Homélie 2
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
19 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
L’Aveugle de Jéricho
Cette Homélie nous fournit un magnifique exemple d’ » exégèse intériorisante ». L’homme déchu en Adam a abandonné les réalités invisibles à cause des réalités visibles ; il convient donc que ce soient ces dernières qui le ramènent à Dieu. Par quel intermédiaire, sinon par l’Écriture Sainte, prolongement de l’Incarnation ? Aussi saint Grégoire va-t-il s’intéresser à la lettre de l’Écriture, examiner avec une scrupuleuse attention les mots mêmes de la version latine, s’attacher au texte et à ses plus menues particularités. Chaque mot, chaque petite difficulté est pour lui l’occasion de faire des rapprochements, de citer d’autres textes, d’éclairer l’Écriture par l’Écriture, et d’élever ainsi l’âme vers Dieu, au moyen de l’allégorie. Tissée de mots humains et d’images empruntées à la réalité sensible, l’allégorie est au fondement même de la pédagogie divine. Elle frappe la sensibilité et l’imagination de l’homme pour arracher son âme à l’engourdissement. Comme le note Grégoire, « à partir des réalités qu’elle connaît, le discours divin lui met secrètement au cœur un amour qu’elle ne connaît pas » (Commentaire sur le Cantique des Cantiques).
Ainsi l’orateur compare-t-il l’aveugle guéri par le Christ au genre humain. Chassé des joies du paradis par le péché du premier homme et tombé dans les ténèbres, il mendie de Jésus la lumière pour marcher dans le chemin de la vie par ses bonnes œuvres.
La finale de cette Homélie pourra paraître un peu sombre. N’oublions pas cependant l’époque si éprouvée en laquelle le saint pape prêchait. Quand la mort frappe sans relâche, les survivants ont d’ordinaire tendance à vouloir exorciser sa présence par une joie grossière, assortie de plaisirs immédiats : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ! » D’où le devoir du pasteur de protester. Qu’on se rassure pourtant, la joie fleurit dans la suite de ces Homélies, toujours associée aux biens spirituels : l’amour de Dieu qui nous comble, ou la pensée du bonheur infini que Dieu nous prépare dans le Ciel. Grégoire n’invite donc pas au dolorisme, mais à la vraie joie, fruit de l’amour des choses d’en haut.
Lc 18, 31-43
En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze apôtres, et il leur dit : « Voici que nous montons à Jérusalem, et que va s’accomplir tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l’homme. Car il sera livré aux païens, bafoué, flagellé et couvert de crachats. Et après l’avoir flagellé, ils le tueront ; et le troisième jour il ressuscitera. » Mais eux ne comprirent rien à cela ; c’était pour eux une parole cachée, et ils ne comprenaient pas ce qui leur était dit.
Or il se trouva, comme Jésus approchait de Jéricho, qu’un aveugle était assis au bord du chemin et mendiait. Entendant passer la foule, il demanda ce que c’était. On lui dit que c’était Jésus de Nazareth qui passait. Alors il s’écria : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire. Mais lui criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » Jésus, s’arrêtant, demanda qu’on le lui amène. Quand il se fut approché, il l’interrogea : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Il répondit : « Seigneur, que je voie ! » Jésus lui dit : « Vois ! Ta foi t’a sauvé. » À l’instant il vit, et il le suivait en glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu.
Notre Rédempteur, prévoyant que sa Passion jetterait le trouble dans l’âme de ses apôtres, leur prédit bien à l’avance, et les souffrances de cette Passion, et la gloire de sa Résurrection. Ainsi, en le voyant mourir comme il le leur avait annoncé, ils ne douteraient pas qu’il dût également ressusciter. Mais parce que ses disciples encore charnels [01] ne pouvaient rien comprendre au mystère dont il leur parlait, il eut recours à un miracle. Sous leurs yeux, un aveugle s’ouvre à la lumière, en sorte qu’une action céleste affermisse dans la foi ceux qui ne comprenaient pas les paroles du mystère céleste.
Or il faut, frères très chers, reconnaître dans les miracles du Seigneur, notre Sauveur, des faits dont on doit croire qu’ils se sont véritablement accomplis, mais qui cependant, en tant que signes, nous instruisent de quelque chose. Car tout en témoignant par leur puissance de certaines vérités, les œuvres du Seigneur nous en affirment d’autres par leur mystère. Remarquez-le en effet, à nous en tenir au sens littéral, nous ignorons qui fut l’aveugle dont parle notre évangile, mais nous savons pourtant qui il symbolise dans l’ordre du mystère. L’aveugle, c’est le genre humain : exclu des joies du paradis en la personne de son premier père, privé des clartés de la lumière d’en haut, il subit les ténèbres de sa condamnation ; mais retrouvant la lumière grâce à la présence de son Rédempteur, il en vient à apercevoir, en les désirant, les joies de la lumière intérieure, et il pose le pas de ses bonnes œuvres sur le chemin de la vie.
2. Il faut remarquer que c’est au moment où, selon le récit, Jésus approche de Jéricho que l’aveugle retrouve la lumière. Jéricho signifie « lune », et la lune, dans l’Écriture Sainte, marque la faiblesse de la chair, car elle connaît en chacun de ses cycles mensuels un déclin, qui symbolise notre faiblesse de mortels. Ainsi, c’est lorsque notre Créateur approche de Jéricho que l’aveugle revient à la lumière, puisque c’est quand Dieu a assumé la faiblesse de notre chair que le genre humain a recouvré la lumière qu’il avait perdue. C’est parce que Dieu subit la condition humaine que l’homme est élevé à la condition divine.
C’est avec raison que cet aveugle nous est représenté à la fois assis au bord du chemin et en train de mendier, car la Vérité en personne a dit : « Je suis le Chemin. » (Jn 14, 6). Celui qui ne connaît pas la clarté de la lumière éternelle est donc un aveugle. Si toutefois il a commencé à croire au Rédempteur, il est assis au bord du chemin. Cependant, s’il néglige de prier et s’abstient de supplier Dieu pour recouvrer la lumière éternelle, l’aveugle est bien assis au bord du chemin, mais il ne mendie pas. En revanche, si en même temps qu’il croit, il reconnaît que son cœur est aveugle et demande à recouvrer la lumière de vérité, alors l’aveugle est assis au bord du chemin et il mendie. Celui donc qui reconnaît les ténèbres de son aveuglement et qui comprend que lui manque la lumière de l’éternité, qu’il crie du fond du cœur, qu’il crie de toute son âme et dise : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! »
Mais écoutons ce qui advint tandis que l’aveugle criait : « Ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire. »
3. Que représentent ceux qui précèdent l’arrivée de Jésus, sinon la foule des désirs charnels
[02] et la tempête des vices, qui, avant la venue de Jésus en notre cœur, dissipent nos pensées par leurs assauts et gênent les appels de notre cœur dans la prière ? Souvent, en effet, lorsque nous voulons revenir vers le Seigneur après avoir péché, et que nous nous efforçons de vaincre par la prière les vices dont nous avons été coupables, les images de nos fautes passées se pressent en notre cœur ; elles émoussent la pointe de notre esprit, troublent notre âme et étouffent la voix de notre prière. Oui, « ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire », puisqu’avant la venue de Jésus en notre cœur, nos fautes passées, dont le souvenir vient heurter notre pensée, nous jettent dans le trouble au beau milieu de notre prière.
4. Écoutons ce que fit alors cet aveugle, avant de retrouver la lumière. Le texte poursuit : « Mais lui criait de plus belle : ‹Fils de David, aie pitié de moi !› » Voyez : celui que la foule réprimande pour le faire taire crie de plus belle ; c’est ainsi que plus l’orage des pensées charnelles [03] nous tourmente, plus nous devons intensifier notre effort de prière. La foule veut nous empêcher de crier, puisque nous subissons souvent jusque dans la prière le harcèlement des images de nos péchés. Mais il faut que la voix de notre cœur persiste avec d’autant plus de force que la résistance qu’elle rencontre est plus dure, afin de maîtriser l’orage de nos pensées coupables, et de toucher, par l’excès même de son importunité, les oreilles miséricordieuses du Seigneur. Chacun, je le suppose, a expérimenté en lui-même ce que je vais vous dire : lorsque nous détournons notre esprit de ce monde pour le tourner vers Dieu, et que nous nous appliquons à la prière, voilà que nous devons supporter dans notre prière, comme une chose importune et pénible, cela même que nous avions accompli avec délice. C’est à peine si la main d’un saint désir peut en chasser le souvenir des yeux de notre cœur, à peine si les gémissements de la pénitence peuvent triompher des images qui en résultent.
5. Mais si nous persévérons avec insistance dans notre prière, nous arrêtons en notre âme Jésus qui passe. Aussi est-il ajouté : « Jésus, s’arrêtant, demanda qu’on le lui amène. » Voici qu’il s’arrête, lui qui passait : en effet, tant que les foules des images nous oppressent dans la prière, nous avons comme l’impression que Jésus passe ; mais quand nous persévérons avec insistance dans notre prière, Jésus s’arrête pour nous rendre la lumière, puisque Dieu se fixe en notre cœur, et que la lumière perdue nous est rendue.
6. Cependant, le Seigneur veut encore nous faire comprendre par là quelque chose d’utile au sujet de son humanité et de sa divinité. C’est lorsqu’il passait que Jésus entendit l’aveugle qui criait, mais c’est une fois arrêté qu’il accomplit le miracle de lui rendre la lumière. Car passer est le fait de la nature humaine, et se tenir arrêté, celui de la nature divine. C’est par son humanité que Jésus est né et a grandi, qu’il est mort et ressuscité, qu’il est allé d’un lieu à un autre. En effet, si la nature divine n’admet aucun changement, et si le fait de changer équivaut à passer, il est évident que le passage du Seigneur ressortit à la chair, non à la divinité. En vertu de sa divinité, il demeure toujours comme arrêté, parce qu’étant partout présent, il n’a besoin ni de venir, ni de repartir par un déplacement. C’est donc bien en passant que le Seigneur entend l’aveugle qui crie, et une fois arrêté qu’il lui rend la lumière, puisque c’est en son humanité qu’il s’apitoie avec compassion sur nos cris d’aveugles, mais par la puissance de sa divinité qu’il nous remplit de la lumière de sa grâce.
7. Remarquons aussi ce qu’il dit à l’aveugle qui s’approche : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Celui qui avait le pouvoir de rendre la vue ignorait-il donc ce que voulait l’aveugle ? Non, bien sûr ! Mais il veut que nous demandions les choses, bien que d’avance il sache que nous les demanderons et qu’il nous les accordera. Il nous exhorte à prier jusqu’à être importuns, lui qui affirme cependant : « Votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin avant que vous ne le lui demandiez. » (Mt 6, 8). S’il interroge, c’est pour qu’on lui demande ; s’il interroge, c’est pour exciter notre cœur à la prière. Aussi l’aveugle ajoute-t-il aussitôt : « Seigneur, que je voie ! » Ce que demande l’aveugle au Seigneur, ce n’est pas l’or, mais la lumière. Il ne se soucie pas de demander autre chose que la lumière, car même s’il est possible à un aveugle de posséder quelque chose, il ne peut, sans lumière, voir ce qu’il possède. Imitons donc, frères très chers, cet homme dont nous venons d’entendre la guérison du corps et de l’âme. Ne demandons au Seigneur ni des richesses trompeuses, ni des présents terrestres, ni des honneurs passagers, mais la lumière ; non la lumière circonscrite par l’espace, limitée par le temps, interrompue par la nuit, et dont nous partageons la vue avec les animaux ; mais demandons cette lumière que seuls les anges voient avec nous, qui ne débute par aucun commencement et n’est bornée par aucune fin. Or le chemin pour arriver à cette lumière, c’est la foi. C’est donc avec raison que le Seigneur répond aussitôt à l’aveugle à qui il va rendre la lumière : « Vois ! Ta foi t’a sauvé. »
Mais à cela la pensée charnelle
[04] objecte : « Comment puis-je chercher la lumière spirituelle, puisque je ne peux la voir ? Comment vais-je être certain qu’elle existe, alors qu’elle n’éclaire pas les yeux de mon corps ? » On peut répondre en quelques mots à cette difficulté : les objections mêmes qui nous viennent à l’esprit, nous ne les pensons pas avec notre corps, mais avec notre âme. Or nul ne voit son âme, et pourtant nul ne doute d’avoir une âme, alors qu’il ne la voit pas. C’est en effet cette âme invisible qui régit le corps visible. Retirez ce qui est invisible, et tout ce visible qui semblait se soutenir par lui-même s’écroule aussitôt. C’est donc par une réalité invisible que nous vivons de cette vie visible ; et nous douterions qu’il y ait une vie invisible ?
8. Écoutons ce qui arriva à cet aveugle suppliant, et ce qu’il fit. Le texte poursuit : « À l’instant il vit, et il le suivait. » Voir et suivre, c’est faire ce qu’on a compris être bien. Voir, mais ne pas suivre, c’est comprendre ce qui est bien, mais négliger de le faire. Par conséquent, frères très chers, si nous reconnaissons que nous sommes des pèlerins aveugles, si par la foi au mystère de notre Rédempteur nous sommes assis au bord du chemin, si nous prions chaque jour notre Créateur pour en obtenir la lumière, si enfin la vue de cette lumière vient sortir notre intelligence de son aveuglement, alors, ce Jésus que nous voyons par l’esprit, suivons-le par nos œuvres. Regardons bien par où il passe, et mettons nos pas dans les siens en l’imitant. Car suivre Jésus, c’est l’imiter. C’est pourquoi il dit : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts. » (Mt 8, 22). Suivre, en effet, veut dire imiter. Aussi le Seigneur recommande-t-il ailleurs : « Si quelqu’un veut être mon serviteur, qu’il me suive. » (Jn 12, 26)
Observons donc par où il passe, pour pouvoir le suivre. Voyez : alors qu’il est le Seigneur et le Créateur des anges, il est venu dans le sein d’une Vierge pour assumer notre nature, qu’il a lui-même créée. Il n’a pas voulu naître en ce monde de parents riches, mais en a choisi de pauvres. C’est pourquoi, faute d’agneau à offrir pour lui, sa mère acquit de jeunes colombes et un couple de tourterelles pour le sacrifice (cf. Lc 2, 24). Il n’a pas cherché le succès en ce monde ; il a supporté les opprobres et les dérisions, il a enduré les crachats, le fouet, les soufflets, la couronne d’épines et la croix. Et puisque c’est l’attirance des biens matériels qui nous a fait perdre la joie intérieure, il nous a montré par quelles amertumes il faut y revenir. Quelles souffrances l’homme ne doit-il donc pas accepter de subir pour lui-même, si Dieu en a tant enduré pour les hommes !
Ainsi, celui qui, tout en croyant au Christ, continue à rechercher les profits de l’avarice, s’exalte dans l’orgueil des honneurs, brûle du feu de l’envie, se souille en des passions impures et recherche avec avidité les faveurs du monde, celui-là néglige de suivre Jésus, même s’il croit en lui. S’il recherche les joies et les plaisirs, il marche dans un chemin opposé à celui de son Maître, puisque celui-ci lui en a montré un qui est plein d’amertume.
Remettons-nous donc nos fautes passées devant les yeux ; considérons comme il est redoutable, le Juge qui va venir pour les punir ; accoutumons notre esprit à pleurer. Le temps de cette vie, rendons-le-nous amer par la pénitence, pour éviter la punition d’une amertume éternelle. C’est par les pleurs, en effet, que nous sommes conduits aux joies éternelles, comme nous le promet la Vérité : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » (Mt 5, 5). Par les joies [de ce monde], au contraire, c’est aux pleurs qu’on parvient, comme l’atteste cette même Vérité : « Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous vous affligerez et vous pleurerez. » (Lc 6, 25). Si donc nous désirons la joie de la récompense à l’arrivée, astreignons-nous à une amère pénitence sur le chemin. Ainsi, non seulement nous croîtrons en Dieu pendant notre vie, mais notre conduite enflammera les autres à chanter les louanges de Dieu. D’où la suite du texte : « Et tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu. »
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[01] « Charnel » désigne pour saint Grégoire tout ce qui appartient à la nature blessée de l’homme, tant que la grâce n’est pas venue la guérir et la surélever. Il s’oppose à « spirituel », qui s’applique à la nature réformée et surélevée par la grâce. Il ne faut surtout pas comprendre « charnel » au sens de « corporel ». Le corps n’est pas en lui-même plus mauvais que l’âme. Comme le dit saint Augustin, « ce n’est pas la chair corruptible qui rend l’âme pécheresse, mais au contraire l’âme pécheresse qui a rendu la chair corruptible » (De civitate Dei XIV, 3).
[02] Les désirs charnels, c’est la concupiscence déréglée par le péché originel, c’est-à-dire ce fond vicié de notre nature qui nous porte au mal par un appétit désordonné des plaisirs. « L’homme, s’il avait voulu observer le précepte divin, serait devenu spirituel même dans sa chair. Mais par le péché, il est devenu charnel même dans son esprit. » (Morales V, 34, 61)
[03] Les pensées charnelles sont ici les pensées asservies au péché, et qui y portent de toutes leurs forces. Seule la grâce de Dieu permet d’y résister (cf. Rm 7).
[04] Il ne s’agit pas ici, comme au paragraphe 4, de la pensée qui porte au péché, mais de la pensée incapable de s’élever à ce qui dépasse l’ordre sensible et corporel.
Homélie 3
Prononcée devant le peuple dans la basilique de sainte Félicité, martyre, le jour de sa fête
23 novembre 590
La Mère et les frères de Jésus
L’ancienne Passion de sainte Félicité et de ses sept fils martyrs (†162 ?) — celle que le peuple de Rome lisait en 590 — peut être ainsi résumée : Félicité était une veuve très pieuse, que sa situation sociale mettait fort en vue dans Rome. Les pontifes païens déclarèrent à l’empereur Marc Aurèle que son exemple était des plus dangereux, et que si on ne l’amenait pas à vénérer les dieux, ceux-ci en seraient tellement irrités qu’on ne pourrait plus les apaiser. L’empereur chargea le préfet Publius de la contraindre à sacrifier. Publius la convoqua, et dans une conversation particulière, il tenta d’obtenir son abjuration. N’y parvenant pas, il la cita à comparaître au forum de Mars, avec ses fils, pour un jugement régulier. Les sept fils de Félicité (Janvier, Félix, Philippe, Sylvain, Alexandre, Vital et Martial) firent d’admirables réponses aux magistrats chargés de les séduire. Leur mère les animait de sa propre foi : « Levez les yeux au Ciel, regardez en haut, mes enfants ; là, le Christ vous attend ; combattez pour vos âmes ; restez fermes dans son amour ! » Aucun d’eux n’ayant faibli, l’empereur les condamna tous à mort. Janvier périt sous les coups d’un fouet garni de plomb ; Félix et Philippe furent tués à coups de bâton ; Sylvain fut précipité du haut d’un rocher ; Alexandre, Vital et Martial eurent la tête tranchée, et il en fut de même de Félicité. Ce magnifique récit hagiographique rappelle irrésistiblement celui de la mort des sept frères Maccabées et de leur mère, que le roi Antiochus Épiphane voulut forcer à manger de la viande de porc, interdite par la Loi juive (2 M 7) : « La mère, admirable au-dessus de toute expression et digne d’une illustre mémoire, voyant mourir ses sept fils dans l’espace d’un seul jour, le supporta généreusement, soutenue par son espérance dans le Seigneur. » (v. 20)
La présente Homélie porte sur les paroles de Jésus en saint Matthieu : « Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » Grégoire explique, à propos de sainte Félicité, comment on peut devenir la mère du Christ. Puis il exploite toute la force de l’exemple de la sainte pour donner honte à ses auditeurs de leur lâcheté. N’arrive-t-il pas souvent que quelques moqueries suffisent à les paralyser dans le bien ? Quatorze siècles plus tard, la parole vigoureuse du pape garde toute sa tonicité et son actualité : le respect humain et le péché d’omission demeurent en effet les deux principaux obstacles à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
Mt 12, 46-50
En ce temps-là, comme Jésus parlait aux foules, voici que sa mère et ses frères étaient dehors, cherchant à lui parler. Quelqu’un lui dit : « Voici ta mère et tes frères qui sont là, dehors, et ils te cherchent. » Jésus répondit à celui qui lui parlait : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Et étendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et voici mes frères ! Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. »
Elle est courte, frères très chers, la leçon du Saint Évangile qui vient d’être lue, mais elle est surtout remplie de profonds mystères. En effet, Jésus, notre Créateur et notre Rédempteur, ayant feint de ne pas connaître sa mère, nous apprend qui est sa mère et qui sont ses proches, non par la parenté de la chair, mais par l’union de l’esprit : « Qui est ma mère, dit-il, et qui sont mes frères ? Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » Que veut-il nous faire comprendre par ces paroles, sinon qu’il attire à lui bon nombre de païens dociles à ses commandements, et qu’il ignore le peuple juif, dont il est né selon la chair ? Aussi nous dit-on que sa mère est dehors, comme s’il ne la connaissait pas : signe que la Synagogue n’est pas reconnue de son fondateur, parce que tout en maintenant l’observance de la Loi, elle en a perdu l’intelligence spirituelle, et s’est établie au-dehors pour en garder la lettre.
2. Que celui qui fait la volonté du Père soit nommé sœur ou frère du Seigneur n’a rien d’étonnant, puisque l’un et l’autre sexe sont appelés à la foi. Il est, au contraire, très surprenant qu’on le nomme aussi sa mère. Le Christ a daigné donner le nom de frères aux disciples qui croyaient en lui, quand il a dit : « Allez annoncer à mes frères. » (Mt 28, 10) [01]. Mais il nous faut chercher comment celui qui a pu devenir le frère du Seigneur en embrassant la foi, peut également être sa mère. Eh bien, sachons-le : celui qui est frère ou sœur du Christ par la foi, devient sa mère par la prédication. Car il fait pour ainsi dire naître le Seigneur lorsqu’il l’introduit dans le cœur de celui qui l’écoute ; et il devient sa mère, si sa voix engendre l’amour du Seigneur dans le cœur du prochain.
3. La bienheureuse Félicité, dont nous célébrons la fête aujourd’hui, vient très à propos nous confirmer cette vérité. Sa foi l’a rendue servante du Christ, et ses exhortations en ont fait la mère du Christ. Comme on le lit dans sa légende la plus exacte, elle eut autant de crainte de laisser ses sept fils lui survivre dans la chair que les parents charnels en ont d’ordinaire de voir leurs enfants les précéder dans la mort. Quand l’épreuve de la persécution s’abattit sur elle, elle fortifia par ses exhortations le cœur de ses fils dans l’amour de la patrie céleste, et elle fit naître par l’esprit ceux qu’elle avait enfantés par la chair : par la parole, elle enfanta pour Dieu ceux que, par la chair, elle avait enfantés pour le monde. Considérez, frères très chers, ce cœur d’homme dans un corps de femme. Devant la mort, elle se tint debout sans effroi. Elle craignit de faire perdre la lumière de vérité à ses fils si elle les gardait vivants.
Appellerai-je donc cette femme une martyre ? Mais elle est plus qu’une martyre. Le Seigneur a dit de même, en parlant de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. » (Mt 11, 9). Et Jean lui-même, ayant été interrogé, a répondu : « Je ne suis pas un prophète. » (Jn 1, 21). Se sachant plus qu’un prophète, il niait en être un. Si le Seigneur dit que Jean est plus qu’un prophète, c’est que le rôle d’un prophète est seulement d’annoncer l’avenir, non de le faire voir. Jean est ainsi plus qu’un prophète, parce qu’il montre du doigt celui qu’il a annoncé par sa parole. Quant à cette femme, je ne l’appellerai donc pas une martyre, mais plus qu’une martyre, puisque morte sept fois avant sa propre mort, par chacun des sept gages d’amour qu’elle envoya la précéder dans le Royaume, elle vint la première au supplice, mais n’y parvint que la huitième. La mère vit la mort de ses fils avec une grande souffrance, mais sans effroi ; elle mêla la joie de l’espérance à la douleur de la nature. Elle craignit pour eux durant leur vie, elle se réjouit pour eux au moment de leur mort. Elle souhaita n’en laisser aucun après elle, de crainte qu’à se conserver l’un d’eux comme survivant, elle ne pût le conserver comme compagnon.
Que nul d’entre vous, frères très chers, n’aille se figurer qu’à la mort de ses fils, le cœur de cette mère n’ait pas vibré de tendresse naturelle. Ses fils, qu’elle savait être sa propre chair, elle ne pouvait sans douleur les voir mourir, mais elle avait au-dedans d’elle un amour assez fort pour surmonter la douleur de la chair. Dans le même sens, le Seigneur dit à Pierre, qui aurait un jour à souffrir : « Lorsque tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et il te conduira où tu ne voudras pas. » (Jn 21, 18). Si Pierre s’était entièrement refusé à le vouloir, il n’aurait pas pu souffrir pour le Christ ; mais le martyre, que par faiblesse de la chair il ne voulait pas, il l’aima par la force de l’esprit. Tout en éprouvant en sa chair une vive crainte de marcher au supplice, il exulta en son esprit d’avancer vers la gloire, et il arriva ainsi que le tourment du martyre, qu’il ne voulait pas, il le voulut quand même. Nous aussi, lorsque nous cherchons à retrouver la joie d’une bonne santé, nous prenons une potion médicinale très amère. Dans cette potion, l’amertume nous déplaît, bien sûr, mais la santé que nous rend cette amertume nous plaît. Félicité aima donc ses fils comme le veut la nature, mais pour l’amour de la patrie céleste, elle voulut que ceux qu’elle aimait mourussent, et même en sa présence. C’est elle qui ressentit leurs blessures, mais c’est elle aussi qui se grandit en la personne des fils qui la précédaient au Royaume. Oui, cette femme mérite que je dise qu’elle est plus qu’une martyre, car dans son ardeur, elle est morte en chacun de ses fils, et obtenant ainsi de multiplier son martyre, elle a emporté une palme qui dépasse celle des martyrs.
À ce qu’on raconte, il était d’usage chez les anciens que les consuls exercent la charge de leur fonction pendant un temps déterminé. Mais si l’un d’eux était reconduit à l’honneur du consulat, devenu consul, non plus pour la première fois, mais pour la deuxième ou même la troisième fois, il surpassait en louange et en dignité ceux qui ne l’avaient été qu’une fois. Ainsi, la bienheureuse Félicité a dépassé les martyrs, puisqu’elle a donné et redonné sa vie pour le Christ par tant de fils morts avant elle. Se contenter de mourir elle-même était loin de suffire à son amour.
4. Considérons cette femme, mes frères, et considérons ce que nous pèserons en face d’elle, nous qui sommes virils par le corps. Souvent, quand nous nous proposons de faire du bien, il suffit d’un mot, même insignifiant, jailli à notre encontre de la bouche d’un moqueur, pour que notre résolution d’agir fléchisse aussitôt, et que, démontés, nous reculions. Voici qu’en de nombreux cas, des paroles nous retiennent d’accomplir une bonne œuvre, alors que même les tortures n’ont pu fléchir Félicité dans ses saintes résolutions. Nous, nous sommes arrêtés par le souffle léger d’un mot méchant ; elle, c’est par le glaive qu’elle s’est élancée vers le Royaume, négligeant comme néant ce qui s’opposait à sa résolution. Nous, nous ne voulons pas nous conformer aux commandements du Seigneur en faisant l’aumône de nos biens, même si nous en avons trop ; elle, non seulement elle a apporté à Dieu sa fortune, mais elle a donné aussi pour lui sa propre chair. Nous, quand nous perdons nos enfants par la volonté divine, nous pleurons sans pouvoir être consolés ; elle, elle les aurait pleurés comme morts si elle ne les avait pas offerts.
Lorsque viendra le Juge rigoureux pour le terrible examen, que pourrons-nous dire, nous les hommes, à la vue de la gloire de cette femme ? En quoi la faiblesse de leur cœur excusera-t-elle les hommes, quand on leur montrera cette femme qui, outre le monde, a vaincu son sexe ? Suivons donc, frères très chers, la voie austère et rude du Rédempteur : la pratique des vertus l’a si bien aplanie que des femmes prennent plaisir à l’emprunter. Méprisons tous les biens de la vie présente ; ils sont sans valeur, puisqu’ils peuvent passer. Ayons honte d’aimer ce que nous sommes assurés de perdre très vite. Ne nous laissons pas dominer par l’amour des choses terrestres, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par la colère, ni souiller par la luxure, ni consumer par l’envie.
C’est pour l’amour de nous, frères très chers, que notre Rédempteur est mort ; apprenons aussi à nous vaincre nous-mêmes pour l’amour de lui. Si nous savons le faire parfaitement, non seulement nous échapperons au châtiment qui nous menace, mais nous recevrons la récompense de la gloire avec les martyrs. Car bien que nous ne soyons pas persécutés, la paix connaît elle aussi son genre de martyre : même si nous n’offrons pas au fer notre tête en chair et en os, nous portons pourtant le glaive spirituel en notre âme pour y mettre à mort les désirs charnels. Que Dieu nous vienne en aide…
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[01] Jésus donne aux saintes femmes la mission d’annoncer sa Résurrection.