Homélie 4
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Étienne, martyr,
au sujet des apôtres
26 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
L’Envoi des douze en mission
Jésus donne l’ordre à ses apôtres de prêcher l’Évangile, excepté chez les païens et dans les villes des Samaritains. Et il ajoute : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » L’orateur prend occasion de cette sentence pour flétrir le vice de simonie.
Simon le Magicien est ce personnage mystérieux qui s’attira une verte réprimande de saint Pierre pour avoir voulu lui acheter le pouvoir d’imposer les mains : « Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent. » (Ac 8, 20). Il a donné son nom à la simonie, qui désigne à l’origine la vente de l’ordination sacerdotale. Grégoire utilise toujours ce mot avec cette signification. Il constate par exemple dans une de ses lettres que personne, en Gaule ou en Germanie, « ne peut parvenir aux ordres sacrés sans faire de présents », et il condamne ce commerce honteux sous le nom d’ » hérésie simoniaque » (Registrum 5, 62). Le texte de cette Homélie a été très utilisé au moyen âge contre la simonie, en particulier par les réformateurs grégoriens du XIe siècle (cf. A. Fliche, La Réforme grégorienne, Louvain, 1966, t. 1, p. 23-30). Le saint pape distingue ici les trois sortes de simonie en fonction des trois types de présents par lesquels on cherche à obtenir la charge ecclésiastique convoitée : la servilité, l’argent et la flatterie.
Abordons maintenant un tout autre ordre de réalités, celui de la question théologique très délicate de la prédestination. Lorsque saint Grégoire parle de ceux qui, par un secret jugement de Dieu, « ne méritaient pas d’être régénérés par la grâce », il enseigne en effet la prédestination absolument gratuite au salut. Ailleurs, il affirme non moins nettement l’autre aspect du mystère : la réelle possibilité de ce salut pour tous les adultes, au moins pour tous les baptisés. Il s’accorde d’ailleurs à dire avec saint Augustin que nul ne saurait voir ici-bas l’intime conciliation de ces deux vérités. L’équilibre se trouve dans l’affirmation de ces deux aspects extrêmes du mystère et dans la contemplation supérieure de l’infinie bonté de Dieu, qui est à la fois le principe de sa miséricorde et de sa justice. Ce n’est qu’en regardant les choses du côté de l’amour de Dieu qu’on aborde sans danger l’angoissante question de la prédestination (cf. Garrigou-Lagrange in D.T.C., art. Prédestination, t. 12, col. 2901).
Mt 10, 5-10
En ce temps-là, Jésus envoya ses douze apôtres après leur avoir donné ses instructions : « N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre chemin, annoncez que le Royaume des cieux est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. N’ayez sur vous ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton ; car l’ouvrier mérite sa nourriture. »
N’est-il pas évident pour tous, frères très chers, que notre Rédempteur est venu en ce monde pour la rédemption des païens ? Ne voyons-nous pas aussi chaque jour des Samaritains appelés à la foi ? Alors, pourquoi le Seigneur dit-il aux apôtres qu’il envoie prêcher : « N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » C’est pour nous amener à en conclure, à partir de ce qui est arrivé, qu’il voulait qu’on prêchât d’abord à la Judée seule, et ensuite seulement à tous les peuples païens, afin que lorsque la Judée, ayant été appelée, aurait refusé de se convertir, les saints prédicateurs aillent appeler les païens à leur tour. De la sorte, après le rejet de la prédication de notre Rédempteur par les siens, celui-ci se chercherait des auditeurs pour ainsi dire étrangers parmi les peuples païens ; et là où les Juifs allaient trouver une charge contre eux, les païens puiseraient un accroissement de grâce.
À ce moment-là, en effet, il en était, en Judée, qui devaient être appelés, et il en était, chez les païens, qui ne devaient pas être appelés. Dans les Actes des apôtres, nous lisons qu’à la prédication de Pierre, trois mille Juifs d’abord, puis cinq mille autres ont cru (cf. Ac 2, 41 ; 4, 4). Et quand les apôtres ont voulu prêcher aux païens en Asie, on rapporte que cela leur fut interdit par l’Esprit (cf. Ac 16, 6) ; et pourtant, ce même Esprit, qui interdit d’abord la prédication, la fit ensuite pénétrer dans le cœur des Asiates. N’y a-t-il pas déjà longtemps que toute l’Asie est gagnée à la foi ?
Si l’Esprit-Saint a commencé par interdire ce qu’il a fait ensuite, c’est qu’il y avait alors en Asie des hommes qui ne devaient pas être sauvés. Il y avait alors dans cette région des hommes qui ne méritaient pas encore d’être ramenés à la vie, mais qui ne méritaient pas non plus d’être jugés plus sévèrement pour avoir méprisé la prédication. Ainsi, un jugement subtil et mystérieux a refusé la sainte prédication aux oreilles de ces hommes, parce qu’ils ne méritaient pas d’être régénérés par la grâce. Il nous est donc nécessaire, frères très chers, de craindre, dans tout ce que nous faisons, les desseins cachés que le Dieu tout-puissant nourrit à notre endroit, de peur que si nous laissons notre âme se répandre à l’extérieur, sans la ramener à elle-même en la détournant de la volupté, le Juge ne lui ménage, pour la corriger, de terribles épreuves à l’intérieur. C’est ce qu’observait bien le psalmiste quand il a dit : « Venez et voyez les œuvres du Seigneur. Que ses desseins sur les fils des hommes sont redoutables ! » (Ps 66, 5). Il a vu en effet que l’un reçoit un appel dicté par la miséricorde, tandis qu’un autre est repoussé comme l’exige la justice. Et parce que le Seigneur se détermine tantôt à pardonner, tantôt à sévir avec colère, le psalmiste a redouté ce qu’il ne parvenait pas à comprendre. Ce Dieu qu’il découvrait non seulement insondable, mais aussi inflexible en certaines de ses décisions, il a proclamé qu’il était redoutable en ses desseins.
2. Écoutons ce qui est prescrit aux prédicateurs envoyés en mission : « Sur votre chemin, annoncez que le Royaume des cieux est proche. » Cette proximité, frères très chers, même si l’Évangile la taisait, le monde la proclamerait. Car il nous parle par ses ruines : broyé par tant de coups et déchu de sa gloire, il nous montre, comme déjà tout proche, un autre Royaume, qui le suit. Il est devenu amer jusque pour ceux qui l’aiment. Il les exhorte par ses ruines elles-mêmes à ne pas l’aimer. En effet, si une maison endommagée menaçait ruine, celui qui l’habite prendrait la fuite ; et celui qui l’avait aimée lorsqu’elle était debout s’en éloignerait au plus vite quand elle s’écroule. Entourer le monde de notre affection au moment où il s’effondre, ce n’est pas désirer être logés, mais plutôt vouloir être écrasés, parce que cet amour qui nous enchaîne aux malheurs subis par le monde rend inutile tout effort pour nous dégager de son écroulement. Il nous est donc facile aujourd’hui de déprendre notre âme de l’amour du monde, quand nous voyons toutes choses détruites autour de nous. Mais c’était très difficile au temps où les Douze étaient envoyés prêcher le Royaume invisible des cieux, car alors, aussi loin que portait la vue, tous les royaumes terrestres prospéraient.
3. Pour cette raison, des miracles sont venus à la rescousse des saints prédicateurs, afin que cette démonstration de puissance inspirât confiance en leurs paroles, et que ceux qui prêchaient de l’inédit en vinssent aussi à faire de l’inédit, comme l’ajoute notre texte : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. »
Tant que le monde était florissant, que le genre humain s’accroissait, qu’on vivait longtemps et qu’on regorgeait de biens, à qui aurait-on pu faire croire par des paroles qu’il existait une autre vie ? Qui aurait donné sa préférence aux choses invisibles sur les choses visibles ? Mais lorsque des infirmes eurent été ramenés à la santé, des morts rappelés à la vie, quand des lépreux eurent retrouvé la netteté de leur chair, et que des possédés eurent été délivrés de la puissance des esprits immondes, lorsque tant de miracles visibles eurent été accomplis, qui aurait pu ne pas croire aux choses invisibles dont il entendait parler ? Car les miracles visibles n’éclatent aux yeux de ceux qui les voient que pour les attirer vers la foi aux réalités invisibles, et leur faire sentir, à travers ce qui s’accomplit d’admirable au-dehors, que ce qui se trouve au-dedans l’est encore beaucoup plus.
Voilà pourquoi, aujourd’hui où le nombre des fidèles a augmenté, on trouve encore dans la sainte Église beaucoup de personnes qui mènent une vie riche en vertus, mais sans les prodiges liés à ces vertus ; en effet, le miracle extérieur est inutile s’il n’y a rien à réaliser à l’intérieur. Comme le dit le Docteur des nations, « les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les incroyants » (1 Co 14, 22). Aussi cet éminent prédicateur a-t-il ressuscité par la prière, devant tous les incroyants, le jeune Eutychus, qui, s’étant endormi pendant la prédication, était tombé par la fenêtre et se trouvait bel et bien mort (cf. Ac 20, 7-12). Venant à Malte et sachant l’île remplie d’incroyants, il guérit par la prière le père de Publius, qui était tourmenté par la dysenterie et les fièvres (cf. Ac 28, 7-10). Quant à Timothée, son compagnon de voyage et son aide pour la sainte prédication, qui souffrait de maux d’estomac, il ne le guérit pas d’une parole, mais il fait appel à l’art médical pour rétablir sa santé : « Prends, lui dit-il, un peu de vin, à cause de ton estomac et de tes fréquentes maladies. »
(1 Tm 5, 23). Lui qui, par une seule prière, a pu guérir un malade incroyant, pourquoi ne remet-il pas aussi sur pied par la prière son compagnon souffrant ? C’est qu’il fallait guérir au-dehors par un miracle cet homme qui n’avait pas la vie au-dedans, pour que la manifestation de la puissance extérieure permît à une vertu intérieure de l’amener à la vie. Mais le compagnon malade de Paul, qui était croyant, n’avait pas besoin de voir des miracles au-dehors, puisqu’il était vivant et en pleine santé au-dedans.
4. Écoutons maintenant ce que notre Rédempteur ajoute après avoir accordé le pouvoir de prêcher et la puissance de faire des miracles : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » Il prévoyait que certains utiliseraient le don même de l’Esprit qu’ils avaient reçu comme monnaie d’échange, et qu’ils détourneraient les prodiges et les miracles en les faisant servir à leur cupidité. C’est ainsi que Simon le Magicien, qui voyait les miracles opérés par l’imposition des mains, voulut recevoir pour de l’argent ce don du Saint-Esprit, afin de vendre d’une manière plus honteuse encore ce qu’il aurait mal acquis (cf. Ac 8, 18-24). Voilà aussi pourquoi notre Rédempteur, s’étant fait un fouet avec des cordes, a chassé la foule du Temple et a renversé les sièges des marchands de colombes (cf. Jn 2, 14-16). Vendre des colombes, c’est imposer les mains, pour conférer l’Esprit-Saint, sans avoir égard au mérite de la vie [du candidat], mais en vue d’une récompense. Quelques-uns, cependant, sans toucher de l’argent en récompense pour l’ordination, accordent les ordres sacrés pour obtenir la faveur des hommes ; ce faisant, ils ne recherchent pour toute rétribution que la louange. Ils n’accordent pas gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement, puisqu’en s’acquittant de cette fonction sainte, ils escomptent qu’on leur rende de l’adulation en monnaie de leur pièce. C’est donc avec raison que le prophète décrit l’homme juste comme « celui qui éloigne sa main de tout présent » (Is 33, 15). Il ne dit pas : « celui qui éloigne sa main du présent », mais il précise bien : « de tout présent » ; car on doit distinguer le présent de servilité, le présent de la main, et le présent de la langue. Le présent de servilité, c’est une sujétion dont on s’acquitte alors qu’on n’y était pas tenu ; le présent de la main, c’est l’argent ; le présent de la langue, c’est l’adulation. Celui qui confère les ordres sacrés éloigne donc sa main de tout présent lorsque dans les choses divines, non seulement il ne recherche aucunement l’argent, mais il n’ambitionne pas non plus la faveur des hommes.
5. Quant à vous, frères très chers, qui n’avez pas quitté l’habit séculier, puisque vous connaissez les devoirs qui nous reviennent, ramenez l’attention de votre âme sur les vôtres. Tous vos devoirs mutuels, accomplissez-les gratuitement. La récompense de vos œuvres, ne la recherchez pas en un monde qui, comme vous le voyez, a déjà décliné avec tant de rapidité. De même que vous désirez cacher vos mauvaises actions pour que les autres ne les voient pas, prenez garde de ne pas manifester vos bonnes actions dans le but d’en être loués par les hommes. Ne faites le mal d’aucune manière, et ne faites pas le bien en vue d’une récompense terrestre. Cherchez à avoir pour témoin de vos actions celui-là même que vous attendez comme juge. Donnez-lui de voir que vos bonnes actions sont maintenant secrètes, pour qu’à l’heure de la récompense, il les fasse connaître de tous.
De même que vous accordez tous les jours de la nourriture à votre corps, afin qu’il ne défaille pas, que les bonnes œuvres soient l’aliment quotidien de votre âme. C’est par la nourriture que le corps se refait, c’est par l’œuvre de charité que l’âme doit s’entretenir. Ce que vous accordez à votre corps voué à mourir, ne le refusez pas à votre âme destinée à vivre pour l’éternité. Supposons que le feu dévore soudain une maison : n’importe quel propriétaire saisit alors ce qu’il peut et s’enfuit ; il regarde comme un gain d’avoir pu arracher quoi que ce soit aux flammes avec lui. Voici que le feu des tribulations anéantit le monde, et que sa fin toute proche brûle comme une flamme tout ce qui en faisait l’ornement. Estimez donc, frères très chers, que c’est un gain considérable que vous réalisez si vous en arrachez quelque chose avec vous, si vous en emportez quoi que ce soit dans votre fuite, si ce que vous pouviez perdre en le gardant pour vous, vous le conservez pour votre récompense éternelle en le donnant. Car nous perdons toutes les choses terrestres en les conservant, mais nous les conservons en les donnant généreusement.
Très vite, le temps s’enfuit. Par conséquent, puisqu’une insistance importune nous contraint à voir bientôt notre Juge, préparons-nous-y en toute hâte par de bonnes actions, avec l’aide de Notre-Seigneur…
Homélie 5
Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux André, apôtre,
le jour de sa fête
30 novembre 590
La vocation des apôtres
La vocation de Pierre et André constitue le sujet de cette Homélie. Ils abandonnent leurs filets pour suivre Jésus dès le premier mot, sans avoir vu aucun miracle, ni entendu aucune promesse de récompense.
Une telle promptitude pour répondre à l’appel de Dieu devrait nous donner honte de notre tiédeur, remarque le prédicateur. Sans doute ces pêcheurs ne possédaient-ils presque rien, et ils n’ont donc pas pu abandonner grand-chose, mais l’affection avec laquelle on donne à Dieu compte plus que la chose même qu’on lui donne. Celui-là quitte beaucoup qui ne se réserve rien. Or Pierre et André ont renoncé à tout, même au désir de posséder quelque chose.
L’aspect matériel de nos dons est très secondaire. Dieu n’a besoin que de notre bonne volonté, c’est-à-dire d’une générosité prête à se défaire de tout par amour pour lui. Une telle disposition est bien sûr incompatible avec toute pensée d’envie ; elle exige donc de se détacher parfaitement de tous les biens terrestres. Avec un art consommé, le pape interprète en ce sens des images qu’il emprunte au prophète Isaïe. Et il termine son Homélie en invitant ses auditeurs à imiter les vertus mêmes qu’ils honorent en saint André. Mais comme on ne peut atteindre d’un seul coup à une telle perfection, notre prudent prédicateur conseille à ses ouailles de modérer d’abord leur convoitise du bien d’autrui par la crainte de Dieu, avant de donner leurs propres biens.
Courte, pleine de bonhomie et de discrétion, cette Homélie est bien caractéristique du style simple et familier de Grégoire. On y voit aussi transparaître son attachement pour le saint apôtre à qui il a voué son monastère du Cælius : André, que les Grecs appellent le « Protoclet » (premier appelé).
Mt 4, 18-22
En ce temps-là, comme il marchait le long de la mer de Galilée, Jésus vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André, son frère ; ils étaient en train de jeter leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Et il leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Eux, laissant aussitôt leurs filets, le suivirent. S’avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, dans une barque avec Zébédée, leur père, en train de réparer leurs filets ; et il les appela. Eux, laissant aussitôt leurs filets et leur père, le suivirent.
Vous avez entendu, frères très chers, qu’au premier appel, Pierre et André ont abandonné leurs filets pour suivre le Rédempteur. Ils ne l’avaient pas encore vu faire de miracles ; ils ne l’avaient rien entendu dire de la récompense éternelle. Et pourtant, au premier commandement du Seigneur, ils ont oublié tout ce qu’on leur voyait posséder.
Et nous, combien de miracles du Seigneur n’avons-nous pas sous les yeux ? De combien de fléaux ne nous afflige-t-il pas ? Combien d’âpres menaces ne viennent-elles pas nous frapper de terreur ? Et cependant, nous négligeons de suivre celui qui nous appelle.
Il siège déjà au Ciel, celui qui nous exhorte à la conversion ; déjà il a courbé les nations sous le joug de la foi ; déjà il a renversé la gloire de ce monde, et par l’accumulation de ses ruines, il annonce l’approche du jour où il nous jugera avec rigueur. Et pourtant, notre esprit orgueilleux ne consent pas à abandonner de plein gré ce qu’il perd tous les jours malgré lui. Que dirons-nous donc, mes très chers, que dirons-nous le jour où le Seigneur nous jugera, puisque ni les préceptes ne peuvent nous détacher de l’amour du siècle présent, ni les châtiments nous en corriger ?
2. Quelqu’un se dit peut-être, dans le secret de ses pensées : qu’ont-ils abandonné de si précieux à la voix du Seigneur, ces deux pêcheurs qui n’avaient presque rien ? Mais en telle matière, frères très chers, c’est l’affection qu’il faut peser, non la richesse. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ne se sont rien réservé. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ont renoncé à tout, si peu que fût ce tout. Nous, au contraire, l’amour nous attache à ce que nous avons, et le désir nous fait courir après ce que nous n’avons pas. Pierre et André, eux, ont beaucoup abandonné, parce que tous deux se sont défaits même du désir de posséder. Ils ont beaucoup abandonné, car en même temps qu’à leurs biens, ils ont également renoncé à leurs convoitises. En suivant le Seigneur, ils ont donc abandonné tout ce qu’ils auraient pu désirer en ne le suivant pas.
Ainsi, en verrait-on certains abandonner beaucoup de choses, qu’on ne devrait pas se dire à part soi : « Je veux bien les imiter dans leur mépris du monde, mais qu’abandonnerai-je ? Je ne possède rien. » Vous abandonnez beaucoup, mes frères, si vous renoncez aux désirs terrestres. En effet, nos biens extérieurs, si petits qu’ils soient, suffisent au Seigneur : c’est le cœur et non la valeur marchande qu’il considère ; il ne regarde pas combien nous lui sacrifions, mais de combien [d’amour] procède notre sacrifice. Car à ne considérer que la valeur marchande extérieure, voilà que nos saints commerçants ont payé de leurs filets et de leur barque la vie éternelle des anges. Il n’y a pas ici de prix fixé ; mais le Royaume de Dieu te coûte ni plus ni moins que ce que tu possèdes. Il coûta ainsi à Zachée la moitié de ses biens, puisqu’il se réserva l’autre moitié pour rembourser au quadruple ce qu’il avait pris injustement (cf. Lc 19, 8). Il coûta à Pierre et à André l’abandon de leurs filets et de leur barque. Il coûta deux piécettes à la veuve (cf. Lc 21, 2), et un verre d’eau fraîche à tel autre (cf. Mt 10, 42). Oui, comme nous l’avons dit, le Royaume de Dieu te coûte ni plus ni moins que ce que tu possèdes.
3. Jugez-en, mes frères, qu’y a-t-il de moins coûteux à acheter et de plus précieux à posséder ? Peut-être n’avons-nous pas même un verre d’eau fraîche à offrir à celui qui en a besoin, mais même en ce cas, une parole divine nous promet que nous ne serons pas inquiétés. Car à la naissance de notre Rédempteur, les habitants de la cité du Ciel se sont montrés et ont proclamé : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » (Lc 2, 14). Aux yeux de Dieu, en effet, la main n’est jamais vide de présents, si l’écrin du cœur est rempli de bonne volonté. Ce qui fait dire au psalmiste : « Ils sont en moi, ô Dieu, les vœux que je dois vous offrir, et je vous rendrai des louanges. » (Ps 56, 13). C’est comme s’il disait clairement : « Même si je n’ai pas de présent à offrir au-dehors, je trouve cependant en moi-même quelque chose à déposer sur l’autel de vos louanges. Puisque nos sacrifices ne vous servent pas à vous nourrir, c’est l’offrande de notre cœur qui est la plus capable de vous fléchir. » Rien, en effet, ne peut être offert à Dieu de plus précieux que la bonne volonté.
Mais qu’est-ce que la bonne volonté ? C’est redouter le malheur du prochain autant que le nôtre, et se réjouir autant de son bonheur que de nos succès ; c’est considérer comme nôtres les dommages subis par les autres, et estimer de même leurs profits ; c’est aimer ses amis, non pour le monde, mais pour Dieu, et même supporter ses ennemis par amour ; c’est ne faire à personne ce qu’on ne veut pas subir, et ne refuser à personne ce qu’on est en droit de désirer pour soi ; c’est non seulement subvenir aux nécessités du prochain selon la mesure de ses forces, mais vouloir même le servir au-delà de ses forces. Y a-t-il donc sacrifice plus précieux que celui dans lequel l’âme, présentant son offrande à Dieu sur l’autel de son cœur, s’immole elle-même ?
4. Mais on ne s’acquitte pleinement de ce sacrifice de la bonne volonté qu’à la condition de renoncer entièrement à toute cupidité terrestre. Car tout ce que nous désirons en ce monde, nous l’envions sans aucun doute à notre prochain. Ce qu’un autre acquiert, en effet, paraît nous manquer. Et comme l’envie est toujours opposée à la bonne volonté, dès que l’envie s’est emparée de l’âme, la bonne volonté s’en éloigne. C’est pourquoi les saints prédicateurs, afin de pouvoir aimer parfaitement leur prochain, se sont appliqués à ne rien aimer en ce siècle, à n’y jamais rien désirer, et à n’y rien posséder, fût-ce sans s’y attacher.
C’est en voyant de tels hommes qu’Isaïe a dit fort à propos : « Qui sont ceux-ci qui volent comme des nuages, et qui sont comme des colombes à leurs fenêtres ? » (Is 60, 8). Il les a vus mépriser les choses de la terre, s’approcher en esprit de celles du Ciel, commander d’un mot à la pluie, briller par leurs miracles. Aussi, ceux qu’une sainte prédication et une vie sublime avaient élevés loin des contagions de la terre, il les a désignés à la fois comme des hommes qui volent et comme des nuages. Les fenêtres, ce sont nos yeux, car c’est par eux que l’âme voit ce qu’elle convoite au-dehors. Quant à la colombe, c’est un animal simple et dépourvu du fiel de la méchanceté. Ils sont donc comme des colombes à leurs fenêtres, ceux qui ne désirent rien en ce monde, qui regardent toutes choses avec simplicité, et qui ne se laissent pas emporter par le désir avide de ce qu’ils voient. Au contraire, ce n’est pas à des colombes à leurs fenêtres, mais à un faucon, que ressemble celui qui ne respire que convoitise pour tout ce qui lui tombe sous les yeux.
Puisque nous célébrons aujourd’hui la fête du bienheureux apôtre André, frères très chers, il nous faut imiter ce que nous honorons [en lui]. Que l’honneur rendu [au saint] par notre âme transformée témoigne du zèle de notre dévotion : méprisons ce qui est de la terre, et par l’abandon des biens transitoires, achetons les biens éternels. Si nous ne pouvons pas encore abandonner ce qui est nôtre, du moins ne convoitons pas ce qui est aux autres. Et si notre âme n’est pas encore embrasée du feu de la charité, qu’elle garde en son ambition le frein de la crainte, afin que fortifiée par un continuel progrès et réprimant son désir des biens d’autrui, elle arrive un jour à mépriser les siens propres, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ…
Homélie 6
Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Marcellin et Pierre
10 décembre 590 (un dimanche de l’Avent)
Le témoignage rendu à jean par Jésus
Le prédicateur explique pourquoi saint Jean-Baptiste a semblé douter que Jésus fût « celui qui devait venir », après l’avoir montré aux Juifs et baptisé. Cette question continue à passionner les exégètes d’aujourd’hui. Et si la position du saint pape a peu de chance de recueillir leurs suffrages, elle n’en est pas moins riche de sens théologique.
Après avoir résolu cette difficulté, l’orateur dresse le tableau des qualités de Jean : il n’est ni semblable à un roseau agité par le vent, ni vêtu d’habits douillets. Il est plus qu’un prophète : un ange, au sens étymologique de ce mot. Chacun de nous peut aussi mériter d’être appelé un ange, et Grégoire dit comment. La finale va surprendre ceux qui s’imaginent qu’il a fallu attendre le concile Vatican II pour que l’Église encourage l’apostolat des laïcs. Un pape du vie siècle ne craignait pas de le faire avec des images fort parlantes.
Mt 11, 2-10
En ce temps-là, comme Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ, il envoya deux de ses disciples lui dire : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus leur répondit : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez entendu et vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés ; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet ! » Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules au sujet de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ? Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un homme vêtu d’habits douillets ? Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. Car c’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange au-devant de toi, pour préparer la voie devant toi. »
Une question, frères très chers, se pose à nous : Jean était un prophète, et même plus qu’un prophète, puisqu’il a fait connaître le Seigneur venant se faire baptiser dans le Jourdain, en déclarant : « Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29), et que considérant à la fois sa propre bassesse et la puissance de la divinité du Seigneur, il a dit : « Celui qui est terrestre a aussi un langage terrestre, mais celui qui vient du Ciel est au-dessus de tous » (Jn 3, 31) ; pourquoi donc, une fois emprisonné, envoie-t-il ses disciples demander : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » comme s’il ne connaissait pas celui qu’il avait montré, et comme s’il ne savait pas que le Christ était bien celui qu’il avait proclamé en le prophétisant, en le baptisant et en le montrant ?
Mais cette question trouve vite sa réponse si l’on examine le temps et l’ordre dans lesquels se sont déroulés les faits. Sur les rives du Jourdain, Jean a affirmé que Jésus était le Rédempteur du monde ; une fois emprisonné, il demande pourtant s’il est bien celui qui doit venir. Ce n’est pas qu’il doute que Jésus soit le Rédempteur du monde, mais il cherche à savoir si celui qui était venu en personne dans le monde, va aussi descendre en personne dans les prisons infernales. Car celui que Jean a déjà annoncé au monde comme précurseur, il le précède encore aux enfers par sa mort. Il demande donc : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » C’est comme s’il disait clairement : « De même que tu as daigné naître pour les hommes, fais-nous savoir si tu daigneras aussi mourir pour eux, en sorte que précurseur de ta naissance, je le devienne aussi de ta mort, et que j’annonce aux enfers que tu vas venir, comme j’ai déjà annoncé au monde que tu étais venu. »
C’est pour cela que la réponse du Seigneur, à la question ainsi posée, traite de l’abaissement de sa mort aussitôt après avoir énuméré les miracles opérés par sa puissance, quand il dit : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés ; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet ! » À la vue de tant de signes et de si grands prodiges, nul n’avait sujet de se scandaliser, mais bien plutôt d’admirer. Il s’éleva cependant un grave scandale à son endroit dans l’esprit des infidèles lorsqu’ils le virent mourir, même après tant de miracles. D’où le mot de Paul : « Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens. » (1 Co 1, 23). Oui, les hommes regardèrent comme une folie que l’Auteur de la vie mourût pour eux ; et l’homme a trouvé moyen de se scandaliser à son sujet pour ce qui aurait dû exciter davantage sa reconnaissance. Car Dieu doit être honoré d’autant plus dignement par les hommes qu’il a été jusqu’à subir pour eux des traitements indignes.
Quel est donc le sens des paroles du Seigneur : « Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet ! » Ne veut-il pas désigner clairement l’abjection et l’abaissement de sa mort ? C’est comme s’il disait ouvertement : « Il est vrai que je fais des choses admirables, mais je ne refuse pas pour autant d’en souffrir d’ignominieuses ; puisque je vais te suivre [Jean-Baptiste] en mourant, que les hommes se gardent bien de mépriser en moi la mort, eux qui vénèrent en moi les miracles. »
2. Écoutons ce que notre Rédempteur dit aux foules au sujet de Jean, après avoir renvoyé ses disciples : « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ? » Il n’énonce pas cela pour l’affirmer, mais pour le nier. Le roseau fléchit dès que la brise l’effleure. Que désigne-t-il, sinon l’esprit charnel, qui s’incline d’un côté ou de l’autre dès qu’il est touché par la flatterie ou la critique ? En effet, qu’une bouche humaine vienne à souffler sur lui la brise de la flatterie, et le voilà qui se réjouit, s’enorgueillit et s’infléchit tout entier par complaisance. Mais qu’un souffle de critique sorte de la bouche même dont provenait la brise de la louange, et il s’incline aussitôt de l’autre côté dans un accès de fureur. Jean, lui, n’était pas un roseau agité par le vent : ni la faveur ne le rendait caressant en le flattant, ni la critique, d’où qu’elle vînt, ne le rendait violent en le mettant en colère. La prospérité ne pouvait l’élever, ni l’adversité le fléchir. Non, Jean n’était pas un roseau agité par le vent : aucun revirement de situation ne faisait plier sa droiture.
Apprenons donc, frères très chers, à ne pas être des roseaux agités par le vent. Affermissons notre âme exposée aux brises des paroles ; demeurons en notre esprit d’une stabilité inflexible. Ne nous laissons jamais entraîner à la colère par la critique, ni incliner par la flatterie à une complaisance et une indulgence exagérées. Ne nous élevons pas dans la prospérité, ne nous troublons pas dans l’adversité, en sorte que fixés dans la solidité de la foi, nous ne nous laissions aucunement ébranler par la mobilité des choses qui passent.
3. La suite du texte nous rapporte encore ces paroles du Seigneur : « Qu’êtes-vous donc allés voir au désert ? Un homme vêtu d’habits douillets ? Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois. » On raconte en effet que Jean était vêtu d’un tissu en poil de chameau. Et pourquoi affirmer : « Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois », sinon pour indiquer en une formule claire que ce n’est pas le Roi du Ciel, mais les rois de la terre que servent ceux qui ne veulent pas souffrir d’âpretés pour Dieu, mais qui se donnent tout entiers aux choses extérieures, et recherchent en la vie présente ce qui est douillet et délectable ? Ne nous figurons donc pas que le superflu et la recherche dans le vêtement soient innocents de tout péché. Si ce n’était pas une faute, le Seigneur n’aurait en aucune manière loué Jean pour la rudesse de son vêtement. Si ce n’était pas une faute, jamais l’apôtre Pierre, dans son épître, n’aurait détourné les femmes de désirer des vêtements précieux, par ces mots : « Pas de vêtements précieux. » (1 P 3, 3). Mesurez quelle faute il peut y avoir pour des hommes à rechercher ce que le pasteur de l’Église a pris soin d’interdire même aux femmes.
4. Qu’on dise de Jean qu’il n’était pas vêtu d’habits douillets peut aussi être compris en un autre sens : il n’était pas vêtu d’habits douillets, du fait qu’il n’a pas encouragé les pécheurs dans leur manière de vivre par des caresses, mais les a réprimandés avec vigueur par de rudes invectives, en disant : « Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » (Mt 3, 7). Salomon déclare aussi à ce propos : « Les paroles des sages sont comme des aiguillons et comme des clous plantés en haut. »
(Qo 12, 11). Les paroles des sages sont comparées à des clous et à des aiguillons, parce qu’ils ne cherchent pas à flatter les fautes des coupables, mais à les piquer.
5. « Qu’êtes-vous donc allés voir au désert ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. » La fonction du prophète est seulement d’annoncer les choses à venir, et non de les montrer accomplies. Jean est donc plus qu’un prophète, car celui qu’il avait prophétisé en le précédant, il le montrait également en le désignant. Mais puisque notre Rédempteur a nié que Jean fût un roseau agité par le vent, puisqu’il a dit qu’il n’était pas vêtu d’habits somptueux, puisqu’il a témoigné que le nom de prophète était pour lui insuffisant, écoutons maintenant quel titre digne de lui on peut lui décerner. « C’est de lui, poursuit le Seigneur, qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange au-devant de toi, pour préparer la voie devant toi. » Au mot grec « ange » correspond en latin nuncius [celui qui annonce]. Il est donc à propos d’appeler « ange » celui qui est envoyé annoncer le Juge suprême, pour marquer par son nom même la haute fonction qu’il remplit par ses œuvres. Le nom est élevé, mais la vie [de celui qui le porte] ne lui est pas inférieure.
6. Plaise à Dieu, frères très chers, que nous ne le disions pas pour notre condamnation, mais tous ceux qui portent le nom de prêtre sont appelés des anges, comme l’affirme le prophète : « Les lèvres du prêtre ont la garde de la science, et c’est à sa bouche qu’on demande la Loi, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées. » (Ml 2, 7)
Cependant, chacun de vous peut mériter, s’il le veut, ce titre élevé. Tous, dans la mesure de vos possibilités, pour autant que vous avez reçu les inspirations divines de la grâce, si vous détournez votre prochain de sa méchanceté, si vous vous occupez de l’exhorter à bien se conduire, si vous avertissez celui qui pèche de l’éternité du Royaume et de l’éternité du supplice, alors vos paroles pour annoncer les saintes vérités font de vous des anges, à n’en pas douter. Et que personne n’aille dire : « Je ne suis pas capable de donner des avertissements, et je n’ai pas d’aptitude pour exhorter autrui. » Fais ce que tu peux, de peur qu’on ne te réclame dans les tourments le don que tu as si mal gardé. Il n’avait pas reçu plus qu’un unique talent, celui qui s’appliqua à le cacher plutôt qu’à en faire l’aumône.
Nous savons que pour le Tabernacle de Dieu, on ne fit pas seulement des coupes, mais aussi des tasses, comme le Seigneur le commandait (cf. Ex 37, 16). Les coupes représentent une doctrine surabondante, et les tasses, des connaissances bornées et étriquées. L’un, tout rempli de la doctrine de vérité, abreuve les esprits de ceux qui l’écoutent : c’est une coupe qu’il tend à autrui par ce qu’il lui dit. Un autre ne sait pas bien exprimer ce qu’il pense, mais quand il l’annonce tant bien que mal, c’est comme s’il donnait à en goûter un échantillon dans une tasse. Établis dans le Tabernacle de Dieu, c’est-à-dire dans la sainte Église, si vous ne pouvez servir à votre prochain des coupes de sage doctrine, donnez-lui les tasses d’une bonne parole, pour autant que la bonté de Dieu vous en rend capables.
Dans la mesure où vous estimez avoir fait des progrès, entraînez les autres après vous. Sur le chemin de Dieu, désirez avoir des compagnons de route. Si l’un d’entre vous, mes frères, va au forum, ou peut-être au bain, il invite à venir avec lui celui qu’il trouve inoccupé. Laissez-vous donc instruire par votre manière d’agir naturelle : si vous allez à Dieu, tâchez de ne pas arriver seuls auprès de lui. Car il est écrit : « Que celui qui entend dise : Viens ! » (Ap 22, 17) ; ainsi, celui qui a déjà reçu en son cœur l’appel du céleste amour doit répercuter cet appel au-dehors en exhortant ses proches.
Lui manque-t-il du pain pour donner l’aumône à celui qui n’a rien ? Il peut lui faire un don plus excellent, puisqu’il a une langue. Il est plus grand, en effet, de restaurer par l’aliment de la parole une âme destinée à vivre dans l’éternité que de rassasier d’un pain terrestre un ventre appartenant à une chair qui doit mourir. Ne refusez donc pas, frères très chers, l’aumône de la parole à vos proches.
Vous et moi, gardons-nous des paroles oiseuses, évitons de parler inutilement. Pour autant que nous pouvons résister à notre langue, ne la laissons pas lancer des paroles en l’air, alors que le Juge déclare : « Au jour du jugement, les hommes rendront compte de toute parole oiseuse qu’ils auront dite. » (Mt 12, 36). Or est oiseuse la parole qui n’a pas de réelle utilité, ou qui manque de vraie nécessité. Que vos conversations cessent donc d’être oiseuses, et s’appliquent à édifier autrui. Considérez avec quelle rapidité s’enfuient les jours de cette vie, voyez quelle sera la rigueur du Juge qui doit venir. Ce Juge, gardez-le devant les yeux de votre cœur. Ce Juge, prêchez-le à l’âme de vos proches. Ainsi, votre zèle à l’annoncer dans la mesure de vos forces vous vaudra avec Jean l’honneur d’être appelés par lui des anges. Qu’il daigne lui-même vous l’accorder, lui qui, étant Dieu, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.