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119ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade... »)
  Ce n’est pas uniquement par la doctrine de la loi, mais aussi par des exemples tirés de ce monde que l’Apôtre nous exhorte à faire tous les efforts nécessaires pour remporter la couronne de la gloire céleste. Car, voici ce qu’il dit entre autres choses, comme votre dilection l’a déjà entendu. Savez-vous que ceux qui courent dans un stade, tous courent, mais qu’un seul remporte le prix de la victoire. Et il ajoute : Courez de façon à remporter le prix. Selon un exemple terrestre, beaucoup courent dans le stade, comme le dit l’Apôtre, mais un seul remporte le prix de la victoire, c’est-à-dire, celui qui a le mieux couru. Il en est de même dans le stade de la vie présente : beaucoup courent, mais un seul remporte la couronne de la victoire. Les Juifs courent par la loi, les philosophes par leur sagesse creuse, les hérétiques par leur fausse interprétation de la révélation, et les catholiques courent par la vraie prédication de la foi. Mais, parmi tous ces gens, un seul reçoit la couronne de la victoire, le peuple catholique, qui, après avoir entrepris la course de la foi, tend vers le Christ pour parvenir à la palme et à la couronne de l’immortalité. Les Juifs, les philosophes et les hérétiques courent en vain, parce qu’ils ne cheminent pas sur la voie droite de la foi. A quoi peut bien servir aux Juifs de courir par l’observation de la loi s’ils ignorent l’Auteur de la loi ? Les philosophes courent, eux aussi, par la vaine sagesse du siècle, mais leur course est superflue et inutile, parce qu’ils ignorent la vrai sagesse du Christ. La vraie Sagesse de Dieu est le Christ, qui ne brille ni par les mots ni par la longueur des périodes, mais qui est accueillie par la foi qui vient du cœur. Les hérétiques courent aussi par leur profession de foi empoisonnée, par leurs jeûnes et par leurs aumônes. Mais ils ne peuvent pas parvenir à la couronne de la victoire, parce qu’ils ne courent pas dans le chemin de la foi. Leur fausse foi ne mérite pas de recevoir la récompense de la vraie foi.
  L’Apôtre manifeste cela ailleurs quand il dit : Même si je distribuais tous mes biens aux pauvres, même si je livre mon corps au feu pour y être brûlé, si je n’ai pas la charité, rien ne me profite. Car il n’a pas la charité du Christ celui qui ne croit pas au Christ en toute fidélité. L’Apôtre fait donc bien d’ajouter ces paroles : Courez donc pour la remporter. Nous devons donc courir par la course de la foi, dans les commandements de Dieu, dans les œuvres de justice, pour que nous puissions parvenir à la couronne de la vie éternelle. L’Apôtre nous montre ensuite de quelle façon nous devons courir par ces mots : Le lutteur, dans les jeux publics, s’abstient de tout. Eux font cela pour une couronne corruptible, nous pour une couronne incorruptible. Voyez par quels exemples l’Apôtre nous invite à la couronne de l’immortalité promise. Les lutteurs terrestres qui veulent vaincre s’imposent une diète sévère, boivent modérément, s’éloignent de tout ce qui est impur. Ils poussent la chasteté jusqu’à s’interdire les relations avec leurs épouses. Ils comptent ne pas pouvoir vaincre autrement qu’en conservant leurs corps chastes et pudiques. Et pour un tel travail, que reçoivent-ils d’autre qu’une toute petite couronne, qui est vile et corruptible. Si donc quelques-uns s’imposent un tel effort pour une couronne corruptible, ne devons-nous pas, à plus forte raison, être prêts à supporter les travaux les plus pénibles, nous à qui est promise une récompense céleste et la couronne de la gloire éternelle ?
  La lutte que nous avons à livrer n’est pas une mince affaire . Nous avons à nous battre contre les esprits de malice, contre le diable et ses anges. Nous nous battons contre l’injustice, contre l’impiété, contre la malice, contre l’impureté et contre les diverses séductions des péchés. Et si nous remportons la victoire dans le combat, nous recevrons autant de couronnes que nous aurons vaincu de crimes. Elle est donc grandiose cette lutte, qui se donne en spectacle au Seigneur Lui-même. Le Seigneur nous regarde combattre, et Ses anges aussi. C’est sur la terre que nous vainquons, mais c’est dans les cieux que nous recevons la récompense de la vertu. Les saints martyrs, placés au plus fort du combat, n’ont pas vaincu seulement les vices des péchés, mais la mort elle-même; et ont remporté les trophées de l’immortalité. Le premier à sauter dans cette arène de lutte à été le Seigneur notre Sauveur. Il a combattu et a vaincu, pour nous donner un exemple de combat et de victoire. En discutant de ces choses avec vous, nous enfouissons dans vos cœurs la semence du bon combat, comme si nous avions découvert que vos cœurs ont été labourés par la charrue de la justice. Cultivez donc la parole que nous avons semée en vous, pour que ce qui a été semé puisse germer. Que Dieu, par Sa visite, par la rosée de Sa piété, vous arrose. Et qu’Il donne la croissance à nos semences, pour que les gerbes de vos mérites, que vous ramasserez, produisent du cent pour un.


120ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(« Ne vous conformez pas à ce siècle »)
  Le Christ aujourd’hui, déclare que les Apôtres sont comme du sel : Vous êtes le sel de la terre. Que personne ne s’irrite si nous frottons, de manière à les broyer, les paroles du bienheureux Paul, qui sont comme des grains du divin sel. Nous pourrons ainsi découvrir le sens de ce qui se cache à l’intérieur. Les grains de sel encore entiers pétillent lorsqu’en descendant dans les veines, ils sont fragmentés en infimes parties. Il en est ainsi des épitres de saint Paul. Elles présentent un sens simple au lecteur occasionnel. Mais elles fournissent une science profonde à ceux qui reviennent avec empressement à ce qu’ils avaient déjà lu attentivement.
  L’Apôtre dit aujourd’hui : Ne vous conformez pas à ce siècle. Est-ce que tu penses qu’en parlant ainsi, l’Apôtre nous exhorte à ne pas nous conformer aux figures des éléments ? Nous invite-t-il à ne pas imiter les rois des Perses qui, se prenant pour des dieux, se représentaient les deux pieds posés sur le globe, pour qu’on pense qu’ils le foulent aux pieds ? Tantôt, le tête munie de rayons lumineux, de peur qu’on les prenne pour des êtres humains, ils empruntaient la figure du soleil. Tantôt, ils s’implantaient des cornes sur la tête, comme s’ils se désolaient d’être des mâles, et se transsexualisaient en lune. Tantôt ils revêtaient les formes variées des astres pour perdre la figure de l’homme, sans acquérir aucune lumière céleste. Ces choses proviennent de la vanité mondaine, et les sages les fuient autant qu’ils s’en moquent.
  Quand l’Apôtre dit : Ne vous conformez pas à ce siècle, il sanctionne la vie du monde, dénonce les mauvaises mœurs, condamne les coutumes dépravées. Il fustige les désirs pervers, réprouve la luxure, repousse, met en fuite, répudie toute la pompe des vanités mondaines. Mais ce qu’il dénonce d’une façon toute particulière, il l’indique dans le détail au début de son Epitre. Il y représente la figure du monde dans les vices suivants : Remplis de toute iniquité, malice, fornication, avarice, méchanceté, pleins d’envie, d’homicides, de contention, de ruse, de malignité, critiqueurs, détracteurs, hostiles à Dieu, contumaces, entêtés, orgueilleux, inventeurs des maux, désobéissants à leurs parents, sans maîtrise d’eux-mêmes, sans amour, sans miséricorde,et qui après avoir connu la justice de Dieu ne l’ont pas comprise. Ceux qui agissent ainsi sont dignes de mort. Non seulement ceux qui font ces choses, mais ceux qui approuvent ceux qui les font. Frères, vous avez entendu ce qu’est la forme du siècle, vous avez appris à quoi elle ressemblait, vous avez vu sa figure. Si on peut détecter une forme, et non plutôt un monstre informe là où la face des êtres est effacée par la confusion des crimes; là où, par l’adultère avec les péchés, toute la figure du monde est dissoute; où par les maladies des délits, l’image du Créateur est enlevée; où l’homme est enseveli dans les vices; où fourmillent les crimes du corps putréfié; où l’homme est le sépulcre de l’homme; où ce n’est pas un homme que l’on aperçoit dans l’homme, mais un cadavre. C’est donc à cette forme que l’Apôtre nous interdit de nous conformer, et à cette figure qu’il nous défend de nous configurer. Il ne permet pas que nous soyons semblables à cette similitude, mais il nous réforme d’après la forme de Dieu; il nous rappelle à la ressemblance du Christ, en disant : Mais réformez-vous dans la nouveauté de votre sens.
  Ce qui veut dire que vous soyez rénovés dans vos sens par le Christ, après avoir rejeté la figure de ce monde. Et après avoir jeté loin de vous toute la difformité de la vielle image, réduisez votre forme à celle du Sauveur. Pour que la nouveauté de vos sens resplendisse dans vos actes, et que l’homme céleste chemine sur la terre avec une démarche céleste. Il expose clairement en quoi consiste la forme du nouvel homme : Comme dans un seul corps, nous avons plusieurs membres, tous les membres n’ont pas tous le même acte. Ainsi nous sommes, à nous tous, un seul corps dans le Christ, tous et chacun les membres les uns des autres. Ayant cependant des dons différents selon la grâce qui nous a été donnée. Il agit comme un corps en investissant en commun dans un acte céleste, pour la vie surnaturelle. C’est la sainteté des mœurs qui maintient l’union entre les membres, et leur harmonie. Le pied, poussé par un orgueil insensé, ne confond pas son travail avec celui de l’œil; l’œil ne convoite pas le travail du pied. Mais, pour que les membres se contentent des dons de sainteté que leur a donnés le Bienfaiteur, qu’ils croient que ce que fait un membre appartient à tous les membres. Car il ne peut pas se sentir laissé pour compte le membre qui est honoré dans tout le corps.
  Voici comment l’Apôtre dépeint les actes propres aux membres, et les membres propres aux actes : Que celui qui enseigne, enseigne dans la doctrine, celui qui exhorte dans l’exhortation, celui qui distribue qu’ils le fasse dans la simplicité, celui qui préside avec sollicitude, celui qui prend pitié, dans la joie. Que la charité soit sincère. Détestant le mal, adhérant au bien, nous honorant réciproquement, bénins les uns envers les autres, actifs non paresseux, fervents spirituellement, servant Dieu, joyeux dans l’espérance, patients dans la tribulation, fidèles à la prière, participant aux mémoriaux des saints, pratiquant l’hospitalité. Bénissez, ne maudissez pas. Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent. Faisant le bien non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. Ne vous vengez pas vous-mêmes, mais permettez à la colère d’exister. Si ton ennemi a faim, nourris-le. S’il a soif, donne-lui à boire. Ne sois pas vaincu par le mal, mais vainc le mal par le bien.
  Un peu plus haut, mes frères, l’Apôtre nous a présenté les membres des vices. Il nous révèle maintenant les membres des vertus, pour que le corps céleste, solidifié par de tels membres, fortifié par de tels nerfs, puisse facilement remporter les batilles du monde, être supérieur au démon dans les conflits. En vivant comme l’Apôtre l’a enseigné, ne terrasse-t-il pas le monde ? Ne broie-il pas la chair ? Ne triomphe-t-il pas du démon ? Ne devient-il pas l’égal des anges ? N’est-il pas plus grand que le ciel ? Il est certainement plus grand que le ciel, car le ciel ne se meut pas de lui-même; il obéit. Il ne fait rien librement, mais il sert toujours nécessairement, parce qu’il lui a été ordonné une fois pour toutes de servir. Il se garde sans tache, non par ses propres forces, mais par un travail harassant. Bien qu’il ne mérite aucune punition, il ne se qualifie pas pour la récompense. Mais l’homme, pétri de boue, en triomphant de la tache terrestre, en résistant aux tendances héréditaires, en surmontant les passions de la chair, s’élève au-dessus du ciel, et s’envole vers le siège lui-même de la Déité. Et c’est ainsi qu’il devient plus grand que le ciel, surpasse les anges par les mérites, même s’il ne les surpasse pas par la nature.
  Le prouve cela l’Apôtre qui, après avoir remporté une victoire insigne, sur terre, est entré dans le premier ciel, a traversé le second, et a mérité de parvenir jusqu’au troisième. Et cela, en toute justice, car il devait monter aux cieux le premier celui qui, par la parole et par l’exemple, a enseigné aux hommes à pénétrer dans les cieux. Oui, il sera plus grand que le ciel celui qui vaincra comme l’a enseigné Paul. Il sera plus brillant que le soleil celui qui ne permettra pas à la nuit des vices de l’obscurcir. Oui, il sera plus lumineux que la lune celui qui ne tempère pas les ténèbres par une lumière ténue, mais qui repousse toute la nuit du monde par la splendeur éclatante de ses mérites. Il ne sera pas semblable à la lune qui, lorsqu’elle paraît de jour, éprouve une grande perte de sa clarté, mais grâce à la lampe continuellement allumée de ses bonnes actions, il persistera dans la clarté de la lumière surnaturelle. Il ne connaîtra pas comme la lune une obscurité mensuelle, mais demeurera dans la charité continue de Dieu. Et si elle est grande celle qui mitige la nuit, combien plus grand sera celui dont la vie n’aura rien reçu de la nuit. Je ne dis rien des étoiles, parce que les saints resplendiront dans le ciel par les vertus, comme le ciel par les étoiles, au dire de l’Apôtre : Vous êtes la lumière du monde. Brillez comme des luminaires dans le monde. Et pour tout dire en un mot, le ciel, le soleil, la lune, les étoiles passeront, selon la parole de Dieu, mais le juste demeurera dans la clarté continuelle de Dieu.
  Je voudrais, mes frères, commenter et expliquer chaque parole de l’Apôtre Paul, mais parce qu’un sermon trop long engendre l’ennui et le dégoût, et parce que nous ne pouvons pas plus longtemps taire les vertus évangéliques, qu’il plaise à votre charité que je mette fin au commentaire présent en abrégeant le sermon. Que Dieu grave dans vos saints sens et ce que nous avons dit et ce que nous avons tu.


121ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
(Lazare et le mauvais riche)
  Vous avez entendu, mes frères, comment finit la pauvreté et quel sot est réservé aux richesses. Voici les paroles du Seigneur : Un homme était riche, et se vêtait d’habits de pourpre et de lin très fin, et festoyait magnifiquement chaque jour. Et il y avait un mendiant du nom de Lazare, recouvert d’ulcères, qui gisait à sa porte, désirant assouvir sa faim des miettes qui tombaient de la table du riche. Et personne ne lui en donnait. Mais même les chiens venaient lécher ses ulcères. Il arriva que le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut lui aussi, et fut enseveli dans l’enfer.
 
 Voyez, mes frères, le déplorable renversement de fortunes ! Les anges emportent le pauvre; l’enfer engloutit le riche. Mes frères, voyez comment la mort du pauvre a vaincu toute la vie du riche; et l’élévation du pauvre, à elle seule, transcende toute la gloire et toute la pompe du riche. Pourquoi le cénotaphe jette-il de la poudre aux yeux ? Pourquoi la pompe des funérailles ment-elle ? Pour la cérémonie funèbre du riche, toute la cité se déplace, et va, comme le veut la coutume, à l’encontre du cadavre. Le pauvre, lui, avance seul. Deux misérables comme lui le portent sur leurs dos. Pas quatre porteurs, comme c’est la coutume pour un mort, mais deux pour un seul brancard, comme s’ils avaient été forcés de porter malgré eux un fardeau qu’ils auraient hâte de déposer. C’est en toute justice que les anges président aux funérailles divines de celui à qui ont été refusés, avec la plus grande cruauté, les témoignages les plus élémentaires de bienfaisance humaine. La tourbe lugubre des serviteurs et des esclaves fait cortège au cadavre du riche. La multitude des anges précède, en chantant, le grabat du pauvre. Dans un tombeau de marbre et un habit somptueux git, enfermé, le corps du riche. La chair du pauvre se repose dans ce qu’il y a de plus naturel, la terre. Et le lieu où il réside lui fait ignorer la morsure des vers. Il prévient même, en se décomposant, les exhalations pestilentielles.
 Mais demandons-nous, mes frères, quelle à été la faute du riche, quel crime il a commis, quelle action malfaisante l’a livré aux supplices de l’enfer avant d’avoir été jugé et condamné; et pourquoi tous les siècles, à l’instigation du Juge lui-même, ont-ils chanté les louanges du pauvre. Un homme était riche, et se vêtait d’habits de pourpre et de lin très fin, et festoyait magnifiquement chaque jour. Et il y avait un mendiant du nom de Lazare recouvert d’ulcères qui gisait à sa porte, désirant assouvir sa faim avec les miettes qui tombaient de la table du riche. Les richesses sont-elles par elles-mêmes mauvaises ? Et les vêtements sont-ils condamnables aux yeux de Dieu en eux-mêmes et par eux-mêmes ? Les banquets sont-ils blâmables par eux-mêmes, de façon à non seulement être privés de la récompense des biens, mais à mériter la punition de tous les maux ? Ou la mendicité est-elle par elle-même si approuvée par Dieu et si sainte, les ulcères sont-ils si sacrés par eux-mêmes qu’ils méritent d’être emportés par les mains des anges dans le sein d’Abraham ? N’y aurait-il pas lieu de s’étonner si Abraham, qui était riche, méprisait quelqu’un parce qu’il était riche ? Comme le dit la Genèse : Abraham était très riche. Et celui qui était son semblable dans la possession des biens de la terre, il le réprouverait et supporterait qu’il soit puni ? D’autant plus que la parabole ne dit pas un mot des vertus pratiquées par le pauvre, ni des vices supposés de ce riche. Pourquoi donc Abraham accueille-t-il le pauvre dans son sein et repousse-t-il le riche ? Ou comment les richesses ont-elles innocenté Abraham et condamné l’autre riche ? Comment ont-elles pu promouvoir Abraham jusqu’à en faire le repos de tous les bienheureux, et précipiter l’autre riche dans le gouffre de tous les maux ?
 Pour que mon sermon ne vous tienne pas plus longtemps en suspens, et pour ne pas vous fatiguer en différant la solution, hâtons-nous de répondre à la question. Abraham, mes frères, n’a pas été riche pour lui, mais pour le pauvre. Et il s’appliqua non pas à posséder des richesses, mais à les conserver. Il mit tout son zèle à cacher ses richesses dans le sein du pauvre, beaucoup plus que dans ses greniers, comme le lui enseignait sa règle de vie. Lui-même voyageur en pays étranger, il a peiné constamment pour que l’étranger ne se sente pas étranger. Demeurant lui-même sous une tente, il ne souffrit pas qu’un passant demeurât sans toit. Banni de son pays, sans domicile fixe, il pratiqua toujours l’hospitalité envers les sans-patrie. Il fut le seigneur et la patrie de tous. Car il savait que sa position n’était pas celle d’un usurpateur, d’un accaparateur, mais d’un dispensateur de la largesse divine; qu’il avait à venger les opprimés et libérer les captifs. Pour délivrer ceux qui allaient être mis à mort, nouveau combattant, il s’est adjugé lui-même à la mort. La pitié a toujours été plus chère que sa vie. Quand Abraham reçoit un visiteur, il ne s’assoit pas, il sert. Il n’était pas le convive de son hôte, mais son serviteur. A la vue d’un visiteur étranger, il oubliait qu’il était un seigneur. Il apportait lui-même les plats, et, plein d’anxiété, il imposait un travail supplémentaire à sa femme déjà passablement affaiblie par l’âge. Et lui qui s’en remettait à ses serviteurs pour lui-même et ses biens, quand il s’est agi d’un étranger à recevoir, il osa à peine s’en remettre à son épouse avant de l’avoir éprouvée. Que dire de plus, mes frères ? Son hospitalité était si sainte, toujours préparée par de saintes mains, qu’elle a invité Dieu-Lui-même, qu’elle L’a forcé à devenir son Hôte.
Il est venu chez Abraham, au repos des pauvres, Il vient là où l’on reçoit les pauvres, Lui qui déclarera plus tard que c’est Lui qui est reçu dans le pauvre et l’étranger, quand Il dira : J’avais faim, et vous m’avez donné à manger. J’avais soif, et vous m’avez donné à boire. J’étais étranger, et vous m’avez reçu. Ce n’est donc pas sans raison qu’Abraham reçoit tous les saints dans le repos, et qu’il remplit le rôle de dispensateur de la béatitude céleste. Parce qu’en recevant toujours ici-bas les étrangers et les pauvres, il a mérité de recevoir Dieu avec les anges, de voir Dieu dans sa tente comme un hôte, le Dieu qui avait toujours été son Pourvoyeur. Et, en toute vérité, mes frères, il se serait trouvé peu heureux si, dans la gloire céleste, il avait été privé du pieux devoir de l’hospitalité. Et il se contenterait de jouir des seuls dons divins, lui qui se croirait cruel, s’il refusait les biens humains à quiconque  ? Abraham, mes frères, va toujours à l’encontre de ceux qui arrivent de loin; il invite courtoisement ceux qui passent tout droit; et ceux qui refusent, il les force à venir à sa table, en allant jusqu’à les supplier. Pour ses visiteurs, il prélève toujours le veau gras de son troupeau; et par ses propres mains ou les mains de son épouse, il le dépose sur la table, offre toujours les pains que la politesse ne permettait pas de présenter froids ou secs.
Mais cet autre riche, prisonnier des richesses, esclave des biens matériels, entravé par ses revenus, n’a qu’un sépulcre que la pompe mondaine rend ignoble, où ni l’œil ni l’oreille ne trouvent rien de pieux. Ce n’est pas une personne, ce n’est pas un pauvre, mais la Miséricorde qu’il a méprisée, quand il a dédaigné Lazare gisant à sa porte. Une âme cruelle nourrissait des entrailles de fer dans des banquets exquis, revêtue d’habits soyeux, de pourpre ou de lin fin. Dieu, le Scrutateur impartial du salut humain, désirant l’amollir, ne jette pas à sa porte Lazare, mais la fonderie de sa piété. Je dis fonderie à cause de ses entrailles de fer. Le mendiant Lazare est donc placé devant des yeux impies; et, pour que le riche puisse donner, il voit ses profits s’accroitre de plus en plus. Mais le riche, plus dur que le diamant, dépensait honteusement ou enterrait cruellement toute l’augmentation du profit que Dieu donnait, pour que le riche fasse l’aumône au pauvre.
Mais Dieu, ne voulant pas se taire mais interpeller et avertir le riche, lui montre que le pauvre affamé ne demande que du pain. Pour induire le riche propriétaire à une légère aumône, Il augmente la faim du pauvre. Il désirait assouvir sa faim avec les miettes qui tombaient de la table. Mais le riche, gorgé de mets délicats, les vomissait en éructant en direction du ciel, pour ne pas entendre la voix du pauvre qui gisait par terre. De plus, Dieu, constatant que la bouche d’un plaignant n’avait aucun effet sur qui se bouchait les oreilles, couvrit de plaies tout le corps du pauvre, pour ouvrir le cœur du riche; pour qu’il y ait autant de bouches que de plaies à avertir le riche. Les viscères se dissolvent, les ulcères apparaissent, les blessures s’élargissent, les abcès crèvent et le pus se répand; et toute la chair du pauvre est recomposée pour devenir un spectacle pitoyable; pour que celui que la voix de l’affamé n’a pas ému le soit par les soupirs, les douleurs, les gémissements et l’accumulation de tant de misères. Mais l’œil superbe et le cœur insatiable du riche dédaignent regarder, entendre ces choses et y compatir. Dieu se demande ensuite comment il pourra arracher le riche à son obstination. Il a disloqué les mains du pauvre de ses épaules pour qu’il n’éloigne pas les chiens du riche, qu’il nourrissait avec ses plaies, pour la plus grande blessure du riche. Et il s’est fait mes frères, un renversement étonnant dans l’ordre de la bienveillance : c’est la mendicité qui a donné, et la cupidité s’est révélée inhumaine. Le riche n’a pas nourri le pauvre des miettes qui tombaient de sa table; et le pauvre, qui ne possédait rien d’autre, a charitablement nourri les chiens de sa chair. Malheureux riche ! Si tu ne lui as pas donné de pain, pourquoi n’as-tu pas éloigné les chiens ? Mais tes chiens sont plus doux que toi, ou tu es plus cruel que tes chiens, car eux épargnent celui que tu châties. Ils ne s’avancent pas pour le mordre, mais pour l’aider en le léchant; non pour aviver ses plaies, mais pour les nettoyer à la matière d’une éponge. Riche, dans tes chiens, la piété a vaincu la faim; mais en toi, la satiété n’a pas éveillé la pitié. Car ce que les chiens cherchaient à faire en agissant ainsi, le démontre leur comportement que nous observons tous les jours. Car les chiens guérissent leurs plaies en les léchant. Les chiens soignent le pauvre avec un savoir-faire hérité de la nature; et l’homme néglige l’homme, subissant la condamnation de la nature. Il n’est que trop vrai, mes frères, que le riche ne peut même pas donner de miettes, tant il agit sous l’emprise de l’avarice. Remettons le reste à plus tard, mes frères, parce que nous avons dépassé le temps alloué à la prédication, et que nous traiterons ce qui reste du récit, dans le prochain sermon.


122ème Sermon de Saint Pierre Chrysologue
 Mon sermon devrait aujourd’hui rapporter les vertus de saint André, autant que le sujet l’exige. Mais nous nous étions engagé à revenir sur ce qui reste à dire sur le mauvais riche et Lazare, le pauvre évangélique. Que la prérogative de l’apostolat et du martyre de saint André suffise pour justifier sa gloire; et, si vous le voulez bien, accomplissons, avec le secours de Dieu, ce que nous avons promis, et ce que nous vous devons. Sachant que chez le prédicateur aussi bien que chez l’auditeur, la fatigue engendre l’ennui, nous avions remis à plus tard de terminer le commentaire de la parabole, pour que des forces neuves nous permettent d’écouter avec toute l’attention requise la parole de Dieu. Voici ce qui vient après ce que nous avons déjà vu. Et élevant les yeux alors qu’il était dans les tourments, il vit Abraham de loin, et Lazare dans son sein.
 Et élevant les yeux. C’est bien tardivement que le riche lève les yeux, lui qui les abaissait toujours vers la terre. Riche, les yeux que tu lèves, ce sont eux qui sont tes accusateurs. Les yeux que tu lèves n’apaisent pas le Juge, mais L’indigne. Ils ne t’obtiennent pas le pardon, mais la punition. Ils exigent l’intensification des peines, non leur soulagement. Pourquoi lèves-tu les yeux ? Que réclames-tu encore, riche ? Où regardes-tu, riche ? Là est Lazare, là est l’accusateur de ton impiété, le témoin de ton crime, l’affirmateur de ta cruauté, Et il cria : Père Abraham, aie pitié de moi ! C’est maintenant que tu le reconnais pour ton père ? Non, tu ne le connais pas pour ton père, Celui dont tu as méprisé la paternité en Lazare. Le Juste se porte maintenant à ta rencontre, Lui qui, alors, parce qu’Il avait pitié de toi, avait permis que Lazare soit accablé de souffrances. Malheureux, que l’Origine elle-même récuse, que l’Auteur lui-même de la lumière condamne. Malheureux es-tu, toi, dont la grandeur du crime ne permet, en jugeant, ni au Géniteur d’avoir pitié, ni au Père de pardonner, ni a l’Amour d’aider. Que demandes-tu encore, riche ? Riche, tu l’es encore, mais de crimes, non de pièces d’or; mais de châtiments, non de biens. Que réclames-tu, que demandes-tu ? Ce lieu ne reçoit par les demandes, mais la controverse, puisque celui qui souffre demeure dans un autre lieu. Un agit de près, l’autre de loin. L’un murmure à partir du sein, l’autre crie depuis le tartare. L’un exhorte dans le lieu du repos, l’autre se plaint dans le lieu de la peine.
 Mais que dit le riche ? Père Abraham, aie pitié de moi ! Il aurait raison de parler ainsi si Lazare, qui réside dans le sein du Juge, n’en occupait pas le cœur. Il aurait raison de parler ainsi si le juste Lazare ne possédait pas tous les secrets du Connaisseur des cœurs. C’en vain qu’il supplie le Juge, puisque l’innocent confesseur l’accuse. Et c’est en vain qu’il pense que le Juge peut lui venir en aide, quand parle par la bouche du Juge celui qui a souffert tant de maux. Aie pitié de moi, et envoie Lazare. Tu en veux encore à Lazare, dans ta cruauté ? Envoie Lazare. Où ? Du sein d’Abraham à l’enfer, de la sublimité du trône à la profondeur du chaos, de la sainteté du repos, du si grand silence des bienheureux à la rigueur des tourments. Et envoie Lazare. D’après ce que je comprends, ce qui le fait souffrir ce n’est pas tant une nouvelle douleur que sa jalousie invétérée : le ciel le brûle davantage que l’enfer. C’est pour les damnés un grand mal, un incendie insupportable que de voir heureux ceux qu’ils avaient auparavant méprisés. Le riche ne dépose pas encore sa malice; la punition a déjà pris possession de lui, puisqu’il ne demande pas d’être conduit vers Lazare, mais qu’il veut que Lazare lui soit amené. Sur ton lit de tortures, riche, Lazare ne peut pas être envoyé, parce que tu ne l’as pas jugé digne d’être admis à ta table. Les sorts sont renversés. Tu vois la gloire de celui dont du as méprisé le supplice. Il voit maintenant tes tourments, lui qui avait été ébloui par ta gloire terrestre.
 Mais voyons mes frères pourquoi il supplie qu’on lui envoie Lazare. Envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans de l’eau, et rafraîchisse ma langue. Tu te trompes, riche, cette flamme ne consume pas tant ta langue que ton esprit, non pas tant ton corps que ton cœur. Mais elle n’est encore que la chaleur de ta conscience, non cet incendie extrême qui t’attend et qui demeurera toujours. Car si tout le feu du Juge ultime t’enveloppait, et si la sentence de condamnation te maintenait dans un état de désespoir, tu ne lèverais pas les yeux, tu n’oserais pas parler à ton père, tu n’oserais jamais l’appeler à ta rescousse, tu n’oserais pas intervenir en faveur de tes frères. Car si tout le feu de l’enfer te possède déjà, si la flamme de la géhenne t’encercle déjà, pourquoi désires-tu être soulagé des seules brûlures de ta langue ? A moins que ce soit parce que. pendant que ton cœur palpite sous la flamme de son crime et de sa culpabilité, ta langue brûle, s’enflamme et se consume davantage parce qu’elle a insulté le pauvre en lui déniant le secours de la pitié. C’est la langue qui est jugée d’abord, c’est elle qui goûte et subit d’abord les tourments, puisqu’elle a été la première à déguster les mets exquis et délicieux, à siroter les coupes parfumées. . Elle n’a pas voulu recommander la pitié, elle n’a pas ordonné qu’on exerce la miséricorde, mais elle dérogeait à une loi établie par les autres.
C’est celui-là même qui était revêtu d’habits de pourpre et de fin lin. Mais qu’est-ce donc qu’un riche ? Le lin fin le défend-t-il contre le feu ? La pourpre résiste-t-elle à l’enfer ? Ces choses-là sont restées sur la terre. Elles t’ont abandonné. Et toi, maintenant, dépouillé de tout, complètement nu, tu sues et tu as chaud, toi qui insultais autrefois celui qui était vêtu d’une nudité qui l’exposait à toutes les intempéries. Et envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son doigt dans de l’eau. et qu’il rafraîchisse ma langue. Qu’est-ce que c’est donc qu’un riche ? Où sont les torrents de tes pressoirs ? Où sont les greniers agrandis plus par la cupidité que par l’abondance des récoltes, pour affamer le pauvre ? Où sont les bouteilles de vin conservées, pour en priver le pauvre, pendant de longues années, au point d’en perdre le souvenir ? Où sont donc les courbettes de tes serviteurs, leur empressement à te servir, et leurs escadrons ? Toutes ces choses sont disparues pour toi, non pour le crime, car si tu avais seulement donné au pauvre une goutte de ton petit doigt pour étancher sa soif, tu ne souffrirais pas de la soif. Une goutte d’eau t’a rendu sans cœur, et une miette de pain t’a rendu inhumain, choses dans lesquels consistent toute l’alimentation et la vie du pauvre. J’aimerais savoir, riche, si, dans ton châtiment, tu te pardonnes à toi-même, parce que tu ne serais pas parvenu à ces maux, si tu avais soutiré de tes immenses greniers une miette de pain, si tu avais donné une goutte d’eau à tant de souffrances. La chair a besoin de peu : ce que la nature exige, ce qui suffit à la vie. C’est l’avarice qui est cause que le riche entasse de nombreuses et bonnes choses, à son propre détriment et à celui de ses successeurs.
 Mais tu dis, riche : Même si je me suis refusé le vin, je demande de l’eau, que l’Auteur lui-même des êtres et la nature ont accordé indifféremment à tout ce qui vit. Je pense, riche, que tu es allé jusqu’à refuser de l’eau au pauvre, sur qui tu as lancé tes chiens avant qu’il ne franchisse le seuil de ta porte, ou avant qu’il ne s’approche de la margelle de ton puits. Mais qu’est-ce que tu dis, enfin ? Envoie Lazare pour qu’il plonge le bout de son petit doigt dans l’eau, sans apporter l’eau elle-même ? L’eau est donc toute proche ? Et si l’eau est si proche, pourquoi ne prends-tu pas ce qui est à ta portée ? Pourquoi ? Parce que c’est en toute justice que tes mains sont devenues percluses, riche, parce que tu as dédaigné de subvenir aux mains de Lazare rendues impotentes par l’épuisement. L’homme doit faire en sorte que ses membres les plus vigoureux portent assistance aux plus débiles. Job qui donnait, mais qui ne rendait pas en retour ce qu’il avait déjà reçu, a dit : J’ai été l’œil des aveugles, le pied des boiteux. J’étais le père des invalides.
 Homme, si tu n’as pas d’argent, donne la main au pauvre, car il fait un plus grand acte de miséricorde celui qui conduit par la main à sa table le pauvre chancelant. Il s’est Lui-même donné au pauvre Celui qui s’est incarné pour rendre hommage au pauvre, pour se mettre au service des pauvres. De nouveau, mes frères, remettons à plus tard de compléter l’explication de cette parabole, pour que, dans un troisième sermon, nous puissions commenter la réponse qu’Abraham a donnée au riche.

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