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HOMÉLIE LXXXVI.
CES DISCIPLES S'EN RETOURNÈRENT DONC CHEZ EUX. — MAIS MARIE SE TINT DEHORS, PLEURANT PRÈS DU SÉPULCRE. (Jn 20, 10-23)
ANALYSE
 01  Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
 02  Marie l'annonce aux apôtres. — Pourquoi Jésus-Christ apparut sur le soir à ses disciples.
 03  La grâce du Saint-Esprit est ineffable.
 04  Faire tout son possible et ne rien épargner pour avoir avec soi le Saint-Esprit, et conserver sa grâce. — Grandeur de la dignité et de la charge des prêtres ; les honorer, les révérer, les assister. — C'est se nuire à soi-même que de les outrager et offenser.

1. Les femmes sont naturellement tendres et portées à la compassion. Je dis cela afin que vous ne vous étonniez pas de voir Marie fondre en larmes devant le sépulcre, et Pierre ne point pleurer, car l'évangéliste dit : « Les Disciples s'en retournèrent ensuite chez eux, mais Marie se tint dehors, pleurant près du sépulcre ». Elle était d'un sexe faible, et elle n'avait pas encore une claire connaissance de la résurrection. De même aussi les disciples n'étaient pas encore bien persuadés de cette vérité ; ayant vu les linceuls, ils crurent et ils s'en retournèrent chez eux frappés d'étonnement. Et pourquoi ne s'en allèrent-ils pas aussitôt en Galilée, comme il leur avait été ordonné avant la passion ? peut-être ils attendaient les autres. Et de plus, ils étaient fort incertains et fort embarrassé.
Les disciples s'en retournèrent donc chez eux, et Marie demeura auprès du sépulcre : la seule vue du tombeau la consolait, comme je l'ai dit. Vous voyez de même qu'elle se baissait pour regarder dedans, et que de voir seulement le lieu où avait été le corps, c'était pour elle un surcroît de consolation ; c'est pourquoi son ardeur et son zèle furent bien récompensés. Elle eut l'avantage de voir la première ce que les disciples ne virent point, de voir deux anges vêtus de blanc assis au lieu où avait été le corps de Jésus, l'un à la tête et l'autre aux pieds ; la seule vue de ce vêtement lui inspirait de la joie et du plaisir. Et comme cette femme n'avait pas l'intelligence assez élevée pour tirer des linceuls et du suaire là preuve de la résurrection, le Seigneur fit quelque chose de plus, il lui fit voir des anges assis, vêtus d'habits de fête et de réjouissance, pour la consoler et l'encourager par ce spectacle.
Ces anges ne lui parlent point de la résurrection, mais elle est peu à peu amenée à la connaissance de cette vérité. Elle vit un vêtement brillant, elle entendit une voix consolante ; et que dit cette voix ? « Femme, pourquoi pleurez-vous (13) ? » Toutes ces circonstances furent pour elle comme une porte ouverte, par où elle en vint insensiblement à parler de la résurrection. La posture même de ces anges assis la portait à les interroger, car ils paraissaient savoir ce qui s'était passé. Voilà pourquoi ils n'étaient point assis ensemble,, mais à quelque distance l'un de l'autre. Et comme il n'était pas croyable qu'elle les eût osé interroger la première, les anges la prévinrent et l'invitèrent à s'entretenir avec eux et par leur interrogation et par leur attitude. Que répondit donc Marie ? Elle dit avec autant d'ardeur que d'amour : « Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis ». Marie, que dites-vous ? Vous ne savez rien encore de la résurrection ; vous vous imaginez qu'on a pris le corps, qu'on l'a caché ? Ne voyez-vous pas bien, mes frères, que cette femme n'était point encore initiée à ce dogme sublime ?
« Ayant dit cela, elfe se retourna (14) ». Quelle est la suite de tout cela ? Marie parlé avec les anges, elle n'en a rien appris encore, et incontinent elle se retourne. Pour moi, il me semble que comme elle prononçait ces paroles Jésus-Christ apparut tout à coup derrière elle, que les anges eurent quelque frayeur, et qu'ayant reconnu le Seigneur ils marquèrent aussitôt, et par leur regard et par leur mouvement, qu'ils le voyaient, ce qui fit que Marie se tourna. Le Seigneur apparut donc visiblement aux anges, mais il ne se montra pas de même à cette femme, de peur de l'effrayer dans cette première vision. Il ne se fit voir que sous un habit fort vil et fort commun ; ce qui le prouve, c'est qu'elle le prit pour un jardinier. Au reste, il n'était pas à propos d'élever tout à coup à la sublime connaissance de la résurrection une femme qui avait l'esprit et des sentiments si bas et si grossiers ; il fallait l'y amener peu à peu. Jésus-Christ l'interrogea donc de nouveau, et lui dit : « Femme, pourquoi pleurez-vous ? Qui cherchez-vous (15) ? » Cela lui montra que Jésus-Christ savait qu'elle voulait l'interroger, et l'engagea à le faire. Comprenant cela, Marie ne nomma plus Jésus ; mais comme si cet homme eût connu celui dont elle s'informait, elle répondit : « Si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai ». Marie dit encore : « Où vous l'avez mis, si vous l'avez enlevé », comme si Jésus était entre les morts. Mais voici ce qu'elle veut dire : Si par la crainte que vous avez des Juifs vous l'avez ôté d'ici, dites-le-moi et je l'emporterai.
Cette femme a une grande affection et un grand amour, mais elle n'a encore rien de grand dans l'esprit ; c'est pourquoi Jésus se fait connaître à elle, non au visage, mais au son de la voix. Comme quelquefois il se faisait connaître aux Juifs, et quelquefois aussi il ne se faisait point connaître, quoique présent à leurs yeux ; de même, quand il parlait, il dépendait de lui de se rendre reconnaissable. Ainsi lorsqu'il a dit aux Juifs : « Qui cherchez-vous ? » il ne s'est fait connaître ni au visage ni à la voix, que lorsqu'il l'a bien voulu ; et c'est ce qu'il fait encore ici, où il se contente d'appeler Marie par son nom, lui reprochant les sentiments qu'elle a de sa personne, et la reprenant de le croire mort, lui qui est vivant. Mais comment dit-elle « s'étant tournée (16) » ; car c'est à elle que Jésus parlait ? Je pense que lorsqu'elle disait : « Où l'avez-vous mis ? » elle s'était tournée vers les anges pour leur demander le sujet de leur frayeur ; qu'ensuite Jésus l'appelant, elle se tourna vers lui, et qu'il se fit reconnaître d'elle au son de la voix. [543] Car c'est lorsqu'il l'appela « Marie » qu'elle le reconnut. Ainsi elle le reconnut, non au visage, mais à la voix.
Mais, direz-vous, d'où paraît-il que les anges aient eu de la frayeur, et que ce soit pour cela que Marie se tourna vers eux ? Vous aurez ici la même raison pour dire : par où voit-on que Marie toucha Jésus et se jeta à ses pieds ? Mais si l'une dé ces choses résulte évidemment de ces paroles de Jésus : « Ne me touchez pas (47) » ; de même, ce que rapporte l'évangéliste, qu'elle se tourna, prouve clairement l'autre.
2. Pourquoi Jésus dit-il : « Ne me touchez pas ? » Quelques-uns répondent que Marie demandait la grâce spirituelle, « le don du Saint-Esprit », parce qu'elle lui avait entendu dire à ses disciples : « Si je m'en vais à mon Père, je le prierai, et il vous donnera un autre Consolateur ». (Jean, XIV, 16.) Et comment Marie, qui n'était point avec les disciples, aurait-elle pu entendre ces mots ? Mais de plus, c'est là une pure imagination qui est fort éloignée du vrai sens de ces paroles. Comment demanderait-elle cette grâce, Jésus n'étant pas encore allé à son Père ? Que faut-il donc répondre ? Je crois que Marie voulait encore demeurer avec Jésus comme auparavant, et que dans sa joie elle n'atteignait point à la hauteur de la vérité, quoique, Jésus fût, selon la chair, ans un état beaucoup plus parfait. Le Seigneur corrige donc son erreur et réprime cet excès d'assurance ; et, en effet, on ne voit pas qu'il ait conversé sur ce ton avec ses disciples eux-mêmes : il élève son esprit afin qu'elle approche de lui avec plus de respect et de vénération.
Si donc Jésus avait dit : N'approchez pas de moi comme auparavant, les choses ne sont plus dans le même état, et je ne dois pas converser de la même manière avec vous dans la suite ; cette réponse aurait paru vaine et fastueuse. Mais celle-ci : « Je ne suis pas encore monté vers mon Père (17) » ; quoique plus douce, signifie là même chose, car en disant : « Je ne suis pas, encore monté », il déclare qu'il se hâte d'y monter et que c'est ce qu'il prétend faire incessamment ; or il ne fallait pas regarder du même œil qu'auparavant celui qui aller monter au ciel et qui ne devait plus demeurer avec les hommes. Ce qui suit fait voir qu'en effet c'est là le vrai sens de ces paroles : « Allez, ne vous arrêtez pas à me toucher, dites à mes frères que je vais monter vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu ». Cependant il n'allait pas sitôt y monter, mais seulement après quarante jours. Pourquoi lui parle-t-il donc de la sorte ? C'est pour élever son esprit et lui donner la certitude qu'il devait monter au ciel. Et ces mots : « Vers mon Père et votre Père ; vers mon Dieu et votre Dieu », regardent l'incarnation : comme quand il dit monter, c'est de sa chair qu'il le dit. Et Jésus parle ainsi à Marie, parce qu'elle n'avait pas encore de lui des sentiments dignes de sa majesté. Dieu est-il donc le Père de Jésus d'une manière, et notre Père d'une autre manière ? Sûrement. S'il est d'une autre manière le Dieu des justes, qu'il ne l'est du reste des hommes, à plus forte raison est-il le Dieu du Fils d'une manière, et d'une autre notre Dieu. Ainsi quand il a dit : « Dites à mes frères », de peur qu'ils ne concluent de là à quelque égalité, il met une différence ; car Jésus-Christ doit s'asseoir sur le trône de son Père, et eux doivent se tenir debout devant ce trône. C'est pourquoi, encore que, selon sa substance charnelle, il soit devenu notre frère, il est pourtant bien différent de nous en dignité, et on ne peut même exprimer la grandeur de cette différence.
« Marie vint donc dire aux disciples qu'elle avait vu le Seigneur et qu'il lui avait dit ces choses (18) » : Tant est grand le bien que produit l'assiduité et la persévérance ! Mais pourquoi les disciples ne s'affligèrent-ils pas en- apprenant que leur Maître s'en irait bientôt et ne dirent-ils pas les mêmes choses qu'ils avaient dites auparavant ? Alors ils s'attristaient et ils pleuraient parce qu'il allait mourir ; maintenant qu'ils apprennent qu'il est ressuscité, de quoi s'affligeraient-ils ? Marie annonça aux disciples qu'elle avait vu le Seigneur ; elle leur rapporta ses paroles qui étaient bien propres à les consoler. Mais comme il était à présumer que les disciples, entendant ce rapport, ou ne croyaient point cette femme, ou, s'ils la croyaient, verraient avec peine que Jésus ne les eût pas honorés de sa vision, après la promesse qu'il leur avait faite de se faire voir à eux en Galilée (Matth. XXVIII, 10) ; de peur donc que, repassant ces choses dans leur esprit, ils ne tombassent dans la tristesse et dans l'affliction, le divin Sauveur ne laisse même pas passer le jour : mais, par la nouvelle de la résurrection et par le récit de cette femme, [545] ayant allumé dans leur cœur le désir de le voir, lorsqu'ils brûlaient de ce désir, que la crainte des Juifs augmentait encore, alors il leur apparut sur le soir et d'une manière merveilleuse et admirable (19).
Et pourquoi leur apparut-il sur le soir ? Parce qu'il était apparent qu'alors leur crainte avait redoublé et qu'ils étaient dans une terrible frayeur. Mais ce qui est étonnant, c'est qu'ils ne l'aient pas pris pour un fantôme ; car il entra, les portes étant fermées et tout à coup ; mais sûrement Marie les avait prévenus et leur avait inspiré une grande foi ; de plus, il se montra à eux avec un visage brillant et plein de douceur. Il ne vint pas de jour, afin qu'ils fussent tous assemblés ; car ils étaient dans un grand étonnement et dans un grand effroi. Il ne frappa point à la porte, mais tout à coup il parut au milieu d'eux et il leur montra son flanc et ses mains, et en même temps il calma par sa voix les pensées tumultueuses qui les agitaient, leur disant : « La paix soit avec vous (19) », c'est-à-dire : Ne vous troublez point ; et il leur rappelle ces paroles qu'il leur avait dites avant d'aller à la croix : « Je vous laisse la paix » (Jean, XIV, 27) ; et encore : « Ayez la paix en moi, vous aurez à souffrir bien des afflictions dans le monde ». (Jean, XVI, 33.)
« Les disciples eurent donc une grande joie de voir le Seigneur (20) ». Ne remarquez-vous pas, mes frères, que le Seigneur confirme sa parole par ses œuvres ? Car ce qu'il a prédit à ses disciples avant d'aller -à la croix, avant sa mort : « Je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie » (Jean, XVI, 22), il le réalise maintenant. Au reste, toutes ces choses servirent beaucoup à leur inspirer une foi ferme et constante. Comme les Juifs leur devaient faire une guerre implacable, le Sauveur leur répète souvent : « La paix soit avec vous », leur donnant par là une consolation proportionnée à la guerre et aux combats qu'ils auraient à soutenir.
3. Telle est la première parole que le Seigneur a dite à ses disciples après sa résurrection. Voilà pourquoi saint Paul fait ce souhait aux fidèles dans ses épîtres : « Que Dieu notre Père et Jésus-Christ Notre-Seigneur, vous donnent la grâce et la paix ». Mais aux femmes, Jésus-Christ leur promet la joie, parce qu'elles étaient plongées dans la tristesse, et aussi elles ont eu les premières la joie et la consolation de le voir. C'est donc à propos et avec raison que le divin Sauveur annonce la paix aux hommes, parce qu'on leur devait déclarer la guerre ; et la joie aux femmes, parce qu'elles étaient dans la douleur et dans la tristesse ; et qu'ayant dissipé tout sujet de tristesse, il fait connaître les fruits de la croix, à savoir : la paix. Après donc qu'il a levé tous les obstacles, remporté son éclatante victoire, et tout consommé, il dit : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie aussi de même (21) ». N'ayez aucun doute, ni sur ce qui s'est passé, ni sur le caractère de celui qui vous envoie. Ici, il relève leur cœur et leur courage et leur inspire une grande confiance, afin qu'ils se portent courageusement à entreprendre son œuvre ; il ne prie plus son Père, mais il leur donne de sa propre autorité la vertu et la puissance d'agir. Car « il souffla sur eux, et leur dit : Recevez le Saint-Esprit (22). Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez ». De même qu'un roi qui envoie ses lieutenants et ses généraux, leur donne le pouvoir d'emprisonner et d'élargir les criminels, ainsi Jésus-Christ, envoyant ses apôtres, leur donne la même autorité et la même puissance.
Comment donc Jésus-Christ, après avoir dit : « Si je ne m'en vais point, le Saint-Esprit ne viendra point à vous » (Jean, XVI, 7), maintenant donne-t-il le Saint-Esprit ? Quelques-uns répondent qu'il n'avait point donné le Saint-Esprit, et que, soufflant sur eux, il les avait seulement préparés à le recevoir. Si l'apparition d'un ange frappa Daniel et le fit tomber le visage contre terre (Dan. VIII, 17), que ne serait-il pas arrivé aux apôtres, recevant un don si ineffable sans que le Sauveur les y eût auparavant préparés, eux qui n'étaient encore que des disciples ? C'est pourquoi il n'a point dit : Vous avez reçu, mais : « Recevez le Saint-Esprit ». Néanmoins ce ne serait pas une erreur de dire qu'ils reçurent alors une certaine puissance spirituelle et une grâce ; une grâce, non assez puissante, à la vérité, pour ressusciter les morts et opérer des miracles ; mais capable de remettre les péchés ; car il y a des différences entre les dons du Saint-Esprit, c'est pourquoi le Seigneur ajoute : « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez », leur faisant connaître la nature [545] du don qu'il leur communique. Mais après quarante jours ils reçurent la puissance de faire des miracles. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit : « Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui descendra sur vous, et vous me rendrez témoignage dans Jérusalem et dans la Judée (Act. I, 8.) ». Ce témoignage, ils l'ont rendu par les miracles, car la grâce du Saint-Esprit est ineffable, et ses dons sont de plusieurs sortes.
La sagesse de Dieu en a ainsi disposé pour vous apprendre que les dons du Père, du. Fils et du Saint-Esprit, sont un seul et même don, et leur puissance une seule et même puissance. Les choses qui paraissent être propres au Père, et lui appartenir uniquement, appartiennent également au Fils et au Saint-Esprit. (Jean, VI, 44.) Comment donc personne ne vient au Fils si le Père ne l'attire ? Mais cette puissance se montre aussi dans le Fils, car il dit : « Je suis la voie. Personne ne vient au Père que par moi ». (Id. XIV, 6.) Observez qu'il en est de même pour le Saint-Esprit. L'apôtre dit : « Nul ne peut confesser que Jésus est le Seigneur, sinon par le Saint-Esprit ». Et encore, le don que Dieu a, fait à l'Église de ses apôtres, l'Écriture l'attribue tantôt au Père, tantôt au Fils, tantôt au Saint-Esprit ; nous voyons aussi dans ces livres saints qu'il y a diversité de dons spirituels du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
4. Faisons donc tous nos efforts, et n'omettons rien pour avoir avec nous le Saint-Esprit et honorons infiniment ceux qu'il a chargés de son opération, car la dignité des prêtres est grande. « Les péchés seront remis », dit Jésus-Christ, « à ceux à qui vous les remettrez » ; c'est pourquoi saint Paul disait : « Obéissez et soyez soumis à vos pasteurs, et portez-leur un très grand honneur et un très grand respect ». (Héb. XIII, 17.) Vous n'avez soin que de vous-mêmes, et si vous vous conduisez bien, vous n'avez point à rendre compte pour les autres. Mais un prêtre, mais un pasteur, s'il se contente de bien vivre lui-même, s'il n'a pas en même temps un grand soin de vous et de tous ceux qui lui sont confiés, il ira en enfer avec les méchants ; souvent il périt, non pour ses propres fautes et ses propres péchés, mais pour ceux d'autrui, s'il n'a fait tout ce qui était en son pouvoir pour les corriger. Voyant donc à quels périls sont exposés vos pasteurs, ayez pour eux une affection tendre et respectueuse ; saint Paul vous fait connaître ce que vous leur devez, en disant : « Ils veillent pour le bien de vos âmes », et ils ne veillent pas simplement, mais comme en devant rendre compte », c'est pourquoi on doit beaucoup les honorer et les respecter.
Que si vous vous joignez à ceux qui les insultent et les outragent, c'est à vous-même que vous ferez tort en même temps. Tant que le pilote est tranquille et dans la joie, les matelots et tout l'équipage sont en sûreté, mais si, par leurs injures et leurs mauvais traitements, ils lui rendent la vie dure et misérable, s'ils l'empêchent de veiller et d'exercer son art, il ira même malgré lui les jeter sur des écueils ; ainsi vos pasteurs, si vous leur rendez l'honneur que vous leur devez, pourront, en veillant sur eux-mêmes, veiller aussi à votre garde et à votre salut ; mais si vous les accablez d'ennuis, si vous les empêchez d'agir, vous vous exposerez à périr avec eux dans les flots, encore qu'ils soient actifs et vigilants.
Écoutez ce que Jésus-Christ dit aux Juifs, et donnez-y toute votre attention. « Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse, faites donc tout ce qu'ils vous disent de faire ». (Matth. XXIII, 2, 3.) Maintenant il ne faut point dire : Les prêtres sont assis dans la chaire de Moïse ; nous devons dire : ils sont assis dans la chaire de Jésus-Christ, car ils ont reçu sa doctrine. C'est pourquoi saint Paul dit : « Nous remplissons donc la charge d'ambassadeurs pour Jésus-Christ, et c'est Jésus-Christ même qui vous exhorte par notre bouche ». (II Cor. V, 20.) Ne voyez-vous pas que tous sont soumis aux puissances séculières et aux magistrats, et souvent ceux mêmes qui les surpassent en naissance, en probité et en prudence ? La soumission qu'on a pour le prince qui les a établis et leur a confié son autorité, fait que l'on ne pense point à toutes ces choses, et que l'on ne considère que sa volonté, quel que soit celui qu'il a élevé à la magistrature. Nous qui avons une si grande crainte de celui qu'un homme a établi en autorité, quand c'est Dieu qui établit, quand c'est lui qui commande, nous ne craignons pas de mépriser, d'insulter, de couvrir de mille opprobres celui qu'il a choisi ; nous à qui il est défendu de juger nos frères, nous aiguisons nos langues contre les prêtres. Et de quel pardon serons-nous dignes, nous qui, ne voyant pas une poutre dans notre œil, cherchons [546] durement et sévèrement à découvrir une paille dans l'œil d'autrui ? Ignorez-vous que, lorsque vous jugez de la sorte, vous vous préparez un jugement plus rigoureux ?
Je ne dis pas ceci, mes frères, pour excuser les méchants prêtres, ni pour approuver ceux qui exercent indignement leur ministère ; loin de là, je les plains, je gémis sur leur sort, mais encore qu'ils soient méchants et indignes de leur caractère, il n'est point permis à ceux qui sont sous leur conduite, et surtout au peuple et aux simples de les juger. Quelque infâme que soit leur vie, si vous êtes attentifs à vos devoirs, vous ne recevrez aucun préjudice dans ce qui est du ministère que Dieu leur a confié. (Nombres XXII, 28.) Si le Seigneur a fait parler une ânesse, s'il a donné des bénédictions spirituelles par les mains d'un devin ; si, par la bouche d'un animal et par la langue impure de Balaam, il a opéré un miracle en faveur des Juifs qui étaient méchants ; à plus forte raison pour vous, dont la vie et les mœurs sont bonnes et bien réglées, quand bien même les prêtres seraient méchants et très corrompus, accomplira-t-il toute son œuvre, et enverra-t-il son Saint-Esprit ? Non, ce n'est point l'âme pure qui attire et fait descendre le Saint-Esprit par sa propre pureté, mais c'est la grâce qui opère tout [01]   . « Car tout est pour vous », dit l'apôtre, « soit Paul, soit Apollon, soit Céphas ». (I Cor. III, 22.) Et en effet, tout ce que le prêtre a en son pouvoir est un don qui n'appartient qu'à Dieu seul, et quelque grande et élevée que soit la sagesse de l'homme, elle sera et paraîtra toujours au-dessous de la grâce.
Enfin, je dis ceci, mes frères, non pour vous autoriser à mener une vie lâche et paresseuse, mais afin que, s'il se trouve que quelques-uns de vos prélats négligent leurs devoirs, vous ne vous en prévaliez pas pour faire votre propre malheur. Et que dis-je, les prélats ou les prêtres ? Non, ni un ange, ni un archange ne peuvent rien contre les dons et les grâces de Dieu ; le Père et le Fils et le Saint-Esprit fait tout [02]    ; le prêtre, le ministre prête seulement sa langue et sa main. Il n'aurait pas été juste que dans ce qui concerne les gages de notre salut [03]   , la méchanceté d'autrui pût nuire à ceux qui ont embrassé la foi. Pesons et considérons bien toutes ces vérités ; craignons Dieu, respectons ses prêtres, rendons-leur toutes sortes d'hommages, afin que nos bonnes Œuvres et l'honneur et le respect que nous leur aurons porté, nous fassent obtenir de Dieu une grande récompense, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire ; l'empire, l'honneur, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi-soit-il.
 
 
NOTES
[01] Ces paroles du saint Docteur paraissent d'abord un peu obscures, mais la suite les éclaircit. On doit les entendre des ministres, et de la vertu, et de l'efficace des sacrements de Jésus-Christ. Nos sacrements ne requièrent que les dispositions de celui qui les reçoit ; ils opèrent par eux-mêmes et indépendamment de la pureté et de l'intention du ministre.
[02] Fait tout, au lieu de font tout. Cette expression est grande et très remarquable : elle montre parfaitement bien l'unité de substance, de puissance, de vertu et d'autorité ; car ces trois sont une même chose, comme l'Écriture nous l'enseigne si formellement. (Jean, X, 30, et XVII, 22, et 1 Jean, V. 7.)
[03] Dans les symboles de notre salut, c'est-à-dire, dans les signes, dans l'administration des sacrements.


HOMÉLIE LXXXVII.
OR, THOMAS, L'UN DES DOUZE APÔTRES, APPELÉ DIDYME, N'ÉTAIT PAS AVEC EUX, LORSQUE JÉSUS VINT. — LES AUTRES DISCIPLES LUI DIRENT DONC : NOUS AVONS VU LE SEIGNEUR. MAIS IL LEUR DIT : SI JE NE VOIS, JE NE CROIRAI POINT, ETC. (Jn 20, 24 – 21, 15)
ANALYSE
 01  Pourquoi Jésus-Christ n'apparut à Thomas que huit jours après s'être montré aux autres apôtres. — Pourquoi Jésus-Christ a conservé dans son corps les cicatrices de ses plaies.
 02  Pierre avait l'esprit plus vif et plus bouillant, Jean plus élevé et plus pénétrant.
 03  04  Quel bonheur de voir Jésus-Christ dans sa gloire ! — Ne rien épargner pour se procurer la bienheureuse éternité. — Souffrir avec Jésus-Christ, ce que c'est. — La vue des biens futurs rend la vie étroite, douce et aisée. — Combien l'amour est puissant. — L'amour de Jésus-Christ produit le mépris de toutes les choses terrestres. — Parallèle de l'amour de saint Paul pour Jésus-Christ, et du nôtre. — Ce qu'on a horreur d'entendre, on n'a point honte de le faire. Description de nos vices. — On fait tout pour amasser de l'argent, rien pour le salut de l'âme. — Portrait de l'avare : sa fureur, ses excès. — À quoi les gens du monde dissipent leur argent. — Celui qu'on donne aux femmes de mauvaise vie rend ridicule et infâme. — Paix et assurance de l'homme de bien.

1. Si c'est être trop facile et trop complaisant que de croire à ta légère, c'est aussi être bien dur et bien grossier que de vouloir curieusement tout voir et tout examiner à la rigueur. Voilà de quoi on a lieu d'accuser Thomas, quand les apôtres disaient : « Nous avons vu le Seigneur » ; il ne crut point, moins par défiance à leur égard que par doute au sujet de la possibilité du fait, je veux dire d'une résurrection. Car il n'a pas dit : Je ne vous crois point, mais : « Si je ne mets ma main dans la plaie, je ne le croirai point ». Comment les autres apôtres étant tous ensemble au même lieu, Thomas seul n'y était-il pas ? Il est vraisemblable qu'il n'était pas encore de retour de la précédente dispersion et de sa fuite.
Pour vous, mes chers frères, voyant ce disciple incrédule, pensez à la clémence du Seigneur, à la bonté avec laquelle, dans l'intérêt d'une seule âme, il montre les plaies qu'il a reçues, et vient au secours d'un seul disciples d'esprit plus grossier que les autres. Voilà pourquoi Thomas voulait établir sa fol sur le témoignage du plus grossier de tous les sens, et il ne s'en rapportait pas même à ses yeux. Car il n'a pas dit seulement : si je ne vois, mais encore : si je ne touche ; de peur que ce qui paraissait ne fût qu'un fantôme et une illusion. Mais cependant les disciples qui annonçaient cette résurrection étaient dignes de foi, et aussi le Seigneur qui l'avait promise. Et néanmoins, quoiqu'il demandât beaucoup de choses, Jésus-Christ voulut bien le satisfaire en tout.
Et pourquoi Jésus-Christ n'apparut-il pas sur-le-champ à Thomas, mais seulement huit jours après ? Afin que les disciples l'ayant auparavant instruit, et ayant eu tout le temps de lui faire le récit de tout ce qu'ils avaient vu et entendu, son ardeur s'en accrût, et qu'il fût dans la suite plus ferme dans la foi. D'où avait-il appris que le côté avait été ouvert ? Des disciples. Pourquoi crut il à une chose sans croire à l'autre ? Parce que cette seconde chose était, de beaucoup, ce qu'il y avait de plus surprenant. Mais, mes frères, considérez ici avec quelle vérité les apôtres parlent ; voyez comment ils ne cachent ni leurs défauts ni ceux des autres, et rapportent tout avec une très grande sincérité.
Jésus-Christ se fait voir encore à ses disciples ; il n'attend pas que Thomas l'en prie, ni rien de pareil ; mais, de lui-même, il [548] prévient et comble ses désirs, lui faisant connaître qu'il était présent lorsqu'il avait dit ces choses aux disciples : car il se sert des mêmes paroles, comme pour lui faire une vive et forte réprimande, et l'instruire en même temps pour l'avenir ; il lui dit : « Portez ici votre doigt, et considérez mes mains, et mettez votre main dans mon côté » ; et il ajoute : « Et ne soyez plus incrédule, mais fidèle (27) ». Ne voyez-vous pas que Thomas doutait par incrédulité ? Mais c'était avant que les disciples eussent reçu le Saint-Esprit ; après, ils ne furent plus incrédules, ils furent parfaits. Jésus-Christ ne reprit pas Thomas seulement par ces paroles, mais encore par les suivantes. Thomas, aussitôt qu'il eut été éclairci de ses doutes, revint, et croyant, il s'écria : « Mon Seigneur et mon Dieu (28) ! » Et Jésus lui dit : « Vous avez cru, Thomas, parce que vous avez vu : Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru (29) ! » C'est le propre de la foi de croire les choses mêmes que l'on n'a point vues. « La foi est le fondement des choses a que l'on doit espérer, et une pleine conviction de celles qu'on ne voit point ». (Héb. XI, 1.) Au reste, le Sauveur ne déclare pas seulement ici les disciples heureux, mais encore ceux qui croiront dans la suite.
Cependant, direz-vous, les disciples ont vu avant de croire. — Oui, mais ils n'ont point cherché à voir et à toucher comme Thomas. Aussitôt qu'ils ont vu les linceuls et1e suaire, sur ce témoignage ils ont reçu la doctrine de la résurrection ; et avant de voir Jésus-Christ ressuscité, ils ont montré une foi pleine et entière. S'il vous vient donc dans l'esprit de dire : je voudrais avoir été en ce temps, je voudrais voir Jésus-Christ opérer des miracles, rappelez-vous alors cette parole : « Heureux ceux qui sans avoir vu ont cru ». Il est maintenant à propos d'examiner comment un corps incorruptible a retenu les cicatrices des clous, et a bu être touché de la main d'un homme : cela ne doit point vous ébranler Jésus-Christ le voulut ainsi par condescendance. Ce corps, qui était si subtil et si léger, qu'il entra dans la salle où étaient les apôtres, les portes étant fermées, n'avait rien de grossier. Mais le Sauveur se montra sous cet aspect, afin de persuader sa résurrection à ses apôtres, et de leur faire connaître qu'il avait été véritablement crucifié, qu'un autre n'était tuas ressuscité pour lui. Voilà pourquoi il ressuscita, portant sur son corps les marques de la croix, et c'est encore pour cette raison qu'il mangea. Car les apôtres faisaient souvent valoir cette preuve dans les prédications, disant « Il s'est montré à nous, qui avons mangé et bu avec lui ». (Act. X, 41.) De même donc que, quand nous le voyons avant sa mort marcher sur les flots, nous ne disons pas que son corps est d'une autre nature que le nôtre ; ainsi, le voyant après sa résurrection avec les cicatrices de ses plaies, nous ne dirons pas pour cela que son corps soit corruptible. Le Sauveur ne fait paraître ces cicatrices que pour guérir la maladie de son disciple.
2. « Jésus a fait beaucoup d'autres miracles (3) ». Saint Jean, qui raconte moins de miracles que les autres évangélistes, déclare aussi que ceux-ci mêmes ne les ont pas tous rapportés ; mais seulement autant qu'il était nécessaire pour attirer les auditeurs à la foi. « Car », dit-il, « si l'on rapportait tout en détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu'on en écrirait ». (Jean, XXI, 25.) Par où l'on voit évidemment que les évangélistes n'ont pas écrit ces faits par vanité, par ostentation, mais uniquement pour notre avantage et notre utilité. En effet, comment des écrivains qui ont omis beaucoup de choses, auraient-ils rapporté celles-ci par ostentation ?
Pourquoi les évangélistes n'ont-ils pas tout rapporté en détail ? C'est principalement à cause du grand nombre des choses qu'il y aurait eu à raconter ; et encore, parce qu'ils pensaient bien que celui qui ne croirait pas ce qu'ils rapportaient de Jésus, ne croirait pas non plus, quand bien même ils en diraient davantage ; enfin, que celui qui croirait à ces faits n'aurait plus besoin d'autrui pour croire. Mais il me semble que l'évangéliste parle ici des miracles que le Seigneur fit après sa résurrection, puisqu'il ajoute : « À la vue de ses disciples ». Comme avant la résurrection il était nécessaire que Jésus-Christ fit bien des œuvres et des miracles, afin qu'ils crussent qu'il était Fils de Dieu, il a fallu de même qu'il en fît beaucoup après, afin qu'ils fussent pleinement persuadés qu'il était ressuscité. C'est pour cette raison que l'historien sacré a ajouté : « À la vue de ses disciples ». En effet, le Seigneur séjourna seul avec eux après sa résurrection. Voilà aussi pourquoi le Sauveur disait : « Le monde ne me verra plus ». (Jean, XIV, 19.) [549] L'évangéliste, voulant ensuite vous révéler que Jésus n'avait fait ces miracles qu'en faveur de ses disciples, a encore ajouté « Afin qu'en croyant, vous ayez la vie éternelle a en son nom (31) » ; parlant généralement à tous les hommes, pour vous faire connaître que ce n'est pas lui, mais nous qui profitons de la foi qu'il nous inspire en lui-même. « En son nom », c'est-à-dire par lui ; car il est lui-même la vie.
« Jésus se fit voir encore depuis à ses disciples sur le bord de la mer de Tibériade ». (Chap. XXI, 1.) Ne voyez-vous pas, mes frères, que Jésus-Christ n'est pas longtemps avec ses disciples, et qu'il ne demeure pas avec eux comme auparavant ? Il leur apparut le soir, et aussitôt il disparut : huit jours après il leur apparaît encore et disparaît de nouveau. Ensuite il se fit voir sur le bord de la mer, et les disciples eurent une grande frayeur. Que signifie ce mot : « Il se fit voir ? » Par là on connaît parfaitement que ce n'est que par bonté et par condescendance que Jésus se fit voir, son corps étant alors incorruptible et immortel. Mais pourquoi l'évangéliste a-t-il nommé le lieu ? C'est pour montrer que le Seigneur avait déjà en grande partie dissipé la crainte de ses disciples ; en sorte qu'ils commençaient à sortir de leur maison. Mais ils étaient allés en Galilée, pour éviter le péril, pour se soustraire à la fureur des Juifs.
« Simon Pierre fut donc pêcher (3) ». Comme Jésus-Christ n'était pas souvent avec ses disciples, comme les disciples n'avaient pas encore reçu le Saint-Esprit, ni aucune fonction, ni aucun ministère, ni rien à faire, ils étaient retournés à leur profession. « Simon Pierre, et Thomas, et Nathanaël que Philippe avait appelé, et les fils de Zébédée, et deux autres étaient ensemble (2) ». N'ayant donc rien à faire, ils furent pêcher, et de nuit, parce qu'ils étaient toujours dans la crainte et dans la frayeur. Saint Luc marque la même chose : il ne la rapporte pas dans les mêmes termes, mais il l'insinue par ce qu'il dit. Les autres disciples les suivaient, étant inséparablement unis ensemble et voulant aussi voir la pêche et jouir agréablement de ce moment de loisir et de repos. Ils se mettent donc à travailler, et comme ils étaient dans l'embarras, Jésus parut. Il ne se fit point connaître d'abord, pour les engager à lui parler plus librement, et il leur dit : « N'avez-vous rien à manger (5) ? » Le Seigneur parle encore d'une manière humaine, comme s'il eût voulu acheter d'eux quelques poissons. Les disciples ayant répondu non, Jésus leur dit : jetez le filet au côté droit : ils le jetèrent, et ils prirent beaucoup de poissons. Mais l'ayant reconnu, ses disciples, Pierre et Jean, reprirent alors chacun son propre caractère. Pierre était plus bouillant, Jean, avait l'esprit plus élevé : celui-là était plus prompt, celui-ci plus éclairé. C'est pourquoi Jean reconnut le premier Jésus ; Pierre vint à lui le premier ; et en effet, ils avaient sous les yeux de grands prodiges ; lesquels ? Premièrement, cette prodigieuse quantité de poissons qu'ils avaient pris ; en second lieu, la résistance du filet qui ne s'était pas rompu ; et encore : qu'avant d'être descendus à terre, ils trouvèrent des charbons allumés, et du poisson mis dessus, et du pain (9). Car en cette occasion Jésus-Christ ne se servit pas de matière toute créée, comme il avait coutume de le faire avant sa mort, par une certaine condescendance.
Aussitôt donc que Pierre eut reconnu son Maître, il laissa tout, et les poissons et les filets, et remit promptement sa ceinture : vous voyez son respect, son amour. Et quoiqu'ils fussent éloignés de terre de deux cents coudées, son impatience ne lui permit pas d'aller le trouver avec sa barque, mais il vint à la nage. Que dit donc Jésus à ses disciples ? « Venez, dînez. Et nul d'eux n'osait lui demander : qui êtes-vous (12) ? » Ils n'osaient pas alors lui parler avec cette assurance, et cette même liberté qu'ils avaient auparavant, ils ne lui adressaient pas de questions ; mais ils restaient assis en silence avec beaucoup de crainte et de respect, et écoutaient attentivement ce qu'il disait : « Car ils savaient que c'était le Seigneur ». C'est pourquoi ils ne lui demandaient pas : « Qui êtes-vous ? » Et voyant une autre forme qui les remplissait de terreur, ils étaient extrêmement étonnés ; ils auraient bien voulu lui faire quelques questions à ce sujet : mais, et parce qu'ils craignaient, et parce qu'ils savaient que ce n'était point un autre que lui-même, ils ne l'interrogèrent point, et ils mangeaient seulement ce qu'il avait créé pour eux avec un surcroît de puissance. En effet, dans cette création, le Seigneur ne leva point lés yeux au ciel, il ne descendit pas comme auparavant à des démarches humaines, montrant par là qu'il ne les avait faites [550] que parce qu'il avait bien voulu s'abaisser. Au reste, que le Seigneur n'apparut pas souvent à ses disciples, et qu'il ne demeurât pas avec eux comme avant sa mort et sa résurrection, l'évangéliste nous l'apprend par ces paroles : « Ce fut là la troisième fois que Jésus a apparut à ses disciples, depuis qu'il fut ressuscité d'entre les morts (14) ». Et il leur ordonne d'apporter de ces poissons, qu'ils viennent de prendre, pour leur montrer que celui qu'ils voient n'est point un fantôme. Saint Jean ne dit pas qu'il mangea avec eux, mais saint Luc le dit ailleurs : « Et mangeant avec eux ». (Act. I, 4.) Mais comment ? Cela nous surpasse, et il ne nous appartient pas de l'expliquer : tout ce que nous pouvons dire, c'est que la manière dont le Seigneur a fait ces choses, est très admirable ; et qu'il a mangé, non pour satisfaire un besoin naturel qu'il ne pouvait plus ressentir, mais pour prouver et confirmer sa résurrection par bonté et par condescendance.
3. Peut-être, mes frères, entendant ce récit, vos cœurs se sont-ils enflammés d'amour pour Jésus-Christ ? Peut-être vous êtes-vous écriés Heureux ceux qui étaient alors avec le Seigneur ; heureux encore ceux qui seront avec lui dans la résurrection générale ! N'épargnons donc rien pour voir un jour ce merveilleux visage. Si maintenant le seul récit de ces prodiges allume chez nous un si grand feu, et cet ardent désir d'avoir été au monde, lorsqu'il était lui-même sur la terre, d'avoir entendu sa voix, vu son visage, d'avoir approché de lui, de l'avoir touché, de l'avoir servi ; pensez, considérez ce que c'est que de le voir, non plus dans un corps mortel et faisant des choses humaines, mais environné de ses anges, mais dans un corps immortel, immortels nous-mêmes ; et de jouir de ce bonheur, de cette gloire qui surpasse toutes nos paroles et toute notre intelligence. C'est pourquoi, je vous en conjure, mes chers frères, n'oublions, n'omettons rien pour nous procurer cette gloire.
Il n'est rien en cela de difficile, si nous le voulons bien ; il n'est rien de pénible, si nous sommes vigilants et actifs. « Si nous souffrons avec lui », dit l'apôtre, « nous régnerons aussi avec lui ». (II Tim. II, 12.) Que veut dire saint Paul : « Si nous souffrons ? » C'est comme s'il disait : Si nous souffrons les afflictions et les persécutions, si nous marchons dans la voie étroite. Véritablement la voie étroite est de sa nature une voie pénible, mais la bonne volonté, mais l'espérance des biens futurs la rendent plus douce et plus aisée. « Car le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie, produit en nous le poids éternel d'une souveraine et incomparable gloire ; tandis que nous ne considérons point les choses visibles, mais les invisibles ». (II Cor. IV, 17, 18.) Levons donc nos yeux de la terre vers le ciel, et regardons, contemplons continuellement les choses célestes. Si nous établissons là-haut notre demeure, nous n'aurons aucun goût pour les délices de cette vie ; nous souffrirons avec joie les peines et les afflictions, et même nous en rirons, comme de toutes les choses semblables. Si nos désirs tendent de ce côté-là, si nos regards se tournent vers cet aimable objet, rien ne pourra ou nous abattre et nous asservir, ou nous élever et nous enfler le cœur. Et que dis-je ? nous ne nous affligerons pas des maux de cette vie, nous ne croirons même pas les voir et les sentir. En effet, tel est l'amour : il nous rend continuellement présents ceux de nos amis qui sont absents ; son empire est si grand, qu'il nous sépare de tout, et qu'il nous attache étroitement à l'objet que nous aimons.
Ah ! si nous aimions de même Jésus-Christ, tout nous paraîtrait ici-bas une ombre, une vision, et un songe. Nous dirions aussi avec l'apôtre : « Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ ? Sera-ce l'affliction ou les déplaisirs ? » Saint Paul n'a point dit : Sera-ce l'argent, ou les richesses, ou la beauté ; car ces choses sont très viles et très ridicules ? Mais il a proposé ce qui paraît le plus redoutable : la faim, les persécutions, la mort. (Rom. VIII, 35.) Et néanmoins le saint apôtre a méprisé toutes ces choses comme un rien ; mais nous, pour un peu d'argent, nous nous séparons de notre vie et de notre lumière. Et certes, ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes, ni les futures, ni quelque créature que ce fût, n'ont pu séparer saint Paul de Jésus-Christ Mais nous, si nous voyons une peu d’or, nous courons ardemment après, et nous foulons aux pieds les commandements du Seigneur.
Que si le seul récit de ces choses est insupportable, ne pas tenir la conduite opposée est chose bien plus insupportable encore : car le [551] pire est que nous n'avons point horreur de faire ce que nous frémissons d'entendre. Nous jurons à la légère, nous nous parjurons, nous ravissons le bien d'autrui, nous prêtons à usure, nous négligeons la continence, nous nous dispensons des règles prescrites a la prière, nous transgressons la purs grande partie des commandements, il n'est rien que nous ne tentions pour amasser de l'argent ; nous n'y épargnons ni notre corps, ni notre santé. Celui qui aime l'argent, l'avare, fera toutes sortes de maux à son prochain, et il s'en fera à lui-même. Facilement il se mettra en colère, il dira des injures, il appellera son frère fou, il jurera, il se parjurera ; il n'observera ni règles ni mesure, il ne gardera même pas les préceptes, de l'ancienne loi ; celui, qui aime l'or mimera point son prochain. Et cependant, pour acquérir le royaume des cieux, il faut que nous aimions même nos ennemis. Si donc pour entrer dans ce royaume, il ne nous suffit pas de garder les anciens préceptes, s'il faut que notre justice soit plus abondante que celle des Juifs (Matth. V, 20) ; nous qui violons, et nos commandements et les anciens, quelle excuse aurons-nous, sur quoi nous justifierons-nous ? Celui qui aime l'argent, non seulement n'aimera point ses ennemis, mais encore il traitera ses amis comme ses ennemis.
4. Et que dis-je ; ses amis ? Souvent l'avare méconnaît et méprisé jusqu'aux droits de la nature ; la parenté, les liens du sang, il n'en connaît point ; l'amitié, il l'oublie ; l'âge, il ne le respecte point ; l'ami, il n'en a point ; mais il est ennemi de tout le monde, et principalement de soi ; non seulement parce qu'il perd son âme, mais encore parce qu'il est son propre bourreau, qu'il se livre à mille inquiétudes, à mille peines, à mille afflictions. Il entreprendra de longs voyages, il s'exposera aux périls, aux embûches, à tout, pour fomenter et accroître son mal, pour avoir à compter beaucoup d'or et d'argent. Est-il rien de pire, est-il une plus cruelle maladie ? Il se prive de boire et de manger, il se prive de tous ces plaisirs et de toutes ces voluptés pour lesquelles les hommes ont coutume de commettre tant d'excès et de péchés ; et il se prive encore de la gloire et de l'honneur. En effet, l'avare tient presque tous les hommes pour suspects, il est environné d'un nombre considérable d'accusateurs, d'envieux, de calomniateurs, et de gens qui lui dressent des embûchés. Ceux qu'il maltraite injustement le haïssent pour le tort et le mal qu'il leur a fait ; ceux qui n'ont pas à se plaindre de lui craignent de devenir ses victimes à leur tour et touchés de compassion pour ceux qu'il a endommagés et ruinés, ils entrent dans leurs plaintes et leurs querelles. Les grands, ceux qui lui sont supérieurs en puissance, et parce qu'ils ont pitié des petits, et parce qu'ils lui portent envie, le haïssent et lui font la guerre. Et pourquoi parler des hommes ? quelle espérance, quelle consolation, quelle ressource peut rester à celui qui s'attire l'inimitié et la colère de Dieu ?
De plus, celui qui aime l'argent né pourra jamais se résoudre à s'en servir ; il en sera le gardien et l'esclave, et non le maître. S'étudiant à en amasser toujours davantage, il craindra de sacrifier la plus petite somme ; il se refusera : la moindre dépense, et il sera le plus pauvre de tous les pauvres ; car rien ne saurait arrêter sa cupidité. Mais l'argent n'est point fait pour être gardé dans un coffre, il est fait pour que l'on s'en serve. Si, pour lé cacher aux autres, nous l'enfouissons en terre, est-il rien de plus misérable que nous, qui courons de côté et d'autre pour amasser cet argent, afin de l'enfermer ensuite et de le soustraire à l'usage commun ?
Mais il y a encore une autre grande maladie qui ne cède point à celle-là. Si ces hommes enfouissent leur argent dans la terre, il en est d'autres qui l'engloutissent dans leur ventre, dans la bonne chère, dans l'ivrognerie et se préparent un double châtiment par l'injustice mêlée à la débauche. Les uns mangent leurs biens avec les parasites et avec les flatteurs ; les autres le dissipent au jeu et avec les femmes de mauvaise vie ; d'autres en de semblables dépenses ; par là, s'étant une fois écartés du droit chemin, et ayant abandonné la voie qui mène au ciel, ils s'ouvrent mille portes qui les conduisent dans l'enfer. Et cependant celui qui y entre, dans cette voie qui mène au ciel, ne se procure pas seulement un plus grand bien, mais encore de plus grands plaisirs que les autres. Car celui qui donne son bien aux femmes débauchées se rend ridicule et infâme, il s'attire bien des guerres et jouit d'un plaisir fort court ; ou plutôt il n'en jouit même pas, de ce court plaisir, puisque quelque argent qu'il [552] leur donne, elles n'en auront aucune reconnaissance. « Car la maison étrangère est comme un tonneau percé ». (Prov. XXIII, 27 ; XXX, 16.) De plus, les femmes de cette espèce ont l'humeur insupportable, et Salomon a comparé leur amour à l'enfer (Cant. VIII, 6) ; elles ne laissent ni paix ni repos à leurs amants, qu'elles ne les voient entièrement ruinés. Et alors même elles ne cessent point encore de les tourmenter, elles cherchent à leur arracher le peu qui leur reste, et quand elles les ont réduit à la plus extrême indigence, elles les insultent, en font des objets de risée, et les accablent de tant de maux, qu'on ne saurait en donner une idée.
Mais l'homme qui veut faire son salut goûte d'autres plaisirs ; il n'est point inquiété par des rivaux. Tous, au contraire, tous se réjouissent de sa félicité ; non seulement ceux qu'il oblige, mais encore tous ceux qui le voient. Il n'est agité d'aucune passion : ni la colère, ni la tristesse, ni la honte ne viennent assaillir son âme : grande est la satisfaction de sa conscience ; grand son espoir dans les biens futurs ; sa gloire est éclatante, et plus grand encore l'appui que lui prête la bienveillance du Seigneur. Il ne craint nul piège, nul précipice, il n'a nulle défiance ; mais il est dans un port tranquille et assuré, où il respire un air doux et serein. Pesons donc, et considérons toutes ces choses, mes chers frères, comparons ces différents plaisirs l'un avec l'autre, et choisissons le genre de félicité qui vaut le mieux, afin que nous obtenions les biens futurs, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l'empire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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