Homélie 10
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre,
le jour de l’Épiphanie
6 janvier 591
L’adoration des mages
Commentant l’évangile de l’Épiphanie, saint Grégoire compare d’abord les Juifs aux peuples païens (représentés par les mages) et aux éléments sensibles (l’étoile, la mer, la terre, etc.), qui ont su rendre témoignage au Sauveur.
Puis il réfute très habilement l’hérésie des Priscillianistes, qui enseignaient que les astres président à la naissance des hommes, et qui voulaient trouver confirmation de leur théorie dans l’étoile apparue à la naissance du Christ. La vogue immense que connaît aujourd’hui l’astrologie rend cette argumentation étonnamment actuelle.
L’orateur s’étend ensuite sur le sens symbolique des présents offerts par les mages, et montre comment nous devons les imiter en revenant dans notre pays « par un autre chemin ». Ces explications gardent tout leur intérêt pour les fidèles avides de mieux comprendre les allusions de la liturgie du jour.
La finale de l’Homélie pourra paraître un peu sombre. Notons pourtant qu’elle est entièrement tissée de citations scripturaires. Il y a une tristesse selon Dieu (la pénitence), comme il y a une joie selon Dieu. Notre détachement à l’égard des choses d’ici-bas et notre désir des biens éternels se traduisent tout naturellement par la pénitence, les larmes et une constante gravité, qui exclut la joie sotte. Par son refus du rire grossier, Grégoire ne nous prêche donc pas la morosité, mais il nous enseigne le sérieux de la vie, l’enjeu du temps présent et la valeur exclusive des biens à venir.
Mt 2, 1-12
Jésus étant né à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem, en disant : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer. » En entendant cela, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Réunissant tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il leur demanda où le Christ devait naître. Ils lui dirent : « À Bethléem de Judée, ainsi qu’il a été écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas la moindre des cités de Juda, car de toi sortira le chef qui conduira mon peuple Israël. » Alors Hérode, ayant appelé les mages en cachette, apprit d’eux le moment précis où l’étoile leur était apparue, et les envoyant à Bethléem, il leur dit : « Allez vous renseigner soigneusement au sujet de l’enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, indiquez-le-moi, pour que moi aussi, j’aille l’adorer. »
Après avoir entendu le roi, ils s’en allèrent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât au-dessus de l’endroit où était l’enfant. À la vue de l’étoile, ils furent remplis d’une très grande joie. Et entrés dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère ; et se prosternant, ils l’adorèrent. Puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent en cadeau de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Et avertis en songe de ne pas retourner voir Hérode, ils revinrent dans leur pays par un autre chemin.
Comme vous venez de l’entendre, frères très chers, dans l’évangile qu’on nous a lu, un roi de la terre s’est troublé à la naissance du Roi du Ciel. Car la grandeur terrestre est confondue quand se dévoile la majesté céleste.
Nous devons chercher pourquoi ce fut un ange qui apparut aux bergers en Judée, à la naissance du Rédempteur, tandis que ce ne fut pas un ange, mais une étoile qui conduisit les mages venus d’Orient pour l’adorer. Cela vient du fait que les Juifs sachant user de leur raison, c’est un être vivant raisonnable, ici un ange, qui devait les informer. Les païens, au contraire, qui ne savaient pas se servir de leur raison, sont amenés à la connaissance du Seigneur, non par des paroles, mais par des signes. D’où la parole de Paul : « Les prophéties sont données aux croyants, non aux incroyants, les signes aux incroyants, non aux croyants. » (cf. 1 Co 14, 22). Les prophéties sont données aux premiers en tant que croyants, non incroyants. Et c’est en tant qu’incroyants que les seconds, non croyants, reçoivent des signes.
Il faut aussi remarquer que la prédication des apôtres à ces païens porte sur notre Rédempteur parvenu à l’âge adulte, tandis que l’annonce aux païens par une étoile concerne Jésus petit enfant, qui ne fait pas encore usage de son corps humain pour parler. Il était bien conforme à la raison que les prédicateurs nous fassent connaître par leurs paroles le Seigneur quand il parlait, et que les éléments nous le prêchent par leur silence lorsqu’il ne parlait pas encore.
2. Mais en tous les signes qui marquèrent la naissance et la mort du Seigneur, nous devons considérer quelle fut la dureté de cœur de certains Juifs, puisque ni la grâce des prophéties, ni les miracles ne leur firent reconnaître le Seigneur. Car tous les éléments ont attesté la venue de leur Créateur. Et pour en parler à la façon des hommes, les cieux ont reconnu en lui leur Dieu, puisqu’ils s’empressèrent de lui envoyer une étoile. La mer l’a reconnu, elle qui s’offrit à ses pieds comme un chemin solide (cf. Mt 14, 25). La terre l’a reconnu, elle qui trembla quand le Seigneur mourut (cf. Mt 27, 51). Le soleil l’a reconnu, lui qui voila les rayons de sa lumière (cf. Mt 27, 45). Les rochers et les murs l’ont reconnu, eux qui se fendirent au moment de sa mort (cf. Mt 27, 51). L’enfer enfin l’a reconnu, lui qui rendit les morts qu’il retenait (cf. Mt 27, 52). Et cependant, celui que tous les éléments insensibles ont perçu comme leur Seigneur, les cœurs des Juifs encore infidèles ne le reconnaissent pas comme leur Dieu, et plus durs que les pierres, ils ne veulent pas s’ouvrir au repentir ; ils refusent de confesser celui que les éléments, nous l’avons dit, ont proclamé Dieu par les prodiges ou les déchirements dont ils ont été l’objet.
Ce qui met le comble à leur culpabilité, c’est que celui qu’ils méprisent une fois né, ils ont appris longtemps auparavant qu’il naîtrait. Et ils savaient non seulement qu’il naîtrait, mais aussi où il naîtrait. Interrogés par Hérode, ils lui indiquent en effet l’endroit de la naissance du Sauveur, qu’ils ont appris par l’autorité de l’Écriture. Et ils avancent la preuve que Bethléem était désignée pour l’honneur de voir naître le nouveau roi, en sorte que leur science devient pour eux un motif de condamnation, en même temps qu’elle apporte un secours à notre foi. Isaac bénissant son fils Jacob symbolisait bien ces Juifs, lui qui, tout en étant aveugle, a prophétisé : il ne voyait pas son fils dans l’instant présent, mais prévoyait pour lui quantité de choses dans l’avenir ; tout comme le peuple juif, qui était rempli de l’esprit de prophétie, mais aveugle, ne reconnut pas dans l’instant présent celui dont il avait tant prédit pour le futur.
3. Une fois connue la naissance de notre Roi, Hérode a recours à la ruse, de peur d’être privé de son royaume terrestre. Il demande qu’on vienne lui indiquer le lieu où l’on aura trouvé l’enfant ; il fait semblant de vouloir aller l’adorer, avec le dessein de le tuer s’il parvient à le trouver. Mais que peut la malice humaine contre un projet divin ? Car il est écrit : « Il n’y a pas de sagesse, il n’y a pas de prudence, il n’y a pas de projet contre le Seigneur. » (Pr 21, 30). En effet, l’étoile apparue aux mages les conduit ; ils trouvent le Roi qui vient de naître, lui offrent des présents, et sont avertis en songe qu’ils ne doivent pas retourner voir Hérode. Ainsi arrive-t-il qu’Hérode ne peut trouver ce Jésus qu’il cherche. Il figure bien en sa personne les hypocrites, qui, feignant de chercher le Seigneur, n’obtiennent jamais de le trouver.
4. À ce propos, il faut savoir que selon les hérétiques priscillianistes, chaque homme naît sous le signe d’une étoile. Pour soutenir leur erreur, ils s’appuient sur le fait de la nouvelle étoile qui a surgi lorsque le Seigneur a paru dans la chair, et ils pensent que cette étoile ainsi apparue a réglé son destin. Mais pesons bien les termes dont use notre évangile à propos de cette étoile : « Jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât au-dessus de l’endroit où était l’enfant. » Puisque ce n’est pas l’enfant qui courut vers l’étoile, mais bien, si l’on peut dire, l’étoile vers l’enfant, ce n’est pas non plus l’étoile qui fixa le destin de l’enfant, mais cet enfant nouveau-né qui fixa le destin de l’étoile. Que les fidèles excluent cependant de leur esprit qu’il existe un destin. Car la vie n’est gouvernée que par le seul Créateur qui l’a donnée aux hommes. L’homme n’a pas été créé à cause des étoiles, mais les étoiles à cause de l’homme. Ainsi, dire qu’une étoile fixe le destin d’un homme, c’est prétendre que l’homme est sous le pouvoir de ses propres esclaves. Quand Jacob, à la sortie du sein maternel, tenait en main le pied de son frère, pour que le premier à naître puisse sortir complètement, il fallait que le suivant ait commencé à le faire. Et cependant, bien que leur mère les ait tous deux mis au monde exactement au même moment, leurs vies furent toutes différentes.
5. Mais à cela, les astrologues ont coutume de répondre que l’influence d’un astre agit à un instant très précis. Nous leur répliquons que le temps d’une naissance est long. Si donc l’aspect du ciel change à chaque instant, il leur faudra donner un nouvel horoscope pour chaque partie du corps du nouveau-né.
Les astrologues ont aussi coutume de dire que celui qui est né sous le signe du Verseau est destiné par le sort à exercer en cette vie le métier de pêcheur. Il paraît pourtant qu’il n’y a pas de pêcheurs en Gétulie [01]. Qui donc va prétendre que là où il n’y a aucun pêcheur, personne n’est né sous le signe du Verseau ? Les astrologues assurent encore que les enfants nés sous le signe de la Balance sont de futurs banquiers ; or beaucoup de pays et de peuples n’ont pas de banquiers. Force leur est donc de reconnaître, ou bien que ce signe du zodiaque manque chez eux, ou bien que son effet supposé n’a rien de fatal. Par ailleurs, chez les Perses et les Francs, la transmission de la royauté est héréditaire. Qui peut dire combien d’autres enfants sont nés dans la condition d’esclaves exactement au même instant que tel ou tel roi ? Et cependant, les fils de rois nés sous la même étoile que leurs esclaves accèdent à la couronne, tandis que ces esclaves engendrés au même moment mourront dans leur servitude. Nous avons dit tout cela brièvement à propos de l’étoile, pour ne pas paraître passer sous silence sans la réfuter la bêtise des astrologues.
6. Les mages offrent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. L’or convenait bien à un roi ; l’encens était présenté à Dieu en sacrifice ; et c’est avec la myrrhe qu’on embaume les corps des défunts. Les mages proclament donc, par leurs présents symboliques, qui est celui qu’ils adorent. Voici l’or : c’est un roi ; voici l’encens : c’est un Dieu ; voici la myrrhe : c’est un mortel. Il y a des hérétiques qui croient en sa divinité sans croire que son règne s’étende partout. Ils lui offrent bien l’encens, mais ne veulent pas lui offrir également l’or. Il en est d’autres qui reconnaissent sa royauté, mais nient sa divinité. Ceux-ci lui offrent l’or, mais refusent de lui offrir l’encens. D’autres enfin confessent à la fois sa divinité et sa royauté, mais nient qu’il ait assumé une chair mortelle. Ceux-là lui offrent l’or et l’encens, mais ne veulent pas lui offrir la myrrhe, symbole de la condition mortelle qu’il a assumée. Pour nous, offrons l’or au Seigneur qui vient de naître, en confessant qu’il règne en tout lieu ; offrons-lui l’encens, en reconnaissant que celui qui a paru dans le temps était Dieu avant tous les temps ; offrons-lui la myrrhe, en reconnaissant que celui que nous croyons impassible en sa divinité s’est également rendu mortel en assumant notre chair.
Mais on peut aussi comprendre différemment l’or, l’encens et la myrrhe. L’or symbolise la sagesse, comme l’atteste Salomon : « Un trésor désirable repose dans la bouche du sage. » (Pr 21, 20, d’après les Septante). L’encens brûlé en l’honneur de Dieu désigne la puissance de la prière, ainsi qu’en témoigne le psalmiste : « Que ma prière s’élève devant ta face comme l’encens. » (Ps 141, 2). Quant à la myrrhe, elle figure la mortification de notre chair ; aussi la sainte Église dit-elle, à propos de ses serviteurs combattant pour Dieu jusqu’à la mort : « Mes mains ont distillé la myrrhe. » (Ct 5, 5). Au roi qui vient de naître, nous offrons donc l’or si nous resplendissons devant lui de l’éclat de la sagesse d’en haut. Nous offrons l’encens si, dans la sainte ardeur de notre prière, nous consumons nos pensées charnelles sur l’autel de notre cœur, permettant ainsi à nos désirs du Ciel de répandre pour Dieu leur agréable odeur. Nous offrons la myrrhe si nous mortifions les vices de la chair par l’abstinence. Car la myrrhe, nous l’avons dit, empêche la chair morte de pourrir. Or asservir ce corps mortel à la débauche luxurieuse, c’est laisser pourrir une chair morte, comme le prophète l’affirme au sujet de certains hommes : « Les bêtes de somme ont pourri dans leur fumier. » (Jl 1, 17). Que les bêtes de somme pourrissent dans leur fumier, cela signifie que les hommes charnels achèvent leur vie dans la puanteur de la luxure. Nous offrons donc à Dieu la myrrhe quand, par les aromates de notre continence, nous empêchons la luxure de faire pourrir ce corps mortel.
7. Les mages nous donnent encore une leçon très importante en revenant dans leur pays par un autre chemin. En effet, ce qu’ils font sur l’avertissement qu’ils ont reçu nous indique ce que nous devons faire. Notre pays, c’est le paradis, et une fois que nous connaissons Jésus, il nous est interdit d’y retourner par le chemin que nous avons suivi en venant. Car nous nous sommes éloignés de notre pays par l’orgueil, la désobéissance, la poursuite des biens visibles et l’avidité à goûter les nourritures défendues. Mais pour y revenir, il faut les larmes, l’obéissance, le mépris des biens visibles et la maîtrise des appétits de la chair. C’est donc bien par un autre chemin que nous retournons dans notre pays, puisque nous étant éloignés des joies du paradis par les plaisirs, nous y sommes ramenés par les lamentations.
Aussi faut-il, frères très chers, que demeurant toujours dans la crainte et toujours dans l’expectative, nous ayons devant les yeux du cœur, d’une part nos actions coupables, et de l’autre l’extrême rigueur du jugement. Considérons que le Juge si rigoureux va venir ; il nous menace du jugement, mais il demeure caché. Il frappe d’épouvante les pécheurs, et néanmoins, il patiente encore. S’il diffère de venir, c’est pour en trouver moins à condamner. Expions nos fautes dans les larmes, et selon le mot du psalmiste, « hâtons-nous de nous présenter devant lui par la confession » (Ps 95, 2). Ne nous laissons prendre à aucune des tromperies de la volupté ou des séductions de la vaine joie. Bien proche, en effet, est le Juge qui affirmait : « Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous vous affligerez et vous pleurerez. » (Lc 6, 25). Salomon a dit également : « Le rire se mêlera à la douleur, et la joie se terminera dans le deuil. » (Pr 14, 13). Et aussi : « J’ai tenu le rire pour une erreur, et j’ai dit à la joie : pourquoi te laisses-tu prendre au piège ? » (Qo 2, 2). Et encore : « Le cœur des sages est dans le lieu de la tristesse, et le cœur des insensés dans le lieu de la joie. » (Qo 7, 4)
Ayons donc grande crainte des commandements de Dieu, afin de célébrer dans la vérité sa fête solennelle. Car le sacrifice agréable à Dieu est la douleur qu’inspire le péché. Le psalmiste l’atteste : « Le sacrifice en l’honneur de Dieu, c’est un esprit contrit. » (Ps 51, 19). Nos péchés passés ont été lavés par le baptême ; mais depuis, nous en avons commis beaucoup d’autres, et nous ne pouvons plus être lavés par l’eau baptismale. Puisque même après le baptême, nous avons souillé notre vie, baptisons notre conscience par nos larmes. Ainsi, nous regagnerons notre pays par un autre chemin. Les biens nous en ont éloignés par leur attrait ; que les maux nous y ramènent par leur amertume, avec l’aide de Notre-Seigneur…
_______________________________
[01] Ancienne contrée d’Afrique du Nord.
Homélie 11
Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Agnès,
le jour de sa fête
21 janvier 591
Le trésor, la perle et le filet
La popularité de sainte Agnès était très grande à Rome. Par saint Ambroise, qui nous a donné la plus ancienne relation de sa mort dans le De virginibus (378), nous savons qu’elle a accompli son martyre à douze ans, qu’elle était alors vierge, qu’elle dut lutter beaucoup pour le rester, et qu’elle périt finalement par le glaive, en allant au-devant de la mort avec un courage admirable.
Pour la fête de cette héroïque enfant, l’Église a choisi la parabole du trésor caché dans un champ, que Grégoire explique dans cette Homélie : il montre pourquoi l’on doit cacher le trésor après l’avoir trouvé, puis il expose ce que signifie la perle de grand prix, dont parle la deuxième partie de l’évangile. C’est ici que notre prédicateur fait en quelques mots l’éloge de sainte Agnès, dont les Romains célébraient la fête avec solennité. Mais en pasteur avisé, le pape ne vante les mérites de leur sainte préférée que pour les engager sur la voie de la conversion, et il commente en ce sens le dernier passage de la parabole, concernant le filet et le tri des poissons.
L’orateur a ainsi mené son discours de manière à l’achever sur une perspective d’éternité, très propice à faire réfléchir les fidèles et à les amener à changer de vie. C’est là une habitude de saint Grégoire, qui aime terminer son propos par le rappel du jugement dernier. Nos contemporains s’en choquent facilement, et un peu vite ils en concluent, avec l’historien Pirenne, que par son évocation constante des fins dernières, l’œuvre grégorienne a « puissamment contribué à donner à la religiosité médiévale une tournure sombre et angoissée ». Ce n’était pourtant pas la manière de voir des hommes du moyen âge. Et tel moine du XIIe siècle, par exemple, affirmait que cette œuvre « versait en lui calme, sérénité, courage et joie ». Le P. de Lubac cite bien d’autres témoignages en ce sens (cf. Exégèse médiévale, Paris, Le Cerf, 1993, t. 2, p. 537-548).
Mt 13, 44-52
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : « Le Royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a trouvé le cache, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ.
« Le Royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche des perles fines. En ayant trouvé une de grand prix, il s’en alla, vendit tout ce qu’il possédait et l’acheta.
« Le Royaume des cieux est encore semblable à un filet qu’on a lancé dans la mer et qui ramasse des poissons de toutes espèces. Lorsqu’il est plein, les pêcheurs le ramènent, et s’asseyant sur le rivage, ils recueillent les bons dans des paniers, mais ils rejettent les mauvais. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront, et ils sépareront les mauvais d’avec les justes et les jetteront dans la fournaise ardente. Là seront les pleurs et les grincements de dents.
« Avez-vous compris tout cela ? » Ils lui dirent : « Oui, Seigneur. » Il leur dit : « C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien. »
Le Royaume des cieux, frères très chers, est déclaré semblable à des réalités terrestres, pour que l’âme s’élève de ce qu’elle connaît à ce qu’elle ne connaît pas, en sorte qu’elle soit portée aux choses invisibles par l’exemple des choses visibles, et comme échauffée par le contact de ce que lui a appris l’expérience ; ainsi, l’amour qu’elle éprouve pour ce qu’elle connaît lui apprend à aimer également ce qu’elle ne connaît pas.
Voici que le Royaume des cieux est comparé à un trésor caché dans un champ : « L’homme qui l’a trouvé le cache, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ. » Il faut ici remarquer que cet homme cache le trésor qu’il a trouvé, afin de le conserver. C’est qu’un ardent désir du Ciel ne suffit pas à préserver des esprits malins celui qui ne met pas ce désir à couvert des louanges humaines. Car nous sommes en cette vie comme dans un chemin par lequel nous nous dirigeons vers la Patrie. Et les esprits malins sont comme des voleurs en embuscade sur cette route. C’est donc vouloir être dépouillé que de porter son trésor à découvert sur le chemin. Je ne dis pas que nos proches ne doivent pas voir nos bonnes œuvres, puisqu’il est écrit : « Qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5, 16), mais qu’il ne nous faut pas rechercher de louanges au-dehors pour ce que nous faisons. Que l’œuvre soit publique, mais que l’intention demeure secrète, en sorte que nous donnions à nos proches l’exemple d’une bonne action sans jamais cesser de désirer le secret par notre intention de plaire à Dieu seul.
Le trésor, c’est le Ciel auquel nous aspirons, et le champ dans lequel le trésor est caché, c’est notre application soutenue à obtenir le Ciel. C’est bien vendre tout pour acheter ce champ que de renoncer aux voluptés de la chair et de fouler aux pieds tous nos désirs terrestres en gardant une conduite céleste, de sorte que plus rien de ce qui flatte la chair ne lui plaise, et que l’esprit ne redoute rien de ce qui détruit la vie charnelle.
2. Le Royaume des cieux est encore déclaré semblable à un marchand qui cherche des perles fines. Voilà qu’il en trouve une de grand prix ; aussi vend-il tout pour acheter cette perle qu’il a trouvée. Car celui qui connaît la douceur de la vie céleste, aussi parfaitement qu’il est possible, abandonne volontiers tout ce qu’il aimait sur la terre. Tout lui paraît sans valeur en comparaison de cette vie bienheureuse : il quitte ce qu’il possède et distribue ce qu’il avait amassé ; son âme s’enflamme pour les choses du Ciel ; plus rien de celles de la terre ne lui plaît ; tout ce dont la beauté le charmait en ce monde lui paraît difforme, parce que seul l’éclat de la perle précieuse étincelle dans son esprit. C’est d’un tel amour que Salomon affirme avec raison : « L’amour est fort comme la mort. » (Ct 8, 6). En effet, de même que la mort fait périr le corps, l’amour de la vie éternelle détruit la passion pour les choses corporelles, et celui qu’il possède tout entier, il le rend comme insensible au-dehors aux désirs de la terre.
3. Cette sainte dont nous célébrons aujourd’hui la fête n’aurait pu mourir en son corps pour Dieu, si elle n’était morte d’abord en son esprit aux désirs de la terre. Son âme, élevée au sommet de la vertu, a méprisé les tourments et foulé aux pieds les récompenses. Conduite en présence de rois et de gouverneurs entourés de soldats, elle est demeurée ferme, plus résistante que celui qui la frappait, supérieure même à celui qui la jugeait. Et nous, adultes pleins de faiblesse, qui voyons des jeunes filles marcher vers le Royaume du Ciel à travers le glaive, que trouverons-nous à dire en face de tels exemples, nous qui nous laissons dominer par la colère, enfler par l’orgueil, troubler par l’ambition et souiller par la luxure ? Si nous ne pouvons conquérir le Royaume des cieux à travers la guerre des persécutions, ayons du moins honte de ne pas vouloir suivre Dieu à travers la paix. Dieu ne dit maintenant à aucun de nous : « Meurs pour moi », mais seulement : « Fais mourir en toi les désirs défendus. » Si dans la paix nous ne voulons pas dominer les désirs de la chair, comment donc dans la guerre donnerions-nous cette chair elle-même pour le Seigneur ?
4. Le Royaume des cieux est encore déclaré semblable à un filet qu’on a lancé dans la mer et qui ramasse des poissons de toutes espèces. Lorsqu’il est plein, on le ramène au rivage, et l’on recueille les bons dans des paniers, tandis qu’on rejette les mauvais.
La sainte Église est comparée à un filet, puisque le soin en a été confié aussi à des pêcheurs, et que c’est elle qui, pour éviter aux hommes de s’engloutir dans les profondeurs de la mort éternelle, les retire des flots du monde présent et les fait passer au Royaume éternel. Elle ramasse des poissons de toutes espèces, parce qu’elle appelle à la rémission des péchés les sages et les insensés, les hommes libres et les esclaves, les riches et les pauvres, les forts et les faibles. Aussi le psalmiste dit-il à Dieu : « À toi viendra toute chair. » (Ps 65, 3)
C’est à la fin, quand le nombre des humains est complet, que le filet est entièrement rempli. On le ramène, et l’on s’assied sur le rivage ; car si la mer représente le monde, le rivage de la mer signifie la fin du monde. Lors de cette fin du monde, les bons poissons sont recueillis dans des paniers, mais les mauvais sont rejetés ; en effet, tandis que les élus sont reçus dans les demeures éternelles, les réprouvés, ayant perdu la lumière du royaume intérieur, sont conduits vers les ténèbres extérieures. Maintenant, le filet de la foi nous contient tous, bons et mauvais ensemble, comme une masse de poissons non triés. Mais le rivage révèle ce que le filet, c’est-à-dire la sainte Église, a tiré. À la différence des poissons, qui, une fois pris, ne peuvent plus changer, nous sommes pris mauvais, mais nous sommes rendus bons. Par conséquent, réfléchissons pendant que nous sommes pris [dans le filet], pour n’être pas rejetés en arrivant au rivage.
Voyez combien vous est chère la solennité de cette fête : celui d’entre vous qui se trouverait empêché de prendre part à cette assemblée, n’en serait-il pas tout attristé ? [01] Que feront donc en ce jour-là ceux qui seront entraînés hors de la vue du Juge, séparés de la société des élus, et qui, se trouvant plongés dans les ténèbres, loin de la lumière, seront torturés d’une brûlure éternelle ? C’est pourquoi le Seigneur explique brièvement cette même comparaison quand il ajoute : « Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront, et ils sépareront les mauvais d’avec les justes et les jetteront dans la fournaise ardente. Là seront les pleurs et les grincements de dents. » Voilà des paroles, frères très chers, qu’il nous faut plutôt redouter qu’expliquer. Les tourments des pécheurs sont clairement énoncés, afin que nul ne prenne prétexte de son ignorance, comme si l’on avait parlé des supplices éternels avec quelque obscurité. D’où la suite du texte : « ‹Avez-vous compris tout cela ?› Ils lui dirent : ‹Oui, Seigneur.› »
5. Et il est ajouté en conclusion : « C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien. »
Si par ces mots « nouveau » et « ancien », nous comprenons l’un et l’autre Testament, nous nions qu’Abraham ait été instruit, puisque même s’il a connu les faits du Nouveau et de l’Ancien Testaments, il n’en a pas annoncé les paroles. Nous ne pouvons pas non plus comparer Moïse à un père de famille instruit, car même s’il a enseigné l’Ancien Testament, il n’a pas prononcé les paroles du Nouveau. Cette interprétation étant donc exclue, nous sommes amenés à une autre. Dans la parole de la Vérité : « Tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille », on peut comprendre que le Seigneur parlait, non pas de ceux qui avaient précédé son Église, mais de ceux qui pourraient dans la suite en faire partie. Ces derniers tirent du nouveau et de l’ancien lorsqu’ils proclament les vérités de l’un et l’autre Testament par leurs paroles et leurs bonnes mœurs.
On peut pourtant comprendre cela encore d’une autre façon. L’ancien, pour le genre humain, c’était de descendre dans les prisons infernales et d’y subir les supplices éternels pour ses péchés. Et quelque chose de nouveau l’atteignit par la venue du Médiateur : désormais, en effet, celui qui s’applique à bien vivre ici-bas peut entrer dans le Royaume des cieux, et dans la mesure où l’homme, né sur terre, meurt à cette vie corruptible, il est destiné à trouver place au Ciel. Que le genre humain périsse dans les peines éternelles pour ses péchés, voilà l’ancien. Que, converti, il vive dans le Royaume, voilà le nouveau.
Ainsi, le Seigneur a terminé son discours précisément par où il l’avait commencé. Il avait d’abord affirmé que le Royaume était semblable à un trésor caché et à une perle fine, puis décrit les peines de l’enfer à propos de la brûlure qu’y subissent les méchants ; et il ajoute pour finir : « C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien. » C’est comme s’il disait clairement : « Dans la sainte Église, le prédicateur instruit est celui qui sait à la fois exprimer des choses nouvelles en parlant de la douceur du Royaume et dire des choses anciennes en parlant de la crainte du châtiment, pour qu’au moins les tourments donnent de la crainte à ceux que les récompenses n’attirent pas. » Écoutons ce qui nous est dit du Royaume pour l’aimer ; écoutons ce qui nous est dit du supplice pour le redouter, afin que si l’amour ne suffit pas à entraîner au Royaume une âme endormie et fortement attachée à la terre, la crainte du moins l’y conduise.
Voici comment le Seigneur parle de la géhenne : « Là seront les pleurs et les grincements de dents. » D’éternelles lamentations suivent les plaisirs d’à présent. Aussi, frères très chers, si vous craignez de pleurer en ce jour-là, fuyez maintenant la vaine joie. Impossible, en effet, de se réjouir maintenant avec le monde et de régner en ce jour-là avec le Seigneur. Endiguez donc les flots de la joie qui passe, domptez entièrement les plaisirs de la chair. Que la pensée du feu éternel vous rende amer tout ce que votre esprit trouve agréable dans le monde présent. Réprimez, par la sévère règle de vie qui convient à des hommes faits, les amusements puérils auxquels vous vous livrez, en sorte que fuyant de vous-mêmes les choses qui passent, vous puissiez parvenir sans peine aux joies éternelles, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ…
________________________________
[01] Que s’est-il donc passé entre le 14 janvier 591 et le 14 janvier 592, pour que tant des assistants de la première fête soient morts avant la seconde ? Suite des épidémies ? Famines ? Massacres par les Lombards ?