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Homélie 16
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Jean, dite Constantinienne,
le premier dimanche de Carême
4 mars 591

La tentation de Jésus au désert
Saint Grégoire prêche sur l’épisode de la tentation de Jésus au désert par le diable, qui commande toute la liturgie du Carême, puisque ce temps nous fait revivre la lutte entre le Sauveur et son adversaire, jusqu’à l’écrasement de ce dernier par la victoire du Christ sur la croix. L’orateur commence par s’étonner que le diable ait eu le pouvoir de conduire le Fils de Dieu où il lui plaisait. Mais il montre que ce fait s’harmonise bien avec le plan du salut.
Le pape expose ensuite les différences entre nos tentations et celles du Christ. Quelques explications préliminaires peuvent être utiles pour bien comprendre sa pensée. Quand nous sommes tentés, la tentation trouve en nous des résonances : elle excite notre convoitise déréglée par le péché originel. Entraînés par le plaisir mauvais, dont nous ressentons déjà l’avant-goût, nous donnons alors facilement notre consentement au mal. Seul ce consentement de la volonté constitue proprement le péché. Mais la concupiscence déréglée qui nous y porte avec tant de force, en conséquence du péché originel, est à l’origine de bien des combats, décrits par saint Paul : « Je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de ma raison, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres [la concupiscence]. Malheureux que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? » (Rm 7, 23-24). Jésus, Dieu incarné, n’a pas été marqué par le péché originel. La tentation ne trouve donc rien en lui de déréglé qui puisse se délecter dans le mal, et encore moins y consentir.
Dans la suite de l’Homélie, le prédicateur oppose les trois tentations auxquelles Adam a succombé à celles dont le Christ triomphe. Saint Paul, le premier, avait comparé Jésus et Adam. De même que par un seul homme (Adam), le péché est entré dans le monde, par l’obéissance d’un seul (Jésus-Christ, nouvel Adam), tous les hommes ont été justifiés (cf. Rm 5, 19). La tentation du Christ peut donc très légitimement être présentée, d’après l’exégèse de Grégoire, comme « l’anti-péché originel ».
La fin de l’Homélie explique le sens du Carême, en partant du symbolisme du nombre quarante, que la Sainte Écriture met toujours en relation avec les œuvres de purification ou de préparation ; ainsi pour le Christ lui-même, dont la retraite au désert fut une vraie préparation à l’œuvre qu’il devait achever sur le Calvaire. Le pape indique également les vertus dont doit s’accompagner notre abstinence pour être agréable à Dieu. Cette finale si parfaitement actuelle s’exprime en des formules de toute beauté.
Mt 4, 1-11
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable. Quand il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Et le tentateur, s’approchant, lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Alors le diable le transporta dans la cité sainte, et l’ayant placé sur le pinacle du Temple, il lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il a pour toi donné ordre à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront, pour que ton pied ne heurte pas la pierre. » Jésus lui dit : « Il est écrit aussi : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. » Le diable, de nouveau, le transporta sur une très haute montagne, et lui montrant tous les royaumes du monde avec leur gloire, il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores. » Alors Jésus lui dit : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et lui seul que tu serviras. »
Alors le diable le laissa, et voici que les anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Il en est qui se demandent par quel esprit Jésus fut conduit au désert, à cause de ce qui suit dans le texte : « Le diable le transporta dans la cité sainte », et encore : « Il le transporta sur une très haute montagne. » Mais en vérité, et sans hésitation possible, on doit en bonne logique accepter de croire que Jésus fut conduit au désert par l’Esprit-Saint, en sorte que son propre Esprit le conduisît là où devait le trouver l’esprit malin pour le tenter.
Cependant, lorsqu’on nous dit que l’Homme-Dieu a été transporté par le diable sur une très haute montagne ou dans la cité sainte, l’esprit humain a peine à l’accepter, et les oreilles s’effrayent de l’entendre. Cela nous paraîtra pourtant moins impossible à croire si nous considérons d’autres événements concernant le Sauveur. Le diable est sans aucun doute le chef de tous les méchants, et tous les méchants sont les membres de ce chef. Pilate n’était-il pas membre du diable ? Les Juifs qui persécutèrent le Christ, et les soldats qui le crucifièrent, n’étaient-ils pas membres du diable ? Pourquoi donc s’étonner que le Sauveur ait permis au diable de le conduire sur une montagne, puisqu’il a supporté aussi d’être crucifié par les membres d’un tel chef ? Il n’était pas indigne de notre Rédempteur de vouloir être tenté, lui qui était venu pour être tué. Il était juste, au contraire, qu’il triomphât de nos tentations par les siennes, comme il était venu vaincre notre mort par sa mort (cf. He 2, 18).
Sachons cependant que la tentation agit de trois façons : par la suggestion, par la délectation et par le consentement. Nous-mêmes, lorsque nous sommes tentés, nous glissons généralement dans la délectation, ou même dans le consentement ; car propagés de la chair du péché [01], nous portons en nous l’origine même des combats à endurer. Mais le Dieu qui s’était incarné dans le sein d’une Vierge et qui était venu dans le monde sans péché ne portait en lui aucune contradiction. Il a donc pu être tenté par suggestion, mais la délectation du péché n’a pas eu de prise sur son esprit. Toute cette tentation diabolique fut pour lui extérieure, sans rien au-dedans.
2. En examinant le déroulement de la tentation du Seigneur, nous pourrons sonder avec quelle ampleur nous sommes délivrés de la tentation. L’antique ennemi s’est dressé contre le premier homme, notre ancêtre, par trois tentations : il l’a tenté par la gourmandise, la vaine gloire et l’avarice ; tentations victorieuses, puisqu’il se soumit Adam en obtenant son consentement. C’est par la gourmandise qu’il l’a tenté en lui montrant le fruit défendu de l’arbre et en le persuadant de le manger. C’est par la vaine gloire qu’il l’a tenté en disant : « Vous serez comme des dieux. » (Gn 3, 5). Et c’est par un surcroît d’avarice qu’il l’a tenté en ajoutant : « Vous connaîtrez le bien et le mal. » En effet, l’avarice n’a pas seulement pour objet l’argent, mais aussi les honneurs. On parle à bon droit d’avarice à propos de la poursuite désordonnée des honneurs. Car si ravir des honneurs ne relevait pas de l’avarice, jamais Paul n’aurait dit du Fils unique de Dieu : « Il n’a pas considéré qu’être l’égal de Dieu serait ravir quelque chose. » (Ph 2, 6). C’est donc en excitant dans notre ancêtre le désir avide des honneurs que le diable l’a entraîné à l’orgueil.
3. Mais c’est par les moyens mêmes qui lui avaient servi à terrasser le premier homme que le diable succomba devant le second [Jésus] quand il le tenta. Il le tente par la gourmandise en lui demandant : « Ordonne que ces pierres deviennent des pains » ; il le tente par la vaine gloire en lui disant : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas » ; il le tente par le désir avide des honneurs lorsqu’il lui montre tous les royaumes du monde en déclarant : « Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores. » Mais le diable est vaincu par le second homme grâce aux mêmes moyens que ceux qu’il se glorifiait d’avoir utilisés pour vaincre le premier homme. Et celui-ci, ayant ainsi fait prisonnier le diable, l’expulse de nos cœurs par l’accès même qui lui avait permis d’y entrer et de les tenir en son pouvoir.
Il y a autre chose, frères très chers, que nous devons considérer dans la tentation du Seigneur : c’est que tenté par le diable, il lui répond par des sentences de l’Écriture Sainte ; il pouvait précipiter son tentateur dans l’abîme en usant de la Parole qui constituait son être, mais il n’a pas manifesté son pouvoir personnel, se limitant à répondre par des préceptes de la divine Écriture. Il l’a fait pour nous donner l’exemple de sa patience, et nous inviter ainsi à recourir à l’enseignement plutôt qu’à la vengeance chaque fois que nous avons à souffrir de la part d’hommes pervers. Voyez quelle est la patience de Dieu, et quelle est notre impatience ! Nous autres, nous sommes emportés de fureur pour peu que l’injustice ou l’offense nous atteignent, et nous nous vengeons autant que nous le pouvons, ou menaçons du moins de le faire si nous ne le pouvons pas. Le Seigneur, lui, a enduré l’hostilité du diable, et il ne lui a répondu qu’avec des paroles de douceur. Il a toléré celui qu’il pouvait punir, afin de mériter d’autant plus de gloire qu’il triomphait de son ennemi en le supportant pour un temps au lieu de l’anéantir.
4. Il faut encore remarquer ce qui suit : quand le diable l’eut quitté, les anges le servaient. Ce fait montre bien l’existence de deux natures dans sa personne unique. Il est homme, puisqu’il est tenté par le diable ; et il est Dieu, puisqu’il est servi par les anges. Sachons donc reconnaître en lui notre nature, car si le diable ne discernait pas en lui un homme, il ne le tenterait pas. Vénérons en lui sa divinité, car s’il n’était pas comme Dieu au-dessus de tout, jamais les anges ne le serviraient.
5. Puisqu’il y a harmonie entre la lecture du jour et le temps liturgique — nous avons en effet entendu lire que notre Rédempteur a pratiqué l’abstinence pendant quarante jours, et en même temps nous entamons la sainte Quarantaine — il nous faut examiner attentivement pourquoi cette abstinence est observée pendant quarante jours. Moïse, pour recevoir la Loi une seconde fois, jeûna quarante jours. Élie, dans le désert, s’abstint de manger quarante jours2. Le Créateur des hommes lui-même, venant parmi les hommes, ne prit pas la moindre nourriture pendant quarante jours. Efforçons-nous, nous aussi, autant que cela nous est possible3, d’affliger notre chair par l’abstinence en ce temps annuel de la sainte Quarantaine.
Pourquoi le nombre quarante est-il fixé pour l’abstinence, sinon parce que le Décalogue trouve sa perfection dans les quatre livres du Saint Évangile ? De même, en effet, que dix multipliés par quatre donnent quarante, nous observons les commandements du Décalogue à la perfection par la pratique des quatre livres du Saint Évangile.
On peut donner aussi une autre interprétation à ce nombre : notre corps mortel subsiste par quatre éléments, et c’est par les plaisirs de ce corps que nous nous opposons aux préceptes du Seigneur. Or ceux-ci nous sont prescrits par le Décalogue. Par conséquent, puisque les désirs de la chair nous font mépriser les commandements du Décalogue, il convient que nous mortifiions cette chair quarante fois.
Voici encore une autre explication possible de cette sainte Quarantaine : depuis aujourd’hui jusqu’aux joies de la solennité de Pâques, il va s’écouler six semaines, ce qui fait quarante-deux jours. Puisque six dimanches sont retirés à l’abstinence, il ne reste plus que trente-six jours d’abstinence. Se mortifier trente-six jours dans une année qui en compte trois cent soixante-cinq, c’est un peu en donner à Dieu la dîme : ayant vécu pour nous-mêmes pendant l’année qu’il nous a accordée, nous nous mortifions dans l’abstinence pour notre Créateur pendant le dixième de cette année.
Ainsi, frères très chers, puisque la Loi vous ordonne d’offrir [à Dieu] la dîme de toute chose (cf. Lv 27, 30), efforcez-vous de lui offrir aussi la dîme de vos jours. Que chacun se macère en sa chair à la mesure de ses forces, qu’il mortifie ses désirs et anéantisse ses concupiscences honteuses, afin de devenir, selon le mot de Paul, une hostie vivante (cf. Rm 12, 1). L’homme est une hostie à la fois vivante et immolée lorsque, sans quitter cette vie, il fait cependant mourir en lui les désirs charnels. La chair satisfaite nous a entraînés au péché ; que la chair mortifiée nous ramène au pardon. L’auteur de notre mort [Adam] a transgressé les préceptes de vie en mangeant le fruit défendu de l’arbre. Il faut donc que déchus des joies du paradis par le fait de la nourriture, nous nous efforcions de les reconquérir, autant que nous le pouvons, par l’abstinence.
6. Mais que personne ne s’imagine qu’il nous suffise de cette abstinence, alors que le Seigneur dit par la bouche du prophète : « Le jeûne que je préfère ne consiste-t-il pas plutôt en ceci ? » Et il ajoute : « Partage ton pain avec l’affamé, reçois chez toi les pauvres et les vagabonds ; si tu vois quelqu’un de nu, habille-le, et ne méprise pas celui qui est ta propre chair. » (Is 58, 6-7). Voilà le jeûne que Dieu approuve : un jeûne qui élève à ses yeux des mains remplies d’aumônes, un jeûne réalisé dans l’amour du prochain et imprégné de bonté. Prodigue à autrui ce que tu retires à toi-même ; ainsi, la mortification même de ta chair viendra soulager la chair de ton prochain qui est dans le besoin.
C’est en ce sens que le Seigneur dit par la voix du prophète : « Lorsque vous jeûniez et que vous vous lamentiez, est-ce pour moi que vous jeûniez tant ? Et quand vous mangez et buvez, n’est-ce pas pour vous que vous mangez et pour vous que vous buvez ? » (Za 7, 5-6). Celui-là mange et boit pour lui-même, qui consomme, sans les partager avec les indigents, les aliments du corps, qui sont des dons du Créateur appartenant à tous. Et c’est pour soi qu’on jeûne, si l’on ne donne pas aux pauvres ce dont on s’est privé pour un temps, mais qu’on le garde pour l’offrir un peu plus tard à son ventre.
À ce sujet, Joël dit : « Sanctifiez le jeûne. » (Jl 1, 14). Sanctifier le jeûne, c’est rendre son abstinence corporelle digne de Dieu en y associant d’autres bonnes œuvres. Que cesse la colère ; que les querelles s’apaisent. Car il est vain de tourmenter sa chair si l’on ne met un frein aux plaisirs mauvais de l’âme, puisque le Seigneur affirme par la voix du prophète : « Voilà qu’au jour de jeûne, vous ne faites que votre volonté. Voilà que vous jeûnez en vue des procès et des luttes ; vous frappez méchamment à coups de poing, et vous réclamez leurs dettes à tous vos débiteurs. » (Is 58, 3-4). Celui qui réclame à son débiteur ce qu’il lui a donné ne fait rien d’injuste ; mais à celui qui se mortifie par la pénitence, il convient mieux de s’interdire de réclamer même ce qui lui revient de droit. Quant à nous, mortifiés et pénitents, Dieu ne nous remettra ce que nous avons fait d’injuste que si nous abandonnons, par amour pour lui, même ce qui nous revient de droit.


Homélie 17
Prononcée devant des évêques
réunis aux Fonts baptismaux du Latran
31 mars 591 (samedi de la quatrième semaine de Carême)

La mission des soixante-douze disciples
Saint Grégoire est pénétré de la pensée que l’Église a besoin d’évêques saints et zélés. Élever l’épiscopat à la hauteur de son ministère, faire des évêques la conscience de leur peuple, les prémunir contre les défaillances qui les guettent, le pape sait qu’il y a là une œuvre urgente, qui intéresse toute l’Église, et il se sent pressé de l’entreprendre. La présente Homélie, prêchée en consistoire au Latran, nous permet de juger avec quelle vigueur il se met à l’ouvrage. Un tel texte n’a rien perdu de sa force. Treize siècles plus tard, saint Pie X écrivait aux évêques : « Lisez en entier, vénérables frères, et proposez à votre clergé pour qu’il la lise et la médite […] cette admirable homélie du saint pontife. » (Encyclique Jucunda sane, du 12 mars 1904)
Après avoir commenté l’évangile de la mission des soixante-douze disciples, Grégoire rappelle leurs devoirs aux prêtres et aux évêques, en dénonçant le peu de zèle qu’ils mettent à les remplir, sans omettre de mentionner les vices auxquels ils s’adonnent. Il décrit enfin les conséquences qu’entraînent les péchés des pasteurs, tant pour eux-mêmes que pour leur peuple. Tout le discours laisse percer la profonde tristesse du pape à la vue des défaillances du clergé.
Si l’examen de conscience est sévère, Grégoire ne s’en tiendra pas là, et il écrira, vers le même temps, un petit livre destiné à former la conscience des évêques, le Liber regulæ pastoralis, mettant au point un programme d’action et de méditation valable pour l’ensemble de l’épiscopat. La Règle Pastorale reprend d’ailleurs bien des images et des idées de cette Homélie : l’allusion au tissu d’écarlate teint deux fois, la comparaison des bases du Temple avec les bœufs, les lions et les chérubins, le commentaire sur les pierres du sanctuaire dispersées, etc.
On serait curieux de savoir comment les reproches du pape furent accueillis par les évêques de l’époque. Peut-être mieux qu’on ne le penserait tout d’abord ? Voici, par exemple, comment Licinianus, évêque de Carthagène, reçut la Règle pastorale, dont le ton de rude franchise rappelle si fort notre Homélie : « Qui ne lirait avec consolation un livre qui, médité sans relâche, est une médecine de l’âme, et qui, en inspirant le mépris des choses caduques, mouvantes et changeantes du siècle, ouvre les yeux de l’esprit à la stabilité de la vie éternelle ? Ton livre est l’école de toutes les vertus. » Loin de s’offenser du ton direct de Grégoire, cet évêque reçoit le message de tout son cœur.
Lc 10, 1-9
En ce temps-là, le Seigneur en désigna soixante-douze autres, et il les envoya devant lui deux par deux dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. Et il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. Partez : voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison ! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle vous reviendra. Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux ; car l’ouvrier mérite son salaire. N’allez pas de maison en maison. En quelque ville que vous entriez et où l’on vous reçoit, mangez ce qu’on vous présente ; guérissez les malades qui s’y trouvent, et dites-leur : Le Royaume de Dieu est proche de vous. »
Le Seigneur, notre Sauveur, frères très chers, nous enseigne tantôt par ses paroles, tantôt par ses œuvres. Car ses actions elles-mêmes sont des préceptes : ce qu’il accomplit sans rien dire nous montre ce que nous devons faire.
Voici donc qu’il envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, parce qu’il y a deux préceptes de charité, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et que s’il n’y a pas au moins deux personnes, la charité ne peut exister. En toute rigueur de termes, en effet, on ne peut prétendre avoir de la charité pour soi-même : notre amour doit s’étendre à autrui pour mériter le nom de charité. Le Seigneur envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, afin de nous montrer sans paroles que celui qui n’a pas de charité pour le prochain ne doit en aucune façon assumer la charge de prédicateur.
2. C’est bien à propos qu’on dit : « Il les envoya devant lui dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. » Car le Seigneur suit ses prédicateurs : la prédication précède, et le Seigneur ne vient demeurer en notre âme qu’à la suite de ces paroles d’exhortation qui courent au-devant de lui et font parvenir la vérité dans l’âme. C’est pourquoi Isaïe dit à ces prédicateurs : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu. » (Is 40, 3). Et le psalmiste : « Frayez la route à celui qui monte au couchant. » (Ps 68, 5). Le Seigneur est bien monté au couchant, puisque c’est du lieu même où il s’est couché [pour mourir] en sa Passion qu’il a fait davantage éclater sa gloire en ressuscitant. Oui, il est monté au couchant, car cette mort qu’il avait endurée, il l’a foulée aux pieds en ressuscitant. Nous frayons donc la route à celui qui monte au couchant lorsque nous prêchons sa gloire à vos âmes, pour qu’il vienne ensuite lui-même les illuminer par la présence de son amour.
3. Écoutons ce que déclare le Seigneur aux prédicateurs qu’il envoie : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. » Pour une moisson abondante, les ouvriers sont peu nombreux. Nous ne pouvons le dire sans une grande tristesse : il y a des gens pour entendre de bonnes choses, il n’y en a pas pour leur en dire. Voici que le monde est rempli d’évêques [01], et l’on n’y trouve pourtant que bien peu d’ouvriers pour la moisson de Dieu, car ayant accepté la fonction épiscopale, nous n’accomplissons pas le travail lié à cette fonction.
Réfléchissez, frères très chers, réfléchissez donc à ce qui est dit : « Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. » C’est à vous d’obtenir par vos prières que nous sachions accomplir pour vous ce qui doit l’être : que nous ne laissions pas notre langue s’engourdir lorsqu’il faut vous exhorter, et qu’après avoir accepté la charge de la prédication, nous ne soyons pas condamnés auprès du juste Juge par notre silence.
Si ce sont souvent les vices des prédicateurs qui leur paralysent la langue, souvent aussi, ce sont les fautes de leurs ouailles qui empêchent les pasteurs de prêcher. Les vices des prédicateurs leur paralysent en effet la langue, comme le déclare le psalmiste : « Mais au pécheur, Dieu dit : Pourquoi énumères-tu mes préceptes ? » (Ps 50, 16). La parole des prédicateurs est également arrêtée par les fautes de leurs ouailles, ainsi que le Seigneur l’affirme à Ézéchiel : « Je ferai adhérer ta langue à ton palais, tu seras muet et tu cesseras de les avertir, parce que c’est une maison rebelle. » (Ez 3, 26). C’est comme s’il disait clairement : « Si la parole de la prédication t’est retirée, c’est parce que ce peuple qui m’exaspère par sa conduite n’est pas digne d’être exhorté selon la vérité. » Il n’est donc pas facile de savoir par la faute de qui la parole est retirée au prédicateur. Mais ce qu’on sait avec une absolue certitude, c’est que si le silence du pasteur lui nuit parfois à lui-même, il nuit toujours à ses ouailles.
4. Si nous ne sommes pas capables de prêcher avec force, puissions-nous du moins nous acquitter de l’office de notre charge en toute pureté de vie. La suite du texte dit en effet : « Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » Beaucoup n’ont pas plus tôt reçu juridiction pour gouverner qu’ils brûlent de déchirer leurs ouailles. Ils inspirent la terreur de leur autorité et nuisent à ceux qu’ils devraient servir. Et parce qu’ils n’ont pas le cœur plein de charité, ils veulent faire figure de seigneurs et oublient totalement qu’ils sont des pères. Ils transforment une humble fonction en domination orgueilleuse, et même s’ils prennent parfois des dehors de douceur, ils restent au-dedans pleins de fureur. C’est d’eux que la Vérité affirme en un autre passage : « Ils viennent à vous revêtus de peaux de brebis, mais au-dedans, ce sont des loups rapaces. » (Mt 7, 15)
À l’opposé d’une telle attitude, nous devons considérer que nous sommes envoyés comme des agneaux au milieu des loups, pour que, nous conservant des âmes innocentes, nous ne nous permettions pas de mordre avec méchanceté. Car celui qui reçoit la charge de la prédication ne doit pas infliger de mauvais traitements, mais en supporter, afin que sa propre douceur tempère la colère des furieux, et qu’il soigne les plaies du péché dans les autres tout en souffrant lui-même des plaies causées par ses persécuteurs. Et si le zèle de la vérité exige parfois qu’il sévisse contre ses ouailles, sa colère même doit procéder de l’amour, non de la cruauté ; ainsi, tout en faisant respecter au-dehors les droits de la discipline, il aimera au-dedans de lui avec une paternelle bonté ceux qu’il semble persécuter au-dehors en les corrigeant. Or un évêque ne peut bien accomplir cela qu’à la condition d’ignorer tout amour de soi égoïste, de ne pas rechercher les avantages du monde, et de ne pas soumettre son âme au joug de ces fardeaux que le désir cupide des choses de la terre nous impose.
5. D’où la suite du texte : « Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. » En effet, telle doit être la confiance en Dieu du prédicateur que, sans prévoir ce qui lui est nécessaire pour la vie présente, il soit pourtant absolument certain que rien de cela ne lui manquera, de peur qu’en occupant son esprit de choses transitoires, il ne soit moins à même de pourvoir autrui des biens éternels. Si on lui accorde aussi de ne saluer personne en chemin, c’est pour montrer avec quelle hâte il doit faire route pour prêcher.
Mais voici pour qui voudrait comprendre ces paroles de manière allégorique : dans la bourse, l’argent est renfermé ; or l’argent renfermé représente la sagesse cachée. Ainsi, celui qui détient les paroles de la sagesse, mais néglige de les communiquer à son prochain, les retient scellées, comme de l’argent dans une bourse. C’est pourquoi il est écrit : « Si la sagesse reste cachée et le trésor invisible, à quoi servent-ils l’un et l’autre ? » (Si 41, 14)
Le sac ne peut rien signifier d’autre que le fardeau du monde, et les chaussures, ici, ne peuvent rien représenter d’autre que l’exemple des œuvres mortes. Il n’est pas bon que celui qui reçoit la charge de la prédication porte le fardeau des affaires du monde, qui, en lui faisant courber la tête, l’empêcherait de se redresser pour prêcher les choses du Ciel. Il ne doit pas non plus prêter attention à l’exemple que donnent les insensés par leurs œuvres : il risquerait de se croire autorisé à en renforcer ses propres œuvres, comme avec des peaux mortes. Car il en est beaucoup qui justifient leurs dérèglements par ceux d’autrui. Voyant que les autres ont agi de telle ou telle manière, ils pensent avoir le droit d’en faire autant. N’est-ce pas là s’efforcer de protéger ses pieds avec des peaux d’animaux morts ?
Saluer en chemin, c’est saluer au hasard de la route, sans l’avoir recherché ni désiré. Ainsi, celui qui ne prêche pas le salut à ses auditeurs par amour de l’éternelle patrie, mais par ambition des récompenses, est comme celui qui salue en chemin, puisqu’il ne désire le salut de ses auditeurs qu’au hasard [de leur rencontre], et non par un zèle véritable. [02]
6. Le texte poursuit : « En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison ! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle vous reviendra. » La paix offerte de la bouche du prédicateur repose sur la maison si un enfant de paix s’y trouve ; sinon, elle revient au prédicateur ; en effet, ou bien il se trouvera quelqu’un de prédestiné à la vie, et il suivra la parole divine entendue, ou bien, si personne n’a voulu l’écouter, le prédicateur trouvera quelque profit : sa paix lui reviendra, puisqu’il recevra du Seigneur la récompense de son travail et de sa peine.
7. Remarquez-le : celui qui a interdit de porter une bourse ou un sac admet qu’on puisse demander le vivre et le manger en retour de sa prédication. Le texte ajoute en effet : « Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux ; car l’ouvrier mérite son salaire. » Si notre paix y est reçue, il est juste que nous demeurions dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux, pour que nous recevions notre salaire terrestre de ceux à qui nous offrons les récompenses de la patrie céleste. C’est pourquoi Paul, qui tenait pourtant ce salaire terrestre pour bien peu de chose, a dit : « Si nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une si grosse affaire que nous moissonnions de vos biens matériels ? » (1 Co 9, 11)
Remarquons ce que le texte ajoute : « L’ouvrier mérite son salaire. » C’est que la nourriture qui nous sustente est déjà elle-même une partie du salaire de notre ouvrage, en sorte que le salaire que nous commençons à percevoir ici-bas pour le travail de notre prédication trouve là-haut son achèvement dans la vision de la Vérité. Il faut considérer en ceci que deux salaires nous sont dus pour une seule œuvre, l’un en chemin, l’autre dans la patrie ; l’un qui nous soutient dans notre travail, l’autre qui nous récompense à la résurrection. Le salaire que nous recevons à présent doit donc avoir pour effet de nous inciter à tendre avec plus de vigueur vers le salaire futur. Aussi le vrai prédicateur ne doit-il pas prêcher en vue de recevoir dès maintenant son salaire, mais recevoir ce salaire pour pouvoir continuer à prêcher. Car ceux qui prêchent dans le but de recevoir en salaire ici-bas louanges ou cadeaux, se privent sans aucun doute du salaire éternel. Mais ceux qui ne désirent voir leurs paroles plaire aux hommes que pour leur faire aimer le Seigneur, et non eux-mêmes, ou bien qui, dans leur prédication, ne reçoivent de rétribution terrestre que pour éviter le dénuement qui les contraindrait à cesser de prêcher, ceux-là, assurément, ne trouveront aucun empêchement à jouir de la récompense de la patrie pour avoir perçu leur subsistance en chemin.
8. Mais que faisons-nous, nous autres pasteurs — je ne peux le dire sans douleur — que faisons-nous, nous qui recevons un salaire sans nous montrer pour autant des ouvriers ? Nous percevons chaque jour les revenus de la sainte Église pour notre paie, sans effectuer en retour le moindre travail de prédication pour l’Église éternelle. Songeons quel sujet de damnation c’est pour nous de percevoir ici-bas le salaire d’un travail que nous ne faisons pas. Voilà que nous vivons des offrandes des fidèles, mais quel travail accomplissons-nous pour les âmes de ces fidèles ? Nous touchons pour notre paie ce qu’ils ont offert pour racheter leurs péchés, sans cependant nous donner la peine qu’il conviendrait pour combattre ces péchés par un effort assidu de prière ou de prédication. C’est tout juste s’il nous arrive de reprendre ouvertement un particulier quand il pèche. Et — ce qui est plus grave — nous allons parfois jusqu’à louer les fautes des puissants de ce monde, de crainte qu’une contrariété ne les amène à nous retirer, dans un accès de colère, les dons qu’ils nous accordaient.
Il faudrait nous rappeler sans cesse ce qui est écrit au sujet de certains hommes : « Ils se nourriront des péchés de mon peuple. » (Os 4, 8). Pourquoi dit-on qu’ils se nourrissent des péchés du peuple, sinon parce qu’ils encouragent les fautes des pécheurs, pour ne pas perdre leur rétribution terrestre ? Mais puisque nous vivons, nous aussi, des oblations qu’offrent les fidèles pour leurs péchés, si nous mangeons et que nous nous taisons, c’est sans nul doute de leurs péchés que nous nous nourrissons. Mesurons donc quel crime c’est aux yeux de Dieu que de se nourrir de la rançon des péchés, et de ne pas attaquer les péchés dans notre prédication.
Écoutons ce que nous dit le bienheureux Job : « Si ma terre crie contre moi, si ses sillons pleurent avec elle, si j’en ai mangé le fruit sans le payer… » (Jb 31, 38-39) [03]. La terre crie contre son possesseur quand l’Église murmure avec raison contre son pasteur. Ses sillons pleurent lorsque les cœurs des auditeurs, qu’ont défrichés de précédents évêques par leur prédication et leurs vigoureux reproches, voient quelque chose à déplorer dans la vie de leur pasteur. Et si le bon propriétaire de cette terre n’en mange pas le fruit sans le payer, c’est que le pasteur judicieux distribue le talent de sa parole, afin que ce ne soit pas pour sa propre condamnation qu’il reçoive de l’Église la paie destinée à le nourrir. Nous mangeons bien le fruit de notre terre en le payant quand, en retour des ressources ecclésiastiques que nous recevons, nous travaillons à la prédication. Car nous sommes les hérauts du Juge qui doit venir. Et qui annoncera le Juge qui doit venir, si son héraut se tait ?
9. Considérons donc que chacun de nous doit s’efforcer, autant qu’il le peut et qu’il en est capable, de faire comprendre à l’Église qui lui a été confiée à la fois quelle terreur on éprouvera lors du jugement à venir et quelle félicité on goûtera dans le Royaume. Et celui qui n’est pas capable d’exhorter tous ses fidèles en une seule et même prédication, doit, autant qu’il le peut, les instruire chacun, les édifier en leur parlant à part, et chercher à faire porter du fruit au cœur de ses fils par une exhortation sans détours.
Il nous faut méditer sans cesse ce qui a été dit aux saints apôtres, et à nous par leur intermédiaire : « Vous êtes le sel de la terre. » (Mt 5, 13). Si nous sommes du sel, nous devons assaisonner les âmes des fidèles. Vous donc, ô pasteurs, songez que ce sont les animaux de Dieu que vous menez paître, ces animaux au sujet desquels le psalmiste dit à Dieu : « Tes animaux habiteront en elle. » (Ps 68, 11). N’avons-nous pas l’habitude de voir des pierres de sel données à lécher aux animaux sans raison pour les rendre mieux portants ? Eh bien, l’évêque doit être au milieu de son peuple comme une pierre de sel parmi les animaux sans raison. Il faut que l’évêque pense à ce qu’il dira à chacun, aux avis qu’il distribuera aux uns et aux autres, en sorte que tous ceux qui viennent le trouver soient assaisonnés d’une saveur de vie éternelle comme au contact du sel. Car nous ne sommes pas le sel de la terre si nous n’assaisonnons pas les cœurs de nos auditeurs. Celui-là, au contraire, accorde vraiment un tel assaisonnement à son prochain, qui ne lui refuse pas la parole de la prédication.
10. Mais nous ne prêchons bien aux autres la voie droite que si nous illustrons nos dires par des actes, et que touchés nous-mêmes de componction [04] par l’amour de Dieu, nous lavons de nos larmes les fautes quotidiennes de cette vie, qu’aucun homme ne peut traverser sans péché. Or nous ne sommes vraiment touchés nous-mêmes de componction que si nous méditons avec application les actes des pères qui nous ont précédés, pour que la vue de leur gloire fasse paraître notre vie méprisable à nos propres yeux. Nous ne sommes vraiment touchés de componction que si nous scrutons avec application les préceptes du Seigneur, et que nous nous efforçons de progresser grâce à ces préceptes, qui, nous le savons, ont autrefois fait progresser ceux que nous honorons.
C’est en ce sens qu’il est écrit, au sujet de Moïse : « Il disposa aussi une cuve d’airain, dans laquelle Aaron et ses fils pussent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints ; il la fit en fondant les miroirs des femmes qui veillaient à la porte du Tabernacle. » (Ex 38, 8). Moïse dispose une cuve d’airain, dans laquelle les prêtres doivent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints, parce que la Loi de Dieu nous prescrit de commencer par nous baigner d’un bain de componction, pour que notre impureté ne nous rende pas indignes de pénétrer la pureté des secrets de Dieu. C’est bien à propos qu’on rapporte que cette cuve est faite en fondant les miroirs des femmes qui veillaient continuellement à la porte du Tabernacle. Les miroirs des femmes sont les préceptes de Dieu, dans lesquels les âmes saintes se considèrent sans cesse et reconnaissent s’il n’y a pas en elles quelques souillures d’impureté. Elles corrigent les vices de leurs pensées, et en s’y opposant, elles se recomposent un visage, pour ainsi dire, grâce à l’image renvoyée [par le miroir] ; car tandis qu’elles mettent toute leur application à suivre les préceptes du Seigneur, elles discernent assurément en elles ce qui plaît ou ce qui déplaît à l’Époux céleste. Elles ne peuvent nullement, tant qu’elles demeurent en cette vie, entrer dans le Tabernacle éternel. Mais cependant, les femmes veillent à la porte du Tabernacle, parce que les âmes saintes, même si elles sont encore appesanties par l’infirmité de la chair, guettent pourtant sans cesse avec amour le passage de l’entrée dans l’éternité. Moïse fit donc une cuve pour les prêtres avec les miroirs des femmes, puisque la Loi de Dieu fournit un bain de componction aux souillures de nos péchés, en nous donnant de contempler les préceptes célestes par lesquels les âmes saintes ont plu à leur divin Époux. Si nous appliquons à ces préceptes toute notre attention, nous découvrons les souillures de notre image intérieure ; la douleur de la pénitence que nous en concevons nous touche de componction, et celle-ci nous baigne, pour ainsi dire, dans la cuve faite avec les miroirs des femmes.
11. Tout en étant touchés de componction pour nous-mêmes, il nous faut encore absolument montrer du zèle pour la vie de ceux qui nous sont confiés. Soyons donc bien pénétrés par l’amertume de la componction, mais sans nous laisser détourner de veiller sur nos proches. À quoi bon, en effet, nous aimer nous-mêmes, si nous manquons à nos devoirs envers nos proches ? Et à quoi bon aimer nos proches et montrer du zèle pour eux, si nous manquons à nos devoirs envers nous-mêmes ? N’est-il pas prescrit d’offrir, pour orner le Tabernacle, du tissu d’écarlate teint deux fois (cf. Ex 25, 4) ? Ainsi, aux yeux de Dieu, notre charité se colore de l’amour de Dieu et du prochain. Et celui-là s’aime vraiment lui-même, qui aime saintement son Créateur. Le tissu d’écarlate est donc teint deux fois quand l’amour de la Vérité enflamme l’âme envers elle-même et envers son prochain.
12. Il nous faut en outre savoir exercer le zèle de la justice contre les actes mauvais de nos proches, sans que notre ardeur à corriger nous fasse nous départir le moins du monde de notre mansuétude. Car la colère de l’évêque ne doit jamais être précipitée ni agitée, mais plutôt modérée par la gravité d’une volonté réfléchie. Nous devons donc à la fois soutenir ceux que nous corrigeons et corriger ceux que nous soutenons, de peur que si nous manquons à l’un de ces devoirs, notre action ne soit indigne d’un évêque, soit par manque d’ardeur, soit par manque de douceur.
C’est pour cela qu’on fit figurer, sur les bases [05] utilisées pour le service du Temple, des lions, des bœufs et des chérubins, œuvre du sculpteur (cf. 1 R 7, 29). Le chérubin désigne la plénitude de la science. Mais pourquoi ne jamais représenter, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions ? Que symbolisent les bases dans le Temple, sinon les évêques dans l’Église ? Ceux-ci, en acceptant le souci du gouvernement [des âmes], portent, à la manière des bases, le fardeau qu’on leur a imposé. Sur les bases, on fait donc figurer des chérubins, car il convient assurément que les cœurs des évêques soient remplis de la plénitude de la science. Les lions représentent une sévérité qui inspire la crainte ; les bœufs, la patience et la douceur. Ainsi, on ne fait jamais figurer, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions, puisqu’il faut que l’évêque joigne toujours en son cœur une sévérité qui inspire la crainte à la vertu de douceur, et de la sorte, qu’il tempère sa colère de douceur, tout en réchauffant cette douceur par le zèle qu’il met dans la correction, de peur que sa douceur ne devienne de la mollesse.
13. Mais pourquoi parler ainsi quand nous en voyons encore beaucoup s’enfoncer dans le mal par des actions toujours plus abominables ? Oui, c’est à vous, évêques, que je m’adresse en pleurant : nous avons appris que plusieurs d’entre vous font des nominations aux fonctions ecclésiastiques moyennant finance, qu’ils vendent la grâce spirituelle et qu’ils tirent profit des iniquités d’autrui pour entasser des gains temporels, tout en subissant cette perte qu’est le péché. Comment donc le commandement du Seigneur ne vous revient-il pas à la mémoire : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » (Mt 10, 8). Comment ne vous remettez-vous pas sous les yeux de l’esprit que notre Rédempteur, entré dans le Temple, renversa les sièges des marchands de colombes et jeta à terre l’argent des changeurs (cf. Jn 2, 14-16) ? Qui vend aujourd’hui des colombes dans le Temple de Dieu, sinon ceux qui, dans l’Église, reçoivent de l’argent pour imposer les mains ? Or c’est par cette imposition des mains qu’est donné l’Esprit-Saint descendu du Ciel. La colombe est donc vendue, puisque l’imposition des mains, par laquelle est reçu l’Esprit-Saint, est offerte contre de l’argent. Mais notre Rédempteur renverse les sièges des marchands de colombes, parce qu’il destitue de leur sacerdoce ces trafiquants. Voilà pourquoi les sacrés canons condamnent l’hérésie simoniaque et ordonnent de priver du sacerdoce ceux qui demandent de l’argent pour accorder les ordres sacrés. Ainsi, les sièges des marchands de colombes sont renversés lorsque ceux qui vendent la grâce spirituelle sont destitués de leur sacerdoce, que ce soit aux yeux des hommes ou à ceux de Dieu.
Et combien d’autres mauvaises actions commettent les chefs de l’Église, qui demeurent pour l’instant cachées aux yeux des hommes ! Les pasteurs veulent souvent passer pour saints devant les hommes, et ils ne rougissent pas de paraître ignobles aux yeux du Juge intérieur en leurs actions secrètes. Il vient, il vient sans nul doute, le grand jour, il n’est plus loin, ce jour où le Pasteur des pasteurs va se manifester et dévoiler devant tous les actions de chacun. Et s’il se sert maintenant des pasteurs pour punir les fautes de leurs ouailles, c’est lui-même qui sévira alors contre les mauvaises actions des pasteurs. Voilà pourquoi, entré dans le Temple, il se fit lui-même une sorte de fouet avec des cordes, et rejetant les marchands corrompus hors de la maison de Dieu, il renversa les sièges des vendeurs de colombes ; car s’il punit les fautes des ouailles par l’intermédiaire de leurs pasteurs, il châtie lui-même les vices des pasteurs. Maintenant, certes, on peut nier devant les hommes ce qu’on fait en secret. Mais le Juge s’apprête à venir, et personne ne pourra se cacher de lui en se taisant, ni le tromper en niant.
14. Il y a encore une chose, frères très chers, qui m’afflige beaucoup dans la vie des pasteurs, mais pour que mon affirmation ne risque pas de paraître injurieuse à l’un ou l’autre, je m’accuse moi aussi du même travers, quoique ce soit sous la contrainte des nécessités d’une époque barbare que je gis, bien malgré moi, dans une telle situation. Nous nous sommes abaissés aux affaires extérieures, et la pratique de notre fonction ne correspond plus à la charge que nous avons reçue. Nous délaissons le ministère de la prédication, et c’est, je pense, pour notre châtiment qu’on nous appelle des évêques, quand nous gardons le nom de notre charge sans l’exercer.
Ceux qui nous sont confiés abandonnent Dieu, et nous nous taisons. Ils gisent dans leur dépravation, et nous ne leur tendons pas la main en les corrigeant. Chaque jour, ils se perdent par toutes sortes de vices, et nous les voyons avec indifférence prendre le chemin de l’enfer. Mais comment pourrions-nous corriger la vie des autres, puisque nous négligeons la nôtre ? Car tout occupés des soucis du monde, nous devenons d’autant plus inintelligents pour les réalités du dedans qu’on nous voit plus appliqués à celles du dehors. En effet, à force de se donner du souci pour les biens de la terre, l’âme devient insensible au désir des choses du Ciel. Et cette insensibilité qu’elle acquiert à l’usage, sous l’influence du monde, la rend incapable de s’émouvoir pour ce qui regarde l’amour de Dieu.
C’est donc bien à propos que la sainte Église dit de ses membres infirmes : « Ils m’ont mise à garder des vignes ; ma vigne à moi, je ne l’ai pas gardée. » (Ct 1, 6). Nos vignes sont les offices que nous remplissons par notre travail quotidien. Mais mis à garder des vignes, notre vigne à nous, nous ne la gardons pas, car tout adonnés à remplir des offices étrangers à notre vocation, nous négligeons de nous acquitter de notre office propre.
Je suis persuadé, frères très chers, que Dieu n’endure rien de pire que le tort que lui causent les évêques : il voit ceux qu’il a établis pour corriger les autres donner eux-mêmes des exemples d’inconduite ; il nous voit pécher, nous qui devrions faire cesser le péché. Et souvent — ce qui est particulièrement grave — les évêques, qui devraient donner leurs propres biens, vont jusqu’à piller ceux des autres. Souvent encore, ils raillent les personnes qu’ils voient vivre dans l’humilité et la continence. Pensez donc à ce que peuvent devenir les troupeaux quand les pasteurs se font loups. Car ceux qui reçoivent la garde du troupeau sont ceux-là mêmes qui ne craignent pas de tendre des pièges au troupeau du Seigneur, et c’est contre ces pasteurs qu’il faudrait garder les troupeaux de Dieu.
Nous ne recherchons en rien les intérêts des âmes, nous nous adonnons chaque jour à nos penchants, nous désirons les biens de la terre, nous mettons toute l’application de notre esprit à capter la gloire qui vient des hommes. Et comme, du fait même de notre élévation au-dessus des autres, nous avons plus de facilité pour agir à notre guise, nous faisons servir à notre vaine ambition le ministère dont notre ordination nous a investis. Nous délaissons la cause de Dieu pour nous adonner aux affaires de la terre. Nous avons reçu une charge sainte, et nous sommes empêtrés dans les offices terrestres. En nous s’accomplit assurément ce qui est écrit : « Et il en sera du prêtre comme du peuple. » (Os 4, 9). Car le prêtre ne se distingue plus du peuple si, dans ses œuvres, il ne dépasse pas le commun des hommes par les mérites de sa vie.
15. Demandons à Jérémie de nous prêter ses larmes. Laissons-le méditer sur notre mort et dire en se lamentant : « Comment l’or s’est-il terni ? Comment sa couleur si belle s’est-elle changée ? Comment les pierres du sanctuaire se sont-elles dispersées au coin de toutes les places ? » (Lm 4, 1). L’or s’est terni, en ce sens que la vie des évêques, qui resplendissait autrefois de la gloire des vertus, apparaît maintenant méprisable par la bassesse des fonctions qu’ils exercent. Sa couleur si belle s’est altérée, parce que du fait des offices terrestres et vils qui l’accompagnent, ce saint état de vie est devenu un objet de mépris et d’ignominie. Quant aux pierres du sanctuaire, elles étaient gardées à l’intérieur de celui-ci, et n’étaient portées par le grand-prêtre que lorsqu’il entrait dans le Saint des Saints pour y apparaître dans l’intimité de son Créateur. C’est nous, frères très chers, c’est nous qui sommes les pierres du sanctuaire : nous ne devons apparaître que dans l’intimité de Dieu. Il ne faut jamais qu’on nous voie au-dehors, c’est-à-dire dans des fonctions étrangères à notre vocation. Mais les pierres du sanctuaire se sont dispersées au coin de toutes les places, car ceux qui, par leur vie et leur prière, auraient dû demeurer toujours au-dedans, se répandent au-dehors dans une vie digne de réprobation. Voici qu’il n’y a presque plus aucune fonction séculière qui ne soit exercée par des évêques. Quand les activités de ceux qui appartiennent à ce saint état de vie sont extérieures, ils ressemblent aux pierres du sanctuaire qui gisent au-dehors. Puisque, selon son étymologie grecque, « place » dérive de « largeur », les pierres du sanctuaire sont sur les places lorsque les religieux suivent les larges routes du monde. Et ce n’est pas seulement sur les places, mais au coin [06] des places qu’ils ont été dispersés : mus par leur convoitise, ils s’adonnent aux activités de ce monde, et ils s’efforcent cependant de parvenir au sommet des honneurs par le biais de leur état religieux. Ils ont donc été dispersés au coin des places, parce que tout en étant tombés bien bas par les travaux qu’ils accomplissent, ils veulent être honorés pour une apparence de sainteté.
16. Vous voyez de quel terrible glaive le monde est frappé, sous quels grands coups le peuple meurt chaque jour. Quelle en est la cause, sinon principalement notre péché ? Voici que les villes dévastées, les bourgs saccagés, les églises et les monastères détruits ont tous été réduits en une campagne désertique. Le peuple meurt, et nous sommes cause de sa mort, nous qui devions le conduire à la vie. Car c’est par suite de notre péché que le peuple a péri en masse, puisque du fait de notre négligence, il n’a pas appris le chemin de la vie.
Nous pouvons bien dire que les âmes des humains sont la nourriture du Seigneur, parce qu’elles ont été créées pour passer en son corps, c’est-à-dire pour contribuer à l’accroissement de son Église éternelle. Mais de cette nourriture, nous aurions dû être l’assaisonnement. En effet, comme nous l’avons mentionné un peu plus haut, le Seigneur déclare aux prédicateurs envoyés en mission : « Vous êtes le sel de la terre. » Si donc le peuple est la nourriture de Dieu, les évêques devraient être l’assaisonnement de cette nourriture. Mais comme nous abandonnons la pratique de la prière et de la sainte prédication, le sel est affadi, et il n’est plus capable d’assaisonner la nourriture de Dieu ; aussi notre Créateur ne la prend-il plus, car du fait que nous sommes affadis, elle se trouve privée de tout assaisonnement.
Réfléchissons bien : qui nous est-il arrivé de convertir par notre parole ? Et quels sont ceux que nos reproches ont fait renoncer à leurs mauvaises actions et ont menés à la pénitence ? Qui a abandonné la luxure à la suite de notre prédication ? Qui a quitté le chemin de l’avarice, ou celui de l’orgueil ? Demandons-nous quel gain nous avons procuré à Dieu, nous qui, ayant reçu un talent, avons été envoyés par lui pour le faire valoir. Il dit en effet : « Faites-le valoir jusqu’à ce que je revienne. » (Lc 19, 13). Le voici déjà qui vient, et il va réclamer ce que nous avons gagné par notre faire-valoir. Combien d’âmes lui montrerons-nous comme gain de notre négoce ? Et combien de gerbes d’âmes apporterons-nous en sa présence comme moisson de notre prédication ?
17. Mettons-nous devant les yeux ce jour de si grande rigueur où le Juge viendra et fera les comptes avec ses serviteurs à qui il a confié des talents. Alors, on le verra paraître en sa terrible majesté au milieu des chœurs des anges et des archanges. En de telles assises, on lui amènera la multitude de tous les élus et de tous les réprouvés, et ce que chacun a fait sera révélé. Là apparaîtra Pierre, entraînant à sa suite la Judée convertie. Là Paul, conduisant, si j’ose dire, le monde entier converti. Là, en présence de leur Roi, chacun conduisant la région qu’il a convertie : André avec l’Achaïe [07] à sa suite, Jean avec l’Asie, Thomas avec l’Inde. Là apparaîtront tous les béliers du troupeau du Seigneur avec les âmes qu’ils ont gagnées, chacun entraînant à sa suite le troupeau qu’il a soumis à Dieu par ses saintes prédications.
Lorsque tant de pasteurs s’avanceront avec leurs troupeaux sous les yeux du Pasteur éternel, que pourrons-nous donc dire, malheureux qui arrivons devant notre Seigneur les mains vides au retour de notre travail, et qui, après avoir porté le titre de pasteurs, nous trouvons dépourvus des brebis qu’il nous fallait nourrir pour les lui présenter ? Ici-bas appelés pasteurs, et là-haut sans troupeau !
18. Mais si nous sommes négligents, le Dieu tout-puissant abandonne-t-il pour autant ses brebis ? En aucune façon, car il les fera paître en personne, comme il l’a promis par la voix du prophète (cf. Ez 34, 23) ; tous ceux qu’il a prédestinés à la vie, il leur inculque l’esprit de componction par l’aiguillon des châtiments. Il est vrai que c’est par nous que les fidèles parviennent au saint baptême, que c’est par nos prières qu’ils sont bénis, et que c’est par l’imposition de nos mains qu’ils reçoivent de Dieu l’Esprit-Saint [08]. Mais tandis qu’ils parviennent ainsi au Royaume des cieux, voici que par notre négligence, nous-mêmes descendons. Les élus, purifiés par les mains des évêques, entrent dans la patrie céleste, et les évêques, eux, par leur mauvaise vie, se précipitent dans les supplices de l’enfer. À quoi comparerai-je ces mauvais évêques, sinon à l’eau baptismale, qui efface les péchés des baptisés et les envoie au Royaume céleste, puis s’écoule elle-même dans l’égout ?
Oh ! mes frères, redoutons un tel sort ! Que nos actions soient à la hauteur de notre ministère. Faisons chaque jour des efforts pour nous débarrasser de nos fautes, de crainte de laisser dans les liens du péché une vie dont le Dieu tout-puissant se sert chaque jour pour en délivrer les autres. Considérons sans cesse ce que nous sommes, songeons quelle fonction est la nôtre ; oui, songeons au fardeau dont on nous a chargés. Dressons tous les jours, seul à seul, le bilan des comptes qu’il nous faut rendre à notre Juge.
Mais nous devons veiller sur nous-mêmes sans pour autant négliger de veiller sur notre prochain, en sorte que tous ceux qui viennent nous trouver soient assaisonnés du sel de notre parole. Quand nous voyons un célibataire livré à la luxure, engageons-le à s’efforcer de contenir ses débordements par le mariage, afin qu’une action permise lui apprenne à triompher d’une autre qui ne l’est pas. Quand nous voyons un homme marié, engageons-le à ne s’appliquer aux affaires du siècle qu’en prenant garde de ne pas les faire passer avant l’amour de Dieu, et à ne complaire à la volonté de sa femme qu’à condition de ne pas déplaire à son Créateur. Quand nous voyons un clerc, engageons-le à vivre de telle manière qu’il donne le bon exemple aux gens du monde, de peur que s’il prête à une juste critique, il ne porte atteinte, par son vice, à la bonne réputation de la hiérarchie ecclésiastique. Quand nous voyons un moine, engageons-le à respecter toujours son saint habit en ses actes, ses paroles et ses pensées, à abandonner totalement ce qui est du monde, et à se montrer, par ses mœurs, tel aux yeux de Dieu que son habit le fait paraître aux yeux des hommes.
Celui-ci est-il déjà saint ? Engageons-le à croître encore en sainteté. Celui-là est-il encore dans le péché ? Engageons-le à se corriger. Et que tous ceux qui viennent trouver l’évêque s’en retirent relevés de quelque assaisonnement par le sel de sa parole. Méditez bien tout cela en vous-mêmes, mes frères, et mettez-le en pratique avec vos proches. Préparez-vous à présenter au Dieu tout-puissant le fruit que vous devez recueillir de la charge que vous avez reçue.
Mais toutes ces choses que nous vous disons, nous comptons plus sur notre prière que sur nos paroles pour les obtenir.
Prions :
Ô Dieu, qui avez voulu que dans le peuple, on nous appelle pasteurs, donnez-nous de réaliser à vos yeux le nom que nous donnent les hommes. Par Notre-Seigneur…
_______________________________
[01] Dans le latin du VIe siècle, le mot sacerdos peut désigner le prêtre ou l’évêque. Comme la présente Homélie s’adresse à des évêques, nous l’avons traduit par « évêque », sauf là où il ne peut signifier que « prêtre ».
[02] Saint Grégoire joue ici sur deux mots latins de même racine : salutare (saluer) et salus, salutis (le salut [éternel]). Ce jeu de mots se retrouve en français.
[03] Ces versets du livre de Job illustrent la juste protestation des fidèles en face des pasteurs qui n’accomplissent pas leur devoir d’état. La terre qui crie, c’est l’Église diocésaine qui murmure contre son évêque. Les sillons qui pleurent, ce sont les chrétiens qui s’affligent de la vie de leur évêque. Pourquoi ces murmures, pourquoi ces larmes ? Parce que le pasteur mange le bénéfice de sa charge (le fruit) sans le payer, c’est-à-dire qu’il ne s’acquitte pas de son devoir de prédication. Le bon pasteur, au contraire, ne fait ni crier sa terre, ni pleurer ses sillons, car  il n’en mange pas le fruit sans le payer : il prêche comme il le doit.
[04] Sur le mot « componction », cf. l’introduction à l’Homélie 15.
[05] Les bases étaient des socles d’airain destinés à recevoir des bassins pour les ablutions des prêtres. Munies de quatre roues de char, elles étaient très soigneusement décorées.
[06] In capite : au point le plus noble.
[07] Ancienne contrée de la Grèce.
[08] Allusion au contexte baptismal de cette Homélie, prononcée aux Fonts baptismaux du Latran à la fin de la quatrième semaine de Carême, celle des « scrutins ».


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