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EXPLICATION DU PSAUME CXXIV
1. « CEUX QUI METTENT LEUR CONFIANCE DANS LE SEIGNEUR SONT FEMMES COMME LA MONTAGNE DE SION. »
ANALYSE
1 C'est par les épreuves et les tribulations que l'homme devient meilleur et semblable à ce juste du poète païen ; rien ne doit lëébranler. L'homme, être raisonnable, n'est pas destiné à une vie molle et oisive, mais il doit lutter et combattre constamment, sans se laisser jamais abattre, à l'exemple de Daniel et des trois jeunes hommes dans la fournaise.
2. La raison de sa confiance, c'est qu'il a pour protecteur un chef invincible qui ne permettra pas que les biens des justes, si enfants, soient aux mains des pécheurs. Il est si bon, du reste, qu'il ne nous punit que faiblement sur cette terre, pour nous rappeler à lui et nous faire mériter les récompenses éternelles. Mais il demande de nous un coeur droit, une lime franche et sans dissimulation : c'est à ces coeurs et à ces âmes qu'il promet la paix sur la terre et au ciel.
 
l. Que signifie : « de Sion ? » Pourquoi n'avoir pas dit simplement : « Comme une montagne, » au lieu de nommer cette montagne ? C'est pour nous apprendre que nous ne devons pas perdre courage dans les épreuves ni en être accablés ; mais mettre en Dieu toute notre espérance et tout supporter avec courage, les guerres, les combats et les troubles. De même que cette montagne, qui avait été autrefois déserte et sans habitants, était revenue à sa prospérité première, et. dans son premier état, s'était de nouveau peuplée d'habitants et avait vu s'opérer des miracles ; ainsi l'homme fort, malgré les malheurs sans nombre qui l'accablent, ne sera jamais renversé. Ne recherchez donc pas une vie exempte de soucis et de peines, hais courageuse au milieu des dangers. Il y a bien de la différence entre rester tranquillement au port, et traverser la mer en fureur. Dans le premier cas on devient mou, lâche et énervé; tandis que celui qui a eu à lutter contre les rochers cachés dans la mer, contre les écueils du rivage, la violence des vents et une foule d'autres périls et qui en a triomphé, a rendu son âme plus courageuse. C'est que cette vie ne nous a pas été donnée pour que nous la passions dans l'oisiveté, ou le découragement et à l'abri de l'adversité, mais afin que la souffrance nous rende plus illustres. Ne recherchez donc pas une existence oisive et inutile, semée de plaisirs et de délices. Ce n'est point là le désir d'un homme fort, d'un être raisonnable, mais plutôt d'un ver de terre, d'un animal sans intelligence. Priez surtout afin que vous n'entriez point en tentation ; que s'il vous arrive parfois d'y tomber, n'en soyez ni attristés, ni troublés, mais faites tous vos efforts pour en sortir meilleurs. Voyez un vaillant soldat : quand le clairon l'appelle il ne pense qu'au triomphe, à la (186) victoire, aux couronnes, aux exemples de ses ancêtres qui se sont signalés. Vous aussi, quand la trompette spirituelle sonne, résistez avec le courage d'un lion : qu'on vous oppose le fer ou le feu, avancez. Les éléments eux-mêmes savent respecter les mâles courages. Les bêtes féroces, elles aussi, ont coutume de craindre les hommes valeureux, et malgré la faim, malgré la nature qui les aiguillonne et les excite, elles oublient tout en présence du juste, elles mettent un frein à leur courroux. Soyez donc remplis d'une sainte ardeur et vous ne craindrez pas les flammes, quand même vous les verriez s'élever jusqu'au ciel. Vous avez un chef généreux et tout-puissant qui d'un simple signe peut faire disparaître tout ce qui vous importune. Il tient tout en son pouvoir : le ciel, la terre, la mer, les animaux sauvages, et le feu. Il peut tout transformer, tout mouvoir à son gré. Je vous demande donc d'où peuvent venir vos craintes, sinon de votre lâcheté et de votre nonchalance personnelle. La mort n'est-elle pas le plus grand de tous les maux ? Eh bien ! ce n'est cependant qu'une dette que nous payons à la nature. Pourquoi ne travaillez-vous pas à vous la rendre profitable ? Puisqu'il faut bon gré, mal gré, avancer dans cette vie, pourquoi ne serait-ce pas à notre avantage ? Aux rudes épreuves de ce monde succéderont les biens de l'éternité, qui seront une source de jouissances infiniment au-dessus de la douleur présente. Que si ces épreuves vous paraissent insupportables, songez à ceux qui, sans aucune récompense, se consument à la longue, en proie à une faim continuelle, à des maladies incurables et longues qui leur font souvent souhaiter la mort. On en a vu qui se sont poignardés, d'autres qui se sont pendus pour en finir avec la vie. Pour vous, qui avez devant les yeux et le ciel et les biens qu'il renferme, vous ne craignez pas, vous ne tremblez pas d'être mous et lâches, surtout quand vous avez un aide aussi puissant ! Écoutez donc le Prophète qui vous crie : « Ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur sont fermes comme la montagne de Sion ; » voulant nous faire entendre par cette montagne, que notre confiance cri Dieu doit être immuable, solide, invincible et inexpugnable. Car, de même que les machines les plus nombreuses et les plus puissantes ne sauraient ni renverser, ni ébranler cette montagne, ainsi celui qui a placé en Dieu son espérance, résistera à toutes les attaques : il n'y a pas de montagne, en effet, dont la force puisse être comparée à la confiance en Dieu. « Celui qui demeure dans Jérusalem ne sera jamais ébranlé. » Une autre leçon porte : « Il sera inébranlable à tout jamais celui qui demeure près de Jérusalem. »
Mais quoi ? Daniel et les trois enfants ne lurent-ils pas ébranlés ? Nullement, car s'ils furent expatriés, conduits en captivité, ils ne furent pas ébranlés un seul instant. Et au milieu d'une si grande perturbation de toutes choses, malgré la violence des flots, ils étaient immobiles comme le rocher et restaient tranquilles dans le port, sans éprouver rien de pénible. N'appelez pas ébranlement, l'émotion causée par les événements de la vie. Etre ébranlé, c'est donner la mort à son âme, perdre sa vertu ; ce qui n'a pas lieu pour ceux qui sont sobres et vigilants au milieu des périls ; leur sagesse au contraire, y puise une nouvelle vigueur et ils en sortent avec plus d'éclat. Si vous voulez entendre dans un sens anagogique ces paroles : « Celui qui demeure dans Jérusalem ne sera jamais ébranlé, » représentez-vous la cité céleste. Ceux qui y sont parvenus sont à l'abri des épreuves. Il n'y a rien qui puisse les faire déchoir, ni passions, ni plaisirs, ni occasion de pécher, ni douleur, ni ennui, ni danger : tout cela est bien loin. « Jérusalem est environnée de montagnes et le Seigneur est autour de son peuple pour le défendre dès maintenant et pour toujours (2). » Ces paroles signifient que Jérusalem tire un grand secours de sa position même, mais le Prophète ne veut pas qu'elle s'y confie, et il l'élève jusqu'à un autre secours inexpugnable, qui est Dieu.
2. Sans doute, dit le Psalmiste, les montagnes la défendent, mais il lui faut encore un protecteur qui la rende inexpugnable, selon cette parole d'un autre interprète : « Le Seigneur environne son peuple. » En d'autres termes, ne vous fiez pas à la hauteur des montagnes, car ce qui rend Jérusalem inexpugnable, c'est que « le Seigneur ne laissera pas toujours le sort des justes sous la verge des pécheurs(2). » Montrant ainsi aux justes un motif légitime d'attendre le secours de Dieu, et de s'y confier. Quel est ce motif ? C'est que le Seigneur ne laissera pas les biens des justes aux mains des pécheurs : paroles bien propres à nous faire confier dans l'assistance divine et (187) à persévérer dans la vertu, puisque c'est le moyen de jouir à jamais de son secours et de conserver nos biens. Il résulte de là, en effet, qu'il ne tient qu'à nous d'avoir la paix et de n'être pas dépouillés. Ici « la verge des pécheurs, » signifie le règne de nos ennemis et ce verset peut s'entendre ainsi : il ne permettra pas que les pécheurs s'emparent de l'héritage des justes. Si parfois le contraire a lieu pour un temps, c'est à titre de correction, de châtiment et de leçon. « De peur, que les justes a n'étendent la main vers l'iniquité.» Ou bien : « C'est pourquoi les justes n'étendent point les mains vers l'iniquité. » Comme il a été dit que le Seigneur les défendrait, les vengerait ; repousserait leurs ennemis, et les maintiendrait dans leurs possessions, le Psalmiste semble ajouter maintenant : Châtiés par les épreuves et rendus meilleurs par les biens qu'ils auront reçus, les justes auront, pour persévérer dans la vertu, un double motif qui les préservera du mal. Tout a donc été fait pour rendre leur âme meilleure ; l'adversité a servi à la corriger, et les faveurs reçues à augmenter son zèle. « Faites donc du bien, Seigneur, » ou bien, « accordez vos bienfaits à ceux qui sont bons et dont le coeur est droit (4). » Mais pour ceux qui se détournent dans les voies obliques, le Seigneur les joindra à ceux qui commettent l'iniquité (5).» C'est ainsi qu'en toute circonstance les biens que nous recevons, les châtiments que nous encourons, dépendent de nous. Toutefois, la bonté de Dieu n'en brille pas avec moins d'éclat, car elle triomphe de nos résistances par des récompenses qu'elle nous distribue avec une largesse extraordinaire. Tombons-nous en faute ? elle ne nous inflige qu'une faible peine ; tandis qu'elle paye le bien que nous avons fait par une récompense infiniment au-dessus de nos mérites.
Par « coeurs droits » on entend ici les coeurs simples, ennemis de la dissimulation, ignorant les détours ou les feintes. Dieu attache un tel prix à la droiture que partout il la met en première ligne. Telle est aussi la vertu, simple et franche, contrairement au vice qui est hideux, ami des détours et de l'obscurité. Des exemples feront mieux ressortir la chose. Voyez celui qui veut monter et dresser des embûches : que d'essais, que de tentatives variées, de discours trompeurs ! quel artifice ! quelle éloquence ! Chez celui qui dit la vérité, au contraire, il n'y a ni travail, ni difficulté, ni feinte, ni art, ni fourberie, ni rien de semblable, car la vérité se montre assez par elle-même. Et comme les corps difformes ont besoin de beaucoup d'art et de déguisements pour masquer leur laideur naturelle, tandis que ceux qui sont naturellement beaux, se prisent assez, sans avoir besoin d'un éclat emprunté, ainsi en est-il de la vérité et du mensonge, de la vertu et du vice. D'où il résulte clairement, qu'indépendamment de la justice divine, le vice porte avec lui son supplice et la vertu sa récompense. Et' de même que celle-ci a en elle des récompenses qui précèdent les couronnes immortelles, ainsi le vice contient un châtiment qui devance la punition de Dieu. Car en fait de châtiment, y en a-t-il de plus grave que le péché lui-même ? Aussi saint Paul parlant de ceux qui exercent des métiers infâmes, en prostituant la fleur de l'âge et en renversant les lois de la nature, a-t-il proclamé que leurs actions étaient leur plus grand supplice, même avant tes châtiments de Dieu : « Les hommes commettant avec les hommes une infamie abominable, et recevant ainsi en eux-mêmes la juste peine qui était due à leur erreur. » (Rom. I, 27). Appelant ainsi récompense du péché, le péché lui-même et les excès auxquels il porte. « Que la paix soit sur Israël. » Le Psalmiste termine par une prière. Telles sont les âmes des saints : à l'exhortation, aux conseils, ils joignent la prière pour donner à leurs auditeurs le plus grand secours possible. Il s'agit ici non. de la paix terrestre, mais de celle qui est infiniment au-dessus. Le Prophète dit d'où elle vient et il demande que l'âme ne se jette pas dans un trouble funeste en entrant en guerre avec elle-même. Recherchons-la, nous aussi, cette paix, afin de pouvoir obtenir les biens qui nous sont promis, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l'empire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !


EXPLICATION DU PSAUME CXXV
1 « LORSQUE LE SEIGNEUR A FAIT VENIR CEUX DE SION QUI ÉTAIENT CAPTIFS, NOUS AVONS ÉTÉ COMBLÉS DE CONSOLATIONS. » UN AUTRE INTERPRÈTE DIT : « LORSQUE LE SEIGNEUR AURA FAIT REVENIR CEUX QUI ÉTAIENT CAPTIFS, NOUS SERONS CONSOLÉS. »
ANALYSE
1. On distingue plusieurs captivités, mais la pire de toutes, c'est celle qui consiste à être sous la domination de Satan. Il n'y a pas tyran plus impitoyable, comme il l'a bien fait voir par l'exemple de Judas. Heureux au contraire ceux qui sont les serviles captifs de Notre-Seigneur : ils ont tout lieu de se glorifier, comme saint Paul.
2. Peur recueillir les joies da ciel, il faut semer ici-bas dans les larmes de l'affliction, car de même que la terre doit être bouleversée et déchirée pour rapporter du fruit, ainsi l'âme a besoin d'être remuée et agitée par les tribulations de toutes sortes, pour produire tes fruits de vertu qui lui mériteront les récompenses éternelles. La pluie arrose et féconde la terre, les larme sont la rosée fécondante de l'âme : Heureux donc ceux qui sèment dans les larmes, ils recueilleront les joies et l'allégresse de l'éternité !
 
1. Le mot « captivité » n'a qu'une signification, il est vrai, mais il s'entend de bien des façons. Il y a, en effet, une bonne captivité, selon ce mot de saint Paul : « Réduisant en captivité tous les esprits pour les soumettre à Jésus-Christ (II Cor. X, 5), » et il y en a une mauvaise, d'après ces autres paroles : « Traînant après eux, comme captives, des femmes chargées de péché. » (II Tim. III, 6.) Il y a une captivité spirituelle exprimée ainsi par Isaïe : « Prêchez la grâce aux captifs (Is. LXI, 1) ; » et il y a une captivité matérielle, sensible, infligée par l'ennemi. De ces deux dernières, la première est la plus grave, car souvent ceux qui ont fait des prisonniers de guerre, épargnent les vaincus, et quand même ils leur ordonneraient de transporter du bois, de l'eau, ou des vivres pour les chevaux, ils ne peuvent atteindre leur âme. Celui, au contraire, qui est devenu l'esclave du péché a un maître dur et intraitable, qui le force à faire les choses les plus honteuses et les plus déshonorantes, car la tyrannie du vice ne pardonne pas, elle est s'ans pitié. Aussi, voyez comment après avoir rendu captif le misérable et infortuné Judas, elle est cruelle à son égard au point d'en faire un sacrilège et un traître. Et puis, après qu'il a commis son crime, elle le conduit en présence des Juifs pour qu'il avoue sa faute : mais ne voulant pas que cet aveu lui serve, elle le potasse à se pendre au lieu de lui laisser recueillir les fruits de sa pénitence. C'est un tyran redoutable, en effet, que celui qui nous commande le mal et qui déshonore ceux qui lui obéissent. C'est pourquoi, je vous en conjure, fuyons son empire avec le plus grand soin, luttons avec lui, qu'il n'y ait pas de réconciliation possible, et une fois délivrés, demeurons clans notre liberté.
Si ceux qui ont échappé à la captivité des (189) barbares ont été consolés, à plus forte raison, nous qui avons été arrachés au joug du péché devons-nous être dans la joie et l'allégresse et conserver à jamais notre bonheur, évitant de le troubler ou de le perdre en retombant aussitôt dans les mêmes fautes.
« Nous avons été comblés de consolation. » Ou selon d'autres interprètes d'accord avec l'hébreu : « Nous avons été comme des gens qui rêvent. » (Dans l'étonnement où nous étions notre délivrance nous a paru comme un songe.) Que signifie le mot : « Consolés ? » C'est-à-dire, remplis de repos, de joie et de plaisir. « Alors notre bouche a été remplie de cantiques de joie et notre langue de cris d'allégresse. Alors on dira de nous, parmi les nations : le Seigneur a fait de grandes choses en leur faveur (2). Oui, le Seigneur a fait pour nous de grandes choses (3). » En d'autres termes : la joie que nous ressentons d'être délivrés de la captivité ne doit pas peu contribuer à nous rendre meilleurs. Mais le moyen, direz-vous, de ne pas se réjouir d'un tel bien ? Cependant, quand leurs pères eurent été affranchis de la servitude d'Egypte et remis en liberté, par la plus noire ingratitude ils murmuraient malgré les biens dont ils étaient comblés, ils s'indignaient, ils étaient tristes, mécontents. Pour nous, semblent-ils dire, il en sera tout autrement : nous nous réjouissons, nous sommes dans l'allégresse, apprenez d'eux le sujet de leur joie. Nous nous réjouissons, s'écrient-ils, non-seulement parce que nous avons été délivrés de nos maux, mais encore parce que tous verront par là que Dieu prend soin de nous. « Car alors, on dira de nous parmi les nations : Le Seigneur a fait de grandes choses en leur faveur. Oui, le Seigneur a fait pour nous de grandes choses. » Cette répétition ne sert qu'à faire mieux ressortir le sujet de leur joie. Dans le premier cas, ce sont les nations qui parlent, dans le second membre de phrase ce sont eux-mêmes. Et puis, remarquez qu'ils n'ont pas dit : « Le Seigneur nous a sauvés ; » ni, « le Seigneur nous a délivrés ; » mais, « il a fait pour nous de grandes choses, » afin de faire éclater davantage la conduite admirable et merveilleuse de Dieu à leur égard. Et c'est ainsi, comme je vous l'ai fait observer bien des fois, que le monde entier était instruit par ce peuple tandis qu'il était conduit en, captivité et rendu à la liberté. Leur retour lui-même était comme une prédication, car on parlait d'eux partout, la miséricorde de Dieu envers eux brillait à tous les regards à cause des miracles frappants dont ils avaient été l'objet et qui dépassaient tout ce qu'on pouvait imaginer. Aussi bien, Cyrus qui les retenait les laissa partir sans qu'on l'en priât, mais parce que Dieu avait fléchi son coeur ; et non content de les renvoyer il voulut encore les combler de largesses et de présents. « Et nous en sommes remplis de joie. Ô Seigneur, faites revenir nos frères captifs, qu'ils se répandent dans cette terre comme un torrent dans le pays du midi (4) » Comment le Prophète a-t-il pu dire ait commencement de ce psaume : « Lorsque le Seigneur a fait revenir ceux de Sion qui étaient captifs ? » et ici : « Faites revenir, » comme s'il s'agissait d'une chose future ? Du reste, ce dernier sens nous est particulièrement indiqué par la version qui porte, non point : « Lorsque le Seigneur a fait revenir ; » mais bien : « Lorsque le Seigneur aura fait revenir ; » parce que la chose était alors commencée et qu'elle ne fut pas accomplie tout d'un coup, car il y eut plusieurs captivités : on en compte trois.
2. Voici donc ce qu'on peut dire : Le Prophète demande que la délivrance soit complète et absolue, contrairement au désir de beaucoup de Juifs qui voulaient rester au milieu des barbares, et dans son immense désir de la voir se réaliser, il s'écrie : « Faites revenir le reste de nos frères captifs. « Qu'ils se répandent dans cette terre comme un torrent dans le pays du midi. » En d'autres termes, excitez-nous, pressez-nous avec une grande ardeur et une grande violence. C'est ce que voulaient exprimer d'autres interprètes quand ils disaient : « Qu'ils se répandent comme des canaux ; » ou bien : «Comme des bassins qu'on vide ; » ou bien encore : « comme des écluses qu'on ouvre. Ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la joie (5). » Ces paroles ont été dites des Juifs, mais elles peuvent trouver leur application dans bien d'autres cas. C'est en effet le propre de la vertu d'être largement récompensé de ses peines. Mais il faut d'abord commencer par travailler et par souffrir avant de chercher le repos. C'est du reste ce qui a lieu pour tout ce qui se rapporte à cette vie. Et voilà pourquoi le Psalmiste y fait allusion dan :t son discours, en nous parlant du semeur et (190) de la moisson. De même que celui qui sème doit travailler, souffrir, endurer le chaud et le froid, ainsi en est-il de celui qui est à la poursuite de la vertu. C'est que rien n'est, moins que l'homme, fait pour le repos ; et voilà pourquoi Dieu a rendu étroit et difficile le chemin qui conduit à la vertu. Bien plus, ce n'est pas seulement la vertu qui est pénible, mais c'est tout ce qui a rapport à cette vie, et même à un plus haut degré. Car, celui qui sème comme celui qui bâtit, le voyageur, le charpentier, l'artisan, quiconque en un mot, veut se procurer quelque avantage, doit travailler et souffrir : et de même qu'il faut les pluies aux semeurs, il nous faut les larmes ; et comme la terre a besoin d'être labourée et retournée, ainsi l'âme fidèle a besoin des tentations et des afflictions pour l'empêcher de produire des mauvaises herbes, pour la rendre plus souple et tempérer son effervescence et son orgueil. Car la terre, elle aussi, ne produit rien de bon, si on ne la cultive avec soin. Le Prophète veut donc que les Juifs se réjouissent non-seulement de leur retour, mais encore de leur captivité et qu'ils remercient Dieu de ces deux bienfaits. Voilà pour le semeur, passons maintenant à ce qui regarde la moisson.
Semblables, leur dit-il encore, à ceux qui sèment avec peine pour recueillir ensuite des fruits abondants, on vous a vus pendant votre captivité affligés, repoussés, persécutés, supportant l'hiver, la rigueur des saisons, la guerre, les pluies, le froid et la glace et répandant des larmes. Car les larmes sont à l'affliction ce que les pluies sont aux semences. Mais voici que vous avez reçu la récompense de toutes ces peines. Ainsi donc ces paroles : « En s'en allant, ils marchaient en pleurant et ils répandaient leur semence (6). Mais en s'en revenant ils marcheront avec des transports de joie, en portant les gerbes de leur moisson, » doivent s'entendre non du blé, mais des événements de la vie, et elles nous apprennent à ne pas nous inquiéter et à ne pas gémir dans les afflictions. De même que celui qui sème ne se laisse pas abattre par les difficultés sans nombre qu'il rencontre, dans la prévision d'une moisson splendide et abondante, ainsi celui qui est éprouvé ne doit pas s'inquiéter ni se tourmenter, quelle que soit la grandeur de ses maux, dans l'attente d'une riche moisson, et en considération des avantages nombreux dont l'affliction est pour lui la source. Que ces mêmes réflexions nous fassent remercier Dieu des épreuves comme du repos et de la paix. Quelle que soit la diversité des événements, tous tendent au même but comme pour la semence et la moisson. Supportons donc les adversités avec un coeur fort et généreux, en rendant grâces à Dieu dont nous célébrerons également la gloire dans le repos et la prospérité, afin de mériter les biens éternels, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l'empire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.


EXPLICATION DU PSAUME CXXVI
1. « SI LE SEIGNEUR NE BATIT UNE MAISON, C'EST EN VAIN QUE TRAVAILLENT CEUX QUI LA BATISSENT ; SI LE SEIGNEUR NE GARDE UNE VILLE, C'EST EN VAIN QUE VEILLE CELUI QUI LA GARDE. — 2. C'EST EN VAIN QUE VOUS VOUS LEVEZ AVAIT LE JOUR, LEVEZ-VOUS APRÈS QUE VOUS VOUS SEREZ REPOSÉS. »
ANALYSE
1. L'essentiel pour l'homme, c'est d'attirer sur lai la protection divine ; sans elle, tous ses efforts seront vains, toutes ses peines inutiles, avec elle au contraire, il réussira toujours. biais il ne faut pas qu'il se contente d'implorer cette protection et qu'il reste ensuite trois la nonchalance et le repos, mais il doit déployer toute son énergie. C'est à cette condition que le Seigneur l'assistera.
2. Avec cette assistance divine, tout prospérera, tout lui réussira, et il trouvera dans les épreuves mêmes une source de bonheur et de joie ; car le comble de la félicité et le souverain bien consistent à être armés du secours d'en-haut. C'est ce que, nous voyons se réaliser pour les Juifs quand ils viennent relever Jérusalem.
 
1. Ce psaume traite de l'état des choses après le retour des Juifs. Délivrés de la captivité, sortis du milieu des barbares, ils trouvèrent leur ville en ruine, leurs murailles et leurs tours renversées, et ils s'efforcèrent de les relever ; mais leurs voisins en grand nombre les attaquaient de toutes parts, pour les en empêcher, soit jalousie de leur bonheur, soit crainte de leurs succès. Cependant le temps marchait, et avec une telle rapidité, qu'on employa plus de quarante ans, seulement pour construire le temple, comme les Juifs le proclamèrent plus tard : « On a été quarante-six ans à bâtir ce temple. » (Jean, II, 20.) Paroles qui doivent s'entendre non de la première construction faite par Salomon, mais de celle qui fut exécutée après la délivrance de la domination des Perses. Ainsi donc, comme la construction de la ville, du temple et des murailles exigeait beaucoup de temps (car il en fallut considérablement pour relever la ville), le Psalmiste l'exprime de la sorte pour apprendre aux Juifs à recourir à Dieu, en leur montrant que tous leurs efforts seront vains et inutiles, s'ils n'attirent sur eux le secours divin. Car non-seulement ce secours leur a été indispensable pour être délivrés de la captivité, mais il l'est encore afin qu'après leur délivrance ils puissent relever leurs murailles. Et sans parler de murs à élever, ni de ville à bâtir, quand même tout cela serait terminé et parfaitement organisé, on ne pourrait pas même les garder sans l'assistance divine. En parlant ainsi, le Prophète voulait, par tous les moyens possibles, porter les Juifs à implorer la protection d'en-haut, car il craignait que le repos et la prospérité ne les rendissent plus négligents. C'est pour les mêmes raisons que Dieu ne leur donna pas tous ses bienfaits à la fois et d'un seul coup, mais successivement et (192) à la longue, de peur que, délivrés trop promptement de leurs maux. ils ne retombassent dans leurs premiers égarements. Et puis, à mesure qu'il leur accordait ses biens, il les avertissait fréquemment, en réveillant de temps en temps leur torpeur par les attaques de l'ennemi. Par conséquent, ce qui est dit ici ne doit pas être restreint au cas particulier dont il s'agit, hais il faut y voir un principe général qui s'applique à tout, et en conclure que dans les événements de la vie, nous ne devons jamais être lâches ni nous laisser abattre, mais faire tous nos efforts et ensuite nous abandonner complètement à la volonté du Seigneur, plaçant en lui toutes nos espérances. De même que sans l'aide de Dieu nous ne pourrons réussir en rien, ainsi notre négligence et notre lâcheté paralyseront son assistance au point de nous empêcher d'arriver à nos fins : « C'est en vain que vous vous levez avant le jour pour vous enrichir par votre travail. Levez-vous après que vous vous serez reposés. » Un autre interprète dit : « C'est en vain que vous attendez pour vous reposer, » et un troisième : « Que vous différez de vous reposer. » Ce qui revient à dire : malgré votre vigilance, quoique vous vous leviez de grand matin et que vous vous couchiez fort lard, passant tout votre temps à travailler et à souffrir, sans le secours d'en-haut, tous ces efforts purement humains n'aboutiront à rien, et toute cette application, toute cette peine seront sans fruit.
« Vous qui mangez d'un pain de douleur. » Ces dernières paroles nous font voir combien pénible est la vie des Juifs qui sont obligés d'être sous les armes pour bâtir. C'est qu'en effet, d'une main ils portaient la corbeille ou la pierre et de l'autre le glaive, obligés qu'ils étaient de se partager pour travailler et pour combattre et de joindre des armes à leurs instruments de travail. Car la ville était sans fortifications et par conséquent à découvert, ils craignaient à chaque instant les attaques de l'ennemi. C'est pourquoi ils se tenaient sous les armes, pour élever leurs murs, tout prêts à saisir le glaive ou l'épée au cas où les sentinelles avancées donneraient le signal d'une irruption soudaine en sonnant de la trompette aussitôt qu'ils verraient un mouvement. Mais malgré tant de précautions, ajoute le Psalmiste, quand même vous « mangeriez le pain de la douleur,» vos efforts seront inutiles à moins que vous n'attiriez sur vous la protection divine. Que si, pour relever une ville et der murailles, l'assistance du Seigneur était si indispensable, quel besoin plus grand n'en avons-nous pas, nous qui voulons parcourir la voie qui conduit au ciel ? car « après le sommeil qu'il aura donné à ses bien-aimés. ils verront naître des enfants qui seront comme un héritage et un don du Seigneur (3). » Que signifie cette conclusion ? — Elle est admirable et bien en harmonie avec ce qui précède, car elle revient à ceci : sans l'aide de Dieu rien ne subsiste ; mais qu'il paraisse, il apporte avec lui, le sommeil agréable, le repos, la vie exempte de périls et pleine de sécurité.
2. Lors donc que Dieu aura donné le repos à ses enfants, quand il aura réparé leurs forces, repoussé cens qui les attaquaient, non-seulement. ils pourront bâtir leur ville et la garder, mais ils recevront des biens infiniment plus importants : ils deviendront les pères de nombreux enfants, et leur postérité croîtra brillante. Et ainsi « le fruit de leurs entrailles sera la récompense de leurs travaux, » ou bien « leur récompense sera la fécondité du sein de la mère. » En d'autres termes, ils recevront en récompense une postérité nombreuse. Car bien que ce soit là une chose qui paraisse toute naturelle, quand Dieu s'en mêle, elle réussit mieux ; le secours d'en-haut lui est même indispensable, et c'est la condition pour que Jérusalem soit peuplée d'habitants. Mais tout leur bonheur consistera-t-il à élever une ville, à la bien garder, à posséder une postérité nombreuse ? — Non, car à ces biens viendront s'en ajouter d'autres que le Psalmiste nous indique dans les paroles suivantes : « Telles sont les flèches dans la main d'un homme fort, tels sont les enfants de ceux qui ont été éprouvés par l'affliction, » ou, selon une autre version, par la captivité : » Ce qui revient à dire : non-seulement ils seront en sûreté derrière leurs murailles, et dans l'intérieur de leur ville fortifiée, non-seulement leur postérité sera nombreuse, mais, de plus, ils seront terribles pour leurs ennemis et redoutables comme des flèches. Et remarquez qu'ils ne sont pas comparés simplement à des flèches, mais « à des flèches dans la main des forts. » Les flèches en effet ne sont pas terribles par elles-mêmes, et c'est seulement quand elles sont lancées par un bras vigoureux qu'elles portent la mort où elles sont dirigées. C'est donc ainsi qu'ils (193) seront terribles. Mais de qui s'agit-il ? — « Des enfants de ceux qui ont été éprouvés par l'affliction. » C'est-à-dire, de ceux qui étaient autrefois faibles et enchaînés. Le Prophète rappelle souvent aux Juifs, pendant leur prospérité, les malheurs du passé, afin de ramener leur esprit à de meilleurs sentiments, et par les maux qu'ils ont soufferts et dont ils sont délivrés, et par les biens qui les attendent. — « Heureux l'homme qui a accompli son désir en eux ; de tels enfants ne seront point confondus lorsqu'ils parleront à leurs ennemis à la porte de la ville (5). » — On lit dans l'hébreu : « Heureux l'homme qui a rempli son carquois de telles flèches ; » parce qu'avec cette grâce ils obtiendront la force du corps, une vigueur irrésistible, une nombreuse et belle famille, la sécurité et la splendeur de la cité, la victoire et le triomphe dans les guerres. Aussi le Psalmiste proclame-t-il bienheureux ceux auxquels est réservée une pareille félicité, car, dit-il, ils seront armés pour la défense. Mais ce ne sera pas encore là tout leur bonheur : ils auront de plus, le privilège de ne pouvoir être humiliés. « Ils ne seront point confondus lorsqu'ils parleront à leurs ennemis à la porte de la ville. » Que signifient ces paroles, sinon, la plus grande gloire, la plus belle illustration, le comble de l'allégresse et de la félicité ? On ne pourra plus leur reprocher d'avoir un Dieu qui n'a pas eu soin d'eux, un Dieu impuissant, ou bien un Dieu fort dont leurs péchés ont éloigné l'assistance. Illustres en tout, à cause de leur ville, de leurs murailles, de leurs forteresses, de leurs enfants, de leurs armes, de leur puissance, ils ne se cacheront pas de honte à la vue de leurs ennemis, mais ils marcheront vaillamment leur rencontre, pleins de confiance et d'ardeur, parce que Dieu montrera. toujours qu'il s'est chargé de leur défense. Le comble de leur félicité et leur souverain bien consistent désormais à être armés du secours d'en-haut. Et le Prophète termine son psaume par ces paroles pour nous apprendre à rechercher, nous aussi, cet ornement qui doit faire notre unique gloire. Que tel soit donc le but de tous nos efforts, et nous serons dignes des biens éternels, par la grâce et la miséricorde de Notre- Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire, en union avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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