CENT UNIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET VOUS NE ME VERREZ PLUS », JUSQU'A CES AUTRES : « ET EN CE JOUR VOUS NE ME DEMANDEREZ RIEN ». (Chap. XVI, 16-23)
LA VIE PRÉSENTE ET LA VIE FUTURE.
Entre le moment de la mort du Christ et celui de sa résurrection devaient déjà se vérifier ces paroles : « Encore un peu de temps, etc. » Mais elles ont particulièrement trait, d'abord à la vie présente, où nous gémissons, et ensuite à la vie éternelle, où nous saurons tout et où rien ne nous manquera.
1. Ces paroles de Notre-Seigneur à ses disciples : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me verrez, parce que je vais à mon Père », étaient pour eux si obscures, avant l'accomplissement de ce qu'elles annonçaient, qu'ils se demandaient entre eux ce qu'il voulait dire, et qu'ils avouaient n'y rien comprendre. L'Évangile, en effet, ajoute : « Quelques-uns donc des disciples se dirent entre eux : Qu'est-ce qu'il nous dit : Encore un « peu de temps et vous me verrez, et encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, parce que je vais à mon Père ? Ils disaient donc : Qu'est-ce qu'il nous dit : Encore un peu de temps ? Nous ne savons ce qu'il dit ». Ce qui les embarrassait, c'est qu'il disait : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez pas, et encore un peu de temps et vous me verrez ». Auparavant il leur avait dit, non pas : « Encore un peu de temps » ; mais seulement : « Je vais à mon Père, et vous ne me verrez plus (Jean, XVI, 10) ». Il semblait alors leur parler clairement, et entre eux ils ne se demandèrent rien à ce sujet. Mais ce qui leur était alors caché et leur fut découvert peu après, nous est maintenant connu. Peu après, en effet, Jésus-Christ souffrit, et ils ne le virent plus ; et encore un peu après, il ressuscita, et ils le virent de nouveau. Par le mot « plus » il voulait leur faire comprendre qu'ils ne le verraient plus à l'avenir, et nous avons déjà expliqué que c'est le sens qu'il faut donner à ces paroles: «Vous ne me verrez plus »; car, à l'occasion de cet autre passage: «L'Esprit-Saint accusera le monde touchant la justice, parce que je vais au Père, et vous ne me verrez plus (Traité XCV) », nous avons dit qu'ils ne le verraient plus dans un corps mortel.
2. « Mais Jésus », continue l'Évangéliste, « connut qu'ils voulaient l'interroger, et il leur dit: Vous vous demandez entre vous ce que j'ai dit : Encore un peu de temps, et vous ne me verrez pas ; et encore un peu temps, et vous me verrez. En vérité, en vérité, je vous dis que vous pleurerez et vous gémirez, vous, et le monde se réjouira; vous serez contristés , mais votre tristesse se changera en joie ». Ces paroles peuvent s'entendre en ce sens que les disciples furent contristés par la mort de Notre-Seigneur et réjouis aussitôt après par sa résurrection. Mais le monde, et par là il faut entendre ses ennemis, c'est-à-dire ceux qui le mirent à mort, le monde s'est réjoui de la mort de Jésus-Christ, pendant que ses disciples en étaient contristés. Par le mot « monde », on peut entendre la malice de ce monde, c'est-à-dire des hommes qui aiment le monde. C'est pourquoi l'apôtre saint Jacques dit dans son épître : « Quiconque voudra être ami de ce monde se rend ennemi de Dieu (Jacq. IV, 4) ». Inimitiés contre Dieu en raison desquelles on n'a pas épargné même son Fils unique.
3. Le Seigneur ajoute ensuite : « Une femme, lorsqu'elle enfante, est dans la tristesse, parce que son heure est venue; mais lorsqu'elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de sa douleur à cause de sa joie, « parce qu'un homme est né au monde. Et vous, vous avez maintenant de la tristesse; mais je vous verrai de nouveau, et votre coeur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie ». Cette comparaison ne paraît pas difficile à comprendre. L'explication en est toute trouvée, puisque Notre-Seigneur nous l'a donnée lui-même. L'enfantement est comparé à la tristesse, et la délivrance à la joie, qui est d'ordinaire plus grande lorsque, au lieu d'une fille, c'est un garçon qui vient au monde. Quant à ces mots : « Personne ne vous ravira votre joie n, comme Jésus lui-même est leur joie, ils nous sont expliqués par ce que dit l'Apôtre: «Jésus-Christ ressuscitant d'entre les morts ne mourra plus, et la mort n'exercera plus jamais sur lui son empire (Rom. VI, 9) ».
4. Jusque-là, nous n'avons fait que courir dans cette partie de l'Évangile que nous expliquons aujourd'hui, tant chaque chose est facile à comprendre ; mais ce qui suit demande une attention bien plus profonde. Que veulent dire en effet ces paroles : « Et en ce jour vous ne me demanderez rien ? » Le mot ici employé, rogare, ne signifie pas seulement demander, il signifie encore interroger. Et l'Évangile grec, dont celui-ci est la traduction, emploie lui aussi un mot qui présente les deux sens. Ainsi le grec ne peut nous aider à découvrir le sens précis du mot latin; et quand il pourrait le faire, toute difficulté n'aurait pas disparu. Car nous voyons qu'après sa résurrection Notre-Seigneur a été interrogé et prié. Ses disciples l'ont interrogé, au moment où il montait au ciel, pour savoir quand il reviendrait et rétablirait le royaume d'Israël (Act. I, 6). Il était déjà dans le ciel, quand il fut prié par saint Etienne de vouloir bien recevoir son âme (Id. VII, 58). Où est l'homme assez osé pour penser ou dire qu'il ne faut pas prier Jésus-Christ aujourd'hui qu'il est assis au plus haut des cieux, puisqu'on le priait lorsqu'il était sur la terre ? qu'il ne faut pas prier Jésus-Christ aujourd'hui qu'il est immortel, puisqu'il fallait le prier quand il était mortel ? Ah ! mes très-chers frères, prions-le plutôt de vouloir bien résoudre lui-même cette difficulté, en faisant briller sa lumière dans nos coeurs, pour nous faire comprendre ce qu'il a voulu dire.
5. Je le pense, ces paroles: « De nouveau je vous verrai et votre coeur se réjouira, et personne ne vous enlèvera votre joie », doivent se rapporter non pas au temps où, après sa résurrection, il leur donna sa chair à voir et à toucher (Jean, XX, 27), mais plutôt à ce temps dont il avait déjà dit : « Celui qui m'aime sera aimé par mon Père, et je l'aimerai, et je me montrerai à lui (Jean, XIV, 21) ». Déjà, en effet, Jésus-Christ était ressuscité, déjà il s'était montré dans sa chair à ses disciples, déjà il était assis à la droite du Père, quand l'apôtre Jean, dont nous expliquons l'Évangile, disait dans fine de ses épîtres : « Mes bien-aimés, maintenant nous sommes les enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'est point encore apparu ; nous savons que, quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (I Jean, III, 2) ». Cette vision n'est pas pour cette vie, mais pour la vie future; elle est,non pas du temps, mais de l'éternité. « C'est », dit celui qui est la vie, «c'est vie éternelle, de vous connaître, vous, le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé (Jean, XVII, 3) ». Au sujet de cette vision et de cette connaissance, l'Apôtre nous dit: «Nous ne voyons rien maintenant a que comme dans un miroir et sous des images obscures; mais alors nous verrons face à face. Maintenant je ne le connais qu'imparfaitement, mais alors je le connaîtrai comme :(je suis connu de lui (I Cor. XIII, 12, 13)». Ce fruit de tout son travail, l'Église l'enfante aujourd'hui par ses désirs ; alors elle le produira en le voyant. Maintenant elle l'enfante en gémissant, alors elle le produira en se réjouissant; maintenant elle l'enfante en priant, alors elle le produira en louant. Et c'est un garçon ; car c'est à ce fruit de là contemplation que se rapportent toutes les oeuvres de l'action. Seul il est libre ; car il est désiré pour lui-même et il ne se rapporte à rien autre chose. C'est lui que sert toute action, c'est à lui que se rapporte tout ce qui se fait de bien, parce que le bien se fait pour lui; on n'entre en possession de lui, et on ne le possède que pour lui-même, et ce n'est point pour autre chose. Il est la fin qui nous doit suffire : il est donc éternel; car la seule fin qui puisse nous suffire est celle qui n'a pas de fin. C'est ce qui était inspiré à Philippe, lorsqu'il disait : « Montrez-nous le Père, et cela nous suffit ». En promettant de le lui montrer, le Fils lui fait la promesse de se montrer lui-même : « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi (Jean, XIV, 8, 10) ? » C'est donc avec raison que nous entendons ces paroles : « Personne ne vous enlèvera votre joie », la joie de l'objet qui nous suffit.
6. Parce que nous venons de dire, il nous est, ce me semble, possible de mieux saisir ces paroles : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me verrez ». Ce peu de temps dont parle Notre-Seigneur, c'est tout l'espace qui renferme le temps présent. C'est pourquoi notre Évangéliste dit encore dans une de ses épîtres : « C'est la dernière heure (Jean, II, 18) ». Et ce que Notre-Seigneur ajoute : « Parce que je vais à mon Père », doit se rapporter à la première phrase : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus » ; et non pas à la seconde, où il dit : « et encore un peu de temps et vous me verrez ». Dès lors qu'il devait aller au Père, ils ne devaient plus le voir. Il ne dit donc pas qu'il devait mourir, et que jusqu'à sa résurrection il serait soustrait à leur vue ; mais il dit qu'il devait aller au Père ; ce qu'il fit après sa résurrection, lorsqu'après avoir conversé avec eux pendant quarante jours, il monta au ciel (Act. I, 3, 9). Il dit donc « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus ». Et il ledit à ceux qui le voyaient corporellement, parce qu'il devait aller au Père, et qu'ils ne le verraient plus comme homme mortel, et tel qu'il était lorsqu'il leur disait ces choses. Quant à ce qu'il ajoute : « Et encore un peu de temps, et vous me verrez », c'est à toute l'Église qu'il le promet; comme c'est à toute l'Église qu'il a fait cette autre promesse : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (Matth. XXVIII, 20) ». Le Seigneur ne retardera pas l'accomplissement de sa promesse : Encore un peu de temps, et nous le verrons, mais dans un état où nous n'aurons pas à le prier ni à l'interroger, parce qu'il ne nous restera rien à désirer ni rien de caché à apprendre. Ce peu de temps nous paraît long, parce qu'il n'est pas encore passé ; mais quand il sera fini, trous comprendrons combien il était court. Que notre joie ne ressemble donc pas à celle du monde dont il est dit : « Mais le monde se réjouira »; et néanmoins, pendant l'enfantement du désir de l'éternité, que notre tristesse ne soit pas sans joie; car, dit l'Apôtre : « Joyeux en espérance, patients en tribulations (Rom. XII,12) ». En effet, la femme qui enfante, et à laquelle nous avons été comparés, ressent plus de joie à mettre au monde un enfant, qu'elle ne ressent de tristesse à souffrir sa douleur présente. Mais finissons ici ce discours. Ce qui suit offre en effet une difficulté très-épineuse ; il faut ne pas le circonscrire dans le peu de temps qui nous reste, afin de pouvoir l'expliquer avec plus de loisir, s'il plait au Seigneur de nous en faire la grâce.
CENT DEUXIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ JE VOUS LE DIS, SI VOUS DEMANDEZ QUELQUE CHOSE AU PÈRE EN MON NOM, IL VOUS LE DONNERA », JUSQU'À CES AUTRES : « DE NOUVEAU JE LAISSE LE MONDE ET JE VAIS AU PÈRE ». (Chap. XVI, 23-28)
L'HOMME SPIRITUEL.
Pour obtenir du Père ce qu'on lui demande, il faut d'abord connaître Jésus-Christ tel qu'il est et ne rien demander qui ne se rapporte au salut. Mais, pour cela, il faut être spirituel, et c'est ce que le Sauveur promet è ses Apôtres de leur obtenir de la part du Père ; car il les aime.
1. Il nous faut maintenant expliquer ces paroles de Notre-Seigneur : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera ». Déjà, dans les premières parties de ce discours de Notre-Seigneur, et à l'occasion de ceux qui demandent certaines choses au Père au nom de Jésus-Christ et ne les reçoivent pas, nous avons dit que demander quelque chose de contraire au salut (Traité LXXIII), ce n'est pas demander au nom du Sauveur ; car lorsque Jésus a dit : « En mon nom », il a voulu faire allusion, non pas au bruit que font les lettres et les syllables, mais à ce que ce son signifie et représente réellement. Ainsi celui qui pense de Jésus-Christ ce qu'il ne doit pas penser du Fils unique de Dieu, ne demande pas en son nom, bien qu'il prononce les lettres et les syllabes qui composent son nom; il demande au nom de celui dont il se fait l'idée au moment où il formule sa demande. Pour celui qui pense de Jésus-Christ ce qu'il en doit penser, il demande en son nom, et il reçoit ce qu'il demande, si d'ailleurs il ne demande rien de contraire à son salut éternel. Mais il le reçoit quand il doit le recevoir. Il est certaines choses qui ne sont pas refusées, mais qui sont différées, pour être données dans un temps opportun. il faut donc entendre que, par ces paroles. « Il vous donnera, à vous », Notre-Seigneur a voulu désigner les bienfaits particuliers à ceux qui les demandent. Tous les saints, en effet, sont toujours exaucés pour eux-mêmes, mais ils ne le sont pas toujours pour tous, pour leurs amis, leurs ennemis, ou les autres; car Notre-Seigneur ne dit pas absolument : « il donnera » ; mais : « il vous donnera à vous ».
2. « Jusqu'à présent », dit Notre-Seigneur, « vous n'avez rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit entière. Cette joie qu'il appelle une joie pleine, n'est pas une joie charnelle, mais une joie spirituelle, et quand elle sera si grande qu'on ne pourra plus rien y ajouter, alors elle sera pleine. Donc tout ce que nous demandons pour nous aider à obtenir cette joie, il faut le demander au nom de Jésus-Christ, si nous comprenons bien la grâce divine, et si nous demandons vraiment la vie bienheureuse. Demander tout autre chose, c'est ne rien demander hors de là. Sans doute, il y a autre chose; mais en comparaison d'une si grande chose, tout ce que nous pourrions désirer n'est rien. On ne peut pas dire, en effet, que l'homme n'est rien, et cependant l'Apôtre dit de lui : « Il pense être quelque chose, et il n'est rien (Galat. VI, 3) ». Car, en comparaison de l'homme spirituel qui sait que c'est par la grâce de Dieu qu'il est ce qu'il est, celui qui s'abandonne à de vains sentiments de lui-même n'est rien. Ainsi on peut très-bien entendre que, dans ces paroles : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera », Notre-Seigneur, par ces mots, « quelque chose », a voulu parler, non pas de toute sorte de choses, mais de quelque chose dont on ne puisse dire que ce n'est rien en comparaison de la vie éternelle. Ce qui suit : « Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom », peut s'entendre de deux manières. Ou bien vous n'avez pas demandé en mon nom, parce que vous n'avez pas connu mon nom comme il doit être connu; ou bien vous n'avez rien demandé, parcequ'en comparaison de ce que vous deviez demander, ce que vous avez demandé doit être regardé comme rien. Aussi, pour les exciter à demander en son nom, non pas rien, mais une joie pleine (car s'ils demandent autre chose, cette autre chose n'est rien), il leur dit : « Demandez, et vous recevrez, afin que votre a joie soit pleine » ; c'est-à-dire, demandez en mon nom que votre joie soit pleine, et vous le recevrez. Car les saints qui demandent avec persévérance ce bien-là, la miséricorde divine ne les trompera pas.
3. Notre-Seigneur continue : « Je vous ai dit ces choses en paraboles : l'heure vient où je ne vous parlerai plus en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement de mon Père ». Je pourrais dire que cette heure dont parle Notre-Seigneur doit s'entendre du siècle futur, où nous verrons ouvertement ce que l'apôtre Paul appelle face à face; ainsi ces mots : « Je vous ai dit ces choses en paraboles », semblent n'être autre chose que ce que dit le même Apôtre : « Nous voyons maintenant par miroir en énigme (I Cor. XIII, 12). Je vous parlerai ouvertement », parce que c'est par le Fils que le Père se fera voir, selon ce qu'il dit lui-même ailleurs : « Et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui auquel le Fils voudra le révéler (Matth. XI, 27) ». Mais ce sens paraît opposé à ce qui suit : « En ce jour vous demanderez en mon nom ». Car dans le siècle futur, quand nous serons arrivés à ce royaume, où nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (I Jean, III, 2), que pourrons-nous demander, puisqu'au milieu de tous les biens nos désirs seront satisfaits (Ps. CII, 5) ? C'est pourquoi il est dit dans un autre psaume: « Je serai rassasié, quand votre gloire paraîtra (Id. XVI, 15) ». Une demande, en effet, est la preuve d'une certaine indigence; or, nulle indigence ne peut exister là où il y aura satiété complète.
4. Autant que je puis m'en rapporter à mon jugement, il n'y a donc plus qu'une chose à faire, c'est de croire que Jésus a voulu promettre à ses disciples de les rendre spirituels, de charnels et grossiers qu'ils étaient; sans les rendre néanmoins tels que nous serons, quand notre corps lui-même sera spiritualisé, mais en les rendant tels qu'était celui qui disait : « Nous prêchons la sagesse au milieu des parfaits (I Cor. II, 6) » ; et encore : « Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels (Id. III, 1) » ; et encore : « Nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions les choses qui nous ont été données par Dieu ; choses que nous annonçons, non avec les doctes paroles de la sagesse humaine, mais avec les doctes paroles de l'esprit : appropriant les choses spirituelles aux spirituels; car l'homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l'esprit de Dieu ». L'homme animal ne percevant pas les choses qui sont de l'esprit de Dieu, tout ce qu'il entend sur la nature de Dieu, il l'entend de telle sorte qu'il ne peut s'imaginer qu'il soit autre chose qu'un corps, aussi grand, aussi étendu que vous voudrez, aussi lumineux, aussi beau que vous le supposez, mais enfin toujours un corps. Toutes les paroles de la Sagesse sur la substance incorporelle et immuable sont donc pour lui des paraboles : non qu'il les regarde comme telles; mais parce qu'il se fait des idées comme ceux qui entendent les paraboles et ne les comprennent pas. Mais l'homme spirituel commence à juger toutes choses et à n'être jugé par personnes,; quoique dans cette vie il voie encore par miroir et en partie, néanmoins, sans l'intermédiaire d'aucun sens du corps et sans le secours de cette imagination qui reçoit ou produit les images des corps, mais bien par la très-certaine intelligence de son âme, il comprend que Dieu n'est pas un corps, mais un esprit. A la manière si positive dont le Fils nous parle du Père, on comprend qu'il est la même nature avec celui qui l'annonce. Alors ceux qui demandent, demandent en son nom; parce que par le son de son nom ils ne comprennent pas autre chose que ce qui est désigné par ce nom, et la vanité ou la faiblesse de leur esprit ne leur fait pas imaginer que le Père est dans un lieu et que le Fils se trouve dans un autre, qu'il est debout devant lui et qu'il le prie pour nous : ils ne s'imaginent pas non plus que le Père et le Fils aient des corps, que ces corps occupent des places différentes, et que le Verbe adresse à celui dont il est le Verbe des paroles qui auraient à traverser l'espace interposé entre la bouche de celui qui parle et les oreilles de celui qui écoute; ils ne se représentent pas davantage des choses semblables à celles que forgent dans leurs coeurs les hommes charnels et grossiers. Pour les hommes spirituels, lorsqu'ils pensent à Dieu, tout ce que l'habitude de voir et de toucher des corps leur rappelle de matériel, ils le renient et le repoussent, comme on chasse des mouches importunes; ils l'éloignent des yeux de leur âme ; ils acquiescent à la vérité de cette lumière dont le témoignage et le jugement leur prouvent que ces images corporelles qui se présentent aux yeux de leur esprit, sont absolument fausses. Ceux-là peuvent en quelque manière se représenter Notre-Seigneur Jésus-Christ, en tant qu'homme intercédant pour nous auprès du Père, et en tant que Dieu nous exauçant avec le Père. C'est, j'imagine, ce que Jésus a voulu nous faire comprendre quand il a dit : « Et je ne vous dis point que je prierai le Père pour vous ». Mais l'oeil spirituel de l'âme peut seul parvenir à comprendre comment le Fils ne prie pas le Père, et comment le Père et le Fils exaucent par ensemble ceux qui les prient.
5. « Car le Père lui-même », dit Notre-Seigneur , « vous aime parce que vous m'avez aimé ». Le Père nous aime-t-il parce que nous l'aimons, ou bien ne l'aimons-nous point parce qu'il nous aime ? Notre Évangéliste va nous répondre dans son épître : « Nous aimons », dit-il, « parce qu'il nous a aimés le premier (Jean, IV, 10) ». Le motif qui nous le fait aimer, c'est donc qu'il nous a aimés le premier; c'est donc un don de Dieu que d'aimer Dieu. Il nous a donné de l'aimer, car avant d'être aimé, il nous a aimés. Nous lui déplaisions, et il nous a aimés, afin qu'il y eût en nous de quoi lui plaire. Car nous n'aimerions pas le Fils, si nous n'aimions aussi le Père. Le Père nous aime parce que nous aimons le Fils ; mais c'est du Père et du Fils que nous avons reçu la grâce d'aimer et le Père et le Fils; la charité, en effet, a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit des deux (Rom. V, 5,); et cet Esprit nous fait aimer et le Père et le Fils, et avec le Père et le Fils il se fait aimer lui-même. Ce pieux amour dont nous honorons Dieu, c'est Dieu lui-même qui l'a fait naître en nous, et il a vu qu'il était bon; c'est pourquoi il a aimé ce qu'il avait fait lui-même. Mais il n'aurait pas fait en nous ce qu'il y aime, si, avant de le faire, il ne nous avait pas aimés.
6. « Et vous avez cru », continue Notre-Seigneur, « que je suis sorti de Dieu. Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde. Maintenant, je laisse le monde et je vais à mon Père ». Nous l'avons cru entièrement, et, certes, ce n'est pas difficile à croire, parce qu'en venant dans ce monde il est sorti du Père sans abandonner le Père; et il retourne au Père en laissant le monde, mais sans quitter le monde. Il est sorti du Père, parce qu'il est du Père; il est venu dans le monde, parce qu'il a montré au monde le corps qu'il avait pris dans le sein d'une vierge. Il a laissé le monde en s'éloignant de lui corporellement; il est retourné au Père par l'ascension de son humanité. Mais il n'a pas quitté le monde, car il y est présent par sa providence.
CENT TROISIÈME TRAITÉ.
SUR CE QUI EST DIT DEPUIS CES MOTS : « SES DISCIPLES LUI DISENT : VOICI QUE MAINTENANT VOUS PARLEZ OUVERTEMENT », JUSQU'À CES AUTRES : « MAIS AYEZ CONFIANCE, MOI J'AI VAINCU LE MONDE ». (Chap. XVI, 29-33)
LA FOI DES APOTRES.
Les disciples de Jésus ne le comprenaient pas encore et croyaient néanmoins le comprendre ; ils voyaient briller en lui l'omniscience et, en conséquence, ils croyaient en lui. Cependant le Sauveur leur prédit que, eu dépit de leur foi, ils le quitteront, mais seulement pour un temps.
1. A plusieurs indices répandus dans tout 1'Évangile, on reconnaît ce qu'étaient les disciples de Jésus-Christ, lorsque, leur parlant avant sa passion, il leur disait de bien grandes choses : ils étaient pourtant bien petits, mais cependant il s'adressait à eux comme il le fallait pour dire de grandes choses à des petits; car ils n'avaient pas encore reçu le Saint-Esprit comme ils le reçurent après sa résurrection , au moment où Jésus souffla sur eux, ou bien lorsque l'Esprit-Saint descendit du ciel sur eux, et par conséquent ils goûtaient plutôt les choses humaines que les choses divines; voilà pourquoi ils disaient ce que nous lisons dans la leçon d'aujourd'hui. L'Évangéliste, en effet, continue : « Ses disciples lui disent : Voici que maintenant vous parlez ouvertement, et vous ne dites point de paraboles. Maintenant nous savons que vous connaissez toutes choses, et il est inutile que quelqu'un vous interroge ; voilà pourquoi nous croyons que vous êtes sorti de Dieu ». Notre-Seigneur avait dit lui-même peu auparavant : « Je vous ai dit ces choses en paraboles; l'heure vient où je ne vous parlerai pas en paraboles ». Comment donc lui disent-ils : « Voici que maintenant vous parlez ouvertement, et vous ne dites point de paraboles ? » L'heure était-elle venue où, selon sa promesse, il ne devait plus leur parler en paraboles ? Mais la suite de ses paroles montre bien que cette heure n'avait pas encore sonné. Voici, en effet, ce qu'il dit : « Je vous ai dit ces choses en paraboles, mais l'heure vient où je ne vous parlerai plus en paraboles, je vous parlerai alors ouvertement de mon Père. En ce jour, vous demanderez en mon nom, et je ne vous dis pas que je prierai le Père pour vous; car le Père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu. Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde. Maintenant, je laisse le monde et je vais à mon Père (Jean, XVI, 25-28) ». Par toutes ces paroles, il promet encore cette heure où il ne parlera plus en paraboles, mais où il leur parlera ouvertement de son Père; heure où ils demanderont en son nom, et ou il ne priera pas le Père pour eux; car le Père les aime parce qu'ils ont eux-mêmes aimé Jésus-Christ; parce qu'ils ont cru qu'il était sorti du Père pour venir dans le monde, et que maintenant il allait laisser le monde pour retourner à son Père. Puisqu'il leur promet encore cette heure où il doit parler sans paraboles, pourquoi les disciples disent-ils : « Voici que maintenant vous parlez ouvertement et vous ne dites point de paraboles ? » Évidemment, en voici la raison les choses que Jésus savait être des paraboles pour eux qui ne les comprenaient pas, ils les comprenaient si peu qu'ils ne voyaient pas même qu'ils ne les comprenaient point. Ils étaient encore de petits enfants, et ils ne pouvaient juger spirituellement de ce qui se disait, non par rapport au corps, mais par rapport à l'esprit.
2. Enfin, pour les avertir de leur âge, qui, selon l'homme intérieur, était encore peu avancé et bien faible, « Jésus leur répondit : Vous croyez maintenant; voici venir l'heure, et elle est déjà venue, où vous serez dispersés chacun de votre côté, et vous me laisserez seul; mais je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi ». Un peu auparavant, il avait dit : « Je laisse le monde et je vais à mon Père »; maintenant il dit : « Le Père est avec moi ». Comment aller à celui qui est avec lui ? Voilà une parole claire pour celui qui comprend, une parabole pour celui qui ne comprend pas. Néanmoins, ce que les enfants sont maintenant incapables de comprendre, ils peuvent le sucer, et s'il ne leur fournit pas une alimentation solide, qu'ils ne pourraient supporter, du moins il ne les prive pas d'un lait qui leur sert de nourriture. Aux Apôtres, cet aliment donnait de savoir que Jésus connaissait toutes choses et qu'il n'avait pas besoin que quelqu'un l'interrogeât; aussi l'on peut demander pourquoi ils s'expriment ainsi. Il semble, en effet, qu'il eût fallu dire : Vous n'avez pas besoin d'interroger quelqu'un, et non pas: « Que quelqu'un vous interroge ». Ils venaient de dire : « Nous savons que vous connaissez toutes choses » ; or, évidemment, ceux qui ignorent, interrogent d'ordinaire celui qui connaît tout, afin d'apprendre de lui ce qu'ils cherchent à savoir. Mais celui qui connaît tout n'interroge pas comme s'il voulait apprendre quelque chose. Par conséquent, puisqu'ils savaient qu'il connaissait toutes choses , et qu'ils auraient dû lui dire : Vous n'avez besoin d'interroger personne, pourquoi ont-ils cru devoir lui dire : « Vous n'avez pas besoin que quelqu'un vous interroge ? » Pourquoi cela, quand nous voyons que l'un et l'autre ont été faits, c'est-à-dire que Notre-Seigneur a interrogé et qu'il a été lui-même interrogé ? La solution de cette difficulté est facile à trouver. Ce n'était pas lui qui avait besoin de les interroger et d'être interrogé par eux ; c'étaient eux-mêmes. Car s'il les interrogeait, il voulait non pas apprendre d'eux quelque chose, mais bien plutôt les instruire; et puisque ceux qui l'interrogeaient voulaient apprendre quelque chose de lui, ils avaient assurément besoin de l'interroger, pour apprendre quelque chose de Celui qui connaissait tout. Il n'avait donc pas besoin que quelqu'un l'interrogeât. Pour nous, quand ceux qui veulent apprendre quelque chose de nous nous interrogent, il nous est facile de comprendre, d'après leurs questions , ce qu'ils veulent savoir. Nous avons donc besoin d'être interrogés par ceux à qui nous voulons apprendre quelque chose, afin de connaître ;les questions auxquelles nous aurons à répondre. Mais Jésus, qui connaissait tout, n'avait pas même besoin de cela; il n'avait pas besoin qu'on lui fît des questions pour connaître ce que chacun voulait apprendre de lui, parce qu'avant d'être interrogé, il connaissait la volonté de celui qui devait l'interroger. Néanmoins, il se laissait interroger afin de montrer quels étaient ceux qui l'interrogeaient, soit à ceux qui étaient présents, soit à ceux qui devaient en entendre raconter ou lire le récit: c'était encore afin de nous faire ainsi connaître quels piéges on lui tendait sans pouvoir l'y faire tomber, et aussi par quels moyens on s'approchait de lui. Prévoir les pensées des hommes et ainsi n'avoir nul besoin d'être interrogé, ce n'était pas chose difficile pour Dieu, mais c'était une grande chose aux yeux de disciples peu spirituels, comme étaient les siens; car ils lui dirent: « En cela, nous croyons que « vous êtes sorti de Dieu ». Une chose bien plus difficile à comprendre était celle à l'intelligence de laquelle il voulait les amener et les élever, lorsqu'après les avoir entendus lui dire, et lui dire avec vérité : « Vous êtes « sorti de Dieu »; il leur répondit : « Le Père est avec moi », pour ne point leur laisser croire que le Fils était sorti du Père, de façon à le quitter.
3. Enfin, pour terminer ce grand et long discours, le Christ ajoute : « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez des afflictions ; mais ayez confiance, j'ai vaincu le monde ». Cette affliction devait avoir le commencement dont il leur avait parlé plus haut, quand pour leur montrer qu'ils n'étaient que de petits enfants qui ne comprenaient pas encore , qui prenaient une chose pour une autre et qui regardaient comme des paraboles les choses élevées et divines qu'il leur adressait, il leur dit : « Maintenant vous croyez ? Voici venir l'heure, et elle est déjà venue, où vous vous disperserez chacun de votre côté ». Voilà le commencement de leur affliction ; mais elle ne devait pas durer toujours de cette façon; s'il leur dit : « Et vous me laisserez seul », il ne veut pas que pendant la persécution qui doit suivre et qu'ils auront à souffrir dans le monde après son ascension, ils le laissent seul; mais il veut qu'ils demeurent en lui et qu'ils y trouvent la paix. Lorsque, en effet, il eut été pris par les Juifs, non-seulement ils abandonnèrent corporellement son humanité, mais leur âme elle-même abandonna la foi en lui. C'est à cela que se rapportent ces paroles : « Maintenant vous croyez ? Voici venir l'heure où vous serez dispersés chacun de votre côté et où vous me laisserez ». C'était, en d'autres termes, leur dire : Alors vous serez tellement troublés, que vous laisserez même ce que vous croyez maintenant. Ils en vinrent en effet à un désespoir inouï, et pour ainsi dire à une sorte d'anéantissement de leur foi première. Cléophas en fut une preuve vivante; car, s'entretenant avec Jésus sans le connaître après la résurrection, et lui racontant ce qui lui était arrivé, il lui disait : « Nous espérions qu'il rachèterait Israël (Luc, XXIV, 21) ». Voilà comment ils l'avaient laissé: ils avaient abandonné même la foi qu'ils avaient eue en lui. Mais dans la persécution qu'ils souffrirent après sa glorification et après la descente du Saint-Esprit, ils ne l'abandonnèrent plus : sans doute, ils s'enfuirent de ville en ville , mais ils ne s'éloignèrent plus de lui ; mais, afin de trouver la paix en lui-même au milieu de la persécution, ils ne s'éloignèrent pas de lui comme des transfuges; ils le prirent, au contraire, pour leur refuge. Quand ils eurent reçu le Saint-Esprit, alors s'accomplit en eux ce qu'il leur dit maintenant . « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde ». Ils ont eu confiance et ils ont vaincu. En qui ? En lui, évidemment. Car lui n'aurait pas vaincu le monde, si ses membres s'étaient laissé vaincre parle monde. Aussi l'Apôtre dit-il : « Rendons grâces à Dieu, qui nous donne la victoire », et ajoute-t-il aussitôt : « Par Notre-Seigneur Jésus-Christ (I Cor. XV, 57)». Car le Sauveur avait dit à ses disciples : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde ».