CENT QUATRIÈME TRAITÉ.
SUR LES PAROLES SUIVANTES : « JÉSUS PARLA AINSI, ET AYANT LEVÉ LES YEUX AU CIEL IL DIT « PÈRE, L'HEURE EST VENUE, GLORIFIEZ VOTRE FILS, AFIN QUE LE FILS VOUS GLORIFIE ». (Chap. XVII, 1)
LES SOUFFRANCES, SOURCE DE GLOIRE.
Tout ce que Jésus avait dit, fait et disposé à l'égard de ses Apôtres, n'avait pour but que de leur faire trouver la paix en lui, même au milieu de leurs épreuves. Pour terminer, il s'adresse à son Père, et il lui demande, puisque l'heure fixée par lui pour ses souffrances est venue, de donner à son humanité la gloire qu'elles lui mériteront.
1. Avant ces paroles, qu'avec l'aide de Dieu nous allons expliquer, Jésus avait dit : « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi ». Ceci a trait non-seulement à ce qu'il venait de leur dire à l'instant, mais encore à tout ce qu'il leur avait dit, soit depuis le moment où il les avait choisis pour ses disciples, soit au moins depuis le moment où, après la cène, il avait commencé ce long et admirable discours. Il leur rappelle en effet la cause pour laquelle il leur a parlé il voulait leur faire rapporter à cette fin, ou bien tout ce qu'il leur avait dit jusqu'alors, ou bien, et surtout, les dernières paroles qu'il leur avait adressées avant de mourir pour eux, et depuis que le traître était sorti du saint banquet. Il leur rappela donc que la fin de tous ses discours, c'était qu'ils eussent la paix en lui ; c'est à elle que se rapportent toutes les circonstances de notre vie de chrétiens. Cette paix n'aura point de fin; mais elle doit être la fin de toutes nos pieuses intentions et de toutes nos actions. C'est pour elle que nous sommes munis des sacrements : pour elle nous sommes instruits par se: oeuvres et ses discours admirables; pour elle nous avons reçu le gage de son Esprit; pouf elle nous croyons et espérons en lui; poux elle, enfin, nous sommes enflammés de son amour, autant qu'il nous en fait la grâce. C'est elle qui nous console dans toutes nos afflictions, qui nous délivre de toutes nos peines, c'est pour elle que nous supportons courageusement toutes les tribulations, afin qu'en elle nous régnions heureusement sans tribulation aucune. C'est avec raison que Notre-Seigneur à terminé par elle ces paroles qui, pour ses disciples encore peu éclairés, étaient des paraboles, et qu'ils devaient comprendre seulement après la venue du Saint-Esprit, qu'il leur avait précédemment promis, en ces termes : « Je vous ait dit ces choses lorsque j'étais encore au milieu de vous; mais le Saint-Esprit consolateur, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et il vous rappellera tout ce que je vous dis (Jean, XI, 25, 26) ». Cette heure était assurément celle où il leur avait promis de ne plus parler en paraboles, mais de parler ouvertement du Père. Ces mêmes paroles de Jésus-Christ devaient cesser d'être des paraboles pour ceux qui les comprendraient, grâce à la révélation du Saint-Esprit. Cependant, quand le Saint-Esprit parlerait dans leur coeur, le Fils unique ne devait pas se taire, car il vient de dire qu'à cette heure il leur parlerait ouvertement du Père, et comme ils devaient comprendre désormais, ce ne serait plus pour eux des paraboles. Mais en cela même, c'est-à-dire dans la manière dont le Fils de Dieu et le Saint-Esprit, et même la Trinité tout entière qui opère indivisiblement, parlent au coeur des hommes spirituels, se trouve une parole pour ceux qui comprennent, et une parabole pour ceux qui ne comprennent pas.
2. Quand donc il leur eut déclaré pourquoi il leur avait dit toutes ces choses, quand il leur eut dit que c'était pour leur faire trouver la paix en lui, au moment où le monde les persécuterait; quand il les eut exhortés à avoir confiance , puisqu'il avait vaincu le monde, il se trouva avoir achevé ce qu'il avait à leur dire, il s'adressa dès lors à son Père, et commença à prier. L'Évangéliste, en effet, poursuit en ces termes : « Jésus prononça ces paroles, et ayant levé les yeux au ciel, il dit : Père, l'heure est venue, glorifiez votre Fils ». Notre-Seigneur, Fils unique du Père et coéternel à lui, pouvait, dans sa forme d'esclave et par elle, prier en silence, s'il l'avait jugé nécessaire; mais il a voulu être auprès de son Père notre intercesseur, de manière toutefois à ne pas oublier qu'il était aussi notre maître. Par conséquent, la prière qu'il a faite pour nous, il l'a faite pour nous instruire. Car un si grand maître devait édifier ses disciples, non-seulement en leur adressant ses leçons, mais encore en priant son Père en leur faveur. Et si ces paroles étaient à l'avantage de ceux qui devaient les entendre prononcer, elles devaient être aussi avantageuses à nous qui devions les lire dans son Évangile. Ainsi donc, quand il dit : « Père, l'heure est venue, glorifiez votre Fils », il montre que le temps tout entier, et tout ce qu'il faisait ou laissait faire, était à la disposition de Celui qui n'est pas soumis au temps. En effet, tout ce qui doit arriver à n'importe quelle époque, a sa cause efficiente dans la sagesse de Dieu, en qui ne se trouve aucun temps. Gardons-nous donc de croire que cette heure soit venue, amenée par la fatalité; elle est venue uniquement par l'ordre de Dieu. La connexion des astres n'a pas non plus nécessité la passion de Jésus-Christ; loin de nous la pensée que les astres puissent forcer à mourir le Créateur des astres. Le temps n'a donc pas contraint Jésus-Christ à mourir; mais Jésus-Christ a choisi son temps pour mourir; car il a fixé avec le Père dont il est né en dehors du temps, le temps où il est né de la Vierge. C'est d'accord avec cette vraie et saine doctrine que l'apôtre Paul a dit : « Mais quand est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils (Galat. IV, 4) ». Dieu dit aussi par le Prophète : « Au temps favorable je t'ai exaucé, et au jour du salut je t'ai aidé (Isa. XLIX, 8) ». L'Apôtre dit encore : « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut (II Cor. VI, 2) ». Que Jésus dise donc : « Père, l'heure est venue » ; car, avec le Père, il a disposé toutes les heures ; c'est comme s'il disait : « Père, elle est venue », l'heure que nous avons fixée ensemble pour me glorifier à cause des hommes et devant les hommes, « glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie à son tour ».
3. A entendre quelques-uns, le Père a glorifié le Fils, en ce que, au lieu de l'épargner, il l'a livré pour nous (Rom. VIII, 32). Mais si le Christ a été glorifié par sa passion, combien plus ne l'a-t-il pas été par sa résurrection ? Dans sa passion, en effet, son humilité se manifeste bien plus que sa gloire ; l'Apôtre lui-même s'en porte garant dans ce passage : « Il s'est humilié lui-même, en se rendant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix ». Ensuite il continue et, au sujet de sa glorification, il dit : « C'est pourquoi aussi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père ». Voilà la glorification de Notre-Seigneur Jésus-Christ; elle a pris naissance dans sa résurrection. Dans le discours de l'Apôtre, il est question de son humilité depuis cet endroit : « Il s'est anéanti lui-même, acceptant la forme d'esclave », jusqu'à ces mots: « A la mort de la croix », et de sa gloire depuis ce passage : « C'est pourquoi aussi Dieu l'a exalté », jusqu'à ces mots : « Il est dans la gloire de Dieu le Père (Philipp. II, 7-11) » . Car, à examiner les exemplaires en langue grecque d'après lesquels on a fait la traduction latine, dans les Épîtres des Apôtres, à la place du mot latin Gloria, gloire, on lit en grec doxa : c'est la racine du verbe grec doxason , que l'interprète latin a traduit par le mot clarifica ; il aurait pu le traduire par celui de glorifica, qui signifie la même chose. Aussi, dans l'Épître de l'Apôtre où se trouve le mot gloria, gloire, on aurait pu mettre claritas, manifestation; car alors la signification serait la même. Mais on n'a pas voulu s'écarter de la consonnance des mots ; comme du mot claritas vient le mot clarificatio, du mot gloria vient le mot glorificatio. Pour être honoré ou glorifié, le médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ Homme, s'est d'abord anéanti dans sa passion ; car il ne serait pas ressuscité d'entre les morts, s'il n'était pas mort; ses abaissements lui ont mérité la gloire, et la gloire a été pour lui la récompense de ses abaissements; mais tout cela s'est fait dans sa forme de serviteur, car dans sa forme de Dieu, il a toujours été, il sera toujours la gloire. Bien plus, il n'a jamais été comme s'il ne l'était plus, et jamais il ne sera comme s'il ne l'était pas encore, mais sans commencement et sans fin il est toujours la gloire. Aussi, quand il dit : « Père, l'heure est venue, glorifiez votre Fils », il faut entendre ses paroles comme s'il disait : Voici l'heure de semer l'abaissement, ne différez pas d'amener le fruit de la gloire. Mais que veut dire ce qui suit : « Afin que votre Fils vous glorifie à son tour ? » Dieu le Père a-t-il, lui aussi, supporté l'abaissement de l'incarnation et de la passion, et devait-il être, en conséquence de cela, glorifié ? Comment donc le Fils pouvait-il le glorifier, puisque sa gloire éternelle n'aurait pu ni paraître plus petite sous la forme humaine, ni être plus grande dans sa forme divine ? Mais je ne veux point traiter cette question dans ce discours, car je craindrais, ou de l'allonger trop, ou d'écourter la réponse.
CENT CINQUIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : «AFIN QUE VOTRE FILS VOUS GLORIFIE », JUSQU'À CES AUTRES : « DE LA GLOIRE QUE J'AI EUE EN VOUS, AVANT QUE LE MONDE FUT ». (Chap. XVII, 1-5)
GLORIFICATION DU FILS ET DU PÈRE.
Le Sauveur prie son Père de le glorifier comme homme en le ressuscitant, afin que lui-même glorifie son Père, en communiquant aux prédestinés la vie éternelle, c'est-à-dire, la connaissance de Dieu, et qu'en conséquence le Père place son Verbe fait homme à sa droite dans le ciel, comme il l'avait décidé de toute éternité.
1. Que le Père ait glorifié le Fils selon sa forme d'esclave, en la ressuscitant d'entre les morts et en la plaçant à sa droite, c'est ce que l'événement nous a prouvé, c'est ce dont aucun chrétien ne doute. Mais comme notre Seigneur ne se contente pas de dire : « Père, glorifiez votre Fils » ; et qu'il ajoute : « Afin que votre Fils vous glorifie à son tour », on se demande avec raison comment le Fils a glorifié le Père, d'autant plus que l'éternelle gloire du Père n'a pas été diminuée par l'union avec la forme humaine, et n'aurait pu être augmentée dans sa perfection divine ? En elle-même, sans doute, la gloire du Père ne peut ni augmenter ni diminuer; mais, parmi les hommes, elle était assurément moins étendue, quand Dieu n'était connu que dans la Judée (Ps. LXXV, 2), et que, de l'Orient à l'Occident, les enfants ne louaient pas encore le nom du Seigneur (Id. CXII, 3, 1) : comme c'est au moyen de l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ que le Père a été par le Fils annoncé aux nations, il est évident que le Fils, lui aussi, a glorifié le Père. Si le Fils était mort sans ressusciter ensuite, il n'aurait pas été glorifié par le Père; et, à son tour, il n'aurait pas glorifié le Père. Mais maintenant que le Père l'a glorifié en le ressuscitant, il glorifie le Père par la prédication de sa résurrection. C'est ce que nous découvre la suite même de ces paroles : « Glorifiez », dit-il, « votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie à son tour » ; c'était dire Ressuscitez-moi, afin que par moi vous soyez connu de l'univers entier.
2. Ensuite il fait de plus en plus connaître la manière dont le Fils glorifie le Père, et il ajoute : « Comme vous lui avez donné puissance sur toute chair, afin qu'il communique la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés »; il dit toute chair, pour dire tout homme, car il prend la partie pour le tout. C'est ainsi que l'homme tout entier est désigné parla partie supérieure de lui-même, dans ces paroles de l'Apôtre : « Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures (Rom. XIII, 1) ». Que veulent dire ces mots : « Toute âme ? » tout homme. Si la puissance sur toute chair a été donnée à Jésus-Christ par le Père, il faut entendre que c'est selon son humanité; car, selon sa divinité, « toutes choses ont été faites par lui (Jean, I, 3), et en lui toutes choses ont été créées au ciel et sur la terre, les choses visibles et les invisibles (Coloss. I, 16) ». Il dit donc: « Comme vous lui avez donné puissance sur toute chair », qu'ainsi votre Fils vous glorifie, c'est-à-dire qu'il vous fasse connaître à toute chair, puisque vous la lui avez donnée. Vous la lui avez donnée, en effet, de telle sorte « qu'il communique la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés ».
3. « Mais », continue Notre-Seigneur, « voici quelle est la vie éternelle, c'est qu'ils connaissent pour le seul vrai Dieu, vous et Jésus-Christ que vous avez envoyé » . L'ordre des paroles est celui-ci : « Que vous et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ, ils vous connaissent pour le seul vrai Dieu ». Naturellement, il faut sous-entendre le Saint-Esprit; il est, en effet, l'Esprit du Père et du Fils, puisqu'il est l'amour substantiel et consubstantiel des deux. Car le Père et le Fils ne sont pas deux dieux; le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas trois dieux; mais la Trinité elle-même est le seul et unique vrai Dieu. Et cependant le Père n'est pas le même que le Fils, le Fils n'est pas le même que le Père, et le Saint-Esprit n'est pas le même que le Père et le Fils; puisqu'ils sont trois, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; mais la Trinité elle-même est un seul Dieu. Si donc le Fils vous glorifie de la manière « dont vous a lui avez donné la puissance sur toute chair », et si vous la lui avez donnée de telle sorte, « que ceux que vous lui avez donnés, il leur « donne la vie éternelle », et « que cette vie éternelle soit de vous connaître », il s'ensuit que le Fils vous glorifie en vous faisant connaître à tous ceux que vous lui avez donnés. Donc, si la vie éternelle n'est autre chose que la connaissance de Dieu, plus nous avançons dans cette connaissance, plus nous tendons vers la vie. Or, nous ne mourrons pas dans la vie éternelle; la connaissance de Dieu sera donc parfaite, quand il n'y aura plus de mort à subir. Alors aura lieu la souveraine glorification de Dieu; car, alors sera sa souveraine gloire, qui en grec se dit doxa. C'est pourquoi il est dit ici: doxason, ce que les Latins ont traduit, les uns par le mot clarifica, et d'autres par le mot glorifica. « La gloire », c'est-à-dire, ce qui rend les hommes glorieux, a été définie ainsi par les anciens: La gloire est une grande renommée accompagnée de louanges. Mais si on loue un homme parce qu'on s'en rapporte sur son compte à la renommée, comment louera-t-on Dieu, lorsqu'on le verra lui-même ? C'est pourquoi il est écrit : « Bienheureux ceux qui habitent dans votre demeure, ils vous loueront dans les siècles des siècles (Ps. LXXXIII, 5)». On louera Dieu sans fin, là où on le connaîtra parfaitement; et parce qu'il y aura pour nous une parfaite connaissance de Dieu, il y aura pour lui une souveraine manifestation ou glorification.
4. Mais Dieu est d abord glorifié ici-bas, lorsqu'on l'annonce pour le faire connaître aux hommes, et que, par leur foi, les croyants le prêchent au monde. C'est pourquoi Jésus dit : « Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire »; il ne dit pas : que vous m'avez commandée, mais : « que vous m'avez donnée à « faire ». Ici, il est évidemment question de la grâce; car la nature humaine, même dans son Fils unique, a-t-elle quelque chose qu'elle n'ait pas reçu ? Pour elle, n'est-ce pas un privilège de ne faire aucun mal et de faire tout le bien possible, et ce privilège ne lui a-t-il pas été accordé, lorsque le Verbe, qui a fait toutes choses, se l'est associée en unité de personne ? Mais comment a-t-il achevé l'oeuvre qu'il avait reçu mission d'accomplir, quand il reste encore à faire l'expérience de cette passion, par laquelle il a surtout donné à ses martyrs un exemple à suivre; ce qui a fait dire à l'apôtre Pierre : « Jésus-Christ a souffert pour nous, nous laissant a son exemple afin que nous suivions ses traces (I Pierre, II, 21)? » Parce qu'il a pu dire qu'il avait achevé ce qu'il savait certainement devoir achever. C'est ainsi que, longtemps avant l'événement, il se servait, dans les prophéties, de verbes au temps passé, quand ce qu'il annonçait ne devait arriver que bien des années après : « Ils ont percé », dit-il, « mes mains « et mes pieds; ils ont compté tous mes os (Ps. XXI, 17, 18) » ; il ne dit pas : Ils perceront, ils compteront. Dans notre Évangile même, il dit : « Tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître (Jean, XV, 15) », quoiqu'en s'adressant ensuite aux mêmes hommes, il leur dise : « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant (Id. XVI, 12) ». En effet, pour celui qui, par des causes certaines et immuables, a prédestiné tout ce qui doit arriver, on peut dire que déjà il a fait ce qu'il doit faire. Aussi un Prophète a-t-il dit de lui : « C'est lui qui a fait les choses à venir (Isa. XLV, 11, suiv. les Septante) ».
5. C'est encore en ce sens qu'il ajoute : « Et maintenant vous, Père, glorifiez-moi aussi en vous-même, de la gloire que j'ai eue en vous, avant que le monde fût ». Plus haut il avait dit : « Père, l'heure est venue, glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie à son tour ». Cet ordre de parole montrait que le Père devait d'abord glorifier le Fils, afin que le Fils glorifiât ensuite le Père. Maintenant, au contraire, il dit : « Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire; et maintenant glorifiez-moi », comme s'il avait été le premier à glorifier le Père, à qui il demande de le glorifier lui-même à son tour. Il faut donc admettre que, dans le premier passage, il s'est servi de ces deux mots pour marquer ce qui devait arriver, et dans l'ordre où cela devait arriver : Glorifiez le Fils, afin que le Fils vous glorifie. Dans le dernier passage, au contraire, il s'est servi d'un verbe au temps passé, pour marquer une chose future; il dit effectivement : « Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire ». Puis il ajoute : « Et maintenant, Père, glorifiez-moi en vous-même » ; de là, il semble résulter qu'il ne devait être glorifié parle Père qu'après l'avoir glorifié lui-même. Par ces paroles, que veut-il donc nous faire entendre ? Le voici, c'est qu'en disant plus haut : « Je vous ai glorifié sur la terre », il parlait comme s'il avait déjà fait ce qu'il ne devait faire que plus tard, et demandait que le Père fit ce par quoi le Fils devait faire ce qu'il disait, c'est-à-dire que le Père glorifiât le Fils, de cette glorification dont le Fils, lui aussi, devait glorifier le Père. Enfin, si nous employons le futur pour des choses à venir, tandis que, dans le même cas, Notre-Seigneur a employé le temps passé , toute obscurité disparaîtra; ce sera comme s'il avait dit : Je vous glorifierai sur la terre; j'achèverai l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire; et maintenant, vous aussi, Père, glorifiez-moi en vous-même. De cette manière tout devient aussi clair que dans le passage où il dit : « Glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie à son tour ». C'est absolument la même pensée, à cela près que, dans un endroit, il explique le mode de cette glorification, et que dans l'autre il le passe sous silence; il voulait peut-être apprendre à ceux que cela pouvait toucher, comment le Père devait glorifier le Fils, et surtout comment le Fils devait glorifier le Père. En disant, en effet, que le Père était glorifié par lui sur la terre, mais qu'il était à son tour glorifié par le Père en lui-même, il montre bien le mode dont s'opère chacune de ces glorifications. Il a glorifié le Père sur la terre, en le prêchant aux nations; et le Père l'a glorifié en lui-même, en le plaçant à sa droite. biais lorsqu'en parlant ensuite de la glorification du Père, il dit : « Je vous ai glorifié », il a préféré employer le verbe au temps passé, pour montrer comme accompli dans la prédestination, et pour faire regarder comme déjà fait ce qui devait être très-sûrement fait. En d'autres termes : Glorifié par le Père dans le Père, le Fils devait glorifier le Père sur la terre.
6. Mais cette prédestination dans la glorification dont le glorifia le Père, Notre-Seigneur nous la découvre bien plus manifestement dans ce qu'il ajoute : « De la gloire que j'ai eue en vous, avant que le inonde fût ». L'ordre des paroles est bien celui-ci : « Que j'ai eue en vous avant que le monde fût ». C'est à ceci que se rapporte ce qu'il avait dit : « Et maintenant glorifiez-moi », c'est-à-dire Comme vous m'avez glorifié alors, glorifiez-moi maintenant. Comme alors vous m'avez glorifié en prédestination, maintenant glorifiez-moi en réalité. Faites dans le monde ce qui était déjà fait en vous avant l'existence du monde; faites en son temps ce que vous aviez arrêté avant tous les temps. A en croire quelques-uns, il faut entendre ces paroles en ce sens que la nature humaine, prise par le Verbe, se changerait en Verbe, et que l'homme se transformerait en Dieu; et même, si nous examinons plus attentivement leur opinion, que l'homme s'anéantirait en Dieu. Personne n'oserait dire que par ce changement de l'homme, le Verbe de Dieu se doublerait ou qu'il y en aurait deux au lieu d'un, et que le Verbe serait plus grand qu'il n'était. Mais si la nature humaine est changée et convertie au Verbe, et que le Verbe de Dieu reste ce qu'il était et aussi grand qu'il était, que deviendra l'homme ? Ne périra-t-il pas ?
7. Mais rien ne nous oblige d'admettre cette opinion, car, ce me semble, elle ne s'accorde pas avec la vérité, si par ces paroles du Fils : « Et maintenant vous, Père, glorifiez- moi en vous-même de la gloire que j'ai eue « en vous, avant que le monde fût n, nous entendons la prédestination à la gloire de la nature humaine qui est en lui et qui se réunira au Père, quand de mortelle elle sera devenue immortelle ; si, d'ailleurs, nous supposons déjà accompli dans la prédestination et avant la création du monde ce qui devait se faire dans le monde à son temps. En effet, si l'Apôtre a pu dire de nous : « Comme il nous a élus en lui-même avant la constitution du monde (Ephés. I, 4) », pourquoi regarderait-on comme faux que le Père ait glorifié notre chef, au moment où il nous élisait en lui-même pour être ses membres ? Comme nous avons été élus, ainsi il a été glorifié ; car, avant que le monde fût, nous n'étions pas nous-mêmes, et Jésus-Christ homme, médiateur de Dieu et des hommes (I Tim. II, 5), n'était pas non plus. Mais Celui qui par lui-même, en tant qu'il est son Verbe, « a fait même les choses « futures et appelle les choses qui ne sont pas comme si elles étaient (Rom. IV, 17) », assurément, en tant qu'il est homme médiateur de Dieu et des hommes, Dieu le Père l'a glorifié pour nous avant la constitution du monde, puisqu'alors il nous a choisis en lui. En effet, que dit l'Apôtre ? « Mais nous savons qu'à ceux qui aiment Dieu, toutes choses tournent à bien, oui, à ceux qui selon son dessein ont été appelés; car ceux qu'il a prévus, il les a aussi prédestinés à devenir conformes à l'image de son Fils, afin qu'il fût lui-même le premier-né au milieu de plusieurs frères ; et ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés (Id. VIII, 28-30)».
8. Mais peut-être craindrons-nous de dire de Notre-Seigneur qu'il a été prédestiné ? L'Apôtre semble, en effet, ne parler que de nous lorsqu'il dit qu'il nous fallait devenir conformes à son image. Mais le chrétien qui suit fidèlement la règle de la foi, peut-il nier que le Fils de Dieu ait été prédestiné, puisqu'on ne peut nier qu'il soit homme ? Sans doute, il est juste qu'on ne lui donne pas le nom de prédestiné en tant qu'il est le Verbe de Dieu, Dieu en Dieu. Pourquoi aurait-il été prédestiné, puisque ce qu'il était, il l'était déjà, c'est-à-dire, éternel, sans commencement et sans fin ? Mais ce qui devait être prédestiné, c'est ce qu'il n'était pas encore, c'est ce qu'il devait devenir en son temps, comme avant tous les temps il avait été prédestiné qu'il deviendrait. Quiconque nie que le Fils de Dieu ait été prédestiné, nie aussi qu'il soit le fils de .l'homme. Mais à cause de ces chicaneurs, écoutons encore ici ce que l'Apôtre dit au commencement de ses Épîtres. Dans la première, qui est celle aux Romains, et tout au commencement, nous lisons : « Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat, choisi pour l'Évangile de Dieu, qu'il avait promis d'avance par ses Prophètes dans les saintes Écritures au sujet de son Fils, Fils qui lui a été fait selon la chair de la race de David, qui a été prédestiné Fils de Dieu en la puissance, selon l'esprit de sanctification, par sa résurrection d'entre les morts (Rom. I, 1-4) ». Donc, même en raison de cette prédestination, il a été glorifié avant que le monde fût, afin que sa gloire vînt, auprès du Père, à la droite duquel il est assis, de sa résurrection d'entre les morts. Quand donc il vit que le temps de la gloire qui lui était prédestinée était venu, et qu'allait s'accomplir en réalité ce qui avait été fait en prédestination, il fit cette prière : « Et maintenant vous, Père, glorifiez-moi en vous de la gloire que j'ai eue en vous avant que le monde fût ». C'était dire, en d'autres termes : Cette gloire que j'ai eue en vous, c'est-à-dire, cette gloire que j'ai eue en vous dans votre prédestination, il est temps que je l'aie aussi en vous en vivant à votre droite. Mais comme l'examen de cette question nous a retenus longtemps, nous traiterons de ce qui suit dans un autre discours.
CENT SIXIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « J'AI MANIFESTÉ VOTRE NOM AUX HOMMES », JUSQU'A CES AUTRES : « ET ILS ONT CRU QUE VOUS M'AVEZ ENVOYÉ ». (Chap. XVII, 6.8)
LA MANIFESTATION DU PÈRE.
Qu'il s'agisse des seuls disciples du Sauveur ou de tous les fidèles, toujours est-il que, en qualité d'homme, Jésus les avait reçus de Dieu et qu'il devait leur communiquer la connaissance de la sainte Trinité, et la foi en ce que le Père avait dit au Fils en l'engendrant.
1. Nous parlerons dans ce discours, selon que le Seigneur nous en fera la grâce, sur ces paroles qu'ajouta Notre-Seigneur : « J'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés du monde ». Si ces paroles s'adressaient seulement aux disciples avec lesquels il avait fait la cène, et auxquels il avait dit tant de choses avant de commencer sa prière, elles ne se rapporteraient pas à cette illustration, ou, comme tant d'autres traduisent, à cette glorification dont il parlait tout à l’heure, et par laquelle le Fils célèbre ou glorifie le Père. Quelle gloire, quelle grande gloire y aurait-il eu, pour le Père, d'être connu de douze ou plutôt de onze hommes mortels ? Mais si, par ces paroles : « J'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés du monde », le Christ a voulu désigner tous ceux qui, croyant en lui, devaient appartenir à sa grande Église, composée de toutes les nations et dont il est dit au Psaume : « Dans une grande église (Ps. XXXIV, 18) je vous confesserai », assurément, voilà bien la glorification dont le Fils glorifie le Père, lorsqu'il fait connaître son nom à toutes les nations et à tant de générations d'hommes. Et ce qu'il dit ici : « J'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés du monde », signifie la même chose que ce qu'il avait dit un peu auparavant: « Je vous ai glorifié sur la terre (Jean, XVII, 4) ». Il a mis ici et là le passé pour le futur, car il savait bien qu'il était décidé d'avance que cela se ferait, et par conséquent il dirait avoir fait ce qu'il devait faire très-certainement.
2. Cependant, que ce soit de ceux qui étaient déjà ses disciples, et non de tous ceux qui devaient croire en lui, que Notre-Seigneur ait dit : « J'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés du monde », c'est ce que rendent plus croyable les paroles qui suivent. En effet, après avoir dit ces mots, il ajoute : « Ils étaient vôtres, et vous me les avez donnés, et ils ont gardé votre parole. « Maintenant ils ont connu que tout ce que « vous m'avez donné, vient de vous ; car les paroles que vous m'avez données, je les leur ai données; et ils les ont reçues, et ils ont connu vraiment que je suis sorti de vous, et ils ont cru que vous m'avez envoyé ». Sans doute il aurait pu dire toutes ces choses de tous les fidèles futurs ; car elles étaient déjà accomplies en espérance, quoiqu'elles ne dussent réellement s'accomplir que plus tard; mais ce qui prouve davantage qu'il ne voulait point faire par là allusion seulement à ses disciples d'alors, c'est ce qu'il dit peu après : « Lorsque j'étais avec eux, je les gardais en votre nom ; ceux que vous m'avez donnés, je les ai gardés et aucun d'eux n'a péri, sinon le fils de perdition, afin que l'Écriture s'accomplit ». Il indiquait ainsi le traître Judas, car, des douze, Apôtres, il a été le seul qui ait péri. Ensuite il ajoute : « Mais maintenant je viens à vous ! » De là, il ressort évidemment qu'il faisait allusion à sa présence corporelle, quand il disait : « Lors« que j'étais avec eux, je les gardais u. On croirait, à l'entendre, que déjà il avait cessé de se trouver corporellement présent parmi eux. Ainsi a-t-il voulu indiquer son ascension qui devait avoir lieu prochainement, et de laquelle il dit : « Mais maintenant je viens à vous ». Il devait, en effet, aller s'asseoir à la droite du Père, d'où, selon la règle de la foi et la saine doctrine, il doit venir avec le même corps juger les vivants et les morts. Par sa présence spirituelle, il devait rester avec eux, même après son ascension, et doit rester avec toute son Église en ce monde jusqu'à la consommation des siècles (Matth. XXVIII, 20). On ne comprendrait pas bien de qui il a dit : « Lorsque j'étais avec eux, je les gardais »,. si on n'appliquait ces paroles qu'à ses disciples d'alors; comme ils croyaient en lui, il avait commencé à les garder corporellement, et il devait les abandonner corporellement, afin de les garder avec le Père d'une manière spirituelle. Il parle ensuite des autres qui sent aussi à lui, lorsqu'il dit : « Or, je prie non pas pour ceux-là seulement, mais aussi pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole ». Ceci montre bien clairement qu'il ne parlait pas de tous ses disciples lorsqu'il disait : « J'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés », mais seulement de ceux qui l'écoutaient lorsqu'il prononçait ces mots.
3. Au commencement même de son discours, il avait élevé les yeux au ciel et dit : « Père, l'heure est venue, glorifiez votre Fils afin que votre Fils vous glorifie ». Depuis ce moment jusqu'à celui où il prononça ces mots : « Et maintenant vous, Père, glorifiez-moi de la gloire que j'ai eue en vous, avant que le monde existât », Notre-Seigneur a voulu parler de tous ceux à qui il ferait connaître le Père, pour le glorifier. En effet, après avoir dit : « Afin que votre Fils vous glorifie », il montra comment la chose devait se faire ; car il s'exprima en ces termes : « Comme vous lui avez donné pouvoir sur toute chair, afin qu'à tous ceux que vous lui avez donnés, il donne la vie éternelle. Or, la vie éternelle, c'est de vous connaître, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ (Jean, XVII, 1-20) ». Le Père, en effet, ne peut être glorifié par la connaissance des hommes, s'ils ne connaissent aussi celui par qui il est glorifié, c'est-à-dire par qui les peuples le connaissent. Cette glorification du Père ne se borne pas aux seuls Apôtres, elle s'étend à tous les hommes, qui sont les membres dont Jésus-Christ est le chef. On ne peut entendre des seuls Apôtres ces paroles : « Comme vous lui avez donné pouvoir sur toute chair, afin qu'à tous ceux que vous lui avez donnés, il donne la vie éternelle », il faut évidemment les entendre, de tous ceux qui, croyant en lui, obtiennent la vie éternelle.
4. Voyons donc maintenant ce qu'il dit de ses disciples qui l'entendaient. « Alors j'ai manifesté »,dit-il, «votre nom aux hommes que vous m'avez donnés ». Ils ne connaissaient donc pas le nom de Dieu, pendant qu'ils étaient Juifs ? Que devient alors ce que nous lisons : « Dieu est connu dans la Judée ; son nom est grand dans Israël (Ps. LXXV, 2) ? » Donc « j'ai manifesté votre nom à ces hommes que vous m'avez donnés au milieu du monde », et qui m'entendent prononcer ces paroles; je leur ai manifesté, non pas ce nom par lequel on vous appelle Dieu, mais celui par lequel on vous appelle mon Père; et ce nom ne pouvait être manifesté sans que le Fils fût manifesté lui-même, car le nom par lequel il est appelé le Dieu de toute créature, n'a pu rester tout à fait inconnu à toutes les nations, même avant qu'elles crussent en Jésus-Christ. Telle est la force de la vraie divinité, qu'elle ne peut être ni absolument ni entièrement cachée à toute créature raisonnable qui a l'usage de sa raison. Excepté, en effet, un petit nombre d'hommes en qui la nature s'est trouvée trop dépravée, le genre humain tout entier confesse que Dieu est l'auteur de ce monde. En tant donc qu'il a fait ce monde composé du ciel et de la terre, Dieu était connu de toutes les nations, même avant qu'elles fussent imbues de la foi de Jésus-Christ. En tant qu'il ne doit pas être adoré avec les faux dieux d'un culte insultant pour lui, Dieu est connu dans la Judée. Mais en tant qu'il est le Père de ce Jésus-Christ, par qui il enlève les péchés du monde, ce nom précédemment caché à tous, Jésus-Christ l'a maintenant manifesté à ceux que le Père lui. même lui a donnés au milieu du monde. Pourtant, comment l'a-t-il manifesté, si elle n'est pas encore venue, cette heure dont il disait « qu'il viendra une heure, où je ne vous parlerai plus en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement de mon Père (Jean, XVI, 25)? » Faut-il regarder comme ouvertement annoncé ce qui se dit en paraboles ? Mais pourquoi dire : Je vous parlerai ouvertement, sinon parce que ce n'est point parler ouvertement que parler en paraboles ? Ne pas cacher ce qu'on dit sous des paraboles, mais le manifester par ses paroles, c'est ce qui s'appelle parler ouvertement. Comment donc Notre-Seigneur a-t-il manifesté ce qu'il n'a pas encore dit ouvertement ? Il faut reconnaître qu'en cet endroit il emploie le temps passé pour le futur, comme il avait déjà fait en cet autre: « Tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître (Jean, XV, 15) »n. En réalité, il ne l'avait pas encore fait, mais il parlait comme s'il l'avait fait, parce qu'il savait que, d'après la prédestination, il le ferait certainement.
5. Mais que signifient ces mots : « Que vous m'avez donnés au milieu du monde ? » Il a dit des Apôtres qu'ils n'étaient pas du monde: c'est là un effet de leur régénération, et non pas de leur naissance. Que signifie aussi ce qui suit : « Ils étaient à vous et vous me les avez donnés ? » Y a-t-il eu un temps où ils appartenaient au Père, sans appartenir aussi à son Fils unique, et le Père a-t-il jamais eu quelque chose, sans que le Fils l'eût aussi ? Loin de nous cette pensée. Néanmoins, pendant une certaine époque, le Fils a eu, comme Dieu, ce qu'il n'avait pas comme homme ; car, avant de recevoir d'une mère la vie humaine, il possédait déjà toutes choses avec le Père. Aussi, quand il dit : « Ils étaient à vous », il n'a pas voulu se mettre de côté, puisqu'il était le Fils de Dieu et que le Père n'a jamais rien possédé sans lui; mais bien qu'il puisse tout, il attribue d'habitude tout ce qu'il petit à Celui qui l'a engendré ; car il tient son pouvoir de Celui dont il a reçu l'être, et il a toujours possédé en même temps l'être et le pouvoir, car il a toujours existé et toujours le pouvoir a été inhérent à son être. Donc, tout ce que le Père a pu, le Fils l'a toujours pu avec lui; parce que le Fils, qui a toujours existé et n'a jamais été privé du pouvoir, n'a jamais non plus été sans le Père, comme aussi le Père n'a jamais été sans lui. Et ainsi, de même que le Père éternel est tout-puissant, de même le Fils qui lui est coéternel est tout-puissant; et s'il est tout-puissant, comme le Père, il tient tout dans sa main. Ainsi devons-nous traduire, si nous voulons rendre exactement le mot grec pantokratwr : ce mot veut dire qui contient tout; or, les nôtres ne l'auraient pas traduit par tout-puissant, si ces deux mots ne signifiaient pas la même chose. Mais si l'Eternel contient tout, Celui qui lui est coéternel et qui contient aussi tout, peut-il posséder quelque chose de moins que lui ? Quand Jésus dit: « Et vous me les avez donnés », il montre donc que c'est en qualité d'homme qu'il a reçu la puissance de les posséder, parce que Celui qui a toujours été tout-puissant n'a pas toujours été homme. Il semble glorifier plus particulièrement le Père de ce qu'il les lui a donnés, parce que tout ce qu'il est,il le tient de Celui de qui il est. Cependant, il se les est donnés à lui-même ; c'est-à-dire, Jésus-Christ Dieu a, conjointement avec le Père, donné les hommes à Jésus-Christ homme , mais homme sans le Père. Enfin, celui qui dit en cet endroit: « Ils étaient à vous, et vous me les avez donnés », avait déjà dit plus haut aux mêmes disciples : « C'est moi qui vous ai choisis du monde (Jean, XV, 19) ». Que toute pensée charnelle soit ici anéantie et disparaisse. Le Fils dit que le Père lui a donné du monde des hommes auxquels il dit ailleurs : « C'est moi qui vous ai choisis du monde ». Ceux que le Fils a, comme Dieu, choisis du monde conjointement avec le Père, le même Fils les a, comme homme, reçus du monde ; car le Père les lui a donnés. Le Père ne les aurait pas donnés au Fils, s'il ne les avait pas choisis; et comme le Fils n'a pas voulu se séparer du Père quand il a dit : « C'est moi qui vous ai choisis du monde », parce que le Père les a choisis en même temps; de même encore il n'a pas voulu se séparer du Père lorsqu'il a dit : « Ils étaient à vous », parce qu'ils étaient également au Fils. Il faut donc dire que le même Fils a, comme homme, reçu ceux qui n'étaient pas à lui, parce que, comme Dieu, il a reçu la forme d'esclave qui n'était pas à lui.
6. Notre-Seigneur continue et dit : « Et ils ont gardé votre parole ; maintenant ils ont appris que toutes les choses que vous m'avez données viennent de vous », c'est-à-dire, ils ont appris que je viens de vous. En même temps qu'il engendrait celui qui devait avoir toutes choses, le Père lui a donc donné toutes choses. « Parce que », continue-t-il, « les paroles que vous m'avez données, je les leur ai données, et ils les ont reçues »; c'est-à-dire, ils les ont comprises et retenues. On reçoit, en effet, une parole, quand on la perçoit par l'esprit. « Et ils ont connu vraiment que je suis sorti de vous, et ils ont cru que vous m'avez envoyé ». Ici il faut sous-entendre « vraiment ». Après avoir dit : « Ils ont connu vraiment », il a voulu l'expliquer, en ajoutant : « Et ils ont cru ». Ils ont donc cru « vraiment » ce qu'ils ont connu « vraiment »; car ces mots : « Je suis sorti de vous », ont le même sens que ceux-ci : « Vous m'avez envoyé ». Il avait donc dit « Ils ont connu vraiment »; mais afin de ne point laisser supposer que cette connaissance était le résultat d'une vue claire et non celui de la foi, il ajoute comme explication : « Et ils ont cru », de telle sorte que nous devons sous-entendre « vraiment », et comprendre que ces mots : « Ils ont connu vraiment », signifient : « Ils ont cru vraiment » ; en d'autres termes, ils n'ont pas cru de la manière à laquelle il faisait allusion lorsque, peu auparavant, il leur disait: « Maintenant croyez-vous ? L'heure vient, et elle est déjà venue, « où vous serez dispersés chacun de votre côté et où vous me laisserez seul ». Mais « ils ont cru vraiment (Jean, XVI, 31, 32) », comme il faut croire d'une foi inébranlable, ferme, stable et courageuse; ils ne devaient plus retourner chez eux et abandonner Jésus-Christ. Ses disciples n'étaient pas encore tels qu'il les disait, en se servant du temps passé, comme si déjà ils l'étaient devenus; mais il annonçait ce qu'ils deviendraient après avoir reçu le Saint-Esprit, qui devait, selon sa promesse, leur enseigner toutes choses. Avant d'avoir reçu cet Esprit, comment gardèrent-ils sa parole ? Notre-Seigneur le leur dit, comme s'ils l'avaient déjà fait; le premier d'entre eux ne l'a-t-il pas, en effet, renié trois fois (Matth. XXVI, 63-74), quoi qu'il eût entendu de sa bouche même ce qui devait arriver à l'homme qui le renierait devant les hommes (Matth. X, 33) ? Suivant son expression même, il leur donna donc les paroles que lui avait données le Père; mais quand ils les reçurent spirituellement dans leurs cœurs, et non pas seulement extérieurement dans leurs oreilles, c'est alors qu'ils les reçurent véritablement, parce qu'alors ils les connurent véritablement; et ils les connurent véritablement, parce qu'ils les crurent véritablement.
7. Mais comment le Père a-t-il donné ces paroles au Fils lui-même ? Par quelles paroles l'homme pourra-t-il l'expliquer ? Sans doute, la question est plus facile, si l'on croit qu'il a reçu ces paroles du Père en tant que Fils de l'homme ; et toutefois, qui racontera quand et comment celui qui est né d'une vierge a appris ces paroles ? car , même sa génération dans le sein d'une Vierge, qui la racontera ? Mais si l'on croit qu'il a reçu du Père ces paroles, en tant qu'il est son Fils et qu'il lui est coéternel, on doit faire abstraction du temps; par conséquent, on ne peut supposer qu'il ai} existé un seul instant sans les avoir, ou qu'il les ait reçues de manière à avoir ce qu'il n'avait pas auparavant. En effet, tout ce que Dieu le Père a donné à Dieu le Fils, il le lui a donné en l'engendrant. Car le Père a donné au Fils ce sans quoi il ne pourrait être le Fils, comme il lui a donné d'être. Comment pourrait-il donner autrement quelques paroles à son Verbe, puisque c'est en lui qu'il a dit toutes choses d'une manière ineffable ? Pour ce qui suit, il faut attendre à un autre discours.