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Homélie 14
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre
7 février 591 (anniversaire de la mort de Pélage II,
à qui Grégoire a succédé sur le trône pontifical)

Le bon pasteur
Le Christ nous a donné dans l’évangile de ce jour les marques qui distinguent le Bon Pasteur du mercenaire. Ces marques, dit saint Grégoire, ne s’aperçoivent bien que par la venue du loup, au temps de l’épreuve et du trouble. Le pape montre que le loup peut s’interpréter de deux manières, puis il explique ce qu’il faut entendre par la fuite du mercenaire, esquissant ainsi un petit traité de pastorale.
Après avoir parlé des devoirs du pasteur, le prédicateur fixe ceux des fidèles : apprendre à connaître Jésus, non par la seule foi, mais aussi par l’amour, et un amour qui pose des actes. Invités à la fête magnifique de l’éternité, nous devons en rechercher les joies de toute l’ardeur de notre âme, et désirer vivement y participer. Aimer, c’est déjà y aller.
Cette Homélie est l’un des joyaux du recueil. Grégoire y laisse parler son cœur de pape, horrifié par le manque de zèle de bon nombre de ses confrères dans l’épiscopat, qui laissent se perdre les âmes sans bouger. Le contemplatif perce aussi très fort dans ce discours, dont la finale est animée d’un souffle de lyrisme mystique de toute beauté.
Jn 10, 11-16
En ce temps-là, Jésus dit aux pharisiens : « Je suis le Bon Pasteur. Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit. Et le loup les emporte et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis.
« Je suis le Bon Pasteur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père. Et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie ; celles-là aussi, il faut que je les conduise ; et elles écouteront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul Pasteur. »
Vous avez entendu, frères très chers, l’instruction qui vous est adressée par la lecture d’Évangile ; vous avez entendu aussi le péril que nous courons. Voici en effet que celui qui est bon, non par une grâce accidentelle, mais par essence, déclare : « Je suis le Bon Pasteur. » Et nous donnant le modèle de la bonté que nous devons imiter, il ajoute : « Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Il a fait ce qu’il nous a enseigné ; il a montré ce qu’il nous a ordonné. Le Bon Pasteur a donné sa vie pour ses brebis au point de changer son corps et son sang en sacrement pour nous, et de rassasier par l’aliment de sa chair les brebis qu’il avait rachetées.
Il nous a tracé la voie du mépris de la mort, pour que nous la suivions ; il a placé devant nous le modèle auquel nous devons nous conformer : dépenser d’abord nos biens extérieurs en toute charité pour les brebis du Seigneur, et si nécessaire, donner même à la fin notre vie pour elles. La première forme de générosité, qui est moindre, conduit à cette dernière, qui est plus élevée. Mais puisque l’âme, par laquelle nous vivons, est incomparablement supérieure aux biens terrestres que nous possédons au-dehors, comment celui qui ne donne pas de ses biens à ses brebis serait-il disposé à donner sa vie pour elles ?
Car il en est qui ont plus d’amour pour les biens terrestres que pour les brebis, et qui perdent ainsi à bon droit le nom de pasteur. C’est d’eux que le texte ajoute aussitôt après : « Le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit. »
2. Il n’est pas appelé pasteur, mais mercenaire, celui qui fait paître les brebis du Seigneur, non parce qu’il les aime du fond du cœur, mais en vue de récompenses temporelles. Il est mercenaire, celui qui occupe la place du pasteur, mais ne cherche pas le profit des âmes. Il convoite avidement les avantages terrestres, se réjouit de l’honneur de sa charge, se repaît de profits temporels et se complaît dans le respect que lui accordent les hommes. Telles sont les récompenses du mercenaire : il trouve ici-bas le salaire qu’il désire pour la peine qu’il se donne dans sa charge de pasteur, et se prive ainsi pour l’avenir de l’héritage du troupeau.
Tant que n’arrive aucun malheur, on ne peut pas bien discerner s’il est pasteur ou mercenaire. En effet, au temps de la paix, le mercenaire garde ordinairement le troupeau tout comme un vrai pasteur. Mais l’arrivée du loup montre avec quelles dispositions chacun gardait le troupeau. Un loup se jette sur les brebis chaque fois qu’un homme injuste ou ravisseur opprime les fidèles et les humbles. Celui qui semblait être le pasteur, mais ne l’était pas, abandonne alors les brebis et s’enfuit, car craignant pour lui-même le danger qui vient du loup, il n’ose pas résister à son injuste entreprise. Il fuit, non en changeant de lieu, mais en refusant son assistance. Il fuit, du fait qu’il voit l’injustice et qu’il se tait. Il fuit, parce qu’il se cache dans le silence. C’est bien à propos que le prophète dit à de tels hommes : « Vous n’êtes pas montés contre l’ennemi, et vous n’avez pas construit de mur autour de la maison d’Israël pour tenir bon dans le combat au jour du Seigneur. »
(Ez 13, 5). Monter contre l’ennemi, c’est s’opposer par la voix libre de la raison à tout homme puissant qui se conduit mal. Nous tenons bon au jour du Seigneur dans le combat pour la maison d’Israël, et nous construisons un mur, quand par l’autorité de la justice, nous défendons les fidèles innocents victimes de l’injustice des méchants. Et parce que le mercenaire n’agit pas ainsi, il s’enfuit lorsqu’il voit venir le loup.
3. Mais il y a un autre loup, qui ne cesse chaque jour de déchirer, non les corps, mais les âmes : c’est l’esprit malin. Il rôde en tendant des pièges autour du bercail des fidèles, et il cherche la mort des âmes. C’est de ce loup qu’il est question tout de suite après : « Et le loup emporte les brebis et les disperse. » Le loup vient et le mercenaire fuit, quand l’esprit malin déchire les âmes des fidèles par la tentation et que celui qui occupe la place du pasteur n’en a pas un soin attentif. Les âmes périssent, et il ne pense, lui, qu’à jouir de ses avantages terrestres. Le loup emporte les brebis et les disperse : il entraîne tel homme à la luxure, enflamme tel autre d’avarice, exalte tel autre par l’orgueil, jette tel autre dans la division par la colère ; il excite celui-ci par l’envie, renverse celui-là en le trompant. Comme le loup disperse le troupeau, le diable fait mourir le peuple fidèle par les tentations.
Mais le mercenaire n’est enflammé d’aucun zèle ni animé d’aucune ferveur d’amour pour s’y opposer : ne recherchant en tout que ses avantages extérieurs, il n’a que négligence pour les dommages intérieurs du troupeau. Aussi le texte ajoute-t-il aussitôt : « Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis. » En effet, la seule raison pour laquelle le mercenaire s’enfuit, c’est qu’il est mercenaire. C’est comme si l’on disait clairement : « Demeurer au milieu des brebis en danger est impossible à celui qui conduit les brebis, non par amour des brebis, mais par recherche de profits terrestres. » Car du fait qu’il s’attache aux honneurs et se complaît dans les avantages terrestres, le mercenaire hésite à s’opposer au danger, pour ne pas perdre ce qu’il aime.
Après nous avoir montré les fautes du faux pasteur, notre Rédempteur revient sur le modèle auquel nous devons nous conformer, quand il affirme : « Je suis le Bon Pasteur. » Et il ajoute : « Je connais mes brebis — c’est-à-dire : je les aime — et mes brebis me connaissent », comme pour dire clairement : « Elles me servent en m’aimant. » Car il ne connaît pas encore la Vérité, celui qui ne l’aime pas.
4. Maintenant que vous avez entendu, frères très chers, quel est notre péril, considérez également, dans les paroles du Seigneur, quel est le vôtre. Voyez si vous êtes de ses brebis, voyez si vous le connaissez, voyez si vous percevez la lumière de la Vérité. Précisons : si vous la percevez, non par la seule foi, mais par l’amour. Oui, précisons : si vous la percevez, non en vous contentant de croire, mais en agissant. En effet, le même évangéliste Jean qui parle dans l’évangile de ce jour déclare ailleurs : « Celui qui dit connaître Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur. » (1 Jn 2, 4). C’est pourquoi ici le Seigneur ajoute aussitôt : « Comme le Père me connaît et que je connais le Père. Et je donne ma vie pour mes brebis. » C’est comme s’il disait clairement : « Ce qui prouve que je connais le Père et que je suis connu du Père, c’est que je donne ma vie pour mes brebis ; je montre combien j’aime le Père par cette charité qui me fait mourir pour mes brebis. »
Mais parce qu’il était venu racheter, non seulement les Juifs, mais aussi les païens, il ajoute : « J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie ; celles-là aussi, il faut que je les conduise ; et elles écouteront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul Pasteur. » C’est notre rédemption à nous, venus des peuples païens, que le Seigneur avait en vue lorsqu’il parlait de conduire aussi d’autres brebis. Et cela, mes frères, vous pouvez en constater chaque jour la réalisation. C’est ce que vous voyez aujourd’hui accompli dans la réconciliation des païens. Il a pour ainsi dire constitué une seule bergerie avec deux troupeaux, en réunissant les peuples juif et païen dans une même foi en sa personne, comme l’atteste Paul par ces paroles : « Il est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un. » (Ep 2, 14). Il conduit les brebis à sa propre bergerie quand il choisit pour la vie éternelle des âmes simples de l’un et l’autre peuple.
5. C’est de ces brebis que le Seigneur dit ailleurs : « Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles me suivent, et je leur donne la vie éternelle. » (Jn 10, 27-28). C’est d’elles qu’il déclare un peu plus haut : « Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, et il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages. » (Jn 10, 9). Il entrera en venant à la foi ; il sortira en passant de la foi à la vision face à face, de la croyance à la contemplation ; et il trouvera pour s’y rassasier des pâturages d’éternité. Les brebis du Seigneur trouvent des pâturages, puisque tous ceux qui le suivent d’un cœur simple se rassasient en pâturant dans des prairies éternellement vertes. Et quels sont les pâturages de ces brebis, sinon les joies intérieures d’un paradis à jamais verdoyant ? Car les pâturages des élus sont la présence du visage de Dieu, dont une contemplation ininterrompue rassasie indéfiniment l’âme d’un aliment de vie. Ceux qui ont échappé aux pièges du plaisir fugitif goûtent, dans ces pâturages, la joie d’un éternel rassasiement.
Là les chœurs des anges chantent des hymnes ; là sont réunis les citoyens du Ciel. Là se célèbre une fête solennelle et douce pour ceux qui reviennent de ce triste et pénible exil terrestre. Là se rencontrent les chœurs des prophètes qui ont prévu l’avenir ; là siège pour juger le groupe des apôtres ; là est couronnée l’armée victorieuse des innombrables martyrs, d’autant plus joyeuse là-haut qu’elle a été plus cruellement éprouvée ici-bas ; là, les confesseurs sont consolés de leur constance par la récompense qu’ils reçoivent ; là se rencontrent les hommes fidèles dont les voluptés du monde n’ont pu amollir la robuste virilité, là les saintes femmes qui, outre le monde, ont vaincu la faiblesse de leur sexe, là les enfants qui ont devancé le nombre des années par la maturité de leurs mœurs, là enfin les vieillards que l’âge a rendus si faibles, sans pourtant leur faire perdre le cœur à l’ouvrage.
6. Recherchons donc, frères très chers, ces pâturages où nous partagerons la fête et la joie de tels concitoyens. Le bonheur même de ceux qui s’y réjouissent nous y invite. N’est-il pas vrai que si le peuple organisait quelque part une grande foire, ou qu’il accourait à l’annonce de la dédicace solennelle d’une église, nous nous empresserions de nous retrouver tous ensemble ? Chacun ferait tout pour y être présent, et croirait avoir beaucoup perdu s’il n’avait eu le spectacle de l’allégresse commune. Or voici que dans la cité céleste, les élus sont dans l’allégresse et se félicitent à l’envi au sein de leur réunion ; et cependant, nous demeurons tièdes quand il s’agit d’aimer l’éternité, nous ne brûlons d’aucun désir, et nous ne cherchons pas à prendre part à une fête si magnifique. Et privés de ces joies, nous sommes contents ! Réveillons donc nos âmes, mes frères ! Que notre foi se réchauffe pour ce qu’elle a cru, et que nos désirs s’enflamment pour les biens d’en haut : les aimer, c’est déjà y aller [01].
Ne laissons aucune épreuve nous détourner de la joie de cette fête intérieure : lorsqu’on désire se rendre à un endroit donné, la difficulté de la route, quelle qu’elle soit, ne peut détourner de ce désir. Ne nous laissons pas non plus séduire par les caresses des réussites [02]. Combien sot, en effet, est le voyageur qui, remarquant d’agréables prairies sur son chemin, oublie d’aller où il voulait. Que notre âme ne respire donc plus que du désir de la patrie céleste, qu’elle ne convoite plus rien en ce monde, puisqu’il lui faudra assurément l’abandonner bien vite. Ainsi, étant de vraies brebis du céleste Pasteur, et ne nous attardant pas aux plaisirs de la route, nous pourrons, une fois arrivés, nous rassasier dans les pâturages éternels [03].
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[01] De carnis peccato propagati : il semble qu’on ait ici un hypallage, figure de style usitée par notre auteur, qui consiste à inverser les adjectifs de deux noms, ou comme ici les cas de deux mots. Il faut donc lire : de carne peccati propagati. « Chair du péché » est une expression qui se trouve chez saint Paul (cf. Rm 8, 3). Saint Grégoire ferait-il ici une manière de jeu de mots théologique ? Notre chair est « chair du péché », parce qu’elle porte en elle le péché originel. Or celui-ci se propage par la génération charnelle, laquelle prête occasion au « péché de la chair ».
[02] Moïse demeura quarante jours sur le Sinaï avant de recevoir les tables de l’alliance (cf. Ex 34, 28). Quant à Élie, il marcha quarante jours avant de parvenir sur le mont Horeb pour y assister au passage de Yahvé (cf. 1 R 19, 8).
[03] Saint Grégoire ne pouvait jeûner, à cause de son ulcère à l’estomac. Il s’en affligeait beaucoup. C’est peut-être cette impuissance personnelle qui le porte à la clausule restrictive in quantum possumus.


Homélie 15
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Paul, apôtre,
le dimanche de la Sexagésime
18 février 591

La parabole du semeur
L’Homélie de ce jour porte sur la parabole du semeur, que Jésus a pris soin d’expliquer lui-même. Saint Grégoire sait profiter de l’occasion pour justifier par l’exemple du Seigneur l’exégèse allégorique qu’il pratique habituellement. Son public semble se montrer parfois réticent à le suivre dans sa recherche du sens symbolique. Il tient donc à s’autoriser du magistère de Jésus pour appuyer le sien. Esprit critique de l’auditoire, nécessité pour l’orateur d’en appeler à l’autorité du Christ pour justifier sa méthode d’exposition : ces deux éléments éclairent la prédication du saint pape d’un jour inattendu.
Le Seigneur ayant lui-même expliqué la parabole, le prédicateur n’a plus qu’à exhorter à mettre en pratique ce divin commentaire. La semence est la parole de Dieu : elle ne peut fructifier que si elle est conservée dans l’âme. Plaisirs et richesses menacent de l’étouffer : écartons-les. Ne soyons pas des âmes pierreuses, sans racines. Mais persévérons dans la « componction », en pleurant nos péchés pour ne pas retomber.
Voici la première mention de la componction que nous rencontrons dans les Homélies. Profitons-en pour nous initier à cet état d’âme, dont saint Grégoire peut être considéré comme un maître très autorisé. La componction est un élancement de l’âme, une douleur très vive, une tristesse selon Dieu. Elle s’exprime tout naturellement par les larmes. Elle est commune au commençant qui pleure ses péchés, au progressant qui se détache des créatures, et au parfait qui souffre d’attendre le Royaume (cf. Pie Régamey, La componction du cœur, in La Vie Spirituelle, juillet 1935, p. [65]-[83]).
Mais revenons à notre Homélie. Le pape en consacre la fin à montrer l’absolue nécessité de la patience. Sans le support patient des défauts du prochain, on ne peut porter aucun fruit en ce monde. C’est ici l’occasion pour Grégoire de rapporter un exemple fameux de patience, dont il a été le témoin avec toute la ville de Rome : celui de Servulus, pauvre paralytique du portique de l’église Saint-Clément, dont il relate la mort admirable : « Que pourrons-nous dire [au jour du jugement], lorsque nous verrons ce Servulus dont nous avons parlé ? Sa longue maladie lui paralysait les bras, sans pour autant les empêcher d’accomplir les bonnes œuvres. » Nous voyons ici l’un des buts que fixe notre orateur aux histoires qu’il raconte : donner honte à ses auditeurs de leur tiédeur, en face de la générosité des saints.
Lc 8, 4-15
En ce temps-là, une foule nombreuse s’étant rassemblée, et des gens étant venus à lui de diverses villes, Jésus dit en parabole : « Le semeur sortit pour semer sa semence. Et pendant qu’il semait, une partie des graines tomba au bord du chemin ; et elle fut piétinée, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Une autre partie tomba sur la pierre ; et après sa levée, elle se dessécha, car elle manquait d’humidité. Une autre partie tomba dans les épines ; et les épines poussant en même temps l’étouffèrent. Une autre partie, enfin, tomba dans la bonne terre ; et ayant levé, elle porta du fruit au centuple. » Disant cela, il criait : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. »
Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole. Il leur dit : « À vous, il est donné de connaître le mystère du Royaume de Dieu, tandis qu’aux autres il est annoncé en paraboles, de sorte qu’en voyant ils ne voient pas, et qu’en entendant ils ne comprennent pas. Voici le sens de cette parabole : la semence, c’est la parole de Dieu ; ce qui est tombé au bord du chemin représente ceux qui entendent, mais ensuite vient le diable et il enlève la parole de leur cœur, de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. Ce qui est tombé sur la pierre représente ceux qui, ayant entendu la parole, la reçoivent avec joie. Mais ils n’ont pas de racine : ils croient pour un temps, et ils succombent à l’heure de la tentation. Ce qui est tombé dans les épines représente ceux qui, ayant entendu la parole, se laissent en chemin étouffer par les soucis, les richesses et les plaisirs de la vie, et ne portent pas de fruit. Enfin, ce qui est tombé dans la bonne terre représente ceux qui, entendant la parole avec un cœur bon et excellent, la gardent et portent du fruit par la patience. »
La lecture du Saint Évangile que vous venez d’entendre, frères très chers, n’appelle pas une explication, mais une exhortation. Car ce que la Vérité elle-même a expliqué, la fragilité humaine ne peut avoir la présomption de le discuter. Mais il y a une chose que vous devez considérer attentivement dans cette explication du Seigneur : si nous vous disions que la semence symbolise la parole, le champ le monde, les oiseaux les démons, les épines les richesses, votre esprit hésiterait peut-être à nous croire. C’est pourquoi le Seigneur en personne a daigné expliquer ce qu’il disait, afin que vous appreniez à chercher également ce que signifient les choses qu’il n’a pas voulu interpréter lui-même. Ainsi, par le commentaire qu’il a donné de sa parabole, il a fait savoir qu’il usait de symboles pour parler, ce qui doit vous rassurer lorsque nous, tout faible que nous sommes, nous vous découvrons le sens symbolique de ses paroles. Qui m’aurait jamais cru, en effet, si j’avais voulu voir dans les épines les richesses, d’autant que celles-là piquent et que celles-ci charment ? Cependant, les richesses sont bien des épines, puisque notre esprit se déchire aux piqûres des préoccupations qu’elles engendrent, et qu’en nous entraînant jusqu’au péché, elles nous infligent pour ainsi dire une sanglante blessure. Aussi est-ce avec raison qu’en cet endroit, selon le témoignage d’un autre évangéliste, le Seigneur ne les appelle pas des richesses, mais des richesses trompeuses (cf. Mt 13, 22). Trompeuses, en effet, sont les richesses que nous ne pouvons pas conserver longtemps. Trompeuses sont les richesses qui ne nous ôtent pas la pauvreté de l’âme. Les seules vraies richesses sont celles qui nous rendent riches de vertus. Si donc, frères très chers, vous voulez être riches, aimez les vraies richesses. Si vous cherchez à parvenir au sommet de l’honneur véritable, aspirez au Royaume céleste. Si vous aimez la gloire et les dignités, hâtez-vous de vous faire inscrire dans la cour céleste des anges.
2. Conservez en votre âme les paroles du Seigneur reçues par vos oreilles. Car la parole de Dieu est la nourriture de l’âme. Et quand la parole entendue n’est pas retenue par le ventre de la mémoire, elle est comme une nourriture qu’on a prise, mais que refuse un estomac malade. Or on désespère avec raison de la vie de celui qui ne peut garder les aliments [qu’il a absorbés]. Craignez donc le péril de la mort éternelle, si tout en recevant la nourriture des saintes exhortations, vous ne retenez pas dans votre mémoire les paroles de vie, qui sont l’aliment de la justice.
Voici que passe tout ce que vous faites, et que chaque jour, sans aucun temps d’arrêt, vous vous approchez — que vous le vouliez ou non — du jugement dernier. Pourquoi donc aimer ce qu’on doit quitter ? Pourquoi se désintéresser du lieu où l’on doit parvenir ? Souvenez-vous de cette parole : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. » Tous ceux qui étaient alors présents avaient bien des oreilles corporelles. Mais celui qui dit à tous ces gens qui avaient des oreilles : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende », recherche sans aucun doute les oreilles du cœur. Ayez donc soin que la parole reçue demeure dans l’oreille de votre cœur. Ayez soin de ne pas laisser tomber la semence au bord du chemin, de peur que l’esprit malin, survenant, n’enlève la parole de votre mémoire.
Ayez soin de ne pas la recevoir en une terre pierreuse, qui produirait bien le fruit des bonnes œuvres, mais sans les racines de la persévérance. Car beaucoup aiment ce qu’ils entendent, et se proposent d’entreprendre de bonnes œuvres, mais bientôt, la fatigue due aux difficultés leur fait abandonner ce qui était commencé. La terre pierreuse a ainsi manqué d’humidité, puisqu’elle n’a pu amener ce qui avait germé jusqu’au fruit que produit la persévérance. Beaucoup, en effet, lorsqu’ils entendent parler contre l’avarice, détestent cette avarice et louent le mépris de toutes choses. Mais dès que leur âme aperçoit un objet désirable, elle oublie ce qu’elle louait. Beaucoup, quand ils entendent parler contre la luxure, non seulement n’ont plus envie de souiller leur chair, mais rougissent même de l’avoir souillée. Cependant, dès qu’une beauté de chair apparaît à leurs yeux, leur âme se laisse emporter par le désir comme s’ils n’avaient encore pris aucune résolution pour résister à un tel désir. Et ils commettent des actes condamnables, bien qu’ils aient auparavant condamné en leur âme ceux qu’ils se souvenaient d’avoir commis.
Souvent aussi, nous sommes remplis de componction [01] pour nos péchés, et nous retombons pourtant dans ces mêmes péchés, après les avoir pleurés. Balaam pleura ainsi à la vue des tentes du peuple d’Israël, et il demanda à lui devenir semblable dans la mort : « Que mon âme, dit-il, meure de la mort des justes, et que mes dernières heures soient semblables aux leurs. » (Nb 23, 10). Mais sitôt passée l’heure de la componction, une mauvaise cupidité l’enflamma : en vue des présents qu’on lui avait promis, il donna un conseil de mort pour ce peuple dont il avait souhaité imiter la mort. Il oublia ce qu’il avait pleuré, quand il refusa d’éteindre en lui le feu qu’allumait la cupidité.
3. Remarquons-le bien, le Seigneur affirme dans son commentaire que les soucis, les plaisirs et les richesses étouffent la parole. Ils l’étouffent en effet, car ils prennent l’esprit à la gorge par les préoccupations qu’ils engendrent sans cesse. En empêchant les bons désirs de pénétrer jusqu’au cœur, c’est comme s’ils fermaient l’accès à l’air qui nous fait vivre. Il faut noter aussi que le Seigneur associe deux choses aux richesses, les soucis et les plaisirs : c’est que les richesses étouffent l’esprit en le rendant inquiet, et l’amollissent en le comblant de biens. Paradoxalement, tout en accablant ceux qui les possèdent, elles les livrent à l’impureté.
Mais le plaisir ne pouvant coexister avec l’accablement, elles tourmentent, à certains moments, par les soucis qu’entraîne le soin de leur conservation, et amollissent, à d’autres moments, par leur abondance qui porte aux plaisirs.
4. Quant à la bonne terre, c’est par la patience qu’elle rend son fruit, puisque nos bonnes actions restent sans valeur si nous ne supportons par ailleurs, avec égalité d’âme, les maux qui nous viennent de notre entourage. Et plus on progresse vers les sommets, plus on rencontre en ce monde de choses pénibles à supporter, car l’opposition du siècle présent s’accroît dans la mesure où nous lui retirons notre affection. Voilà pourquoi nous voyons beaucoup de gens qui, tout en faisant le bien, peinent cependant sous le fardeau pesant des tribulations. S’ils fuient désormais les désirs terrestres, ils sont pourtant frappés par des coups plus durs. Mais conformément à la parole du Seigneur, ils rendent du fruit par leur patience, parce qu’en recevant les épreuves avec humilité, ils sont eux-mêmes reçus dans le repos avec honneur après les épreuves. C’est ainsi que la grappe foulée aux pieds s’écoule en un vin savoureux. C’est ainsi que l’olive broyée et pressée se dépouille de son marc pour donner la riche liqueur de l’huile. C’est ainsi qu’on sépare les grains de la balle en les battant dans l’aire, et ils parviennent purifiés de leur paille au grenier. Que celui qui désire vaincre complètement ses vices s’applique donc à supporter humblement les épreuves qui doivent le purifier, afin de parvenir ensuite au Juge d’autant plus pur que le feu de la tribulation l’aura mieux débarrassé ici-bas de sa rouille.
5. Sous le portique qui mène à l’église du bienheureux Clément, se tenait un certain Servulus — que beaucoup d’entre vous ont connu comme moi — pauvre en biens, riche en mérites, et exténué par une longue maladie. Depuis son plus jeune âge jusqu’à la fin de sa vie, il resta couché, paralysé. Ce n’est rien de dire qu’il ne pouvait se tenir debout, puisqu’il était même incapable de se redresser sur son lit, ne fût-ce que pour s’asseoir. Jamais il ne put porter la main à sa bouche, jamais non plus se retourner sur l’autre côté. Il avait sa mère et son frère pour le servir, et par leurs mains, il distribuait aux pauvres tout ce qu’il pouvait recevoir comme aumônes. Il ne savait pas l’alphabet, mais il s’était acheté des manuscrits de l’Écriture Sainte, et il se la faisait lire sans cesse par tous les gens pieux qu’il recevait chez lui. C’est ainsi qu’il apprit à connaître l’Écriture Sainte aussi à fond qu’il le pouvait, alors que, comme je l’ai dit, il ignorait complètement l’alphabet. Dans ses souffrances, il s’efforçait de toujours rendre grâces et de vaquer nuit et jour aux hymnes et aux louanges de Dieu.
Quand le temps fut venu où une si grande patience devait être récompensée, les souffrances des membres remontèrent aux organes vitaux. Se sentant sur le point de mourir, Servulus demanda aux étrangers à qui il donnait l’hospitalité de se lever et de chanter des psaumes avec lui dans l’attente de son départ. Comme le moribond lui-même psalmodiait avec eux, il fit soudain cesser la psalmodie par un grand cri de stupeur : « Silence ! N’entendez-vous donc pas les louanges dont le Ciel retentit ? » Et pendant qu’il tendait l’oreille de son cœur à ces louanges qu’il entendait au-dedans de lui, sa sainte âme se sépara de son corps. Mais à son départ, un parfum si exquis se répandit que toute l’assistance fut remplie d’une douceur inexprimable ; et tous en conclurent sans hésitation possible que par ces louanges, c’est le Ciel qui venait d’accueillir cette âme. Il se trouvait là un de nos moines, qui est encore en vie. Il a coutume d’attester, en pleurant beaucoup, que jusqu’à la mise au tombeau, on ne cessa de sentir l’odeur du parfum. Voilà comment quitta cette vie celui qui, en cette vie, avait supporté les tourments avec sérénité. Ainsi, selon la parole du Seigneur, la bonne terre a rendu son fruit par la patience, et labourée par le soc de l’effort, elle est parvenue à la moisson de la récompense.
Mais vous, frères très chers, considérez, je vous le demande, quelles excuses nous pourrons bien présenter au sévère jugement de Dieu, nous qui, ayant reçu biens et mains, demeurons tièdes dans la pratique des bonnes œuvres, alors qu’un malheureux dépourvu de tout bien et privé de ses mains a trouvé le moyen d’accomplir les préceptes du Seigneur. Puisse alors le Seigneur ne pas faire paraître pour nous accuser les apôtres, qui, par leur prédication, ont entraîné avec eux dans le Royaume des foules de fidèles. Puisse-t-il ne pas faire paraître pour nous accuser les martyrs, qui sont parvenus à la patrie céleste par l’effusion de leur sang. Que pourrons-nous dire alors, lorsque nous verrons ce Servulus dont nous avons parlé ? Sa longue maladie lui paralysait les bras, sans pour autant les empêcher d’accomplir les bonnes œuvres. Prêtez attention à tout cela, mes frères, et excitez ainsi votre zèle pour ces bonnes œuvres, afin qu’en vous proposant maintenant d’imiter les hommes de bien, vous méritiez de partager un jour leur sort.
 
[01] Sur le mot « componction », cf. l’introduction à cette Homélie.

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