Homélie 7
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre
17 décembre 590 (un dimanche de l’Avent)
Le Témoignage de Jean sur le Christ
L’évangile du jour faisant ressortir l’humilité de saint Jean-Baptiste, le pape va profiter de son commentaire du texte sacré pour traiter de cette vertu. Ce plan bipartite (explication de l’évangile, exposé sur une vertu) est très courant chez notre orateur : nous le retrouverons dans la suite des Homélies.
Dans son commentaire, saint Grégoire explique ce que peut avoir d’étonnant le témoignage que Jean-Baptiste rendit à Jésus, et qu’il se rendit à lui-même, en confessant qu’il n’était pas le Christ, ni Élie, ni un prophète, mais seulement « la voix de celui qui crie dans le désert ».
Le prédicateur remarque ensuite que Jean avait reçu des lumières prophétiques sans équivalent. Or le voici qui proclame son ignorance ! Un tel exemple invite les chrétiens à l’humilité, et plus particulièrement les justes : l’orgueil les met en danger de perdre tout le bénéfice de leurs vertus, et seule l’humilité peut les préserver de ce malheur. Ayant posé l’universelle nécessité de la vertu d’humilité, Grégoire propose trois moyens pour l’acquérir : se regarder par son côté faible ; se rappeler ses péchés passés ; bien juger des autres, même quand on les voit mal agir. Après ces conseils pratiques, l’orateur s’attache à prouver l’excellence de l’humilité. Bien loin d’être synonyme de pusillanimité, c’est elle qui nous conserve la vraie grandeur. Le pape fait ici appel à l’autorité d’Isaïe, de saint Paul et de Dieu lui-même ; puis il illustre son affirmation par l’exemple admirable du roi David, qui s’est montré grand en ses actes, mais a su garder d’humbles sentiments de lui-même. Aurions-nous donc comme lui accompli des actions d’éclat, elles n’auraient aucune valeur sans « l’assaisonnement de l’humilité », car sans humilité, toutes les vertus ne sont que poussière au vent.
Frappe des formules, expressivité des images, tout contribue à faire de ce petit exposé un joyau de littérature ascétique.
En ce temps-là, les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites à Jean pour l’interroger : « Qui es-tu ? » Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : « Je ne suis pas le Christ. » Et ils l’interrogèrent : « Quoi donc ? Es-tu Élie ? » Il dit : « Je ne le suis pas. » « Es-tu le prophète ? » Il répondit : « Non. » Ils lui dirent alors : « Qui es-tu donc, pour que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés ? Que dis-tu de toi-même ? » Il dit : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe. » Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens. Et ils l’interrogèrent et lui dirent : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni le Christ, ni Élie, ni le prophète ? » Jean leur répondit : « Moi, je baptise dans l’eau ; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas. C’est celui qui doit venir après moi, lui qui a passé devant moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale. » Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.
Les paroles de cette lecture, frères très chers, nous font valoir l’humilité de Jean. Lui dont la vertu était si grande qu’on aurait pu le prendre pour le Christ, il choisit de rester sagement dans son rôle, sans se laisser follement entraîner par l’opinion humaine au-dessus de lui-même. « Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : ‹Je ne suis pas le Christ.› » En déclarant : « Je ne suis pas », il a clairement nié ce qu’il n’était pas, mais il n’a pas nié ce qu’il était, afin qu’en disant la vérité, il devînt membre de celui dont il ne revendiquait pas faussement le nom. Parce qu’il ne voulut pas chercher à prendre le nom du Christ, il devint membre du Christ. En s’appliquant à reconnaître humblement sa propre faiblesse, il mérita de participer vraiment à la grandeur du Christ.
Mais la présente lecture nous remet à l’esprit une autre affirmation de notre Rédempteur, qui, rapprochée des paroles de la lecture de ce jour, soulève une question très embarrassante. En effet, en un autre endroit, le Seigneur, interrogé par ses disciples au sujet de la venue d’Élie, répondit : « Élie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu ; mais ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu. Et si vous voulez le savoir, Jean lui-même est Élie. » (Mt 17, 12). Or, ayant été interrogé, Jean déclare : « Je ne suis pas Élie. » Que veut dire cela, frères très chers ? La Vérité affirme une chose, et le prophète de la Vérité la nie ? Car il y a opposition complète entre ces expressions : « Il l’est » et « Je ne le suis pas ». Comment donc Jean est-il le prophète de la Vérité, s’il contredit les paroles de celui qui est la Vérité ? Mais si nous recherchons la vérité avec précision, nous trouverons comment ce qui paraît se contredire ne se contredit pas. L’ange n’avait-il pas annoncé à Zacharie, au sujet de Jean : « Il marchera devant lui dans l’esprit et la puissance d’Élie. » (Lc 1, 17). On dit qu’il viendra dans l’esprit et la puissance d’Élie, parce que de même qu’Élie devancera le second avènement du Seigneur, Jean devance le premier. Comme Élie est destiné à venir en précurseur du Juge, ainsi Jean a-t-il été établi précurseur du Rédempteur. Jean était donc Élie en esprit ; il ne l’était pas en personne. Par conséquent, ce que le Seigneur affirme de l’esprit, Jean le nie de la personne. Il convenait en effet que le Seigneur, s’adressant à ses disciples, parlât de Jean selon l’esprit, et que Jean, répondant à la même question devant des foules charnelles, leur parlât, non de son esprit, mais de son corps. Ce que Jean nous fait entendre semble donc contraire à la vérité, mais il ne s’est pourtant pas écarté du chemin de la vérité.
2. Après avoir déclaré n’être pas un prophète — car il pouvait non seulement prédire le Rédempteur, mais aussi le montrer — Jean explique aussitôt qui il est, en ajoutant : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert. »
Vous savez, frères très chers, que le Fils unique est appelé le Verbe du Père, comme Jean l’atteste en disant : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. » (Jn 1, 1). Vous savez, pour avoir vous-même parlé, que la voix doit commencer par retentir pour que le verbe puisse être entendu. Jean affirme donc être la voix, parce qu’il précède le Verbe. Devançant l’avènement du Seigneur, Jean est appelé la voix, du fait que par son ministère, le Verbe du Père est entendu des hommes. Il crie dans le désert, puisqu’il annonce à la Judée abandonnée et désertée que le Rédempteur va la consoler.
Mais que crie-t-il ? Ce qu’il ajoute nous le fait savoir : « Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe. » Le chemin du Seigneur vers le cœur [de l’homme] est rendu droit quand celui-ci écoute humblement la parole de vérité. Le chemin du Seigneur vers le cœur [de l’homme] est rendu droit quand celui-ci dispose sa vie dans le sens du précepte [divin]. C’est pourquoi il est écrit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. » (Jn 14, 23)
Quiconque gonfle son esprit de superbe, quiconque est étouffé par les ardeurs de l’avarice, quiconque se souille des avilissements de la luxure, ferme la porte de son cœur à la vérité ; il se retranche en son âme par les verrous de ses vices afin d’empêcher le Seigneur de venir à lui.
3. Ceux qui étaient envoyés s’enquièrent encore : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni Élie, ni le Christ, ni le prophète ? » Ils ne disent pas cela par désir de connaître la vérité, mais par malice et hostilité, comme l’évangéliste le donne tacitement à entendre, en ajoutant : « Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens. » C’est comme s’il disait clairement : « Ces hommes qui interrogent Jean sur ses actes sont incapables de chercher un enseignement, ils ne savent que jalouser. »
Cependant, un saint ne se détourne pas de son ardeur au bien, même quand on l’interroge avec perversité. C’est pourquoi Jean répond encore aux paroles de jalousie par des enseignements porteurs de vie. Il ajoute en effet aussitôt : « Moi, je baptise dans l’eau ; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas. » Ce n’est pas dans l’esprit, mais dans l’eau que Jean baptise. Impuissant à pardonner les péchés, il lave par l’eau le corps des baptisés, mais ne lave pourtant pas l’esprit par le pardon. Pourquoi donc baptise-t-il, s’il ne remet pas les péchés par son baptême ? Pourquoi, sinon pour rester dans la ligne de son rôle de précurseur ? De même qu’en naissant, il avait précédé le Seigneur qui allait naître, il précédait aussi, en baptisant, le Seigneur qui allait baptiser ; lui qui avait été le précurseur du Christ par sa prédication, il le devenait également en administrant un baptême qui était l’image du sacrement.
Jean a ici annoncé un mystère, lorsqu’il a déclaré à la fois que le Christ se tenait au milieu des hommes et qu’il n’en était pas connu, puisque le Seigneur, quand il se montra dans la chair, était à la fois visible en son corps et invisible en sa majesté. Parlant du Christ, Jean ajoute : « Celui qui vient après moi a passé devant moi. » Il dit : « Il a passé devant moi », comme s’il disait : « Il a été placé devant moi ». Il vient donc après moi, puisqu’il est né après ; mais il a passé devant moi, parce qu’il m’est supérieur. Traitant cette question un peu plus haut, il a expliqué les causes de la supériorité du Christ lorsqu’il a précisé : « Car il était avant moi » (Jn 1, 16), comme pour dire clairement : « S’il l’emporte sur moi, alors qu’il est né après moi, c’est que le temps de sa naissance ne le resserre pas dans des limites : né d’une mère dans le temps, il est engendré par le Père hors du temps. »
Jean manifeste quel humble respect il lui doit, en poursuivant : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale. » Il était de coutume chez les anciens que si quelqu’un refusait d’épouser une jeune fille qui lui était promise, il dénouât la sandale de celui à qui il revenait d’être son époux par droit de parenté [01]. Or le Christ ne s’est-il pas manifesté parmi les hommes comme l’Époux de la sainte Église ? Et n’est-ce pas de lui que Jean affirme : « Celui qui a l’épouse est l’époux. » (Jn 3, 29). Mais parce que les hommes ont pensé que Jean était le Christ — ce que Jean lui-même nie — il se déclare avec raison indigne de dénouer la courroie de sa chaussure. C’est comme s’il disait clairement : « Je ne peux pas mettre à nu les pieds de notre Rédempteur, puisque je ne m’arroge pas à tort le nom d’époux. »
Mais on peut aussi comprendre cela d’une autre façon. Qui ne sait, en effet, que les sandales sont faites de cuir d’animaux morts ? Or le Seigneur, venant en son Incarnation, s’est pour ainsi dire manifesté les sandales aux pieds, car il a assumé en sa divinité ce qu’il y a en nous de mortel et de corruptible. C’est pourquoi il dit, par la bouche du prophète : « J’étendrai ma sandale sur l’Idumée. » (Ps 60, 10). L’Idumée désigne les païens, et la sandale, notre condition mortelle assumée par le Seigneur. Il affirme donc qu’il étend sa sandale sur l’Idumée, parce que se faisant connaître aux païens en la chair, sa divinité est en quelque sorte venue à nous les sandales aux pieds. Mais de cette Incarnation, l’œil humain est impuissant à pénétrer le mystère. Il ne peut en effet absolument pas saisir comment le Verbe prend un corps, comment l’être spirituel le plus haut, qui est source de la vie, prend une âme dans le sein d’une mère, comment celui qui n’a pas de commencement vient à l’existence et est conçu. La courroie de la sandale, c’est le lien de ce mystère. Jean ne peut dénouer la courroie de la sandale du Seigneur, car même lui qui a connu l’Incarnation par l’esprit de prophétie, il demeure impuissant à en sonder le mystère. Et pourquoi dire : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale », sinon pour reconnaître ouvertement et humblement son ignorance ? C’est comme s’il disait clairement : « Comment s’étonner qu’il me soit supérieur, puisque même si je vois bien qu’il est né après moi, je ne peux saisir le mystère de sa naissance ? » Voilà comment Jean, tout rempli qu’il soit de l’esprit de prophétie, et admirable par l’éclat de sa science, nous fait pourtant savoir son ignorance.
4. À ce propos, frères très chers, nous devons considérer et méditer très attentivement la conduite des saints : même quand ils savent certaines choses d’une manière admirable, ils tâchent de se remettre devant les yeux de l’esprit ce qu’ils ne savent pas, afin de conserver en eux la vertu d’humilité. S’examinant ainsi du côté où ils sont faibles, ils empêchent leur âme de s’élever du côté où elle est parfaite. Car si la science de Dieu est une vertu, l’humilité est la gardienne de la vertu. Il ne reste donc qu’à humilier notre esprit en tout ce qu’il sait, pour lui éviter de se voir arracher par le vent de l’orgueil ce que sa vertu de science avait rassemblé.
Quand vous faites le bien, mes frères, rappelez-vous toujours ce que vous avez fait de mal : votre âme, ayant ainsi la prudence de prêter attention à ses fautes, n’aura jamais l’imprudence de se complaire dans ses bonnes actions. Estimez vos proches meilleurs que vous, surtout ceux dont vous n’avez pas la charge ; car même si vous les voyez commettre quelque mal, vous ignorez tout ce qui se cache de bien en eux.
Efforcez-vous d’être grands, mais ignorez pourtant, d’une certaine manière, que vous l’êtes, pour ne pas perdre cette grandeur par la suffisance que vous mettriez à vous l’attribuer. N’est-ce pas ce que dit le prophète : « Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux et avisés selon votre propre sens. » (Is 5, 21). Et Paul déclare : « Ne vous prenez pas pour des gens avisés. » (Rm 12, 16). Dans le même sens, il est dit à Saül, qui s’enorgueillissait : « Quand tu étais petit à tes propres yeux, tu as été fait roi sur les tribus d’Israël. » (1 S 15, 17). C’est comme si Dieu lui affirmait clairement : « Alors que tu te regardais comme petit, je t’ai fait grand de préférence aux autres. Mais parce que tu te regardes comme grand, je t’estime petit. » À l’opposé de cette attitude, lorsque David tint pour rien la puissance de sa royauté en dansant devant l’arche d’alliance du Seigneur, il dit : « Je veux danser, paraître encore plus vil que je ne l’ai paru, et être humble à mes yeux. » (2 S 6, 21-22). Quel autre ne s’exalterait d’avoir brisé la mâchoire des lions et disloqué les pattes des ours (cf. 1 S 17, 35), d’avoir été élu de préférence à ses frères aînés et d’avoir été oint pour gouverner un royaume dont le roi avait été rejeté (cf. 1 S 16, 6-13), d’avoir abattu d’une seule pierre ce Goliath redouté de tous (cf. 1 S 17, 49), d’avoir rapporté sur l’ordre du roi un nombre convenu de prépuces pris à des ennemis morts (cf. 1 S 18, 27), d’avoir reçu le royaume promis, d’avoir enfin dominé sans opposition tout le peuple d’Israël (cf. 2 S 5, 1-5) ? Et pourtant, en toutes ces choses, David se méprise et se reconnaît abject à ses propres yeux.
Si donc les saints, même quand ils accomplissent des actions courageuses, ont d’humbles sentiments d’eux-mêmes, que diront pour leur excuse ceux qui se gonflent d’orgueil sans pratiquer la vertu ? Mais quelles que soient les bonnes œuvres qu’on réalise, elles sont sans valeur si elles ne sont assaisonnées d’humilité : une action admirable accomplie avec orgueil ne nous élève pas, mais nous appesantit davantage. Celui qui cumule les vertus sans humilité est semblable à un homme qui porte de la poussière en plein vent, et qui en est d’autant plus aveuglé qu’il paraît en porter davantage. En tout ce que vous faites, mes frères, conservez donc l’humilité, comme racine obligée de vos bonnes œuvres. Ne regardez pas ceux que vous avez déjà dépassés, mais ceux qui vous dépassent encore, pour qu’en vous proposant les meilleurs en exemple, vous puissiez monter toujours plus haut grâce à l’humilité.
________________________________
[01] Saint Grégoire fait probablement allusion à un passage du livre de Ruth (4, 7), qui parle d’une coutume analogue.
Homélie 8
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de la bienheureuse Vierge Marie,
le jour de la Nativité du Seigneur
25 décembre 590 (messe de Minuit)
La naissance de Jésus
Cette Homélie de la nuit de Noël porte naturellement sur la naissance du Sauveur. Elle est très courte, et Grégoire en donne la raison au début.
Il explique ensuite pourquoi Jésus naît dans la petite ville de Bethléem, nom qui signifie « Maison du pain », et pourquoi on le couche dans une mangeoire.
Puis le prédicateur s’étonne que les anges se manifestent comme nos compagnons dans la nuit de Noël, tandis que jusque-là, ils laissaient les hommes les adorer. La raison qu’il en donne lui permet d’exhorter ses ouailles à se rendre dignes d’un tel honneur. La finale, qui trace une petite règle de vie, est de toute beauté. Sa dernière phrase est frappée comme une sentence apte à se graver dans la mémoire des auditeurs.
Lc 2, 1-14
En ce temps-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu sous Quirinius, gouverneur de Syrie, et tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Nazareth, en Galilée, à la ville de David, Bethléem, en Judée, car il était de la maison et de la famille de David, pour se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter s’accomplit. Et elle mit au monde son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie.
Il y avait dans ces parages des bergers qui passaient la nuit à veiller à la garde de leurs troupeaux. Et voici qu’un ange du Seigneur parut auprès d’eux, tandis que la lumière de Dieu les enveloppait ; ils furent saisis d’une grande crainte. Mais l’ange leur dit : « Ne craignez pas. Voici que je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui un Sauveur, le Christ Seigneur, dans la ville de David. Vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche. » Et soudain, il y eut avec l’ange une multitude de la milice céleste, qui louait Dieu et disait : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »
Puisque nous devons à la largesse de Dieu de célébrer trois fois la messe aujourd’hui, nous ne pouvons vous parler longuement de l’évangile qui vient d’être lu. Mais la Nativité même de notre Rédempteur nous oblige à vous adresser au moins quelques mots.
Pourquoi ce recensement du monde juste avant la naissance du Seigneur ? N’était-ce pas pour annoncer clairement que venait alors dans la chair celui qui ferait le recensement de ses élus dans l’éternité ? À l’inverse, le prophète dit au sujet des réprouvés : « Qu’ils soient rayés du livre des vivants, et qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes. » (Ps 69, 29)
Il convient par ailleurs que le Seigneur naisse à Bethléem, car Bethléem signifie « Maison du pain ». Et n’est-ce pas notre Rédempteur lui-même qui a déclaré : « Je suis le pain vivant descendu du Ciel. » (Jn 6, 41). Ainsi, le lieu de naissance du Seigneur a par avance reçu le nom de « Maison du pain », parce que devait y apparaître revêtu de chair celui qui rassasierait intérieurement les âmes des élus.
Il naît, non dans la maison de ses parents, mais en chemin, afin de montrer qu’en empruntant notre nature humaine, il naissait comme en un lieu étranger. Étranger, non par rapport à sa puissance, mais à sa nature. Car pour ce qui est de sa puissance, il est écrit : « Il est venu chez lui. » (Jn 1, 11). Et s’il est né en sa nature avant tous les temps, il est venu prendre notre nature au cours du temps. Tout en demeurant l’Éternel, il s’est manifesté dans le temps : c’est donc bien en un lieu étranger qu’il est descendu.
Et puisque le prophète affirme : « Toute chair est comme l’herbe » (Is 40, 6), le Seigneur, en se faisant homme, a changé notre herbe en blé, lui qui s’est désigné en disant : « Si le grain de blé tombant en terre ne meurt pas, il demeure seul. » (Jn 12, 24). C’est pourquoi, aussitôt après sa naissance, on le couche dans une mangeoire, afin qu’il y nourrisse du froment de sa chair ces saints animaux que sont les fidèles, et qu’il ne les laisse pas privés de cette nourriture de l’intelligence qui dure éternellement.
Pourquoi l’ange apparaît-il aux bergers lorsqu’ils veillent, et pourquoi la lumière de Dieu les enveloppe-t-elle, sinon parce que les pasteurs attentifs à bien conduire le troupeau de leurs fidèles méritent entre tous de voir les choses d’en haut ? Et quand ils veillent avec amour sur leurs troupeaux, la grâce divine les illumine avec plus d’abondance.
2. C’est un ange qui annonce la naissance du Roi, et les chœurs des anges joignent leur voix à la sienne, et dans leur joie commune ils chantent : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Avant que notre Rédempteur ne naisse dans la chair, nous étions en discorde avec les anges, nous étant beaucoup éloignés de leur éclatante pureté par la corruption du premier péché et par nos fautes de chaque jour. Et comme nos péchés nous avaient rendus étrangers à Dieu, les anges, ces habitants de la cité de Dieu, nous tenaient pour étrangers à leur société. Mais depuis que nous avons connu notre Roi, les anges nous ont reconnus pour leurs concitoyens. Et parce que le Roi du Ciel a assumé notre chair pétrie de terre, les anges ont cessé de mépriser notre faiblesse du haut de leur sublimité : ils retrouvent la paix avec nous, oublient les griefs de notre ancienne discorde, et honorent désormais comme des compagnons ceux qu’ils méprisaient auparavant comme des êtres faibles et misérables. Voilà pourquoi Lot (cf. Gn 19, 1) et Josué (cf. Jos 5, 14) adoraient les anges sans en être empêchés, alors que Jean, dans son Apocalypse, ayant voulu adorer un ange, en fut empêché par ce dernier, qui lui dit : « Garde-toi de le faire, car je suis serviteur au même titre que toi et tes frères. » (Ap 22, 9). Pourquoi les anges, qui, avant la venue du Rédempteur, se laissent adorer par les hommes sans mot dire, s’y refusent-ils après sa venue ? Ne serait-ce pas que voyant élevée au-dessus d’eux notre nature, qu’ils avaient d’abord méprisée, ils redoutent de la voir se prosterner à leurs pieds ? Ils n’osent plus mésestimer comme au-dessous d’eux cette faible nature qu’ils révèrent maintenant au-dessus d’eux dans le Roi du Ciel. Et ils acceptent volontiers l’homme pour compagnon, depuis que leur adoration monte vers l’Homme-Dieu.
Veillons donc, frères très chers, à ne nous souiller d’aucune impureté, nous qui, dans la prescience éternelle, sommes les concitoyens de la cité de Dieu et les égaux de ses anges. Témoignons de notre dignité par toute notre conduite : ne nous laissons aucunement polluer par la luxure, ni charger la conscience de la moindre pensée honteuse, ni mordre en notre âme par la méchanceté, ni ronger par la rouille de l’envie, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par l’attrait des séductions terrestres, ni enflammer par la colère ; car les hommes ont été appelés dieux (cf. Ps 82, 6).
Ô homme, défends donc en toi l’honneur de Dieu contre les vices, puisque c’est pour toi que Dieu s’est fait homme, lui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
Homélie 9
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Sylvestre,
le jour de sa fête
31 décembre 590
La parabole des talents
Saint Grégoire explique ce que signifient les talents de la parabole, et comment le mauvais serviteur qui enfouit le sien est l’image des mauvais chrétiens qui ont peur d’entrer dans la voie de la sainteté. Le pape montre ensuite dans le détail que tous ont reçu quelque chose qui les oblige, et quel usage chacun doit faire des divers biens reçus par lui.
Un tel commentaire révèle le souci que le pasteur apporte à indiquer leur devoir d’état à ses ouailles. L’exégèse un peu alambiquée du nombre des talents reçus par chaque serviteur risque de déconcerter le lecteur d’aujourd’hui ; cependant, la leçon de théologie morale qu’en tire Grégoire garde toute sa valeur. Instrument pédagogique plein de charme poétique, l’allégorie permet au prédicateur de présenter une doctrine qu’il a trouvée très explicitement enseignée en d’autres passages de la Bible. C’est donc en vertu du grand principe de l’unité de toute l’Écriture qu’il dégage de tel ou tel détail du texte sacré un sens moral ou spirituel que le texte en question ne contient pas toujours littéralement, mais que l’orateur a trouvé clairement affirmé ailleurs.
En tout cas, si certains de ses modes d’expression nous désorientent un peu, le message de cette Homélie n’en reste pas moins pleinement actuel. Le péché d’omission que le pape dénonce ici ne demeure-t-il pas l’un des plus préjudiciables à la diffusion du catholicisme et au développement du bien ?
Mt 25, 14-30
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : « Un homme sur le point de partir pour l’étranger appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l’un il donna cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, selon la capacité de chacun, et il partit aussitôt. Celui qui avait reçu cinq talents alla les faire fructifier et en gagna cinq autres. De même, celui qui en avait reçu deux en gagna deux autres. Mais celui qui en avait reçu un seul s’en alla creuser dans la terre et cacha l’argent de son maître.
« Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et fit ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu cinq talents s’avança et en présenta cinq autres, en disant : ‹Seigneur, tu m’avais confié cinq talents ; en voici cinq autres que j’ai gagnés.› Son maître lui dit : ‹C’est bien, bon et fidèle serviteur ; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton maître.› Celui qui avait reçu deux talents s’avança aussi et dit : ‹Seigneur, tu m’avais confié deux talents ; en voici deux autres que j’ai gagnés.› Son maître lui dit : ‹C’est bien, bon et fidèle serviteur ; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton maître.› S’avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit : ‹Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as rien répandu. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Voici donc ce qui t’appartient.› Mais le maître lui répondit : ‹Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt. Otez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix. Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il semble avoir. Et ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures ; là seront les pleurs et les grincements de dents.› »
La lecture du Saint Évangile, frères très chers, nous avertit de considérer avec grand soin qu’ayant manifestement reçu en ce monde plus que d’autres de la part du Créateur, nous serons, pour ce motif, jugés avec plus de rigueur. Quand les dons augmentent, les comptes à rendre pour ces dons sont eux aussi plus lourds. Les grâces que nous recevons doivent donc conduire chacun de nous à se montrer d’autant plus humble et plus empressé à servir qu’il prévoit d’avoir à rendre compte de plus de bienfaits.
Voici qu’un homme sur le point de partir pour l’étranger appelle ses serviteurs et leur distribue des talents à faire fructifier. Longtemps après, il revient pour leur en demander compte. Il récompense du gain qu’ils lui présentent ceux qui ont bien travaillé, mais il condamne le serviteur qui s’est montré nonchalant dans la pratique du bien.
Quel est donc cet homme sur le point de partir pour l’étranger, sinon notre Rédempteur, qui s’en alla au Ciel dans la chair qu’il avait assumée ? Car la terre est le lieu propre de la chair, et celle-ci est en quelque sorte emmenée à l’étranger lorsqu’elle est placée au Ciel par notre Rédempteur.
Cet homme partant pour l’étranger a confié ses biens à ses serviteurs, puisque le Seigneur a accordé des dons spirituels à ses fidèles. À l’un, il a remis cinq talents, à un autre deux, et à un autre un seul. Il y a en effet cinq sens corporels : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher. Les cinq talents figurent donc le don des cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures. Les deux talents, eux, désignent la faculté de comprendre et celle d’agir. Quant au talent unique, il désigne la seule faculté de comprendre.
Celui qui avait reçu cinq talents en gagna cinq autres. Car il en est qui, sans pouvoir pénétrer les réalités intérieures et mystiques, donnent cependant, en vue de la patrie céleste, de bons enseignements à ceux qu’ils peuvent atteindre, mettant ainsi à profit les dons extérieurs qu’ils ont reçus ; et en même temps qu’ils se défendent des ardeurs immodérées de la chair, de la poursuite des choses de la terre et du plaisir que procurent les biens visibles, ils en détournent encore les autres par leurs avertissements. Il en est par ailleurs qui, comme enrichis de deux talents, reçoivent la faculté de comprendre et celle d’agir. Ils comprennent les subtilités des réalités intérieures et accomplissent des œuvres extérieures admirables. Et comme ils prêchent à autrui autant par leur science que par leurs actes, ils rapportent pour ainsi dire un double gain de leur travail. Ce n’est pas sans raison qu’on dit que les serviteurs ont gagné, qui cinq autres talents, qui deux autres, car lorsqu’on prêche aux fidèles de l’un et l’autre sexe, on double en quelque sorte les talents qu’on a reçus.
Mais celui qui avait reçu un seul talent s’en est allé creuser dans la terre et y a caché l’argent de son maître. Cacher son talent dans la terre, c’est appliquer l’intelligence que nous avons reçue à des activités terrestres, sans chercher de gain spirituel et sans jamais élever son cœur au-dessus des pensées de la terre. Il en est en effet qui ont reçu le don d’intelligence, mais qui ne goûtent que les choses de la chair. C’est d’eux que le prophète déclare : « Ils sont habiles à faire le mal, mais ils ne savent pas faire le bien. » (Jr 4, 22)
Cependant, le Seigneur, qui a donné les talents, revient pour en demander compte. Celui qui accorde maintenant les dons spirituels avec bonté, recherche nos mérites avec sévérité à l’heure du jugement. Il considère ce que chacun de nous a reçu, et il évalue le gain qu’on en a tiré.
2. Le serviteur qui a rapporté le double des talents reçus est loué par le maître, et il est conduit à la récompense éternelle par ces paroles du Seigneur : « C’est bien, bon et fidèle serviteur ; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton Maître. » Peu de choses, voilà ce que sont tous les biens de la vie présente en comparaison de la récompense éternelle, même quand ils nous paraissent représenter beaucoup. En revanche, le serviteur fidèle est établi sur beaucoup, lorsqu’ayant surmonté toutes les misères de notre nature corrompue, il jouit du bonheur éternel dans la gloire du séjour céleste. Et il pénètre tout entier dans la joie de son Maître, quand, admis dans la patrie éternelle et associé aux chœurs des anges, il goûte intérieurement la joie de la récompense, sans que plus rien de corruptible puisse le faire souffrir extérieurement.
3. Quant au serviteur qui n’a pas voulu faire fructifier son talent, il revient à son maître avec des paroles d’excuse : « Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as rien répandu. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Voici donc ce qui t’appartient. » Il faut remarquer que ce serviteur inutile appelle son maître « un homme dur », tout en négligeant de se dévouer à son intérêt, et qu’il prétend avoir craint de dépenser le talent pour en obtenir un bénéfice, alors que sa seule crainte aurait dû être de le rapporter au maître sans bénéfice. Nombreux sont en effet les membres de la sainte Église dont ce serviteur est l’image : ils redoutent de s’engager sur la voie d’une vie meilleure, mais ils ne craignent pas de s’abandonner à leur molle inaction ; considérant qu’ils sont pécheurs, ils ont peur d’entrer dans la voie de la sainteté, mais ils ne s’inquiètent pas de demeurer dans leurs iniquités. De tels hommes sont bien préfigurés par Pierre, qui, dans la faiblesse où il se trouvait encore, s’est écrié à la vue du miracle des poissons : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » (Lc 5, 8). Mais non ! si tu te considères comme pécheur, il ne faut pas repousser le Seigneur loin de toi ! Et pourtant, ceux qui, se sachant faibles, ne veulent pas s’engager dans la voie d’une plus grande vertu, ou dans celle qui mène au sommet d’une vie plus droite, font comme s’ils s’avouaient pécheurs, tout en repoussant le Seigneur ; ils fuient celui qu’ils auraient dû sanctifier en eux ; dans leur trouble, le bon sens leur fait défaut : ils sont en train de mourir, et ils ont peur de la Vie.
D’où la réponse faite aussitôt au mauvais serviteur : « Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt. » Le serviteur se voit lié par ses propres paroles quand son maître lui affirme : « Je récolte où je n’ai pas semé, et je ramasse où je n’ai rien répandu. » C’est comme s’il disait clairement : « Si, à t’en croire, je réclame même ce que je n’ai pas donné, combien plus te réclamerai-je ce que je t’ai donné à faire valoir ; il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt. » Porter son argent aux banquiers, c’est accorder la science de sa prédication à ceux qui sont capables de la mettre en pratique.
4. Vous voyez, frères très chers, le péril où nous nous mettrions si nous conservions pour nous les richesses du Seigneur ; eh bien, considérez vous-mêmes avec soin le danger que vous courez, puisqu’on vous redemandera avec usure ce que vous entendez. Par l’usure, on rentre en possession de plus d’argent qu’on n’en avait donné. En effet, en plus de ce que le débiteur avait reçu, il rend ce qu’il n’avait pas reçu. Pensez donc bien, frères très chers, que vous aurez à vous acquitter avec usure de cet argent de la parole que vous avez reçu, et appliquez-vous pour cela à comprendre ce que vous n’entendez pas dire à partir de ce que vous entendez, de telle sorte que déduisant l’un de l’autre, vous appreniez à accomplir de vous-mêmes ce que vous n’avez pas encore appris de la bouche du prédicateur.
Quant au serviteur paresseux, écoutons de quelle sentence il est frappé : « Otez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix. »
5. Cet unique talent repris au mauvais serviteur, il paraissait plus indiqué de le donner à celui qui en avait reçu deux qu’à celui qui en avait reçu cinq. On devait en effet le donner plutôt à celui qui avait moins qu’à celui qui avait plus. Mais comme nous l’avons dit précédemment, les cinq talents désignent les cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures, alors que les deux talents représentent la faculté de comprendre et celle d’agir. Celui qui avait reçu deux talents possédait donc davantage que celui qui en avait reçu cinq. Car celui à qui ses cinq talents procuraient l’administration des choses extérieures était encore privé de l’intelligence des biens intérieurs. Le talent unique, qui figure, comme nous l’avons dit, cette intelligence, devait donc être donné à celui qui administrait bien les choses extérieures qu’il avait reçues. C’est ce que nous voyons tous les jours dans la sainte Église : il est courant que ceux qui administrent bien les affaires extérieures qu’ils reçoivent à gérer, parviennent aussi, avec l’aide de la grâce, à l’intelligence des mystères, de telle sorte que ceux qui administrent fidèlement les affaires extérieures sont également favorisés de l’intelligence des réalités intérieures.
6. Suit sans transition une pensée générale : « On donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance ; mais à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il semble avoir. » On donnera en effet à celui qui a, et il sera dans l’abondance, parce que celui qui a la charité reçoit aussi les autres dons. Mais celui qui n’a pas la charité perd même les dons qu’il paraissait avoir reçus. Aussi est-il nécessaire, mes frères, que vous veilliez à garder la charité en tout ce que vous faites. Et la vraie charité, c’est d’aimer son ami en Dieu, et son ennemi à cause de Dieu.
Celui qui n’a pas cette charité perd tout le bien qu’il a ; il est privé du talent qu’il avait reçu, et selon la sentence du Seigneur, il est envoyé dans les ténèbres extérieures. Celui-là tombe par châtiment dans les ténèbres extérieures qui est déjà tombé de lui-même, par son péché, dans les ténèbres intérieures. Et là, il est contraint à souffrir les ténèbres de la punition, parce qu’ici-bas, il a subi librement les ténèbres de la volupté.
7. Sachons-le bien, aucun paresseux n’est à l’abri quant à un talent reçu. Car personne ne peut dire avec vérité : « Je n’ai reçu aucun talent. Il n’y a donc rien dont je sois obligé de rendre compte. » En effet, il n’est aucun pauvre qui ne doive tenir ce qu’il a reçu, si peu que ce soit, pour un talent.
Ainsi, l’un a reçu la faculté de comprendre : ce talent l’oblige au ministère de la prédication. Un autre a reçu les biens de la terre : de cette fortune, il doit faire l’aumône de son talent. Un autre, qui n’a reçu ni la faculté de comprendre les réalités intérieures, ni une abondante fortune, a cependant appris un métier qui lui assure sa subsistance : son métier même lui est reconnu comme talent reçu. Un autre encore n’a rien eu de tout cela, mais il a peut-être obtenu une place de familier auprès d’un homme riche : cette familiarité est assurément le talent qu’il a reçu. Par conséquent, s’il ne parle pas en faveur des pauvres à son protecteur, il sera condamné pour s’être réservé l’usage de son talent.
Toi qui as la faculté de comprendre, prends donc grand soin de ne pas te taire. Toi qui possèdes une abondante fortune, veille à ne pas laisser s’engourdir la compassion qui te pousse à donner. Toi qui connais un métier qui te procure de quoi vivre, applique-toi bien à en partager l’usage et le profit avec ton prochain. Toi qui as tes entrées chez un homme riche, crains d’être condamné pour t’être réservé ce talent en n’intercédant pas auprès de lui pour les pauvres quand tu le peux. Car le Juge qui va venir nous redemandera à chacun en proportion de ce qu’il nous a donné.
Pensons donc tous chaque jour avec crainte à ce que nous avons reçu du Seigneur, pour pouvoir lui rendre avec sécurité, lors de son retour, le compte de notre talent. Voici qu’il est déjà proche, le retour de celui qui est parti pour l’étranger. C’est en quelque sorte à l’étranger qu’il s’en est allé, lorsqu’il s’est éloigné à une grande distance de cette terre où il était né. Mais il va sans nul doute revenir nous demander compte de nos talents, et si nous sommeillons sans faire le bien, il nous jugera très sévèrement, précisément à cause des dons qu’il nous a accordés. Considérons donc ce que nous avons reçu, et soyons vigilants à bien le dépenser. Que nul souci terrestre ne nous détourne de l’œuvre spirituelle, de peur de provoquer la colère du Maître, propriétaire du talent, en cachant son talent dans la terre. Car si le serviteur paresseux retire son talent de la terre quand le Juge a déjà commencé à examiner les fautes, c’est que beaucoup ne s’arrachent à leurs désirs et à leurs activités terrestres qu’au moment où ils sont entraînés au supplice éternel par la sentence du Juge. Soyons donc vigilants par avance sur le compte que nous devrons rendre de notre talent, pour qu’au moment où le Juge sera sur le point de châtier, le profit que nous en aurons tiré nous mette hors de cause. Que Dieu nous accorde cette grâce, lui qui vit…