HOMÉLIE LXXXVIII.
APRÈS DONC QU'ILS EURENT DÎNÉ, JÉSUS DIT À SIMON PIERRE : SIMON, FILS DE JEAN, N'AIMEZ-VOUS PLUS QUE NE FONT CEUX-CI ? IL LUI RÉPONDIT : OUI, SEIGNEUR, TOUS SAVEZ QUE JE VOUS AIME. (Jn 21, 15-25)
ANALYSE.
01 Pierre, la langue et le chef des apôtres. — Pierre plus modeste et plus circonspect après sa chute. — Pierre, docteur de tout le monde.
02 Combien saint Jean était éloigné du faste.
03 Fruit qu'on retire de l'étude et de la méditation de la parole de Dieu. — Les sollicitudes de ce siècle, les biens de ce monde sont des épines qui piquent de tous côtés. — Les biens spirituels réjouissent la vue. — Avant les récompenses éternelles, on reçoit dès ici-bas le fruit de ses bonnes œuvres ; il en est de même des mauvaises œuvres : outre l'enfer, elles causent en cette vie un bourrellement de conscience. — Suite et effets du péché : il est affreux, il est un fardeau plus pesant que le plomb. — Pénitence d’Achab : l'imiter, pour obtenir le pardon de ses péchés. — L'avarice détruit le bien que l'aumône a produit : si l'un fait tomber, l'autre relève : on sortira de ce combat corrompu et brisé. — Se décharger de tout ce qui embarrasse. — Fruit des bonnes œuvres.
1. Il y a bien des moyens propres à nous mettre en crédit auprès de Dieu, et à nous rendre illustres et agréables à ses yeux. Mais c’est la sollicitude à l'égard du prochain qui l'emporte sur tout, et qui nous attire le plus sûrement la bienveillance et la protection du Seigneur ; c'est là aussi ce que le Christ exige de Pierre, car, après le dîner, « Jésus dit à [553] Simon Pierre : Simon, fils de Jean, m'aimez-vous plus que ne font ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Paissez mes agneaux ». Et pourquoi Jésus-Christ, laissant là les autres apôtres, parle-t-il à Pierre seul de ce soin et de cet amour ? Entre les apôtres, Pierre était le plus grand et le plus éminent ; il était la langue et le chef du collège : c'est pour cela que Paul le fut voir préférablement aux autres. En même temps, Jésus-Christ voulait rassurer Pierre, et lui montrer que la souillure de son renoncement était effacée : c'est pourquoi il lui confie le gouvernement de ses frères, et il ne lui rappelle, il ne lui reproche point son renoncement, mais il lui dit : Si vous m'aimez, recevez le gouvernement de vos frères : montrez maintenant l'ardent amour que vous avez toujours fait paraître, et dont vous vous glorifiiez ; la vie que vous vouliez donner pour moi, donnez-la pour mes brebis.
Le Seigneur ayant donc interrogé Pierre par deux fois, Pierre prit pour témoin celui-là même qui connaît ce qu'il y a de plus caché dans le cœur ; mais, comme il s'entend interroger encore une troisième fois, il en est troublé, le souvenir de ce qui s'était passé auparavant, l'ayant rendu plus timide et plus circonspect : car alors il avait répondu d'un ton ferme et assuré, ce qui ne l'avait pas préservé de la chute : il s'en rapporte à Jésus-Christ même, en lui disant : « Vous savez toutes choses (17) », c'est-à-dire, le présent et l'avenir. Remarquez-vous, mes frères, combien Pierre est changé, combien il est plus circonspect et plus modeste ? Il n'a plus cette arrogance qu'il avait auparavant, vous ne l'entendez plus contredire : ces interrogations réitérées le troublent. Est-ce que par hasard, dit-il en lui-même, je croirais aimer sans aimer réellement ? En serait -il de même qu'auparavant ? j'avais une bonne opinion de moi, j'ai répondu avec beaucoup d'assurance et de fermeté, et ensuite j'ai succombé. Le Seigneur interroge Pierre trois fois, trois fois il lui fait le même commandement, pour montrer combien il fait cas du soin des brebis, et que ce soin est le plus grand témoignage d'amour qu'on lui puisse donner.
Le Sauveur parlant à son disciple de l'amour du à lui-même, lui prédit le martyre qu'il devait souffrir : il lui déclare qu'il ne l'a pas interrogé trois fois par défiance, et qu'il se croit véritablement aimé de lui : et ensuite, pour lui donner un exemple du vrai et sincère amour, et nous enseigner de quelle manière nous devons l'aimer, il dit : « Lorsque vous éliez plus jeune ; vous vous ceigniez vous-même, et vous alliez où vous vouliez ; mais lorsque vous serez vieux, d'autres vous ceindront et vous mèneront où vous ne voulez pas (18) ». Mais c'est là ce que Pierre demandait et ce qu'il désirait. Voilà aussi pourquoi Jésus-Christ lui déclare ouvertement qu'il donnera sa vie pour son Maître. Comme il avait souvent dit : « Je donnerai ma vie pour vous » (Jean, XIII, 37), et : « Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renoncerai point » (Matth. XXVI, 35), le Sauveur lui accorda ce qu'il désirait.
Que signifient donc ces paroles : « Où vous ne voulez pas ? » Elles font allusion à l'instinct de la nature, aux attaches de la chair, à la répugnance qu'éprouve l'âme à se séparer du corps. Si donc la volonté de Pierre était ferme et consolante, la nature en lui était faible. C'est que personne ne quitte son corps sans douleur et sans peine, Dieu, comme je l'ai dit, l'ayant ainsi sagement ordonné pour notre utilité, de peur qu'on ne se tuât soi-même. Si, malgré cette admirable disposition de la divine Providence, le diable a pu pousser bien des hommes à se donner la mort, à se jeter dans des gouffres et des précipices ; sans ce désir de la vie, cet amour et cette attache que l'âme a naturellement pour son corps, plusieurs, pour la moindre affliction, mettraient fin à leurs jours. Cette parole donc : « Où vous ne voulez pas », marque l'instinct de la nature.
Mais pourquoi le Seigneur ayant dit : « Lorsque vous étiez jeune », a-t-il ajouté : « Mais lorsque vous serez vieux ? » Ces paroles montrent, ce que nous savons d'ailleurs, que Pierre n'était alors ni jeune ni vieux, mais homme fait. Pourquoi lui a-t-il rappelé sa vie passée ? Pour lui montrer quelles avaient été ses premières dispositions. Car, dit-il, quant aux choses du monde, un jeune homme est utile, un vieillard est inutile, mais quant à moi et à mon service, il n'en est pas ainsi dans la vieillesse, la force est plus grande, la valeur plus éclatante, l'âge n'y met aucun obstacle. Au reste, le Sauveur a parlé de la sorte à Pierre et lui a marqué sa mort, non [554] pour l'effrayer, mais pour l'encourager. Il connaissait son amour, et qu'il se porterait de bon cœur à la mort ; mais en même temps, il lui déclare de quelle manière il mourra. Pierre désirant continuellement de s'exposer au péril et de donner sa vie pour Jésus-Christ, le Sauveur lui dit : ayez confiance, je remplirai votre désir de manière que la mort que vous n'avez point soufferte étant jeune, vous la souffrirez lorsque vous serez vieux.
L'évangéliste ensuite, pour réveiller l'auditeur et le rendre plus attentif, a ajouté « Or, il disait cela pour marquer par quelle mort il devait glorifier Dieu (19) ». Il n'a point dit : Il devait mourir, mais : « Il devait glorifier Dieu », afin de vous apprendre que de souffrir pour Jésus-Christ, c'est une gloire et un honneur. « Et après avoir ainsi parlé, il lui dit : Suivez-moi ». Par ces paroles, saint Jean fait connaître que le Sauveur avait un grand soin de Pierre, et un grand amour pour lui. Que si quelqu'un dit : Pourquoi donc saint Jacques a-t-il été élevé sur la chaire de Jérusalem ? Je répondrai que si Pierre ne fut point élevé sur cette chaire, c'est que Jésus-Christ l'établit pour être le docteur de tout le monde. « Pierre s'étant retourné, vit venir après lui le disciple que Jésus aimait, qui, pendant la cène, s'était reposé sur son sein (20) », et dit à Jésus : « Et celui-ci, Seigneur, que deviendra-t-il (21) ? »
2. Pour quelle raison l'évangéliste rappelle-t-il qu'il s'était reposé sur le sein du Seigneur ? Ce n'est pas sans sujet, c'est pour montrer combien était grande la confiance que Pierre, après son renoncement, avait en son Maître. Car c'est Pierre, celui-là même qui n'osait alors interroger, et qui faisait signe à un autre de le faire pour lui, qui reçoit alors le gouvernement de ses frères, et qui non seulement ne confie plus ses intérêts à un autre, mais qui même interroge son Maître sur le sort d'autrui. Jean reste dans le silence ; lui il parle, il interroge. Enfin, l'évangéliste fait aussi connaître l'amour que Pierre avait pour lui, car Pierre aimait beaucoup Jean, comme la suite de l'histoire le fait voir : et cette étroite amitié se montre à découvert et dans tout l'Évangile, et dans les actes des Apôtres.
Comme donc le Seigneur avait annoncé de grandes choses à Pierre, comme il lui avait confié le gouvernement du monde, lui avait prédit le martyre qu'il devait souffrir, lui avait donné : de plus grands témoignages d'amour qu'à ses autres disciples, Pierre désirant de faire participer Jean à toutes ces grâces, dit : « Et celui-ci, Seigneur, que deviendra-t-il ? » Ne marchera-t-il pas dans la même voie que nous ? Et de même que dans le temps qu'il n'osait interroger, il avait engagé Jean à le faire pour lui, ainsi maintenant il lui rend la pareille ; et, pensant bien que ce disciple aurait voulu demander à son Maître ce qu'il deviendrait et qu'il ne l'osait pas, il le demande lui-même. Que répondit dons Jésus-Christ ? « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que vous importe (22) ? » Pierre faisait cette demande par le grand amour qu'il avait pour Jean, et parce qu'il souhaitait de ne point se séparer de lui ; et Jésus-Christ, pour lui faire connaître que quelque grand que fût son amour pour son confrère, il ne pouvait pas néanmoins atteindre au sien, lui répond : « Si je veux qu'il demeure, que vous importé ? » Par là le Seigneur nous apprend que nous ne devons nous inquiéter, ni curieusement chercher à pénétrer au delà de ce qu'il lui plaît de nous découvrir. Il fit donc cette réponse à Pierre pour réprimer son feu, parce qu'il était toujours ardent, toujours prêt à faire de semblables questions ; et pour nous montrer aussi que nous ne devons point tant interroger, ni tenter de connaître ses desseins et de les approfondir.
« Il courut sur cela un bruit parmi les frères », c'est-à-dire, parmi les disciples, « que celui-ci ne mourrait point. Jésus, néanmoins, n'avait pas dit : Il ne mourra point, mais : si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que vous importe (23) ? » Ne pensez pas, dit le Seigneur, que je veuille disposer de vous tous d'une même manière ; il avait en vue, en disant cela, leur attachement mutuel. Comme ils devaient bientôt être chargés du soin de toute la terre, il ne fallait pas qu'ils s'attachassent ainsi les uns aux autres, ce qui aurait été très préjudiciable au monde. C'est pourquoi le Sauveur dit à Pierre : Je vous ai confié une grande charge, donnez-y tous vos soins, remplissez-en les devoirs, combattez, luttez. Et que vous importe, si je veux que
[01] Jean demeure ? Pour vous, attachez-vous à ce qui vous regarde, et appliquez-y toute votre attention. Considérez ici, je vous prie, mes frères, combien l'évangéliste est exempt de vanité. Après avoir rapporté l'opinion des disciples, il la corrige, comme s'ils n'avaient point compris les paroles de Jésus-Christ, et dit. « Jésus, néanmoins, n'avait pas dit : Il ne mourra point, mais : si je veux qu'il a demeure ».
« C'est ce même disciple qui rend témoignage de ces choses et qui a écrit ceci, et nous savons que son témoignage est véritable (24) ». Pourquoi Jean se sert-il lui seul de termes dont aucun, autre évangéliste ne s'est servi, et parle-t-il avec cette fermeté et cette assurance ? Pourquoi se rend-il un second témoignage à lui-même ? Pourquoi paraît-il vouloir d'abord prévenir ses auditeurs ? Pour quelle raison en use-t-il de la sorte ? On rapporte que cet évangéliste a écrit le dernier son évangile, induit à cela par une impulsion divine : c'est pour cette raison qu'il fait souvent mention de son amour, insinuant par là le motif qui l'a porté à écrire ; et il répète souvent la même chose pour rendre son histoire digne de foi, et montrer qu'il ne s'est porté à l'écrire que par l'effet d'une impulsion d'en-haut. Je sais, dit-il, je sais que les choses que Jean a écrites, sont véritables : Que si bien des gens n'y croient point, voici une preuve qui doit les convaincre. Laquelle ? Ce que je dis ensuite.
« Jésus a fait encore beaucoup de choses, et si on les rapportait en détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu'on en écrirait (25) ». De là, il résulté évidemment que je n'ai point écrit par flatterie. Moi qui, dans un sujet riche et abondant, où il y a une multitude de choses à dire, n'en rapporte même pas autant que ceux qui ont écrit les premiers, et omets la plupart des événements pour raconter de préférence comment les Juifs ont dressé des embûches à Jésus, lui ont jeté des pierres, l'ont haï, chargé d'injures et d'outrages, appelé possédé du démon et séducteur : moi, dis-je, qui ai publié toutes ces choses, je ne puis être accusé d'avoir écrit mon histoire par flatterie. En effet, pour être historien complaisant, il aurait fallu s'y prendre tout autrement ; à savoir : cacher tous les sujets de honte et ne rapporter que les faits illustres et glorieux.
L'évangéliste ayant donc écrit ce qu'il savait sûrement et exactement, ne refuse et ne craint pas de produire aussi son témoignage, comme pour nous inviter à vérifier en détail tout ce qu'il raconte. C'est notre coutume, à nous aussi, d'appuyer de notre témoignage une assertion dont nous sommes parfaitement sûrs. Or, si nous en lisons de la sorte, à plus forte raison saint Jean a-t-il pu le faire de même, lui qui écrivait par l'inspiration du Saint-Esprit, et c'est ce qu'ont fait aussi les autres apôtres lorsqu'ils prêchaient, disant : « Nous sommes nous-mêmes les témoins de ce que nous vous disons, et le Saint-Esprit que Dieu a donné à tous ceux qui lui obéissent l'est aussi » (Act. V, 32) avec nous. Saint Jean, dis-je, a pu donner son témoignage, lui qui était présent à tout, qui n'avait point quitté Jésus, même sur la croix, et à qui le divin Sauveur avait recommandé sa mère. Toutes ces choses sont autant de marques de l'amour de Jésus pour son disciple, et des témoignages sûrs de l'exacte connaissance qu'avait celui-ci de tout ce qu'il a écrit.
Que si cet évangéliste attribue à Jésus de si nombreux miracles, n'en soyez pas surpris, mais, pensant à l'ineffable vertu de celui qui les opérait, recevez avec foi ce que dit l'historien sacré. Et certes, autant il nous est facile de parler, autant et beaucoup plus encore il était facile à Jésus de faire ce qu'il voulait, car il n'avait qu'à vouloir, et l'effet aussitôt suivait sa volonté
[02] .
3. Méditons donc, mes chers frères, méditons soigneusement ces divines paroles ; ne cessons point d'en faire notre étude, travaillons à en acquérir l'intelligence. Le fréquent usage que nous en ferons ne sera point perdu pour nous ; par là, nous pourrons corriger nos mœurs, purifier notre vie, et arracher les épines qui étouffent la divine semence. Car ce sont de vraies épines que le péché et les sollicitudes de ce siècle, qui sont si stériles et si douloureuses. Et comme les épines, par quelque côté qu'on les prenne, piquent celui qui les saisit ; de même les choses de ce siècle, de quelque manière qu'on y touche, nuisent et font du tort à celui qui les prend et les serre dans ses mains. Mais il n'en est pas ainsi des biens spirituels : semblables à une pierre précieuse, de quelque côté qu'on les tourne et qu’on les regarde, ils réjouissent la vue.
Donnons-en un exemple : quelqu'un a fait l'aumône, non seulement il s'entretient de l'espérance des biens futurs, mais encore jouit des biens de cette vie, toujours plein de confiance et d'assurance dans toutes ses actions. Les mauvais désirs de la concupiscence ont perdu tout empire sur lui : avant même d'être mis en possession du royaume éternel, dès ce monde il recueille le fruit de son aumône, dans le bien qu'on dit de lui, dans les louanges qu'on lui donne, et surtout dans le bon témoignage que lui rend sa propre conscience. Et il en est ainsi de toutes les autres bonnes œuvres ; au contraire, les mauvaises, avant de nous précipiter dans l'enfer, font le supplice de notre conscience. Si, lorsque vous avez péché, vous pensez à l'avenir, encore que personne ne punisse votre faute, vous êtes dans des alarmes et des frayeurs perpétuelles ; si vous pensez au présent, vous ne voyez que des ennemis : mille soupçons vous agitent, vous vivez dans la défiance, et vous n'osez plus regarder en face ceux qui vous ont fait du mal : que dis-je ? ceux mêmes qui ne vous en ont pas fait. Vous n'avez pas tant de plaisir à voir les hommes que de chagrin et de peine : au dedans, les reproches et les cris de la conscience ; au dehors, les hommes qui vous condamnent : la colère d'un Dieu, un enfer ouvert, prêt à vous engloutir : ces pensées ne vous laissent aucun repos.
Oui, c'est un lourd, un lourd et incommode fardeau que le péché : le plomb même est moins fatigant à porter. Celui que sa conscience accuse, quelque endurci qu'il soit, ne peut pas même lever les yeux. Ainsi Achab, ce prince impie (III Rois, XXI, 27), pour avoir senti l’amertume et le poids du crime, marchait la tête baissée, extrêmement contrit et humilié ; voilà pourquoi il se couvrait d'un sac et versait des torrents de larmes. Si nous faisons de même, si nous pleurons comme lui, comme Zachée nous nous dépouillerons de nos injustices et de nos péchés, nous en obtiendrons le pardon. Comme c'est en vain qu'on applique des remèdes aux tumeurs et aux fistules, si l'on n'arrête l'épanchement de l'humeur, qui cause la plaie et l'augmente tous les jours ; nous, de même, si nous n'écartons pas nos mains de l'avarice, si nous n'arrêtons pas le cours de cette cruelle maladie, quand bien même nous ferions l'aumône, tous nos efforts demeureront inutiles : parce que l'avarice étouffe et détruit tout le bien que l'aumône a produit, et fait à l'âme une blessure plus grande et plus dangereuse que la première.
Mettons fin d'abord à nos rapines, et alors nous ferons l'aumône. Si nous nous jetons nous-mêmes dans les précipices, comment pourrons-nous ensuite nous en tirer ? Si nous sommes sur le point de tomber, et que d'un côté quelqu'un nous retienne (telle est la vertu de l'aumône), tandis qu'un autre bras nous entraînera dans l'abîme, quelle sera l'issue de ce combat ? Que nous serons déchirés et mis en pièces. Pour éviter un pareil malheur, et de peur que le poids de l'avarice, en nous entraînant dans le gouffre, ne réduise l'aumône à nous abandonner, déchargeons-nous de tout ce qui nous peut embarrasser, afin que, parvenus à la perfection par les bonnes œuvres et la fuite du mal, nous obtenions les biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, appartiennent la gloire, l'honneur, l'empire, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
NOTES
[01] « Si je veux » C'est la leçon grecque confirmée par plusieurs manuscrits, et suivie de beaucoup de Pères et d'interprètes. La Vulgate dit : « Je veux qu'il demeure ainsi, etc. »
[02] Dieu dit que la lumière soit faite, et la lumière fut faite, etc. il a parlé, et ces choses ont été faites ; il a commandé, et elles ont été créées. Il appelle ce qui n'est point, comme ce qui est.
FIN DU COMMENTAIRE SUR L'ÉVANGILE DE SAINT JEAN.
AVERTISSEMENT.
Dans ces Homélies, le Saint prend une autre route que celle qu'il avait tenue dans l'explication de l'Évangile de saint Matthieu. Il rapporte les versets de son texte, et s'arrête principalement sur ceux que les hérétiques détournaient du vrai sens, qu'ils appliquaient favorablement à leurs erreurs, et qu'ils objectaient aux catholiques. Le Saint prémunit et fortifie son auditeur contre leurs arguments et leurs sophismes : et c'est là son intention principale, c'est à quoi il tend, à quoi il s'applique plus fortement. Il veut former le soldat chrétien, qu'il voit tous les jours aux mains avec les hérétiques, il lui fournit des armes et le met en état de repousser les traits de son adversaire. C'est aussi ce que le lecteur ne doit point perdre de vue dans la lecture de la plupart de ces Homélies, afin de n'en pas perdre le fruit.
Mais ce peu d'attention qu'on lui demande ne le doit pas rebuter. Tous ces discours ne sont pas polémiques, le Saint n'y combat pas toujours les hérétiques seulement, il les attaque et les repousse, lorsqu'il rencontre les passages, qui prouvent et établissent l'égalité et la consubstantialité du Fils, ou ceux dont ils abusaient pour appuyer leurs blasphèmes. Lorsqu'il ne s'y agit point de la divinité, ni de la consubstantialité du Fils, il explique en peu de mots la lettre de son texte, et ensuite il finit par une exhortation morale, pathétique, et toujours très éloquente.
Nous avons quatre-vingt-huit Homélies de saint Chrysostome sur l'Évangile de saint Jean. Mais, dit le savant Éditeur, comme il y avait beaucoup d'Ariens et d'Anoméens dans Antioche et à Constantinople, il n'est pas facile de découvrir dans laquelle de ces deux villes le Saint les a prêchées.
Toutefois, par un endroit de la septième Homélie, sur la première Epître aux Corinthiens, il fait voir et prouve assez vraisemblablement que c'est à Antioche que le saint Docteur les a prononcées. Le Saint y renvoie ses auditeurs à la cinquantième Homélie sur saint Jean. Il est donc certain et indubitable qu'il les a prononcées dans Antioche, les ayant prêchées avant les Homélies qu'il a faites sur la première et la deuxième Épître aux Corinthiens.
Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon se propose ensuite trois questions : 1° En quel temps saint Chrysostome a prêché ces Homélies. — 2° Pourquoi il les a prononcées dès le matin, au point du jour. — 3° Quels auditeurs il avait.
À la première question, il répond qu'elle n'est pas facile à résoudre, et qu'il est même impossible d'assigner l'année. Saint Chrysostome fut, fait prêtre l'an 386. Il prêcha ensuite ses Homélies sur saint Matthieu, qui sont au nombre de 90, des panégyriques, et sur d'autres sujets : il a donc pu commencer à prêcher celles-ci vers l'an 390, et les finir en 394 ou 395, et prêcher les 74 Homélies sur la première et la deuxième Epître aux Corinthiens dans les années suivantes et jusqu'au commencement de l'an 398, qu'il fut malgré lui arraché d'Antioche, amené à Constantinople, et ordonné évêque de cette ville impériale.
Sur la seconde, pourquoi le Saint prêchait au point du jour, le savant Éditeur conjecture que c'était pour ne pas interrompre la suite des autres Sermons qu'il prêchait pendant le cours de l'année et où assistaient généralement tous les catholiques de tout âge, de tout sexe, et de toutes conditions.
D'où il suit, pour répondre à la troisième question, qu'il ne se trouvait à ces Sermons du matin que des hommes et des femmes, qui, ayant plus de zèle, de ferveur et d'esprit, étaient aussi plus en état de profiter des instructions du saint Docteur, et plus capables de combattre ensuite contre les hérétiques et de réfuter les arguments que ces hommes, qui fuyaient la lumière, tiraient principalement de plusieurs passages de saint Jean, qu'ils n'entendaient point, et ;qu'ils détournaient à leurs sens dépravés.
Saint Chrysostome avait deux emplois : l'un d'instruire tous les catholiques dans la piété, dans la vertu, et contre toutes sortes de vices, et il le faisait avec beaucoup de force, de courage et d'assiduité, prêchant souvent, malgré la faiblesse et la délicatesse de sa santé, jusqu'à deux ou trois fois la semaine ; l'autre, d'armer les fidèles contre les assauts des hérétiques, qui se trouvaient alors en foule parmi eux, et de les mettre en état de répondre aux discours qu'ils semaient dans les entretiens familiers, et aux arguments qu'ils prétendaient tirer de plusieurs textes de l'Évangile de saint Jean, comme on le verra dans ces Homélies.
Les Anoméens sont les hérétiques que saint Jean Chrysostome combat plus particulièrement dans ces discours. Il les a vivement poursuivis pendant tout le temps qu'il a rempli le ministère de la prédication, et à Antioche, presque aussitôt que ; Flavien, son évêque, l'eût élevé au sacerdoce, et à Constantinople, lorsqu'il fut mis sur le siège patriarcal de cette ville. À Antioche, il les attaqua dès la première année qu'il commença à prêcher, il y fit même douze Sermons où il les réfute excellemment ; il repousse leurs traits avec beaucoup de vigueur, et fournit de très puissants arguments contre eux. Mais toutefois dans ses premiers discours il ne les attaque pas avec la même force, ni de la même manière qu'il le fit dans la suite, parce qu'il en voyait venir plusieurs a ses Sermons et l'écouter avec plaisir ; parce qu'ainsi qu'il le dit lui-même, il ne voulait pas « chasser le gibier », et qu'il désirait de les attirer et de les gagner par la douceur, et par l'évidence dés raisonnements et des preuves. Dans la suite, les Anoméens l'ayant eux-mêmes engagé d'entrer en lice ; il attaqua vivement leurs erreurs, et néanmoins toujours honnêtement et charitablement ; ne voulant point blesser ou terrasser ses ennemis, mais au contraire les relever de leur chute.
Quoique saint Chrysostome réfutât ;les Anoméens avec des termes d'amitié et de bonté, il ne laissait pourtant pas de les pousser vigoureusement, et certes, c'est avec raison et avec justice : car ces hérétiques s'attribuaient la science de toutes choses. Et ce qui surprend davantage, c'est qu'ils disaient qu'ils connaissaient Dieu, comme Dieu se connaissait lui-même. Ces hérétiques se vantant donc d'avoir ure si haute et si sublime connaissance, il n'est point étonnant qu'ils aient eu la témérité de sonder les profondeurs de Dieu, et l'audace d'examiner sa substance, d'agiter tant dé questions sur la Divinité, et de les proposer à tous les catholiques qu'ils rencontraient, même dans les places publiques : Si quelqu'un les reprenait de cette extrême insolence, ils lui répliquaient : « Quoi ! vous ne connaissez pas ce que vous adorez » ? Ils rebattaient continuellement ces paroles, et aux oreilles de tout le monde : « Le Fils n'est point consubstantiel à son Père : il est une créature, il n'a pas un pouvoir égal à celui de son Père, il ne juge pas avec la même autorité : celui qui prie son Père, ne peut point être égal à son Père ». Ils ajoutaient encore : « Le Fils n'est pas semblable au Père » ; d'où ils furent appelés ANOMÉENS, c'est-à-dire, DISSEMBLABLES. Comme donc ces hérétiques étaient fort opiniâtres, grands parleurs, et qu'ils disputaient continuellement contre des catholiques, le Saint ne cesse point de les combattre dans les Homélies qu'il a prêchées à Antioche et à Constantinople. Et comme ils tiraient leurs arguments et leurs preuves de plusieurs textes de saint Jean, expliqués à leur manière, et accommodés à leur sens, c'est aussi dans ces Homélies que saint Chrysostome les attaque et les presse plus fortement. Le lecteur ne sera sans doute pas fâché de trouver ici leurs principaux arguments avec les réponses du saint Docteur, après que nous lui, aurons donné une idée succincte de l'origine et du progrès de leur hérésie. En effet, il est nécessaire de connaître ces hommes que le Saint combat si souvent : Sans cette connaissance on ne peut même lire avec goût et avec fruit un grand nombre de ses Homélies.
Origine et progrès de l'hérésie des Ariens et des Anoméens.
Arius répandit son exécrable hérésie dans l'Église de Jésus-Christ vers l'an 320. Il eut beaucoup de disciples et de sectateurs, il jeta le trouble partout, presque toutes les églises du monde en t'eurent ébranlées. Les principaux chefs et articles de l'hérésie d'Arius et des Ariens sont que si Dieu n'avait pas « toujours été Père », que « le Fils n'avait pas toujours été » ; qu'« il y avait eu un temps auquel il [91] n'était point » ; qu'« il n'était point avant qu'il fût né » ; qu « il avait été fait dans le temps et tiré du néant » ; qu'« il n'était pas proprement de la nature, ou de la substance du Père » ; qu'« il était une créature parfaite, mais non pas comme une autre des créatures » ; qu'« il n'était pas vrai Dieu, mais Dieu par participation » ; qu'« il n'était pas éternel, mais qu'il avait été créé avant le temps et les siècles » ; que « le Fils ne connaissait pas et ne voyait pas parfaitement le Père ». Ils eurent même l'impiété de dire que « le Fils n'était pas l'unique et le véritable Verbe », et qu' « il n'était le Verbe que de nom » ; qu'« il n'était la Sagesse que de nom seulement » ; que « c'était par grâce qu'il était Fils, le premier-né des créatures » ; que « le Verbe était muable » ; et qu' « il y avait plusieurs. Verbes ».
Arius lui-même disait que le Verbe qui était en Dieu était différent de celui dont saint Jean disait « Au commencement était le Verbe ». Car dans cette impie doctrine, les Ariens n'étaient pas tous d'accord entre eux ; souvent l'un enseignait le contraire de ce que disait l'autre : et comment auraient-ils été d'accord entre eux, puisqu'ils ne l'étaient pas toujours avec eux-mêmes ? Tant il est vrai que l'erreur est peu stable et peu ferme !
Il s'en trouvait encore parmi eux qui soutenaient que le Fils n'était point semblable à son Père. Sur ce dogme il se forma différents partis : les uns excluant absolument toute ressemblance, les autres en admettant une, et même de substance. Ceux qui niaient que le Fils était « Homoousios », consubstantiel, et qui le disaient « Homoiousios », semblable en substance, firent une secte particulière, et étant différents en quelque chose des purs Ariens, ils furent appelés « Semi-Ariens ». Ces « Demi-Ariens » se partagèrent aussi en diverses sectes : car quelques-uns d'eux enseignaient que le Fils était semblable au Père en substance, par une ressemblance imparfaite, telle que peut être celle de la créature au Créateur, de l'image à l'original. Cette image, cette ressemblance qui est hors de Dieu, disaient-ils, c'est Dieu qui l'a faite ; et elle est semblable à la substance de Dieu, autant qu'une chose créée hors de Dieu peut être semblable à la substance de Dieu. Et ceux-ci ne différaient des purs Ariens que de nom et de parole. En effet, les Ariens, recevant l'Évangile, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître une ressemblance imparfaite entre les créatures et le Créateur, puisqu'il est dit dans l'Évangile : « Afin que vous soyez semblable à votre Père, etc. »
Mais d'autres Semi-Ariens, dont Basile, évêque d'Ancyre, était le chef, expliquaient cette ressemblance de substance d'une manière toute différente ; car ils admettaient dans le Père et le Fils une entière ressemblance de substance. Mais toutefois ils rejetaient « l'Homoousion », ou la consubstantialité du Père et du Fils ; et pour plusieurs raisons que rapporte et réfute en même temps saint Athanase « dans son Livre des Synodes, p. 764 ». Ce Père ajoute « dans ce même Livre, p. 757 » que ces Demi-Ariens, dont nous parlons, rejetaient le mot : « Homoousion », parce qu'il avait été proscrit dans le concile d'Antioche, on Paul de Samosate fut condamné, quoique ce ne fût pas dans le même sens que le concile de Nicée le reçut depuis, et le mit dans sa profession de foi : ce qui se prouve évidemment par les propres paroles de Denis d'Alexandrie qui avait assisté et souscrit au concile d'Antioche. Cet évêque ayant été accusé devant Denis, évêque de Rome, de ne se point servir dans ses sermons de « l'Homoousion », répondit qu'il le recevait et le regardait comme tout à fait catholique ; mais qu'il s'abstenait alors de s'en servir, parce qu'il avait affaire aux Sabelliens qui en abusaient, l'employant pour confondre les trois Personnes en une seule, et, détruisant la Trinité par le terme même de « Consubstantialité ».
Ces Semi-Ariens, plus doux et plus mitigés, rejetaient le mot : « Homoousion », et lui substituaient celui de « Homoiousion », qu'ils expliquaient dans un sens tout à fait catholique, ne différant que dans les termes et les expressions. Car ils admettaient une parfaite ressemblance de substance entre le Père et le Fils et ils confessaient que le Fils était égal au Père ; quoique le mot : « Homoiousios », semblable, exprime en soi quelque chose d'impie. En effet, si le Fils est semblable à son Père par sa substance, s'il est véritablement Dieu, comme ils l'avouaient, il ne peut point être d'une autre substance, d'une substance différente : soit ne peut pas dire qu'une chose qui est une et la même, soit seulement semblable. Mais si le Père et le Fils sont de différente substance, si le Père est Dieu, si le Fils est aussi Dieu, il y aura donc deux Dieux ; car la substance de Dieu est Dieu même. Ainsi le Fils, semblable au Père par sa substance, sera Dieu semblable à Dieu ; il y aura donc deux Dieux. Mais les Semi-Ariens, dont nous parlons, ne recevaient pas cette conséquence, quoiqu'elle parût naturellement suivre de l' « Homoiousios ». Certainement dans l'explication ils s'approchaient du sens catholique, mais ils avaient tort d'introduire ce terme, et aussi ils étaient blâmables de ne recevoir pas le mot d' « Homoousion », de consubstantiel, que le saint concile de Nicée avait introduit et appliqué à cette signification. Néanmoins saint Athanase, cette grande lumière de l'Église, ne veut pas qu'on les traite d'ennemis, ou d'hérétiques, comme on le peut voir « dans son Livre des Synodes, p. 755 ». Il s'ensuit donc de ce que nous venons [96] d'exposer que ces Demi-Ariens ne différaient des catholiques que dans les paroles et dans les expressions, et qu'ils étaient au fond de même sentiment. Aussi saint Athanase ne faisait pas difficulté de dire qu'il espérait que bientôt ils se réuniraient tout à fait à l'Église, et par l'unité de foi, et par l'unité d'expressions et de langage, usant de la même formule de foi. Et c'est ce qui arriva dans la suite, etc.
Comme donc ces Semi-Ariens étaient au fond réellement d'accord avec les catholiques, de même aussi les autres Semi-Ariens qui enseignaient que le Fils avait été tiré et fait du néant, et qu'il n'était point coéternel au Père, encore qu'ils le disent « Homoiousion », c'est-à-dire, semblable au Père en substance, étaient peu ou point du tout différents des Ariens, et de ceux qui soutenaient que le Fils était « Anomoion », c'est-à-dire, dissemblable au Père : c'est pourquoi ces Semi-Ariens ne furent pas longtemps séparés des Ariens et des Anoméens, et ils furent enfin presque tous appelés « Anoméens », comme je le crois, dit le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon, que nous suivons dans cette histoire des Ariens et de leurs sectateurs.
Les historiens rapportent qu'Aetius fut l'auteur et le chef de ces nouveaux Anoméens qui s'élevèrent alors : cet Aétius que son impiété fit surnommer ATHÉE. Ils commencèrent à troubler l'Église dès le temps de saint Athanase, disant que le Fils était tout à fait dissemblable au Père ; en quoi ils s'accordaient parfaitement avec Arius et avec les Ariens. Car dès lors qu'ils tenaient que le Fils était créé et fait du néant, il s'ensuivait sûrement de leur impie doctrine, qu'il y avait autant de différence entre le Père et le Fils, qu'il y en a entre le Créateur et la créature ; et qu'y ayant une distance immense entre le Créateur et la créature, il y en avait une de même entre le Père et le Fils. Ils disaient donc le Christ « Anomoion », dissemblable, d'où ils furent appelés « Anoméens ».
Saint Chrysostome, ayant commencé à prêcher l'an 386, trouva la ville d'Antioche entièrement inondée et infectée de ces abominables Anoméens : ce qui l'engagea à composer contre eux les douze Homélies de « l'incompréhensibilité de Dieu » ; et dès cette année et dans les suivantes il les réfuta par des preuves et des raisonnements également pleins de feu, de force et d'éloquence. Car ces Anoméens embrassaient tous les dogmes des Ariens, et les soutenaient, y ajoutant encore beaucoup d'autres blasphèmes et d'autres impertinences, que le saint Docteur leur reproche à tous moments. Ils se vantaient insolemment d'une science universelle, comme nous l'avons déjà remarqué, et de connaître Dieu aussi parfaitement que Dieu se tonnait lui-même : pouvait-on rien entendre de plus absurde et de plus insensé ! Mais c'en est assez et même trop. Car nous déclarons, avec le pieux auteur des Mémoires sur l'histoire Ecclésiastique (Tillemont), que c'est avec horreur et avec regret que nous osons écrire ces blasphèmes, qui ont fait frémir tous les saints évêques dans le concile de Nicée. Et nous pouvons dire, avec saint Athanase, que c'est la seule nécessité de notre sujet qui nous empêche de les supprimer. Quoique dans ses discours le Saint ne cesse point d'attaquer les Anoméens, qu'il nomme rarement par leur nom d'Anoméens, toutefois il ne cite et ne réfute jamais plus particulièrement leurs arguments, que « dans ces Homélies sur l'Évangile de saint Jean ». C'est pourquoi, pour en faciliter la lecture et en donner une plus claire intelligence, il est à propos d'exposer ici au moins une partie des textes sur lesquels ils prétendaient s'appuyer et établir leurs dogmes impies.
Preuves et arguments des Anoméens. — Réponses et réfutations de saint Chrysostome.
Il parait que les Anoméens, qui sont sortis des Ariens, se distinguaient particulièrement d'eux, et se caractérisaient par l'impertinente vanité dé s'attribuer une science universelle, et d'assurer qu'ils connaissaient Dieu aussi parfaitement que Dieu les connaissait eux-mêmes, et qu'il se connaissait lui-même : ce qui était également fou et impie. Enflés de cette science imaginaire, ils se croyaient forts, et partout ils attaquaient hardiment les catholiques, qui les réfutaient principalement par l'Évangile de saint Jean, et tiraient de ce divin arsenal les traits dont ils se servaient pour les repousser et les abattre : les Anoméens en tiraient aussi du même Évangile pour les écarter et les détourner. Ces impies étaient extrêmement chagrins et piqués de ce qu'on renversait leurs dogmes par ces paroles du sublime Théologien : LE VERBE ÉTAIT DIEU : MON PÈRE ET MOI NOUS SOMMES UNE MÊME CHOSE : JE SUIS DANS MON PÈRE, ET MON PÈRE EST EN MOI : AFIN QUE TOUS HONORENT LE PÈRE, COMME ILS HONORENT LE FILS : COMME MON PÈRE ME CONNAIT, JE CONNAIS MON PÈRE : CELUI QUI ME VOIT, VOIT MON PÈRE : SI VOUS M'AVIEZ CONNU, VOUS AURIEZ AUSSI CONNU MON PÈRE ; et par d'autres semblables, par lesquels Jésus-Christ déclare qu'il est un avec son Père, de la même substance, égal à lui, et vrai Dieu. Ces hérétiques donc, pour se défendre, tâchaient de tirer aussi des preuves et des arguments du même texte de saint Jean, et ils opposaient aux catholiques ces paroles : « Au commencement était le Verbe » ; ces paroles, disaient-ils, ne marquent point l'éternité du Fils, puisqu'il est dit aussi des choses créées : « Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre ». Donc, ajoutaient-ils, c'est vainement qu'on se sert de ce mot : « Au commencement », pour prouver l'éternité du Fils. Saint Chrysostome réplique fort au long à ce sophisme, mais en des termes proportionnés à la ; portée de ses auditeurs. Pour expliquer, dit-il, ces paroles : « Au commencement était le Verbe », il ne faut pas aller bien loin chercher des témoignages, il n'y a qu'à y joindre ce peu de paroles qui suivent immédiatement : ET LE VERBE ÉTAIT AVEC DIEU, ET LE VERBE ÉTAIT DIEU ». Ce mot « était avec Dieu » signifie « était dans Dieu ». Or tout ce qui est dans Dieu est certainement éternel. Mais que le Verbe soit dans Dieu, le Fils le déclare lui-même en disant : JE SUIS DANS MON PÈRE, ET MON PÈRE EST EN MOI. Je suis dans mon Père et mon Père est aussi en moi, cette parole démontre clairement et invinciblement l'unité, l'égalité, et par conséquent l'éternité du Fils.
Nous passons les autres arguments des Anoméens : on les trouvera bien détaillés « dans les Homélies III, IV et V ». Nous y renvoyons le lecteur, pour ne pas tomber dans des redites, et n'être pas trop longs. Saint Chrysostome n'attaque pas seulement les Anoméens, mais souvent aussi Paul de Samosate, les Sabelliens, les Marcionites, les Manichéens, et les Docètes, ou « Apparens », qui prétendaient que l'Incarnation n'était qu'une illusion et un fantôme ; c'est-à-dire que Jésus-Christ n'était né, n'était mort, et n'était ressuscité qu'en apparence.. Cette hérésie, qui s'était élevée dans l'Église dès les premiers siècles, vivait encore au temps de saint Chrysostome, comme il le témoigne dans la onzième Homélie.
Le Saint prémunit souvent ses auditeurs, et leur prête des armes contre les plus anciens hérétiques, dont les sectateurs s'étaient conservés jusqu'à son siècle, parce qu'ils étaient continuellement aux prises avec les catholiques, et ne cessaient point de les attaquer. Les catholiques n'avaient pas seulement alors à combattre contre les hérétiques : ils avaient aussi à se défendre des Gentils, dont le nombre était encore fort grand. On verra que le Saint les dresse à ces sortes de combats dans l'Homélie dix-septième. Mais quoiqu'en bien des endroits il attaque les Gentils et les anciens hérétiques, il s'attache pourtant davantage à repousser les Anoméens, et il a grand soin de réfuter leurs objections, et d'enseigner à ses auditeurs la manière d'y répondre. Quelquefois aussi il relève leur arrogance et leur folie, comme « dans l'Homélie seizième », où il les apostrophe en ces termes : « Jean-Baptiste se déclare indigne de dénouer les courroies des souliers de Jésus-Christ ; et les ennemis de la vérité ont l'insolence et la folie de se vanter de le connaître aussi parfaitement qu'il se connaît lui-même ! est-il rien de plus détestable que cette manie ? Est-il rien de plus furieux que cette arrogance ? »
Dans ces Homélies sur saint Jean, le saint docteur combat donc les Anoméens plus vivement et plus fortement que les autres hérétiques, parce qu'ils étaient les plus puissants en nombre et en arrogance, les plus effrontés et les plus hardis à attaquer continuellement les catholiques ; et que tous les passages qu'ils trouvaient, où Jésus-Christ pour s'abaisser, pour prouver son incarnation et son humanité, parlait et s'énonçait en des termes simples et populaires, humbles et modestes, ils les détournaient à leur sens, et s'en servaient tant pour battre les fidèles, que pour appuyer et soutenir leurs impiétés et leurs blasphèmes. Nous en pourrions produire bien des exemples, mais nous Dons bornons à un seul. Il sera facile au lecteur de remarquer les autres. « Il est certain », dit le saint Docteur aux Anoméens, « que Jésus-Christ a souvent parlé comme homme, et voilà les expressions que vous saisissez et que vous n'entendez point. Mais il n'est pas moins certain qu'il a très souvent parlé comme Dieu ; et voilà ce que vous ne voulez point entendre et sur quoi vous faites la sourde oreille. Jésus-Christ vous déclare manifestement son égalité et sa divinité, quand il dit : MON PÈRE ET MOI NOUS SOMMES UNE MÊME CHOSE : JE SUIS DANS MON PÈRE, ET MON PÈRE EST EN MOI », etc.
C'est à cause que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu, continue-t-il encore, et qu'il se déclarait Dieu, que les Juifs lui faisaient des reproches, qu'ils s'élevaient contre lui, qu'ils le persécutaient, et voulaient même le faire mourir, « parce que non seulement il ne gardait point le sabbat, mais aussi parce qu'il disait que Dieu était son Père, se faisant égal à Dieu ». À cette preuve si éclatante et si lumineuse les Anoméens répondaient que Jésus-Christ ne se faisait point égal à Dieu, mais que seulement les Juifs le croyaient et l'en soupçonnaient. Sur quoi saint Chrysostome s'élève, et repoussant ses adversaires jusqu'au pied du mur, il ne leur laisse aucune échappatoire. Vous avouez, leur dit-il, que les Juifs ont cru que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu : vous ne pouvez nier qu'il n'ait dit bien des choses qui les jetaient dans ce soupçon et dans cette opinion, comme quand il dit : « Mon Père et moi, nous sommes une même chose : Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi : Celui qui me voit, voit mon Père, etc. » Et beaucoup d'autres choses qui non seulement donnaient lieu aux Juifs, mais encore à tous ceux qui les entendaient, de penser qu'il se faisait égal à Dieu le Père, et qu'il se [98] montrait véritablement Dieu : donc s'il n'eût pas été égal à son Père, s'il n'eût pas été véritablement Dieu, étant pieux, saint et juste, comme vous le reconnaissez et le confessez, aurait-il pu laisser les Juifs dates leur erreur, leur laisser croire qu'il se faisait égal à Dieu le Père, et qu'il se disait Dieu ? Non certes, s'il n'était pas un fourbe et un imposteur, ce qui est horrible à dire, il ne pouvait pas s'empêcher de leur découvrir leur erreur, et de leur déclarer ce qu'il était. Et toutefois, il fait le contraire : il insiste continuellement là-dessus, il leur confirme son égalité avec son Père, par de nouvelles paroles et de nouveaux témoignages ; et il leur marque sa puissance et sa divinité par des prodiges et des miracles toujours plus évidents.
Il est vrai que dans ces mêmes paroles et ces mêmes œuvres qui prouvent sa divinité, son égalité avec son Père et sa consubstantialité, Jésus-Christ mêle beaucoup de choses tout humaines et tout ordinaires : mais c'est parce qu'il parlait souvent comme homme ; c'est parce qu'il voulait donner aux hommes un modèle de modestie et d'humilité, et être lui-même ce modèle ; c'est aussi parce que, les Juifs étant méchants, le baissant, ne cherchant que l'occasion de le surprendre et de l'accuser, et ne pouvant souffrir la doctrine de la divinité et de la consubstantialité, il voulait peu à peu les adoucir, les attirer, les faire entrer dans leur devoir et les convertir. Mais néanmoins, nulle part, ni jamais, il n'a rétracté aucune des paroles qu'il avait dites, pour montrer son égalité avec son Père et sa consubstantialité. Et même, s'il mêle quelquefois dans son discours quelques paroles peu relevées et communes, il y en joint aussitôt d'autres qui prouvent et démontrent qu'il est véritablement Dieu, et consubstantiel à son Père.
C'est pourquoi il faut lire l'Évangile de saint Jean avec beaucoup d'attention et de prudence, pour ne point se heurter contre les pierres d'achoppement qu'on y rencontre, et ne pas tomber dans les précipices. Ce qui est arrivé est une preuve que ce chemin en est bordé de tous côtés, mais pour ceux qui se confient en leur propre sens, et qui ne s'attachent point à l'Église de Dieu. Sabellius, uniquement attentif à ces paroles par lesquelles Jésus-Christ montre son égalité avec son Père et sa consubstantialité, a ôté la distinction des personnes pour avoir mal entendu la consubstantialité, et a dit que le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit n'étaient qu'une seule et même personne : Arius, ayant trouvé une pierre d'achoppement dans les paroles tout humaines de Jésus-Christ, est tombé dans une autre impiété, en enseignant que la substance du Père est différente de la substance du Fils, et que celle-ci lui est inférieure. C'est ainsi que doivent toujours craindre de faire naufrage en la foi, tous ceux qui abandonnent la grosse ancre, ou qui s'écartent de la doctrine et des décisions de l'Église.
Ces pierres d'achoppement ne se rencontrent pas seulement dans l'Écriture, il s'en trouve aussi dans les Pères : dans saint Chrysostome, il s'en trouve. Le Saint dit, ou plutôt il parait dire dans quelques-unes de ses Homélies que « Dieu ne nous prévient point ». Si nous nous arrêtons à l'écorce de ces sortes d'expressions, nous sommes Pélagiens : « Il est de foi que Dieu nous a aimés le premier », que « la vocation à la foi est purement gratuite », qu'« il nous prévient de sa grâce par sa sainte miséricorde », que « sans les mérites du divin Sauveur nous serions tous demeurés dans le péché et morts ennemis de Dieu, etc. » Pour ne se heurter et ne se briser pas contre ces pierres d'achoppement, le vrai secret est de lire toujours avec attention et avec prudence, de s'assurer d'abord de la doctrine de l'auteur, de voir en quel siècle, en quel temps, contre qui il a écrit, quelles hérésies déchiraient alors l'Église, et d'examiner enfin ce qui précède et ce qui suit. Par exemple, dans l'endroit de saint Chrysostome que nous citons, le Saint ajoute immédiatement et tout de suite : « La grâce ne nous force point » ; il parle aux Manichéens, qui ôtaient absolument toute liberté à l'homme, etc. Le saint Docteur veut donc simplement établir contre ces impies, que Dieu ne force et ne nécessite point l'homme, qu'il lui conserve sa liberté ; qu'il lui fait vouloir et faire le bien librement ; en un mot, que la grâce ne détruit point le libre arbitre.
Véritablement, l'expression parait d'abord un peu forte ; mais, en suivant de près la doctrine du saint Docteur, qui est toujours pure et orthodoxe, en considérant la fureur enragée de ces ennemis de Dieu et de son Église. Elle reprend sa nature, et on découvre le vrai sentiment de fauteur. C'est à quoi un lecteur sage et judicieux doit toujours faire attention, pour ne se pas laisser entraîner dans les pièges de ceux qui, ou par ignorance, ou par des préjugés et des sentiments de parti, jugent témérairement de la doctrine des plus grandes lumières de l'Église, décident en maîtres, lorsqu'ils devraient s'honorer de la qualité de disciples, et condamnent hardiment ceux à qui ils doivent tout leur respect et leur profonde vénération.
Pour finir ce que nous avions à dire sur ces Homélies, nous ne ferons plus que cette seule observation. Comme saint Jean est celui de tous les évangélistes qui a le plus fortement et avec le plus de [99] lumière établi la divinité du Fils, son égalité avec son Père et sa consubstantialité, saint Chrysostome est aussi celui de tous les Pères qui a soutenu et défendu avec plus de feu et plus d'ardeur, et d'une manière plus pleine et plus étendue cette divinité, cette égalité, et cette consubstantialité contre les Ariens, les Anoméens, et les autres ennemis de cette grande et très importante vérité, soit dans les douze Homélies qu'il a expressément composées contre eux, ou dans plusieurs de celles-ci sur saint Jean. En effet, c'est dans ces discours que brillent davantage son éloquence et la force de ses raisonnements, qu'il repousse et qu'il terrasse leurs objections et leurs blasphèmes par des réponses et des preuves si vives, si pressantes et si solides, qu'il serait difficile de trouver un autre athlète qu'on lui pût comparer, et qu'il faut nécessairement avouer qu'on les doit regarder comme les plus admirables et les plus excellents que saint Chrysostome ait composés.
En lisant « la LII° Homélie », où le Saint explique « le VIII° chapitre de saint Jean », on sera sans doute surpris de n'y pas trouver l'histoire de la femme adultère. On peut donc demander pourquoi saint Chrysostome l'a omise. Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon, après nous avoir renvoyé aux auteurs critiques qui ont traité de l'Évangile de saint Jean, et nommément à Sixte de Sienne, « Bibli. Lib. « VI, annot. CXCVIII », nous en donne ces raisons : C'est, dit-il, ou parce que cette histoire ne se trouvait pas dans l'exemplaire du Saint, ou parce que prêchant à un peuple fort enclin et livré même à ce vice, il ne jugeait pas à propos de lui exposer l'histoire de la femme adultère, ou pour quelque sujet que nous ne savons pas. Il ajoute qu'il croit que cette histoire manquait dans les exemplaires de l'église d'Antioche : Il n'est pas à croire, dit-il, que saint Chrysostome l'eût passée à dessein, si on l'avait lue dans cette église. Enfin, il nous fait observer que cette omission n'en diminue point l'autorité, et qu'on la lisait dans tout l'Occident, dans l'Afrique, dans l'église d'Alexandrie, qui était la seconde du monde chrétien, et aussi dans toute la Grèce, si l'on en excepte quelques églises.
Les Homélies de saint Chrysostome se divisent en deux parties ; elles forment en quelque sorte deux discours et comprennent deux sujets : l'un dogmatique, et l'autre moral. Le premier est un commentaire du texte sacré, où le Saint nous explique la doctrine de Jésus-Christ et de l'Église ; le second est une exhortation familière, instructive, édifiante, toujours vive, pressante et éloquente, où il nous détourne du vice, en nous faisant connaître ce qu'il a d'horrible et d'affreux ; où il nous excite à la vertu, en nous représentant combien elle est belle, combien elle est aimable : Quand même, dit-il en plusieurs endroits, quand même il n'y aurait point de récompenses à espérer, il faudrait toujours l'aimer, parce qu'elle est à elle-même sa propre récompense ; si on l'aime pour elle-même ; on l'aimera toujours, etc.