EXPLICATION DU PSAUME CXIX
CANTIQUE DES DEGRÉS, OU SELON UNE AUTRE VERSION : CANTIQUE POUR LES MONTÉES. 1 « J'AI CRIÉ VERS LE SEIGNEUR LORSQUE J'ÉTAIS DANS L'AFFLICTION, ET IL M'A EXAUCÉ. »
ANALYSE
1. Le seul moyen de monter à Dieu c'est d'être dans les afflictions et les épreuves, conformément à cette parole du Maître : Bienheureux ceux qui pleurent, car alors ou se détache de soi-même et des choses de la terre, et on crie vers le Seigneur qui s'empresse toujours de nous exaucer.
2. Dans notre course à travers le monde, nous rencontrons bien des obstacles : le principal est le commerce avec les hommes pervers et trompeurs. C'est pourquoi nous devons nous unir au Prophète pour demander à Dieu d'en être délivrés et d'être mis en possession du Ciel.
3. Pour être exaucés, considérons cette terre comme un lieu d'exil et un passage, et soyons avec les méchants comme des agneaux au milieu des loups. Que la douceur soit notre seule arme de résistance. Elle nous fera triompher des pécheurs que nous convertirons, et mériter les biens éternels.
l. Chacun des autres psaumes a une inscription particulière, mais ici on en a réuni plusieurs sous un même titre : « Cantiques des degrés » ou «des montées, » selon un autre interprète. » Quelques-uns même les nomment simplement, «degré.» Et pourquoi cette dénomination, direz-vous ? — Au point de vue historique, c'est parce qu'ils parlent du retour de Babylone, et qu'ils font mention de la captivité des Juifs en ce pays. — Dans le sens an agogique, c'est, au dire de plusieurs interprètes, parce qu'ils conduisent dans le chemin de la vertu ; or, la voie par laquelle nous y arrivons est semblable à des degrés par lesquels l'homme vertueux et sage monte lentement jusqu'à Dieu. D'autres voient dans ces psaumes une figure de l'échelle de Jacob qui fut montrée à David et qui touchait le ciel. C'est aussi au moyen de degrés et d'échelles qu'on peut s'élever aux lieux qui sont inabordables ou trop élevés. Hais comme ceux qui montent, arrivés à une certaine hauteur sont menacés du vertige, il est nécessaire d'affermir non-seulement ceux qui s'élèvent, ruais encore ceux qui sont parvenus au sommet. — Il n'y a qu'un moyen de salut : c'est de ne pas considérer à quelle élévation nous sommes parvenus, de peur de nous enorgueillir, mais d'examiner combien il nous reste encore de chemin à faire et de nous efforcer d'arriver au but, comme voulait nous le faire entendre saint Paul quand il disait : « Oublions ce qui est derrière nous, avançons-nous vers ce qui est devant nous. » (Philip. III, 13.) Telle est l'explication du sens anagogique. Maintenant, si vous le trouvez bon, revenons à l'histoire et considérons ceux (168) qui furent délivrés de la captivité. Comment donc eut lieu cette délivrance ? — Par le désir de voir Jérusalem ; tandis que ceux qui n'avaient pas le même souci, ne profitèrent pas de la grâce de Dieu, mais passèrent leurs jours dans une perpétuelle servitude ; ce sera aussi notre sort si nous agissons comme eux. Car si, au lieu d'être embrasés de l'amour des choses saintes et du désir de la céleste Jérusalem, nous nous attachons sans cesse à la vie présente, nous souillant dans la fange des choses terrestres, nous ne pourrons arriver à la patrie.
« J'ai crié vers le Seigneur lorsque j'étais dans l'affliction et il m'a exaucé. » Comme l'affliction nous est avantageuse ! comme la clémence est prompte à nous secourir ! la première nous porte à répandre des supplications saintes, la seconde exauce sur-le-champ ceux qui l'invoquent. C'est ce que nous voyons pour ce peuple juif en Egypte. Écoutez le Seigneur : « J'ai vu l'affliction de mon peuple, et j'ai en tendu ses gémissements, et je suis descendu pour le délivrer. » (Exod. III, 7, 8.)
Donc, mes très-chers, vous aussi, quand vous êtes dans l'affliction, ne vous désespérez pas, ne devenez pas nonchalants ; mais alors principalement ranimez votre courage, parce que dans ce moment nos prières sont plus pures et que plus grande aussi est la miséricorde de Dieu pour vous. Vivez constamment de telle sorte que la vie vous soit à charge ; n'oubliez pas que : « Tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ seront persécutés (II Tim. III, 12) ; et que c'est par beaucoup de tribulations que nous devons entrer dans le royaume des cieux. » (Act. XIV, 21.)
Ne courons donc pas après une vie molle et dissolue et ne cherchons pas à entrer par la voie large, car elle ne conduit pas au ciel, mais par la voie étroite et difficile. Si nous voulons parvenir aux demeures célestes, fuyons les plaisirs, foulons aux pieds la pompe extérieure du siècle, méprisons les richesses, la gloire, et la puissance, attachons-nous à la pauvreté, à la componction du coeur, à la confession, aux larmes, et poursuivons tout ce qui peut nous procurer le salut. C'est le moyen d'être plus en sûreté et de faire monter plus facilement nos prières vers Dieu. Si nous nous préparons de la sorte et si nous invoquons le Seigneur avec de semblables dispositions, il nous exaucera certainement, selon cette parole du Prophète : « Lorsque j'étais dans l'affliction, j'ai crié et j'ai été exaucé. » Apprenons donc à nous élever peu à peu et à donner pour ainsi dire des ailes à nos prières en chassant toute inquiétude et tout trouble dans les afflictions ; ce sera le moyen de les rendre très-profitables. Si le prophète Elisée, tout homme qu'il était, ne permit pas à son disciple de repousser une femme qui venait à lui, disant : « Laissez-la parce que son âme est dans l'amertume « (IV Rois, IV, 27), » afin de nous montrer que son affliction était pour elle une excuse et une défense très-grandes, à plus forte raison, Dieu ne nous repoussera pas si nous nous présentons à lui avec une âme remplie de tristesse. Voilà pourquoi encore le Christ appelle bienheureux ceux qui pleurent et malheureux ceux qui rient. Aussi a-t-il commencé par là ses béatitudes en disant. « Bienheureux ceux qui pleurent (Nous ne comprenons pas pourquoi saint Jean Chrysostome dit que Notre-Seigneur commença ses béatitudes par ces mots : Bienheureux ceux qui pleurent, puisque ni saint Matthieu, ni saint Luc ne placent cette béatitude la première. (Note des Bénédictins.))?» (Matth. V, 5.) — Si donc vous voulez monter les degrés de la vertu, retranchez dans vos habitudes tout ce qu'il y a de désordonné et de vain ; astreignez-vous à un genre de vie difficile, abstenez-vous des choses terrestres. C'est là le premier degré. Car il est impossible, d'une impossibilité absolue, de monter en même temps l'échelle et de rester attaché à la terre.
2. Vous voyez comme le ciel est élevé, vous connaissez la brièveté du temps, vous savez combien l'heure de la mort est incertaine. Ne tardez donc pas, ne différez point, mais entreprenez ce voyage avec une grande ardeur, afin que vous puissiez franchir deux, trois, dix et vingt degrés par jour. — « Seigneur, délivrez mon âme des lèvres injustes et de la langue trompeuse (2). » On voit briller ici ce précepte évangélique : « Priez afin que vous « n'entriez pas en tentation. » (Luc, XXII, 46.) C'est qu'il n'y a point, ô mes très-chers, de tentation plus dangereuse, que d'être livré à un homme trompeur : il est plus à craindre que n'importe quelle bête sauvage. Elle, du moins, se montre telle qu'elle est, mais le fourbe cache souvent son poison sous le masque de la douceur, afin qu'on ne puisse découvrir les embûches et qu'on tombe sans défiance dans ses piéges. C'est pourquoi le Psalmiste demande sans cesse à Dieu, avec instance, d'être délivré de tels ennemis. Que s'il faut fuir les gens fourbes et dissimulés, à plus forte raison les trompeurs, et ceux qui répandent des doctrines perverses. Les lèvres les plus dangereuses sont celles qui attaquent la vertu et qui portent au mal. C'est pourquoi le Prophète demande que son âme en soit délivrée. C'est vers ce point qu'il dirige tous ses traits : — « Que recevrez-vous et quel fruit vous reviendra-t-il, ô langue trompeuse (3) ? » Une autre version porte : « Que vous produira, que vous rapportera la langue trompeuse ? » Et une troisième : « Que vous donnera, que vous rapportera la langue selon l'imposture ? » Expressions qui tendent toutes à montrer qu'il s'agit d'une grande malice et d'une espèce de vice horrible. C'est pourquoi vous voyez le Prophète irrité, ému, s'écrier : « Que recevrez-vous et quel fruit vous reviendra-t-il, ô langue trompeuse ? » Ce qui revient à ceci quel supplice sera digne d'un tel crime ! Ce qu'Isaïe voulait dire aux Juifs par ces paroles « A quoi servirait de vous frapper de nouveau, vous qui ajoutez péché sur péché (Is. I, 5), » le Psalmiste le dit par celle-ci : « Que retirerez-vous et quel fruit vous reviendra-t-il, ô langue trompeuse ? » C'est comme s'il disait le méchant trouve son châtiment dans sa propre faute, et il devance le jugement de Dieu pour se punir puisque de lui-même il engendre le vice, car il n'y a pas de plus grand supplice pour l'âme que d'être livrée au vice, même avant qu'il sort puni. Quel châtiment donc pour un tel crime ? Il n'y en a point ici-bas ; Dieu seul pourra le trouver, l'homme n'y parviendrait pas, car c'est une malice qui surpasse tout châtiment. Mais Dieu se charge de la vengeance, et c'est ce que veut faire entendre le Prophète quand il ajoute aussitôt : — « Vous avez été percé avec des flèches très-pointues poussées par une main puissante, et vous serez brûlé avec des charbons dévorants (4). »
Le Psalmiste compare ici à des flèches les supplices dont il s'agit. Une autre version porte : « Les flèches de l'homme puissant qui me poursuit sont aigres, elles sont brûlantes comme des charbons accumulés. » Ou bien encore : « Comme des charbons de genévrier ; » expressions métaphoriques et variées qui augmentent en nous la crainte du supplice. Car ces mots : « charbons accumulés, charbons de genévrier » ont le même sens. Dans le premier cas on veut faire ressortir le nombre des peines, dans le second, leur intensité. C'est ce qu'ont voulu nous faire entendre les Septante quand ils ont traduit par « charbons dévorants, » c'est-à-dire, dévastateurs, destructeurs, ruineurs. Les saintes Lettres, pour nous donner une idée de la vengeance de Dieu, la comparent à des choses que nous regardons comme terribles et elles nous la représentent comme des flèches ou comme du feu. Il me semble aussi qu'il y a dans ces mots une allusion aux barbares, et c'est dans ce sens qu'un autre interprète a dit : « Délivrez mon âme de la lèvre menteuse. » Car telles sont leurs paroles, telles leurs ruses et leurs embûches. Tout en eux respire la fraude et les plus grands crimes. — « Que je suis malheureux de ce que mon exil est si long ! J'ai demeuré avec les habitants de Cédar (5). » On lit dans une autre leçon : « Que je suis malheureux d'avoir prolongé mon exil ! » Et dans une troisième : «Que je suis malheureux d'avoir été si longtemps dans la terre étrangère ! »
Ce sont des lamentations au sujet de la captivité de Babylone. Saint Paul parlant de l'exil de cette vie qui se prolonge trop longtemps s'écrie : «Pendant que nous sommes dans le corps comme dans une tente, nous gémissons sous le poids de notre condition mortelle (II Cor. V, 4); » et encore : « Et non-seulement les créatures soupirent, mais nous qui avons reçu les prémices de l'Esprit nous gémissons nous-mêmes. » (Rom. VIII, 23.) C'est que la vie présente est un exil. Que dis-je, un exil ? C'est quelque chose de pire. Et Notre-Seigneur lui-même l'a appelée un passage quand il a dit : « La porte de la vie est petite et la voie qui y mène est étroite. » (Matth. VII, 14.) Aussi la meilleure, et par conséquent la première science pour nous, c'est de savoir que nous ne sommes dans ce monde que des voyageurs. Les anciens patriarches n'avaient pas d'autre doctrine et saint Paul les en loue hautement, comme on peut le voir dans ses Epîtres : « Pour cette cause Dieu ne rougit point d'être appelé leur Dieu. » (Héb. XI, 16.) Pour quelle cause, je vous le demande ? Parce qu'ils confessèrent qu'ils étaient étrangers et voyageurs. (Héb. XI, 13.) Car c'est là le principe et le fondement de toute vertu, parce que celui qui est étranger au milieu de ce (170) monde sera citoyen du ciel. Celui qui est étranger aux objets d'ici-bas, ne se complaira point dans le présent ; maison, argent., bonne chère, rien ne le touchera ; mais semblable à ceux qui habitent un pays étranger, dont tous les actes, toutes les pensées tendent à les faire rentrer dans leur patrie, et qui chaque jour ont hâte de revoir la terre qui les a vus naître ; ainsi celui qui est enflammé du désir des biens futurs, ne se laissera ni abattre par les adversités, ni enorgueillir par les prospérités du présent, mais il passera par-dessus tout, comme le voyageur qui fait sa route. C'est pourquoi nous devons dire dans notre prière : « Que votre règne arrive ! (Matth. VI, 10; Luc, XI, 2), » afin qu'entretenant dans notre âme la pensée et le désir ardent de cet avènement, et que l'ayant sans cesse devant les yeux, nous ne considérions plus les choses présentes. Si les Juifs, désireux de revoir Jérusalem, même après leur délivrance, pleurent encore au souvenir du passé, serons-nous pardonnables, pourrons-nous être excusés de ne pas être embrasés d'un violent amour de la Jérusalem céleste ?
3. Voyez donc comme ils se lamentent d'être obligés de vivre avec leurs ennemis : « J'ai demeuré, » disent-ils, « avec les habitants de Cédar, mon âme a été longtemps étrangère. » Ils ne gémissent pas seulement d'être détenus sur la terre, de l'exil, mais encore d'habiter avec des barbares, imitant en cela l'exemple des autres prophètes qui se lamentent en ces termes sur la vie présente : « Malheur à moi, parce qu'on ne trouve plus de saints sur la terre ; il n'y a personne qui ait le coeur droit. » (Mich. VII, 12.) Le Psalmiste lui même ne s'est-il pas écrié dans un autre endroit ? « Sauvez-moi, Seigneur, parce qu'il n'y a plus de saints sur la terre ! » (Ps. XI, 2.) C'est qu'en effet cette vie n'est pas seulement pénible parce qu'elle renferme une grande vanité et des soucis importuns, mais encore à cause du grand nombre des méchants. Car il n'y a rien de plus fâcheux pour les gens de bien que d'être obligés de vivre avec des hommes pervers. La fumée et la vapeur fatiguent moins les yeux que le commerce des méchants n'attriste l'âme. Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même prend soin de nous montrer combien de pareils rapports sont à charge. En effet, quand il s'écrie : « Jusqu'à quand serai-je avec vous ? Jusqu'à quand vous supporterai-je ?» N'est-ce pas dire en termes moins clairs : « J'ai demeuré avec les habitants de Cédar ? » Ces peuples barbares ont pour habitude de traiter leurs inférieurs avec la cruauté des bêtes sauvages, en sorte qu'ils vivent sous des tentes et qu'ils sont réduits à la férocité de ces animaux. Mais plus terribles encore sont ces ravisseurs cupides qui passent leur vie dans les débauches, dans le luxe et les plaisirs de toutes sortes. — « Mon âme a été longtemps en exil (6). »
Pourtant il semble que non, car cet exil ne fut que de soixante-dix ans. Mais le Psalmiste a moins en vue le nombre des années que les peines qu'il avait endurées, car quelque court que soit le temps d'une affliction, il paraît fort long à ceux qui souffrent. Tels doivent être nos propres sentiments, et quoique nous vivions peu d'années sur cette terre, elles doivent nous paraître nombreuses à cause du désir des biens célestes. Et en parlant de la sorte, je ne veux point accuser la vie présente ; loin de moi une telle pensée, car cette vie est l'úuvre de Dieu, mais je voudrais faire naître en vous le désir des biens futurs et y détruire toute complaisance dans la possession des objets présents et tout attachement à voire corps, comme aussi vous empêcher de ressembler à ces âmes vulgaires qui, après une longue vie, se plaignent de n'avoir eu que peu d'années sur cette terre. Quoi de plus insensé ! Quelle n'est pas la stupidité de ces hommes à qui on offre le ciel avec tous ses biens que l'úil n'a point vus, que l'oreille n'a point entendus (I Cor. XI, 9), et qui soupirent après des ombres, et qui veulent traverser le fleuve de cette vie, trouvant leur plaisir à rester continuellement au -milieu des flots, des tempêtes et des naufrages. Il n'en était pas ainsi de saint Paul. Niais il avait hâte d'avancer, et il n'y avait qu'une chose qui pût le retenir, le salut de ses frères. « Je gardais un esprit de paix avec ceux qui haïssaient la paix ; dès que je leur parlais, ils s'élevaient contre moi (7). »
C'est ainsi que le Prophète nous montre combien il est pénible de demeurer dans cette vie. Il n'a pas dit : « Avec ceux qui n'ont pas la paix, » mais, « avec ceux qui haïssent la paix, j'étais pacifique. » Voilà l'avantage de l'affliction, voilà le fruit de la captivité. Qui de nous pourrait maintenant en dire autant ? Nous trouvons que c'est déjà beaucoup d'être pacifique avec les pacifiques, tandis que le (171) Prophète gardait un esprit de paix avec ceux qui haïssaient la paix. Que devons-nous donc faire pour n'être pas en défaut sur ce point ? C'est de demeurer sur cette terre comme des étrangers — car j'en reviens toujours à mon premier raisonnement, — comme des voyageurs qui ne se laissent arrêter par aucune des choses présentes. Il n'y a rien, en effet, contre quoi nous devions lutter et combattre autant que contre l'amour des choses présentes et le désir de la gloire, de l'argent et des délices. Mais quand nous aurons coupé tous ces liens et que notre âme ne sera plus retenue par aucun, nous verrons où était le principe de la lutte et sur quoi doivent reposer les bases de la vertu. Ainsi encore, le Christ veut que nous soyons « comme des brebis au milieu des loups (Matth. X, 16), » afin que nous ne disions pas J'ai tant souffert que je suis devenu violent. — Car, nous répond-il, quand vous auriez souffert mille maux, gardez la douceur de la brebis et vous triompherez des loups. Cet homme est méchant et vif, mais vous disposez de forces si considérables que vous êtes au-dessus de tous les méchants. Quoi de plus doux que la brebis, de plus sauvage que le loup ? Elle triomphera de lui cependant, comme on l'a vu par tes martyrs. C'est qu'il n'y a rien de plus puissant que la mansuétude, rien de plus fort que la douceur. Aussi le Christ nous ordonne-t-il d'être comme des agneaux au milieu des loups. Puis, après avoir parlé de la sorte, comme si celle douceur ne suffisait pas à qui veut paraître son disciple, il ajoute autre chose encore : « Soyez, » nous dit-il, « simples comme des colombes (Matth. X, 16), » réunissant ainsi la mansuétude des deux animaux doux et simples par excellence. Tant est grande la vertu qu'il exige de nous quand nous sommes avec des gens sauvages ! Et ne me dites pas : Cet homme est méchant, je ne puis le souffrir. Car c'est surtout avec des personnes grossières et inhumaines qu'il faut faire preuve de douceur. C'est alors qu'éclate la vertu, c'est alors que son utilité, son heureux succès, ses fruits brillent à tous les yeux.
« Dès que je leur parlais ils s'élevaient contre moi. » Un autre interprète dit : « Et quand je leur parlais, ils combattaient. » Ce qui signifie : « J'étais pacifique avec ceux qui haïssaient la paix ; » ou bien : Quand je leur parlais ils combattaient contre moi. Expressions qui reviennent toutes à ceci : Au moment même où je parlais à mes ennemis, alors surtout que je montrais ma charité en proférant les paroles les plus affectueuses, ils s'emportaient, ils me dressaient des embûches et rien ne les arrêtait. Néanmoins, je faisais paraître ma vertu, sans avoir égard à leurs mauvaises dispositions.
Ainsi doit-il en être de nous. Quoiqu'on réponde à notre amour en nous frappant, en nous blessant, en nous tendant des piéges, ne cessons point de nous montrer pleins de bonté, nous souvenant de la parabole qui nous ordonne d'être comme des agneaux et des colombes au milieu des loups. En agissant ainsi nous rendrons nos ennemis meilleurs et nous mériterons les biens célestes. Puissions-nous tous les posséder un jour, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
EXPLICATION DU PSAUME CXX
CANTIQUE DES DEGRÉS, OU BIEN, CANTIQUES DES MONTÉES. 1. « J'AI LEVÉ MES YEUX VERS LES MONTAGNES D'OU ME VIENDRA LE SECOURS. » OU BIEN, « JE LÈVE, » ETC.
ANALYSE
1. L'âme accablée de maux se tourne vers Dieu pour y puiser sa consolation. Mais si les Juifs charnels et grossiers agissaient de la sorte au milieu de leurs infortunes, à combien plus forte raison doit-il en être ainsi pour nous qui aspirons à des biens infini ment supérieurs. Soyons donc pleins de courage dans l'adversité, faisant tout notre possible et Dieu fera le reste.
2. Nous serons fermes au milieu des épreuves, notre pied ne sera pas ébranlé, si, détachés de la terre, nous regardons en haut d'où viendra notre secours. Placer ici-bas nos espérances, c'est nous tromper nous-mêmes, car on ne saurait compter sur l'homme et à cause de son impuissance à faire toujours le bien, et à cause de son inconstance. Il n'y a que Dieu qui soit toutpuissant et qui ne trompe jamais.
1. Voici l'âme qui, accablée de maux, ne peut se débarrasser ni trouver une issue, et qui se tourne vers Dieu pour y puiser sa consolation. Constatons de nouveau l'avantage des épreuves : elles élèvent et fortifient l'âme, elles la portent à implorer le secours d'en-haut et la détachent de tout ce qui appartient à cette vie. Si les Juifs grossiers et attachés à la terre étaient rendus meilleurs par la douleur de leur captivité, au point de tourner ainsi leurs regards vers le ciel, il est bien juste que dans nos maux, nous les imitions en recourant au Seigneur, car nous sommes tenus à une plus grande perfection. Ils étaient alors au milieu de leurs ennemis, sans ville, sans forteresse, sans armes, sans argent, sans ressource en un mot ; mais captifs et esclaves, ils demeuraient avec leurs maîtres et leurs vainqueurs. Accablés sous le poids de leurs malheurs, ils recouraient à une force invincible, et privés de tout secours humain, ils trouvaient dans cet abandon même le principe de leur force, en disant à Dieu : « J'ai levé les yeux vers les montagnes d'où me viendra mon secours. » En d'autres termes : Tout ce que les hommes peuvent nous procurer nous manque ou bien nous a abandonnés, nous avons tout perdu, il ne nous reste désormais qu'un moyen de salut : c'est Dieu. « Mon secours me doit venir du Seigneur qui a fait le ciel et la terre (2). » Comme ils cherchent Dieu partout., sur la terre, au ciel, sur les montagnes, dans les déserts de toutes parts ils le placent devant leurs yeux. Comme leur âme s'élève toujours davantage (173) et comme en toutes circonstances ils annoncent la providence de Dieu ! Ce n'est pas sans motif que le Psalmiste a ajouté : « Qui a fait le ciel et la terre. » Mais il y a dans ces paroles un raisonnement caché qui revient à dire : Si Dieu a fait le ciel et la terre, il peut, même dans une terre étrangère, porter secours et tendre partout, jusque dans un pays barbare, une main secourable ; comme aussi, conserver ceux qui ont été chassés de leur patrie. Si une seule parole lui a suffi pour produire tous ces éléments, à plus forte raison pourra-t-il nous délivrer de nos ennemis. Voyez, depuis qu'ils sont dans un pays étranger, avec quelle sagesse raisonnent ceux qui avaient moins d'intelligence que des pierres. Ils ne songent plus à leur temple, mais au ciel et à la terré. Admirons comment ils proclament la création du monde, la sagesse de Dieu et sa providence. Ceux qui un peu auparavant disaient au bois : « Vous êtes mon Dieu, » et à la pierre : « Vous m'avez donné la vie (Jér. II, 27),» reconnaissent aujourd'hui le Créateur de tout l'univers. Mon secours me doit venir du Seigneur et non des hommes, ni du nombre des chevaux, ni des richesses, ni de la fidélité des alliés, ni de la force des remparts. Notre secours nous doit venir du Seigneur, c'est une assistance insurmontable, une protection invincible, et non-seulement invincible, mais encore prompte et facile. Il est tout près de nous et il ne faut, pour l'obtenir, ni flatter les gardiens de la maison, ni dépenser de grandes sommes, ni envoyer des ambassades, mais chacun peut, sans sortir de sa maison, en être favorisé, en le demandant à Dieu avec un coeur détaché des choses humaines et plein de confiance, pourvu qu'il ait les regards fixés sur le ciel. C'est afin de nous faire sentir la nécessité de nous détacher des choses sensibles pour nous élever plus haut, que Dieu a créé l'homme droit, à l'exclusion des autres animaux, et qu'il lui a placé les yeux à la partie supérieure du corps. Il n'y a que lui, en effet, qui soit fait de la sorte, car les autres animaux sont courbés vers la terre, et ils ont le regard tourné en bas. L'homme au contraire se dresse vers le ciel afin d'en contempler les objets, de les méditer, de les approfondir et de rendre ainsi plus pénétrants les yeux de son âme. C'est ce qui faisait dire à la sagesse : « Les yeux du sage sont à la tête. » (Ecclés. II, 14.) C'est-à-dire qu'il est affranchi de tous les objets terrestre, il vit dans le ciel pour en contempler les merveilles. « Ne permettez donc point, ô enfant d'Israël, que votre pied soit ébranlé. Et que celui qui vous garde ne s'endorme point (3). » Quelle diligence ces paroles exigent de nous ! Comme les Juifs se sont souvenus du secours de Dieu et qu'ils implorent son assistance, le Prophète vient les aider de ses conseils, leur disant en quelque sorte : Si vous voulez être exaucés, faites tout ce qui dépendra de vous. Mais que leur recommande-t-il ? Écoutez : «Ne permettez point que votre pied soit ébranlé. » C'est-à-dire, ne soyez point renversés ni abattus et vous verrez Dieu vous tendre la main, et il ne vous délaissera pas, il ne se retirera pas de vous. Tout dépend donc de nous, et le succès est en notre pouvoir. Mais puisqu'il en est ainsi, si nous voulons obtenir quelque chose, nous ne devons rien négliger, car telle est la volonté de Dieu ; quelque faibles et de peu d'importance que soient nos efforts, nous devons les faire valoir, et ne pas rester oisifs, engourdis, mous et abattus, mais agir et employer tous nos soins pour notre salut. C'est ce qui est signifié par les ouvriers de la onzième heure. (Matt. XX, 6.) Et si vous me demandez ce qu'ils pouvaient faire de si important à la onzième heure, je vous répondrai que leur travail devait être l'occasion et la cause de leurs couronnes, et voilà pourquoi David ajoute : « Ne permettez donc pas que votre pied soit ébranlé, et Celui qui vous garde ne s'endormira point.» Faites ce que vous pourrez, et Dieu fera le reste. Il résulte également de ce qui précède que, malgré nos efforts, nous avons besoin du secours de Dieu pour être en sûreté et pour demeurer fermes et solides.
2. Mais quel est l'homme dont le pied est ébranlé, sinon celui qui se porte vers les objets passagers, qui ne reposent sur rien de solide ? Tel, l'amour de l'argent, le désir des choses qui ont rapport à cette vie. C'est pourquoi il est souvent renversé et abattu et il court de grands dangers au sujet des choses les moins importantes. C'est qu'en effet les choses du monde ne sont jamais stables ni immobiles ; mais toujours elles changent, elles sont en mouvement ; elles sont plus agitées que les flots, elles passent plus vite que la pluie qui tombe, elles offrent moins de consistance que le sable et elles se répandent plus promptement. « Assurément, celui qui garde Israël ne (174) s'assoupira point et rie s'endormira point (4).» Si vous vous êtes prémunis, comme je viens de le dire, continue le Psalmiste, le Seigneur ne « s'assoupira point et ne s'endormira point ; » en d'autres termes, il ne vous quittera pas, il ne vous délaissera pas, il ne vous abandonnera pas dans votre nudité et votre isolement. Et c'est pour nous bien pénétrer de cette pensée qu'il a ajouté à dessein : « Celui qui garde Israël. » Ce qui revient à dire : si par un acte continuel de sa providence, depuis un temps qui remonte jusqu'à vos ancêtres, il a pris soin de vous, il ne cessera pas de faire ce qu'il a fait et il agira comme par le passé, à moins dire « votre pied ne soit ébranlé. » Et non-seulement, il ne vous abandonnera pas, mais il vous défendra et il vous tiendra en grande sûreté. Voilà pourquoi le Psalmiste poursuit en ces termes : « Le Seigneur vous gardera, le Seigneur sera sur votre droite pour vous donner sa protection (5). » Une autre leçon porte : « Le Seigneur sera à votre droite. » Il sera votre défenseur, votre aide, votre secours. Remarquez comment, dans cette circonstance encore, le Seigneur vent que nous agissions. Semblable à ceux qui assistent dans les combats, il sera à notre droite, afin que nous soyons indomptables, forts, puissants, que nous triomphions, que nous remportions la victoire, car c'est principalement par sa protection que nous faisons toutes choses. Non-seulement il sera près de nous, mais il nous secourra, mais il nous protégera. Je le dis de nouveau, c'est par les choses qui sont sous nos yeux que le Prophète exprime le secours de Dieu : et par « sa droite et sa protection » il figure sa garde la plus absolue en tous points et son secours le plus prochain. « Le soleil ne vous brûlera point durant le jour, ni la lune pendant la nuit (6). » C'est ce qui eut lieu pour les Juifs quand ils sortirent de l'Egypte et qu'ils vivaient dans le désert. Ici le Psalmiste a voulu figurer une grande sécurité. Il est même vraisemblable que ces mêmes Juifs, à leur retour de la captivité, fuient favorisés de quelque miracle de cette sorte. Et ce prophète n'a ajouté ce qui précède que pour nous montrer abondamment cette providence de Dieu qui, non contente de délivrer des maux, affranchit même ses enfants des incommodités auxquelles les hommes sont sujets. Il donne son secours avec une telle générosité et une bonté si ineffable que non-seulement il est proportionné à nos besoins, mais qu'il nous récompense au delà de nos espérances. « Le Seigneur vous gardera de tout mal, le Seigneur gardera votre vie (7). »
Celui, en effet, qui étend son souci et sa providence jusqu'aux plus petites choses pour empêcher qu'elles ne vous nuisent, saura bien vous délivrer de ceux qui voudraient vous assiéger. Tout ce qui peut nous arriver de fâcheux, cède au moindre signe de Dieu ; ce qui n'est pas au pouvoir de l'homme. Car si bien souvent il a délivré d'un mal, il n'a pu délivrer d'un autre, ou s'il l'a pu, il ne l'a pas voulu. Mais la main de Dieu est forte et toute-puissante, et il sera toujours à même de repousser et de dissiper tout ce qui nous assaillira et de nous délivrer en toute circonstance. « Le Seigneur protégera votre sortie et votre entrée, ou votre approche, » selon une autre version.
L'entrée et la sortie de la vie n'indiquent-elles pas un secours continuel et incessant ? Y a-t-il rien de comparable à une pareille charité, à une pareille miséricorde ? Le Psalmiste embrasse ici toute la vie, car elle est renfermée tout entière entre ces deux termes, l'entrée et la sortie. Et pour nous le faire comprendre plus clairement encore il a ajouté : « Dès maintenant et jusque dans l'éternité. » Ce n'est point un jour, dit-il, ni deux, ni trois, ni vingt, ni cent, mais toujours. Les hommes seraient incapables de pareilles choses, étant sujets, comme ils le sont, à des changements nombreux, à une grande instabilité, à des vicissitudes continuelles. Tel est aujourd'hui votre ami, qui demain est votre ennemi, et celui qui vous secourt en ce moment vous abandonne bientôt après. Souvent même, il ne se contente pas de vous abandonner, mais il vous opprime et il vous tend des pièges plus dangereux que ceux de n'importe quel ennemi. Mais en Dieu, tout demeure immobile, perpétuel, immortel, stable et sans fin.
Faisons donc tout notre possible pour mériter ses biens. Nous nous rendrons ainsi dignes de jouir d'une grande paix et d'être mis en possession des biens futurs, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.