ne pourrons plus avoir de dissentiment les uns avec les autres ; il nous laisse la paix, afin que nous ne jugions pas réciproquement de nos intentions cachées, tant que nous sommes en ce monde; il nous donnera sa paix, lorsqu'il manifestera les pensées des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due (I Cor. IV, 5). Mais c'est toujours en lui et par lui que nous avons la paix; qu'il s'agisse de celle qu'il nous laisse avant d'aller à son Père, ou qu'il soit question de celle qu'il nous donnera en nous conduisant à son Père, peu importe. Mais, en allant à son Père, nous laisse-t-il autre chose que lui-même, puisqu'il ne s'éloigne pas de nous ? Il est lui-même notre paix, car de deux peuples il n'en a fait qu'un (Ephés. II, 14). Il est donc lui-même la paix, et quand par la foi nous croyons qu'il est, et quand nous le voyons tel qu'il est (I Jean, III, 2). Si, en effet, tandis que nous sommes dans un corps corruptible qui appesantit l'âme, que nous marchons par la foi et non par l'évidence, il ne nous abandonne pas dans notre pèlerinage loin de lui (II Cor. V,6, 7), combien moins nous abandonnera-t-il, quand nous serons arrivés à l'évidence elle-même ! Combien plus nous remplira-t-il de lui-même !
4. Mais pourquoi, lorsqu'il a dit: « Je vous laisse la paix », n'a-t-il pas ajouté: « la mienne ? » Et quand il a dit: « Je vous donne », a-t-il ajouté : « ma paix ? » Faut-il sous-entendre le mot « ma » où il n'a pas été dit, et parce qu'il est employé à l'un des deux endroits, se rapporte-t-il aussi à l'autre ? N'y a-t-il pas là quelque chose à lui demander et à rechercher ? Ne devons-nous pas frapper afin qu'il nous ouvre ? Par cette paix qu'il déclare être la sienne, n'a-t-il pas voulu désigner celle qu'il possède lui-même ; et la paix qu'il nous laisse en ce monde n'est-elle pas plutôt la nôtre que la sienne ? Il ne rencontre, en effet, en lui-même aucune opposition au bien, celui qui n'est pas sujet à commettre le péché ; pour nous, notre paix est de telle nature que nous devons dire encore : « Pardonnez-nous nos offenses (Matth. VI, 12) ». Nous avons donc une certaine paix, parce que nous nous réjouissons dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur; mais cette paix n'est pas entière. Car nous sentons dans nos membres une autre loi qui combat contre la loi de notre esprit (Rom. VII, 22, 23). De même la paix se trouve entre nous, parce que nous avons une confiance mutuelle, que nous nous aimons les uns les autres, mais cette paix n'est pas entière, parce que nous ne voyons pas mutuellement les pensées de notre coeur, et certaines choses qui nous concernent et sont en nous, nous les jugeons ou en bien ou en mal. Aussi, et quoiqu'elle nous ait été laissée par Jésus-Christ, cette paix est la nôtre; et même, telle qu'elle est, nous ne l'aurions pas sans lui. Quant à lui, il ne possède point une paix pareille à la nôtre. Si nous la conservons jusqu'à la fin telle que nous l'avons reçue, il la rendra semblable à la sienne: alors nous ne sentirons plus en nous aucun combat, et dans les coeurs les uns des autres, rien ne nous sera plus caché. Je ne l'ignore pas: on peut entendre ces paroles du Seigneur en ce sens qu'il répéterait deux fois la même chose : «Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; par conséquent, après avoir dit. « la paix » , il se répéterait en disant « ma paix » ; et après vous avoir dit: « je vous laisse », il se répéterait encore en disant: « je vous donne ». Que chacun l'entende comme il lui plaira; pour moi, j'aime et je crois que vous aimez aussi, mes bien chers frères, à considérer cette paix comme celle qui nous fait vaincre l'ennemi avec ensemble, et désirer cette autre paix au sein de laquelle nous n'aurons plus d'ennemi.
5. Quant à ce que le Seigneur ajoute « Je ne vous la donne pas, comme le monde la donne », quel est le sens de ces paroles ? Le voici : je ne vous la donne pas comme la donnent les hommes qui aiment le monde. Ceux-là, en effet, se donnent la paix, afin que, débarrassés des soucis, des procès et des guerres , ils jouissent, non pas de Dieu, mais du monde qui possède leurs affections; et quand ils donnent la paix aux justes, en cessant de les persécuter, ce n'est pas une paix véritable, car il n'y a pas de véritable accord où les coeurs sont désunis. On appelle consorts, ceux qui unissent leurs sorts; ceux qui unissent leurs coeurs, doivent donc de même s'appeler concords. Pour nous, mes très-chers frères, Jésus-Christ nous laisse la paix et nous donne sa paix, non pas comme la donne le monde, mais comme la donne celui par qui a été fait le monde; il nous la donne, afin que nous soyons tous d'accord, que nous soyons unis de cœur et que, n'ayant plus qu'un seul coeur, nous l'élevions en haut et ne le laissions pas se corrompre sur la terre.
SOIXANTE-DIX-HUITIÈME TRAITÉ.
SUR CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « QUE VOTRE COEUR NE SOIT POINT TROUBLÉ ET NE CRAIGNE POINT, ETC. » (Chap. XIV, 27-28.)
JÉSUS-CHRIST, DIEU ET HOMME.
Les Apôtres se troublaient de voir le Sauveur s'éloigner d'eux ; mais il les console en leur rappelant que, s'il les quitte, ce n'est pas comme Dieu, et que, en qualité d'homme, il va être glorifié pat son Père. Si donc ils l'aiment, ils doivent plutôt se réjouir que se contrister.
1. Nous venons d'entendre, mes frères, ces paroles que Notre-Seigneur adresse à ses disciples: « Que votre cœur ne soit point troublé « et qu'il ne craigne point. Vous avez entendu que je vous ai dit: Je m'en vais et je viens à vous; si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que le Père est plus grand que moi ». Bien qu'il leur fît la promesse de revenir à eux; dès lors qu'il s'éloignait d'eux, leur coeur pouvait se troubler et craindre que pendant l'absence du pasteur le loup vînt ravager le troupeau. Mais ceux dont l'homme s'éloignait, le Dieu ne les quittait pas. Or, Jésus-Christ est, tout ensemble, Dieu et homme; il s'en allait donc en tant qu'homme, mais il restait en tant que Dieu. Il s'en allait par ce qui, en lui, n'était qu'en un seul lieu : il restait par ce qui, de lui, se trouvait partout. Pourquoi donc leur cœur se troublait-il et craignait-il, au moment où Jésus se dérobait à leurs yeux, sans néanmoins quitter leur coeur ? Dieu ne peut être contenu dans un lieu ; pourtant il se retire du cœur de ceux qui s'éloignent de lui ; il se retire, Don par le mouvement des pieds, mais par l'effet de leurs moeurs, et il vient vers ceux qui se tournent vers lui, non par le visage, mais par la foi, et qui s'approchent de lui, non par le corps, mais par l'esprit. Pour leur faire comprendre que, quand il disait: « Je m'en vais et je viens à vous », il parlait en tant qu'homme, il ajoute aussitôt: « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que mon Père est plus grand que moi ». Donc le Fils doit aller au Père par ce en quoi il ne lui est pas égal, et il en viendra de même pour juger les vivants et les morts; mais en tant que le Fils unique est égal à celui qui l'engendre, il ne s'éloigne pas du Père ; il est tout entier partout avec lui, puisqu'il est Dieu comme lui, et qu'il ne se trouve pas plus que lui circonscrit dans l'espace. Car, comme dit l'Apôtre, a ayant la forme de Dieu, « il n'a pas regardé comme une usurpation a d'être égal à Dieu ». Comment, en effet, aurait-il pu dérober cette nature qu'il avait, non point par usurpation, mais par naissance ? « Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'esclave (Philipp. II, 6, 7) ». Non pas qu'il ait perdu la première nature, mais parce qu'il s'est revêtu de la seconde. En s'anéantissant ainsi, il paraissait ici-bas plus petit qu'il n'était auprès du Père. La forme d'esclave est survenue, mais la forme de Dieu ne s'est pas retirée; il a pris l'une sans perdre l'autre. A cause de sa nature d'esclave il dit : « Le Père est plus grand que moi » ; en raison de sa nature divine, il dit. « Le Père et moi nous sommes un (Jean, X, 30)».
2. Que l'Arien y fasse attention, et que cette attention le guérisse de ses contentions vaines et, qui pis est, insensées. C'est par cette forme d'esclave que le Fils de Dieu est plus petit non-seulement que le Père, mais aussi que l'Esprit-Saint; j'ajouterai encore qu'il est plus petit que lui-même. Car dans la forme de Dieu il est plus grand que lui-même. En effet, Jésus-Christ homme est appelé le Fils de Dieu, puisque sa chair toute seule dans le sépulcre a mérité d'être ainsi appelée. Confessons-nous autre chose, lorsque nous disons que nous croyons au Fils unique de Dieu, qui a été crucifié sous Ponce-Pilate et enseveli ? N'est-ce point sa chair, sans son âme, qui a été ensevelie ? Ainsi, quand nous croyons au Fils de Dieu qui a été enseveli, évidemment nous donnons le nom de Fils de Dieu à sa chair qui seule a été ensevelie. Par conséquent, Jésus-Christ le Fils de Dieu, égal à son Père dans sa forme de Dieu, est plus grand que lui-même, parce qu'il s'est anéanti, non en perdant la forme de Dieu, mais en prenant la forme d'esclave. En effet, la forme de Dieu, qu'il n'a pas perdue, est plus grande que la forme d'esclave qu'il a prise. Y a-t-il donc rien d'étonnant ou d'indigne de lui, si, en parlant dans le sens de cette forme d'esclave, le Fils de Dieu a dit : « Le Père est plus grand que moi », et si, en parlant dans la forme de Dieu, ce même Fils de Dieu a dit encore « Le Père et moi nous sommes un ? » Ils sont un en ce sens que le « Verbe est Dieu »; le Père est plus grand en ce sens que « le Verbe s'est « fait chair (Jean, I, 1, 14) » . J'ajouterai même, ce que ne pourront nier ni les Ariens ni les Eunomiens, selon cette forme d'esclave Jésus-Christ enfant était plus petit que ses parents, lorsque étant enfant, comme il est écrit, « il leur était soumis (Luc, II, 51) ». O hérétique, Jésus-Christ étant Dieu et homme ,pourquoi, s'il parle comme homme, calomniez-vous le Dieu ? En lui se trouve la nature humaine; il en donne la preuve, et tu oses, à cause de cela, ravaler sa nature divine ? Infidèle, ingrat, oses-tu bien diminuer celui qui t'a créé, parce qu'il te fait connaître ce qu'il est devenu à cause de toi ? En effet, le Fils de Dieu, par qui l'homme a été fait, était l'égal du Père, et néanmoins il s'est fait homme pour devenir plus petit que le Père; sans cela que serait l'homme ?
3. Que notre Seigneur et Maître dise donc ouvertement: « Si vous m'aimiez, assurément vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, parce que le Père est plus grand que moi ». Écoutons avec les disciples les paroles du Maître, ne prenons pas pour guide, comme les étrangers, la perfidie du séducteur: reconnaissons la double substance de Jésus-Christ, la substance divine par laquelle il est égal au Père, et la substance humaine par laquelle le Père est plus grand que lui; reconnaissons également que ces deux natures font non pas deux personnes, mais un seul Christ ; autrement nous ferions de Dieu une quaternité, et non pas une trinité. De même que l'âme raisonnable et le corps ne font qu'un seul homme, de même Dieu et l'homme ne sont qu'un seul Christ, et ainsi Jésus-Christ est-il en même temps Dieu, âme raisonnable et corps: nous confessons Jésus-Christ sous tous ces rapports, nous le confessons sous chacun d'eux; par qui donc le monde a-t-il été fait ? Par Jésus-Christ, mais par Jésus-Christ dans sa forme de Dieu. Qui a été crucifié sous Ponce-Pilate ? C'est Jésus-Christ, mais Jésus-Christ dans sa forme d'esclave. Ainsi en est-il de chaque partie dont en lui se compose l'homme. Qui est-ce qui n'a pas été laissé dans les enfers ? Jésus-Christ , mais Jésus-Christ dans son âme seule. Qui est-ce qui à été renfermé trois jours dans le sépulcre avant de ressusciter ? Jésus-Christ, mais Jésus-Christ dans sa chair seulement. Chacune de ces parties est appelée Jésus-Christ, et leur ensemble ne forme pas deux ni trois Jésus-Christ, mais un seul Jésus-Christ. C'est pourquoi il dit: « Si vous m'aimiez, assurément vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père » ; car il faut féliciter la nature humaine qui a été prise par le Verbe Fils unique de Dieu , d'être devenue immortelle dans le ciel, et, de terre qu'elle était, d'avoir été élevée si haut, qu'elle est devenue incorruptible et s'est assise à la droite du Père. C'est en ce sens que Notre-Seigneur annonce qu'il doit aller au Père; il est évident qu'il allait à lui en tant qu'il était toujours avec lui. Mais c'était véritablement aller avec lui et s'éloigner de nous, que de changer et de rendre immortel ce corps mortel qu'il avait emprunté à notre nature, et d'élever jusqu'au ciel ce par quoi il était des-, tendu pour nous sur la terre. Qui ne se réjouirait, s'il aime Jésus-Christ, de voir sa nature déjà immortalisée en. Jésus-Christ, et de pouvoir espérer que Jésus-Christ le rendra lui-même immortel ?