Homélie 27
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pancrace, martyr,
le jour de sa fête
12 mai 591
Le grand commandement
Saint Pancrace est un adolescent d’origine phrygienne qui a été décapité à Rome pour sa foi en 304. Aussi lit-on pour sa fête le célèbre passage de saint Jean où Jésus déclare : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. »
Dans son Homélie, saint Grégoire s’applique d’abord à commenter le grand commandement qui ouvre cet évangile : « Que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. » Il se demande pourquoi le Seigneur parle comme si ce commandement était le seul, alors que l’Écriture est pleine de préceptes. Et il répond que ces derniers découlent tous de celui de l’amour, puisque toutes les vertus naissent de la charité, qui est leur racine commune. La réponse du saint contient déjà en germe les affirmations futures de saint Thomas d’Aquin : il ne peut y avoir de vraie vertu sans charité ; la charité est la forme de toutes les vertus (IIa-IIæ, q. 23, a. 7 et 8). Les erreurs jansénistes qui ont prétendu s’appuyer sur ces données obligent à préciser que même une œuvre qui ne découle pas de l’amour surnaturel de Dieu peut être bonne, bien qu’elle ne le soit jamais assez pour nous mériter la vie éternelle. Seules les œuvres procédant de la charité sont méritoires.
Le pape nous met ensuite en garde contre les ruses du démon, qui veut nous exciter à la haine envers ceux qui cherchent à dérober nos biens. Défions-nous de ce voleur de nos âmes, et prenons modèle sur le Christ, qui a pardonné à ses bourreaux sur la croix.
Le Seigneur nous appelle ses amis : quel immense honneur ! Quelle exigence aussi ! Grégoire développe longuement les conditions à remplir pour mériter un tel titre. Établis pour porter du fruit, et un fruit qui demeure (la vie éternelle), nous ne verrons cependant ce fruit qu’à notre mort, quand tout le reste disparaîtra. Nous obtenons tout ce que nous demandons au nom de Jésus, mais que faut-il entendre par là ? Le pape l’indique en quelques mots, précisant à quelles intentions il est permis de prier. Il ajoute que la condition indispensable pour voir nos prières exaucées est de pardonner à nos ennemis, comme le Pater lui-même nous l’enseigne. Triompher de nos rancunes exige sans doute de nous de durs efforts, mais ne pouvant, comme saint Pancrace, donner notre corps pour le Christ, rendons-nous du moins victorieux de notre âme.
Jn 15, 12-16
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : « Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis et qui vous ai établis pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure, en sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera. »
Puisque les Saintes Écritures sont toutes pleines des préceptes du Seigneur, pourquoi nous parle-t-il de l’amour comme d’un commandement unique : « Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres. » Pourquoi, sinon du fait que tout commandement concerne le seul amour, et que tous les préceptes n’en sont qu’un, puisque seule la charité leur donne de la fermeté ? Car de même que les nombreux rameaux d’un arbre poussent d’une seule racine, toutes les vertus tirent leur origine de la seule charité. Et le rameau d’une bonne œuvre ne garde quelque verdeur que s’il demeure enraciné dans la charité. Les préceptes du Seigneur sont donc à la fois multiples et un : multiples par la diversité des œuvres accomplies, un par l’unique amour où celles-ci s’enracinent.
Le Seigneur nous laisse entendre comment demeurer dans cet amour, lorsqu’en bien des sentences de son Écriture, il nous commande d’aimer nos amis en lui, et nos ennemis à cause de lui. En effet, celui-là possède vraiment la charité qui aime à la fois son ami en Dieu, et son ennemi à cause de Dieu.
Il en est qui aiment leurs proches, mais [seulement] par le sentiment qui vient de la parenté et de la chair. Sans doute cet amour ne les met-il pas en opposition avec les livres saints. Mais ce qu’on accorde spontanément à la nature est une chose, ce qui est dû aux commandements du Seigneur par une obéissance de charité en est une autre. Et si de tels hommes aiment assurément leur prochain, ils n’en obtiendront pas pour autant les sublimes récompenses de l’amour, parce que leur affection ne s’exerce pas selon l’esprit, mais selon la chair. C’est pourquoi, après avoir dit : « Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres », le Seigneur a aussitôt ajouté : « Comme je vous ai aimés. » C’est comme s’il disait clairement : « Aimez pour le motif qui m’a fait vous aimer. »
2. Ici, frères très chers, il nous faut analyser avec finesse ce que fait l’antique ennemi : lorsqu’il pousse notre cœur à se complaire dans la jouissance des choses transitoires, il excite contre nous un prochain moins favorisé, qui s’efforce de nous enlever ces biens mêmes que nous aimons. Non que l’antique ennemi se soucie par là de nous priver de ces biens de la terre, mais parce qu’il veut blesser la charité en nous. En effet, nous nous enflammons aussitôt de haine, et pleins du désir de l’emporter à l’extérieur, nous sommes gravement blessés à l’intérieur. En cherchant à conserver à l’extérieur des choses infimes, nous en perdons de grandes à l’intérieur, puisqu’en aimant une chose qui passe, nous perdons l’amour véritable. Quiconque nous prend ce qui nous appartient est un ennemi. Mais si nous nous laissons gagner par la haine de notre ennemi, c’est un bien intérieur que nous perdons. Ainsi, quand notre prochain nous fait souffrir quelque chose au-dehors, soyons en garde au-dedans de nous contre le voleur caché : on ne peut mieux le vaincre qu’en aimant le voleur du dehors. La première et suprême preuve de la charité, c’est d’aimer même celui qui s’oppose à nous. C’est pourquoi la Vérité en personne, tout en endurant le supplice de la croix, ne cesse pas de répandre la tendresse de son amour sur ses persécuteurs, en disant : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 34)
Quoi d’étonnant alors que les disciples aiment leurs ennemis pendant leur vie, quand le Maître va jusqu’à aimer ses ennemis au moment où ils le mettent à mort ? Notre Rédempteur exprime le degré suprême de l’amour lorsqu’il affirme : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Le Seigneur était venu mourir pour ses ennemis eux-mêmes, et il déclarait cependant qu’il donnerait sa vie pour ses amis. N’était-ce pas pour nous montrer qu’on peut, en aimant, tirer profit de ses ennemis, en sorte que nos persécuteurs eux-mêmes deviennent pour nous des amis ?
3. Mais personne, dira-t-on, ne nous persécute jusqu’à la mort. Comment donc pouvons-nous savoir si nous aimons nos ennemis ? Eh bien, même quand la sainte Église jouit de la paix, il nous reste un devoir dont l’accomplissement nous permet de nous assurer qu’au temps de la persécution, nous serions capables de donner notre vie par amour. Jean ne dit-il pas : « Si quelqu’un possède les biens de ce monde, et que voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeure-t-il en lui ? » (1 Jn 3, 17). Dans le même sens, Jean-Baptiste affirme : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas. » (Lc 3, 11). Si au temps de la tranquillité, on ne sait pas donner pour Dieu sa tunique, comment donnera-t-on sa vie lors de la persécution ? Ainsi la vertu de charité doit-elle se nourrir de miséricorde dans la tranquillité pour ne pas être vaincue dans la tourmente : qu’elle apprenne à chacun à donner d’abord ses biens au Dieu tout-puissant, avant de se donner soi-même.
4. Le texte poursuit : « Vous êtes mes amis. » Oh ! qu’elle est grande, la miséricorde de notre Créateur ! Nous ne sommes même pas de bons serviteurs, et il nous appelle ses amis ! Qu’elle est donc grande, la dignité des hommes, d’être les amis de Dieu ! Mais puisque vous avez entendu quelle gloire nous confère cette dignité, écoutez maintenant quelles sont les peines du combat : « Si vous faites ce que je vous commande. » Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. C’est comme s’il disait clairement : « Vous vous réjouissez d’atteindre à un tel sommet : mesurez par quelles peines on y parvient. »
Quand les fils de Zébédée demandèrent, par l’entremise de leur mère, que l’un pût s’asseoir à la droite de Dieu et l’autre à sa gauche, ils s’entendirent répondre : « Pouvez-vous boire le calice que je vais boire ? » (Mt 20, 22). D’emblée, c’est la place d’honneur qu’ils réclamaient, mais la Vérité les ramène au chemin qui conduit à un tel honneur. C’est comme si le Seigneur leur disait : « Vous voudriez jouir dès à présent de la place d’honneur, mais commencez par vous inquiéter du chemin pénible [qui y conduit]. C’est en goûtant au calice qu’on parvient à la grandeur. Si votre esprit désire ce qui caresse, buvez d’abord ce qui fait souffrir. On ne parvient à la joie du salut que par l’amère potion du remède. »
« Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. » Tout ce qu’il a entendu de son Père et qu’il a voulu faire connaître à ses serviteurs pour en faire ses amis, qu’est-ce là donc, sinon les joies intérieures de la charité et les réjouissances de la patrie d’en haut, qu’il inspire chaque jour à nos cœurs par le souffle de son amour ? Dès que nous en venons à aimer ce que nous avons entendu au sujet du Ciel, nous commençons à le connaître, car l’amour est lui-même connaissance [01]. Aussi le Seigneur avait-il tout fait connaître à ceux qui, dégagés des désirs terrestres, brûlaient des flammes d’un très grand amour.
Ce sont ces amis de Dieu que le prophète avait aperçus lorsqu’il disait : « Pour moi, ô Dieu, tes amis ont été honorés à l’excès. » (Ps 139, 17). On appelle en effet ami celui qui est comme le dépositaire des volontés d’autrui [02]. Le psalmiste ayant remarqué que les élus de Dieu, détachés de l’amour de ce monde, gardaient la volonté de Dieu en pratiquant les commandements du Ciel, il a proclamé son admiration pour ces amis de Dieu : « Pour moi, ô Dieu, tes amis ont été honorés à l’excès. » Et comme si nous lui demandions de nous expliquer les causes d’un tel honneur, il a aussitôt ajouté : « Leur empire s’est extrêmement fortifié. » Voyez comme les élus de Dieu dominent leur chair, affermissent leur esprit, commandent aux démons, brillent par leurs vertus, méprisent les choses présentes ; ils annoncent la patrie éternelle par leurs paroles et leurs bonnes mœurs, cette patrie qu’ils aiment jusqu’à en mourir et où ils parviennent par les tourments. On peut les tuer, mais on ne réussit pas à les fléchir. Oui, vraiment, leur empire s’est extrêmement fortifié. Et au travers de ces souffrances mêmes qui les ont fait tomber dans la mort de la chair, voyez à quel sommet leur âme est parvenue. D’où leur vient une telle gloire, sinon du fait que leur empire s’est extrêmement fortifié ? Mais des hommes d’une telle grandeur sont peut-être en petit nombre ? Le psalmiste ajoute : « Je les compterai, et ils seront plus nombreux que les grains de sable. » (Ps 139, 18). Considérez, mes frères, le monde entier : il est rempli de martyrs. Il y a désormais presque plus de témoins de la vérité que de spectateurs parmi nous pour les voir. Si pour Dieu ils sont faciles à compter, pour nous ils sont plus nombreux que les grains de sable, puisque nous n’en pouvons embrasser le nombre.
5. Mais celui qui est parvenu à la dignité du titre d’ami de Dieu doit à la fois jeter ses regards en lui-même sur ce qu’il est, et au-dessus de lui sur les dons qu’il a reçus. Il ne doit rien attribuer à ses mérites, pour éviter de donner prise aux puissances maléfiques. C’est pourquoi le Seigneur ajoute : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis et qui vous ai établis pour que vous alliez et que vous portiez du fruit. » Je vous ai établis pour [recevoir] le don gratuit, je vous ai plantés pour que vous alliez — en ayant dessein d’agir — et que vous portiez du fruit — en passant à l’action. J’ai dit : « que vous alliez en ayant dessein d’agir », parce que vouloir faire quelque chose, c’est déjà y aller en esprit.
Le Seigneur ajoute quelle sorte de fruit doivent porter ses disciples : « Et que votre fruit demeure. » Tout le travail que nous faisons pour la vie présente subsiste tout au plus jusqu’à la mort. En effet, la mort survient et abolit le fruit de notre travail. En revanche, ce qu’on accomplit pour la vie éternelle, on le conserve même après la mort ; le profit commence à en apparaître au moment même où le fruit de nos travaux charnels sort de notre champ de vision. Ainsi, la récompense du Ciel prend naissance là où finit celle de la terre. Que celui qui a commencé à connaître les choses de l’éternité n’ait donc en son âme que mépris pour les fruits éphémères.
Travaillons pour les fruits qui demeurent ; travaillons pour ces fruits que la mort elle-même fait naître au moment où elle met fin à tout le reste. Car le prophète atteste que les fruits de Dieu trouvent leur origine dans la mort, quand il déclare : « Lorsqu’il donne à ses bien-aimés le sommeil, c’est alors l’héritage du Seigneur. » (Ps 127, 2-3). Tout homme qui s’endort dans la mort perd son héritage ; mais lorsque Dieu donne à ses bien-aimés le sommeil, c’est alors l’héritage du Seigneur, puisque c’est une fois parvenus à la mort que les élus de Dieu trouveront leur héritage.
6. Le texte poursuit : « En sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera. » Voici qu’il affirme en ce passage : « Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera. » En un autre endroit, le même évangéliste lui fait déclarer : « Si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera. Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom. » (Jn 16, 23-24). Si le Père nous donne tout ce que nous demandons au nom de son Fils, comment expliquer que Paul ait renouvelé par trois fois une prière au Seigneur sans mériter d’être exaucé, mais pour s’entendre répondre : « Ma grâce te suffit, car la force donne toute sa mesure dans la faiblesse. » (2 Co 12, 9). Ce prédicateur si éminent n’a-t-il pas demandé au nom du Fils ? Pourquoi donc n’a-t-il pas obtenu ce qu’il a demandé ? Comment peut-il être vrai que tout ce que nous demanderons au Père au nom du Fils, le Père nous l’accordera, si l’Apôtre a pu demander au nom du Fils que l’ange de Satan soit éloigné de lui, sans obtenir ce qu’il a demandé ? Eh bien, c’est que le nom du Fils est Jésus. Or Jésus signifie « Sauveur », ou même « celui qui procure le salut ». Demander au nom du Sauveur, c’est donc demander ce qui se rapporte à notre salut véritable. Si l’on demande ce qui ne convient pas, ce n’est pas au nom de Jésus qu’on demande au Père. Aussi le Seigneur déclare-t-il à ses apôtres encore faibles : « Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom. » C’est comme s’il disait clairement : « Vous n’avez pas demandé au nom du Sauveur, puisque vous ne savez pas chercher le salut éternel. » C’est pourquoi Paul non plus n’a pas été exaucé : être délivré de la tentation n’aurait pas été utile à son salut.
7. Nous voyons, frères très chers, combien vous êtes venus nombreux célébrer la fête du martyr [saint Pancrace]. Vous êtes à genoux, vous vous frappez la poitrine, vous priez et vous confessez Dieu à haute voix, des larmes coulent sur vos visages. Mais réfléchissez, je vous en prie, à vos demandes ; examinez si vous demandez au nom de Jésus, c’est-à-dire si vous implorez les joies du salut éternel. Car ce n’est pas Jésus que vous cherchez dans la maison de Jésus, si vous venez prier mal à propos, en ce temple d’éternité, pour obtenir des biens éphémères. Voyez : l’un recherche dans sa prière une épouse, un autre demande une propriété, un autre réclame un vêtement, un autre supplie pour obtenir de quoi manger. Sans doute faut-il demander ces biens au Dieu tout-puissant quand ils nous manquent. Mais nous devons sans cesse nous rappeler le commandement reçu de notre Rédempteur : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. » (Mt 6, 33). Ainsi, on ne se trompe pas en demandant ces choses à Jésus, pourvu cependant qu’on ne les demande pas avec trop d’ardeur.
Mais un autre encore, ce qui est plus grave, réclame la mort de son ennemi et poursuit de sa prière celui qu’il ne peut poursuivre de son épée. Si celui qui est ainsi maudit reste en vie, celui qui le maudit est pourtant tenu dès lors pour coupable de sa mort. Dieu nous commande d’aimer nos ennemis, et nous voici en train de l’implorer pour qu’il les fasse mourir ! Celui qui prie de la sorte combat contre son Créateur par ses prières elles-mêmes. N’est-il pas écrit à propos de Judas : « Que sa prière se tourne en péché. » (Ps 109, 7). La prière se tourne en péché si elle demande cela même qu’interdit celui à qui on le demande.
8. La Vérité dit à ce sujet : « Lorsque vous vous présentez pour prier, si vous avez quelque chose sur le cœur contre quelqu’un, pardonnez-lui. » (Mc 11, 25). Nous vous ferons sentir plus clairement l’efficacité du pardon en vous apportant un témoignage de l’Ancien Testament. Les hommes de Judée ayant offensé la justice de leur Créateur par des fautes qui criaient vengeance, le Seigneur défendit à son prophète de prier [pour eux] : « Ne te charge pas de louanges et de prières en leur faveur. » (Jr 7, 16). « Même si Moïse et Samuel se tenaient devant moi, mon âme ne se tournerait pas vers ce peuple. » (Jr 15, 1). Comment expliquer que le Seigneur, laissant de côté tant d’autres Pères, ne cite à comparaître que Moïse et Samuel, dont il souligne l’étonnant pouvoir qu’ils ont d’obtenir [ce qu’ils demandent], tout en déclarant qu’ici, même eux ne peuvent intercéder ? C’est comme s’il disait clairement : « Même ces deux hommes, dont je respecte la prière à cause des mérites qui l’accompagnent, je ne les écoute pas. » Et pourquoi donc Moïse et Samuel sont-ils préférés à tous les autres Pères lorsqu’il s’agit d’intercéder ? C’est que dans tous les textes de l’Ancien Testament, ils se trouvent être les seuls à avoir prié pour leurs ennemis eux-mêmes. Le premier [Moïse] est accablé de pierres par le peuple [03], et il prie cependant le Seigneur pour ceux qui le lapident ; le second [Samuel] est écarté de la charge suprême, et quand on vient lui demander de prier [pour le peuple], il déclare pourtant : « Loin de moi de pécher contre le Seigneur en cessant de prier pour vous. » (1 S 12, 23)
« Même si Moïse et Samuel se tenaient devant moi, mon âme ne se tournerait pas vers ce peuple. » C’est comme si le Seigneur disait clairement : « Je me refuse à écouter même les prières que me font maintenant en faveur de leurs amis ces deux hommes, qui cependant, je le sais, se sont acquis tous les mérites d’une grande vertu en priant pour leurs ennemis eux-mêmes. »
C’est donc la perfection de la charité qui fait la force d’une vraie prière. Et ceux qui demandent convenablement sont exaucés lorsqu’ils ne laissent pas la haine d’un ennemi assombrir leur âme quand ils demandent. Nous arrivons généralement à vaincre les résistances de notre âme en priant pour nos ennemis eux-mêmes. Notre bouche fait entendre une prière pour nos adversaires, mais puisse notre cœur s’astreindre à aimer. Or, s’il nous arrive souvent de prier pour nos ennemis eux-mêmes, c’est en nous acquittant de cette prière plus par précepte que par charité. Car tout en demandant la vie de nos ennemis, nous craignons pourtant d’être exaucés. Mais puisque le Juge intérieur prête plus d’attention à l’esprit qu’aux paroles, c’est ne rien implorer pour ses ennemis que de prier pour eux sans charité.
9. Mais voici qu’un ennemi a commis contre nous une faute grave, qu’il nous a causé du dommage, qu’il nous a offensés alors que nous l’aidions, qu’il nous a persécutés alors que nous l’aimions. Toutes ces offenses devraient être retenues, si nous n’avions nous-mêmes des fautes à nous faire pardonner.
Notre Avocat nous a composé une prière pour plaider notre cause ; s’il est notre Avocat, il est d’ailleurs également le Juge de cette cause. Or, dans la prière qu’il a composée, il a introduit une condition : « Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs. » (Mt 6, 12). Puisque celui qui s’est constitué notre Avocat est celui-là même qui vient nous juger, c’est encore lui qui va exaucer la prière qu’il a composée : « Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs. » Par conséquent, ou bien nous formulons ces paroles sans les mettre en pratique, et nous nous lions nous-mêmes encore plus en les prononçant ; ou bien, récitant la prière, nous passons cette condition sous silence, et notre Avocat, qui ne reconnaît plus la prière qu’il a composée, se dit aussitôt à part soi : « Je sais bien ce que j’ai enseigné : cette prière n’est pas celle que j’ai faite. »
Comment devons-nous donc nous conduire, sinon en ayant pour nos frères des sentiments de vraie charité ? Ne gardons rien de méchant en notre cœur. Et que le Dieu tout-puissant, considérant la charité dont nous faisons preuve envers notre prochain, puisse ainsi épancher sa bonté paternelle sur nos iniquités. Rappelez-vous l’avertissement : « Remettez, et l’on vous remettra. » (Lc 6, 37). Voici qu’on nous doit et que nous devons. Remettons donc à autrui ce qu’il nous doit, pour que nous soit remis ce que nous devons. Mais notre esprit se cabre devant de telles exigences : s’il veut accomplir ce qu’il entend, il se débat pourtant.
Nous nous tenons devant la tombe du martyr [Pancrace]. Et nous savons par quelle mort il est parvenu au Royaume céleste. Pour nous, si nous ne donnons pas notre corps pour le Christ, soyons du moins victorieux de notre âme. Ce sacrifice nous rend Dieu propice ; la victoire de notre apaisement lui est agréable quand il nous juge en sa bonté paternelle. Car il voit la lutte que soutient notre cœur ; et celui qui doit récompenser plus tard les vainqueurs aide dès maintenant ceux qui combattent, par Jésus-Christ, son Fils, Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
[01] Amor ipse notitia est. Pour l’âme, connaître Dieu n’est autre chose que l’aimer, parce qu’en ce cas c’est l’amour qui connaît. Per amorem agnoscimus, dit saint Grégoire dans les Morales (10, 13). Et Dom Gillet commente (Sources Chrétiennes 32 bis, Introduction, p. 36-38) : « [Dans l’acte de contemplation] l’intelligence est élevée au-dessus de ses modes habituels de connaître. […] Nous contemplons la beauté de commandements, sept dons du Saint-Esprit, trois personnes divines, etc.). C’est donc à l’intérieur d’un cadre fermement dessiné par la Parole divine qu’il construit son interprétation, d’ailleurs tout orientée à l’utilité de ses auditeurs. Rien en tout cela ne peut être qualifié de ridicule. Apprenons plutôt à y reconnaître un magnifique effort pour faire pénétrer les vérités de foi dans l’âme des fidèles, sous une forme qui leur soit facilement assimilable. Nos contemporains, si friands de jeux de chiffres et de lettres, y trouveront-ils à redire ?
[02] Jeu de mots facile à faire sentir en accentuant les mots latins : amicus (ami) = á[ni]mi cús[tos] (dépositaire de ses volontés).
[03] Saint Grégoire se réfère ici à Ex 17, 4 : « Moïse cria vers le Seigneur en disant : ‹Que ferai-je pour ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront.› » Nous n’y lisons toutefois pas que Moïse ait été effectivement lapidé.
Homélie 28
Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Nérée et Achille,
Le jour de leur fête
12 mai 592
La guérison du fils de l’officier Royal
Saint Nérée et saint Achille sont morts à la fin du premier siècle. Ils pourraient avoir appartenu aux cohortes prétoriennes de Néron. Après leur martyre, ils ont été enterrés dans le cimetière des Flaviens chrétiens.
L’évangile du jour raconte la guérison du fils de l’officier, peut-être en rapport avec la qualité d’officiers des deux martyrs. Cet épisode, dit Grégoire, a plus besoin d’exhortation que d’explication, sauf sur un point : pourquoi le Christ reproche-t-il son manque de foi à un homme qui manifeste justement sa foi en demandant la guérison de son fils ? L’orateur montre ce qui manque à la foi de cet officier.
Il note aussi que Jésus a refusé de se rendre auprès du fils de l’officier royal, bien qu’il ait fait le déplacement pour le serviteur du centurion. C’est pour nous apprendre à ne pas avoir égard à la richesse ni aux honneurs, mais à la seule nature des hommes, créés à l’image de Dieu. Nous devons considérer en chacun ce qu’il est (« sa dignité de personne », dirait-on de nos jours), non ce qu’il a. C’est aussi un appel à nous humilier quand nous sommes riches.
Aujourd’hui, remarque enfin le prédicateur, c’est le monde lui-même, tout rempli de calamités, qui vient nous apprendre à ne pas l’aimer, et nous ramène ainsi à Dieu.
Jn 4, 46-53
En ce temps-là, il y avait un officier du roi dont le fils était malade à Capharnaüm. Comme il avait entendu dire que Jésus venait de Judée en Galilée, il alla vers lui et le pria de descendre pour guérir son fils, qui était à la mort. Jésus lui dit : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas. » L’officier du roi lui dit : « Seigneur, viens avant que mon fils ne meure. » Jésus lui dit : « Va, ton fils vit. »
L’homme crut ce que lui disait Jésus et partit. Comme il s’en retournait, ses serviteurs vinrent au-devant de lui et lui annoncèrent que son fils vivait. Il leur demanda l’heure à laquelle il s’était trouvé mieux, et ils lui dirent : « Hier, à la septième heure, la fièvre l’a quitté. » Le père reconnut alors que c’était l’heure à laquelle Jésus lui avait dit : « Ton fils vit. » Et il crut, lui et toute sa maison.
La lecture du Saint Évangile que vous venez d’entendre, mes frères, n’a pas besoin d’explication. Mais pour que je ne paraisse pas l’avoir laissée passer sans rien dire, je vous en parlerai quand même en quelques mots, plutôt pour vous exhorter que pour vous l’expliquer.
Je ne vois d’ailleurs qu’un point dont il nous faille chercher l’explication, c’est de savoir pourquoi cet homme venu demander la guérison de son fils s’est entendu dire : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas. » N’est-il pas évident qu’il croyait, cet homme qui implorait la guérison de son fils ? Aurait-il imploré cette guérison de la part du Seigneur, s’il n’avait pas cru qu’il était le Sauveur ? Pourquoi donc Jésus dit-il : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas », à celui qui a cru avant de voir un signe ?
Souvenez-vous pourtant de ce que cet homme a demandé, et vous verrez clairement qu’il a douté dans sa foi. Car il a prié Jésus de descendre pour guérir son fils. Il désirait donc la présence corporelle du Seigneur, alors que celui-ci n’est absent d’aucun lieu par son esprit. L’officier royal ne croyait donc pas assez fermement en Jésus, puisqu’il ne le jugeait pas capable de rendre la santé sans être physiquement présent. Si la foi de cet homme avait été parfaite, il aurait été persuadé qu’il n’y a pas de lieu où Dieu ne soit présent. Il a ainsi considérablement manqué de foi, parce qu’il n’a pas rendu honneur à la Majesté [du Seigneur], mais à sa seule présence corporelle. Il a donc demandé la guérison de son fils, mais sa foi se mêlait de doute, puisque tout en croyant que celui à qui il s’adressait avait le pouvoir de guérir, il a toutefois pensé qu’il était absent d’auprès de son fils mourant. Mais le Seigneur, qu’il supplie de venir, lui montre qu’il est déjà là où il l’invite : d’un simple commandement, il rend la santé, lui dont la volonté a créé toutes choses.
2. Il nous faut ici considérer avec grande attention ce que le témoignage d’un autre évangéliste nous apprend du centurion qui vient au Seigneur et lui dit : « Seigneur, mon serviteur est couché dans ma maison, frappé de paralysie, et il souffre cruellement. » Jésus lui répond aussitôt : « J’irai le guérir. » (Mt 8, 6-7). Pourquoi donc notre Rédempteur refuse-t-il d’aller corporellement auprès du fils de l’officier royal, qui lui avait pourtant demandé de venir, alors qu’il promet d’aller corporellement auprès du serviteur du centurion, sans cependant qu’on l’en ait prié ? Il ne consent pas à se rendre par lui-même auprès du fils de l’officier royal ; il ne refuse pas d’aller auprès du serviteur du centurion. Pourquoi cette manière d’agir, sinon pour réprimer notre orgueil, qui ne nous inspire de l’estime que pour les honneurs et les richesses des hommes, et non pour leur nature faite à l’image de Dieu ? Quand nous jaugeons les biens dont les gens s’entourent, il est clair que nous ne nous soucions pas de leur être intérieur ; et lorsque nous considérons leur aspect physique, pourtant bien digne de mépris, nous ne nous intéressons pas à ce qu’ils sont. Mais notre Rédempteur ne voulut pas aller auprès du fils de l’officier royal, et se montra prêt à se rendre auprès du serviteur du centurion, pour bien faire voir que les saints doivent mépriser ce qui est élevé pour les hommes, et ne pas mépriser ce que les hommes jugent digne de mépris. Notre orgueil se trouve ainsi blâmé, lui qui ne sait pas estimer les hommes par ce qui les fait hommes, et qui ne regarde, comme nous l’avons dit, que les choses extérieures qui les environnent, sans considérer leur nature, ni reconnaître l’honneur de Dieu en eux. Voici que le Fils de Dieu ne veut pas se rendre auprès du fils de l’officier royal, et qu’il est prêt pourtant à aller guérir le serviteur. Si le serviteur de tel ou tel nous demandait de nous rendre auprès de lui, aussitôt notre orgueil nous répondrait en secret dans notre pensée : « N’y va pas ! Ce serait t’abaisser, te déshonorer, et avilir ta charge. » Celui qui vient du Ciel ne refuse pas d’aller sur terre auprès d’un serviteur, et nous qui venons de la terre, nous n’acceptons cependant pas d’être humiliés sur terre. Quoi de plus vil, quoi de plus méprisable devant Dieu que de rechercher la considération des hommes et de ne pas craindre le regard du témoin intérieur !
Aussi le Seigneur dit-il aux pharisiens dans le Saint Évangile : « Vous êtes de ceux qui se font passer pour justes devant les hommes ; mais Dieu connaît vos cœurs, et ce qui est élevé aux yeux des hommes est abominable aux yeux de Dieu. » (Lc 16, 15). Remarquez, mes frères, remarquez bien ces paroles. Car s’il est vrai que ce qui est élevé aux yeux des hommes est abominable aux yeux de Dieu, alors les pensées de notre cœur sont d’autant plus basses aux yeux de Dieu qu’elles sont plus hautes aux yeux des hommes, et l’humilité de notre cœur est d’autant plus haute aux yeux de Dieu qu’elle est plus basse aux yeux des hommes.
3. Tenons donc pour rien ce que nous faisons de bien. Ne nous laissons pas exalter par nos travaux, ni élever par l’abondance ou la gloire. Si la profusion de toutes sortes de biens nous gonfle d’orgueil, nous sommes dignes du mépris de Dieu. Au contraire, le psalmiste déclare à propos des humbles : « Le Seigneur garde les petits enfants. » (Ps 116, 6). Et parce que ceux qu’il appelle de petits enfants sont les humbles, sitôt après avoir exprimé cette sentence, il ajoute une réflexion comme pour répondre à notre désir de savoir ce que Dieu fera pour ces humbles : « Je me suis humilié, et il m’a délivré. »
Voilà ce à quoi il vous faut bien réfléchir, mes frères, voilà ce que vous devez méditer avec toute l’attention possible. N’estimez pas dans vos proches les biens de ce monde. N’ayant que Dieu en vue dans les hommes, ne rendez honneur qu’à leur nature faite à l’image de Dieu — je ne parle pourtant ici que des hommes qui ne sont pas vos supérieurs1. Vous observerez cela vis-à-vis de vos proches si vous commencez vous-mêmes par ne pas laisser vos cœurs se gonfler d’orgueil. Car celui que les choses éphémères exaltent encore ne sait pas respecter dans son prochain ce qui dure. Ne considérez donc pas en vous-mêmes ce que vous avez, mais ce que vous êtes.
Voyez comme il s’enfuit, ce monde qu’on aime ! Ces saints auprès de la tombe desquels nous sommes assemblés ont foulé aux pieds avec mépris un monde florissant. On y jouissait d’une longue vie, d’une santé continuelle, de l’abondance matérielle, de la fécondité dans les familles, de la tranquillité dans une paix bien établie. Et ce monde qui était encore si florissant en lui-même était pourtant déjà flétri dans leur cœur. Alors que tout flétri qu’il soit maintenant en lui-même, il demeure toutefois florissant dans nos cœurs. Partout la mort, partout le deuil, partout la désolation ; de tous côtés nous sommes frappés, de tous côtés nous sommes abreuvés d’amertumes ; et cependant, dans l’aveuglement de notre esprit, nous aimons jusqu’aux amertumes goûtées dans la concupiscence de la chair, nous poursuivons ce qui s’enfuit, nous nous attachons à ce qui tombe. Et comme nous ne pouvons retenir ce qui tombe, nous tombons avec ce que nous tenons embrassé dans son écroulement.
Si le monde nous a autrefois captivés par l’attrait de ses plaisirs, c’est désormais lui qui nous renvoie à Dieu, maintenant qu’il est rempli de si grands fléaux. Songez bien que ce qui court dans le temps ne compte pas. Car la fin des biens transitoires nous montre assez que ce qui peut passer n’est rien. L’écroulement des choses passagères nous fait voir qu’elles n’étaient presque rien, même quand elles nous semblaient tenir ferme. Avec quelle attention, frères très chers, nous faut-il donc considérer tout cela ! Fixez votre cœur dans l’amour de l’éternité ; et sans plus chercher à atteindre les grandeurs de la terre, efforcez-vous de parvenir à cette gloire dont votre foi vous donne l’assurance, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
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